‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Rouen [electronic resource]Chapitre 30 sur 38 · CIRCONSTANCES QUI PROVOQUENT L'INTOLÉRANCE · texte numérisé non relu

CIRCONSTANCES QUI PROVOQUENT L'INTOLÉRANCE

dents, soit par suite de disposition lymphatique et anémique, ou bien les individus obèses, sont surtout ceux chez lesquels la fumée de tabac provoque des accidents de spasme sous-sternal ou d'angine de poitrme plus ou moins marquée.

Les affections organiques du cœur détruisent-elles la tolérance pour la fumée de tabac ? La question est encore irrésolue pour moi; j'ai vu plusieurs individus atteints de lésion de l'aorte et des valvules de ce vaisseau, qui ne pouvaient plus supporter l'usage du tabac. J'en ai vu d'autres au contraire qui continuaient à fumer sans aucun inconvénient. Il doit y avoir cependant une cause dans cette variété d'action des individus atteints d'affection du centre circulatoire ; il est vraisemblable pour moi que l'intolérance se manifeste de préférence chez ceux dont l'hématose souffre réellement, c'est-à-dire dans ces maladies du cœur qu'accompagnent l'aglobulie et l'éréthisme nerveux consécutif.

Les troubles des fonctions digestives, la dyspepsie nerveuse flatulente et même la néphrétique, sont au nombre des conditions qui font le plus fréquemment cesser la tolérance à la fumée de tabac, même chez les fumeurs invétérés, et cela d'autant plus facilement, que l'absorption de la nicotine produit, chez les fumeurs, des accidents de ce genre. On sait que, dès les premiers temps de l'introduction du tabac en Europe, les auteurs qui s'étaient occupés de ce sujet avaient prétendu que les Indiens avaient recours à la fumée de tabac pour calmer la faim, et que grâce à ce moyen ils pouvaient facilement faire de longs voyages sans avoir besoin de recourir à une alimentation réparatrice. Les recherches ultérieures ont fait justice de cette hypothèse. Elle se base cependant sur un fait certain, mal interprété. Chez beaucoup d'individus l'absorption de la nicotine fait dis-

DE LA FUMÉE DE TABAC o8l

paraître la faim, quand l'absorption a lieu trop près de l'heure des repas, mais elle ne supplée pas à l'alimentation. Au début de ce travail, j'ai déjà fait remarquer que l'abstinence et l'alimentation insuffisante étaient une condition déterminante des accidents de l'intoxication nicotique, surtout des troubles nerveux et de l'amblyopie.

Chez les dyspeptiques, la fumée du tabac provoque souvent des excitations, même un hoquet , elle provoque une sécrétion catarrhale de l'intestin et des évacuations alvines liquides, comme celles qui résultent de digestions incomplètes. Ainsi, un homme de 38 ans, appartenant à la classe aisée de la société, contracta, à l'âge de 25 ans, l'habitude de fumer ; il fumait six à huit cigares de 25 centimes par jour. Yers l'âge de 38 ans il devint sujet à des douleurs néphrétiques, à du météorisme stomacal et intestinal, à des éructations. A celte époque, la fumée de tabac, qui avait toujours provoqué chez lui des selles un peu faciles, causait des vertiges et du malaise lorsqu'il en usait après un repas. Il renonça au tabac pendant une année, après avoir déterminé la relation de causalité de ces accidents. Pendant ce temps un traitement alcalin réussit à faire disparaître les troubles dyspeptiques. La guérison de dyspepsie obtenue^ cet homme put reprendre, sans inconvénient aucun^ yhabitude de fumer. La tolérance à la nicotine était rétablie. Ces intolérances momentanées à certains ingesta, ne sont pas absolument rares; ainsi chaque médecin pourrait citer des individus qui, pendant une période plus ou moins longue de leur vie, ont cessé momentanément de digérer certains aliments, des fruits par exemple. Ces intolérancees momentanéestrouvent sans aucun doute leur raison d'être dans un état particulier de l'absorption de la muqueuse digestive dont la manière d'agir éprouve, chez l'homme, des varia-

m CIRCONSTANCES QUI PROVOQUENT L'INFOLÉRAXCE tions si nombreuses et si fréquente^, comme les sécrétions.

