‹ Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 8 sur 81 · INTRODUCTION. XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXIX

dans le cours même de la plithisie, arrêtent le plus souvent le véritable clinicien ; et celui qui, pendant plusieurs mois, dans un service d'hôpital, a étudié la phthisie tuberculeuse dans toutes ses formes, dans tous ses symptômes, peut seul comprendre les difficultés immenses qui entourent quelquefois le diagnostic, difficultés dont ne se doute jamais le jeune homme qui est arrivé au doctorat sans avoir passé plusieurs années dans les services d'hôpital.

Mais, messieurs, je souffre de voir des commençants se presser autour du lit des malades pendant les visites qui précèdent les leçons à l'amphithéâtre, et s'absenter des salles le jour que nous n'avons pas de leçons publiques à faire. Permettez-moi de vous dire que vous faites là une œuvre bien peu profitable pour vous. C'est à peine si vous avez pu tâter le pouls du malade, c'est à peine si vous avez pu apprécier l'expression de ses traits, vous n'avez pu évidemment le fatiguer par un examen qui ne peut être répété sans danger, tandis que, dans les services où il n'y a que peu d'élèves et même dans celui des professeurs de clinique, le jour qu'il n'y a pas de leçon publique, vous avez tout le loisir d'interroger, d'examiner le malade, de demander des explications à votre maître et à vos collègues, et vous remporterez d'un examen ainsi fait un enseignement d'autant plus utile, que désormais vous pourrez comprendre les discussions publiques auxquelles se livrent les professeurs.

Je sais combien laisse à désirer l'enseignement clinique dans la Faculté de médecine de Paris; je sais que les jeunes gens ne sont pas assez exerces à l'examen des malades; mais ce qui manque dans l'enseignement officiel, vous le trouverez dans l'enseignement privé, et la plupart des jeunes médecins et des jeunes chirurgiens de nos hôpitaux, ceux des agrégés de notre Faculté, qui, presque tous, ont un service nosocomial gagné au concours, s'empressent de diriger la jeunesse dans l'étude si difficile des maladies, et l'on doit dire qu'il n'est pas de ville au monde où cet enseignement officieux soit donné avec plus de zèle et de libéralité. Les immenses hôpitaux de la capitale sont tous ouverts gratuitement aux Français et lia étrangers; chaque matin plus de cinquante services offrent à la e studieuse les éléments de travail les plus féconds et les plus ^:V>«nd le jeune médecin, ainsi préparé, vient assister aux L. lagons des professeurs de clinique, il le fait désormais

noent impossible au professeur de

TX% INTROOflCriOW.

cEniqiie d* exercer des jeunes gens àranscultation et à la percussion, sans lesquelles on ne peut arrirer & la connaissance d'un grand nombre de maladies; il lui est impossible, quand il a cent cinquante ou deux cents élèves autour de lui, de les instruire & interroger méthodiquement un malade, i discuter le diagnostic, à indiquer -le traitement; cela ne se fait utilement que dans les services privés, que chez le professeur de clinique lorsqu'il n'est pas obligé de descendre à l'amphithéâtre à une heure déterminée, lorsqu'il n'est pas entouré d'une foule d'élèves qui ont besoin d'entendre la parole autorisée du maître, et non le balbutiement de Técrfier timide s'essayant auprès d'un malade.

Je ne saurais assez vous le dire, messieurs, Tanatomie ne s'apprend jamais dans un cours; il faut le cadavre, et le cadavre entouré de deux ou trois élèves qui dissèquent avec vous, et d'un élève plus intelligent qui vous dirige; la clinique ne s'apprend qu'à l'hôpital, avec un interne ou un chef de service qui vous enseigne l'art de poser les questions et de procéder méthodiquement dans l'examen d'un malade.

