ARTICLE II
Causes de la diversité des opinions médicales entre
les individus.
C’est particulièrement dans les dispositions individuelles que nous devons chercher les causes les plus actives des rivalités en matière d’opinions scientifiques; car ces rivalités éclatent surtout entre
les individus : chaque jour, en effet, ces dissidences
blessent les yeux de l’observateur et attristent lame du philanthrope, en même temps qu’elles déprécient notre belle profession et la livrent aux sarcasmes du vulgaire. \
Afin d’apporter quelque clarté dans ce mystérieux cahos de la psychologie médicale, nous tâcherons d’exposer ces causes dans un ordre d’enchaînement logique, autant qu’il est possible dans une matière dont les éléments offrent tant d’affinités réciproques.
1° (Jn motif qui domine tous les autres et qui doit à jamais s’opposer à la réalisation de tous ces systèmes de consensus universel , de constitution unitaire entre tous les hommes; un motif qui fait qualifier d’utopies la vieille république de Platon et les modernes rêveries du saint-simonisme, ce motif, disons-nous, est la diversité d'organisation intellectuelle que la nature a répandue parmi les hommes; diversité qui permet de distinguer des esprits faux et des esprits justes , des cœurs froids et des cœurs passionnés, des âmes nobles et des âmes dégradées; diversité qui marque la distance entre le génie et la stupidité, la grandeur et l’abjection. En conséquence de ce grand fait primordial, immuable, chacun voit, avons-nous dit, à travers le prisme qui lui est propre, même dans les faits matériels; car au delà du fait gît l’interprétation scientifique , à l’égard de laquelle chacun raisonne à sa manière. Néanmoins, comme il existe dans les masses un sens général, à
bon droit appelé sens commun ou bon sens „ les dissidents, en matière de faits élémentaires, seraient en minorité, si d’autres causes ne venaient fausser les esprits et répandre partout la confusion et l’erreur .
2° Une de ces causes nouvelles est Y esprit de secte ou d’école; esprit de secte qui est pour les individus Ge que l’esprit national est pour les peuples. Les sectaires de même couleur forment une petite nation
dans la grande. Même répulsion pour les sectes rivales, même ignorance ou plutôt même mépris des travaux et de l’idiome scientifique propres à chacune d’elles. Voyez les superbes dédains du vitalisme de Montpellier à l’égard du solidisme de Paris, qui les lui rend bien... Cet esprit d’école est un mélange de gratitude et d’amour - propre : d’une part on se range par vénération, souvent par faiblesse, du parti de ceux auxquels on doit son éducation scientifique ; d’autre part on ne veut pas convenir qu’on s’est laissé guider bénévolement dans le sentier de l’erreur, car nul ne consent à reconnaître la brièveté de sa vue et la fausseté de son esprit.
3° A. côté de l’esprit de secte marche le servile respect pour l’autorité. L’un et l’autre émanent des mêmes principes, à cela près qu’ici ce n’est plus le maître parlant et agissant qu’on salue, c’est quelque livre écrit il y a deux mille ans ou quelque article de journal imprimé d’hier. Tels sont ces prétendus hippocratistes modernes, qui ne voient pas qu’Hippocrate aujourd’hui serait le même; oui, plus les
lumières que vingl siècles nous ont léguées et auxquelles il n’aurait pas l’absurdité de fermer les yeux. Tels sont encore ces pauvres d’esprit à l’affût de toutes les nouvelles scientifiques , et qui abjurent chaque jour l’expérience de la veille en faveur des convictions puisées dans la gazette d’aujourd’hui; girouettes qui tournent à tout vent, et qui, sous des cheveux blancs , conservent la naïve crédulité
de l’enfance ; malheureux qui roulent le rocher de
Sisyphe, et dont l’éducation recommence tous les jours.
4° Des catégories précédentes'se rapprochent celles des hommes connus par cï importantes publications ou par un enseignement qu'ont accueilli de nombreux disciples. Ici l’homme de science devient sa propre autorité; bien peu se sentent le courage d’abjurer une erreur proclamée à la face du monde -savant; bien peu, surtout, auront l’humilité de faire amende honorable devant un antagoniste dont les lauriers les empêchent de dormir et dont l’éclat les offusque. Alors on défend par opiniâtreté ce qu’on a d’abord professé dans la candeur de son âme, et la vanité fait taire la conscience. Avons-nous besoin d’ajouter que tel est le mobile secret , mais trop réel , des luttes parfois scandaleuses et toujours déplorables qui de tous les temps ont souillé l’arène scientifique. Et parmi ces conflits, que devient l’humanité?
« Quicquid délirant reges plectuntur achivi. »
5° L’esprifde personnalité s’offre à nous mainte-
liant sous un aspect moins éclatant , mais aussi moins dangereux, sous celui qui résulte des effets de Câge, Le vieux praticien finit, en effet, par n’avoir plus foi qu’en lui -même : c’est le fruit bien légitime des interminables déceptions dont la science est semée. Le vieillard est, de droit , infaillible : la sagesse n’estelle pas fille du temps et de l’expérience , surtout en médecine?... Sentence vermoulue qui d’un trait efface les privilèges du génie et jette un voile menteur sur les trivialités de la routine; sophisme ambitieux qui place Newton au-dessous d’un vieil arpenteur de village et ravale Bichat au niveau d’une garde-malade. Tel est pourtant l’axiome favori de l’empirisme, et le peuple fait écho. Avec une telle opinion de sa propre valeur, comment convenir qu’on a pratiqué pendant trente ans des doctrines fausses ou meurtrières? La conscience , dans ce cas, serait un faible rempart contre les remords; mieux vaut détourner les regards et vivre dans la satisfaction de soi-même. Mais au moins le vieux empirique se trompe -t-il pour son propre compte , tandis que le professeur et l’écrivain , d’un mot , arment cent bras. Quelle responsabilité , grand Dieu ! C’est à déserter la chaire.
