CHOLÉRA IKPANTILE. — DIARRHÉE DES ENFANTS
adoptée, et elle a été adoptée par d'autres, en particulier par MM. Blache et Henri Roger, me» collègues à l'hôpital des Enfants. Cependant, quelque eflBcace qu'elle soit, elle a peine à entrer dans la pratique ; elle trouve même chez un grand nombre de médecins une certaine hostilité ; tout au moins, quand nous la proposons, rencontrons-nous chez quelques-uns de nos honorables confrères une incrédulité ironique.
Il y a vingt -cinq à trente ans, elle nous vint du nord; un médecin russe, M. le docteur Wei5se, l'avait signalée è l'attention du public médical, et voici comment il avait été conduit à l'appliquer.
Il traitait depuis plusieurs mois un enfant d'un an, épuisé par une diarrhée coUiquative et réduit à l'état de squelette. Un jour la mère de ce petit malade lui demanda s'il ne consentirait pas à lui donner de la viande crue. M. Weisse, se rappelant les bons effets que certains médecins disaient en avoir retirés dans les maladies hectiques, consentit à en essayer. Le lendemain il fut fort étonné en voyant l'enfant mâcher avec avidité un morceau de viande toute saignante. Ayant trouvé dans les garderobes des morceaux non digérés, il ordonna de ne plus donner que trois cuillerées à soupe de viande hachée en très- petits morceaux. La digestion s'en opéra facilement, et, au bout de quelques semaines, le malade, que l'on croyait perdu, était complètement rétabli.
Les résultats obtenus par M. Weisse étant venus à ma connaissance, des faits analogues ip'ayant été rapportés par des médecins étrangers, j'expérimentai à mon tour, et depuis lors j'eus souvent lieu de m'en applaudir.
Mes observations, qui portèrent d'abord exclusivement sur les enfants, s'étendirent aux adultes, et en vous parlant de la diarrhée chronique, je vous ai cité un exemple de guérison chez une jeune dame. Mais la médication singulière que je préconise ici n'est nulle part plus avantageuse que dans les cas de diarrhée survenant à l'époque du sevrage ; soit que le sevrage ait eu lieu prématurément, soit qu'ayant eu lien après l'évolution complète des dents, le tube digestif ne se soit pas fait au nouveau régime qui a remplacé celui auquel il était accoutumé.
Sous quelle forme cette viande crue doit-elle être donnée?
On prend du maigre de bœuf, de mouton ou de volaille, quoique le bœuf et le mouton soient de beaucoup préférables; on le coupe en morceaux trèspetits, on en fait une sorte de hachis que l'on met dans un mortier et que l'on réduit, à l'aide du pilon, en une masse épaisse. Cette pulpe est ensuite foulée dans une passoire à trous extrêmement fins, de façon que le suc de la viande, sa fibrine, son sang, passent seuls, laissant dans Tappareil les vaisseaux et le tissu cellulaire. On obtient ainsi une véritable purée de viande que l'on recueille en raclant la face externe de la passoire.
Cette opération, vous le comprenez, exige une certaine patience. Lorsqu'on ne peut obtenir qu'elle soit aussi complète, on substitue à cette purée de viande un hachis aussi menu que possible, qui est susceptible d'être encore assez facilement digéré, quoique moins bien que la purée.
GBOitBA INFAirriLE. — DIARBÛÊE DES EflPANTS. iS7
Lorsque, dans une famille, tous proposez ce singulier remède, fous êtes d'ordinaire assez mal accueillis par les mères, qui jugent de la répugnance que deYront éprouYer leurs enfants d'après celle qu'elles éprouvent elles-mêmes; TOUS risquez d'être encore plus mal venus des domestiques, qui s'accommodent assez peu d'ajouter à leur besogne habituelle le travail assez difficile qu'exige la confection que vous prescrivez.
Quant aux enfants, souvent, et même le plus souvent, ils ne témoignent aucunement cette répugnance que l'on redoutait de leur part. Dès les premiers jours, ils acceptent cette nourriture, ils la prennent et l'avalent sans faire dé façons. Tous avez vu notre petit malade du n** 19, dès le premier jour il a dévoré les 125 grammes de viande crue qui lui ont été donnés; cela^ du reste, ne devait pas nous surprendre, lorsque nous voyons des enfants accepter sans dégoût et même prendre avec plaisir l'huile de poisson, dont peu d'entre nous voudraient goûter.