Je ne veux pas ici vous parler de ces méthodes d'interrogation, fort utiles d'ailleurs, que vous trouverez indiquées dans tous les manuels que vous avez entre les mains. — Ces méthodes, vous dis-je, sont fort utiles; mais je voudrais vous prémunir contre certains excès qui m'ont toujours profondément blessé et que vous ne me voyez jamais commettre.

n faut nous souvenir, messieurs, que les malades des hôpitaux sont des pauvres que la détresse et le besoin amènent forcément dans nos salles. Rien que cette situation doit nous conseiller des égards et nous inspirer du respect. A Tégard des hommes, j'en conviendrai, nous pouvons agir avec moins de réserve. Il n'y a pas en somme un grand inconvénient, au point de wie de la pudeur et èe la convenance, à découvrir un homme, pour examiner la surftice de son corps ; il n'est pas permis pourtant de le faire si cet examen pcfiit avoir quelques inconvénients pour sa santé, et, je dois le dire, trop souvent les jeunes gens qui découvrent les malades oublient que la peau couverte de sueur ne peut, sans un très-grand danger, rester exposée au contact d'un air glacé. Il n'est permis à personne, même dans un intérêt scientifique, de prolonger un examen, de se livrer à des pratiques d'auscultation et de percussion qui éptrîsent le5 forces d'un pauvre mfdade, et mieux vaut, à moins de h plus împé-

inmoDocnocf. xxxi

rieuse nécessité, laisser une investigation incomplète, sauf â y revenir le soir ou le lendemain, que de briser un malade déjà si profondément abattu.

Ce que je (Ks là s'applique aux deux sexes; mais quand il s'agit des femmes, le médecin doit se souvenir qu'il a une fille ou une sœur ; et que jamais l'examen ne doit prendre les apparences d'atie coupable curiosité. Les femmes perdues qui entrent dans les hôpitaux, et elles sont en grand nombre, n'ont de respect poiur nous qu'à la condition que nous en ayons pour elles. Elles nous savent gré d'une retenue qu'etks railleraient peut-être ailleurs, et je ne suis pas sûr qu'elles n'emportent pas de rhopilal de meilleurs sentiments quand elles y ont été traitées avec les mêmes égards que les pauvres filles dignes de tous nos respects qni souffrejit dans le lit voisin.

On peut faire avec la plus grande chasteté les investigations qm semblent être le moins chastes, et pourvu que ces recherches soient utiles et surtout jugées telles par les malades, elles sont acceptées, souvent même avec reconnaissance.

Il ne s'agit point ici de pruderie, mais seulement de savoir-vivre, et rappelez-vous que le médecin a d'autant plus de chances de réussir dans sa carrière si difficile, qu'il oubliera moins à l'égard de ses malades les règles de bienséance qui sont l'apanage de la bonne éducation.

Lorsque vos études cliniques seront plus avancées, lorsque déjà vous pourrez , avec un réel avantage, faire un faisceau de connaissances acquises, et systématiser les faits et les observations, vous jugerez alors plus sainement la valeur des diverses nosologies et des nomenclatures qui surchargent si malheureusement notre art. Tous les nosologîstes ont cru être dans le vrai, tous ont pris en pitié leurs devanciers, et tous ont été parfaitement convaincus que les cla5?»es, les ordres, les genres, les espèces de maladies n'avaient jamais été reliés par des liens phis légitimes et i)lus naturels que ceux qn'îk ont adoptés. Tous ont été bien convaincus que les dénominations nouvelles imposées aux maladies constituaient une nomenclature impfWssable. — Que reste-t-il de tant de nosologies et de tant de noms? Rien que ce qui a été consacré par Tassentimeut de tous les siècles, rien que ce qui a été adopté par la généralité des médecins, débris de tous les svstèmes, de toutes les nomenclatures.

On se donne bien de la peine pour torturer la langue grecque,

uni INTRODUCTION.

et entasser de savants solécismes ; on travaille longtemps à assembler les dénominations les plus ridicules et les plus bizarres ; le bon sens public fait prompte justice de toutes ces inepties, et chacun reste fidèle aux vieilles dénominations, chacun s'en contente, chacun les comprend infiniment mieux que les mots barbares qu'on leur voudrait substituer.

Les faiseurs de nomenclature devraient bien regarder autour d'eux et voir quelles sont les dénominations qui ont survécu et qui traverseront bien des siècles encore, toujours jeunes, toujours intelligibles et toujours triomphantes, malgré les attaques dont elles sont l'objet.

Je ne veux pas justifier les mots de danse de Saint-Guy, épilepsie, hystérie, variole, scarlatine, coqueluche, ourles, choléra, dysenterie et tant d'autres dont la liste serait bien longue ; mais dites-moi, messieurs, bien que le nom de danse de Saint-Guy ait été primitivement appliqué à une névrose différente, n'est-il pas vrai* que, depuis Sydenham, tous les médecins, sans en excepter un, comprennent par cette dénomination la névrose bizaire que nous observons si souvent dans l'enfance et chez les adolescents?

