‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 9 sur 81 · INTRODUCTION. XLV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XLV

Bieatôt vous possédez la ft^èt de faits baconienne ; chemin fai* sant, mille idées ont germé dans votre tête ; mille hypothèses, mille systèmes ont été conçus et détruits. Vous n'êtes plus alors à la remorque des faits, vous les tenez dans votre main enchaînés et sommés de vous répondre ; ils ne vous imposeront pas une idée, mais vous leur demanderez la vérification de vos idées ; esclaves soumis de rintelligence, ils doivent obéir, mais ils valent que l'on compte avec eux : c'est alors qu'interviennent la méthode numérique et la statistique.

c ilieux vaut, dit Gaubius, s'arrêter que de marcher dans les ténèbres » : Melius est sistere gradum quant progrediper tenebras. Mais comment a marché l'esprit humain depuis le commencement des siècles? Je vous le demande, n'allait-il pas à la vérification d'une hypothèse, le hardi navigateur qui, le cap tourné vers l'ouest, confiait à des mers inconnues son génie, sa gloire et la vie de ses compagnons aventureux ! Que d'idées germèrent dans la tête de Galilée avant qu'il découvrit le pendule ; et croyez-vous qu'il ait eu besoin de voir osciller mille candélabres sous le dôme de Pise, pour créer cette admirable hypothèse qui bientôt devint du domaine de la science! Torricelli fait une hypothèse, il met du mercure et de l'eau dans les tubes, et découvre une loi. Lavoigier pèse le peroxyde de mercure, et la chimie nouvelle est découverte. Toute la science lui est révélée par un seul fait. Combien de millions d'individus avaient vu la vapeur soulever le couvercle d'une théière? Watt le voit une fois, le fait est fécondé, et l'homme de génie, qui invente la vapeur, illustre en même temps et lui-même et sa patrie.

La proposition de Gaubius, adoptée par un des praticiens les plus éminents de notre époque, est vraie, si l'on veut seulement l'appliquer à ces incroyables rêveries que l'esprit imagine, sans fuit direcleur préalable. Il est certain que si, en l'absence de toute prémisse, de toute induction, on vient à créer un système dont plus tard on demandera la vérification à l'expérience, on fait une œuvre inutile et absurde; mais cette proposition cesse d'être vraie, et surtout d'être scientifique, si certains faits, si peu nombreux qu'ils soient, bien qu'ils ne nous mènent pas à une systématisation, nous servent pourtant à guider nos premiers pas dans les ténèbres. Ces faits sont en quelque sorte le fil de Thésée, le bâton de l'aveugle; et quoique, très-réellement, nous marchions dans les ténèbres et que nous cou. rions vers l'inconnu, nous ne le faisons pourtant qu'avec un guide;

Xtfl fNTRODUCTION.

que si noas troayons le chemin Terme, nous aurons bien méritii de nos nevenx en leur apprenant que la route n'est pas ouverte, et nous leur aurons épargné des recherches dans une fausse direction. Miais le plus souvent nous faisons mieux encore, nous posons les premiers jalons dans ces passes ignorées.

Je dis donc : Mieux vaut marcher dans les ténèbres que de ^arrêter, si vous entendez par ténèbres les faits principes et les actes intellectuels qui devancent les faits secondaires. Pourquoi Dieu hoos aurait-il donné une âme qui tend incessamment vers le progrés et dévore l'avenir? pourquoi nous a-^t-il donné une intelligence toujours active, avide de comparer, d'induire, d'abstraire, de systématiser, si ce n'est pour que les facultés de Pentendenrent mettent sans cesse en œu^re celle matière première qu'on appelle les ihits ? et quels sont les produits de cette mise en œuvre, sinon des îdées^ des inductions, des hypothèses, des systèmes, que l'on vérifiera par la méthode numérique et par la statistique ?

