‹ Clinique médicale de la PitiéChapitre 17 sur 25 · ANÉVRYSME ART ÉÏUOSO- VEINEUX DE L'AORTE · texte numérisé non relu

ANÉVRYSME ART ÉÏUOSO- VEINEUX DE L'AORTE

prises, sa respiralionétail devenue très-gènée etelleavail dû avoir recours, immCdialemeiit, à une petite saignée. Malgié ces incommodités elle contioua à servir jusqu'à six mois environ avant son entrée à Fliôpital^ époque à laquelle elle lut obligée de quitter sa place, à cause de raccroîssemenl de ses souffrances. La position penché€ en avant, qu'elle était ohlig^^e de prendre lorsqu'elle travaillait de sa profession de blanchisseuse, lui étail très-diflîcile h garder, car elle produisait invarialilemenl un gonflement des paupières, un boursuullement de la face et des mains, el un certain embarras de la respiration.

Le 21 avril 1853, elle avait été employée à un travail pénible, consistant dans le nettoyage de seaux et, pendant qu'elle se penchait en avant pour cela, elle avait éprouvé une sensation subite d'étranglemenL L'illusion fut telle que^ pendant un instant, elle crut réellement avoir un lien autour du cou. Au même moment il se produisit, dans la coloration de sou visage, un changement notable, qui fut remarqué par tous les assistants. Sa respiration était exlrémement embarrassée, elle éprouvait une sensation indescriptible de sufifocation, accompagnée de vertige. Elle eut grand 'peine à gagner son lit, où elle passa une nuit déplorable, ne pouvant rester étendue, dans la crainte d'étouffer. Elle entra le lendemain matin à Thùpital de *< South Dublin Union, ^

En voyant cette femme, mon attention, dit Mayne, fui attirée par la teinte fortement cyauosée qu'elle présentait. Sa figure avait la couleur d'une prune noire, ainsi que son cou, ses épaules et la partie supérieure de sa poitrine. Il y avait un contraste remarquable entre

ces parties, et la portion inférieure du tronc et des extrémités, qui avaient une teinte pâle et une apparence exsangue. Les yeux étaient proéminents, ils semblaient faire saillie hoi^s des orbites, et il y avait, des deux côtés, un œdème sous-conjonclival très-étendu. La face, les deuxcôtésducou,la région antérieure et supérieure delà poitrine, étaient gonflés et bouffis, au point que les clavicules disparaissaient sous ce gonflement. Les parties tuméfiées ne donnaient ni l'empreinte de lanasarque, ni le craquement de Temphysëme; sous les doigts, elles semblaient molles et dépressibles, comme un poumon emphysémateux.

Les veines de la tête, du cou, des extrémités supérieures et de la partie supérieure de la poitrine étaient énormément distendues, en quelques points même variqueuses. Les jugulaires superticielles (particulièrement la droite) étaient turgides et aussi grosses que le doigt indicateur. En un mot tous les affluents de la veine cave supérieure^ étaient le siège d'une congestion intense, et les parties molles, desquelles naissent ces tributaires étaient œdématiées et décolorées, tandis que les tributaires de la veine cave inférieure et les parties molles correspondantes étaient parfaitement indemnes de toute trace de tuméfaction ou de décoloration.

La circulation artérielle était en apparence libre; dans les deux artères radiales et aussi les deux fémorales, le pouls était plein, vibrant et battait à 1 10; il avait cependant le caractère bondissant, qu'on trouve habituellement dans l'insuffisance aortique.

11 est essentiel d'ajouter que cette femme était assise sur son séant, dans son lit, presque instinctivement, car toutes les fois qu'elle se couchait un instant sa face

iOS ANÉVRYSME ABTÉRIOSO-VElNEyX DE L'AORTE

prenait une teinte plus foncée, et une sensation de suffocation imminente l'obligeait h reprendre rapidement sa position premièie.

La percussion et raoscultalion montraient que le poumon gauche était sain partout ; il en était de même ponr le poumon droit, en arrière. En avant au contraire, la poitrine résonnait mal à la percussion ; la région mate s'étendait depuis le tiers interne de la clavicule droite en liant, jusqu'à un pouce au-dessous du ma* melon droit; en avant, elle était limitée par le bord gauche du sternum; les extrémités sternales des trois côtes supérieures droites, les cartilages costaux corres»pondants, les espaces intercostaux et la moitié supérieure du sternum se trouvaient, par conséquent, compris dans cette région mate.

Vers l'extrémité sternale de la seconde cûte, du côté droit et le long de Tespace intercostal, touchant le sternum, une impulsion très-remarquable était communiquée à la main, aussi bien qu'au stéthoscope. Celle impulsion était unique et sjstolique; elle était aussi clairement visible quand on examinait la poitrine obliquement, et son intensité était plus grande que la pulsation communiquée par la pointe du cœuj- elh^même. Un frémissemeni extrêmement distinct, et un souffle remarquablement vibrant accompagnaient cette pulsation anormale, A Toreille, le souflle semblait tout à fait superficiel dans la poitrine : il était unique et sjstolique, et avait son maximum d'intensité au niveau du cartilage costal de la seconde côte. Il y avait à peine une partie de la poitrine, soit en avant $oil en arrière, dans laquelle ce souflle n^était pas facilement perceptible à l'oreille; mais son intensité dimi-

nuait exactement en proportion de la distance, à mesure qu'on s'éloignait du cartilage de la seconde côte du côté droit, et alors il était impossible débouter que la source organique de ce bruit ne fût située en ce point. .

La région du cœur ne présentait pas de matité anormale ; le rhythme du cœur semblait naturel ; mais le sourfle très-vibrant, ci-dessus décrit, était transmis à toute la région précprdiale et rendait difficile une exploration minutieuse des pulsations cardiaques.

A la partie supérieure et antérieure du poumon droit, il était impossible d'entendre le murmure respiratoire, et, depuis le mamelon droit, jusqu'au bord inférieur de la poitrine, en avant, ce murmure était très-difficilement perceptible^ bien que dans cette région la percussion donnât un son naturel. On n'entendait pas de râles, mais il y avait une petite toux sans expectoration.

Quoique la bouffissure et le gonflement des parties molles ne permissent d'explorer que difficilement les veines profondes du cou, à l'aide des doigts, en exerçant une pression modérée au niveau des veines sousclavière et jugulaire droites, à une petite distance au-dessus de la clavicule, \q frémissement cataire n purring tremor » était facilement reconnaissable. Au niveau (les vaisseaux correspondants du côté gauche du cou, ce signe physique spécial manquait.

23 avril. — La respiration a été un peu soulagée par une saignée de six onces, pratiquée la veille ; la face est moins congestionnée; la malade n'a cependant pas dormi ; il y a une orthopnée continuelle ; les signes physiques persistent comme avant.

26 avril . — Depuis la date précédente, fréquentes applications de sangsues, qui chaque fois procurèrent un

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soulageineDf dans la respi ration ; la congestion capillaire a un peu diminue, Tcedèrae sous-conjonclival a disparu. Les signes physiques sont les mêmes. Il y a encore une ortbopuée Libsohie. L^estomac esl mainte* naul, pour la première fois, devenu irritable; il rejeHe loule espèce d'alimenls^ quoiqu'il n'y ait ni chaleur, ni sensibililé épigastrique,

29 avril, — La manière d*ètre de la malade a subilemeiil changé ; elle est moins intelligente, elle fait des réponses lentes et si lipides, son eslomacesl encore irritable. Elle a sommeillé longtemps pendant la nuit et déliré incessamment. La veille» elle a été prise de convulsions générales, il seml>Iaît aux assistants que c'était unealtaque d'épilepsie ordinaire. Elle ne sortit pas de cet état» et elle mourut à neuf heures du soir.

L'autopsie, pratiquée douze heures après la mort, montra que les divers organes étaient dans l'état suivant :

Tête, — Le cuir chevelu est très*congestiouné et œdémateux ; les veines de la dure mère sont turgides ; épanchement considéralile de sérosité dans raraehnoîde (maispas de sang) ; les veines des hémisphères cérébraux, et principalement dans la partie voisine du sinus longitudinal supérieur, sont très-congeslionnées ; il y a une grande quantité de sérosité dans les espaces sousarachnoj'diens et dans les ventricules ; la substance c^ rébrale, saine, montre lorsqu'elle est incisée, un piquelft rouge considérable.

Pùitrme el cou. — Le (issu cellutaire sous-culané du cou, de la poitrine et des extrémités supérieures est infdlré; les extrémités inférieures sont iademne§ de tout œdème* U y a une congestion extrècne de

la jugulaire et des autres veines du cou, superficielles ou profondes. La jugulaire interne droite est distendue, elle a un volume à peu près égal à celui du petit intestin, elle est remplie sde sang noir. La jugulaire interne gauche, la veine sous-clavière, et le tronc innominé sont remplis par des caillots noirs, denses, non adhérents.

La substance pulmonaire est remarquablement saine, la muqueuse de la trachée et des bronches, dans les deux poumons, est vascularisée et a une teinte vermillon.

Dans la trachée et les grosses bronches, il y a une> petite quantité de mucosités visqueuses et tenaces.

Cœur. — Une cuillerée à dessert de sérosité dans le péricarde ; cœur absolument sain ; ses cavités, ses valvules, ses muscles parfaitement normaux.

Aorte. — Aorte énormément dilatée. — La crosse tout entière et environ deux pouces de laorte descendante ou Ihoracique sont dilatés, en forme d'une vaste poche oblonguc, présentant à lextérieur toutes les apparences d'une vaste tumeur anévrysmale. Cette poche remplit le médiastin et se trouve déjetée considérablement du côté du sternum, dans la plèvre droite, et passe sur la racine du poumon droit et au-dessus des espaces intercostaux supérieurs.

De la partie supérieure de cette poche, naissent le tronc innominé, la carotide gauche et la sous-clavière gauche. La veine innominée gauche et la veine cave supérieure adhèrent à sa surface.

La veine innominée gauche, oblique de gauche à droite, est si intimement unie à l'artère malade qu'on a essayé vainement de séparer ces deux vaisseaux, par la

U'2 ANÉVR\'^ME AflTÊBIOSO- VEINEUX DE L'AOHTE

dissection au poiiil de conlacl ; les tuniques de ces vais»seaux sonl si Lien fusionnées qu elles ne consUluenl plus qu'une cloison mince entre le sang artériel et le sang veineux. La veine innoininée droite et la veine cave supérieure sont unies au côté droit de la poclie aortiqne, et lu il existe une véritable conamunicalion établie entre Taorte et la veine cave, au niveau des parties accolées.

La veine innominée gauche et la veine cave supérieure o/t£ suèi une dhninnlion eomidêrable de volume dam îom ks pom/$ adhérents à Faorie; mais, un peu au-dessous, au point où la veine cave reçoit la veine azygos et débouche dans roreîllelte droite, elle reprend ses dimensions ordinaires ; tandis que deux doigts pénètrent facilement dans sa cavité au niveau de Toreillette, un seul doigt la traverse difficilement un peu audessus de son adhérence à l'aorte,' tandis que plus haut encore, ainsi qu'il a été dit à propos du cou, les gros vaisseaux affluents dans la veine cave supérieure sont énormément dilatés.

L'ouverture de la poche anévrysmale montre qu'elle est formée par une dilatation vraie de Taorte, toutes les tuniques de ce vaisseau étgtut intactes, quoique incrustées et recouvertes de dépôts atliéromateux. Uo gros caillot noir et mou remplit cette éuorme poche : après l'ouverture, le caillot fut aisément enlevé, et il ne semblait pas stratifié (/tï//i//i^7/tY/). L'orifice de communication de la veine cave apparaît facilement à la vue, après Tablation du caillot. 11 a une forme ovalaire, à bords irréguliers et tranchants, comme s'il était de date ancienne et de temps très-difiïrent en tant qu'élendwe de l'ouverture qu'où s'attendait à trouver. Comme

grandeur et comme forme, il ressemblait à une boulonnière de chemise ; il y avait cependant une petite languette passant vers son centre.

Je n'ai pas à insister longuement, Messieurs, sur les différences et sur les points de contact que ce fait présente avec ceux dont je vous ai précédemment entretenus ; — vous avez certainement remarqué les uns et les autres. — Je veux seulement attirer votre attention sur les deux symptômes qui nous ont manqué et qui chez le dernier malade n'en formèrent pour ainsi dire qu'un seul, c'est ce bruit de frémissement particulier, perçu à l'auscultation, comme à la palpalion de la poitrine, et qui se propageait jusquedansl'une des veines jugulaires, sous la forme d'une vibration isochrone aux battements artériels. La distension excessive que ces veines avaient subie, porterait à penser que, contrairement à ce qui s'est passé chez mes deux malades il y avait eu, pendant un certain temps au moins, reflux d'une plus ou moins grande quantité de sang artériel dans la veine cave et dans ses affluents. C'est probablement ce passage du sang à travers roriflce de communication qui a donné lieu au phénomène d'auscultation et de palpalion que nous désignons nous, Français, par l'expression de thrill tandis que les Anglais préfèrenl celle Açi frémissement^ comme pour prouver que, dans chaque pays, on se sert d'autant plus voloutiers d'une expression qu'on en comprend moins le sens. Ce frémissement a été ici fort caractéristique et il faut bien vous garder de le confondre avec les bruits de souffle que nous avons entendus chez mes deux malades, car ces bruits de souffle étaient des signes de l'anévrysme de l'aorte et non de la communication avec la veine.

41/fr ANÉVRYSME ARTÉBIOSO-VEINEUX DE L*A.ORTK

M. Mayne, dans les réflexions doui il a fail suivre sDQ observation, insiste beaucoup, et avec juste raison, sur la (lilTérence qui existe eutre ces divers bruits pathologiques.

(A Le ùntii {en frtmçms) vibrant caraclérislique avait d*abord donné Tidée d*une communication anormale entre une veine et une artère, car c*étail une vibration tt whhr n {il n*y a pas, ajou(e-l-il eutre paren thèses de terme plus expressif), telle que je n'en avais jamais entendue auparavant, sauf dans les cas de varices anévrysmales Irauinatiques, ou d'anévrysmes variqueux Iraumatîques. Le point où ce souffle était entendu avec le plus d'intensité, c'est-à-dire au niveau du cartilajfe costal de la seconde cùle, du côté droit, et son origine, eu apparence superficielle dans la poitrine, éloignait Tidée de lui assigner sa source dans une altération valvulaire du canir. Et son timbre différait du bruit anévrysmal ordinaire ou même du souftb* anémique,

<^ La promptitude avec laquelle les sigues de la maladie survinrent, mais surtout le frémissement cataire observé en avant du sternum et à droite, et aussi ie lony (les gros ironcs veineux du cou^ apportaient une preuve adjuvante, même presque concluante, de la nature de la maladie. »

II est un autre symptôme sur lequel le même observateur a également attiré ratleution, avec d'autant plus de raison que je Tai observé moi-même, sans en avoir remarqué Timportance, comme l'a fait Fauteur anglais. Je veux parler de Tétai bondissant du pouls, rappelant le pouls caractéristique de rinsuflisauce des valvules sygmoïdes de raorte, auquel Corrigan a attaché son

ET DE LA VEINE CAVE SUPÉRIEURE. W'ô

nom. Ce caractère du pouls s'explique parfaitement par la rupture de la paroi du sac anévrysmal, qui crée un état tout à Tait analogue à celui qui est produit par Tinsuffisance des valvules sygmoïdes, en ce sens qu'il permet à Fondée sanguine, poussée dans les vaisseaux artériels, de rétrograder au moment où elle est soumise à la réaction exercée sur elle, par suite de Télasticité des parois de ces vaisseaux. Nous n'avons pas constaté le pouls bondissant de Corrigan. Mais chez notre vannier nous avons vu distinctement la pulsation d'un certain nombre d'artères superBcielles, absolument comme cela a lieu dans Tinsufrisance des valvules sygmoïdes de l'aorte ; et je suis certain que si nous avions pris le tracé sphygmograpliique de ce pouls, nous n'aurions pas manqué de trouver, sur la ligne descendante, le crochet caractéristique de cette insuffisance. Ce signe a, en cas pareil, une valeur d'autant plus grande qu'il s'est produit en l'absence du souffle aspiralif de ce second temps, à la base du cœur et avec la coïncidence de l'œdème, ainsi que de la cyanose des parties supérieures du corps, dont le sang se déverse dans la veine cave supérieure : aussi je ne doute pas que ce ne doive être un des meilleurs éléments du diagnostic de la lésion qui nous occupe.

Cette lésion, qui s'est toujours produite spontanément, a pu, dans quelques cas, être, sinon provoquée, au moins hâtée par une circonstance extérieure, telle qu'un effort, comme cela a eu lieu dans un des cas de Thlirnam, ou un violent accès de colère, comme dans celui de Goupil ; mais il n'en est pas toujours ainsi : la malade de Mayne a bien été prise pendant un travail fatiganl/au moment où elle se penchait; mon second

ViG ANÉVRYSME ARTÉRIOSO-VEINEUX DE L^AOtiTE

malade et un de ceux de ThOrnam, qui exerçaient la profession de cocher, ont vu les accidents, résultanll de la communication de l^anévrysme aortique avec h veine cave, survenir en dehors de leur travail; tandis que deux autres sujets, la malade de M. Cossy et, mon vannier, oot été surpris au milieu de leur som-j meiL II en résulte que si cette rupture peut êlrefavolisée par certaines circonstances, ces conditions ne sont] pas seules capables de la produire et qu'elle peut surve- j nir, par suite Je la marche naturelle de la maladie, en labsence de l'action d'une cause occasionnelle quelconque; nous sommes donc absolument impuissants àTempêch*'r de se produire.

Nous sommes également impuissants à empêcher | que, une fois produite, elle n'entraîne la mort, qui, dans \ les faits connus. n*a jamais pu être retardée au delà de quelques semaines.

Daus le cas de M. Goupil elle est survenue au bout d'un mois. La durée a été h peu près la même pour un des sujets de Thiirnam, tandis qu'elle n'est pas indiquée pour Taotre. Pour le malade de M. Cossy elle n'a été que de douze jours, et à peu près de dix-sept ou dix-huit jours, pour mon cocher des pompes funèbres; tandis qu'elle n'a été que de sept jours pour la malade de M. Majne, et de trois jours seulement pour |e vannier qui! j'ai olîservéen 1865.

Malgré la rapidité et la certitude de cette terminaison fatale, aucun des praticiens qui ont eu à soigner cette maladie n'a cru devoir rester inactiT, et je dois vous faire remarquer que tous ont songea pialiquer des émissions sauj:uiues modérées, en cherchant à favoriser la déplétion du système sanguiu supérieur par

Tapplication de nombreuses ventouses sèches, faites sur les parties inférieures. Ce traitement, insuffisant pour amener une guérison impossible, a, dans tous les . cas, paru procurer un peu de soulagement. C'est le seul rationnel, c'est le seul auquel vous puissiez logiquement avoir recours, si jamais un cas pareil se présente dans votre pratique.

Gallârd, Clin. méd. 27

SIÈGE DES LÉSIONS ENCÉPIIALIOUES. — C0NSîDèll4T10NS MÉDlOO-LÉGAlXf

En quoi consiste l'aphasie. — Exposé des diverses tentatives de localisation des lésions anatomiques correspondant à ce symptôme*

— Ces lésions» quelle que soit leur nature, siègent plus habituellement dans les lobes fronlaux, et plus particulièrement dans la leconde et la troisième circonvallation antérieure du lobe fronlaJ gauche. — Celte règîe générale comporte de nombreuses exceptions. — Relation d'un fait nouveau contradictoire, — La lésion siégeait dans le lobe ?phénoïdal gauche. — Expériences de Ferrier.

— Aphasie idiopalhique et passagère. — Étal de laphasique au point de vue de la loi civile, — Doit-on l'interdire ou lui laisser la libre gestion de ses affaires? — Ne convieot-il pas plutôt de le pourvoir d'un Conseil judiciaire ? — Comment laphasique peut tester.

Messieurs,

Le hasard a réuni, depois quelque temps, dans nos salles, un certain Dombredliémiplégiques, hommes el femmes, qui pixSeotent, h des degrés divers, le trouble fonclioimel si étrange auquel on a donné le uomj iVapiiosie, et qui consiste dans l'impossibilité plus ou moins complète de traduire sa pensée par la paroleJ sans que les organes de la phonation soienl lésés, saasl que l'iuleUigonce soit complètement oblitérée. Je ne] m'arrêterai pas à vous décrire les symptômes, aujourd'hui bien connus, de cet état singulier* Je pourrais également me dispenser d'insister sur la discussion du

siège des altérations encéphaliques qui peuvent donner Ijeu h la production de ces symptômes, et il me suffirait de vous renvoyer aux remarquables leçons que Trousseau (1) a consacrées h cet intéressant sujet, si je n'avais à apporter dans cette discussion un fait nouveau, dont vous comprendrez d*autant mieux lasignilication, que vous l'avez observé avec moi. C'est donc sur cette question du siège de la lésion anatomique que je veux d'abord attirer votre attention, me réservant de vous parler ensuite d'un sujet tout aussi important, quoique moins étudié jusqu'à ces derniers temps : de l'aphasie envisagée au point de vue médicolégal.

En 1770, Gesner publiait un mémoire sur ce qu'il appelait Vamnésie, qu'il définissait « une perte de la parole, » et dont il localisait la lésion anatomique dans les lobes antérieurs du cerveau. Ce n'est pas le premier auteur qui se soit occupé de Taphasie. Ou la trouve parfaitement indiquée, dès 1583, parSchenkius. 11 dit avoir observé plusieurs apoplectiques qui ne pouvaient parler, non par suite de paralysie de la langue, mais parce qu'ils avaient perdu la mémoire des mots. Mais ces observations, pas plus que celles qui furent publiées depuis par divers auteurs, ne peuvent servir à éclairer la question de la localisation du siège anatomique de la lésion, sous l'influence de laquelle se produit ce désordre.

Ce fut en 1825 seulement que M. Bouillaud, plaçant dans les lobes antérieurs du cerveau le siège de la faculté du langage articulé, indiqua une localisation

(i) Trousseau, Clinique médicale de lUôtel-Dieu. t. U, p. 57 i.

plus précise des altérations cérébrales correspondant k r aphasie.

A ceKe manière de voir, on a opposé quelques faits contradictoires, — entre autres celui ^ raconté par Trousseau, d'un officier dont les deux lobes frontaux furent traversés par une balle, et qui mourut, trois mois après Taccident, d'une encéphalile aiguë, sans jamais avoir perdu la faculté du langage.

Malgré cela, la doctrine de Bouillaud put s'appuyer sur un assez grand nombre d'observations. Une des pins célèbres est celle de Larrey, publiée par Gall : ua officier reçoit en duel un coup d'épée qui lui traverse tout le lol^e antérieur gauche ; celte blessure est suivie d'une aphasie aussi complète que celle que vous pouvez constater sur nos malades actuellement couchée aux numéros 37 et 45 de la salle Saint-Alhanase et 29 de la salle du Rosaire.

Eu 1836, le docteur Marc Dax (t) limita le champ des altérations cérébrales de Taphasie, en les localisant plus spécialement au côté gauche; et, plus tard, son fils, G, Dax, écrivit, en 1863, que la lésion se trouve, non-seulement h gauche, mais dans la partie antérieure et externe du lobe moyen du cerveau, de ce côté.

Dans Fintervalle des publications dues à la plume des deux Dax, Topinion de AL Bouillaud fut discutée, en 185t, au sein de la Sociélé d'anthropologie et sobtenueparM. Auliurlin, contre M. Graliolet,et M. Broca, Ce dernier, combattant alors les idées de M» BoniHaud, dans ce qu'elles avaient de trop exclusif, devait devenir

{{) Mémoire lu ou Congrès médical de Moalpolliûr.

DE L*APHASIE. i21

plus tard le défenseur le plus ardent et le plus convaincu de la doctrine de la localisation de la faculté du langage, à laquelle il assigna un siège beaucoup moins étendu que n'avaient cru devoir le faire Tillustre professeur de clinique médicale de la Charité et les deux docteurs Dax eux-mêmes.

Voici dans quelles circonstances M. Broca se trouva conduit à adopter cette localisation.

En 1861, mourut à Bicètre un homme privé de la parole, et qui, de son vocabulaire, n'avait conservé que la syllabe tan. 11 était depuis une douzaine d'années dans l'hôpital, allant, venant, montrant par ses actions que son intelligence était intacte, et parvenant même à se faire détester de ses compagnons, par les méchants tours qu'il savait bien leur jouer. A la fin, il fut atteint d'une hémiplégie gauche, puis d'un phlegmon dififus de la jambe, aux progrès duquel il succomba, dans le service de M. Broca. A l'autopsie, on trouva deux lésions cérébrales parfaitement distinctes : l'une, récente, dans une partie de la pulpe cérébrale ; l'autre, beaucoup plus ancienne, siégeant dans le lobe antérieur gauche, sur la deuxième et la troisième circonvolutions cérébrales.

