CRITIQUE DES THÉORIES
Messieurs,
Des biuits de souffle fort semblables à ceux que produisent les maladies du cœur peuvent se faire entendre dans la région précordiale, sans qu’il existe aucune lésion de cet organe. On donne a ces souilles le nom de souffles (inorganiques .
Laënnec, le premier, les a signalés et tout le monde depuis a reconnu qu ils étaient la source de gros embarras. Il est d’ailleurs bien curieux de voir la différence qui existe, à cet égard, entre la première et la deuxième édition du traité de Laënnec. Après avoir tout d abord pense que les bruits de souffle étaient constamment lies a des 1 étrécissements ou autres altérations des orifices du cœur, cet auteur avoue, dans la deuxième édition de son ouvrage, que sa première opinion était trop exclusive et il dit en conclusion : « le bruit de souille se rencontre aussi fréquemment chez des sujets qui n’ont aucune affection organique de ce viscère ».
La démonstration en est faite à l’amphithéâtre, moins souvent peut-être qu il ne le faudrait en réalité, et cela pour plusieurs raisons. tout d abord, 1 apparition de ces souffles, si fréquente qu’elle soit, ne se rattache nullement, dans la grande majorité des cas, à une maladie mortelle; souvent, au contraire, on constate leur disparition dans les moments ultimes, dans la période agonique des
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maladies graves, (railleurs l’attention n’étant [tins attirée du côté du cœur, on néglige le plus souvent de rechercher après la mort ce qui a pu donner naissance à un symptôme en apparence si fugace. Ne peut-on pas ajouter à cela qu’il est souvent pénible, désagréable tout au moins, de reconnaître qu’on avait diagnostiqué une affection qui n’existait pas. Parfois peut-être cette petite raison d’amour-propre incite à passer, un peu plus rapidement qu’il ne le faudrait, sur ces laits qui sont cependant des plus instructifs.
Ces considérations expliquent que la statistique relative à ces bruits anorganiqitès soit peu chargée. En consultant la plupart des livres, mémoires ou traités écrits à ce sujet, j’ai relevé 15 cas où des souffles cardiaques entendus pendant la vie n’ont paru relever à l’autopsie d’aucune altération de l’organe. En 14 années, 45 cas analogues ont été exactement relevés dans mon service. A ces cas s’en sont ajoutés récemment deux autres. Nous avons eu pendant plusieurs mois, au n° 25 de la salle Bouillaud, un malade chez lequel nous constations un souffle systolique très intense à la base du cœur, souille constant, invariable, qui pouvait faire penser à l’existence d’un rétrécissement de l’orifice pulmonaire. Ce diagnostic nous l’avons rejeté, et pourtant il semblait s’imposer d’autant plus, que le sujet présentait une cyanose marquée et progressive. Le malade ayant succombé, nous trouvâmes les orifices absolument libres et l'artère pulmonaire notamment tout à fait normale. Un autre malade, soigné également depuis longtemps dans le service, a présenté à un certain moment un souffle diastolique de la base qui pouvait en imposer pour une insuffisance aortique. Or, comme vous avez pu le Constater à Uautopsie, l’aorte était saine, et ses valvules étaient suffisantes. Je reviendrai d’ailleurs sur ces deux faits.
Bien plus nombreux sont les cas de ce genre qui n’ont pas reçu le contrôle de l'examen anatomique. J’ai relevé cri divers auteurs 52 observations de souffles anorganiques du cœur, et dans ce service depuis quatorze années, j’en ai réuni 525, chiffre certainement très inférieur à la réalité. Cela s’explique si l’on considère la variabilité extrême, le caractère souvent transitoire de ces bruits, et, par suite, la difficulté de les faire entrer dans une statistique exacte. James Andrew, en 1865, disait déjà que le tiers des souffles entendus au cœur a trait à des souffles anorganiques; je crois que la proportion pourrait être renversée avec plus de vérité. Un médecin américain, Collom, établissant en 1889 une statistique dont
l(‘s cléments avaicnl été recueillis sur des sujets examinés par lui pour des Compagnies d’assurances, conclut (pie 27 fois sur 200 cas, c’est-à-dire dans 1/7° des cas, il a pu constater l’existence de bruits de souilles anorganiques. l u de ses compatriotes. Prince. Morton, admet la proportion plus élevée encore de 35,7°/,, soit de I pour 2,8. Il ne se passe guère de jour où nous n’en entendions à la consultation de l’hôpital ; vous verrez tout à l’heure la raison de cette fréquence.
Avant d’aller plus loin, veuillez remarquer Pim-portance extrême de celte question. N’est-on pas à chaque instant obligé de prendre, un parti en face de problèmes souvent graves pour l’intérêt présent ou l’avenir des malades? Qu’il s’agisse d’exemption du service militaire, d’un avis demandé au sujet d’un mariage, d’une proposition d’assurance sur la vie, le diagnostic médical peut modifier bien des décisions, il importe donc qu’il atteigne le plus haut degré possible de certitude.
Les difficultés de diagnostic sont nombreuses, contrairement à ce que l’on pensait jadis. Pour fiouillaud, en effet, on devait ranger exclusivement dans la classe des souffles anorganiques « les souffles doux, du premier temps, entendus à la base du cœur et se propageant dans les vaisseaux du cou ». Cette définition des souffles dils anémiques est fausse de tous points; la phrase n’en est pas moins restée. Mon collègue, le professeur Peter, a cru pouvoir, avec son esprit si net, enfermer la question dans une proposition très catégorique : « Sont anorganiques, dit-il, les seuls souffles systoliques de la base, doux, faibles, sans propagation ».
Tous les auteurs ne trouvent pas que la question soit aussi simple. Austin Fliirt avoue que le diagnostic des souffles anorganiques est souvent difficile, parfois impossible; Hilton Fagge compare l’étude de cette question à un désert aride où l’on se perd au milieu de sables mouvants qui ne conservent aucun sentier. 11 y a, je pense, de l’exagération dans cette comparaison imagée et l'embarras n’est heureusement pas toujours aussi grand. Voyons cependant quels sont les caractères assignés par les auteurs aux souffles anorganiques; nous constaterons aisément qu’on est loin de s'entendre à leur sujet.
Le siège des souffles anorganiques, à en croire Bouillaud, serait presque toujours à l’orifice aortique; je me souviens cependant que dans différents cas, mon maître a reconnu leur existence au