J'admets avec vous que le mot coqueluche ne signifie rien nosologiquement ; si, dans le moyen âge, on a imposé ce nom à un catarrhe pulmonaire épidémique étrange, qui engageait les malades à se couvrir la tète avec une coiffe appelée coqueluchon^ il n'en est pas moins vrai que pas un praticien au monde, pas une personne, même étrangère à notre profession, ne se trompera sur le sens qu'il faut donner au mot coqueluche. — J'admets avec vous qu'il est singulier d'avoir donné à la vérole le nom du berger de Fracastor ; mais enfin, par syphilis, on sait aujourd'hui ce qu'il faut entendre, et tous les mots les plus grecs ou les plus barbares ne vaudront jamais celui qui a été adopté par tous.

On parle et l'on écrit en général pour être compris, et les mots qui s'appUquent nettement et exclusivement à la chose que l'on veut désigner sont nécessairement les meilleurs. Ils seront d'autant meilleurs qu'ils auront moins de signification nosologique.

Les mots que je viens de citer sont parfaits, précisément parce qu'ils n'impliquent l'adhésion à aucune doctrine médicale; à cause de cela, ils sont merveilleux, et ils sont adoptés par tous, justement parce qu'ils ne constituent pas un article de foi pathologique.

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Libre à nous maintenant de les placer où nous voudrons dans le cadre que nous nous serons fait ; mais la place nosologique n'implique nullement la nécessité, la convenance de changer les noms; car nous devons être assez modestes et assez sensés pour croire que nous ne connaissons le fond de rien, et que mieux vaut une dénomination synthétique toute conventionnelle, qu'un mol descriptif qui aura toujours Tinconvénient d'être trop court pour suffire à toutes les exigences de la description.

Lorsque l'immortel de Jussieu classa les plantes, il se garda bien de rien changer aux dénominations de celles qui, déjà connues, avaient reçu un nom depuis un grand nombre de siècles; il ne changea pas les noms imposés par Tournefort et Linné; il accepta ceux de Virgile, de Théophraste, de Dioscoride, et tous les noms populaires imposés aux fleurs et aux arbres. — La pomme resta la pomme, la belladone conserva son nom élégant, la mandragore put garder l'appellation qui l'avait rendue si célèbre et si redoutable ; il laissa à la ciguë de Socrate le nom que les anciens lui avaient imposé, et il se contenta de classer les végétaux par affinités de structure et d'organisation, respectant, toutes les fois que la chose était possible, non-seulement les noms, mais les . épithètes linnéennes. — Voyez où nous en serions, dans l'élude de la botanique, si Linné avait refusé d'accepter les noms de Tournefort; si Jussieu avait mis de côté ceux de Linné, et si Lamarck et Richard avaient cru s'illustrer en substituant à la nomenclature de Jussieu celle qui leur eût paru plus à leur goût.

Il est clair que pour des maladies nouvelles, il faut des noms nouveaux ; mais, même dans ce cas, il importe d'éviter les dénominations nosologiques. — Combien j'aime mieux le nom de maladie de Bright que celui de néphrite albumineuse; non pas seulement parce que c'est un hommage rendu à l'illustre praticien anglais, qui le premier a bien décrit cette maladie, mais surtout parce que cette appellation ne m'impose pas une doctrine ou une opinion. C'est à peine si vingt-cinq ans se sont écoulés depuis les beaux travaux de Bright, et vingt théories se sont succédé. Laissez au diabète sucré le nom qu'il a depuis si longtemps, ne vous hâtez pas, après avoir lu les ingénieuses expériences de Claude Bernard, de lui donner une dénomination nouvelle, qui rappellera l'irritation du plancher du quatrième ventricule ou celle du foie; attendez, et lors même que vous serez le mieux instruits de la cause et de la

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nature du diabète, conservez ce nom, qui ne préjuge rien.

Ces appellations vulgaires el reçues de tous sont une espèce de monnaie commune dont on ne peut changer rcfligie et le pevAs sans introduire la confusion dans le commerce scientifique.

Croyez bien que toutes ces nomenclatures, dont le ridicuïe n^est que le moindre défaut, ne valent guère la peine qu'on en salisse sa mémoire, et que jamais des médecins sérieux ne daigneront ^en servir, autant par respect pour la philologie que dansTintérêt véritable des progrès de notre art.

