ARTICLE PREMIER
Causes de la diversité des opinions médicales entre
les nations.
1° Parmi les instincts de l’humanité, il en est un qui, de même que tous les autres, est à la fois la source de biens et de maux, de vertus et de vices. C’est cet instinct qui nous attache au sol natal, aux hommes qui sont nés sous le même ciel , instinct qui , dans sa belle acception , est exprimé par les mots amour de la patrie , et qui , dans un sens moins
noble, reçoit le nom dé amour-propre national. L’amour-propre national, tel est donc le premier mobile des dissidences entre les nations, car c’est lui
qui nous empêche de reconnaître ou d’avouer que de plus giands génies puissent naître et se développer sur un sol étranger. Voilà pourquoi Sydenham et Brown ont régenté l’Angleterre médicale; pourquoi Stoll, Franck, Hufeland ont dicté leurs lois à l’Allemagne; pourquoi le conlro-stimulisme fleurit en Italie sous le nom de Rasori; pourquoi Pinel et Broussais ont tenu pendant quarante ans le sceptre de la médecine en France.
Il faut le dire pourtant, l’autocratisme national des génies supérieurs ne s’exerce guère que de leur vivant, car alors qu’ils sont passés sous le niveau de la mort, ils recouvrent en quelque sorte leurs droits de bienfaiteurs de l’humanité tout entière, et la postérité leur décerne des honneurs cosmopolites. C’est qu’alors le parallèle individuel n’est plus à craindre; c’est qu’alors aussi leurs doctrines ont eu le temps de transpirer parmi les nations et de les édifier toutes par le secours de la tradition. Voilà pourquoi Sydenham et Stoll aujourd’hui sont en vénération parmi nous.
2° Nous venons de faire pressentir une nouvelle cause de dissidence : c’est la difficulté de la transfusion scientifique , si je puis le dire; difficulté qui naît et du sentiment répulsif signalé plus haut, et d’un autre motif que nous devons élever lui-même au rang de cause essentielle; je veux parler de l’igno-
rance des langues étrangères. Ce n’est, en effet, qu a l’aide de traductions parfois infidèles, de fragments tronqués, de traditions défigurées, que souvent les systèmes et même les faits arrivent à ceux qui ne possèdent pas la langue d’un auteur. C’est ainsi que les étrangers nous reprochent, avec raison, de n’être pas au courant de leurs travaux, et, pour notre compte, nous avons la conviction que si les étrangers étaient mieux pénétrés des principes de l’école française, l’organicisme et la thérapeutique rationnelle trouveraient plus de faveur chez nos voisins.
C’en est assez sur ce chapitre; car, en modifiant les termes, en élargissant en quelque sorte les proportions j nous trouverions entre les nations les mêmes causes de dissidences que celles que nous allons développer au sujet des individus; mais ici les causes se dessinent plus actuelles, plus intimes, plus flagrantes, si je puis dire, et réclament une analyse plus approfondie.