Je vous entends me demander : pourquoi commencer par l'indaction, par la systématisation, puisque, en définitive, il faut compter avec les faits et compter les faits?

11 vous est bien facile de me dire : fermez les yeux de votre entendement ; cet objet vous apparaît avec une couleur, une forme, un poids, une densité; constatez les modalités^ je vous défends de faire un concret. Suîs-je donc libre, moi, de refuser l'attribut au sujet, de disjoindre avec violence ce que forcément mon esprit réunît et combine ; puis-je voir, ouïr, sentir, et ne pas juger, puis-je juger sans induire, puis-je induire sans systématiser? Que voulezvous? Que je fasse un répertoire d'idées, que je refrène mon intelligence en attendant le signal de la course intellectuelle? Partez, me dites-vous : mais comment fournirai-je la carrière? Prétendezvous qu'à votre commandement s'efiace la rouille de l'inaction? Vous voulez que l'élève ne voie que le fait brut, qu'il étouffe son intelligence ; et quand, par ce triste labeur, son esprit est en quelque sorte mutilé, pouvez-vous lui demander la virilité, oserez-vous espérer quelque chose de fécond?

Laissons croître en liberté ce qu'a de luxuriant Tintelligence de la jeunesse; gardons-nous d'arrêter cette sève généreuse qui ne cherche qu'à s'épandre en fleurs et en rameaux, et tant que la vîe se puisera dans le terrain si fécond de l'observation clinique, ne craignez jamais que Ton aille trop loin. Ceux qui, dans cette Faculté,

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sont chargés du soin de guider les élèves daus la carrière de la pratique, tempéreront cette fougue. Eux aussi ont quelques comptes à régler avec les hypothèses ; mais Tâge est venu, qui a blanchi les cheveux, mûri l'expérience» et, praticiens consommés, ils raetteot au service de votre instruction leurs fautes, leurs mécomptes, leur savoir, et ce qui peut se transmettre de Tart qui fait leur individualité.

Ce que je vous ai dit des méthodes de philosopher ne s'applique qu'à la partie scientifique de la médecine , et nullement à l'art médical. En effet, il y a dans les sciences des méthodes; dans les arts il n'y en a pas, il ne doit point y en avoir : la méthode et Fart s'excluent réciproquement.

Toute science touche à l'art par quelques points, tout art a son côté scientifique : le pire savant est celui qui n'est jamais artiste ; le pire artiste celui qui n'est jamais savant.

Jadis la médecine était un art : elle se plaçait à côté de la poésie, de la peinture, de la musique ; aujourd'hui on veut en faire une science, et la placer à côté des mathématiques, de l'astronomie, de la physique.

Ce qui, à mes yeux, constitue une science, c'est d'agir sur des éléments concrets ou abstraits calculables, ce qui implique la possi* bilité des formules, et exclut l'individualité; ce qui constitue l'art, c'est de créer des manifestations, sans liaison calculée avec les éléments générateurs, ce qui implique l'impossibilité de la formule, ce qui implique Vidée d'individualité.

Le plus stupide mathématicien est un Nevsrton, s'il ne s'agit que d'un calcul; un peintre n'est que lui et ne peut être que lui-même. Les résultats scientifiques sont, en quelque sorte, stéréotypés ; ils ne sont réellement scientifiques qu'à la condition d'être identiques : c'est là le critérium. Les résultats de l'art sont essentiellement variés, variables, et l'artiste est d'autant plus artiste qu'il est plus individuel. Dans les sciences, il n'y a pas d'écoles; dans les arts, il y a autant d'écoles que de grands maîtres.

D'après la définition que j'ai donnée de la science, et si .les con* séquences que j'en ai tirées sont justes, on me permettra de regarder la médecine comme un art, et ceux mêmes qui veulent avec le plus d'ardeur la voir s'élever au rang des sciences admeiteat sans doute avec moi que jusqu'ici elle est peu digne de l'honneur qu'on veut lui faire.

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