LXXXVII. — MALADIE D'ADDISON
Maladie spéciale. — Anémie d'une espèce particulière, généralement Uée à une affection des capsules surrénales. — Quelques mots sur les capsules surrénales. — Symptômes de la maladie d'Addison. — Accidents dépendant de l'anémie. — Coloration particulière de la peau qui prend par places une teinte noire. — Dil&cultés du diagnostic. — Traitement.
Messieurs,
Pour témoigner la reconnaissance dont l*art et la science sont redefables à des hommes éminents, peut-être aussi afin de s^épargner la peine de créer des roots nouveaux, les médecins, qui, d'ordinaire, rendent diflBcilement justice à leurs confrères, ont imposé à certaines maladies le nom de ceux qui les ont découvertes, ou qui, les premiers, en ont donné la description la plus complète. G*est ainsi que, sous le nom de mal de Pott, nous connaissons une maladie de la colonne vertébrale, caractérisée par la carie des vertèbres avec ou sans production de tubercules, donnant lieu aux abcès par congestion» entraînant habituellement la déformation du rachis, et quelquefois la paraplégie. C*esl ainsi que par maladie de Bright, nous entendons ralburoinnrie chronique que le célèbre médecin de Londres a étudiée et liait connaître beaucoup mieux qu'elle n'avait été étudiée et qu'elle n'était connue avant lui. De même, on aurait dû continuer d'appeler maladie de Corrigan l'insuflBsance des valvules sigmoîdes de l'aorte; comme ce serait justice de donner le nom de maladie de Bouillaud à l'endocardite, affection à peu près absolument inconnue jusqu'au jour où l'illustre professeur de l'hôpital de la Charité appela sur elle l'attention du monde médical, en en écrivant l'histoire de telle iàîçon qu'après lui il ne restait plus rien à y ajouter.
C'est encore pour obéir à ce sentiment d'équité que je vous propose aujourd'hui d'imposer à la maladie dont un individu couclié au n"" 5 de notre salle Sainte-Agnès nous a offert un remarquable exemple, le nom du médecin anglais qui l'a découverte. Ce médecin est le docteur Addison, le collaborateur de Brighl, le doyen des professeurs du Guy's hospital à Londres, et depuis longtemps connu parmi nous par les travaux dont il a enrichi la science. Je propose donc d'appeler maladie d'Addison cette singulière cachexie spécialement caractérisée par une décoloration^ ou plutôt par une coloration particulière, par la teinte bronzée que prennent les téguments, et qui a valu à la maladie la dénomination de bronze disease^ sous laquelle le docteur Addison l'a désignée.
Dans le cours de sa pratique, le docteur Addison avait été depuis long-
MALAME B'ADHSON:
temps frappé de rencontrer certaines formes d*anémie générale qu'on ne pouvait rallaciier ni à de grandes hémorrhagies antécédentes, ni à des flux intestinaux considérai)lcs ou longtemps prolongés, qui ne se liaient ni à aucun état diathésique appréciable par d'autres symptômes, ni à une aiïection miasmatique palustre ; qui, enfin, semblaient survenir sous l'influence de causes impossibles à saisir. £n étudiant ces différentes formes d'anémie, il en distinguait une qui» indépendamment de la débilité, de l'alauguissemeni du malade, était nettement caractérisée par celte coloration bronsée des téguments dont je viens déparier, coloration qui n'était imite part aîMeurB plus prononcée que snr la penn des mains, sur celle du scrotum et du pénis, aux plis de l'aine et de l'aisselle.
Comme dans tous les cas qu'il observait la maladie suivait la* même marcbe, se terminait invariablement par la niort, le docteur Addison recberclm, dans Tcxamen le plus srrnpulenx du cadavre, tout ce qui pouvait éclairer son jugement sur la nature du mal. Le soin avec lequel il était habitué à dîrigei' ses recherches du côté des affections des reins lui fit découvrir que, dans cette singulière forme d'anémie, les ca|>siiles surrénales étaient souvent malades. Cette coïncidence de l'altération d'un organe dont le rîAe, dans l'éeoBomie, avait été jusque-là parfaitement insignifiant, cette coïncidence d'une lésion anatomique de si peu d'importance en apparence, avec un état général amâ grave, le mit bientôt sur la voie. Dès le premier fait, il lui sembla qfi'fl avait trouvé la solution cpi'il cherchait.