Se basant sur ce fait et sur quelques autres observations conformes, M. Broca publia un mémoire dans lequel il précisa la lésion de l'aphasie, et localisa dans la troisième circonvolution cérébrale antérieure gauche, la faculté du langage parlé.

Naturellement, cette affirmation souleva une opposition considérable. Comment expliquer, étant donnée la similitude fonctionnelle générale des deux moitiés du cerveau, que des parties symétriques et semblables

422 DU L^APJIASIE,

par leur structure président à des fonctions diff* reutes, et que l'une d elles, à rexclusion de l'autre, soit le siège d'une faculté aussi importante que celle du langage ' Les fails, néanmoins, vinrent confirmer la théorie, et, dans rimmense majorité des cas, on a trouvé que Je lobe anlérieur gauche, et, en parliculier. la deuxième et la troisième circDuvolutions frontales étaient atteintes lorsqu'il y avait aphasie bien constatée. Toutefois, s*il en est souvent ainsi, on ne saurait dire que ce soil toujours, car de nombreuses exceptions s'opposent à c<î qu'il soit permis de considérer celle règle comme ayant un caractère aussi absolu qu'on pourrait ftlre tenté de le croire.

Dans un excellent article du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques^ AK le D' Aug. Voisin (1 ) a fait un relevé de toutes les observations d'aphasie .publiées dans différents ouvrages, et il a constaté que si 140 fois la lésion cérbérale siégait uniquement dans le lobe frontal gauche, 0 fois elle siégeait à droite, 3 fois elle atreclait la protubérance seule, une fois la moelle allongée, 2 Ibis les olives et 2 fois le cervelet.

Déjà Trousseau, dans un discours prononcé, eu 1865, à r Académie de médecine (2), et qu'il ne faut pas confondre avec la leçon, publiée antérieurement dans sa Ciiffhpje de t Hôtel-Dieu de Paris ^ avait présenté deux relevés faits, Tun sur des sujets vivants, et d'après lequel, à coté de 12o aphasiques paralysés du cùté droit, — et chez lesquels, par conséquent, il était perinis de croire aune lésion du lobe cérébral antérieur gauche, —

(1) Voisin, article Aphasie, Nouvmu Dki. de méd, et chirurgie pratiques, u ni, \%m.

(2) TroysseaUf Bu//, de VAcad. de méd. Paris, 18lî5| lome XXX, p. 663.

hiù L'APUASIC. 423

on en trouvait 10, également aphasiques, qui étaient paralysés du côté gauche, et, par conséquent, affectés d'une lésion de l'hémisphère cérébral droit. L autre relevé, plus concluant, parce que les faits avaient la sanction de Tanatomie pathologique, montrait que, sur 32 cas d'aphasie, 14 fois seulement la lésion avait été trouvée dans le lobe antérieur gauche»

M. Vulpian a vu, dans un cas, l'aphasie coïncider avec un ramollissement du noyau blanc sus-ventriculaire du côté droit.

M. Broca lui-même, à l'autopsie d'un aphasique qu'il eut l'occasion de pratiquer avec M. Charcot, trouva une lésion du lobe sphénoïdal, sans aucune altération du groupe de l'insula de Reil, ni des deuxième et troisième circonvolutions frontales antérieures. C'est à peu près le même siège qu'affectait la lésion, dans le cas que nous venons d'observer, il y a peu de jours, et qui se rapporte h une femme entrée le 10 décembre 1874, au n** 19 de notre salle du Rosaire.

C'était une marchande de la Halle, âgée de 50 ans. Le 4 décembre, elle a éprouvé une première attaque avec chute et perte de connaissance ; elle reprit ses sens quelques minutes après, et recouvra l'intégrité de ses fonctions. Le 5, elle eut une deuxième attaque du même genre, accompagnée des mômes phénomènes et qui ne laissa pas plus de traces que celle de la veille ; la parole fut conservée.

Le 7, troisième attaque, accompagnée cette fois d'insensibilité absolue, de perte de connaissance et de résolution musculaire complète. C'est dans cet état que des voisins, attirés par sa chute sur le plancher, trouvèrent notre malade.

m DE L^APHASTE.

Elle est admise dans notre salle le 10 décembre* Tout le côt6 droit du corps est en résolution absolue; les mouvements sont conservés à gauche. La sensibîlilé persiste ?i droite, si bien que, quand on pince ou quand on pique la pean des membres ou de la face, la malade fait quelques monvements, avec les membres gauches, pour se sonstraire à la cause d'excitation.

Les muscles oculaires ne sont pas paralysés. La patiente voit et entend, mais son intelligence paraît fort déprimée ; elle ouvre la bouche faiblement, sans pouvoir en faire sortir la langue ; elle ne produit aucun son vocal ; et, cependant^ elle nous montre, par des signes încootestables et certains, qu elle comprend nos ordres. Son regtirdest assez vif. 11 y a incontinence des matières fécales et de l'urine.

Sur chaque mollet, un sinapisme, maintenu probablement trop longtemps, a fait vésicatoire, ce qui indique une grande prédisposition aux ti'oubles trophiques.

Malgré les soins dont cetto femme fut eutouré^^, son état s'aggrava dans lesjoursqui suivirentson admission. Des phénomènes de congestion encéphalique et pulmonaire survinrent; la respiralion s^embarrassa, 1$ malade tomba dans le coma, et la mort arriva le 15 décembre. Pendant les quelques jours qu*elle resta dans notre salle, elle ne put prononcer aucune parole, soit qu'il y eût véritablement aphasie, soit que l'intelligence, paresseuse, bien que Ciipable de comprendre ce qu'on lui disait, n*ait pas eu le ressort nécessaire pour lui permettre de coordonner et de formuler ses idées.

Voici le résultai de l*autopsie :

Les veines de la dure -mère sont gorgées de sangr noir. Sur tonte la surface de Thémisphère cérébral gauclie,

DE L*APnASIE. 425

existe un caillot ou plutôt une couche de sang épaissi, plus abondant en arrière (position déclive). Ce sang, noir et poisseux, se détache facilement sous un filet d'eau. Toutes les veines arachnoïdiennes sont également gorgées de sang noir. Pas d'adhérences des méninges à la pulpe cérébrale.

On voit très-nettement un caillot se prolonger avec Tépanchement sous-arachnoïdien, jusque dans Tintérieur d'une cavité hémorrhagique, creusée dans l'extrémité antérieure du lobe sphénoïdal, tout près de la circonvolution de Tinsula de Reil ; rinsula est complet tement intacte. Ce caillot, du volume d'une petite noix, occupe la perte de substance cérébrale, et ne s'enfonce pas dans la partie moyenne du lobe sphénoïdal. Tous les autres points du cerveau sont intacts.

Les artères delà base du crâne, et plus particulièrement celles qui vont dans le sillon de Rolando, sont couvertes d'athéromes. Leurs parois, jaunâtres, sont dures et cassantes sous la moindre pression ; leur calibre est augmenté.

L'enveloppe méningée est un peu épaissie partout, mais ne présente point de traces bien évidentes d'inflammation récente ou ancienne. Cet épaississement peut être mis sur le compte de l'alcoolisme, dont l'action s'est fait aussi sentir sur le foie devenu scléreux.

Le cœur est normal. Les poumons sont congestionnés, surtout à leurs bases et sur leurs bords postérieurs ; le gauche adhère partout à la paroi thoracique (pleurésie ancienne) ; le droit est le siège principal de la pneumonie qui s'est développée pendant les derniers jours : de petits fragments détachés de ce poumon vont au fond de l'eau.

426 DE lVPïIASIE.

Voilà, Messieurs, un cas dans lequel Tapliasie s'esl montrée manileslemenL avec une lésion du lobe sphô- ^ noïdal gauche, il doit doncèlre rangé parmi ceux qui sont coulraires à la Ihéoriede M. Broca, contre laquelle on a également invoqué des expériences physiologiques, dont je ue puis me dispenser de vous dire un mot, quelque étrange qu'il nous paraisse de voir rechercher, par ' des expériences pratiquées sur des animaux, quel esl le j siège d'une faculté dévolue exclusivement a Thomme*

L'expérimentaleur, M. Ferrier(I), professeur de médecine légale au King's Collège de Londres^ agissanl sur les centres moteurs du cerveau, se fondait sur le principe suivant : Le cerveau est nu centre d*action, dont les diverses parties pï'ésjdent aux mouvements des difTéreutes régions du corps ; de sorte que si Tou excite Tune de ces parties de la suhstaoce cérébrale, on provoque immédialenienl des mouvements dans les régions correspondantes du corps. Si donc, le groupe de l'insula est le point de départ des incitations vers les oi'ganes de la parole, en excitant cette partie du cerveau ou provoquera des mouvements dans le larynx, la langue, les] lèvres. L'ex|>érience coufirma ces vues théoriques, el^ sur des animaux, dont les IuIjcs antérieurs furent soulevés et le groupe deFiusula de Reil excité, on constata des mouvements dans les organes qui, chez riionime, servent à former les sons et à produire la parole. Les excitations portées à droite ou à gauche eurent toujours j le même résultat.

Ce qui prouve, — si de semblables expériences pen-j vent prouver quelque chose, — qu'il va complète sf-

(1) V. D. Ferrier, Progrès médical, mars 1874, traduction di] H DureL

DE l'aphasie. 427

Dergie d'action entre les dçux hémisphères du cerveau, et que Tun ne préside pas, à Texclusion de l'autre, à Texercice de fonctions aussi délicates que celle du langage.

Ce que nous savons de la physiologie du cerveau ne nous permet pas, du reste, d'admettre des localisations aussi précises que celles qui ont été tentées, car nous trouvons des exceptions, même à des règles beaucoup plus absolues que celles qui ont été formulées par M. Bouillaud et par M. Broca. Il n*est pas jusqu'à la grande loi de l'entrecroisement, qui ne compte aussi un certîûn nombre de faits contradictoires, et je me rappelle avoir fait, en 1852, quand j'étais interne dans cet hôpital, l'autopsie d'une femme affectée d'hémipléfrie gauche, chez laquelle j'ai trouvé, comme unique lésion cérébrale, un ramollissement du côté correspondant à la paralysie. — Cette observation m'a été demandée par le directeur de The Charlestown médical journal and lieview, qui assistait à l'autopsie, et qui a publié ce fait intéressant dans le numéro de janvier 1853, de son journal.

En ce qui concerne la localisation de la fonction du langage articulé, les exceptions sont bien plus nombreuses encore, puisque nous trouvons, d'une part, les lobes cérébraux antérieurs détruits en totalité sans qu'il y ait perte de la parole, et que, d'autre part, nous voyons l'aphasie se produire sous l'influence de lésions qui affectent un tout autre siège. Nous la voyons même aussi survenir sans qu'il y ait de lésions matérielles appréciables, en un point quelconque du cerveau ; et ces faits d'aphasie, en quelque sorte idiopathique ou essentielle, qui ont permis à certains auteurs de consi-

dérer le trouble foiictioonel qui nous occupe, non plu^ seulement comme un simple symptôme, mais bien^ comme une maladie véritable, méiileut aussi d'airôleï un instant noire attenlion.

On peut voir, en effet, la perte de la parole survonii accidentellement, sous rinfluenced'un simple trouble nerveux, pour disparaître au bout d'un temps plus oi moins long, après lequel le malade ne conserve plu| que le souvenir de Télat fâcheux dans lequel il s*es trouvé. Saus parler des aphasies, tout à fait passagères,] dues à de simples émotioos morales, on en a obsen*é< plus persistantes, dont la nature hystérique ne saurdlj être méconnue. Dans d'autres cas, enfin, le trouble rfe[ la parole existe seul, sans èlve accompagné d'aucuD autre désordre (1), soit de rintelligence, soit delaseasibililé, soit du mouvement, témoignant ainsi» par son isolement, de rinlégrité, en quelque sorte complètet dû la substance cérébrale.

Parmi les Faits les plus curieux de ce genre^ il faut citer celui rapporté par Troussean, d'une dame habitant Boulogne. Elle ne conservait à sa disposition qu'un affreux juron : « Sacré nom de Dieu, » par lequel elle traduisait toutes ses pensées, et, avec ce vocabulaire fort restreint, elle parvenait à se faire comprendre. VM gérait sa maison avec beaucoup d'ordre, apporlail U plus parfaite inteUigence et la plus grande acLiviléàU défense de ses intérêts, ne se laissant jamais ni Iromp^r ni surprendre, et, pendant dix ou donze ans qu'elle t^i

(1) A cette catégorie pourraient Otrc rapporlés les faits int^ft'*sants (]c WM. de Poyeii et Morbieu, publiés dans l'Union ' (numéros du 21 janvier et du 16 février 1875), faits qui D'éUn ^ encore contiuâ lorsque cette Leçon a été profes»é6| le 23 déce

DE l'aphasie. 429

restée dans ce singulier état, elle n*a jamais présenté la plus légère trace de paralysie. Nous sommes donc autorisé à penser que, chez elle, il ne devait y avoir aucune lésion matérielle appréciable des centres nerveux.

Un état analogue se rencontre chez quelques sujets qui, pendant la convalescence de maladies graves, semblent avoir complètement perdu la mémoire des mots, et sont, en quelque sorte, obligés de se refaire une éducation nouvelle pour apprendre une seconde fois à parler.

Je me garderai bien de vous entraîner, Messieurs, dans la discussion des considérations, d'ordre purement psychique, auxquelles peut conduire l'analyse de ces faits si étranges ou si inexplicables, pour la plupart, et, afin de rester sur un terrain plus solide et plus pratique, je vais chercher à déterminer, avec vous, quelle situation notre loi permet de faire, dans la société, aux individus ainsi privés d'une faculté aussi essentielle que celle de la parole ; et dans quelle mesure elle peut, sans inconvénient, les laisser jouir des mêmes droits que le commun des hommes.

Pour apprécier sainement les conditions dans lesquelles peuvent être placés les aphasiques, il faut bien se rappeler deux choses : la première, c'est que la parole n'est pas le seul moyen dont l'homme puisse disposer pour transmettre sa pensée à ses semblables, — quand la parole lui fait défaut, il peut avoir recours à l'écriture ou au geste ; la seconde, c'est que l'aphasie n'est pas une maladie spéciale et essentielle, comme je vous ai dit que l'on a trop paru disposé à le croire, mais bien un symptôme, dépendant de divers états mor-

430 DE L*API1ASIË.

bides fort disliucts les uns des autres. Or, on comprend sans peine que, suivant la nature et riulensité de Taltération morbide sous l'influence de laquelle se sera développé ce symptôme, — raphasie, — un retentissenipul plus ou moins proCoiid se sera fait du côté de Tinlellif^^ence, laquelle, demeurant intacte, ou à peu près intacte, dans certains cas, sera très-pro fondement troubli»e dans d'autros. C/est ce qui arrive inévitablement lorsque Taphasie, s'accompagnant d1i6miplégie, esl due à une lésion cérébrale, et plus particulièrement à la présence d'un caillot sanguin dans le cerveau.

Il cist hors de toute contestation (jue l'aphasique, dont le cerveau a été tuusi touché par l'hémtu'Hiagie ou par le ramollissement, a subi une dépression intellectuelle toujours fort appréciable, et dont témoigne rémotivité si considérable, la sensibilité poussée jusqu'aux larmes^ la pleurnicberic habituelle des apoplectiques. Vous pouvez voir en ce moment, au n° 45 de noire salle Saint* Anathase, un homme» jeune encore, qui a éprouvé, ilyj a peu de mois, une attaque d'iiémorrbagia cérébrale,, suivie d'une paralysie complète de tout le côté droit du I corps, avec apliasie; peu a peu la parole es>l revenue et i les mouvemeuls ont reparu, si bien qu'aujourd'hui \t\ malade peut soutenir une conversation assez suivie. J'ai] ess;ijé, il y a quelques jours, de lui faire faire une] opération mathématique très-simple, qu'il réussissait. toujours avant sa maladie, et que tout ouvrier, intelligent comme il a dû Tôtre, réussit, même sans grande] instruction, je veux dire une addition de plusieurs cliiffres, et vous avez vu qu'il n'a pu y arriver. Après bien] des tâlounemenls, bien des liésitations, il a jeté \é\ crayon, sans pouvoir obtenir un résultat exact. II eil

du nombre de ces malades qui se rétablissent en partie et qui recommencent à parler, comme ils recommencent à marcher, mais avec la même difficulté, et dont Tintelligence, suivant la pittoresque expression de Trousseau, reste boiteuse comme la Jambe.

Ce n'est pas h dire que, chez les aphasiques, les facultés intellectuelles soient complètement abolies; elles peuvent même se trouver supérieures à celles qu ont toujours possédées d'au très individus, moins bien doués, et dont 1 intelligence n'a été nullement lésée; mais, assurément, elles sont devenues et elles demeurent inférieures à ce qu'elles étaient auparavant, chez l'individu qui a été frappé d'apoplexie. Vous connaissez l'histoire de Rostan : Un jour, étant à la campagne et pendant qu'il lisait les Entretiens familiers de Lamartine, il remarque tout à coup qu'il ne comprend plus ce qu'il lit; étonné, il s'arrête, se recueille un instant, reprend sa lecture et éprouve la même difOcullé intellectuelle; inquiet, il veut appeler; les mots ne lui viennent plus à la mémoire, l'expression ne s'échappe plus de "SCS lèvres, et il reste muet. On arrive; un médecin est appelé, et, aussitôt, Rostan relevant la manche de sa chemise, exprime manifestement, par ses gestes, qu'il veut être saigné. Vous voyez que, malgré la certaine faiblesse intellectuelle qui s'est produite subitement en même temps que l'aphasie, l'illustre clinicien a pu analyser ses sensations, faire le diagnostic de sa propre maladie, indiquer lui-même le traitement qu'il veut subir, et, par conséquent, manifester d'une façon éclatante la persistance de l'activité cérébrale dans la sphère de son idéation. Chez Rostan, d'ailleurs, l'aphasie fut de courte durée; dès la fin de la saignée, la parole re-

vint; mais, depuis lors» l'activité intellectuelle ne fut' jamais ce qu'elle avait élé auparavaut, et quelques an-r nées après celle première al laque, qui avait élé en quelque sorle un averlissemeiit, ce prolesseur succombait, emporté par une liémorrhagie cérébrale* Lardai, qui a aussi été affecté d'aphasie momentanée, a pu repi*endrej ensuite toutes ses occupations et faire ses cours conarne auparavant ; mais, au lieu de se livrer à ces brillanles;^ improvisations qui charmaient aulrefois son audiloirépj il dut écrire ses leçons k l'avance et se résigner à I< lire. Ce fait seul nous démontre qu'il avait perdu quelque chose de ses qualités intellecluelles, tout en re tant, par son intelligence, supérieur au commun hommes*

Il ne suffit donc pas, Messieurs, pour so rendre par faitement comple de la perle sensible éprouvée par ces^ deux intelligences d'élite, de les comparer à la moyenne habiluellcj qu'elles pouvaieut encore dominer de trèshaut^ tout en étant devenues notablement inférieures h ce qu'elles étaient auparavant elles-mêmes. A ce! égard, la déchéance a été au moins aussi sensildepour les deux hommes célèbres dont je viens de vous parler» que pour noire ouvrier serruiier du n° 45, qui a'esl plus capable de faire une addition. Mais colle déchéance est le fait de la lésion cérébrale, bien plulAt que de Faphasie elle-méjne, comme en léuioignenl les observations d'individus dont le niveau intellectuel y^ raît n'avoir nullement baissé pendant le coui-s d'uni' maladie à laquelle, pour cette raison plus peut-être que pour toute autre, il faut attribuer un Caractène purement nerveux. Rappelez--vous la dame de Boulogne dont je vous ai déjà parlé, et dont la famille u'ij

jamais osé demander rinterdiclion, quoiqu'elle en eût peut-être grande envie. Rappelez-vous aussi Thisloire d'un facteur de la halle, également observé par Trousseau, et qui, pris subitement d'aphasie, apporta à son médecin la relation, qu'il avait écrite avec beaucoup de netteté et d'intelligence, de tous les symptômes dont il s'était trouvé affecté. Chez lui, du reste, l'aphasie fut tout à fait transitoire ; il guérit en quelques semaines, pendant le cours desquelles il put continuer à gérer non-seulement ses affaires les plus personnelles, mais celles de sa charge, dont il remplit les fonctions avec autant d'activité et de lucidité qu'autrefois. Mais remarquez bien que ces deux malades n'avaient perdu qu'un des modes de manifestation de la pensée, le langage articulé ; il leur restait encore, pour se faire comprendre, non pas seulement le geste ou la parole mimée, mais la parole écrite.

C'est cette parole écrite qui constitue la perte la plus sensible pour les aphasiques qui sont en même temps hémiplégiques du côté droit.

Queiques-uns y suppléent en s'exerçant à écrire de la main gauche ; mais tous n'y peuvent parvenir : d'abord, parce qu'il faut pour cela une puissance et une persistance de volonté qui manquent à beaucoup ; puis, parce que, pour plusieurs, l'expression fait défaut; les mots ne viennent pas plus lorsqu'ils essayent d'écrire que lorsqu'ils cherchent à parler. Et pourtant ces derniers ont encore une dose d'intelligence et de volonté libre suffisante pour s'intéresser à la gestion de leurs affaires personnelles et y prendre une participation aussi utile qu'active, quand ils parviennent h se faire comprendre assez pour que l'on puisse obéir h leurs injonc-

Gallahd. Clin. méd. 28

lions. Mais souvent des intérêts divers et opposés s'agitent autour d'eux, et il se rencontre, dans leur propre famille, des personnes qui réclament leurinterdiclion.

L'interdiction, qui annule tous les actes accomplis, par un individu, et le place complétemept sous l'autorité d'un tuteur, doit, aux termes de l'article 489 du Code civil, être prononcée à l'égard d'un majeur qui est «dans un état habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur, alors même que cet état présenterait des intervalles lucides. » Est-ce bien là le cas de la plupart de nos aphasiques, même des plus gravement atteints? Je ne parle pas des faits dans lesquels la marche de la maladie est telle, qu'une terminaison fatale soit imminente dans un temps très-court, comme cela a eu lieu chez notre femme du n* 19 de la salle du Rosaire. Il s'agit là d'une maladie aiguë, pendant le cours de laquelle une instance judiciaire n'aurait même pas le temps de se produire. Nous ne nous occupons que de ceux qui, après les premières phases de la maladie, ont recouvré un état de santé relative, pouvant faire prévoir la prolongation de leur vie pendant un certain temps, avec la persistance des infîmiités dont ils viennent d'être atteints.

Nous en trouvons un exemple chez la femme qui est couchée au n** 21 de notre salle du'Rosaire. Elle es! âgée de 68 ans, et elle est depuis longtemps affectée d'aphasie, en même temps que d'hémiplégie de toute la partie droite du corps, reconnaissant pour cause eflîciente une hémorrhagie, qui siège dans l'hémisphère gauche du cerveau. Cette femme paraît comprendre ce qu'on lui dit, mais d'une façon si incomplète, et les signes par lesquels elle cherche à exprimer ce qu'elle a compris sont si incertains et si incohérents, qu'il lui esl

DE I/APHASTE.

absolumeut impossible de semeHro en rapport avec le inonde extérieur, si ce n'est lorsqu'elle veut exprimer ces deux sentiments opposés, la tristesse ou la joie» pour lesquels les larmes et le sourire viennent à son secours. Elle est si peu maîtresse de son intelligence et de sa pensée, que l'on s'explique facilement la nécessité dans laquelle on devrait se trouver de lui enlever la libre disposition de sa personne, et surtout de ses biens, si elle en avait à gérer. Je puis donc vous la présenter comme Tun des types les mieux accusés de cette ioihécillité habituelle, prévue par larticle 489 du Code civil et motivant l'interdiction de celui qui en est afTecté.

Eu pourrait- il être de même et de notre ouvrier serrurier du n" 45 de la salle Saint-Alhanase, et surtout de celte autre femme, beaucoup plus jeune, couchée au n" 29 de la salle du Rosaire, qui est également héiiiipb'irique et privée, de la parole, mais dont la figure înlellijrt'nte et la mimique expressive traduisent si bien toutes les pensées?

