‹ Clinique médicale de la PitiéChapitre 7 sur 25 · INTRODUCTION. XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXVII

Puisque je me suis trouvé conduit à prononcer par deux fois le nom de M. Louis, laissez-moi vous parler .un peu de cette grande illustration médicale, non-seulement de potre pays, mais aussi de notre époque, qui vient de disparaître au moment où vous vous préparez h profiter des enseignements que nous lui devons. M. Louis qui, pour vous, appartenait déjà à Thistoire, s'est éteint le 22 août 1872. II était assez chargé d'années pour que le deuil de sa mort ne se soit pas étendu au delà du petit cercle d'amis et d'anciens disciples qui l'entouraient. La génération à laquelle vous appartenez n*a pas de larmes à verser sur cette tombe depuis peu de temps fermée, car cette tombe ne s'est pas prématurément ouverte, elle n'a englouti aucune espérance, et celui qui y dort en paix a donné h la science tout ce qu'elle était eu droit d'attendre d'une intelligence forte et vigoureuse, fécondée par le travail incessant et soutenu de toute une longue exis.lence. Mais tous ceux qui aiment et qui cultivent la médecine doivent un tribut d'hommage et de respect à la mémoire de cet homme, qui était déjà un vieillard quand vous êtes nés, et dont les travaux et la méthode ont imprimé à cette science la modification la phis imporlant(^ et la plus fructueuse qu'elle ait subie depuis des siècles.

Il m'appartient moins qu'à tout autre de l'oublier, quand je reprends mes leçons dans cet hôpital, où sa voix s'est fait entendre, et où il a vu se grouper autour de lui, attentifs et recueillis, une foule d'élèves occupant alors les bancs sur lesquels vous êtos assis en ce jmoment, et dont quelques-uns sont encore vos professeurs, dont la plupart ont été les maîtres de ceux qui vous enseignent aujourd'hui.

XXXVHï ÏNTRODUGTÎON.

Il en est bien peu parmi voos qui savenl au juste quelle a été l'influence de M. Louis sur le mouvement scientifique de notre époque et comment cette influence s'est exercée. Vous l'apprendre dans un exposé ausn rapide que possible, tout en vous mettant à même dF constater, sur quelques-uns des malades aciuellement soumis à notre observation, l'exactitude de certains faits généraux imporlauts, dont la connaissance est due aux travaux de cet observateur infatigable, c'est, je crois, la meilleure manière d'honorer sa mémoire, qui m'est particulièrement chère, et de vous associera Thommage légitime qu'il convient de lui rendre,

Louis (Pierre-Charles- Alexandre) naquit deux ou trois ans avant qu'éclatât notre grande Révolution de J789. 11 avait à peine 26 ans lorsqu'il fut reçu docteur en médecine, et il exerça d'abord en Russie, où, après avoir voyagé quelque temps avec une famille à laquelle il s^était attaché, il alla se fixer à Odessa. Il s y était fait une riche clientèle, lorsque survint une épidémie meurtrière de croup et d'angine couenuense. Impuissant à combattre ce fléau, et désespéré de Tinsuccès de ses efforts, il s'imagina que depuis son départ de Paris on avait dû découvrir un mojen plus efficace que ceux dont il pouvait disposer pour lutter avec avantage contre cette redoutable maladie. Dans son isolement, et avec la diflieulté des communications qui régnait alors, il ne lui avait pas clé possible de se tenir au courant de tous les progrès de la science» et il résolut de combler cette lacune en venant s'enquérir lui-même de ce qui s'était lait pendant son absence. Le progrès sur lequel il comptait ne s'était pas réalisé, et il ne trouva pas la thérapeutique du croup

INTRODUCTION. XXXIX

plus riche qu'au moment où il avait quitté la France.

Mais une grande agitation régnait alorsT dans le monde médical. D'un côté, Laënnec venait de découvrir l'auscultation et avait ouvert ainsi à la science médicale les plus vastes et les plus splendides horizons qu'il lui ait jamais été donné de parcourir; de l'autre, Broussais, révolutionnant la science, était arrivé au faite de sa splendeur et s'apprêtait à descendre des hauteurs du Val-de-Grâce, pour venir imposer à la Faculté même ses doctrines médicales et la thérapeutique qui en découlait.