C'est en 4855 qu'il publia dans une monographie le résultat de ses observiilîons(l),doimant l'histoire de onze faits qui, bien que n'étant pas tous aussi décisifs , lui permettaient cependant d'arriver Si celte conclusion , que la mtdaéte bronzée se liait à l'existence d'une lésion des capsules stnrénales ; sans prétendre toutefois que cette lésion, quelle qu'elle fût , était la cause de la maladie, pas plus que rahération des glandes de Peyer n'est la cause de la fièvre typhoïde, que les pustules de la variole ne sont la cause de la variole, que rcngorgemenl de la rate n'est la cause de la fièvre intermittente palustre. Dans tous ces cas, la lésion organique n'est qu'un nouvel élément caractéristique de la maladie dans laquelle elle se rencontre et qui la distingue des autres espèces morbides du même genre.
L'éveil donné sur ce point , la presse médicale anglaise enregistra, dans le courant de la même aimée, des faits analogues ; et en France, mon ami M. le docteur Lasègue se chargea de nous faire connaître les travaux du docteur Addison en les analysant dans un remarquable mémoire que vous trouverez inséré dans les Archives rjmérales de médecine le mois de mars 1856.
Avec le fait qui vient de se passer dans notre salle, avec l'exemple pour ainsi dire sous les yeux, je veux aujourd'hui vous donner une idée de la
(1) Ori the conxtiiidionn and hcni cffecis of dixense of the s^tpra-rennl caj^xules, hi-â, p. cl il planches coloriées. Londres, 1855.
MALADIE D*ADDI80II.
maladie d'Addison, en stiivanl la de8cri|>tion do médi'cîn anglais reproduite par mon savanl collègue de l'hôpital Necker.
L'histoire de noire malade peut se résumer ainsi. C'était un homme âgé de trente ans, cocher du ministre de l'intérieur. Son état, quoique assurément assez rude, l'était relativement peu, en ce sens qtte, bien payé, bien nourri, bien vêtu, il n'avait, en définitive, à souffrir que du manque de sommeil, et i( ne se plaignait, en effet, que de n'avoir jamais pu prendre le repos de nuh dont il aurait eu besoin. Toujours est-il qu'il prétendait, lorsque nous le vîmes à son entrée à l'hôpital, avoir considérablement maigri ûepuis quatre à cinq mois, de manière à en être alarmé et à alarmer sa famille. Depuis trois mois, il s'était aperçu que ses mains restaient noires, quelque soin qu'il prît de les laver; que son visage lui-même prenait la teinte bistre, enfumée, de la peau du mulâtre ; que l'intérieur de ses lèvres avait une coloration rappelant celle qile présente la cavité buccale de certains chiens ; qu'enfin cette teinte noirâtre se RKHitrak sur différentes parties de son corps, et que les bains prolongés ne pouvaient venir à bout de la faire disparaître.
^ous constatâmes nous-mêmes ces changements de couleur; les ongles dn malade, d'une blancheur extraordinaire, comme le sont ks ongles des indW vidus anémiques, téiTioignaicnt que la teinte noire des mains, sur laqudie elle trancliait, ne tenait pas au défaut de propreté. Cette teinte se retrouvait sur la peau du pénis et du scrotum, aux plis de l'aine et du bras. Cependant l'auréole du mamelon, qui, dans des cas semblables, prend souvent une teinte foncée, comme chez les femmes pendant la grossesse, l'auréole do mamekHi avait sa coloration naturelle.
Cet homme lunis disait avoir beaucoup perdu de ses larces, h ce poli qu'il lui était impossible de faire des courses, même très-peu longues, et qu'il lot arrivait que ses jambes fléchissaient sous lui. Lo bruit de souffle que nous entendions en auscultant le cœur et les vaisseaux du cou était un bruit desouffleévidernmeutaoénàique. L'examen des différents appareils, des organes respiratoires, des organes digestifs, du foie et de la rate, ne nous révélah l'existence d'aucune lésion organique, et les fonctions de ces appareils semblaient s'accomplir avec une |)arfaite régularité. Les urines, analysées à différentes reprises, ne contenaient ni albumine, ni ghcose. Les seuls phénomènes morbides que le malade accusât, en dehors de cette grande faiblesse et de k coloration singulière de la peau, étaient des douleurs comme rhumatismales qu'il disait éprouver de temps en temps dans la profondeur des flancs. Ces douleurs cessaient rapidement pour revenir sans cause, et ne présentèrent jamais aucun caractère de fixité. J'tnsistai d'autant plus sur ce point, que cet individu nous^rait les symptômes caractéristiques de la maladie bronzée; Je cherchai s'il n'y aurait pas quelques phénomènes particuliers indiquant l'affeC'» tîon des capsules surrénales.
Bien que k malade, qui se levait cJiaqoe jour, allant et venant dans les salles, mangeant et buvaut à peu près comne un homme bien portant (toute-