‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris (volume 2)Chapitre 29 sur 57 · LI. — DE LA RAGE · texte numérisé non relu

LI. — DE LA RAGE

Phénomènes nerveux qui caractérisent la rage. — Hyperesthésie sensorielle. — Priapisme fréquent. — L'apparition des lysses, dans la période d'inoubation, n'a rien de contraire à la pathologie des maladies virulentes. — Pourraient être la première localisation du virus. —Leur cautérisation peut-elle faire avorter la rage ? — Analogies et différences entre la rage humaine et la rage canine. — La rage n'est Jamais spontanée ches l'homme. —Thérapeutique aussi variée qu'impuissante.

Messieurs,

Dans Tune de nos dernières réunions, j'ai appelé votre attention sar un malade qui nous présentait les symptômes de l'hydrophobie rabique et qui a aoccombé le jour même de son entrée à Thôpital. Les renseignements qui noos ont été fournis par sa famille et ses amis, et qui ont été conOrmés par M. le docteur Bienfait (de Reims), et par A]l\l. Leblanc, vétérinaires à Paris, ne permettent aucun doute sur la nature de raiïeciiun.

Je ne sais rien, messieurs, de plus pénible à entendre, de plus fatigant ^ lire qu'une longue observation médicale surchargée de détails. Cependant ces détails ne doivent pas être négligés, lorsqu'ils appartiennent à une maladie que vous aurez rarement l'occasion d'observer.

Un fait complet, bien mieux qu'un long traité dogmatique, laisse dans l'esprit une impression que le temps ne saurait effacer, surtout lorsqu'on a été témoin des principaux symptômes de la maladie. Vous me pardonnerez donc des détails qui, au premier moment, vous paraîtront superflus, mais qui, plus tard, seront complètement moli\és à vos yeux.

Voici ce fait : Dans la nuit du 2l\ janvier 1861, mon chef de clinique, M^ le docteur Dumonlpallier, était appelé en toute hâte auprès d'un malade qui, disaiton, avait une indigestion d'eau. Chemin faisant, le médecin apprenait que le malade avait une soif ardente et la ferme volonté de l)oire, mais qu'il ne pouvait approcher l'eau de ses lèvres sans être sai^i d'un vif sentiment d'eiïroi. Il ne pouvait non plus prendre aucun aliment.

Cette dysphagie, survenue subitement après un léger malaise chez un homme de trente-sept ans, était un phénomène étrange. Réitérant ses questions, le médecin apprit alors qu'à la fîn de septembre, c'est-à-dire quatre mois auparavant, M. B avait été mordu à la main par un petit chien d'appartement,

en même temps que deux autres personnes de la maison, une petite fdle de huit ans et un domestique d'une trentaine d'années. Le même chien avait mordu un jeune chat^ son camarade d'appartement et de jeux. — Au dire de la famille, le chien était mort d'une inflammation d'intestins à l'infirmerie de (1. Leblanc, au commencement d'octobre 1860. La famille était de bonne foi

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^0 donnaot ce renseignemeDt, car M, LeUanc avait jugé à propoa de taire le ?rai nom de la maladie du chien. Notons que la jeune Glle, le domestique et le cbat étaient encore parfaitement porianu à la fin de janvier 1861. Aucun fait n'avait donc encore dû donner Téveil dans la famille de M. B

La mort rapide du chien, quelques jours après avoir mordu son maître, et la dysphagie absolue qui existait chez ce dernier, firent penser que le malade était très-probablement atteint de rage.

Yoici, lors de la visite de mon chef de clinique, dans quel état se trouvait le malade : Il se promenait dans sa chambre, en proie à une agitation trèsgrande ; il ne pouvait rester un instant en jplace. Le regard était fiie , les pupilles dilatées, la pâleur du visage extrême, les cheveux et la barbe en désordre. La physionomie exprimait une grande anxiété ; la parole était brève, saccadée. Le malade se plaignait d'une grande sécheresse de la gorge et de la nécessité où il se trouvait de cracher sans cesse. Chaque fois qu'il crachait, tout son corps était pris d'un frisson général. La chambre était éclairée par une lampe et des bougies ; sur la cheminée se trouvaient une glace et une carafe remplie d'eau ; la vue de ces objets ne paraissait point pénible pour le malade. Il n'y avait donc pas hyperesthésie de la vue; mais la peau était douloureuse. Le malade craignait de toucher sa figure et d'appuyer ses mains sur ses vêtements; il refusa de se laisser tâter le pouls, et, pour rendre l'examen moins prolongé, il voulut, en prenant un verre rempli d'eau, montrer qu'il loi était impossible de boire, bien qu'il eût la ferme volonté de le faire : en effet, il prit le verre et l'approcha de ses lèvres; mais il rejeta immédiatement l'eau que, par un mouvement rapide, il avait introduite dans sa bouche. Cette épreuve, toute volontaire, n'amena point d'accès convulsif; le malade fut seulement plus agité pendant quelques minutes ; puis, le calme paraissant rétabli, il voulut raconter tout ce qu'il avait éprouvé depuis le 20 janvier.