L'esprit pondéré de Louis comprit h la fois et les écarts des doctrines broussaisiennes, dans lesquelles rimagination jouait le principal rôle, et le grand profit que la science devait retirer de la méthode d'exploration découverte par Laënnec. Cependant il se garda bien de prendre parti pour l'un ou l'autre de ces deux rivaux qui se disputaient alors le sceptre de la médecine, et, sans vouloir s'attacher à aucune écolo, il s'imposa la tâche, ardue et pénible, qu'il accomplit avec autant de persévérance que de ténacité et de courage, d'étudier les faits en eux-mêmes, sans aucune idée préconçue, et en faisant abstraction de toute espèce de préoccupation doctrinale. Cette résolution prise, il s'attacha au service hospitalier de Chomel, qui était son ami, et durant sept années, tant à l'hôpital de la Charité qu'à Tllôtel-Dieu, il recueillit, jour par jour, les observations de tous les malades qui passaient dans ce service ; consacrant indistinctement la même attention à chacun de ces malades, quelle que fût la nature de l'affection dont il était atteint et faisant l'autopsie de ceux qui succombaient, pour noter l'état de tous leurs organes.

Hl

Ces nombreux mat<'»riaux une fois recueillis, il put les classer et les comparer dans le silence du cabinet, et il en fit deux groupes comprenant : Tun, toutes les maladies chroniques; Tautre, toutes les maladies aigui^s.

Dans le premier de ces groupes dominait la phthisie pulmonaire, et c'est en la comparant symptûme par symptùme, lésion par lésion, avec les autres maladies chroniques, qu'il put écrire cette remarquable histoire de la tuherculisation, à laquelle les travaux plus récents ont pu ajouter quelques nouveaux chapitres, mais que Ton est toujours obligé de citer quand on s*occupede cette maladie.

Dans le groupe des maladies aiguës, il vit dominer ime alTection caractérisée, anatomiquemenl par F ulcération des plaques de Peyer, et cliniqucment par les symptômes attribués aux fièvres <Jitcs putrides, malignes, adynamiques, ou à la maladie que lîroussais désignait sous le nom de gaslro- entérite. Établir la ligne de démarcation entre la véritable phlepmasie de rintestin, ou entérite simple, et la maladie caractérisée par la lésion des plaques de Peyer ; puis réunir en un seul faisceau sous la dénomination commune de fièvre typhoide, toutes les variétés, autrefois sépaiées— ^etqne Ton croyait pouvoir Être distinguées Fune de Faulre, — de fièvres continues dans lesquelles cette altération se rencontre, tels furent les deux résultats essentiels qui découlaient de Fétude et du l'approchement des observations qu'il avait recueillies. Ces résultats furent publiés dans ses Recherches sur la fièvre typhoïde^ dans lesquelles il compara successivement, comme il l'avait fait avec la phthisie pulmonaire, pour les maladies

INTRODUCTION. XL

chroniques, toutes les lésions et tous les symptômes de la fièvre typhoïde et des autres maladies aiguf's.

Les deux principaux ouvrages de Louis (les Re^ cherches sur la phthisie et les Recherches sur la fièvre typhoïde)^ contiennent donc des renseignements précieux, non-seulement sur les deux maladies dont le nom (igure dans leur titre, mais aussi* sur la plupart des maladies qui peuvent affecter l'humanité. Ce sont là, comme l'a dit, avec beaucoup d'à-propos et de justesse, mon savant collègue de cet hôpital, M. le 'proresseur Lasègue (1), dans l'article qu'il a consacré à Louis et à son école, deux « monuments impérissables » qui suffisent pour éterniser la gloire de leur auteur. Je suis parfaitement d'accord avec M. Lasègue pour reconnaître que la meilleure manière d'apprécier l'importance du rôle que Louis a exercé sur le mouvement scientifique du dix-neuvième siècle, c'est de supprimer, par la pensée, les travaux qu'il a accomplis et de se reporter à l'époque où il les a entrepris. S'il en était ainsi, nous en reviendrions à la phthisie dérivant de la bronchite, et, soit à la gastro-entérite de Broussais, soit au chaos des innombrables espèces de fièvres de Pinel. Ce n'est pas que Louis ait découvert, à proprement parler, l'altération des plaques de Peyer ; elle avait été vue, avant lui, par Prost et par Brelonneau, mais c'est lui qui en a fait la caractéristique anatomique de la fièvre typhoïde. Peut-être même a-l-il eu le tort d'en faire plus qu'une caractéristique, et de la considérer comme l'altération essentielle, primordiale de la fièvre typhoïde, altération que les travaux ullé-

(1) Lasègue, Arc/lives yénérales de mêdcciney 1872.