Il serait sans doute à désirer que, en médecine, la nosologie, c'est-à-dire la systématisation des maladies, précédât la clinique et la thérapeutique. Si le système était vrai, les conséquences en seraient nécessaires, et par conséquent faciles; mais malheureusement il a été tenté bien des systèmes nosologiques, et pas un n'a survécu à son auteur. La clinique et surtout la thérapeutique viennent donner chaque jour de trop cruels démentis aux propositions fondamentales de ces sciences factices, et il n'est pas un médecin qui, après une carrière pratique assez courte, ne fasse prompte justice de toutes* les nosologies comme de toutes les nomenclatures.

Que les nosologies soient utiles à celui qui commence Tétude de la médecine, j'y consens, au même titre qu'une clef analytique est assez bonne, au même titre que le système si faux de Linné peut ^tre fort utile à celui qui essaye l'étude de la botanique ; mais, messieurs, lorsque vous connaissez assez pour pouvoir reconnaître, permettez-moi cette espèce de jeu de mots, hâtez-vous d'oublier la nosologie, restez au lit du malade, étudiant chaque maladie, étudiant la même maladie sur chaque malade, comme le naturaliste étudie la plante en elle-même, dans tous ses éléments, dans toutes ses variétés, oublieux des classes, des familles, des genres, des espèces, jusqu'au jour où il saura assez pour systématiser, c'est-à-dire pour comprendre, pour découvrir, pour établir des analogies.

J'accepte que vous veniez, dans un sei'vice de clinique, avec des notions de nosologie, j'accepte même que ces notions vous facilitent l'étude première des maladies, mais à mesure que les faits se dérouleront devant vos yeux, à mesure que vous aurez examiné et que vous serez aptes à comparer, hâtez-vous de vous débarrasser des entraves scolastiques ! Hâtez- vous de secouer le joug du maître, exercez votre esprit et votre jugement, et efforcez-vous de systéma-

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tîser vons-même; soit qae, par l'étude, vous arriviez aux conclusions de vos devanciers, soit que vous jugiez la médecine d*un autre point de vue qui vous devient ainsi personnel. Je ne veux pas dire que vous deviez faire table rase sur tout ce que vos lectures vous ont laissé dans Tesprit, je ne veux pas dire que vous deviez ne croire qu'en vous; mais vous devez contrôler par votre observation personnelle tout ce qui vous a élé enseigné de doctrinal, vous devez réunir les feits de votre observation privée, en catégories, puis cm systèmes, systèmes qui, bien que n'embrassant pas tous les faits de h médecine, tous ceux mêmes que vous aurez étudiés, vous auront appris à voir les rapports immédiats et éloignés, et seront une sorte de pierre d'attente à laquelle d'autres faits analogues viendront successivement s'ajouter.

Vous arriverez, par cette gymnastique intellectuelle, à donner h votre esprit une puissance de déduction inconnue à ceux qui restent servilement dans le sillon creusé par le maître, moins par respect pour ceux qui ont ouvert les portes de la science, que par paresse ou par insuffisance.

J'aime, je recherche dans la jeunesse cette indépendance d'esprit un peu aventureuse qui serait un péril dans l'âge où il faut appliquer à l'homme malade les notions que l'on a acquises par l'étude dans les hôpitaux.

L'heure de la subordination va bientôt arriver; Télève va devenir médecin. C'est alors que la lecture, cet exemple écrit, doit venir en aide à l'observation personnelle; c'est alors qu'il faut juger les méthodes de ses devanciers et de ses maîtres ; c'est alors surtout que l'on devient modeste, car on s'aperçoit bien vite que ce que Ton a vu et jugé a été vu et jugé par d'autres hommes, et par des hommes plus éminents que vous; que leurs vues d'ensemble sont plus élevées, plus fécondes que les vôtres ; que leurs systèmes sont mieux reliés; et s'il s'agit des procédés thérapeutiques du domaine de la médecine ou de la chirurgie, nous constatons bientôt que ces procédés ont été mûris et contrôlés par une expérience digne d'un grand respect.