Vous ne sauriez Tadraeltre» pour peu que vous vous soyez àrrélés quelques instants aujjrès du lit de celle dernière malade, Elle ne pouvait prononcer ([u'nue syllabe: bê^ M^ et elle la répétait sans cesse, en raccompa-^matit de gestes accomplis avec son bras *;auche, qui lui donnaient un sens souvent compréiiensible. Elle s'est habituée, à force d'exercice» à répéter quelques membres de phrase, qu'elle récite comme un véritable perroquet/Elle nous salue chaque matin d*uii : « Bonjour^ monsieur Ga/lard, » qui lui fait gjand [Jaisirà ii5péter; et si parfois elle se Irompe en disant nvvlameikn lieu de moimeu7\ ou eu substituant à mou nom celui de l'intîr-

436 DE L'aphasie.

mière, elle comprend parfaitement son erreur, dont elle se met aussitôt à rire avec nous. En sus de ces quelques paroles, qui viennent d'elle-même et qu'elle applique quelquefois si peu à propos, elle peut prononcer à peu près tout ce que l'on veut lui faire dire, en répétant les mots à mesure qu'on les prononce devant elle. Mais elle en comprend parfaitement le sens, et vous avez pu vous assurer qu'il n'est pas possible de lui faire répéter ainsi le conti*aire de ce qu'elle aurait l'intention de dire. Si on lui souffle une phrase qui ne lui convient pas, elle s'arrête en faisant un geste de négation fort significatif. Enfin, lorsque nous avons voulu lui faire dire la profession de son mari, nous y sommes arrivé assez facilement en appelant successivement les diverses lettres de l'alphabet; elle nous a arrêté au D, et puis au mot dessinateur ^ et nous a, de cette façon, parfaitement fait comprendre qu'il est dessinateur lithographe.

Elle nous a affirmé, maintes fois, que la plus parfaite union a toujours régné dans son ménage, et elle ne manque aucune occasion de témoigner de sa sincère affection pour le compagnon de sa vie. Pensez-vous, Messieurs, que, dans ces conditions, si elle a un petit pécule, il puisse être équitable de l'empêcher d'en disposer en sa faveur, et croyez-vous qu'elle ne comprendrait pas toute la gravité de la spoliation qui serait exercée à son détriment, si l'on parvenait à l'empêcher de disposer de son avoir, en faisant prononcer son interdiction ? En cas pareil, la volonté est si forte, qu'un aphasique,queron voulait ainsi priver de la libre disposition de ses biens, a pu, au dire de M. Legrand du Saulle, faire connaître à la personne qu'il désirait favoriser, le

secret de la cachelfe dans laquelle il avail mis ses iraleurs à Tabiî, et les lui donner de la main à la main. La question s*esl présentée devant les tribunaux, à roccasion d'un fait assez comparable à celui de notre malade du if 29 de la salle du Rosaire, et avec cette con- dition d'aulant plus favorable pour le malade» qu'il éiait I parvenu à s'habituer h écrire de la main gauche. Seulement, il le faisait d'une façon fort incorrecte, et il ne pouvait pas écrire de lui-même ; comme notre malade ne peut prononcer d*autres mots que ceux qu'elle entend, il ne pouvait faire autre cliose que recopier ce qui I était écrit sur un modèle.

Mais ne pensez pas qu'il recopiât indistinctement tout ce qu'on mettait sons ses yeux. Trois honorables médecins experts, commis par le tribunal pour faire un rapport sur son état mental, ont vainement essayé de le surprendre. H leur a neUement refusé de copier ou même simplement de signer soit un mandai de mille francs, soit un testament fait en faveur de l'un d'eux; et il s*est, au contraire, empressé tant de recopier que de signer avec la meilleure grâce du monde une pièce ainsi conçue : • Je viens de recevoir aujourdhui la visite de mesHeurs les docteurs commis par le tribtmaL * Cet homme savait donc parfaitemenl ce qu'il faisait. Aussi, lorsque la Société de médecine légale lut saisie de cette question par noire distingué confrère M* le docteur Michel, de t^availlon, eut-elle soin de déclarer, après avoir entendu la leclure d'un très-remarquable rapport de M. Jules Falrct (1), que cet homme -^ conservait en- Ci) J. Faire l, Rapport sur un vm (T aphasie rtif^c hémiplégie droite, pour l*fqueUe on danande VinterdicUon (buHeUn de la Soc* dû nUd. iégah, L l, p, 2fô).

438 DE UAPHASIE.

core assez d'intelligence et de volonté libre pour pouvoir conlinuer à jouir de ses droits civils; raffaiblissemeot inleliectoel qu'il avait déjà subi ne paraissaol pas suffisant pour entraîner son inlenliction. »>

Toutefois, en présence de raflliiblissement intellectuel ainsi constaté, il restait à se demander si, à défaut de rinterdiction, il n'y aurait pas à prendre d'autre mesure, pour aider cet honnme dans la gestion de ses affaires, et le garantir contre tous tes dangers auxquels il pourrait être exposé, comme cela est, du reste, prévu par rarlicle 499 du Code civil, dont voici le texte :

i^ Eu rejetant la demande en interdiction, le tribu* nal pourra, néanmoins, si les circonstances rexigent, ordonner que le défendeur ne pourra désormais plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital mobilier ni en donner décharge, aliéner ni grever ses biens d*hypothèques, sans Tassistance d'un conseil qui lui sera nommé par le même jugement. ^

Cette mesure fut conseillée dans la discussion à la suite de laquelle furent adoptées les conclusions que je viens de rappeler, et, au nombre des arguments qui (umt présentés pour l'appuyer, j'eus soin de faire valoir (I) Tintérêt puissant qu'il y avait à laisser l'aphasique libre de disposer de sa fortune par acte testamentaire, ôq insistant sur ce point que le tribunal demeurerait parfaitement libre d'annuler plus tard le testament, s'illc trouvait entaché d'un vice quelconque. Cette doctrine fut admise par le tribunal d'Avignon, qui a rendu dans cette affaire un jugement fort bien motivé, consacrant ces principes, et dont il importe de rappeler les termes:

(I) Dis€iJssJoa SUT l'aphasie. Bulletin de ia $o€. di mid. lég^^^ l. I, p. 213.

<i Atlendu qu'il résulte des élémeuls de la cause et des constatations faites, soit par les experts dans leur rapport, soit par le tribunal dans ses interrogatoires, qu'à la suite d'une paralysie, le sieur L.,. a subi une modification Tâcheuse dans ses facultés mentales, mais que, au fond, la raison et le sens moral sont restés intacts ;

a Attendu que ses facultés mentales ont perdu en partie leurs moyens de manifestation à l'extérieur; que ce qui manque surtout au sieur L..., c'est le moyen de traduire ses idées par le langage et de se mettre en contact avec les personnes étrangères qui lui parlent ;

« Attendu que cet état dé choses n'implique pas l'état d'imbécillité qui, d'après les principes de notre droit, autorise l'interdiction ; que L... comprend la portée de ce qu'il entend, apprécie la valeur des choses ; que sa raison est intacte; qu'il n'y a donc pas lieu de le considérer comme atteint d'imbécillité et de prononcer son interdiction ;

« Attendu, néanmoins, que cette difficulté de traduire ses idées h l'extérieur et de se mettre en communication avec ses semblables, rend nécessaire la nomination d'un conseil judiciaire pour l'assister de ses avis et de sa coopération ;

a Par ces motifs, « Rejette la demande en interdiction, dit et déclare qu'il y a lieu de nommer un conseil judiciaire. »

Cette solution est, du reste, parfaitement conforme aux précédents, car les tribunaux refusent de prononcer rinterdiction d'un sourd-muet, môme illettré. Celte jurisprudence, qui est consacrée par deux arrêts, Tun de la Cour de Rouen, en date du 18 mai 1842,

Tau Ire de la Cour de Lyon, en claïe du (4 Janvier 1872, paraît, à plus forle raison^ applicable h Tapliasique» surtout lorsque ce dernier donne des signes manifestas de son intelligence, et pj^ouve même qu'il enleii(l e( comprend ce qu'on Ini dil, ce que ne peut faire le sourd-mueL

Dans un mémoire qu'il avait présenté à la Société de médecine légale, M* Joseph Lefort(i) avait cheith*' à généraliser la doctrine adoptée dans ce cas parliculierT et proposé de l'étendre à lous les cas d'apliasie iodiV tjncfement, et il voulait Taire décider en principe que tout individu atteint de cette infirmité devrait elfe pourvu d*un consdl judiciaire. En procédant ainsi, il s'était approché aussi près que possible de la vérité, et je suis tout disposé à reconnaître que cette l'ègle est applicable à l'immense majorité des aphasiques; 0ifw* elle ne Test pas à tous : trop sévère pour les uns, elle ne su rn rail pas pour d'autres, et comme, en défiuilive, la médecine léf^ale n'est pas une science doctrinale» mais bien une étude de laits pratiques dont les conclusions ne peuvent être tirées que de l'analyse attenlivede chaque cas particulier, envisagé isolément, la Société de médecine légale n'a pas voulu suivre le jeuue A savant jurisconsulte dans cette généralisation. Pw Torgane d'un de ses memUies les plus distingués, M' Démange (2)j celle Société, tout particulièrement compétente pour élucider une semldable question, a formulé les conclusions suivantes, qui comprennent dam

(I) Joseph Leforl, les aphasiquti (BuUeiin de la Soc, d« méd. k^ûiit 1. ÎI, p. Wt).

{2} nemaDge, rapport sur IMpftasie an point de vue médito-H^ {Buittiin de ta Soc. de méd. légak, L M, p. 417),

leur ensemble tous les faits possibles d'aphasie et indiquent ce qu'il convient de faire pour chaque cas particulier ;

Première hypothèse : Si rintelligence de l'aphasique est complètement oblitérée, ou si, en conservant sa lucidité, elle ne peut se manifester par le langage écrit, mimé ou parlé, le malade doit être interdit.

Deuxième hypothèse : Si l'intelligence de l'aphasique, n'étant pas complètement aliénée, n'a pas cepen* dant toute sa lucidité, ou si son intelligence ne peut se manifester qu'incomplètement, il sera pourvu d'un conseil judiciaire.

Troisième hypothèse : Si l'aphasique possède la plénitude de son intelligence, et s'il peut la manifester suffisamment soit par la parole, soit paç l'écriture, soit même par signes, il va de soi qu'il n'a pas besoin d'aucune protection judiciaire, et qu'il faut lui laisser la libre administration de sa personne et de ses biens.

Je vous ai montré. Messieurs, des exemples se rapportant à chacune de ces trois catégories, et vous pouvez, par leur étude, juger vous-mêmes combien les principes admis par la Société de médecine légale sont sages et pratiques.

En ce qui concerne le sujet qui a motivé le jugement du tribunal d'Avignon, nos prévisions furent parfaitement justifiées. On trouva, après sa mort, un et même deux testaments olographes, écrits de la main gauche et disposant en faveur de la même personne; la validité de ces testaments fut maintenue, malgré les attaques dont ils furent l'objet.

Ceci nous conduit à rechercher comment et sous

quelle forme peuvent lester les individus atteints d*aphasie.

HulTbauer (1), cilé par M. Legrand du Sanlle (2), rapporte que^ en 1743, un malade de Munden aurait demandé au gouveniemeuthanovrieu el obtenu rautorî* salion de lestr^r, par hignes, en faveur de sa femme. La requête aurait été dictée par lui et ]'acte, dressé en présence de trois interprètes, commis h cet effet, aurait été déclaré valable. Je ne sais si c'est ce fait historique qoi a suggt'ré à Alexandre Dumas l'idée de faire dicter par signes, au moyen d'un simple clignement de la paupière, le testament du citoyen Noirtler, l'un des personnages de son roman de Monte-Chrbto ; mais je doute fort qu'un leslaracnt ainsi diclé fût jamais reconnu bon et valable par les tribunaux français» Notre législation entoure, en effet, le libellé des actes testa* mentaires d'un ensemble de formalités essentielles, qoi en constituent les garanties les plus indispensables, et en Tabsence desquelles ces actes sont déclarés nuls et non avenus.

U y a trois sortes de testament :

f'Le testament authentique ou par acte public, qui est dicté au notaire, par le testateur, en présence dequa* tre témoins, ou d'un second notaire et de deux témoios seulement. L'aphasique ne peut faire un tel testament, puisqu'il n'a pas la possibilité de le dicter, même comme peut le faire le sourd-muet lettré qui possède ud langage mimique parfaitement connu et fondé sur des règles qui peuvent permettre au notaire et aux témoÎBi

[\] HofTbûuer, MMeciue légale relative aua; aliénéB, Parif, 1827. (S) Legrand du SauUe, Commentaires sur l'art. 901 du Codé cWf (Builetifi de la Société tk médecine iègale, <• tf p. B).

DE L*ApnASlE. U3

(\e le comprentlre ou de se le faire tratliiire par des interprètes jurés;

2* Le testament olo,!?i*aphe, qui doit être écrit en entier, daté et signé de la main du testateur. Ce testament est difficile à faire pour un aphasique qui se trouve en même temps paralysé de la main droite. Cependant nous avons vu que cette paralysie peot ne pas accompagner forcément l'aphasie, et, lorsqu'il en est ainsi, si le malade a conservé intacte la mémoire des mots, il peut parfaitement faire un testament olographe en lui donnant toutes les garanties désirables. Il peut encore le faire dans les mêmes couditions, alors môme que sa main droite serait paralysée, ^^11 a pu, pnr l'exercice, s'halutuer à écrire de la main gauche. Mais son écriture et sa signature seront alors difticiles à reconnaître; le testament ainsi fait pourra être suspecté ou taxé de faux.

Il y aura donc tout avantage, pour la personne qui se trouvera dans ces conditions, h préférer la troisième forme de testament : le testament mystique ou secret, qui réunit à la fois toutes le^ garanties du testament authentique et du testament olographe.

Le testament fait sous celte forme peut, en effet, être ou écrit en entier de la main du testateur, comme le testament olographe, ou écrit par une autre personne et seulement signé par lui. Il est ensuite remis à un notaire, en présence d'un nombre déterminé de témoins, qui contresignent l'enveloppe, close et scellée, sur laquelle le testateur écrit ou fait écrire que c'est bien là son testament, dûment signé de lui. Dès lors, si informe et si incorrecte que soit F écriture de l'acte ainsi déposé, cet acte acquiert une valeur et un degré

444 DE L*APHÀSIE.

d authenticilé que ne pourrait avoir uu simple lestament olographe, si surtout il était écrit de la main gauche. G est donc là, en définitive, la forme la plus convenable et la plus sûre pour toute personne qoi, comme l'aphasique paralysé de la main droite, se trouve incapable soit de dicter son testament, soit de l'écrire elle-même, d'une façon suffisamment correcte et régulière.

' IMFOTENCB FONCTIONNELLB

Histoire clinique de deux malades atteints de celte affection. — Ce n'est pas à proprement parler une crampe. — l.a maladie ft'est pas exclusivement spéciale aux écrivains. — Môme chez eux, les désordres des mouvements se produisent pendant d'autres actes que ceux de récriture. — La localisation anatomîquc du siège de la maladie n'est pas possible. — Le âom d*mpotence fonctionnelle est celui qui convient le mieux à cet état morbide.

— C'est un simple trouble fonctionnel. — La fatigue n'est pas la principale cause de sa production. — IHscordance entre les actes cérébraux et les mouvements exécutés d'une façon automatique.

— Action du froid. — Inûuence du rhumatisme et des affections diathésiques. — Inefficacité des divers traitements. — La main gauche peut suppléer la droite devenue impotente ; elle se prend aussi, souvent, à son tour. — Appareils mécaniques. — Phénomènes ataxiques.

Messieurs,

Au nombre des maladies professionnelles, il en est une que l'on considère comme spéciale aux individus faisant usage de la plume et dont on s'est cru autorisé à préciser la nature, en môme temps que l'étiologie, en lui imposant le nom de crampe des écrivains , sous lequel elle est généralement connue et décrite. — Nous allons rétudter ensemble, aujourd'hui, et nous profilerons de l'occasion que nous offrira cette étude pour rechercher si cette dénomination est bien celle qui lui convient réellement. — Ceci nous conduira poùt-être à donner

446 CRAMPE DES ÉCill VAINS-

au chapitre dliygièrie professionnelle relatif à celte maladie, une importance beaucoup plus grande que celle que vous auriez pu élre tentés de lui attribuer tout

d abord.

Le sujet dool Tétai nous servira de poinl de dépari et de guide dans ces recherches est un jeune houame de 18 ans, grand, brun et pale, qui est entré depub près de deux mois à l'hôpital, et qui occupe le lil u* 41 de ma salle Sainl-Alhanase.

Dès l'âge de 10 ans, il fut employé, dans une élude d'avoué, à copier des rôles. 11 écrivait ainsi depuis huil heures du matin jusqu'à ciuq heures du soir, travail assez fatîgaut pour un enfant de cet âge. 11 continua ce métier pendant cinq ans, sans avoir jamais éprouvé de fatigues, le fait est assez important à noter ; à Tâge de 1 5 ans et demi, il changea de profession et devint commiJi mercier* II n'écrivait plus alors que deux ou trois heures' par jour, et passait le reste delà journée, soit h vendre au rayon, soit à confectionner de petits paquets de mercerie. Au bout de deux ans, par conséquent longtemps après les excès d^écriture qu'il avait pu commettre chez sou avoué, il commença à ressentir de la fatigue eu écrivant. Après un quart d*heure, vingt minutes d'écriture la main devenait lourde, l'index et le médius se roidissaient, s'étendaient de plus en plus, la flexion de ces doigts, si nécessaire a Facte d'écrire, Jeveuail bientôt impossible et ce jeune homme se voyait obligé de suspendre son travail, pour n'y revenir qu'après ua , repos plus ou moius prolongé. Ces accideuls s'aggravèrent rapidement. Si bien que, en moius de trois semai* nés, récriture étant devenue à peu près ilUsible, il fallut renoncer à se servir de la plume.

Alors parut un sympiôme nouveau : l'anesthésie. Elle débuta par la main droite. Jusque-là, si les mouvements des doigts étaient pénibles et même impossibles pendant l'acte d'écrire, si Tindex et le médius se roidissaient dans l'extension, dès qu'ils se trouvaient au contact d'une plume, rien de pareil ne se produisait toutes les fois que les muscles des avant-bras entraient en contraction pour un autre usage. L'anesthésie survenant, le désordre fut plus complet et se généralisa: c'est ainsi que le malade devint fort embarrassé de se servir de la main droite pour manger, pour mettre les boutons de ses habits, nouer sa cravate, se moucher, etc. La main gauche essaya désormais de suppléer la droite, devenue malhabile. C'est alors que, à son tour et très-rapidement, elle fut prise d'anesthésie. Le petit doigt d'abord devint insensible; puis, successivement de dedans en dehors, tous les autres doigts furent pris.

En même temps, la force musculaire diminua notablement dans Tavant-bras gauche. De ce côté, les crampes, les contractures ont manqué, mais il faut remarquer que, jamais, le malade n'essaya d'écrire de la*main gauche. Un fait assez curieux, sur lequel il appelle notre attention, c'est que, pendant que le membre supérieur gauche se prenait d'anesthésie et de parésie musculaire, ces mêmes symptômes s'atténuaient singulièrement à droite, où ils s'étaient montrés tout d'abord.

A peu près vers cette époque, en juillet 1875, le malade fut examiné par M. Duchenne cfb Boulogne, à l'hôpital de la Charité. M. Duchenne conseilla 1 application de pointes de feu à la région cervicale, la fara-

448 CRAMPE DKS ÉCRIVAINS.

disalioo des muscles de ravant-bras, et Temploi des bains sulfureux. Dans sa pensée, il s'agissait probablement (Kune lésion quelconque du centre médullaire. Ce traitement, suivi pendant (rois semaines, h la Charité, ue donna pas de résultat satisfaisant et le malade quitta riiôpital, à peu près comme il y était entré, avec une anesthésie ass^ez étendue des mains et des avruit-bras, un amoindrissement notable de la force musculiiire et de la conli^action des lléchisseors de l'index et du médius, dès qu'il voulait essayer d'écrire de la maîa droite.

Au mois d*octoI)re 1875, nous Tavoos admis dans notre service. Son état ne s'est pas sensiblement modifié. L'anesthésie occupe les deux mains et remoiile, en diminuant graduellement, jusqu'au coude* Elle est bien prononcée aux doigts et surtout à la pulpe et sur les faces latérales* Le sens du tact est beaucoup pluj profondément atteint que la sensibilité à la douleur et h la température.

Cette anesthésie est la cause de lioubles singuliers et qui ne sont pas sans analogie avec ceux que présentent les ataxiques. Ce malade perd pour ainsi dire ses mains dans son lit; quand il se réveille, il resie un certain temps avant de bien se rendre compte de la position qu'elles occupent. Si vous faites chevaucher les doigts les uns sur les autres, il lui est impossible de vous dire quel arrangeaient vous leur avei donné. Bien entendu, il apprécie fort mal les qualiiél des objets qu'il tient à la main, et les reconnaît difficilement. De là une grande maladresse dans tout ce qy*il fait, maladresse qui devient bien plus grande encore si Tattention cesse d'être soutenue, ou bien si les yeiijt

'80dI fermés. Un jour^ il tenail un plateau sur lequel se trouvaient rangées un cerlain nouiLre d'assielles; ou rappelle de Taolre bout de la salle, il tourne la tête de ce côté : ses deux mains lAcheiit prise et le plateau tombe. L'alteiitiou qu*il coucen Irait sur ses mains, chargées de ce léger fardeau avait un instant faibli, el dè$Ioi^,la sensation de contact n*élaut pas transmise au centre médullaire par un tégument insensible» les contractions musculaires, — qui n*étaieiit pas sollicitées par une voie réflexe, mais seulemeut par un acte de la volonté, — avaient subitement cessé de se produire dès que cette volonté avait été distraite uu moment.

Les avant-bras ne s^onl pas amaigris, la nulritiou des masses musculaires ne semble pas avoir souffert. La contraclilité électro-musculaire nous paraît également lutacte, autant du moins que nous pouvons en jugeravec les instruments ti es-imparfaits queladminis- Iration meti\nolie disposition.

Le malade n'a jamais éprouvé dans les mains el les avant-bras que quelques fourmillemenis insignifiants, mais pas de véritables douIeur.s.

Aujourd'hui la faculté d^écrîre n*est pas tout h fait [lerdue, maiselleesl sérieusement compromise. Comme au début, rindex et le médius se roidissent dans Texteusion, dès que le malade saisit une plume, ou même se dispose à la prendre. De plus,fi celte contracture partielle des exleuscurs des doigts, s'ajoute le désordre musculaire résultant de Tanesthésie cutanée. C'est une incoordination des mouvements, une sorte d'ataxie reproduisant, sous des proportions Irès-reduiles^ Talaiie des sujets affectés de sclérose médullaire. Ces désordres sont bien manifestes sur un spécimen d'écriture que le

Gà LLAft n, C U it . m éd . Vi

malade nous a donné; il a mis huil mînulesà tracer les quelques lignes (fig, 14) qui le composent (I). Ces lignes sont loin d'être parallèles, comme dans récriture couranle d'une personne qui est en pleine possession de la IIlerté de ses mouvements; elles s'élèvent et s'abaissent avec une grande irrégularité. Les lettres qui formaol chaque mot n'ont pas toutes des dimensions égales : certaînsjambages de Lou de B montent très-haut, empièlenl même sur la ligne supérieure; d'autres, au contraire, ne présentent que des dimensions frès-réduites. Les pleins et les déliés se succèdent sans ordre; ou plutdl l'ordre habituel est sou vent interverti, un plein se trouve à la place d'un délié et réciproquement. Ce genre de désordre est à son comble, lorsque le malade écrit aiec une plume; aussi préfère-t-il se servir habituellemeol d'un crayon. Notons enfin que tous les traits de plume. pris isolément, sont nets et ne présentent pas trace de trémulation.

Ce sont bien là des troubles résultant de l'incoordination des mouvements. — Du reste cette incoordination n'est pas seulement manifeste dans lacle d'écrire* Elle apparaît à l'occasion de tout mouvement exigeanl un certain degré de précision. Le malade peut porter des objets dans ses mains, en tenant les yeux fixés sur eux ; mais il devient très-maladroit pour manger, pour couper le pain, la viande; il lui est presque impossible de mettre les boutons d'un habit, de nouer sa cravate, de se moucher, etc.

Ce qu'il nous importe avant tout, Messieurs, de bieo retenir dans l'histoire de ce malade, c'est : 1* que les

{[) Voir le fac-simîk de ce spécimen, p. 4t»6 et 457.

IMPOTE.NCE FONCTIONNELLE. 4SI

troubles fonctionnels dont il est affecté se produisent surtout lorsqu'il cherche à écrire, à ce point quft récriture est devenue à peu près impossible pour lui; 2® que ces troubles, tout eu étant survenus à odc époque où il ne faisait plus d'excès de travail d'écriture, sont bien incontestablement la conséquence des fatigues éprouvées par lui, alors que, encore enfant, il se livrait, sans cesse, h ce Iravaili pendant des journées entières; 3* qu'après avoir été limitée, dès le principe, à lacté d'écrire, la gêne des mouvements s'est étendue d<^ telle sorte qu'elle se fait sentir maintenant dans tous les actes qui exigent une certaine coordination des mouvements des doigts; V ennn, que jamais il n*y a eu chez lui de crampe, à proprement parler, mais nue simple contracture, non douloureuse, bientôt suivie d'un certain degré d'anesthésie et de paralysie de la sensibilité tactile.