XLÎI INÎBODUCTION.

rieurs ont démoûtré exister dans la coroposition du sang, plutôt que dans la lésion des glandes intestinales. Les travaux de Louis eurent, au moment même où ils furent publiés, un grand retentissement. Quoiqu'ils eussent élé entrepris sans la moindre arrière-pensée, ils conduisaient à des conclusions trop diamétralement opposées aux doctrines de Broussais ponr ne pas ébranler ces dernières. Le vieux lion se sentit blessé, il rugit, et ses rugissements s'exhalèrent dans VP^^ramen des doctrines médicales^ où il prit à partie Tim prudent qui osait n*être pas de son avis. Mais la riposte ne se" fit pas attendre, et dans son Examen de f examen de M. Broussaîs, Louis répliqua avec une énergie, une verve et un entrain que ne soupçonneraient pas ceux qui ne le connaissent que par la lecture de ses autres ouvrages* Cependant il resta calme et modéré, comme il convient dans les discussions scientifiques, et c'est un des traits les plus remarquables du caractère de cet esprit a froidement amoureux du vrai, n qu'il sut toujours si parfaitement s'abstraiie dans la rechei che de la vérité même, qu'aucun de ses contradicteurs n'a jamais contesté sa droiture ni sa parfaite loyauté. Les respectant même au milieu des controverses les plus ardentes, il en a toujours été respecté, et la présence de M. Bouillaud à ses obsèques, — pieux hommage honorant à la fois et celui qui le rendait et la mémoire de celui qui Tavail mérité, — témoigne que des luttes oiémoratjles, si vaillamment soutenues de part et d'autre, pendant plus d'un quart de siècle, ces deux savants, également respectables, n'avaient, h la fin de leur carrière, conservé d'autre souvenir que celui de Teslime qu'ils ont su mutuellement s'inspirer.

INTRODUCTION. XLllI

Ce qui a plus particulièrement contribué à donner, dès leur apparition, une importance capitale aux travaux de Louis, et ce qui est destiné surtout h assurer leur pérennité, c'est, il faut bien le reconnaître, Texcelience et la supériorité de sa méthode. Il était par- Tenu à résoudre ce difficile problème, qui consiste à ne pas se laisser entraîner par les écarts de l'imagination, ni influencer par les préoccupations doctrinales, et il l'avait fait en subordonnant toutes ses conclusions à la rigoureuse observation des faits, mûrement étudiés, scrupuleusement analysés et sévèrement comptés. Ce n'est pas qu'avant lui on n'eût observé ; mais dans ces observations, indiquées à grands traits, qui nous viennent des auteurs anciens, on remarque que les laits les plus saillants, ceux qui se distinguent par un caractère particulier quelconque, sont aussi ceux qui occupent la plus large place, de telle sorte que trop souvent l'exception, ayant plus vivement impressionné la mémoire, tend à se substituer à la l'ègle la plus générale, restée plus inaperçue. Avec la méthode de Louis, qui consiste à recueillir indhlinctement tous les faits, à mesure qu'ils se présentent à l'observation, puis à les catégoriser pour les compter, on est sûr d'éviter cet écueil et de voir chaque particularité se classer d'après son importance, dont la fréquence avec laquelle elle se reproduit donne la mesure mathématique et rigoureuse.

C'est en vain que Ton a voulu se révolter contre les exigences qu'impose une telle méthode ; il faut les subir si l'on veut produire quelque chose de solide et de durable, et l'on peut prédire une existence éphémère à toute œuvre qui ne reposera pas exclusivement

XUV INTRODUCTION.

sur robservalioli. Tout le monde est d'accord pour le reconnaître aujourd'hui, et lorsqu'on cherche à opposer l'expérimentation à l'observation, en laissant à Tune le passé pour confier à l'autre Tavenir de la science, on établit entre les deux une distinction que rien ne justifie, car l'expérimentation n'est, à vrai dire, qu'un des modes de l'observation ; elle ne peut être utile qu'à la condi-tion d'être rigoureusement observée, et ses résultats ne prendront rang parmi les vérités scientifiques qu'après avoir été pesés et comptés.

Au surplus, — et c'est ce qui fait que non-seulement a les observateurs conserveront toujours assez de terrain pour le cultiver fructueusement et pour garder place au soleil, » mais que, seuls, ils peuvent féconder le champ de la science, — la méthode d'observation est la seule qui soit compatible avec tous les progrès quels qu'ils soient, la seule qui puisse les admettre tous sans en être ébranlée, la seule qui, dans ce mouvement incessant qui nous entraîne dans des voies nouvelles, permette sûrement de distinguer le progrès véritable de l'illusion fallacieuse, qui en prend si souvent la place.

Page 1