Hais nos lectures, les leçons de nos maîtres, nous profitent d'autant plus que nous avions plus de connaissances personnelles, plus d'idées à notre service. Les déductions que d'éminents médecins ont tirées des faits observés nous semblent toutes naturelles, et nous reconnaissons déjà des idées qui nous sont familières, parce qu'elles

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avaient aussi surgi dans notre esprit, et les aperçus nouveaux pour nous le sont moins, parce que nous y sommes plus naturellement amenés. Un élève se prend à être fier d'avoir jugé comme ont jugé avant lui les maîtres de Tari, d'avoir rêvé une application thérapeutique, un procédé opératoire déjà depuis longtemps dans le domaine de la pratique. Il comprend mieux alors combien sont dignes de respect ses devanciers qui ont tant fait pour Tart, et sa confiance en eux s'accroît en proportion du nombre d'idées communes entre eux et lui.

Celui qui a toujours obéi à l'impulsion étrangère et qui n'a jamais eu de spontanéité, ne sera jamais un médecin aussi éminent et un admirateur aussi passionne des grands hommes qui nous ont précédés, que celui qui se sera presque élevé jusqu'à eux, ou qui, tout au moins, jeune encore, aura comme eux cherché des voies nouvelles.

Il doit se faire entre les élèves et le maitre une sorte d'échange, dans lequel les premiers reçoivent la plus grande part, dans lequel pourtant le maître lui-même trouve à gagner quelque chose. Combien je me suis souvent applaudi d'avoir encouragé les jeunes hommes qui m'entouraient à penser par eux-mêmes, à me communiquer leurs idées, à m'entretenir de ce qu'ils croyaient être leurs découvertes ! Que de fois ces jeunes et ardentes intelligences ont ranimé mon esprit vieillissant, m'ont montré des horizons nouveaux! Que de choses j'ai apprises dans les causeries familières des salles d'hôpital! Je me suis toujours trouvé heureux de favoriser, d'aider leurs recherches, et si mon expérience ne leur a pas été inutile, leur ardeur m'a stimulé et m'a empêché de me rouiller dans la vanité du maître qui croit n'avoir plus rien à apprendre dans l'art si difficile de la médecine.

Celui-là gagnera toujours quelque chose qui sera bien convaincu qu'il y a toujours quelque chose à gagner, et que, dans les sentiers les plus battus, il y a toujours du nouveau à trouver, pourvu qu'on le cherche avec ardeur et intelligence. C'est pourquoi, lorsqu'un homme ardent et jeune s'attelle à une idée (permettez-moi cette expression vulgaire), il arrive à des notions inconnues, à des aperçus nouveaux, et il apprend à ses maîtres des choses qu'ils ignoraient, ou qu'ils n'avaient qu'entrevues.

Sans doute, messieurs, le jeune médecin qui prend cette voie hardie s'égare souvent, et après de longs efforts, se voit obligé de

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revenir sur ses pas : maïs l'exercice de Tespril lui a profilé, soyez-en bien sûrs, et il est d'autant plus apte à apprendre qu'il a plus souvent fait œuvre de son intelligence et appliqué son attention.

Cherchons donc si les méthodes d'étude ont toujours éfr mauvaises, si celles que Ton met en œuvre aujourd'hui sont les meilleures, si elles sont suffisantes pour établir une science.

Tout d'abord, messieurs, je meltrai de côté les sciences préparatoires qui sont à l'art médical ce que l'étude des lois de la lumière est à la peinture, ce que la scie;ice de la coupe des pierres est à Tarchitecture ; je laisserai donc ici la physique, la chimie, l'histoire naturelle qui, à coup sûr, sont utiles en médecine, mais qui ne font pas plus le médecin que la science de la perspective ne fait le paysagiste.

La médecine est l'art de guérir, elle n'est que cela ; guérir est le but, et toutes nos méthodes aboutissent à la thérapeutique médicochirurgicale. Que quelques connaissances accessoires soient bonnes en elles-mêmes, c'est ce que j'admets volontiers; mais ces connaissances acquises, comment devient-on médecin ?

D se présente plusieurs méthodes ; mais toutes, sans exception , dans tous les temps, dans toutes les écoles, sont fondées sur l'observation préalable des faits.

Il n'est jamais, que je sache, entré dans l'esprit d'un homme sérieux, qu'on puisse connaître sans regarder, qu'on puisse regarder sans voir. On a donc toujours vu, toujours regardé, quand on voulut acquérir une notion et systématiser ses connaissances.

L'attention implique de toute nécessité la comparaison, qui est virtuelle si elle n'est explicite.

Ainsi tout médecin, dans le monde, a vu, regardé, comparé : ce qui n'empêche pas qu'il n'ait pu mal voir, voir quelquefois avec de mauvais yeux, voir par les yeux des autres, mal regarder, mal comparer, peu importe. Ce que je veux établir ici, c'est que les procédés élémentaires sont les mêmes pour tous et partout.