Si je signale d'une façon toute spéciale ces diverses pai'ticularilés à votre attention, c'est que je me propose d*en tirer parti dans la discussion qui va suivre. Mais, avantd*entamercettediscussion,je veux vous parler d'un autre malade, chez qui les mêmes troubles des mouvements des doigts se sont produits, à peu près de la môme façon, h la suite de travaux d'écriture un peu prolongés, et qui, celte fois, se sont accompagnés de crampes véritables.

11 s'agit d*un employé d administration, actuellement âgé de 47 ans, à qui je donne depuis plusieurs années des soins, assez infructueux au point de vue de la maladie qui nous occupe en ce moment, et qui, sur ma demande, a bien voulu consentira venir ce matin, à rheure de la visite, pour vous perrueHre do lexaminer avec moi, — 11 s'est prêté de la meilleure grâce du

452 CKAIMPE DES ÉCRIVAINS,

monde a toutes nos invesUgalions, et il nous a fourni, avecautaiil triii1ellii;ence que de précision et de neUelé, tous les renseignemenLs propres h nous éclairer sur l'origine et les divc^rses phases de la maladie doïil il est affecté.

Né d'une mère rhumatisanle, et peut-être même goutteuse, il n'a jamais fait de maladie sérieuse et «'a eu, lui-même, d^autre manifestation rhumatismale que celle qui lui est survenue en Î870, pendant le sk^ge de Paris. 11 avait 25 ans, lorsqu'il songea à entrer dans les bureaux de l*administralion dont il fait actuellement partie ; mais son écriture laissait ci désirer et on lui conseillaj pour faciliter son admission, de preuflre quelques leçons, qui modifièrent notablement sa ma* nière d'écrire. Il ne peut nous dire s*il en éprouva delà fatigue; mais, dans les années qui suivirent, sou écriture ne resta pas ce qu'elle était devenue et ce n*esl tju a* près une sorte do lu! te, entre la manière ancieuoe et la nouvelle, qu*ellese lixa définitivement. 11 avait alors à faire beaucoup de chiffres, mais, à main posée, clill^'S traçait d'une façon très-nette* Plus tard il fut occupé à écrire sur des livres de caisse aux époques des échi'arh ces, et, pour ce travail, qui devait être fait avec unera* pidité souvent excessive, il ne lui était plus possible de prendre ses aises; parfois il était debout, souvent lît main n'était plus apfiuyée; surtout lorsqu'il arrivait au bas des pages ; et c'est alors qull commença a éprouver de la fatigue dans l'avant- bras et dans hi maio; Cette fatigue, ressentie dès le principe^ seulement quauil la main manquait de point d'appui, pour écrire au bas des registres, se traduisait par une certaine difficulté A tenir la plume et par une géue des mouvements si a-

nj POTENCE FONCTIONNELLE. 4Ha

pilles, résullant de la nécessilé dans laquelle il se truu- \ait d^écrire exlrêmemenl vite.

Les choses étaient dans cet état, lorsque survint la guerre contre la Prusse. Pendant le siège tiolre homme inlerronipit, comme tous les Parisiens, son Iravaîl habituel et prit le fusil, pour mouler la garde aux remparls. Là, il fut atteint de rhomatisnie, affectant les muscles de Tépaule droite. Ce rhumatisme, sans être exlr&mement douloureux, entraîna une |2t''ne assez prolongée des mouvements, mais seulement des mouvements de l'épaule, Favant-hras et surtout la main étant alors tout à fait intacts. Ce ne fut que plus tard, mais pendant le cours du même hiver, et avant la disparition complète du rhumatisme de Tépanle, que surviurenl des don leurs accompagnées de contractures, c'est-à-dire de véritables crampes dans les doigts. Ces crampes affectaient surtout Findiiiateur, qui se contractait sur le porte-plume, de façon h le briser ou h le tordi'e, et qui accentuaient parfais le mouvement de flexion de ce doigt, à tel point que 1 extrémilé de l'ongle marquait son empreinte dans la paume de la main; \v. uiedius ne tarda pas à rf^tre entraîné dans le même mouvement de flexion couvulsive, et l'écriture devint absolument impossible.

Il ne se produisit aucune amélioration pendant les deux mais de repos forcé, avec séjoui' à ta campagne, qui lurent la conséquence de l'insurrection de la Commune. Kt lorsque, après le rétablissement des affaires, notre malade dut reprendre son service, rendu plus pénilde par l'arrivée des échéances auxquelles son administrai ion devait faire face, il fut obligé de pn^ndre les [Hisilious les plusétranges et les plus bizarres pour saisir

45 Sr

CRAMPE mS ECRIVAINS.

sa plume, qu'il ne pouvait plus tenir entre ses doigts allongés dans la posiliou habituelle, La lui te continua ainsi jusqu'au mois d'avril 1872, cet homme cherchant | par tous les moyens possibles à dissimuler son infirmité, de crainle de perdre sa place, qull se sentait inapte à occuper comme par le passé, et il ne se décida à venir me consulter que quand la plume lui fut litléralement tombée des mains.

Je le lis changer de service et pendant quelque temps il cessa absolument d'écrire, ses occupations cousistant uniquement, alors, h coller des timbres mobiles sur des quittances ; mais, même pour ce travail, si différent de celui de l'écriture, sa oiain droite fonctionnait irrégulièrement, elle avait de la peine k bien saisir ces petits carrés de papier, pour les passer sur Téponge mouillée et les poser ensuite à la place voulue, aussi était-il obligé de se servir de préférence de la main gauche. La mÔme inhabilité se retrouvait, du reste, pour la plupart des mouvements qui exigent une contraction régulière et bien coordonnée des muscles de la main et des doigts; ainsi il lui était impossible de saisir une épingle, pour la iixer sur une étoffe, de faire le nœud de sa cravatle, de tourner les feuillets d'un hvre, déjouer aux cartes. Il éprouvait les plus grandes difficultés pour tenir sa cuiller ou sa fourchette, ou pour prendre une tasse par son anse, même pour faire manœuvrer son peigne dans ses cheveux. Les troubles de la motilitô n'étaient dooc pas limités aux seuls mouvements nécessités par récriture, et il est à remarquer qu'ils se produisaient surloot dans ceux de ces mouvements qui nécessitent la Itexiuu et l'extension alternatives des doigts. Aussi lorsqu'il s'agissait d'obtenir le résultat voulu, le premier mouve-

ment du malade élait-il de supprimer, en quelque sorte, rexlension et de plier les quatre derniers doîgls dans la main, de façon à opposer au pouce, non plus Textrémité de Tunou de Tautre de ces doigts, mais bien la face externe des deux premières phalanges de l'indicateur.

Cette attitude est très- fréquente chez les sujets afifectés de la maladie qui nous occupe, et j'en connais un qui s*est vu forcé de Tadopter, même |>our faire ses cigarettes, qu'il lui est absolument impossible de rouler entre les extrémités de ses doigts, étendus comme cela se pratique habituellement*

Chez ce dernier malade, qui appartient à la même administration que le précédent et y occupe un poste important, l'obligeant à donner de nombreuses signatures, le mal n'a jamais consisté en nue crampe douloureuse, avec contracture des muscles néchisseurs des doigts qui tiennent la plume, mais bien plutôt dans une contraction involontaire, et non douloureuse des extenseurs de Tindicateur. Au bout d'un certain temps de travail, ce doigt s'allongeait et quittait peu k peu le manche de la plume. Plus lard, ce fut une véritable contracture : dès que cet employé prenait la plume, ou même se disposait à la prendre, invariablement l'index droil se roidissait, dans une extension exagérée non-seulement de toutes les phalanges les unes sur les autres, mais aussi de la première sur le métacarpien correspondant , L'écriture était cependant possible encore et le travail pouvait être continué, à la condition de supprimer l'action de l'indicateur et de tenir la plume entre le pouce et le médius aidé de Tannulaire. Bientôt il fallut renoncer à cet expédient :

fi

458 ClUMPE DES ÉCRIVAINS.

la contracture, persistante dans l'index, commençait à paraître dans les antres doigts. A leur tour, le médius, lannulaire et même le pouce s'étendaient comme l'index, et la plume était abandonnée, quelque effort que fissent les fléchisseurs pour la retenir et surmonter la contracture des extenseurs.

Cliez un autre fonctionnaire, les choses se passaient d'une façon bien plus bizarre encore. Pendant quelques instants, Técriture était nette et facile, puis, peu à peu, la fatigue survenait, et cela très-rapidement; alors des mouvements irrégulîers et désordonnés se jxissaient dans les doigts, et, à un certain moment, la plume était projetée sur le papier, contre la \olonté du malade» et sans qu'il pûl même s'expliquer comment cela s'était produit. Le trouble des mouvements qui amenait ce résultat était assez comparable à celui que Ton remarque chez les individus atteints de chorée, et ce cas n'est pas le seul dans lequel ils aient présenté ce caractère. Duchenne de Boulogne en a cité plusieurs autres assez analogues, sur lesquels Trousseau s'est, du reste, basé pour proposer Tassimilation de cette maladie avec la chorée, — Parmi les plus remarquables je puis citer deux individus dont la main exécutait un mouvement de supination aussitôt qu'ils avaient tracé un mot, de sorte que le bec de leur plume au lieu de rester en contact avec le papier regardait en l'air sans que ces malades pussent s'opposer à ce mouvement insolite (1).

D'après ces quelques exemples, vous voyez, Messieurs, que la maladie dont nous nous occupons ne

(fî Du€lieone de Boulogne, Ti-aité de rétectrisation localisée^ 3*éd„p. 1022.

mérite certainement pas le nom de crampe, Ou'esl-ce, en effet, qu'une crampe» sinon, une coiitraclion involontaire, spasmodique et douloureuse de certains muscles? Or, si nous avons eu la contraction spasmodique et douloureuse chez remployé qui est venu ce matin a riiôpital, vous n*avez pas oublié qu'elle n'a jamais existé cher noire malade du n° 41, qui a toujours eu plutôt de la faiblesse que de Texagération des eootractions musculaires, quoiqu*il ait eu une certaine roideur dans rexlensiou des doigts» Elle n'existait pas p davantage cliez ce fonctionnaire qui jetait sa plume sur le papier à la suite de mouvements choréi formes, n'ayant pas le caractère de contracture et qui ne saccompagnaient pas de la douleur, conditions essentielles de la crampe. On ne peut pas dire qu'elle existât davantage chez celui dont l'index s*écarlait involontairement du manche de la plume, car, si ce mouvement était le résultat d'une contraction involontaire des muscles extenseurs, cette contraction, tout en élanl spasmodique, n'était pas douloureuse, et la douleur est le caractère le plus essentiel de la crampe.

Voilà donc quatre faits dont un seul nous présente un type incontestable de crampe véritable, tandis que dans les trois autres, les troubles, qui ont rendu récriture impossible ont consisté en des désordres variés: Contraction non douloureuse des extenseurs des doigts dans deux cas, bientôt suivie chez un malade d'ânesthésie palmaire avec alaxie consécutive ; enlin chez le dernier sujet,, mouvements désordonnés, l'appelant plutôt les désordres de la chorée que ceux de Tataxie,

Cette diversité des manifestations morbides a été remarquée de tout temps, mais elle n'a jamais été si-

im

GtUMPE DES ÉCRIVAINS,

gniiléo d'oiie façon aussi iielle que par Doclieonc de Boulogne (1) qui a rapporté k quelques types princi* paux les sympiôuies qui peuvent se produire* Ainsi, outre la crampe, on trouve : 1^ des paralysies' plus ou moins complèles des muscles, dont les contractions doivent se cumbiner pour produire les mouvements des doigts nécessaires à récriture ; 2"" le tremblemeDl de ces mêmes muscles; T les convulsions choréiformes, comme cela a eu lieu chtyi nos malades; 4* en- (îu, dans quelques cas très-i"ares, ce n'est pas un trouble musculaire qui se produit^ mais un trouble de la sensibilité, par exemple une douleur très-vive, affectant les allui'es d'une névralgie temporaire, et 5"* dans d'autres c^is, une paralysie cutanée.

Mais quel que soit le désordre observé, contracture, paralysie, Iremblement, convulsions choiéi formes, douleur névialgique ou anesthésie, le caractère le plus important de ce désordre, cest de ne paraître qu'au moment et à roccasîon de certains mouvements déterminés; quelquerois même la seule intention de ces mouvemenis suffit h le provoquer.

Ou est allé jusqu'à prétendre que ces mêmes muscle?, si maladroits qnand il s*agit de conduire une plumet se montrent habiles et dociles à la volonté pour Texécu* lion de tous les autres mouvements. C'est une erreur contre laquelle je ne saurais trop m'élever et coulre laquelle protestent tous les faits que je viens de faire passer sous vos yeux.

Celte erreur se trouve formulée dans les descri(H lions classiques dont il importe que je place les termes

(1) Dachenno de Boulogac. De V Êtecirisalion iMalisée.

IMPOTENCE FONCTIONNELLE. 4€l

mêmes sous vos yeux, afin que vous puissiez apprécier dans quelle mesure ces définitions doivent être modifiées pour devenir la véritable expression des faits.

Yalleix a dit : c( Cette affection consiste dans l'impossibilité d'écrire, par suite de contraction particulière des muscles fléchisseurs, ou plus rarement des extenseurs des doigts, quoique^ en général, la main exécute facilement tous les mouvements ^ quand il s'agit dwi autre acte (i). »

Suivant M. Jules Simon : « On donne le nom de crampe des écrivains à la raideur des muscles fléchisseurs, rarement des extenseurs des doigts, au moment d'écrire. Quelquefois pourtant, la crampe est produite par l'immobilisation simultanée des fléchisseurs et des extenseurs, et même des muscles propres de la main. Cet organe reste apte à tous les autres mouvements (2). )>

Il est bien vrai que, après avoir écrit cette dernière phrase, l'auteur ajoute, que la même gêne se rencontre pour le maniement de certains objets ténus, qui exige de l'adresse et de l'agilité des doigts, comme par exemple le burin d'un graveur ou les pinces d'une fleuriste. Mais, en faisant cette réserve, il a plus particulièment en vue les désordres qui surviennent chez les individus maniant les instruments dont je viens de parler, au même titre et de la même façon que chez les individus maniant la plume. 11 n'y a donc là qu'une sorte d'assimilation entre les mouvements des doigts de l'écrivain et ceuxdugraveurou delà fleuriste, expliquant comment la même fatigue, survenue à la suite de mou-

(1) VaUeix, Guide de médecin Tpraticieii, 3« éd., l. IV, p. 603.

(2) Jules Simon, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques; {. X, p. i44, art. Crampe.-

432 CBAiMPE DES ËGHIVAINS.

vements loût à fait semblables, peut et doit déterminer des désordres morbides absolument identiques. Il ea résulterait que les graveurs, les fleuristes, ou ceux qui exercent une profession analogue peuvent être exposés à contracter la mniadie des écrivains, de la même façon et au mÊoie titre que ces derniers. C'est-à-dire que cette maladie, dont la nature reste à détermiuer, mais à laquelle le nom de crampe ne convient pas, aflecterait uniquement les mouvements de la main e( des doigts, à Texclusion de tous les antres, et que le désordre qui la caractérise se manifesterait seulement à Foccasion de raccomplissenient de certains ades professionnels déterminés, la main restant parfailement apte à accomplir tous les autres mouvements çui pourraient lui être commandés par la volonté.

Je ne saurais en aucune façon, Messieurs, admetlni le bien fondé de ces deux propositions, et sijestii* obligé d'emprunter à Duchenne de Boulogne (I)lc8 faits destinés à vous démontrer que la maladie dont il s'agit n'affecte pas exclusivement la main, je puis trouver dans ceux qui viennent de passer sous vos yeux U preuve que le désordre des mouvements n*est pas exclusivement limité à Tacle de l'écriture et que U main, devenue inhabile à écrire, ne demeure pas «apte à accomplir tous les autres mouvements, u .

C'est ainsi que notre premier malade, du n* 41, fiel gêné dans les mouvements quil doit accomplir ai«c ses mains, pour manger, pour se moucher, pour nouer sa cravate ou attacher les boutons de ses habits; et sa main gauche est aussi inhabile que sa main droite. De

(1) Duchenne de Boulogne, De VéUclrisation toêaliiée^ elc, 3« W^ li72, p. iÛ2J et suiv.

IMPOTENCE FONCTIO?rNELLE. 4ft3

même» DOtre employé ne peut ni se peigner, m saisir une épingle pour la fixer à une éloEfe, ûi accrocher ses houtoDs, ni nouer sa cravate, ni monter sa montre, ni tourner les feuillets d'un livre, ni délaclier une carte de son jeu pour la jeter sur la table ; en un mot, il ne peut faire, avec dextérité, aucun des mouvements qui exigent le concours de plusieurs doigts placés dans l'extension. L*action de rouler une cigarelte, qui diffère nolablement de l'action d*écrire^ est généralement très-difficile, sinon impossible, pour tous les sujets qui

(sont atteints de raffeclion dont nous nous occupons. M Jaccoad (1 ) apprécie cet acte pathologique bien plus sainement que ne l'ont fait les auteurs classiques précédemment cités, et il est tout à fait dans la vérité lorsqu'il dit ; <t Bien loin de constituer un trouble univoquc, cet étal morbide présente toutes les formes connues des désordres delà motilité qu'il semble résumer en lui».- Quelle que soit sa forme, la névrose a pour effet de gêner ■ d'abord, puis d'empêcher Tacte de Técriture.

« L*acte d'écrire n*est pas le seul qui puisse être troublé par ces anomalies ; on les observe, mais plus l'arement, dans certains mouvements professionnels qui, comme ceux de l'écriture, sont le résultat d'une coordination artificielle acquise par l'exercice. >»

Si les dé.sordres fonclionnels, caracléristiques de cette maladie, ne sont pas exclusivement limités aux I troubles du mouvement nécessité par l'acie d'écrire, sont-ils au moins spéciaux aux individus qui manient la plume ou tout autre instrument analogue, dont Tusage exige des mouvements rapides et parfaitement coor-

(I) JacCQud, Traité de pathoimjie iniernef 1875) L I| p. 524.

401 CRAMPE DBS ÉCRIVAINS»

dDDiiés? En aucune façon, et c'est ce que Duclienue a

parfailement démonlré par des exemples aussi prohants que possilde que je liens à vous rapporler pour qu'il ne reste, à cl^I égard, aucun doute tlatis vose^^priLs. Je vous ai déjà dit que je fais très-bon marché des fails relatifs ii des individus qui manient des îjisih'uments comparables à la plume, et que je suis, si Ton veul, Ires-disposé à ranger, à litre de simple variété, snus le môme lilre que la maladie des écrivains^ les désordres des mouvements de la main et des doigts donl peuvent être affectés des graveurs, des fleuristes, ou toutes autres personnes exerçant des professions analogues. Mais, s'il s agit de désordres survenus à la suite ile mouvements des mains très-différeuts de ceux de récriluœ, ou mieux encore de mouvements se passaol dans nne partie du corps autre que la niaîu et les doigts, il me sera bien permis de neplus y voir une simple variété de la malmUe des écrivains. C'est ce à quoi nous au (cri* sent des observations déjà nombreuses.

Ainsi, Ducbenoea vu une pianiste de grand talent, en Être arrivée à ne plus pouvoir jouer quebjues minute^ sans ressentir une douleur des plus vives dans tout le membre supérieur droit, le braset l'avant-bras. Elle éprouvaitd'abord une sensation d'affaiblissement dans la main droite, qui ne tardait pas à perdre une partie notable de sa force, puis survenait la douleur qui augmentait graduellement en suivant le trajet du nerf cuédiao et remontant jusqu'à l'épaule.' 11 lui fallait alors quitter le piano et la douleur cessait au bout de quelques minutes pour ne revenir que si la malade recommençait le même exercice, Duchenne s'est assuré que celle douleur ne siégeait pas dans les muscles et qu'il n'y a?ail

IMPOTENCE FONCTIONNELLE. 46a

ni crampe, ni conlracture. Il Tallribua h ce que la malade avait voulu se fortifier la main en s'exeri^ant sur un piano dont les touches étaient très-dures.

Un jeune médecin qui a suivi avec un succès déjà très-marqué la voie tracée parDuchenne de Boulogne et qui est destiné à le remplacer dignement aussi bien dans la science que dans la pratique, M. Onimus,a observé des troubles analogues chez d'autres musiciens dont les doigts ont à accomplir des mouvements non moins agiles que ceux des pianistes, chez les violonistes. Comme chez ces derniers artistes ce sont les doigts de la main gauche qui sont surtout en mouvement, c'est du côté gauche que les désordres se produisent. Les crampes dont ils sont affectés débutent, en général, par un sentiment d'incertitude dans lepincementoule serrement des cordes du violon. C'est surtout chez les violonistes sohstes, que ces troubles existent le plus fréquemment et la préoccupation morale a une grande influence sur leur apparition pendant Texéculion dessoli. Il est rare cependant que les crampes soient assez violentes pour empêcher le jeu de Imslrument ; mais aussitôt après, il y a uqe contraction douloureuse dans la main et une raideur dans les doigts et le poignet.

Dans un cas, où quelques-uns de ces phénomènes étaient survenus à la suile d'un traumatisme, M. Onimus a obtenu une guérison complète par l'emploi des courants continus.

Le même observateur a eu occasion de constater qu'il survient des troubles analogues chez les employés du télégraphe, dans le maniement de l'appareil Morse. Ces troubles consistent principalement dans une raideur spasmodique des doigts qui saisissent le manipulateur.

GALunn. Clin. méd. 30

Le pouce est presque toujours le premier alleinl, et, dès que cette raideur survîcut, l'employé n'est plus sûr des mouvements qu'il imprime. Il ne peut plus

séparer exactcmeui les dîfToronts poiuts ou les diverse*i lignes qui duivniît représenter des lettres ; c'est surtout pour les lettres qui sont figurées par des poiuts que la difficrtlté est plus grande.

Un de ces employés, après avoir eu le pouce atteint de crampes, s'est servi uniquement de l'index pour agir sur le levier; l'index, au bout dedeux mois, fui atteint de crampes, à son tour ; il essaya alors succès- | sivement du médius et enfin du poignet, et les mèmi^ trouMes se manifestèrent au médius et au poigml.

Les employés ainsi atteints peuvent parfaitement «• servir du télégraphe à cadran, sans ressentir le moiodre trouble fonctionnel.

Dans tous les cas que je viens de citer, les désordre observés dans le liras et i*avanl-lïras, au moius autant que dans la main, ont été la conséquence d'unexercic de ce dernier organe, poussé jusqu'à la fatigue» mi difîérant notalilement de l'acte de Técriture.

En voici quelques autres dans lesquels les désordi sont survenus loin des mains, h fa suite de uiouvemeats se passant dans les diverses sections du membre so rieur;

Un tailleur sentait son bras droit se tourner violeoiment en dedans, dès qu'il avait fait quelques poiuts de coulure et jamais il n'éprouvait, à l'occasion d*aucoa autre mouvement, ces troubles fonctionnels que Doc lien ne a reconnu dépendre d'une contracture s modique, mais non douloureuse, du muscle wu scapulairc.

De même, un maître d'armes voyait son humérus du côté qui tenait Tépée, se tourner sur son axe, en rotation en dedans, et son avant-bras s'étendre fortement sur le bras, aussitôt qu'il se mettait en garde.

Un ouvrier ferblantier éprouvait une contraction douloureuse, une véritable crampe des muscles deltoïde et biceps brachial, dès qu'il levait le bras armé de son marteau, et ce phénomène, qui ne se produisait dans aucun autre mouvement, l'empêchait de pouvoir continuer à se livrer à son travail habituel.

Un savetier éprouvait également des contractions dans le deltoïde du côté droit, dès qu'il se mettait à l'ouvrage. Mais ces contractions, non douloureuses, s'étaient étendues, d'abord au splénius, puis aux muscles de la face du même côté, et elles donnaient lieu aux grimaces les plus étranges, que Duchenne a analysées avec le plus grand soin en étudiant l'action de chacun des muscles qui les provoquaient (1).

Voulez-vous maintenant que, des ineml)res supérieurs, nous passions aux membres inférieurs. Nous y verrons les mômes effets se produire, absolument de la même façon, sous l'influence de causes analogues, c'est-à-dire par suite de l'excès de travail ou de l'action prolongée de certains muscles, agissant simultanément pour produire quelques mouvements assez délicats et assez compliqués.

Duchenne a vu un tourneur, chez lequel les fléchisseurs du pied sur la jambe se contracturaient, dès qu'il appliquait son pied sur la planche, pour faire mouvoir le tour. Et cependant ce phénomène n'appa-

{{) Duchenne de Boulogne, Mécanisme de la physionomie humaine . 2« édition. Paris, 4876.

raissaît pas dans les autres moiivcmenls du membre infuricur et en parlieulicr dans ceux de la marche.