Il en est cependant qui ont pour la viande crue une profonde aversion. Â ceux-là, pennetlez-moi l'expression, il faut dorer la pilule. Rieo n'est d'ailleurs plus simple. On fait, avec la viande pulpée ou hachée, de petites boulettes que l'on mélange selon les goûts du malade (ce que l'expérience seule nous apprend), soit avec du sel, soit au contraire avec du sucre, avec des confitures, on bien avec la conserve de roses. Ainsi déguisée, cette viande crue bien préparée est facile à prendre. Son goût, ainsi masqué, n'a rien de désagréable. Si les mélanges avec le sel, le sucre en poudre, les confitures, la conserve de roses n'agréent pas aux enfants, on met la viande dans du bouillon, dans un potage très-clair, au tapioca, au sagou. On peut encore la mettre dans du chocolat à l'eau, et bien que cet assaisonnement soit assez opposé aux règles ordinaires de l'art culinaire, il est des malades qui le trouvent ainsi à leur gré.
En essayant ces différentes combinaisons, variables d'ailleurs à l'infini, on arrive à rencontrer celle qui est acceptée le plus facilement L'enfant s'accoutume à la viande crue, et finit par la prendre, non-seulement avec plaiar, mais encore avec voracité, à ce point qu'il en est qui, lorsqu'on leur enlève leur pitance, la redemandent comme ils le feraient pour la friandise la plus appétissante.
En adoptant ce régime, il est nécessaire de procéder avec certaines précautions. Commencez par de petites doses, car, en débutant d'emblée par de trop fortes quantités, vous vous exposez, d'une part, à ce que ces quantités, mal supportées, amènent des indigestions qui aggravent le mal au lieu de le guérir ; vous vous exposez, d'autre part, à ce que l'enfant prenne pour votre aliment un dégoût invincible.
Rien n'est plus simple, d'ailleurs, que de mesurer et de peser les doses qui doivent être données dans les vingt-quatre heures. Il n'est pas besoin pour cela d'un grand appareil, et notre monnaie française remplacera avantageusement les poids dont les parents pourraient oublier le taux que vous avez prescrit. Notre pièce d'argent de 20 centimes représente exactement, comme
iSS CBOLÊRA IRPANTILE. — DIARRHtE DES ENPAinS.
YODS le savez toas, Tanhé de poids, le gramme ; la pièce de 1 franc pèse 5 grammes, celle de 5 francs d*argeut en pèse 25.
Or, pour débater, la quantité de viande crue qui sera prise dans le coarant de la jotuDée, en deux, trois ou quatre fois, sera d'un poids égal à celui d*une pièce de 5 francs. Si ces 25 grammes de viande sont bien digérés, le lendemain on doublera la dose, que Ton augmentera de jour en jour si Tenfant supporte facilement celle de la veille, de façon à lelever progressivement ainsi jusqu'à 100 à 150 grammes dans les vingt-quatre heures. On maintient quelque temps rendant à cette dose. Si son appétit se décide vigoureusement, si sa santé reprend évidemment, on augmente encore chaque jour de 25 grammes, et Ton arrive à 175, 200, et même à 250 grammes, une demi-livre, par jour!
Concurremment arec la viande crue, il est indispensable de supprimer tonte espèce d'aliment, et même toute boisson autre que des boissons nutritives. La boisson nutritive par excellence; est l'eau albumineuse , qui a tout à la fois la propriété de modiûer la diarrhée, et qui, en raison de ce qu'elle est agréable au goût, est prise par les enfants sans aucune espèce de difficulté.
Dans les premiers jours de ce régime, il est très-ordinaire de retrouver presque en entier, dans les garderobes des enfants, la viande qui leur a été donnée ; les matières fécales contiennent une grande quantité de ûbrine décolorée. Gela ne doit ni vous surprendre, ni vous décourager, et ne doit pas empêcher d'insister sur la médication. Lorsqu'il aura passé à travers le tube digestif d'un enfant 75, 80, 100 grammes de viande crue, assurément il en sera toujours resté quelque chose qui aura fourni des matériaux à l'absorption, et par conséquent à la nutrition. En effet, on peut bientôt constater que le petit malade reprend des forces. Au bout d'un certain temps, quelquefois après quatre, cinq, six ou huit jours, les matières excrémentiiielles commencent à se mouler^ mais alors aussi elles ont une horrible fétidité, qui rappelle cdie des excréments des animaux exclusivement carnivores. Ce petit inconvénient est de bien peu d'importance, et l'on n'a pas à s'en préoccuper; il faut seulement en être prévenu et en avertir les parents, qui pourraient s'en alarmer.