La question des méthodes d'observation se réduit donc à savoir comment il faut regarder pour acquérir les notions, comment il faut comparer pour bien juger.

La notion des choses tangibles s'acquiert par la simple perception de tous les phénomènes à l'aide desquels se manifestent ces choses. Cette perception ne demande aucun effort d'intelligence; elle re-

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quiert de rattcntion, de la mémoire, et, comme la mémoire pourrait nous faire défaut, renregistreraent des phénomènes.

Lorsque Taveugle de Genève faisait, sur les mœurs des abeilles, ses merveilleuses recherches, il empruntait les yeux des plus vulgaires paysans, dont il dirigeait l'attention, et les paysans les plus vulgaires, instruments matériels de son intelligence, lui suffisaient pour la constatation du fait, pour l'acquisition de la notion brute.

Vous tous, après quelques mois d'habitude, pourrez, adoptant une formule d'examen, par appareils, par fonction, par organe, remplir une feuille d'observations, d'une manière aussi complète que vos maîtres : il ne vous faut pour cela que la patience, que rintelligence de celui qui dresse un inventaire. N'en soyez donc pas trop fiers, car vous n'ctes encore que les paysans d'Hubert de Genève : vos yeux ont vu l'abeille industrieuse revenir chargée de miel et de pollen, construire des cellules hexagones; ils ont vu une mouche plus grosse, entourée de la sollicitude générale, suivie d'une nuée de mouches paresseuses, d'une autre forme, (Fune autre couleur, subir enfin un accouplement, signal du massacre de tout ce qui ne travaille pas dans la ruche; ils ont vu grossir les flancs de cette mouche respectée ; ils l'ont vue se reposer sur des cellules que les abeilles ouvrières façonnent de diverses manières; ils ont vu les ouvrières déposer le miel dans les alvéoles où se meut quelque chose qui ressemble à un ver; ils ont vu certaines cellules plus vastes recevoir un tribut plus riche, et le ver qu'elles contiennent devenir plus gros que les autres; ils ont vu tout à coup ces vers revêtir des formes nouvelles, les plus gros devenir des mouches respectées, les autres devenir une nuée de mouches de deux formes bien différentes, vivant en bonne intelligence jusqu'au moment où les plus petites, qui sont armées, extermineront les autres jusqu*à la dernière; ils ont vu, en un mot, ce qu'on voit avec de l'attention. Mais Taveugle a compris : la nature lui avait refusé des instruments; il s'en est fait, comme Galilée s'est fait un télescope. Il a fécondé les notions brutes et inintelligentes de ceux dont il s'est servi, et il a tracé, avec une admirable sagacité, les mœurs curieuses de ces insectes précieux, mœurs que jusqu'ici on avait à peine entrevues.

A Dieu ne plaise, messieurs, que je veuille ici déprécier la valeur des notions que l'on acquiert par une observation attentive et minutieuse ; cette valeur est immense comme résultat : ce que je veux

urrioouGTioii. xxxu

I, c'est qu'elle est à peu près nulle comme acte intellectuel. Sans tailleurs de marbre, Saint-Pierre de Rome ne serait pas édifié; mais je m'indigae de voir un tailleur de marbre se croire presque an Michel-Ange.

Parce que, pour acquérir les notions brutes, il ne Taut que de rattentico, parce que les esprits les plus vulgaires sont aussi propres, et quelquefois même plus propres que les autres à raccoroplisse-> ment de cette œuvre, s'ensuit-il, messieurs, que, dédaignant un travail modeste, vous deviez laisser à d'autres le soin de recueillir les faiU, satisfaits de les coordonner, de les interpréter, de les systématiser? Ce serait là une prétention aristocratique, qui se comprend à peine chez l'homme qui a vieilli sous le harnais, mais qui serait au moins siagulière de la part de celui qui fait les premiers pas dans la carrière. On ne s'^^me du ciseau pour créer le Laocoon que loi*sque l'on a longtemps pétri la terre, ébauché des formes éléneotaires, modelé péniblement des contours et brisé bien des burins sur un marbre grossier. Ceux qui ont dédaigné des commencements pénibles, tout matériels, tout inintelligents qu'ils puissent être, ne sont jamais que des artistes faux et incomplets.