Les individus qui usent habituellement des boissons alcooliques, surtout ceux qui sont atteints de gastrites, ont fréquemment une recrudescence de douleurs d'estomac, sous l'influence de la fumée de tabac. Parmi ces derniers, quelques-uns nous ont assuré que leur malaise était provoqué par la quantité de crachats expectorés pendant qu'ils fumaient. Une autre circonstance qu'on n'a pas assez notée et qui n'est pas sans influence sur les troubles dyspeptiques, c'est la quantité de boissons ingérées par les fumeurs. J'ai eu l'occasion de voir, pendant k dernière occupation prussienne, plusieurs officiers de cette nation qui absorbaient quelques litres d'eau par jour tandis qu'ils fumaient.

Certaines affections du système nerveux, le tremblement congénial , la paralysie générale , l'encéphalite, provoquent l'intolérance à la fumée du tabac. Je pourrais citer plusieurs exemples de chacun de ces faits. Ce sont en général des accidents nerveux, vertiges, lypothimies, que provoque, chez ces malades, l'usage de la fumée de tabac.

Conclusions. 1° Certaines modifications physiologiques ou pathologiques peuvent provoquer l'intolérance momentanée ou permanente de la fumée de tabac ;

2° Chez beaucoup d'individus, la tolérance du tabac n'est pas absolue ;

3° La jeunesse, l'adynamie des convalescents, la nutrition insuffisante, c'est-à-dire l'aglobulie, prédisposent à l'intolérance ;

4° L'alcoolisme, surtout compliqué d^accidents gastriques, est une cause prédisposante à l'intolérance ;

5° Parmi les causes d'intolérance, il faui ranger la fatigue intellectuelle et morale ; la phthisie, accompagnée de palpitations, de troubles nerveux ;

DE L'INFLUENCR DES ABUS ALCOOLIQUES 583 6° Les excitabilités anomales de l'appareil circulatoire chez les gens anémiques, lymphatiques, obèses ; certaines maladies du cœur ;

7° La dyspepsie, la gastrite alcoolique ; 8° Quelques maladies du système nerveux, comme le tremblement congénial, la paralysie générale et peutêtre quelques affections organiques du cerveau.

TUBERGULISATIQN PULMONAIRE.

En 1864, j'ai lu au Congrès médical de Lyon {Congrès médical de France, 2' session tenue à Lyon, p. 128, 1865) un travail sur l'influence des boissons alcooliques sur la phthisie pulmonaire. La conimission exécutive du Congrès avait proposé la question suivante : « Etablir par des faits rigoureux, la curabilité de la phthisie pulmonaire. Distinguer parmi les variétés de phthisies, celles qui sont susceptibles de guérison et celles qui ne le sont pas. )) Cette question comprenait plusieurs questions secondaires ; on pouvait chercher à déterminer si quelr ques influences extérieures, certains ingesta pouvaient exercer une influence sur la fréquence, la marche et l'issue de la tuberculose pulmonaire. L'usage malheureusement si répandu des boissons alcooliques avait-il une influence réelle sur la phthisie? Telle était la question que je me suis proposé d'étudier et qui rentrait manifeste-

ment dans le programme d'études arrêté par la commission exécutive du Congrès de Lyon.

La solution de cette question est devenue une question d'actualité encore plus pressante depuis que l'alcool a été introduit dans la thérapeutique de la tuberculose pulmonaire. L'eau-de-vie donnée à doses modérées , mêlée aux aliments dans certaines conditions de l'état morbide, est loin d'agir comme le même liquide quand il est ingéré avec excès et pendant longtemps. Les deux questions ne sont donc pas connexes, et lors même que l'étude que j'ai entreprise fournirait la preuve la plus évidente de l'influence nuisible de l'ingestion habituelle des boissons fermentées, sur le développement, la marche et l'issue de la tuberculose, il n'en résulterait pas néanmoins que certaines phases de la tuberculose ne présentent pas l'indication de l'administration thérapeutique de l'alcool.

La tuberculose pulmonaire est-elle fréquente chez les individus qui usent avec excès des alcooliques ? Cette question a été résolue très-diversement par les auteurs. Deux médecins américains Jackson et Peters ont l'un et l'autre proclamé la rareté extrême de la phthisie chez les ivrognes d'habitude. Ainsi sur 135 ivrognes, Jackson (1) n'a trouvé que 5 individus tuberculeux. Sur 70 personnes environ trouvées mortes dans la rue ou décédées subitement, par suite d'alcoolisme aigu, Peters (2) n'a trouvé chez aucun individu de tubercules ramollis, mais uniquement quelques tubercules crétacés. Magnus Huss (3) pose nettement la question : Les abus

(1) Jackson, New England Quarterly Journal, 18i3.

