‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Rouen [electronic resource]Chapitre 32 sur 38 · SUR LA TUBERCULISATION PULMONAIRES · texte numérisé non relu

SUR LA TUBERCULISATION PULMONAIRES

linge imbibé d'eau-de-vie. Cette coutume barbare rappelle les ouvrières anglaises narcotisant les nourrissons au moyen d'une solution opiacée.

Il est donc incontestable que dans notre population l'abus des boissons alcooliques est très-répandu; que beaucoup d'ouvriers se livrent à ces excès dès l'enfance, en un mot que nous sommes placés dans des conditions favorables pour élucider la question qui fait l'objet de ce travail.

Vabus des boissons alcooliques prédispose t-il à une forme spéciale de Phthisic? Krans, Launay, Fournier, Lancereaux ont tous considéré les abus alcooliques comme favorisant la marcbe rapide de la tuberculose, comme prédisposant à la pbtbisie galopante. Sous ce nom les trois premiers auteurs ont entendu la phthisie rapidement ulcéreuse, tandis que le dernier désigne spécialement la tuberculose miliaire. Malgré la longueur de quelques-uns des passages de ces auteurs, je crois devoir les transcrire presque littéralement afin de bien fixer leur opinion, et en émettant ensuite la mienne, de comparer les résultats auxquels nous sommes parvenus.

« Selon le Krans de Liège (1), la phthisie galopante apparaît à la période moyenne de la vie, 40 ans, chez les ivrognes, sa marche est rapide. Des râles dissexninés rares, puis humides et étendus sont perçus; l'entrée de l'air éprouve comme des interruptions subites, phénomène d'une très-grande valeur au début. Bientôt la fièvre s'allume, la toux devient de plus en plus fatigante avec expectoration muqueuse, puis purulente. Les craquements, les gargouillements, le souffle ampho-

(1) Krans (de Licgc). ^cai^el n" 24 el Union médicale, année XVI, n° 40, p. 192, 1862.

rique, la pectoriloquie se succèdent, la dyspnée augmente avec frissons, puis des sueurs abondantes et îa mort arrive ordinairement avec un amaigrissement prononcé. »

c( Le D"^ Krans, dit A. Launay {{) vient de signaler la phthisie galopante des buveurs, qui selon lui apparaît vers la partie moyenne de la vie, à 40 ans. D^assez nombreuses observations me portent à croire que dans nos contrées du moins, cette limite d'âge n'existe pas. Dernièrement encore, je viens de voir cette affection emporter en quelques semaines deux individus, l'un de 27 ans, d'une constitution athlétique, l'autre de 22 ans, d'une force au-dessus de la moyenne, tous les deux nés de parents vigoureux encore vivants, ayant des frères et sœurs en bonne santé. D'un autre côté, j'ai observé assez fréquemment la phthisie avec tout son cortège chez des buveurs, mais avec une marche moins rapide que celle signalée plus haut; la maladie parcourait ses phases pendant un temps plus ou moins long, suivant que l'individu continuait ses excès ou les avait cessés à une période plus ou moins avancée. Les accidents du côté du larynx accompagnent presque sans exception les accidents pulmonaires. Tout me porte à croire qu'au début cette affection peut s'arrêter dans sa marche, si le malade revient à la sobriété, s'il se soumet aux règles de l'hygiène et à un traitement convenable... Nous pensons donc, d'après ce qui précède, que les excès alcooliques peuvent causer le développement de la phthisie à marche lente, aussi bien que celui de la phthisie galopante. »

Ces lignes démontrent manifestement que Launay partage l'opinion de Krans relativement à Texistenccî de

(1) A. Launay, Union médicale, anr.ee XVI, ii» 59, p. 338, 18G2.

Sm LA TUBiiRGULlSATION PULMONAIRE BOÏ

laphtliisie galopante chez les ivfogîies. J'aurai â revenir plus loin sur certaines propositions accessoires contenues dans le travail de mon confrère du Havre. Alfred Fournier écrit (1). « H paraît que laphtliisie revêt assez souvent chez les ivrognes la forme dite galopante. »

Lancereaux est encore plus positif que les auteurs que je viens de citer; suivant lui Fusage abusif de Talcool provoque le développement, tantôt de la phthsie galopante, c est-à-dire de celle qui arrive dans un temps relativement très -court à la période ulcéreuse, tantôt celle de la tuberculose miliaire aiguë, même généralisée. « L'abus des boissons alcooliques, dit-il (2) contribue au développement de l'altération décrite sous la dénomination de phthisie granuleuse, si toute fois il ne l'engendre complètement, au moins dans un certain nombre de cas..., cette relation peut-être établie d'après les considérations suivantes qui ressortent de l'analyse de quinze observations à nous personnelles. Les individus alîectés étaient des hommes ordinaires robustes; âgés de 30 à 50 ans, adonnés à des travaux rudes, faisant tous abus de liqueurs fortes, et n'ayant dans leur famille aucun antécédent tuberculeux. Chez eux l'altération des poumons s'est présentée ainsi qu'il suit. Au début, dyspnée légère, croissant peu à peu, respiration interrompue, rude, saccadée au sommet surtout; râles disséminés, d'abord rares, ensuite plus nombreux et plus humides. Peu abondante et muqueuse, l'expectoration a été longtemps purulente, la toux en général fatigante; dans certains cas enfin, on finit par entendre, non pas seulement des craquements, mais du souffle et

(\) Alfred Fournicr, Nouveau DicUon. de méd. et àe chir. prat., vol. 1,

(2) Lanccieaux, Dicl. encyd, des sciences mcdicaks, vol. Il, p. 041, i»Ob.

un gargouillement. La fièvre ne se fit jamais longtemps attendre et lorsqu'elle survint, elle eut pour cortège habituel du délire, du tremblement, phénomènes qui furent généralement suivis de mort. Tantôt rapide dans sa marche cette affection peut-être désignée sous le nom de de phthisie galopante, tantôt plus lente dans son évolution, elle n'a pas encore la durée de la phthisie ordinaire. Elle ne met jamais beaucoup plus de 6 mois à accomplir toutes ses phases. La lésion anatomique qui la caractérise consiste dans la présence de granulations miliaires quelquefois lenticulaires ou pisiformes assez également disséminées au sein du parenchyme pulmonaire ramolli, souvent altéré et parsemé de points noirâtres pigmentaires. S'il existe des excavations^- elles sont rares, petites, et occupent de préférence les sommets. Des lésions telles qu'une gastrite chronique ou une cirrhose hépatique accompagnent fréquemment cette modification pulmonaire, plus spéciale comme nous l'avons dit, aux buveurs robustes et occupés à des travaux un peu pénibles. Quelquefois enfin l'affection granuleuse n'est pas seulement limitée à l'appareil de la respiration, elle envahit d'autres organes; le foie, la rate, les reins, le péritoine qui les recouvre^ la pie mère cérébrale, etc.

Serait-ce à dire pourtant que tous les cas de phthisie granuleuse reconnaissent cette même cause ? Il n'en est rien, et ce que nous tenons à établir, c'est que le développement de la tuberculisation miliaire est dans quelques cas, influencé d'une façon incontestable par l'abus des boissons alcooliques. »

Malgré l'étendue de ce passage, je regrette encore que Lancereaux ne nous fournisse pas plus de détails sur la proportion de ces 15 cas à la totalité des alcoolisés observés, sur la proportion des cas où la phthisie était ulcéreuse avec celle où elle demeurait miliaire.

Page 1