Les influences précédentes agissent par deux mobiles, que nous allons examiner, et qui à leur tour réagiront par de nouveaux mécanismes, pour nourrir et propager les dissidences et les erreurs médicales.
6° La paresse d’esprit, effectivement, a sa part dans les causes qui précèdent ; mais elle agit isolé-
ment chez les individus indolents, dissipés, incapables d’application, qui trouvent bien plus commode d’accepter des idées toutes faites que de s’en former qui leur soient propres; gens qui traînent la science du point où ils l’ont prise jusqu’au bout de leur carrière, sans songer meme à réparer les lambeaux qu’elle perd en chemin, et qui, finalement, l’abandonnent, décrépite et mutilée, dans le méphitique
bourbier de la routine . Chose pénible à dire;
telle est pourtant l’histoire de beaucoup de praticiens qui de l’art de guérir font métier et marchandise; et c’est ce qui explique les entraves et les dégoûts que rencontrent les travailleurs dont l’auréole blesse les yeux et allume la colère de ceux qui trouvent plus facile d’en médire que de les imiter.
7° U ignorance, tel est donc un de plus grands
fléaux de la profession et de l’humanité. L’ignorance
est d’autant plus fatale au progrès qu’elle se méconnaît elle-même, et usurpe les prétentions que le savoir seul peut légitimer; mais qu’il exerce d’autant moins que lui seul aussi peut apprécier l’étendue de notre insuffisance à l’égard d’une foule de difficultés que l’ignorance tranche sans hésiter.
8° A l’ignorance et à la faiblesse d’esprit il appartient de féconder les mauvais germes répandus dans un déluge de publications erronées ou mensongères. En effet, l’homme qui manque de lumières suffisantes pour apprécier les ressources réelles de l’art , accepte aveuglément, avons -nous déjà dit, tout ce que lui transmet la presse, envahie journellement
par le mensonge et l’erreur, difficiles à démêler au
milieu du salutaire aliment dont elle est aussi le
véhicule: de là les pratiques ridicules, bizarres et
trop souvent funestes qui se propagent sur la foi
d’écrivains obscurs, dont l’instruction et le caractère
sont au moins problématiques; de là ces dociles
croyances aux miracles du magnétisme et de l’homœopathie, qui ne manquent pas de tribunes complaisantes ou soldées au besoin ; de là ces expérimentations dangereuses, d’après de prétendues guérisons dont les journaux souffrent l’étalage suspect. C’est qu’il est, nous le répétons, des esprits superficiels pour qui toute phrase imprimée devient mot d’évangile, esprits oublieux que l’expérience et les déceptions sans cesse renaissantes ne peuvent suffire à corriger, incapables qu’ils sont de juger autrui comme de penser d’après eux-mêmes.
9° Que si quelque travail consciencieux et savamment élaboré vient à projeter un rayon fécondant sur
le sol des découvertes, un autre écueil surgira de l’insuffisance des expérimentateurs : c’est Y application vicieuse des préceptes énoncés par l’auteur. Habitués à coudre en quelque sorte un remède à une maladie, ces expérimentateurs de pacotille ne tiendront nullement compte des nuances établies, des conditions exigées^ des exceptions posées par l’observateur instruit , attentif et pénétrant. Pour eux Stoll purgera toujours, Pringle tonifiera sans cesse, et Cullen n’usera que des excitants; car Stoll, disent -ils, proclamait la bile, Pringle la putridité
et Cullen le spasme; ce sont ces esprits superficiels qui, parce que vous faites le procès à l’abus des purgatifs, vous proclameront partisan de l’abus des saignées1. Or, de même que précédemment les monstruosités scientifiques prenaient racine sur le terrain de l’ignorance, de meme ici l’ignorance se changera d’extirper les germes du progrès; elle y
• réussira d’autant plus facilement qu’elle aussi prétend procéder par les voies de l’expérience et de l’observation; mots sacramentels dont la magie s’exerce sur les esprits oublieux de ce principe : « que la valeur de l’observation est égale à celle de l’observateur , et qu’elle varie comme celle de l’argile entre les mains
' d’un manœuvre grossier ou d’un sculpteur habile. »
La valeur à donner aux observations est, en effet,
une des plus grandes difficultés du problème scientifique , et la confusion qui règne à cet égard est sans contredit une des causes capitales des dissidences entre les médecins. Sous ce point de vue, l’arène médicale offre véritablement un spectacle bien étrange. Tout le monde est d’accord en cela, que l’observation est la seule voie du progrès réel, le critérium unique de la vérité; et pourtant, dans
• des circonstances récentes , on a vu contester en pleine académie la valeur du nombre des faits;
1 En rendant compte d’une lecture que je üs en août dernier à l’Académie , tous les journaux , se copiant les uns les autres , ont conclu , de ce que je condamnais les purgatifs répétés, que j’étais partisan exclusif des saignées coup sur coup. Lisez mou travail inséré in extenso dans les Bulletins de l’Académie de septembre dernier, vous verrez qu’il n’y est pas dit un mot des saignées coup sur coup.