Il est difficile de dire combien de temps cette médication doit être prolongée. H est des enfants chez lesquels on ne peut l'interrompre, parce qu^lLs sont tellement habitués à leur viande crue, qu'ils refusent toute autre nourritore; parce que, quelquefois aussi, le changement de régime ramène des accidents.
Un de mes petits-fils en a été un exemple. A l'âge de seize naois, il avait été pris d'une diarrhée qui avait résisté an bismuth, à la craie, au nitrate d'argent, à la ratanhia, à la monésia, à l'opium, à tous les remèdes, en un mot, lorsque je lui donnai la viande crue. A partir de ce moment, le mal avait cédé et la santé s'était complètement rétablie ; je dus cependant continuer le régime pendant plus d'un an. L'enfant était arrivé à prendre, tous les jours, jusqu'à
GBûLteà uirAinriUB. — diarrhée des enfants. 13^
ôM§rûmnm$ (une livre) de viaede réduite en pulpe. Dès que je tenUis d'en snpendre Tosage, la diarriiée revenait, et il fallut un an pour obtenir une gaériaoB qui se maîolinL
Assurément, messieurs, je ne vous présente pas cette médication comme infaillible, je vous répète seulement qu'en un grand nombre de circonstances, elle m*a donné de remarquables succès, comme elle en a donné à d'autres; et que, grâce à elle, j'ai obtenu des guérisons dans des cas où tout espoir semblait inévocablement perdit.
ATépoque de la grande exposition universelle des produits de l'industrie, on m'amenait è Paris deux sœurs jumelles, Gllesd'un des manufacturiers les plus considérables de Mulhouse. Ces enfants, alors âgées de dix-sept mois, étaient dans un état d'émaciation épouvantabla Elles pesaient entre 15 et 16 livres; km peaa était couverte de taches pétéchiales, dont quelques-unes avaient le diamètre d'une pièce de 5 francs. Elles ne pouvaient rien garder de ce qu'on cberchait à leur faire prendre; elles vomissaient tout, jusqu'à l'eau sucrée, el elles étaient épuisées par une diarrhée séreuse, qui durait depuis trois nais qo'on les avait sevrées. En présence d'accidents aussi formidables, de ciQBtîiQtîons aussi profondément détériorées, je ne pouvais concevoir que de bien faibles espérances. Nous étions en plein été ; la famille habitait les Champs- Élyaées, et là on promenait chaque jour, au soleil, ces pauvres crés^ures que l'on traînait couchées dans une peiite voiture. Une fois, la bonne commise à leur garde rentre tout émue, ne voulant plus sortir avec elles, parce qu'elle venait d'être injuriée par des promeneurs, indignés de voir promener ainsi ces deux enfants qui ressemblaient bien plus à des cadavres qu'à des vivants. Je TOUS raconte cet épisode pour vous donner une idée de l'état de ces malheureox petits êtres. Tout en concevant peu d'espérance d'amender leur situation, je Toalos tenter quelque chose. Je conseillai la viande crue. Le résultat dépassa ce que j'en attendais. Les digestions se rétablirent, el quand ces petites Glles quittèrent Paris, elles n'étaient déjà plus reconnaissables : elles avaient repris la santé et un embonpoint vraiment surprenant. Le même régime fut maintenu poidant un an. A quelque temps de là leur père m'envoyait, en témoignage de sa reconnaissance, le portrait photographié de ses enfants.
Chose curieuse que je vous signale en passant, l'une de ces petites filles fut affectée du ténia pendant le cours de sa maladie. L'extrait de fougère mâle en vint facilen)ent à bout et en fit rendre 10 ou 12 mètres. Six mois après, la mabde, qui mangeait toujours de la viande crue, eut un second ver solitaire dont elle fut guérie de la même façon. Faut-il attribuer le développement de ces ténias au régime que suivait l'enfant ? car vous savez que ces entozoaires se rencontrent fréquemment chez les habitants de l'Âbyssinie, qui font un usage habituel de viande crue ; faut-il l'attribuer à ce que l'enfant passait une partie de ses étés à Bâie, en Suisse, où le ténia est, pour ainsi dire, endémiqiie 7 Ce qui me porterait à croire à l'influence de la viande crue, c'est que, ûnsiqne l'ont noté plusieurs médecins, MiM. Weisse, Braun„le professeur Van