Voyez donc beaucoup, observez par vous-même, car il &at pos* séder des notions personnelles pour comprendre et utiliser celles que les antres ont acquises.

Il faut le dire, à la louange de tous les bons esprits qui ont illus* tré notre art, l'observation des faits a été pai* eux proclamée comme une nécessité absolue, et aujourd'hui plus que jamais cette nécessité est admise par ceux qui président à l'enseignement de la médecine, àf ais si Ton est universellement d'accord sur ce point, on ne Test plus sur la manière dont il faut procéder à l'interprétation des faits. Deux métliodes principales existent aujourd'hui en médecine : l'une qui se dit nouvelle j la méthode numérique ; l'autre, ancienne^ la méthode d'induction

La première a pris pour devise la phrase célèbre de J. J . Rousseau : € Je sais que la vérité est dans les choses et non dans mon esprit qui les juge ; et que, moins je mets du mien dans les jugements que j'en porte, plus je suis sûr d'approcher de la vérité. » La seconde est celle qui a été jusqu'ici suivie par tous les grands praticiens, quelles que fussent d'ailleurs leurs doctrines; elle a été conservée par la plupart des professeurs de notre Faculté. La méthode numérique, qui fidsak ia base de la statistique, et

XL JNTIOOUCTIO.N.

qui avait été introduite dans rhygiène par Farenl-Duchftielet, fat appliquée à l'étude de la pathologie et de la thérapeutique par un homme d'une probité scientifique incontestable , doué d'une patience à toute épreuve, passionné pour la vérité, qu'il croyait atteindre avec certitude.

La méthode numérique reconnaît la puissance souveraine du chiffre. Le médecin doit imposer silence aux éLins de son imagination ; il analyse, compte et enregistre sévèrement les résultats : rien de plus, rien de moins. C'est l'inflexibilité du magistrat int^[re, qui applique la loi, sans écouter ses passions, ses souvenirs; c'est la rigueur du statisticien, qui, faisant une table de mortalité, ne fait acception d'aucune cause de mort, et se borne à supputer les chances de vie que présente la masse d'une population. La méthode numérique, enfin, applique à la médecine le calcul des probabilités dans toute sa rigueur.

La méthode d'induction procède tout autrement : elle recaeille, analyse les faits ; mais elle les compare, et ne les compte pas toujours. Au lieu du résultat nécessaire de la statistique, elle cherche autre chose, les rapports systématiques des faits, leur liaison ; elle les interroge, les commente, les sépare, les groupe, les examine sous toutes leurs faces, pour en tirer quelque chose de nouveau, d'applicable. En un mot, au rebours de la méthode numérique, elle met le plus possible du sien dans les jugements qu*elle porte sur les choses j bien sûre d'approcher ainsi davantage de la vérité.

La première portion de la phrase de J. J. Rousseau que je citais tout à l'heure est un non-sens. Il est clair que les choses, par cela même qu'elles sont, sont nécessairement vraies, en ce sens que l'affirmation de leur existence les constitue telles qu'elles sont, et non autrement; ou, pour mieux dire, elles ne sont ni vraies ni fausses, elles sont tout simplement. La qualification des choses peut être vraie ou fausse; mais la qualification est dans l'esprit qui juge» et nullement dans les choses elles-mêmes : il est donc absurde de dire que la vérité est dans les choses, et non dans l'esprit qui les juge. La seconde portion de la phrase n'a qu'un faux semblant de vérité : il est clair, en effet, que si, deux choses étant données, on se borne à indiquer le rapport immédiat qui les unit, on aura mis le moins possible du sien dans le jugement que l'on aura porté, et que, si l'on n'a pas jugé beaucoup, du moins on aura pu juger quelque chose assez sainement. Mais enfin, même pour juger les

llfTEODUCTlON. lU

rapporls les plus grossiers, il faut mettre du sien^ puisque le jugement est œuvre de Târae et est essentiellement en dehors des choses : la question est donc de savoir s'il faut mettre tout ce qu'on peut du sien^ ou si, comme semble le vouloir J.-J. Rousseau, il en faut mettre le moins possible. Or, pour moi, la réponse ne saurait être douteuse; car on aura approché de la vérité entière d'autant plus qu'on aura saisi et indiqué un plus grand nombre de rapports entre les choses, la vérité étant d'autant moins vraie qu*ellc est moins complète.