Mais la marche peut Gtre compromise dans d'autres cas; c*esl lorsqu'elle a déterminé clle-m^'me la fatigue à la suite de laquelle se produisent les désordi*es obs4*rvés, comme cela a lieu dans les cas de spasmes du long péronier laléral, survenant si fréquemment chez les individus qui ont fait de lonps trajets à pied (1^

Revenons au cou et à la face; nous trouvons d'àboi'd un paveur dont les deux muscles sterno-cléidomastoïdiens se contractnraient pendant la conlractiou instinctive des muscles qui maintiennent la tête eo équilibre entre la flexion et rextcnsiou. Cello conlrac-j ture était telle, que sa tête se lléchissait avec une fora*| extrême lorsqu'il faisait effort pour soulever l'iuslritment qui sert à enfoncer les pavés dans le sol, ou même] lorsqu'il inclinait simplement la tète en avant, llsu/ïî-j sait que sa tête fût appuyée pour que la conlraelunf] cessât. Jamais cette contracture n'apparaissait lorsqu'il J était couché ou renversé, ou si sa tête était appuyée sorj le dos d*un fauteuil.

Dans deux autres cas, la contracture d'un des sternomasloïdiens, déterminant la rotation învolonlaire de la tête du côté contracture, a été observée ; dans un Câs même elle a été poussée si loin et fut si persistante que Ton a pu croire, pendant un certain temps, à une lésion des articulations Yerlébrales delà région cer- : *'^" C'était chez une jeune femme de 24 ans, pi qui depuis trois aus était affectée d'un torticolis, coiilf^l lequel les traitements les plus rationnels atateoH

(4) Oiichentie, împottnrc fonctionncUe et spaame fonttiùfind long péronier kitérat (Archives de médecinef avril 1872).

là

éclioué. Duclienuc reconnut la nature de la maladie aux caractères suivants : D'abord la contracture n'apparaissait que pendant la station verticale et cessait dès que la tète trouvait un point d'appui, soit dans le décubitus dorsal, soit quand la malade était renversée sur le dos d'un fauteuil. Puis^ au moment où le spasme se produisait pendant la station verticale, il ordonna à la malade de repousser sa main appliquée contre la nuque et le spasme cessa immédiatement. Enfin, ens'efforçant de vaincre cette résistance opposée à l'extension de sa tête en arrière, la malade put exécuter, avec la plus grande facilité, des mouvements trèsétendus de latéralité de la tête sur le cou, tandis que, auparavant, ces mouvements de latéralité lui étaient tellement impossibles, qu'on avait pu les croire empochés par une déformation des surfaces articulaires. La guérison, qui fut la conséquence de celte décibuverte, a été obtenue par une sortede gymnastique, dans laquelle on mettait en jeu les muscles antagonistes de ceux qui étaient contractures.

A côté de ces faits, nous pouvons placer ceux dans lesquels des troubles divers se sont produits à la suite d'une contraction longtemps prolongée des muscles de la face et plus particulièrement du système moteur de l'œil, dans l'acte de la lecture.

C'est d'abord un individu qui a été observé par le professeur Andral, et dont la tète se tournait involontairement à droite, par suite de la contraction des muscles rotateurs, lorsqu'il lisait. Cet état durait jusqu'à ce qu'il eût posé son livre. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce fait, c'est que ce malade, adonné passionnément à la lecture, et qui eu avait fait abus toute sa

4Ta CRAMPE DES ÉCRIVAINS.

vie, était en môme tenips affeclé de vérUable crampe des écrivains.

Comme pendant de cette observation, Duchenne de Boulogne rapporte avoir élé consolté par un savant qui avait, pendant plusieurs années, fatigué sa vue en déchilTrant des manuscrits* Sa vue — qui avait loujoursété bonne et n^était nullement troublée si son regard élail vague on errant, — ne tardait pas à se fatiguer ou h se lirouiller, dès qull lisait ou que ses yeux étaient seulement arrelés, avec une certaine fixité, sur un objet quelconque. Alors il voyait double et il était facile de constater que ce pbénomène dépendait de la conlrarlure spasmodique du muscle droit interne de son anl gauche, et que celle contracture disparaissait dès qu'il ne regardait plus avec la môme fixité.

De ces faits on peut rapprocher le suivant : un étudiant de Strasbourg, se préparant à passer ses examens pour le baccabuiréat, s'était livré à un travail forcé et continu. Celte trop grande contention d'esprit el les elTorls qu'il faisait pour vaincre lesonimeil provoquaient, disait-il, un serrement douloureux dans les tempes, le IVont et les yeux, ce qui l'avait forcé de discontinuer ses études* Il ne pouvait se livrera la leclnre sans en être aussitôt empêché par le retour de ces troubles fonctionnels. Duchenne a constaté qu'alors ses sourcils étaient élevés, parla contracture des muscles frontaux, et queses paupières se fermaient, par la contracture d^ muscles orbiculaires; tandis que sa face s injectait el queses veines temporales étaient gonflées. Cet étal, provoqué seulement par la lecture, a duré plusieurn aunées, et ce jeune homme, qui n'a pu guérir, s'est tué de désespoir.

Nous ne connaissons qu'un seul exemple de désordres semblables observés dans les muscles du tronc et il nous est également fourni par Duchenne, à qui j'ai emprunté tous ceux qui précèdent. Ce malade était un brave curé de campagne, grand amateur de musique, qui, n'ayant pas d'autre instrument à sa dispositioo, avait résolu de faire jouir ses paroissiens des charmes du serpent d'église. Il s'était mis à l'élude avec plus d'ardeur que de succès et, soufflant avec acharnement dans son instrument, pendant des journées entières, il ne parvenait à lui faire produire que les sons les plus bizarres et les plus discordants. Cola ne prêtait ni à l'édification ni au recueillement des fidèles et c'est aux distractions nombreuses de son assistance que ce pauvre ecclésiastique s'est aperçu de l'infirmité dont il éfait affeclé. Voici en quoi consistait celle infirmité, qui avait d'abord été prise pour une paralysie de la moitié droite du diaphragme, et dont Duchenne a mieux déterminé la nature, en l'attribuant à la contraction spasmodique des muscles de l'abdomen, du côté droit et surtout du grand oblique : Cette contraclion, qui dans l'origine n'avait pas la même gravité, était devenue douloureuse et avait pris le caractère d'une véritable crampe, elle se produisait h chaque effort d'inspiration et se prolongeait pendant toute la durée du mouvement inspiratoire, avec une telle violence que le tronc en éprouvait un mouvement de torsion de droite à gauche. On sentait alors le muscbî grand ol)lique se durcir, en s'opposant an mouvement d'expansion de la poitrine, ducôtécorrespondant,et,enraisonderamaigrissenient du sujet, on distinguait, même h travers la peau la direction des faisceaux contractures de ce muscle. Ce

conflit t*nti-e les musclos inspirateurs du côté droit, qui sollii.ritail ramplialion de la poitrine, el les muscles expiraleurs du même côté qui déterminait sou resseri'ement convois if, sVipposait au développcraont de l'épigastre et t!e la Imse du thorax du côh^ droit, cotiséquemmeut à l'expaufiiou du poumon correspoudanl, d'où une gêne notaljlo et permanente de larespiratioo, .sans parler des mouvements expiratoires désordonoéH déjà signalés.

Je vous ai montré, Messieurs, que la nialatlie qui doiis occupe u*est pas une crampe; les exemples que je viens d'emprunter au livre de Duchi^nnc de Boulogne, el ceux qui mVïut été communiqués par M. Onimus, prouvent d'une façon irréfutalile que ce n'est pas uiie maladie spéciale aux écrivains. Ainsi les deux termes employés pour la désiguer sont également défeclueux; et il nous faut de toute force lui donner un autre nom. Sans nous meKre Tesprit à la torlure pour forger ce nom; nous préférerons celui qui a été proposé par Duchenne de Boulogne. 11 a Favanlage, considérable h mes yeux, de ne pas créer de néoloi^isme, et de montrer, une Ibis de plus, que noire langue française estasses riche pour nous permetlre d'exprimer clairemcnl d simplement loutes nos idées.

Seulement, Duchenne emploie sîmullanémenl Jeux expressions dont l'une suflil ; il veut que Ton apj>elk celte maladie « spasme et impoience mnscuiaires fonc^ immels; >* pourquoi spasme? puisqu'il n*y a pas loo* jours spasme pas plus qu'il n'y a toujours crampe, ^ certaines formes étant caractérisées par de la névralgie ou de la paralysie; pourquoi musculaire? puisque les

muscles ne sont pas seulsalteinls et que, parfois, ils sont complètement indemnes, comme cela avait lieu chez la pianiste dont vous vous rappelez riiistoire.

Supprimons donc ce substantif et cet adjectif également inopportuns et contentons-nous de Texpression : « impotence fonctionnelle^ » bien préférable à tous égards, puisqu'elle s'applique à tous les cas indistinctement et offre cet avantage, incontestable, de nous faire comprendre en quoi consiste la maladie, sans avoir la prétention de nous expliquer ni sa nature intime, ni la façon dont elle se produit.

Je tiens d'autant plus à cette expression que je ne trouve rien autre chose dans cette sirgulicre maladie qu'un simple trouble fonctionnel, un désordre dans les mouvements, ne correspondant à aucune lésion déterminée, à aucune altération possible soit du tissu musculaire, soit de la substance nerveuse. Il y a, dans tous les cas, non pas faiblesse ou exagération de la contractibilité musculaire; non pas impuissance d'agir; mais seulement impossibilité d'obtenir une action régulière et bien coordonnée, ce qui constitue à proprement parler une véritable « impotence, » bien plutôt qu'une gône causée par une lésion anatomique quelconque.

Voyez en effet tous ces muscles ; ils sont capables, eu général, decqnlractions régulières, assez bien coordonnées ; mais ils deviennent subitement inertes, mal habiles ou indociles, dès qu'ils sont sollicités à se contracter en vue d'un certain mouvement, toujours le môme, de celui qui est nécessité par l'exercice d'une fonction.

Quelle peut donc être la palhogénie d'une aussi singulière affection? Avec Duchenne je ne crois jjas qu'on

474 CRAMPE DES ÉCÎIIVAINS^

puisse la localiser iIuds les muscles. Un muscle malade manifesle son état pathologique toutes les fois qu'il est sollicité à se contracter, et non pas seulement dans un seul tlcsuombreux mouvements qu'il peut déterminer, et ici nous voyons le désordre se produire non pas même a roccasion d'un seul mouvement, mais souvent par le seul fait de Tacte cérébral en' vertu duquel le sujet se dispose à exécuter ce mouvement, ou même y pense seulemeol.

Kst-on davantage autorisé à placer la lésion dans les nerfs? En aucune façon, car s'il en était ainsi, il serait vraiment difricilf3 d'expliquer la grande rareté de Tanesthésie cutanée, le défaut d'atrophie musculaire et rintégrité de la contractilité éfectrique. Il wvml plus difiicile encore de comprendre comment le nerf, perméable à un très-grand nombre d'excitations centrifuges, cesserait de l'être, constamment, à certaines autres de ces excitalions, à celles qui provoquent les contractions en vue d'un mouvement déterminé. Toutes nos connaissances sur la pathologie des nerfs périphériques soûl en contradiction formelle avec une pareille hypothèse.

Les nerfs et les muscles devant ètro également considérés comme intacts, peut-on ne localiser raltéralion anatoinique que dans le centre médullaire lui-même? C'est là ropinion de Duchenne : «Existerait-il, écrit u cet auteur (1), un point des centres nerveux qui, sur- « excité ou épuisé par lexercice souvent répété de cei^ « taines fonctions musculaires, tantôt ferait une dé* <^ charge nerveuse trop considérable et produirait la

(!) Duchenne de Boulogne, De ^Êîectrisation localitéc^ 3« éâr, p. 1028.

" contracture de certains muscles, tantôt leur enver- (i rait Texcitant nerveux irrégulièrement et occasion- '< nerait des tremblements ou des mouvements cloni- « ques, tantôt enfin cesserait de leur distribuer la force a nerveuse, et tout cela seulement pendant raccomplis-

a sèment de ces mêmes fonctions musculaires?

« J avoue que je ne suis pas actuellement en mesure " de résoudre cet important problème, mais je penche i( beaucoup pour cette hypothèse. »>

Je me garderai bien de combattre cette hypothèse n'en ayant aucuue autre plus satisfaisante à lui substituer et je reconnaîtrai, si l'on veut, qu'elle rend assez bien compte de la plupart des phénomènes observés , tels que la complication, possible quoique rare, de l'anesthésia cutanée, }e passage de la contracture de la main droite à la gauche, dès que le malade essaie de se servir de cette main pour écrire, enfin l'apparition du désordre musculaire à l'occasion seulement de certains mouvements, tout à fait spéciaux. Mais je me demande si c'est bien là une véritable localisation analomiquc, dans le sens rigoureux et précis du mot. Je n'y vois, à vrai dire, rien autre chose qu'une interprélalioii des phénomènes pathologiques, basée sur ce que la physiologie nous a appris relativement aux fondions de la moelle ; mais je cherche en vain la nature de Tallération morbide qui correspond h ces symptômes, ef , ce qui est plus grave, le point précis de Taxe médullaire sur lequel devrait se fixer cette alléralion, de nature inconnue.

En présence de la difficulté dans laquelle je me trouve de saisir cette lésion, si mobile, puisqu'elle fait sentir ses effets- tantôt à droite tantôt à gauche, et si persistante à la fois, puisque la maladie qui en est la

4Tr. CRAMPE DES ÉCHIVALVS.

couséiponce, se perpétue intlciiiiimeiil, je dois avouer qu'il s'élève dans mou esprit des doutes sérieux sur la réalité de Texisleuce d'une telle lésion aualomique. Cela élanl, ne vaudrait-il pas mieux recoauaîlre et dé* clarer, purement et simplement, que la maladie codsiste uniqnemorit eu uti trouble funcLiooiiel iudépeo* daut de toute lésion appréciable de la substance nerveuse? Ce serait certainement fort lojîique, mais on recule devant une telle décla ration, que Ton senible considérer comme un aveu de rimpuissance ou de Tinjperfection de nos procédés de recherches scientifique» Cependant, que nous le veuillons ou non, il faul bien reconnaître celte impuissance, non pas seulement des procédés d'investi^-alion mais de la science elle-nii>me, h localiser analomiquenient un certain nombre d'iillections nerveuses ; et, puisque nous ne sommes pas capables de dire quelle est la localisation anatornique de l'hystérie, de répile|jsie, de la chorée, je ne vois pas pourquoi nous ronj^irions «ravouer que nous n'en savons pas davantage à propos de f* Ti ni potence fonctionnelle» ?

Ouanf à moi, il ne me répufjju.^ eii aucune la4;on de voir dans cette maladie — aussi bien chez les écrivains quechez les individus selivrant à uneautre piofessioo — lien de plus qu'un simple trouble fonctionnel, sans lésion d'ru'f^aucs ou de tissus. Cette façon de i*envîsager m'explique 1 inlinie variété des symptùmes observés, bien mieux que ue pourraient le faire tous les essais de localisation qui ont été teutésjusqu'à présent.

L'élude attentive des conditions dans lesquelles se produit la maladie peut aussi nous éclairer sur sa nature et nous aider à comprendre commeul elle

échappe falalement h toute localisation analomique. On en a accusé la fatigue provenant de Texcès de travail. Mais ce n'est pas là, croyez-le bien, Messieurs, la seule, ni même la plus importante des causes qui président à son développement. Si la fatigue seule était la cause essentielle de la production de l'impotence fonctionnelle, nous verrions cette maladie affecter les écrivains, par exemple, en raison directe du noml)re de lignes ou de pages qu'ils ont à tracer et nous l'observerions surtout chez les expéditionnaires, chez les petits employés. Or, c'est précisément le contraire qui a lieu : ainsi, dans l'administration dont lé service médical est placé sous ma direction, j'ai h soigner un très-grand nombre d'employés occupés aux écritures, mais, cependant, les cas d'impotence fonctionnelle des écrivains y sont extrêmement rares, et chose remarquable, ces cas se rencontrent chez les fonctionnaires d'un ordre élevé, bien plutôt que chez les employés inférieurs, chez les simples expéditionnaires. Seraitce parce que ces derniers, en prenant plus h leur aise, ne poussent jamais leur travail jusqu'à la fatigue, à laquelle leurs chefs, plus zélés, ne savent pas toujours résister? Peut-être! mais ce n'est pas là la seule cause. Il y a une autre influence que l'on ne peut se dispenser de faire intervenir, c'est celle qui résulte de la préoccupation intellectuelle, du travail cérébral qui se fait en même temps que le travail mécanique de l'écriture. Ce dernier seul est presque insignifiant, sauf peut-être lorsqu'il est poussé à l'excès et qu'il s'adresse à un très-jeune enfant, comme cela a eu lieu pour notre malade du n* 41; mais rappelez-vous tous les autres faits dont j'ai eu à vous entretenir et vous n'en trou-

verez peut-être pas un seul daas lequel la fatigue physique ait été poussée à un excès tel qu'elle suflise pour expliquer laproducliou de la maladie. Vous trouverez, par contre, dans la plupart de ces observations, à rôle, d'une fati|,^ue physique modérée, lactiou continue des fouctious cérébrales, s'exergantdans une autre direction, pendant que s'accomplit, mécaniquement pour ainsi dire, Tacte qui exige la contraction bien coordonnée d'un certain nomln'c de muscles.

Voyez ces hommes qui donnent un grand nombre de signatures; ou elles constituent uue simple formalité et il sulTit de les apposer dans une case déterminée, sur une feuille préparée à Tavance ; alors ils accomplissent machinalement ce travail, tout en songeant k d^autrcs affaires dont il leur faudra donner la solution dans un instant ; ou il s*agit de pièces impor^ tantes, pouvant engager leur responsabilité, et alors Hê en prennent rapidement connaissance, tout en signant. Les yeux et la pensée sont occupés à tout autre chose qu'à diriger les mouvements de la main qui trace la signature. 11 en résulte que les muscles, dont les contractions sont nécessaires pour rexécution de ces muuvi*^ ments, sont mal dirigés, et, ou qu'ils se fatiguent plus vite, ou qu*ils se livrent à des coutraclions désordounées, dont la reproduction, plus ou moins i"éitérée, amcnei'a Fimpotence fonctionnelle.

Lenième effet se produira lorsqu'une préoccupation intellectuelle agissant vivement sur le centre nerveux, au moment où s'accomplit Tacte professionnel, vien* dra détourner, à son profit, une partie des excitations destinées aux muscles obligés de coordonner lenr^ contractions pour raccomplissemenl de cet acte. C*e^i

pourquoi les violonistes ont plus souvent à souffrir des désordres causés par l'impotence fonctionnelle, quand ils exécutent leurs soli, que quand ils font leur partie avec d'autres instruments.

Un effet analogue s'est produit chez l'employé que vous avez vu ce matin. Il n'occupe pas un poste important, dans lequel il ait à supporter une grande responsabilité ; mais il tient à sa place et, s'il en a besoin aujourd'hui, il en avait plus grand besoin encore au moment où il la sollicitait. On lui dit que son écriture peut être un obstacle à son admission et dès lors il n'a qu'un désir, modifier celte écriture, de façon h la rendre acceptable. Il n'est plus jeune, et cependant il prend des leçons; mais chaque fois qu'il se met au travail la crainte de ne pas réussir le préoccupe ; il se fatigue plus vite ; et, plus tard, lorsqu'il voit que cette fatigue rend son écriture plus incorrecte, la préoccupalion redoublant.détermine une aggravation plus rapide de son mal.

D'autres fois on peut accuser un apprentissage maladroit, qui entraine des contractions musculaires plus ou moins bizarres, à la production desquelles une certaine préoccupation d'esprit n'est probablement pas étrangère. C'est ce qui devait arriver chez ce brave curé de campagne, dont Duchenne nous a rapporté Thisloire, et qui s'était livré avec une ardeur trop fatigante à l'étude de l'ophicléide.

Le froid a agi dans certains cas comme cause déterminante. Le rhumatisme, qui se produit sous Tinfluence du froid, peut être aussi une cause prédisposante ; il paraît avoir agi chez l'employé que vous avez vu ce matin ; et, parmi les personnes auxquelles j'ai eu à

donner des soins. j*en ai trouvé trois ayant la goalle au appartenanl à des familles de goutteux.

Puisque je me trouve conduit à vous parler des aSecr lioos diathésîqucs, je dois dire aussi que trois de mei malades ont été atteints d'eczéma ; mais sur ces Iroi; eczémateux, deux sont en même temps goutteux.

A propos de Tactioii quVxercent les états constitutionnels généraux sur Fatïparition de rimpolencd Ibnctionnclle, je ne puis omettre de dire un mol de Tin Iluence de Thérédité. Elle ne figure pas sur la liste ha^ bi tu elle des causes de cette maladie; cependant je connais une famille dans laquelle la mtre et deux enfants sont affeclés derimpotence fonctionnelle de l'écriture. Le fils, (pii est notaire, peut attribuer sa maladie aux excès d'écriture qu'il a faits à tous les âges de sa \ie : comme collégien, grâce aux pensums dont il a pu être gratifié par ses maîtres; comme étudiant en droit, en prenant des notes aux cours de ses professeurs, qu'it rédigeait ensuite ; comme clerc de notaire, en expédiant des rôles ; — mais sa mère et sa sœur, qui sont affectées de la môme impotence que lui, n*ont pas été exposées à l'action des mêmes causes de fatigue, comme excès d'écriture, et, cependant, elles ont la môme inaptitude à écrire, si bien que sa mère s'est mise à se servir de la main gauche; ce qu'il a a jamais osé entreprendre. Peut-être y a-l-il ici une in- Iluence diaihésique, car le notaire est affecté d'un eczéma qui, après avoir longtemps résisté aux traitements les mieux dirigés, n'a cédé que depuis quelques mois, tandis que l'impotence de la main droite à se sernr de la plume à écrire dure toujours.

L'impotence fooetiounelle n'est pas noe maladie

IMPOTENCE FOiVCTIONNELLE. tHi

jrave, en ce sens qu'elle ne peut, à moins de ciicon- [tances tout à fait exceptionnelles, abréger Texistence, 'mais c'est une infirmité qui peut singulièrement l'assombrir. Elle est d'autant plus pénible qu'elle affecte les inouvements indispensables pour la profession, dont elle entrave ainsi Fexercice, et souvent de telle sorte qu'il n'est plus possible de s'y livrer. A ce point de vue, le pronostic est d'une gravité désespérante, car cetie maladie est d'une incurabilité à peu près absolue. Il y a eu cependant quelques cas de guérison que je dois vous faire connaître, en passant en revue les divers Y traitements qui ont été successivement recommandés. Toutes les fois qu'il s'est agi d'une véritable crampe, avec contracture douloureuse, on a songé à la combattre par les calmants, narcotiques et antispasmodiques, administrés tant à l'intérieur qu*eD applications topiques; lais l'insuccès a été le même dans tous les cas et j'ai ^pii constater rinefticacité de cette médication, dont j'ai fait usage avec une grande persistance, chex l'employé que je vous ai montré aujourd'hui.

Partant du même principe, et, pour se rendre maître de la contracture douloureuse des muscles, Stromcyer(l) a eu ridée de pratiquer, par la ténotomie, la section du long iléchisseur du pouce. Cette opération, qui lui a réussi dans un cas, a été répétée, sans le moindre succès, |)ar Langenbeck puis par Diffeubach et on y a complètement renoncé depuis.

Cazenave de Bordeaux (2) a, dans un cas, réussi à

(1) Stromeyer, t^eôer den Schreibekrampf (Bayetisch Mtëk-Cor- I respondenz-BiaU). 1840.

(2) Cazenavc de Bordeaux, de quelques infirmités de la main droite qui s'opposent à ce que les malades puieseDt écrire. iMîu

Gallaii>» Clin« méd, 3t

CHAMPE DES ÉCRIVAINS.

faire disparaître lu contracture qui se produisait peu dautTacte d'écrire en comprimant les muscles de Tavanl-bras, au moyen d'un bandage roulé assez fortement serré; mais, comme les précédents, ce cas de guérison est resté isolé.

L'électriciléméthodiquement employée ne paraît pas avoir eu plus de succès, puisque» d'après Dnchenne de Boulogne, elle n'aurait donné que deux guérisons, sur environ 50 cas dans lesquels on y aurait eu recours. Ces deux guérisons paraissent avoir été obtenues dans des circonstances assez analogues à celles qui existent chez notre malade du n^ il de la salle Saiiit-Athanaîiie, c l'st-à-dire dans deux cas où rimpotence fonctionnelle se serait traduite par de la paralysie, plutôt que par de la contracture ou du spasme. Il*y a certainement Ifi de quoi nous encourager, et, malgré Timperfection des appareils électriques qu'une administration trop parcimonieuse ne nous fournit qu'à regret, je me propose d'essayer avec persévérance Femploi de l'électricité à courants continus, qui n'a pas encore été sérieusement expérimentée dans ces cas et qui me paraît destinée à donner des résultats meilleurs que la faradisation. C'est cependant cette dernière qui a donné les deux guérisoos obtenues par Dnchenne et par Seccamani (1). Elle a complètement échoué quoique j'en aie continué Tusage pendant plusieurs mois chez remployé que vous veoei d'examiner.