Pendant tout son récit, il faisait des efforts prodigieux pour rester calme. Triste depuis longtemps, disait-il, à la suite de pertes d'argi'Qt, il était allé à Reims le 4 3 janvier, pour trouver un peu de distraction chez des amis. — Du 13 au 20 janvier, il ne s'était plaint d'aucun malaise. Le dimanche 20 janvier, il était parti en voiture découverte de grand matin, et par une température froide, pour faire une excursion dans la campagne avec ses amis. Dans la matinée, M. B... avait mangé avec son appétit ordinaire; mais, dans l'après-midi, il fut pris d'une soif si impérieuse, que plusieurs fois on dut arrêter la voiture pour lui permettre de boire dans les maisons qui se trouvaient sur la route. Il n'existait à ce moment aucune difficulté de la déglutition; seulement les bonsons lui paraissaient excessivement froides au passage. Bientôt dans la voiture, M. B... avait été pris d'un violent frisson, et il se mit au lit aussitôt après son retour à Reims. Il ne put dormir de la nuit, il se relevait sans cesse parce que le lit lui donnait du vertige; alors il se promenait dans sa chambre et se sentait très-agité; il n'avait aucun appétit, mais il pouvait encore boire tout en ressentant un malaise étrange. La journée du lundi et la nuit furent fort agitées.

ikh DE LA RAGE.

Tous ces détails nous ont été donnés par B... lui-même, dont Tintelligence était parfaitement nette.

Ces détails ont été confirmés par deux lettres du docteur Bienfait (de Reims)» qui a bien voulu nous faire connaître les symptômes qu'il avait observés, à partir du 21 janvier, époque à laquelle il avait été appelé. Nous transcrivons ici la relation de notre confrère de Reims :

« Le malade était dans un état de grande agitation, le teint pâle, les yeox • d*une mobilité extraordinaire; mais, d'ailleurs, l'esprit nullement pré- » occupé d*antre chose que d*une indigestion et du désir de vomir. La respira- » tion et les battements cardiaques étaient un peu précipités. La langue éiait » couverte d'un léger enduit jaunâtre avec zone d'un rouge assez vif sur les » bords et sur le raphé. Le malade consentit à boire devant moi ; il y réussit» » mais avec un peu de précipitation convulsive, en harmonie d'ailleurs avec le » reste de l'habitude. » M. Bienfait espérait avoir affaire à une indigestion avec état nerveux tenant à l'idiosyncrasie du sujet II prescrivit une potion avec du sirop thébaîque ; cependant il était préoccupé de cet éiat nerveux. Aussi revint-il le soir; il constata une agitation plus grande; la potion avait été d'heure en heure l'objet d'héroïques efforts, et le malade disait l'avoir bue. « Mais une cuillerée de cette même potion, dit le docteur Bienfait, que Je » lui fis prendre devant moi, fut rejetéc en totalité par une brusque révolte, » qui des muscles du pharynx semblait s'étendre au muscle orbicnlaire des » lèvres; et pourtant le malheureux patient, avant de faire sa tentative d'in» » gurgitation et de déglutition, a recueilli toutes ses forces; il s'est reculé de » trois pas en arrière, et, par un mouvement instinctif, il a étendu ses bras » autour de lui comme pour écarter tout obstacle. »

Un bain fut prescrit, à la grande joie du malade; mais il ne fut point pris. Pour M. Bienfait, le doute n'était plus permis; et, bien qu'il n'eût encore aucun renseignement sur les antécédents, il n'hésita pas à croire qu'il avait affaire à un homme atteint d'hydrophobie rabiquc.

Le lendemain matin, notre confrère de Reims constate l'aggravation des symptômes précédents, et de plus une hyperesthésie générale; il apprend alors des amis du malade, mieux instruits, il paraît, que sa propro famille, que, vers le mois de septembre, M. B... avait été obligé de faire abaltro un petit king's Charles, affecté , au dire du vétérinaire, de la rage mue. il est probable que M. B... lui-même n'ignorait point cette circonstance; mais il ne fit, dans le cours de sa maladie, jamais allusion à la rage de son chien. Aucun soin n'avait été pris à la suite de la morsure pour en conjurer les cruelles conséquenoeSi

Dans une seconde communication écrite au sujet de ce malade, M. Bienfiil nous fit savoir qu'avant d'autoriser le retour de IL B... à Paris» rassadlaliaii^ comme la veille, lui avait ■ déroiléOB » mais entrecoupé, à chaque » sanglots contenus; deptae.) » notable irrégQlarité:qWi

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