‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 10 sur 81 · XLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVIII INTRODUCTION

Ce serait sans doute une chose bîen désirable, que de voir tous les médecins, une maladie étant donnée, en calculer les causes, l'issue, le traitement, avec une précision, une identité mathématiques ; il serait beau de voir tous ceux qui seraient chargés de gérer la santé des populations faire, chaque année, un bilan exact de leur pratique, et soumettre, avec orgueil, leurs inflexibles résultats à l'inflexible examen d'une cour médicale des comptes.

Malheureusement, il n'en sera jamais ainsi : pour toujours nous serons appelés à gémir du vague déplorable de la médecine, précisément parce que, si la science a nécessairement des principes, Tari, qui s'ignore lui-même, qui marche à son but souvent à travers les ténèbres, peut tout au plus avoir des procédés qui ne se transmettent que bien diflicilement.

Ne confondez donc pas, dans la médecine, l'art et la science. Il n'appartient pas à tous de devenir artistes ; il appartient aux intelligences les plus subalternes d'acquérir de la science : ce qui ne veut pas dire, messieurs, que la science soit inutile, qu'elle ne soit pas même une nécessité aujourd'hui pour le plus grand artiste.

Il nous est donc permis d'exiger de vous le savoir, parce que le savoir s'acquiert, et que le travail vous le donnera à tous, dans des proportions plus ou moins grandes : mais nous n'exigerons jamais que le savoir; le reste est un don du ciel.

Mais, messieurs, quand vous connaîtrez les faits scientifiques, gardez-vous de vous croire médecins : ces faits ne sont, pour votre intelligence, qu'une occasion de produire et de vous élever à la hauteur de l'artiste.

Je me rappelle encore les dernières années de mes éludes médi-^ cales : comme tant d'autres, j'allais dans un amphithéâtre célèbre étudier la médecine opératoire ; comme tant d'autres, j'étais séduit par ces procédés précis qui dirigeaient d'une manière invariable le couteau et le lithotome ; comme tant d'autres, je m'étais fait un jeu des opérations chirurgicales les plus laborieuses ; et lorsque la curiosité, l'envie de nous instruire, nous entraînaient à l'Hôtel-Dieu, à la Charité, où les maîtres de l'art devaient mettre en pratique les préceptes que nous connaissions si bien, souvent nous surprenions^ avec un malin plaisir, le couteau qui s'égarait entre les surfaces inégales d'une articulation rebelle, ou qui ne s'inclinait pas toujours assez pour éviter sûrement un vaisseau, et nous n'étions pas éloignés de croire que notre place n'était pas sur les bancs de l'amphi-

théâtre. Gomme si celui-Jà 'était k meilleur ohirurgien qui abat le mîeui une épaule ; 'comine n la médecine opératoire éltk uae œuvre plus difficile qfie œlle de l'éCu^er tranchant I et certes, s'il nous étaii permis de rassembler ât d'animer lies cendres d'Amhroise Paré^ s'il BOUS était permis d'évoquer ici le plus illustre chirurgien des temps modesmeSy J.-L. Petit, je «rains bien que ces deux grands hommes ae fussent des opérateurs moins brillants q«ft 4ant de jeunes élèves » fiers d'un si facile talent.

Preaqve tous, messieurs, vous oonoaissez plus de chimie que Pa^racehe, beaucoup d'entre vous» plus que Scheele et que Priestley% quelques^ns même, plus que notre Lavoisier : vous savez dé là diimîe, mais vous n*étes pas chimistes; et, parmi ceux qui m*«-^ tendent, croyez-vous qu'il en soit beaucoup que la postérité jugera dignes de s'asseoir à côté de ces hommes dont je Vfens de tous citer les noms glorieux. C'est qu'il y a, messieurs, une grande différence aMne le savant qui recueille et Tartiste qui produit.

Ne TOUS croyez donc pas médecins, parce que vous avez acquis riiabilude d'appliquer au diagnostic des maladies ces procédés ingénienx dont la science s'est enrichie depuis le commencement dd oa siècle : ces méthodes admirables de percussion et d'auscultation., qne Laennec a faites du domaine public, et qu'il n'est permis à perlonne de ne pas connaître, sont entre nos mains ce que le télescope el la loupe sont entre les mains de l'astronome et du naturalisiez des insiinments intermédiaires entre notre intelligence et les objets; HHlia la loupe et le télescope ne feront jamais un Toumefort ou ub Galilée, pas plus que le stéthoscope ne fera un Sydenham ou un Torti.

El poorcant, messieurs, on ne peut contester que les moyens é'îavasligation multi|)liés que nous possédons aujourd'hui, en mul*tipliaiit les notions premières, ou tout au moins en les rendant plus eaacies, ne mettent l'cspril dans de telles conditions, que des âaani^ fislalionB artistiques ne se puissent produire plus fécondes, fplus psatiqaes, plus sûres. Gomment se fait-il donc que l'inielligenns détienne plus paresseuse à mesure que les notions scientifiques se anhîplient, contente de recevoir et de jouir, peu soucieuse d'ébl* kerer et d'enfanter? Les formules de la science aident moins l'iàrc ^'on se le croit. La chimie vous a appris à former les oouleul»; ilItTOua a dit pourquoi et quand elles se dissociaient; elle vous e iffmè ka Axer siur une toile moins altérable el mieux pk>éperéet