Ce qui m'a le mieux réussi chez ce dernier malade c'est le traitement général, consistant dans Tadmi^

(1) Seccamani, Crampe des é€rivain$ guérie par Pékctncite (G«s.

nislralioQ i\e rarsenic. Ce traitement s'adressait plus à l'eczéma, dont je Tavais trouvé affecté, qu*à son impotence fonctionnelle ; mais celte rlernière s'est sensiblement amendée à mesure que l'eczéma disparaissait, à ce point que son écriture, absolument illisible il y a quelques mois, est devenue aujourd'bui plus acceptable- Aussi, quoique je n'aie pas la prétention de ravoir guéri, puisque je vous ai déjà dit que mes soins sont demeurés trop infructueux en ce qui le concerne, il est juste de reconnaître que son état s'est singulièrement et fort avantageusement amendé depuis qu'il a été soumis à Tusage des préparations arsenicales. Le même traitement n'a pas produit une amélioralion aussi sensible chez le notaire dont je vous parlais il y a un instant; mais il faut songer que chez lui, h côté d'une influence dialhésique, nous avons celle de Thérédilé qui rend la maladie d^autatit plus i>piniAtre et rebelle. Notre malade do n** 4! de la salle Saînt- Alhanase a eu aussi un peu d'eczéma des oreilles, et je lui ai donné de l'arséniate de fer. Esf-ce sous Tinfluence de ce médicament ou sous celle de rélectricîté qu'il a éprouvé un peu d'amendement dans son état? je ne saurais le dire, mais la vérité est que, depuis un certain temps, il est survenu chez lui une légère amélioralion et que, comme notre employé, il écrit mieux qu'il y a deux ou trois mois.

11 est vrai aussi que, comme Ta fait notre employé, il subit rinlluence heureuse d'un repos entier et trèssuffisamment prolongé. C'est là, en effet, une des meilleures conditions du traitement et je ne saurais rien conseiller de plus avantageux pour la guérison de l'impotence fonctionnelle que le repos des muscles

intéressés. Vous avez vu, par plusieurs des exemples précédemment cilés, qu avec ce repos il peut être utile d'associer l'action des muscles antagonistes, qui a si bien réussi, à divei^ses reprises, entre les mains de Duchenne de Boulogne (I).

On peut favoriser ce repos, lorsqu'il s'agit de récriture, en se deshabituant d'écrire de la maÎD droite, pour se servir eiclusivement de la main gauche. Ce subterfuge réussit quelquefois. La mère de ce notaire dont je vous ai déjà parlé n'écrit que de la main gauche, et nous avons en province un chirurgien fort distingué, ancien interne des hôpitauï de Paris, qui, affecté d'impotence fonctionnelle de la main droite, ayant résisté à tous les traitements, y compris T électricité, s'est exercé, d'après le conseil de Duchenne, à écrire et à faire ses opérations de la main gauche. Cela lui a parfaitement réussi, et voici deux spécimens de son écriture (fig. 15 et 16) qui montrent à quel degré d'habileté il a pu arriver en se servant de lâ main gauche (2) ; mais vous devez être avertis qu'il n'en sera pas toujours de même et que, le plus souvent, au contraire, la main gauche sera prise h son tour du même désordre fonctionnel que la main droite, AH qu'elle aura commencé à acquérir assez d'habileté pour permettre d*espérer qu'elle pourrait la remplacer.

Le repos des muscles intéressés constituant le meilleur mode de traitement > on a dû songer aux moyens propres à obtenir ce repos, tout en permettant Texercice de la fonction et plus particulièrement de récriture, puisque c'est chez les écrivains que Fimpotenee

(i) Voir p. 468.

(2) Voir le rttc-flimile de ces deux tpécimeot, p. 485 et 4B6.

fonctionnelle se retrouve le plus habituellement. Dans ce but on a inventé divers apparejls qui peimettent

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ce '5 -è

de conduire la plume sans que les doigts aient à se mouvoir à cet effet. Le premier de ces appareils ima-

giné par Cazenave de* Bordeaux est essentiellement constitué par deux anneaux de caoutchouc servant à

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immobiliser le pouce, le médius et Findex, étendus dans la position adoptée pour récriture (fig. 17). Chacun de

iS8

GUâMPE des ECRIVAINS.

lieux leor était iofitiiment plus l'acile que celui d'un] porle-plume ordinaire, — C'est afin de les facililerj que Ferdinand Martin a eu Tidée de remplacer U porte^pluiue par uue sorte de cône arrondi d'un] voltitne approprié à la convenance de chaque sujet. Afin de déterminer à Tavance la place que les doigts I doivent occuper, on entoure la tige d*une couche de j cire à modeler sur laquelle le malade marque Tempreinte de ses doigts, eu ayant soin de leur dounerl laltitude dans laquelle ils sont le moins exposés auxl mouvements involontaires de Timpotence fonction-' nelle; à la place de ces empreintes on creuse ensuite des cavités, dont la profondeur varie suivant les besoins auxquels il convient de pourvoir. — On peut aussi, comme surcroît de précaution, adapter à chacune de ces cavités un anneau qui permette aux doigts élendu$| sur ce porte-plume de conserver la position qui learaj été donnée (Vig. 19).

A.AIJBRr

Fifi. 18* — Appareil de Ferd. Marlin, modifié pir Aabrf.

Velpeau avait imaginé un appareil tout aussi $im* pie, qui permet d'écrire en saisissant le porte-plume à pleine main et en faisant exécuter, non plus par les doigts ni même par la main ou le poignet, maïs bien

IMPOTK^XE FONCTIONNELLE. 489

par ravanf-bras, les mouvemenls nécessités par récriture (fig. 20). Un de mes malades s'était cooteclionné

FjCt 30* — Appareil h manche ovoidB de VeLpeau, pour ta cratnpe dea

écrivains.

Ini-même un porte-plume assez semblable à celui de Velpeau et voici en quels fermes il nous le décrit en nous indiquant la mauîère très-simple de le préparer. « Pour faire un porte-plume dont Textréraité supé- (( rieure s^appuie dans le creux de la main, sa grosseur « permettant aux doigts de s'allonger sur toute son

Ftc. 2t. —Appareil de Velpeau, uiodiiié parCharrière et pourvu d'un collet

articulé*

« étendue, on privnd un porle-plume ordinaire, on le « coupe à la longueur déterminée, on le couvre de

4ft0 CRAMPE DES ÉCRIVAINS.

<« bainleleltes de linge, sur lesquelles on appliquera de u la ouate en donoaul la forme neeessaire^ puis on <i Tenveloppe d'un laffetas posé en spirale et cousu à « chaque pli. »

On a modifié assez heureusemeot Tappareil de Velpeau, d^abord en établissant au niveau delajoncCion du

%nTHIKL

Fie. 2î. — Appareil de Mailiîeu, & mancîie spliérîqtie et à crochets» pour la crampe det écrivains.

manche avec la plume une articnlalion qui permet de donnera ce(te dernière l'inclinaison voulue pour écrire

AiAUS^r

Fin. 23, — Appareil de Velp eau avec crocheu,

(fig, 2 1), puis en le garnissant d'anneaux ou de crochets destinés à maintenir les doigts ((îg. 22 et 23).

IMPOTENCE FONCTIONNELLE- i9t

Afin de mieux assurer encore la fixité et la solidité de la main, pendant les mouvements nécessités par Tacte de l'écriture, on a songé à rimmobiliser sur une sorte de chariot roulant dont Tidée première appartient encore à Gazenave. Celui qu'il a proposé est formé d'une planchette d'acajini, montée sur quatre galets et supportant deux montants concaves et matelassés, propres à s'appliquer contre chaque bord de la main (fig. 24). Les montants glissent dans une mortaise

Fir,. 2*. — Palette roulante ou chariot de Cazcnftvo^ potiï' le tremblement oscillatoire dfî ta main.

pratiquée h travers la planchette, de manière àélre rapprochés ou écartés à volonté ; la base se fixe au point convenable à Taide d'une vis de pression. Entre les deux montants, se trouve un support qui fournit un poiut d'appui à la paume de la main,

La main, tenant de la manière ordinaire un porteplume plus ou moins volumineux, est posée sur la planchette, où elle est assujettie par le rapprochement

CRAMPE DES ÊCRrVAlNS.

des montanls, mobiles de chaque côté daus leur coulisse.

Ducheune de Boulogne a modifié cet appareil en ne mettant qu'un galet au lieu de qoatre et en le plaçant, dans certains cas, sur un support plus élevé. Mais on comprend que l'usage en sera bien plus commode si, comme l'a fait Aubry, on a soin de prendre au préa- | lable Tempreinte de la main du sujet auquel il est destiné et de reproduire cette empreinte sur la partie supérieure du galet, de façon à ce que la main s'y adapte exactement (flg. 25),

Fie, 25. — Mairx îi n)u!elt<3 de Ducheniie^ modifiée pur Aubry.

Ces divers appareils répondent à toutes les indica* tîons exigées par chacune des variétés de l'impotence fonctionnelle des écrivains, et lorsqu'on les examine, ou même lorsqu'on les essaie, comme vous venez de le faire, sans être affligé de l'infirmité qui obligea y avoir recours, on se prend facilement à les admirer. Mais cette admiration est loin d'être partagée par ceux qui se trouvent dans la douloureuse obligation d'y avoir recours, — 11 les prennent avec un certain enthou-

IMPOTENCE FNiNCTIONNELLE. Wi

siasme ; mais, après un très-court usage, ils ne tardent pas à les abandonner, préférant suppléer à leurs mouvements défectueux par des combinaisons plus ou moins compliquées, dans lesquelles ils mettent en jeu des muscles très-différents de ceux qui devraient être physiologiquemept appelés à produire ces mouvements.

DisGllc de vaccin à Paris. — Comment on a songé à cbefcfiërl un préservalir de la variole. — ï/inoculation variolique. ^~ Découverte du cow-pox. — Éruption vaccmale régulière* — j Éruption anomale. — La syphilis prélendoe vaccinale, — L« maladies attribuées à la vaccine, — La vaccina animale. — Ré-j coite et conservation du vaccin.

Messieurs,

En présence de l*épi demie de variole qui règne acluellement dans Paris {!), j'avais résolu de vous faire une série de leçons sur cette maladie, lorsqu'on a enlevé de nos services les varioleux, pour les mettre dans des salles séparées. Je ne me plains certainement pas de cette mesure, quoiqu'elle restreigne le cadre de nos études, et je suis sûr que les malades qui nous restent s*en plaindront encore moins que moi. Cependant, je me demande si les individus atteints de variole n*auronl pas à souffrir de l'encombrement auquel oo les expose

(i) Cette Leçon a été faite le 15 mars 1870, c'est-à-dire pendaat le cours d'une épidémie grave^ qui de Paris s'est étendue sor toute la France où eUe a régné jusqu'aux derniei^ mois it i87L

eu les réunissant, en grandnombre, dans le même local, et s'ils ne payeront pas, par une mortalité plus grande, la sécurité que leur éloignement de nos services assure aux autres malades. C'est une question qui doit être étudiée, et dont il ne m'appartient pas, quant à présent, de préjuger la solution, mais que je crois utile de signaler k la sollicitude éclairée de l'Administration supérieure.

Du moment où je n'avais plus de varioleux à vous montrer, j'ai pensé qu'il pourrait vous être utile d'étudier cliniquement le préservatif de la variole, c'est-à-dire la vaccine; mais, malheureusement encore, nous tombons à un moment où les vaccinations sont interrompues et où les institutions publiques, qui devraient nous fournir du vaccin, en sont momentanément dépourvues. Nous n'avons donc pas actuellement sous les yeux de pustules vaccinales en voie d'évolution; mais si \ous n'en voyez pas aujourd'hui, vous vous rappelez en avoir vu hier, il vous sera permis d'en observer encore demain, et je puis, du reste, fixer vos souvenirs en plaçant sous vos yeux une série de dessins, qui représentent l'aspect d'un bouton de vaccin, reproduit jour par jour , depuis l'instant de l'inoculation jusqu'à la cicatrisation complète.

FiG. 26. ^ Évolution de U pustule yaccinale.

La variole, dont la notion paraît avoir été ignorée des médecins de ranliquité, s'est montrée si meurtrière et si redoutable dans ses conséquences, même lorsqu'elle se terminait par la goérisou, que dès son apparition elle a exercé lesprit de recherches de ceux qui ont été appelés à la soigner. Un des faits les plus importants de son histoire, et qui a dû être un des premiers remarqués, est l'immunité qu'une première attaque crée pour l'avenir, en faveur des individus qui en ont été une fois atteints.

On n'a pas tardé à utiliser cette espèce de sauvegarde, et, il faut bien ledire, c'est dans l'intérêt d'une spéculation odieusement honteuse que, pour la première fois, on a songé à donner volontairement la variole, avec l*intentionarrêtéedemettreàrabri d* une attaque ultérieure de cette maladie. Celte pratique, — qui, dit-on, vient peut-être de plus loin, et aurait pris son origine dans le centre de l'Asie, — paraît avoir été, sinon inaugurée, au moins employée, par les marchands d'esclaves de la Circassieet de la Géorgie, sur les jeunes filles qu'ils destinaient à remhellissement des harems, ils se mettaient ainsi à rabri contre les chances de perte qu'aurait pu faire subir à leur ignoble commerce, une maladie survenant au moment où leur marchandise aurait atteint le maximum de sa valeur. Pour eux donc, il ne s'agissait que d'une chose, c'était de faire, dès l'âge le plus tendre, le triage entre les enfants que la maladie aurait complètement défigurées et celles qui, apr^s n'en avoir subi qu*une légère atteinte, auraient conservé tout Téclaf de leur beauté.

Ils ne s'inquiétaient pas de savoir si, en donnant ainsi la maladie d'une façon prématurée» ils ne faisaient

pas courir de plus grands dangers qu'en Tattendant \enir, et, très-probablement, ils avaient la conviction qu'en procédant ainsi ils devaient payer à la mort un tribut plus large que celui qu'elle aurait prélevé d'ellemême. Contre toute attente il n'en fut pas ainsi, et on ne tarda pas à remarquer, non-seulement que la variole était moins meurtrière quand elle avait été communiquée, mais même qu'elle était moins intense; que l'éruption, plus discrète, laissait des traces moins apparentes et moins profondes. Cela était plus que suffisant pour faire généraliser la pratique de l'inoculation, qui se répandit rapidement dans tout l'Orient et fut apportée, de Constantinople en Angleterre, par lady Worseley Montagne, qui, après avoir fait inoculer son fils, avec succès, à Constantinople, en 1717, fît renouveler l'opération sur sa fîlle en 1 72! .

Cet exemple fut suivi, et, pendant tout le dix-huitième siècle, la pratique des inoculations, répandue en Europe, rendit évidente cette vérité que j'avais l'honneur de vous signaler il y a un instant, et dont je tirerai parti par la suite, que la maladie parait s'atténuer par des inoculations successives. En tout cas, elle est loin de présenter, quand elle survient, pour ainsi dire de force, à la suite d'une inoculation, une virulence égale h celle qu'elle offrirait si elle naissait d'elle-même, spontanément, ou tout au moins dans des circonstances montrant chez le sujet qui la contracterait une prédisposition marquée à la recevoir. Cette particularité, notée par tous les inoculateurs, a reçu sa confirmation d'expériences renouvelées, il y a une vingtaine d'années, à l'hôpital Necker, par M. Lasègue, dans le service de Trousseau.

Gallard, Clin. méd. 32

La praUqoe des inDCulali(3iis fui encouragée comme Test aujourd'hui celle de la vaccine, et le dix-huitièmej sîècleeul, en Auglelerre au nioins, ses iuoculateurs officiels, cooHDc nous avons aujourd'Imi, en France, les] conseï valeurs du vaccin. Jeuiier (Edward) fui Vun dêl ces înocnlateurs ; il exe n; ail à Berkeley, dans le comté deGlocesler, lorsqu'^^n 177o il remarqua qu'un cer^j tain nombre de sujets étaienl complètement réfractaires j aux inoculations variolîques, auxquelles il lenlail de les soumettre. Kludiant les eondilions particulières dans | lesquelles se trouvaient ces individus, il reconnut qu'ils avaient été en contact avec les vaches atleinles d'une maladie spéciale, fort analogue à la variole, et que, dans ce conlact, ils avaient même contracté des boutons tout à fait semblables à ceux qui existaient sur les aniniikux malades. L'idée lui viut alors de reprendre le virus contenu dansées boutons, de le reporter sur d^ individus sains, en le leur inoculant comme il a^ail riiabitude de le faire pour le pus varioleux, et il constata, d'une part, que la maladie se reproduisait par celtt* inoculalion ; d'aulre part, que les individus qui avaient été inoculés avec ce nouveau virus étaient désoriiiâis réfractaires à la variole. Ainsi fut découverte la vaccine. Elle offrait, pour Jeimer, cet avantage immeiïse sur rinoculalion variolique, de donner une éruption toujours limitée aux seuls points inoculés, et ne se généralisant Jamais conime le ftut la variole ; par conséquent, elle consliluail une maladie intiuiment moins grave, tout en préservant à un égal degré.

Je ne vous dirai |ias la série de reeherclies et de tAlonnemenls par lesquels Jenner dut passer avant de faire accepter dcllnitivement sa méthode; il vous suffiia

de savoir que ses recherches furent continuées pendant vingt-trois ans, avec la plus infatigable persévérance, et qu'ayant découvert la vaccine en 1775, il ne publia Je résultat de ses travaux qu'en 1798. 11 est vrai que son livre fut promptement connu, car, deux ans après, il était traduit en français et faisait pénétrer la vaccine à Paris, où Ton vaccinait 30 enfants, le 3 juin 1800. Trois ans plus tard, Charles IV, roi d'Espagne, faisait partir une expédition, sous la direction de son chirurgien, don Balmis, pour aller porter les bienfaits de la vaccine dans les possessions espagnoles d'outre-mer, qui, à cette époque, étaient encore très-étendues.

On a cherché à atténuer le piérite de Jeûner en lui contestant l'idée première de sa découverte ; et il parait, en effet, établi qu'assez longtemps avant lui, en 1768, deux autres inoculateurs, Fewster et Sutton, auraient reconnu l'immunité résultant de la transmission du cow-pox de la vache à l'homme ; mais, ne poussant pas plus loin leurs investigations, ils n'avaient pas tiré de ce fait les déductions pratiques que sut en tirer un simple fermier. Benjamin Jesty, de Downshay, dans l'Ile de Purbeck, qui, en 1774, eut le courage de s'inoculer lui-même, ainsi que sa femme et ses enfants, avec du cow-pox pris directement sur la vache, dans le but parfaitement arrêté d'éviter la variole, ainsi que cela résulte de documents dont Trousseau a donné la traduction dans ses vemarquahles Leçofis cliniques (1).

Ce n'est pas seulement en Angleterre que l'on a cru trouver des précurseurs de l'idée de Jenner ; la France aussi a revendiqué sa part dans la découverte de la

(1) Trousseau, Clinique mèdic, de VHàtel-Dieu^ t. I, p. 59 et 96.

300 DE r.A \ACCINE.

vaccine, et on a piélendu qu'un ministre protestant de Montpellier, nommé Rabaut-Pommier, aurait eu connaissance de Taction préservatrice de la picote de la vache, inoculée à l'homme, et que, en 1781 , il en aurait instruit le docteur Pew, ami de Jenner; mais il suffit de rapprocher cette date de i781 de celle de 1775, à laquelle remontent les premières expériences de Jenner^ pourêlre convaincu qu'il n*a rien emprunté à noire compatriote.

F^nfin, remontant plus loin, M. de Hnniboldt dit avoir rencontré en Amérique, dans les Cordillères, un nègre qui lui aurait affirmé devoir être désormais à l'abri de la variole, parce qu'il aurait été inoculé dans son enfance avec du cow-pox pris sur la vache, et ont cité même des passajijesd'un ouvrage sanscrit décrivaût les procédés d'inoculation du cow-pox à Thomme, mis en usage dans l'Inde depuis un temps immémorial.

Ces revendications toutes rétrospectives n'atténuent en rien le mérite de Jenner; carcVst bien à lui, et à lui seul, que nous devons la connaissance et la généralisation de la vaccine^ telle qu'elle est pratiquée eo Europe depuis la publication de ses travaux.

Je ne vous décrirai pas les moyens employés pour conserver le vaccin et le transporter à distance. Qti'là me suflise de vous rappeler que le tube capillaim, qui est certainement le meilleur de tons les procédés de conservation employés, a été indiqué par Brelonneau. Je ne vous parlerai pas non plus du manuel opéraloiit de la vaccination. C'est dans nos salles, et en vous 11 faisant pratiquer sous mes yeux, que je rappellerai U manière de procéder h ceux de vous qui pourrait^iil ravoir oubliée*

DE LA VACCINE. 50i

G'estlàaussiquenousauroDsoccasiondesuivre la marche et révolution des pustules de vaccin. Retenez seulement que, dès le premier jour, la piqûrene présente rien de particulier pouvant permettre de la distinguer d'une simple piqûre ordinaire ; la légère inflammation trauma tique produite dès ce premier jour disparaît complètement le lendemain et le surlendemain ; c'est seulement à partir du deuxième au quatrième jour que l'on voit survenir un peu de rougeur, avec une légère saillie formant une dureté plus appréciable encore au toucher qu*à la vue ; la démangeaison ne survient guère avant le cinquième jour, époque à laquelle le bouton présente une légère dépression à son sommet ; cette dépression devenant plus marquée le sixième jour, s'élargissant, et le bouton s'entourant d'une auréole rouge de un à 2 millimètres, on peut alors parfaitement reconnaître la nature d'une pustule vaccinale, ce qui ne serait pas possible pendant les jours précédents, si on n'avait pas assisté à son début et suivi sa marche avec soin. Le septième jour, la pustule est plus large, elle forme un bourrelet circulaire aplati^ présentant une teinte argentée ou nacrée : c'est alors qu'elle est en pleine maturité, et, quoiqu'elle soit plus large, plus gonflée, d'aspect en quelque sorte plus satisfaisant le huitième jour, j'estime que, à dater de ce moment, elle est déjà dans sa période de décadence, car sa teinte n'est plus aussi transparente; elle prend déjà un aspect opalescent qui deviendra presque jaunâtre le neuvième jour. C'est vers ce neuvième jour que survient la fièvre vaccinale; qu'il s'établit une véritable suppuration dans la pustule ; que le tissu cellulaire périphérique s'enflamme, et qu'on voit une rougeur phlegmoneuse s'étendre jusqu'à 3 ou 4 centi-

mètres aiilour de la pnshile. Il y a alors induration tissu celki Iciirc sous-dermique, et parfois l'intlammation s'élend Jusqu'aux ganglions voisins. Cette inflamniation tombe vers le ouzième jour; la coloration de la pustule est alors tout à fait jaune ; dès le douzième jour, la de»* siccation eommeuce, par une tache brune se formanl au centre et s'éteodant peu à peu les jours suivants, de façon à former une croûte qui noircit du <iuatorzième au vingt-cinquièniejour, et se détaclie du ving'l* quatrième au vm^'t-cinquième jour, pour laisser la cicatrice gaufrée, déprimée, que vous connaissez tous.

L'évolution de cette pustule que je viens, non pas de vous décrire, mais de vous rappeler brièvemenf, est constituée •[lar trois périodes principales, savoir: une première A'hicubaihn, pendant laquelle la pelîti» plaie ne présente aucun caractère spécial qui puisse permettre de la distinguer d'une simple [viqûre ordinaire; une deuxième dVn////?"o/i, pendant laquelle se développe la pustule; nne troisième de dessiccation^ pendant laquelle cette pustule disparaît.

Une particularité importante de la structure et de la conslilution de celte pustule, c'est son cloisonnemeol en deux ranimées conceniriques d'alvéoles, séparées par des travées et qui contiennent le virus. Ce cloisonnement disparaît à partir du neuvième jour, c'est-à-dire à dater du moment ofi la supptiration envahit la pustule, où le virus n'est plus limpide et transparent, mais contient déjà des globules de pus.

Les pustules de vaccin ne se montrent jamais que dans les points inoculés; cependant, ou a admisia possibilité, dans des cas très-rares, de la généralisaiion de Féruption vaccinale. M, Cazenave se refuse

DE LA VACCIiNE. 503

complètement à admettre cette généralisation , acceptée par M. Blache, et dont Gillette, Richard, Aubry et Trousseau, auraient observé des exemples. On a objecté, non sans raison, que Ton a très-bien pu prendre des éruptions de varioloïde, survenues pendant le cours de la vaccine, pour des éruptions généralisées de vaccine. Je le crois volontiers, et j'ajouterai que les pustules de vaccin peuvent se produire en plusieurs points par inoculations successives, sans qu'il y ait, h proprement parler, généralisation deTéruption. 11 suffit que Tenfant arrache ses boutons de vaccin avec ses ongles, s'écorche ensuite, en se grattant, sur d'autres parties du corps, ou porte ses doigts imprégnés de virus sur des excoriations ou des plaies quelconques déjà existantes. C'est ce qui parait s'être produit dans le fait rapporté par Trousseau. Je connais une jeune dame chez laquelle les choses ont dû se passer de la même façon : elle présente sur le visage des cicatrices que, pendant longtemps, j'ai cru avoir été produites par la variole, mais qui, m'a- 1- elle dit, seraient dues à l'extension d'une éruption vaccinale. Seulement , lorsqu'elle fut vaccinée, elle avait déjà une éruption au visage, et j'ai tout lieu de croire que, si le vaccin est venu compliquer cette gourme^ c'est parce que, comme le malade de Trousseau, elle aura louché aux boutons du visage après avoir déjà gratté son vaccin.