Je ne reproche pas à la méthode numérique de compter, car on ne peut systématiser sans compter ; mais je lui reproche de compter seulement, en un mot, de s'en tenir au résultat rigoureux, comme le mathématicien. Je lui reproche de trop compter, de compter trop longtemps, de compter toujours, de ne vouloir pas mettre de son esprit dans les choses.

Cette méthode est le fléau de l'intelligence; elle fait du médecin un agent comptable, serviteur passif des chiffres qu'il a superposés; et le plus grand reproche que je lui fasse, c'est d'étoufi'er Tintelligence médicale.

Vous vous applaudissez de ce que nous déplorons; vous ne voulez pas que l'intelligence intervienne : nous voulons, nous, que l'intelligence s'exerce dans toute sa puissance.

Je tiens à bien faire comprendre ma pensée : j'adopte la statistique, j'adopte même, si vous le voulez, la méthode numérique, pourvu qu'elle ne soit qu'un moyen, quelquefois préparatoire, le plus souvent complémentaire, un peu moins imparfait que ce qui existait auparavant; mais je la repousse de toutes mes forces si elle se donne pour une méthode complète capable de conduire nécessairement à la vérité.

La méthode numérique mène à des résultats qui ne sont et ne peuvent être que des faits bruts, que des notions élémentaires. Ces faits, ces notions, sont une pâture pour l'intelligence qui les élabore.

Au fond la méthode numérique ne dilTère que bien peu de la méthode universellement suivie jusqu'ici. Un praticien qui étudiait la rougeole voyait une fièvre d'invasion, un exanthème, une des* qnammation, des complications dont il tenait compte, ce me semble ; il enregistrait ses observations sur le papier, puis il indiquait les faits généraux et communs, les faits accidentels et spéciaux. Ce n'est pas autrement que procédaient les praticiens des siècles passés ; ce

TROCSSEAV, 2* édit.— I. d

XUT INTRODUCTION.

Si la statistique appliquée à la médecine n'élevait pas trop haut ses prétentions, si elle se considérait non comme la clef de voûte de toute science, mais comme un procédé un peu moins imparfait que la plupart de ceux que l'on suivait jusqu'ici, je ne songerais qu'à la louer, qu'à la présenter à votre .choix, parce que réellement je la crois utile ; mais elle fait tant de bruit pour de si pauvres résultats, qu'on ne peut, en conscience, l'aider à tromper la jeunesse par une sorte de charlatanisme d'exactitude et de vérité.

La statistique veut trop de faits, elle sent bien qu'elle ne vaut que par le nombre, et c'est le nombre qu'elle cherche surtout. II n'en est plus de même de la méthode d'induction dont je veux maintenant vous entretenir.

La forêt de faits de Bacon n'a pas grande valeur prise au pied de la lettre, elle ne vaut rien surtout comme on l'a comprise de nos jours. Sans doute, deux faits permettent mieux de conclure qu'un seul, cent que deux, mille que cent : est-ce à dire qu'un fait tout seul ne puisse porter son enseignement ? On vous dit : assemblez des faits, recueillez des observations de votive mieux, aussi complètes que possible, recueillez-les passivement, sans faire intervenir votre intelligence; loin de là, réprimez jusqu'à nouvel ordre tout élan de votre esprit, soyez le calculateur qui aligne des chiffres, et qui ne pense au résultat que lorsqu'il a épuisé toutes les colonnes.

Et moi, je vous dis aussi : assemblez des faits, recueillez des observations de votre mieux, aussi complètes que possible ; mais dès que vous avez un fait, un seul fait, appliquez-y tout ce que vous possédez d'intelligence, cherchez-y les côtés saillants, voyez ce qui est en lumière, laissez-vous aller aux hypothèses, courez au-devant, s'il le faut ; que chacun des mots de cette phrase soit l'objet de voti*e indagation, cherchez à comprendre cette langue inconnue, et dussiez-vous la bégayer longtemps, n'attendez pas, pour essayer de la parler, que les cent mille mots du vocabulaire soient inscrits dans votre mémoire.

Demain, un fait nouveau viendra s'ajouter au premier : il surgira de nouveaux points de comparaison, d'autant plus lumineux pour vous que le fait principe avait été mieux étudié, mieux compris; déjà vous marchez à la vérification de vos hypothèses, vous assemblez, vous dissociez; car, comment, dans une tète intelligente, deux notions resteraient-elles en présence, que l'âme n*ait su ce qu'elles ont d'étranger ou de commua.

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