(2) Pelers, New-York Journ. of médecine, 1844.

(3) Magnus IIuss, Alkoolismus chronicus, trad. allemande, p. M, 18S2.

SUR LA TURRRCULISATION PULMONAIRE S85 alcooliques provoquent-ils le développement des tubercules pulmonaires? Il me semble, dit-il, qu^on doit répondre plutôt négativement qu affirmativement. Il est extrêmement rare de rencontrer la pbtbisie tuberculeuse proprement dite, chez les ivrognes ; on trouve plus fréquemment des tubercules crétacés, indice que latuberculose a existé à une époque et s'est arrêtée.

John Bell (1) émet une opinion opposée, il prétend que les abus alcooliques, loin de prémunir contre la phthisie, changent au contraire la prédisposition en une

maladie active. , ,

W.-H. Walshe (2) fait observer que la question n est pas aussi facile à trancher qu'on le croit ; on aurait tort, dit-il, de comparer les hommes forts qui abusent habituellement des alcooliques , avec les hommes faibles prédisposés à la phthisie ; il ajoute que les débitants d'eau-de-vie ne sont pas en général phthisiques. Cette dernière opinion est également celle de Tripier (3). En interrogeant dit-il, mes souvenirs et ceux de quelquesuns de mes amis, ]e n'ai pas trouvé d'ivrognes phthisiques, tandis que je vois des phthisiques ivrognes, ou simplement buveurs d'alcool, parcourir les phases de leur maladie avec une lenteur telle, que celui qui ne les a pas consultés, se demande au début s'il n'y a pas eu une erreur de diagnostic.

Rappelant l'opinion de John Bell, Alfred Fournier (4) écrit que de nombreuses observations consultées pour la composition de son travail, lui donnent la preuve que l'alcoolisme exerce une influence désastreuse sur la

(1) John Bell, American Journ. of med. Science, octobre 18S9. •

(2) W. M. Walshe, Diseuses of Ihe Lungs, 3» édit., 1860.

(3) Tripier, Bull. gén. de Tkérap.. année XXXiV, vol. LXVII, p. 27, 1864. {\) Alfred Fournier, Nouveau Diction, de méd. et de chir. prat.,\o\. 1,

marche de la phthisie pulmonaire. Fournier ne donne pas son opinion personnelle sur la première proposition de John Bell, que Talcoolisme favorise le développement de la phthisie,

^ Je laisse provisoirement de côté h détermination de l'influence de l'alcoolisme sur la forme et la marche de la phthisie, je m'occupe urdquement de rechercher dans ce travail, si les abus de boissons alcooliques favorisent le développement des tubercules .

Le principal moyen de résoudre cette question est de rechercher si la phthisie est plus fréquente chez les individus qui abusent des alcooliques que chez ceux qui n'en usent pas.

Comme Walshe j'ai recherché, si la phthisie était commune chez les débitants d'eau-de-vie; je n'ai pas trouvé un seul exemple de cette affection chez les débitants de boissons.

Depuis 20 ans, je n'ai recueilli sur plus de quinze mille observations que trente-sept cas de tuberculose pulmo-1/ naire chez des individus usant avec excès des alcooliques, et présentant quelques accidents de dyscrasie alcoolique. Le nombre des individus alcoolisés a été de 293. Comme J beaucoup de ces malades ont été admis plusieurs fois dans ma division, ces 295 individus représentent 504 admissions à l'hôpital. Il est certain que ce chiffre aurait été beaucoup plus élevé, si j'avais toujours pu m'assurer des habitudes hygiéniques de mes malades. Les habitudes d'intempérance sont très-répandues chez les ouvriers de notre ville, mais il est rare que l'intempérance porlée à un degré extrême ne provoque pas quelques accidents, au moins ceux que l'on connaît du côté de l'estomac. Les individus atteints de ces catarrhes gastriques, ou intestinaux, sont compris dans les alcoolisés énumérés plus haut. J'ignore ce qu'une semblable étude

SUR LA TUBERCUl.ISATION PULMONAIRE 587

faite dans d'autres localités pourra démontrer relative, ment à la question d'étiologie que j'étudie ici; j'expose uniquement ce que j'ai vu.

Les alcoolisés tuberculeux étaient dans des conditions d'âge à peu près identiques à celles des tuberculeux en général, comme le prouve le relevé suivant ;

Page 1