Non-seulement l'éruption vaccinale ne s'étend pas, mais fort souvent elle fait défaut sur quelques-uns des points inoculés; c'est pourquoi il est de règle, dans la pratique, de ne pas se borner à une seule piqûre, comme le conseillait Jenner, mais d'en faire un plus grand nombre, pour le cas oîi quelques-unes viendraient

50 't DE LA VACCINE-

à manquer. Sachez pourlant qu'il suffit d*une seule pustule légilime pour que la vaccination ait un plein succès et que la préservation soit véritablement efficace.

11 arrive parfois que Ton n*a même pas cette seule et unique pustule; cela peut dépendre de différentes causes, au premier rang desquelles il faut ranger l'aptitude ou i'id'osyncrasie du sujet. On a dit que la fièvre vaccinale peut exister en l'absence de Téruption, de même que la rougeole ou la scarlatine existeraient sans rexaulbème; mais ce sont là, je dois l'avouer, des faits tellement extraordinaires et tellement rares, s'ils existent réellement, qu1l est prudent de douter de leur existence alors même qu'on croirait les avoir observés. C'est pourquoi, même chez un individu qui aurait en un mouvement fébrile après Finoculation, je n*hésite* rais pas à reconnaître la nécessité d*uue nouvelle vaccination, si aucune pustule ne s'était produite, C*e$(, en effet, h une nouvelle vaccination qu'it faut recourir toutes les fois que la ptemiETe a échoué, et on anifc ainsi à produire une éruption chez des individus qui, au premier abord, auraient pu paraître complétetneol réfractaires à la vaccine.

Il existe cependant des cas dans lesquels la vaccioe n'a jamais pu être inoculée, et j'ai connu un homme qui est moit à près de 80 ans sans qu'aucune des nombreuses tentatives de vaccination faites sur lui, à inte^ valles plus ou moins éloignés, pendant plus de 30 ans, ait jamais réussi. Cet exemple n'est pas unique ; peutêtre une semblable immunité pourrait-elle s'expliquer, comme Ta pensé M. Bousquet, par uneinfiuence variolique ressentie pendant la vie intra-utérine ou dèsks premiers jours qui ont suivi la naissance.

Après vous avoir montré comment se comporte la vaccine légitime lorsque l'inoculation a réussi, je ne dois pas vous laisser ignorer que le succès de cette inoculation n*est pas toujours assuré, et il me reste h vous indiquer comment les choses se passent lorsqu'elle doit échouer. Dans ce cas, il est rare que la piqûre ne soit le siège d'aucun phénomène de réaction inflammatoire, et, lorsque cela se produit, il y a lieu de suspecter la virulence du vaccin employé, ou d'admettre que la vaccination a été mal faite. Le plus ordinairement il survient, dès le premier jour, un peu de rougeur autour du point piqué. Le lendemain, il y a une petite élevure de la peau; on y ressent une démangeaison assez vive, contrairement à ce qui arrive dans la bonno vaccine, où ces phénomènes se font attendre 3 ou 4 jours. Cette rougeur, cette démangeaison peuvent durer plusieurs jours, et disparaître ensuite, sans laisser d'autres traces. D'autres fois il survient une vésicule, ordinairement irrégulière, le plus souvent pointue, quefquefois aussi ronde et aplatie, comme la vraie vaccine, dont elle se distingue par son apparition plus hâtive et par sa dessiccation plus rapide. C'est la fausse vaccine, de laquelle il convient de rapprocher la variété que Rayer a décrite sous le nom de vaccinelle, établissant entre elle et la vaccine une analogie semblable à celle qu'il admettait entre la varicelle et la variole. Le liquide de la fausse vaccine n'est pas contenu dans des loges cloisonnées comme celui de la pustule vaccinale, et lorsqu'on ouvre cette pustule, elle se vide tout d'un coup, tandis que celle du vaccin laisse sourdre peu à peu le liquide à sa surface. Enfin le liquide contenu dans un bouton de fausse vaccine n'est pas virulent, et

si, dans les cas très-rares qui se rapporlenl à la vaccine! le, il a pu reprodoire un boulon semblable à ci*lui d'où il provenait, son inoculation n'a cependant exero6 aucune action préservatrice au point de vue do la variole.

Celle éruption vaccinale iocomplète se produit beaucoup plus souvent chez les individus déjà vaccinés que chez ceux qui ne Tont pas encore été; il faudrait doue la regarder cooiine une vaccine modifiée ou avortée, dont révoluiioo irrégulière dépendrait, dans rimmensc majorité des cas, de la prédisposition du sujet inoculé ; mais pourrait aussi, dans un certain nombre de circonstances plus rares, dépendre des qualités du virus employé pour rinoculation.

Divers auteurs des plus classiques et des plus recommandables: Husson, Guersant et Blaehe, entre autres, admettent deux variétés de fausse vaccine : celle que je vieos devons indiquer et une seconde à laquelle il conviendrait de donner le nom de vaccine ulcéreuse. Je ne crois pas, avecM* Bousquet, (1) que Ton doive con* sidérer cette vaccine ulcéreuse comme une fausse vaccine, car les individus qui la présentent bénéficienl cGiicndant de riniluence préservatrice du vaccin qui leur a été inoculé. Nous la considérerons donc comme un des accidents qui peuvent survenir dans le cour» de la vaccine léiriiinie.

Lorsque cet accident vase produire, on voit apparaître, au lieu de l'inoculation, une pustule qui ne tarda pas à s'ulcérer et à s'étendre en surface. Cette ulcération arrondie, à bords (aillés à pic, s'entoure d ud€

(1) Bousquet, llioumau Traité de Ui vaticine et des êmptiùns mrSé kus€8. VixrhSf \$iS.

auréole rougeâtre inflammatoire, et peut devenir le point de départ d'un phlegmon. Le plus souvent, Tinflammation revêt seulement les caractères de Téi^sipèle. C'est cette dernière variété d'accident que vous avez pu observer chez une jeune fille qui se trouve au n** 3 d^la salle Sainte-Geneviève. Elle avait été inoculée avec du vaccin de génisse, et vous avez vu, quelques jours après l'inoculation, ses boutons s'ulcérer et s'entourer d'une zone érysipélateuse parsemée de petites vésicules à sa surface. Tout le bras était tendu, douloureux et légèrement tuméfié.

L'apparition de ces phénomènes inflammatoires peut dépendre de causes diverses, dont les unes sont complètement indépendantes des qualités du vaccin , et seraient susceptibles de déterminer une inflammation analogue au pourtour d'une piqûre quelconque. De ce nombre sont le mauvais état des instruments employés pour la vaccination, le trop grand rapprochement des pustules, qui permet aux auréoles inflammatoires de âe confondre à leur base, l'état de prédisposition du sujet, et enfin la constitution médicale régnante. Ce sont ces deux dernières causes qui me paraissent avoir agi simultanément pour produire l'érysipèle que nous avons observé autour des piqûres vaccinales de notre jeune malade de la salle Sainte-Geneviève. D'autres fois, la qualité du vaccm influe sur la production de l'ulcération; c'est ainsi que Jenner et Sacco avaient remarqué que « souvent les boutons se creusent et se convertissent en ulcères rongeants, douloureux, rebelles, sanieux, blafards, quelquefois gangreneux. »> C'est surtout chez les vieillards que Jenner avait observé celte transformation des pustules vaccinales en ulcères ; mais cet

508 DE LA VAGCÏTSE.

accident, qui peu! être, en effet, plus fréquent chez, les personnes àgée&, se produit aussi h d'autres périodes de la vie : M. Blache l'a constaté chez les enfants chélifs et lymphatiques. Si daus ces conditions le travail ulcératif est la conséquence de la débilité du sujet, dans d'auties cas il paniîl être dû à réiiergie plus active do virus employé. C'est ainsi que Jeuner, puisant le vaccin tout près de sa source, l'a observé assez fréquemment et que M, Perdreau Ta vu se produire en 1836, après des inoculations pratiquées avec le cow-pox naturel, flu'il avait découvert à Passy.

Dans uu fait rapporté par les auteui*s du Compendium de médecine^ (1) T inflammation ainsi développée autour des pustules de vaccine chez une jeune enfant a donné lieu à \m érysipèle phlegmoneux, compliqué de gangrèoe, qui a entraîné la mort, C*est là un fait exceptionnel; mais la complication est loin d'être rare en elJemême, et, il y a quelques années, M. Larrey (2) sigurilait une série d'accidents inflammatoires de nature érysipélateuse survenus, dune façon en quelque sorte épidémique, sur des militaires que l'on venait de revacciner par niesure réglementaire.

11 importe essentiellement de distinguer ces ulcérations de celles qui pourraient avoir un caractère syphilitique. Cette confusion , qui ne parait pai avoir été évitée par Moseley, compatriote et contem* porain de Jenner, aurait pu être certainement commise dans deux séries de faits rapportés par M. Mordref, de la Sarthe, et par M. Lalagade, d'Alhi, si ces faits avaient été recueillis par des observaleui

(1) Cùmpendium de méderinef t, VUI, p, 405.

(2) Larrey, BulL de VAcad, de mthL^ 1803.

attenlifs. Heureusement, ces deux praticiens distinptiés ont pu suivre leurs vaccinés, depuis le début jusqu^àla fin de leur maladie^ et ils ont ainsi acquis la preuve que la syphilis y était complétemenl élranijère. Ce résultat est d'autant plus caractéristique dans les observations de M. Lalagade que plusieurs médecins, h qui il avait montré ses malades, les avaient déclarés syphilitiques, et que, grâce à sa persévérance à lâchercher la véritable cause des phénor^ènes observés chez eux, il a pu rattacher ces phénomènes, sinon à une véritable épidémie, au moins à rinfluence d'une constitution médicale toute spéciale, qui avait donné Heu simultanément, à la production d'érysipèles, de phlegmons et d'affections pseudo-membraneuses dans la môme contrée-

Je me demande si, de ces faits, il n'y aurait pas lieu, de rapprocher ceux du Morbihan, dont il a été fait tant de bruit dans ces derniers temps, elsur lesquelles intéressantes recherches de M. Boudais et de M. Le Diberder viennent de jeter une si vive lumière. Je m'y crois d'autant plus autorisé qu'ayant eu occasion, non pas d'ouvrir moi-même une contre-enquête, mais d'interroger, dans un voyage fait h Auray, en compagnie de mon excellent ami, M, le docteur Amédéa Latour, quelquesunes des personnes qui avaient vu les enfants dont il a été parlée et notamment une de celles qui avaient été chargées de leur distrihuer les médicaments antisyphi* litiques, il m'a été impossible de reconnaître la vérole dans les accidents que ces enfants auraient présentés.

Ceci me conduit h vous parler de la syphilis vaccinale ou, pour être plus exact, de la syphilis compliquant la vaccine, ou existant concurremment avec elle.

C'est uiiu question grave en Ire toutes, que je veux examiner avec toute TaLtention qu'elle comporte; car elle s'agite depuis quelques aunées comme un épouvantail, sur lequel on paraît compter pour nous faire abandonner coœplétemeuL la vaccination jennérienne, pratiquée de bras a bras, et nous mettre à la discrétion des marchands de vaccin de génisse, après nous avoir | menacés de nous ramener aux anciennes pratiques de] rinoculation variolique*

La question n*est pas aussi nouvelle qu'où pourrait j le croire; elle a déjà été posée d'une façon plus générale lorsque, dès Torigine de la vaccine, on s*esi | demandé si le virus vacrin ne pourrait pas se mélanger, au sein de l'économie, à d'autres virus, el ue deviendrait pas ainsi susceptible de transmettre, coucurremment avec la vaccine, le germe des maladies dont serait atteint le sujet sur lequel on Faurail recueilli. Mais, ainsi posée, elle a élé résolue par rexpérience, et, eu 1846, elle paraissait assez définitivement jugée pour que MM, Blaclie et Guersant, après avoir rendu compte des essais de M. Taupin, qui avait, sans le moindre inconvénient, inoculé du vaccin pris sur des individus atteints de rougeole, de scarlatine, de variole^ de tubercules, ou de syphilis mcme , n'aient pas hé^tlé^ formuler cette conclusiou suffisamment expressive: « JJa/is aucun cas^ nous y insialons a dcsmn^ le virus na rien commumfjué que la vaccine toute seule. »»

Voyons si, depuis, il a été réellement atteint el convaincu davoir communiqué autre chose.

Avant de rechercher comment se comporte le vaccin fourni par un individu atteint de syphilis, il me paraît utile de vous montrer commeni il agit lorsqu'il

provient d'un individu affecté de variole, car vous savez que la variole et la vaccine peuvent se développer simultanément sur le même sujet. Or, dans ces circonstances, qui sont loin d'être rares, le virus varioleux et le virus vaccin se développent simultanément, chacun restant dans les pustules qui lui sont spéciales, sans être aucunement influencé, ni l'un ni l'autre, par la présence de son antagoniste sur le même sujet. De telle sorte que le virus pris dans une pustule de variole donnera la variole toy te seule, et que le virus pris dans une pustule de vaccin reproduira, par l'inoculation, une simple pustule de vaccin^ sans la moindre complication de variole. Il ne se forme donc pas une sorte de métis, moitié variole, moitié vaccin, susceptible de faire naître à la fois les deux maladies; et la spécificité du fluide sécrété dans chaque pustule est si parfaite, et si distincte à la fois, que le professeur Leroux, ayant trouvé un boulon de vaccin, implanté au centre d'une pustule de variole, a pu recueillir séparément le liquide contenu dans chacune de ces pustules, et l'inoculer à deux individus différents, qui ont ainsi contracté : l'un la variole toute seule, l'autre une magnifique vaccine, parfaitement légitime et régulière. Ceci vous prouve, d'une part, que la variole et la vaccine sont bien deux entités morbides différentes, et non pas, ainsi qu'on a voulu le prétendre, deux degrés divers de la même maladie; d'autre part, que le vaccin n'est ni adultéré, ni modifié, en quoi que ce soit, par l'existence simultanée de la variole, chez le même sujet. En effet, s'il y avait adultération ou mélange, au lieu de le voir se reproduire seul, et comme il le fait lorsqu'il est recueilli sur un individu parfaitement sain, on verrait, en même temps

DE LA YAGCINE*

que réruplion vaccinale, survenir une éruption varioiique, c'est ce qui a eu lieu dîins les expériences de Sperioo et de Baumes, qui, réalisant expérimentaleraent ce qu'on avait supposé devoir exister chez les individus affeclés en même temps des deux maladies, ont fait des inoculalious avec une lancette imprégnée à la fois de pus varioleux et de virus vaccin* Alors on a vu se produire simultanément, chez les sujets ainsi mis en expérience, et l'éruption vaccinale et réruptioii variotique.

Il est donc bien prouvé que le vaccin reste parfaitement pur de tout mélange, alors même qu'il est recueilli sur un individu affecté de variole, et que si Toa procède avec habileté, comme Ta fait Leroux, on peut être assuré qu'il ne servira pas de véhicule au virus variolique-

Si nous nous en tenions à ranalogie seule, nous pourrions, dès à présent, dire qu'il en sera de même en ce qui concerne la syphilis, et que le vaccin, pris sur un individu syphilitique, ne sera pas plus contaminé que peut Fêtre celui qui est pris sur un varioleux. Mais i analogie ne nous suffit pas pour nous permettre de conclure, et nous devons interroger lexpérience- Or, rexpérienceaparlé bien des fois déjà, et toujours dan? un sens favorable à F intégrité du vaccin. Je ne reviendrai pas sur les expérimentations de M. Taupin, dont je vous ai fait connaître les résultats. Déjà avant lai, en 1831, M. Bidard avait fait, sans le moindre inconvénient pour les individus vaccinés, plusieurs vacciot* lions avec du virus pris sur un sujet manifestement syphilitique. MM. Montain, Heymann, Passot, Boutguet, ont obtenu les mêmes résultats, et vous (rouferei

leurs observations rapportées, tant dans le travail de M. Viennois, que dans les discours prononcés par M. Jules Guérin à l'Académie de médecine (1). Je ne veux cependant pas omettre de signaler d'une façon toute particulière à votre attention les expériences, aussi courageuses que judicieusement conduites, de M. le docteur Delzenne. Ce très-honorable et distingué confrère, étant alors interne à l'infirmerie de la prison Saint-Lazare, n'a pas craint de se vacciner lui-même avec du vaccin pris sur une femme syphilitique, et, après avoir vu l'inoculation réussir au point de vue de l'éruption vaccinale, sans lui donner la moindre trace d'infection syphilitique, il a, sous la direction de son chef de service, M. Boys de Loury, multiplié ses expériencesi qui l'ont toutes conduit au même résultat, c'est-à-dire: transmission de la vaccine seule, quand l'inoculation réussissait; immunité toujours complète au point de Vue de la transmission de la syphilis.

A ces faits déjà connus, j'en ajouterai deux qui sont encore inédits. Le premier m'a été communiqué par M. le docteur Just Lucas-Championnière, chirurgien des hôpitaux, qui s'est activement, et avec succès, occupé des questions relatives à la vaccine alors qu'il était encore interne. Un jour, il avait recueilli deux tubes de vaccin, pris sur un sujet manifestement syphilitique, il les avait mis de côté, sans savoir à quelle expérience il pourrait les utiliser. Sur ces entrefaites, un de ses amis quiabesoin de vaccin valui en demander et, ne le rencontrant pas, prend sans façon deux tubes qu'il trouve

(1) De la Syphilis vaccinale. Communications à l'Académie deméde" dne^ par Ricard, Blot, Guérin, etc. Paris, 4865.

Gallau), Clin. méd. 33

lit 4 ÏÏB LA VACCINE.

dans un tiroir. Il vaccine un certain nombre de personnes, — 8 on 10, autant qu'il me souvient, — et, le lendemain seulement, il prévient M, Lucas-Clianipionnière de ce qu'il a fait* Ce dernier s*aperçut alors que le vaccin employé était celui de son sujet syphilitique, et il engagea le médecin vaccinateurh surveiller Irès-altenlivenient tous ses vaccinés : c'est ce qui fui fait. Chez quelques-uns, réruption vaccinale se fit régulièrement ; mais ce fut le plus petit nombre, car il s'agissait de rcvaccinalion; chez aucun, il n'y eut le plus léger indice dinfection syphilitique*

L'anlre fait dont je désire vous entretenir m'est personnel. J'avais un malade qui venait d'être vacciné, lorsqu'il lut pris de varioloïde, et les deux éruptiuas se dévidoppaienl simultanément chez lui avec um\ grande régularité. Je fis prendre de sou vaccin, pour ; rinoculer à deux jeunes enfants âgés de 8 à 10 jours. afin de confirmer, par celle ncruvelle expérience, l'exactitude de la non-contaniination du vaccin par la variole et de rindépendanee des deux virus* Mais, unel fois rinoculalion faite, j'appris que le malade avait eu, très-peu de temps auparavant, une roséole syphilitique, et qu'il était en pleine évolution des accidaDU secondaires de la syphihs. Je n'ai pas besoin devom dire que, si j\ivais été prévenu plus tôt, je n'aurais pas tenté l'expérience; mais elle était faite, il ne restait plus qu'à en suivre les résultats. Or, ces résultai» furent ceux-ci : chez l'un des eufants, la vaccinaiiwi échoua complètement, et il ne se fit aucun traïaîl morbiile au point inoculé; chez l'autre, le vaccin se développa normalement, suivit réguhèrement toutes, ses périodes, et il ne sm*vint aucun accident s)^luli*|

lique; aucun, entendez-le bien; je l'ai observé assez longtemps, et avec une assez grande sollicitude, pour pouvoir vous Taffirmer.

Des faits que je viens d*avoir l'honneur de vous rapporter, Messieurs, je ne conclurai certainement pas qu'il faille choisir de préférence un sujet syphilitique comme vaccinifère, mais seulement qu'on peut, sans inconvénient, employer le vaccin pris sur un tel sujet. Cependant, en contradiction avec cette manière de voir, on a présenté des exemples nombreux de syphilis vaccinale. Et, s* il est vrai qu'en éliminant, comme je Tai fait il y a un instant, tous ceux dans lesquels la vaccine a été compliquée d'une simple inflammation ulcérative, totalement dépourvue de tout caractère spécifique, on en réduit singulièrement le nombre ; ce nombre, ainsi atténué, reste encore assez imposant pour commander l'attention. Je ne crois pas qu'il soit utile de faire passer tous ces faits sous vos yeux, pour examiner, devant vous, l'interprétation qu'il convient de donner à chacun d'eux. Ceux d'entre vous qui désireraient les connaître en détail les trouveront analysés et discutés dans les Bulletins de F Académie de médecine pour les années 1864, 1865 et 1869. 11 me suffira de vous dire que la meilleure manière de les étudier utilement est de les grouper, comme l'a fait M. Viennois, en plusieurs catégories distinctes, et c'est ce que je vais faire, en empruntant à notre confrère lyonnais sa méthode, sans toutefois conserver sa division.

Dans un premier groupe, il convient de placer tous les sujets qui étaient déjà en puissance de vérole quand ils ont été vaccinés et chez qui, après Tinoculation

d'un vaccin parfaitement pur et exempt de toute suspicion, on a vu survenir des manifestations syphilitiques, dont l'apparition a certainement pu être hâtée par la réaction générale imprimée à l'économie sous l'influence de la vaccine, mais sans que cette dernière soit pour rien dans la transmission de la syphilis. Delà façon dont les choses se passent en semblable circonstance, vous pouvez en ce moment observer un exemple dans cet hôpital. Un enfant nouveau-né, du service de M. Molland, a été vacciné, avec du vaccin de génisse, et six ou huit jours après, au moment où ses pustules vaccinales étaient en pleine évolution, il a été pris d'une éruption syphilitique généralisée qui, chez lui, était parfaitement héréditaire, ainsi que l'ont confirmé les déclarations de sa mère, et qui, dans tous les cas, ne pouvait être attribuée à son vaccin, provenant (Ttme génisse. Vous reconnaîtrez, du reste, facilement les cas de ce genre à ce que les manifestations syphilitiques n'ont pas leur point de départ sur le lieu même de l'inoculation, et sont constituées, immédiatement, non pas par des accidents primitifs, mais bien par des accidents secondaires, dont Tapparition témoigne d'une infection antérieure à la vaccine.

Dans un autre groupe, où vous verrez, au contraire, les accidents syphilitiques avoir manifestement pour point de départ la piqûre, ayant servi à inoculer le vaccin, et où, par conséquent, il vous sera complètement impossible d'exonérer l'acte même de la vaccination du fait de l'introduction du virus syphilitique, vous serez tout surpris d'apprendre que le vaccinifère est sain, que d'autres individus ont profité de son vaccin, sans avoir contracté la vérole, et que, par con-

séquent, il n'est pas possible de Taccuser des contaminations ainsi produites. Alors il vous faudra reconnaître que, si l'acte de la vaccination est bien la cause réelle de l'infection syphilitique, le vaccin y est resté étranger, et que la vérole provient, soit de ce que les instruments étaient impr^nés de virus syphilitique, soit de ce que la piqûre vaccinale a été souillée par le contact d'objets chargés de pus syphilitique. Je ne puis mieux vous prouver la réalité de ces faits qu'en vous rappelant un cas de transmission de vérole opéré, il y a peu de temps, à l'hôpital Saint-Antoine, sur un individu vacciné avec du virus de génisse, lequel ne pouvait être suspecté d'infection syphilitique. Pas plus que les précédents, les faits de ce deuiième groupe ne peuvent être mis à la charge de la 1t^ccine. Ils prouvent bien que la vérole peut entrer parJa môme porte que le vaccin, introduite soit par la la^^ïcelte du vaccinateur, soit par un doigt qui viendra gratter le bouton vaccinal, après avoir été souillé de pus chancreux, soit de toute autre façon ; mais ils ne prouvent pas que le virus recueilli dans un bouton de vaccin puisse transmettre la syphilis.