TBOUtSBAU, 2* édit. — I. • €

L niTRODUCnOIl.

un savant illustre vous a fait connaître les modifications que les tons colorés exerçaient les uns sur les autres ; en un mot, on a fait une science de Tharmonie des couleurs. Et le sang circule encore sous la palette de Rubens, les étoffes brillent sur les toiles de Yan Dyck; et les madones de Raphaël sont toujours ce que la beauté a de plus divin et de plus suave. Pourquoi donc, avec tant de moyens d'études, tant de notions scientifiques précieuses, nos peintres restent-ils si loin des maîtres moins savants qui font la gloire de l'art? Pourquoi donc nous, si riches de connaissances préparatoires, si riches de moyens de diagnostic, ne produisons-nous pas des hommes comme Baillou, Sydenham, Torti, Stoll? Ce n'est pas à coup sûr que la nature ait été envers nous plus avare de ses dons : chaque siècle enfante les mêmes intelligences, et les âges de la barbarie la plus abjecte ont eu probablement des hommes aussi vigoureusement organisés que ceux des siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Combien de fois, dans nos rapports avec les jeunes hommes qui se pressent sur nos bancs, ne distinguons-nous pas des intelligences d'élite, auxquelles il ne manquera, pour produire des fruits, qu'une occasion utile, qu'une direction favorable f Mais ceux de vous qui se révèlent par une aptitude exceptionnelle, lorsqu'ils ont acquis, par un travail long peut-être, mais qui n'est nullement difficile, les notions qui constituent les sciences préparatoires et auxquelles on accorde une place malheureusement si large, lorsqu'ils ont, en quelques mois, égalé, Surpassé leurs maîtres dans l'art si facile d'appliquer au diagnostic local et leurs sens et les instruments dont on peut les armer, tout fiers d'une conquête qui leur a coûté si peu de peine, encouragés dans celte bonne opinion d'euxmêmes par les personnes qui font consister toute la médecine dans ces notions vulgaires, ils s'habituent à ne rien faire produire à leur intelligence, et tombent dans une sorte d'inertie morale ; tandis que nos devanciers, moins riches que nous de ces connaissances que vous devriez tant utiliser, avaient sans cesse l'esprit en travail de production : pauvres, ils mettaient en œuvre la plus mince des connaissances que le hasard, que l'expérience leur avait donnée; ils exerçaient incessamment les forces de leur esprit, comme les athlètes exercent celles de leurs muscles, et il en résultait une puissance qui se traduisait quelquefois par des écarts singuliers, mais souvent aussi par des vues pleines de grandeur et de fécondité. Les efforts se multipliaient donc en raison de la pauvreté des moyens,

. MTRODUCnON. U

et les résultats étaient immenses ; et vous, autour de qui les moyens abondent, gâtés, énenrés, rassasiés par ce qui vous est si abondamment offert, vous ne savez que recevoir et qu'engloutir, et votre intelligence paresseuse étouffe d'obésité et meurt improductive.

De grâce, un peu moins de science, un peu plus d'art, messieurs I

Mais j'ai dit que Ton naissait artiste, que l'on devenait savant : j'ai dit que le savoir était facile, et j'entends déjà ceux qui comprennent mal, ou qui croient devoir mal comprendre ce que je viens de dire, m'accuser d'encourager la jeunesse dans la quiétude du fatalisme. S'ils sont nés artistes, ils sont nés médecins; qu'ils attendent tranquilles les inspirations faciles de l'art.

Je ne laisse à personne le droit d'interpréter ainsi mes paroles. On natt artiste en ce sens que, si le ciel vous a refusé l'aptitude artistique, quoi que vous fassiez au monde, vous ne serez que des savants ; mais avec Taptitude la plus heureuse , vous ne serez rien sans travail. Le travail est une source d'inspirations puissantes; la contemplation des chefs-d'œuvre de l'art fait l'éducation de l'artiste, et le peintre qui, avec l'intelligence la plus élevée, n'irait pas vivre pendant quelques années dans cette atmosphère de génie que Ton respire au delà des Alpes, ne serait jamais qu'un homme incomplet, renfermé dans une individualité restreinte : tandis qu'avec l'étude, avec Texemple, il profite tout d'abord de ces laborieux procédés inventés par les artistes des siècles passés, mais désormais acquis à la science, et partant, faciles; il corrige les écarts de son imagination fougueuse, sans cesse ramené vers le beau par la contemplation du beau ; il épure son goût instinctivement, involontairement, et toute sa spontanéité, désormais bien dirigée, le jette d*emblée dans ces régions élevées où l'art, dans toute sa puissance, enfante ces merveilleuses pages que l'artiste lègue à l'admiration des races futures.

Dieu a fait Lavoisier; mais notre immortel chimiste n'eût été qu'un traitant heureux si, de bonne heure, il n'eût, dans les vapeurs du fourneau, dans la fréquentation des savants de son époque, fait réducation de cette intelligence par qui devait être enfantée la plus féconde des découvertes.

Croyez-vous que Paré, J.-L. Petit, Sabatier, Dupuytren; croyezvous que Baillou, Femel, Laennec, Corvisart; croyez-vous que Lavoisier, Fourcroy, Berthollet, Dumas ; croyez-vous que d'autres encore, dont le nom est dans toutes vos bouches, et ne saurait être

Page 1