Je vous parlais, il n'y a qu'un instant, des erreurs de diagnostic commises après la vaccination et qui pourraient permettre de prendre de simples ulcérations inflammatoires pour des ulcérations syphilitiques. Une autre erreur de diagnostic également facile peut permettre, et a certainement permis, maintes fois, de prendre une manifestation syphilitique, une pustule d'ecthyma, par exemple, pour un bouton de vaccin et d'y aller puiser le virus, avec lequel on a inoculé la syphilis, croyant inoculer la vaccine. C'est là, je

n'en doute pas, la cause réelle du plus grand nombre des accidents de syphilis, dite vaccinale, qui ont été observés, et je m'explique d'autant plus facilement que les choses se soient passées ainsi, que, le plus souvent, ces accidents se sont produits non pas entre les mains de médecins expérimentés, mais entre celles de sages- femmes de campagne, ou d'individus plus ignorants encore des choses de la médecine.

A ces cas, qui sont très-rares et qui ne prouvent rien contre la pureté du virus vaccin, il convient d'ajouter ceux, beaucoup plus rares encore, dans lesquels la transmission syphilitique aurait pu se faire au moyen du sang. Mais, si le sang des sujets syphilitiques est ifontagieux, comme cela paraît démontré par des e}^»riences assez probantes, il est loin de l'être autant que le pus du chancre lui-môme, et il y a lieu d'espéreFM|ue la petite quantité qui peut se mélanger au vaccin, ^uand on ouvre une pustule, sera rarement suffisante pour transmettre la syphilis, en même temps que la vaccine. En tout cas, cette transmission ne prouverait rien contre la pureté du vaccin : elle prouverait seulement que la même lancette peut se charger à la fois de deux virus, comme cela se serait fait, par exemple, dans l'expérience de Leroux, si, au lieu de procéder avec adresse et légèreté pour puiser séparément le pus varioleux et le vaccin dans les deux loges voisines qui les contenaient, il avait maladroitement rompu la légère cloison de séparation et mélangé, sur place, les deux liquides, avant de les inoculer.

Gomme vous le voyez. Messieurs, l'adultération du vaccin par le virus syphilitique n'existe pas; c'est un épouvantail dont vous ne devez pas être effrayés ; c'est

un fantôme qui, comme tous les fantômes, s'évanouit dès qu'on le regarde de près. C'est pourtant sur celte seule donnée, dont je viens de vous montrer le peu de consistance, que l'on a fondé les attaques les plus vives et les plus passionnées qui aient jamais été dirigées contre la vaccine jennérienne, après tant d'autres attaques victorieusement repoussées.

Il ne s'agit plus maintenant, en effet, de savoir si la vaccine est cause de l'augmentation du nombre des cas de croup, d'angine couenneuse et de fièvre typhoïde; personne ne songe plus à réveiller les discussions soulevées à cet égard il y a une vingtaine d'années, et la praliquedes re vaccinations, généralement adoptée après de longues controverses, a répondu suffisamment au seul reproche sérieux qui ait jamais été fait à la vaccine, celui de ne pas assurer une préservation indéfmie.

Ce qui est en question maintenant, c'est de savoir s'il faut continuer la pratique de Jenner, qui consistait à se servir une première fois de cow-pox naturel , puis à le transmettre de bras à bras, sans s'inquiéter de retourner le prendre à sa source primitive, c'est-àdire sur la vache. Ace sujet, il se présenterait une première difficulté à résoudre, ce serait celle de savoir si ce virus vient bien originairement de la vache et non pas plutôt du cheval, ainsi, du reste, que Jenner l'avait pensé?

Pendant longtemps, on a contesté l'exactitude de cette opinion de Jenner, parce que l'éruption qui, du cheval, se transmet à la vache, et qu'il avait désignée sous le nom de grease^ avait été prise pour les eaux aux jambes, et qu'il n'avait pas été toujours possible d'inoculer ces eaux aux jambes du cheval à la vache; mais de nouvelles recherches, entreprises par M. H. Bou -

ley, à la suite des observations faites par MM. Lafosse de Toulouse^ PichoL et Mauiioury de Chartres (1), lui ont permisde retrouver, chez le cheval, une éruption généralisée, tout h fait semblable au cow-poï, et qu'il a proposé de désij^^ncp sous le nom de /torse -pox (2). Celle éruplion^ qui a été montrée à l'Académie de mé-| deciue sur un petit cheval appartenant, je crois, à la Société d'acclimalation, a fourni un liquide qui a pu être inoculé, avec succès, à la vache, cl même, directement, à rhomme.

De cette transmission successive, comme aussi de la similitude de l'éruplion, on a conclu à l'identité delà maladie avec la variole, et on a été jusqu'à penser que, puisque la variole, qui naît spontanément chez le cheval ou chez la vache, peut s'inoculera Thommeel le préserver de la variole, il devrait être possible d'inoculer la variole de l'homme à la vache, pour loi donner la vaccine. Celle iitée n*est pas plus fondée qne celle qui consiste à penser que, en inoculant successivement à l'homme du virus pris sur des pustules de varioloide de plus on plus bénigne et discrète, on doit pouvoir parvenir k reconstituer le vaccin. El, quoique Tliielé, en 1839, puis Ritter et Suiulerland aient prétendu qne des vaches, auxquelles ils avaient donné la variole, leur avaient rendu, en retour, la vaccine, les expériences contradictoires, faites par divers observateurs des plus recomniandahles, entre autres \m M. Miquel d'Amboise, ont montré que cette transfo^

(i) BulL de rAmd. de méd,, lome XXI, p, 813, 838 et 849. —, lfi5t>-^7, lome XXI, p.328.

{2} lïoiiîey, Disrmsion sur l'oti'jine de la vaccine {BulL de fAci de mt'ti:. 1803, tome XXIX, p. 140).

mation n existe pas, et que la variole et la vaccine sont toujours deux choses parfaitement distinctes, aussi bien sur la vache que sur Thomme.

En tout cas, qu'elle l'emprunte au cheval, ou qu'elle le crée d'elle-môme, la vache n'est atteinte de cow-pox spontaué que quand elle est laitière. C'est là un point important que vous devez retenir, et sur lequel on n'a pas, ce me semble, assez réfléchi lorsqu'on a eu la malencontreuse idée de remplacer la vaccin jennérien, dont on se servait depuis plus de soixante-dix ans, par du vaccin pris sur de jeunes animaux de l'espèce bovine. Les exploiteurs de cette idée n'ont même pas eu le mérite de l'invention ; ils n'ont fait que renouveler une pratique déjà usitée, sans grand succès, à Paris, il y a bien longtemps.

Je me rappelle avoir habité, au début de mes études, — c'était en 1846, — dans une maison de la rue Saint- An dré-des- Arts, où logeait un certain docteur James, qui avait entrepris de régénérer le vaccin par la génisse. Toutes les semaines on lui amenait une petite génisse, qu'il inoculait avec du vaccin pris très-ostensiblement sur le bras d'un enfant, et la semaine suivante il puisait, sur les pustules développées chez le jeune animal, le virus dont il se servait pour vacciner d'autres enfants. Il prétendait ainsi : d'une part, en faisant passer le vaccin à travers, l'organisme d'un individu de l'espèce bovine, le régénérer et lui donner une force qu'on l'accusait d'avoir perdue en se perpétuant sur l'espèce humaine seule; d'autre part, en le reportant, à chaque nouvelle génération, sur Thomme, atténuer l'excès d'énergie qu'il aurait pu acquérir si on l'avait laissé se développer librement sur la vache, où

il aurait récupéré, à la longue, toutes les propriétés du cow-pox primitif.

C'était une double erreur dont fit prompte et bonne justice le Directeur de la vaccine d'alors, l'honorable M. Bousquet, qui, examinant les faits sans passion, sans parti pris, sans aucun intérêt de quelque nature que ce fût, ne s'était préoccupé de rien autre chose que de faire triompher la vérité. Aussi le docteur James ne fit-il pas fortune.

A sa génisse en a succédé une autre, qui a conquis la vogue, sans valoir davantage. On lui attribue cette supériorité de ne posséder que du cow-pox parfaitement pur, lequel lui aurait été transmis, religieusement, depuis le jour oîi il aurait été recueilli sur une pustule développée spontanément au pis d'une vache laitière, et n'aurait jamais été, dans ses transmissions successives, altéré par son séjour sur un autre organisme que celui de la vache. Je sais bien que la légitimité de cette filiation lui a été contestée, car on a prétendu que, devenu stérile à la longue, ce précieux virus avait, à différentes reprises, été renouvelé par du vaccin humain; mais c'est une objection à laquelle on ne pourrait s'arrêter qu'à la condition de supposer la mauvaise foi, et je crois devoir l'écarter du débat. C'est donc, tout en acceptant que le vaccin de génisse est bien légitimement issu du cow-pox naturel et spontané, que je veux examiner, avec vous, s'il possède réellement les qualités qu'on lui attribue.

Ces qualités sont de deux sortes: r activité plus grande du virus; V sécurité parfaite, relativement à la transmission d'une maladie contagieuse.

Si le cow-pox naturel est plus actif, plus énergique

que le Taccin humain, comme cela « été prouvé par Jenner, puis par tous ceux qui ont eu occasion de s'en servir depuis lui, et notamment par M. Bousquet, on doit reconnaître qu'il n'en est pas ainsi de celui que nous recueillons aujourd'hui sur les jeunes animaux, sur lesquels on Ta perpétué par des transmissions successives. Veuillez vous rappeler ce que je vous ai dit.de la bénignité relative des varioles inoculées à de jeunes' enfants, comparée à la gravité des varioles survenant spontanément chez des individus plus âgés et dont l'organisation se trouve avoir acquis une aptitude, une prédisposition spéciale à contracter la maladie, et vous comprendrez comment le cow*pox de la vache — qui, s'il n'est pas la variole, a au moins tant de points de contact avec elle, — devra nécessairement aller en s'affaiblissant, par des inoculations successives, à mesure qu'il s'éloignera de sa source primitive.

Cette atténuation, que l'on devait prévoir comme une chose nécessaire et forcée, on aurait pu, dans une certaine mesure, l'éviter ou tout au moins la refarder, si Ton avait eu soin de n'inoculer le cow-pox qu'à des sujets se trouvant dans les mêmes conditions que ceux sur lesquels il se développe spontanément. Or, ce n'est pas à tout âge ni dans toutes les conditions que le cowpox apparaît chez les individus de la race bovine. On ne Ta jamais vu ni sur les mâles ni sur les jeunes sujets ; et, parmi les femelles adultes, celles-là seules qui sont en état de lactation en sont atteintes. Dès lors, le plus simple bon sens commandait, à ceux qui entreprenaient la régénération du vaccin par le cow-pox, de ne le perpétuer, par inoculation, qu'au moyen des va-

ches laitières. Au lieu de cela, qu'a-l-on fait? On a pris de jeunes animaux, non pas seulement des génisses, mais le plus souvent des veaux, et on est venu nous donner, pour du vrai cow-pox, parfaitement pur, le liquide sécrété par les pustules, dont on leur avait couvert le ventre.

Vous comprenez à merveille, n'est-il pas vrai. Messieurs, que ce liquide ne doive pas avoir les mêmes propriétés que le cow-ppx recueilli sur le pis d'une vache laitière, et, sans vous rendre compte de ce en quoi consistera la différence, vous sentez d'avance, vous prévoyez cette différence? L'expérience est venue confirmer ces prévisions théoriques et nous montrer que ce vaccin de veau^ loin d'avoir reconquis l'activité, l'énergie plus grandes du cow-pox primitif, est devenu inférieur à celui qui, depuis Jenner, a été transmis, par des inoculations successives, sur des invidus de l'espèce humaine, et que nous appelons vaccin humain ou jennérien.

La preuve de cette infériorité résulte et.de ce qu'il prend plus lentement, quand il réussit, et de ce qu'il donne lieu à une éruption de pustules plus petites, et surtout de ce qu'il échoue beaucoup plus fréquemment. A ses insuccès vous assistez chaque semaine dans nos salles, où vous voyez combien sont rares les pustules qui prospèrent, par rapport au nombre considérable de sujets inoculés. Ce n'est pas seulement dans mon service que les choses se passent ainsi; mes collègues des hôpitaux ont pu faire les mêmes remarques, et, si légèrement qu'aient été traitées leurs observations, quand elles ont été portées à l'Académie de médecine par M. Jules Guérin, elles n'en restent pas

moins comme Texpressiou sincère de faits consciencieusement suivis, par des hommes parfaitement dé* sintéressés dans la question, et dont la compétence ne saurait être déclinée. Ces observations acquièrent une nouvelle valeur lorsqu'on rapproche les insuccès presque constants du vaccin de génisse, des succès, infiniment plus nombreux, et qui ont été chiffrés, du vaccin humain. 11 y aurait même, d'après les faits observés, lieu de penser que, loin de s'atténuer en passant par l'organisme humain, le virus, qui s'est affaibli par ses transmissions successives sur les veaux, reprend une nouvelle force lorsqu'il est reporté sur l'homme. Ainsi, deux vaccinations ayant, par liasard, réussi sur le grand nombre de celles que nous avons pratiquées avec le vaccin du veau, nous avons profité du virus qu'elles nous ont fourni pour continuer nos vaccinations de bras à bras, et nous avons vu ce vaccin, en quelque sorte humanisé, nous donner des résultats favorables beaucoup plus nombreux que nous n'en avions obtenu avec le liquide directement recueilli sur le veau.

Mais, nous dira-t-on, il s'agit là de re vaccinations, et, si le vaccin de veau échoue souvent dans les revaccinations, il est, au contraire, parfait pour les vaccinations primitives. Tel n'est pas l'avis de notre jeune et distingué confrère M. le docteur J. Lucas-Championnière (1), qui, dans un travail publié par le Journal de médecine et de chirurgie pratiques établit, d'après des chiffres fort probants, que les insuccès sont fréquents chez les enfants vaccinés pour la première fois. Allez dans le service d'accouchements de cet hôpital, et vous

(OJaet Lucas-Championnière, Jotim. de méd. et dechir. pratiques.

nn DE U VACCLNE,

verrez que rinsuccès de l'inoculation, pratiquée avec le vaccin du veau, yesl la règle, tandis que, dans lesTaccinations de bras à bras, même chez les très-jeunes enfants, Tinsuccès est Texceptioû. Il y a peu de jours, je recueillais, moi-môme, neuf tubes de ce vaccin de veau, et ji^ les adi'essais immédiatement à neuf de mes confrères habitant neuf départements différents, fort éloignés les*iins des autres, avec la recommandation expresse de s'en servir sans tarder, sur de jeunes enfants de 4 à 6 mois, non encore vaccinés. A la fm dfi la semaine suivante, je recevais neuf lettres dans lesquelles on m'annonçait, avec une unanimité touchante, que rinoculation, ayant été faite comme je Tavais de» mandé, il n'y avait en aucun résultat.

Voilà, Messieurs, ce qu^on a fait du vaccin en l'inoculant sur de jeunes veaux! voilà Ténergie nouvelle qu'on lui a rendue 1 Et, quand on songe que, depuis, plus de deux mois, toute une population, affolée de terreur, s'est livrée, avec confiance, à l'inoculation de ce virus inactif, comptant sur lui pour se préserver conln; une épidémie meurtrière, on ne peut s'empè> cher de frémir sur les conséquences désastreuses qui peu Vint en résulter* Je ne rechercherai pas sur qui doit peser la lourde responsabilité de celle mystificatiou, qui peut prendre les propoitious d'une calamité publique, mais je déplorerai le discrédit immérité dans lequel est actuellement tombé le vacdo jenoérien ; car, par suite de ce discrédit et de lexploitalion effrénée à laquelle a donné lieu le vaccin de veau, nous en sommes arrivés à voir suspendre te vaccinations juste au moment où elles seraient le ply$ nécessaires.

DE LA VACCINE. 5ft7

Jamais semblable pénurie ne s'était produite depuis le jour où la vaccine a été introduite en France, et si, grâce aux e£Forts d'une Administration, qui. cherche à parer à tous les besoins avec un zèle digne d'éloges, les veaux de l'industrie privée qui, dit-on, sont morts à la peine (1), doivent être bientôt remplacés, il n'en est pas moins vrai que nous éprouverons encore la même difficulté à nous procurer le vaccin humain, le vaccin de Jenner, le seul dont l'efficacité ne soit pas douteuse. Il a bien été entendu que l'on expérimenterait, comparativement, le vaccin de génisse avec ce vaccin humain, et je vous ai montré ce qu'a donné celte étude comparative, pour ceux qui l'ont entreprise sans arrière-pensée; mais ce qui n'avait pas été convenu, c'est qu'on dût nous faire perdre la trace de ce vaccin jennérien, et c'est ce à quoi on parait être complètement arrivé aujourd'hui. Si bien que, au milieu du désarroi dans lequel nous nous trouvons, nous ne savons plus avec quoi nous vaccinons et que nul de nous ne peut, être sûr que, au lendemain d'une vaccination, son client ne sera pas pris d'une variole mortelle.

C'est pourquoi je n'hésite pas à proclamer, devant vous, la nécessité, indispensable, selon moi, de revacciner le pluspromptement possible toutes les personnes

(1) Ce fait intéresse Thygiène publique à un autre point de vue, car il démontre que les veaux chargés d'inoculations vaccinales sont malades , et, à ce titre, ils devraient Cire proscrits du commerce de la boucherie. Je m'étonne que les inspecteui-s des abattoirs n'aient pas déjà songé à empêcher de les livrer à la consommation, tant qu'ils ne sont pas complètement guéris de la maladie qui leur a été artificieUement donnée et qui, se révélant par une fièvre plus ou moins intense, doit influer sur les qualités de la chair en la rendant, sinon tout à fait nuisible, certainement beaucoup moins salubre.

ÎSM DE LA VACCmE.

qui ont été vaccinées depuis quelques années, el surtout, pendant ces derniers mois. A ces revaccinalions il devra être procède^ dès que nous serons sortis de l'affreux gâchis dans lequel nous nous trouvons, et j'espère que nous ne tarderons pasà en sortir, maintenant que l Assistance publique a reconnu la nécessité d'organiser, elle-même, un service spécial de la vaccine,. sous la direction d*un de mes collègues des hôpitaux, M le docteur Constantin Paul, dont le caractère, ractivilé, le savoir et la parfaite honorabilité nous offrent toutes les garanties désirables.

Conserver le vaccin paraissait une chose simple et facile il y a quelques années, et c'est seulement parcif que nous venons de voir combien il peut être aisé de le perdre, tout en ayant Tair de le conserver, que noos comprenons aujourd'hui toute l'importance de e» fonctions, de Conservateur du vaccin, qui doiventeiiV ter dans tous les départemenls, et que plusieui*$ d*etH Ire vous peuvent être un jour appelés à remplir Au temps jadis, il suffisait de perpétuer le vaccin que Ton possédait et de le recueillir pour les besoins à venir.

Aujourdliui, il faut faire plus, il faut le régénérer, non pas parce qu'il a dégénéré, comme on Ta dit, par sa transmission successive sur des individus de Tespèce humaine, mais parce qu'il y a lieu de craindre qu'il n'ait été abâtardi par son passage stir le veau. Que vous expérimentiez le vaccin de veau, rien de mieux; je Tai expérimenté moi-même, c*est en Texpérimentant que j'ai appris à Tapprécier comme il le mérite, et que j'ai acquis le droit de dire qu'il est complètement sans valeur. Si vous tenez à faire des expériences, et si vous voulez qu'elles umêI

fructueuses, c esl sur la vache laitière que vous devrez chercher à perpétuer le cow-pox quand vous Taure? découvert, ou quand vous le lui aurez donné, par l'inoculation duhorse-pox; mais alors vous remarquerez que, si vous conservez à votre cow-pox son énergie primitive, vous perdrez la sécurité que vous espériez obtenir au point de vue de la transmission des maladies contagieuses : car, si votre vache et votre cheval ne peuvent être affectés de syphilis, ils pourront Têtre Tun de charbon, Tautre de* morve ou de farcin, ce qui serait bien plus redoutable encore. Concurremment avec ces expériences, et quel qu'en doive être le résultat, vous deyrez, surtout et avant tout, chercher à vous procurer du cow-pox naturel; puis, après Tavoir ino* culé sur des enfants, en suivre attentivement la filiation, de façon à ne plus en perdre la trace. C'est alors qu'il conviendra de vous livrer à ce que M. Jules Guérin a, si judicieusement, appelé la culture du vaccin.

Que dans un moment d'épidémie, comme celui dans lequel nous nous trouvons, on vaccine n'importe qui, n'importe comment, avec du vaccin pris n'importe où, ainsi que nous le faisons actuellement, cela se conçoit : la nécessité commande, et vous savez que « nécessité n'a point de loi. » Mais quand la crise est passée, quand le calme est revenu, la loi reprend son empire, et la vaccination a aussi ses lois auxquelles il faut savoir se soumettre. La première, à mon avis, est d'employer, préférablement à tout, du \accin jennérien, issu du cow-pox naturel et recueilli sur un individu de l'espèce humaine.

Ce vaccin aura son maximum d'action si vous le recueillez sur un sujet qui n'a pas encore été vacciné, ou

GALLAnD, Clin. méd. 3i

qui n'a pas eu déjà la petite vérole, et surtout si vous avez la précaulion de ne pas attoadre qu^il soil trop vieux pour en faire usage* La périodicité hebdomadaire a consacré riiabitude de ne recueillir le vaccin qu'après le septième jour. C'est un tort ; il faut le prendre à partir du cinquième jour et ne jamais lui permettre de dépasser le septième. Il est vrai que la pustule est moins large, qu'elle contient moins de fluide; mais ce fluide est plus actif, et de très-intéressantes expériences faites par M. Tj uchelet, dans le service de Trousseau, ont démontré qu'en procédant ainsi, on obtient les résultats les plus satisfaisants.

Vous aurez aussi du vaccin beaucoup .plus beau fi vous renoncer à la détestable babifude, qui prévaut aujnurd'bui, de vacciner les enfants dans la semaine qui suit la naissance. C'est une de ces pratiques qa*il faut j'éserver pour les monieiils d'épidémie; mais, eo temps ordinaire, il y a tout avantagea attendre quelques mois, car les tout jeunes enfants sont fort peu aptes à contracter la variole et, cbez eux, la vaccipe réussit moins bien qu'elle le fait plus tard. Donc, autant que possible, altendezquelesenfantsaient de 4à6 mois, au moins, pour les vacciuer; vous laisserez, ainsi passer la période pendant laquelle survîennenl lestecidents de la sj |>hilis congénitale, pour ceux qui en sont atteints, puis vous serez moins exposés à faire cte inoculations inuliles; enlin, qrand ces inoculaliOBS réussiront, elles vous donneront de meilleur vaccûi, que vous pourrez recueillir et conserver.

Quoique je ne redoute pas la transmission des maU-! dies du vaccinifère au vacciné, je n hésite c^peDdani' pas?i reconnaître qu'il vautmieux choisir pour vaccini*

fère un sujet sain, vigoureux, bien portant, dont les pustules seront parfaitement développées et auront un bel aspect. De tous les sujets qui seront dans ces conditions, vous utiliserez le vaccin, soit en le recueillant pour le conserver, soit en Tinoculant immédiatement à d'autres individus.

Procédez ainsi, Messieurs, et vous pouvez être assurés, d'abord qu'il ne surviendra jamais, entre vos ' mains, le plus léger accident, surtout si vous avez soin de tenir vos instruments en bon état de propreté, et de ne jamais inoculer que du vaccin, sans mélange de sang ou de tout autre liquide ; puis que vous donnerez à vos clients une vaccine véritablement efficace et préservatrice; enfin, que vousaurez toujours àvotre disposition du bon vaccin, et que jamais vous ne serez pris au dépourvu, comme nous venons de l'être, nonseulement à Paris, mais dans toute la France.

J'espère, pour mon compte, que la triste expérience par laquelle nous venons de passer n*aurapas été complètement inutile, et qu'elle aura rendu évidente pour tous la supériorité du vaccin jennérien. En tout cas, elle a déjà provoqué, delà part des médecins des hôpitaux, une réclamation dont il y a lieu de s'applaudir ; car, considérant, ainsi qu'il convient de le faire, l'emploi du vaccin de génisse comme une simple expérimentation, ils ont démandé que l'on s'inquiétât de retrouver le cow-pox naturel, pour l'inoculer à l'homme et reconstituer ainsi, d'une façon authentique, le véritable vaccin jennérien, pur de tout mélange.

Comme vous le voyez, Messieurs, on revient à la doctrine et à la pratique de Jeûner, si tant est qu'on s'en soit sérieusement écarté, et l'œuvre de ce grand

homme restera tout entière, sans avoir été entamée par les attaques les plus violentes et les plus injustes. La vaccine est, en effet, une de ces découvertes merveilleuses qui illustrent non-seulement un homme mais à la fois un pays et une époque tout entière. C'est un des plus grands bienfaits dont le génie de Tliomme ait jamais doté l'humanité, et, à ce titre, elle n a rien à redouter ni du temps ni des efforts réunis de ses détracteurs, alors même qu'ils se recruteraient parmi ceux qui ont accepté la mission de la propager ou de la défendre. A ceux qui la combattent, Thistoire réserve le plus profond oubli, tandis que les siècles passeront sans amoindrir la gloire de Jenner, dont le nom, à jamais vénéré, restera éternellement dans la mémoire des hommes.

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