‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 2)Chapitre 41 sur 76 · II. — INOCULATION VARIOLIQUE · texte numérisé non relu

II. — INOCULATION VARIOLIQUE

Ses avantages. — Expériences sur la clavelisation. — Avantages, dangers de l’inoculation. — Moyens d’atténuer ceux-ci. — Procédés d’inoculation. — Pustule mère.— Satellites. Symptômes généraux.

MESSIEURS

Les populations effravées, les médecins, justement préoccupés des terribles ravages causés par la variole, cherchaient tous les moyens possibles de s’en préserver, ou du moins d’en atténuer les effets. Remèdes prétendus rationnels, remèdes empiriques, tout semblait bon pour arriver au but; mais tous ces prophylactiques échouaient également, lorsque, au commencement du dernier siècle, en 1721, une femme, lady Montague, vint annoncer à l'Angleterre

qu'elle avait été témoin à Constantinople d’une pratique grâce à laquelle ceux qui s’y soumettaient restaient pour toujours à l’abri des coups de la maladie. Cette pratique, empruntée à la Chine et à la Perse, où de temps immémorial elle était vulgarisée, comme elle l'était aussi en Géorgie, en Circassie et en Grèce, c'était l’inoculation variolique. Elle consistait à donner la variole à

des individus bien portants. On savait déjà par expérience que la prophylactique du mal était dans le mal lui-même; que ceux qui une fois en avaient été atteints, quelque bénignes qu’eussent été alors ses manifestations, pouvaient ensuite traverser impunément les épidémies et s’exposer à la contagion ; on savait que les exemples de récidive, bien qu'’incontestables, étaient des faits exceptionnels. Mais on savait aussi, d’une part, qu’on n’était pas maître de donner la variole à volonté par le simple contact; que, d'autre part, en eût-on été maître, on ne pouvait pas, en la donnant ainsi, en modérer les coups, et

faire que l'individu, en s’exposant à la contagion d’une variole bénigne, ne la

. prit pas grave. L’inoculation semblait offrir tous les avantages désirables; car

en conférant le bénéfice d’une immunité à peu près absolue pour lavenir, elle n’entraïînait à sa suite aucun danger : jamais, disait-on, la variole ainsi communiquée n’était grave, toujours elle était discrète et ne laissait aucune

trace de son passage, du moins on n’avait point à redouter ces cicatrices hi-

deuses qu’elle produit si souvent lorsqu'on l’a prise par contagion.

Les merveilleux récits de lady Montague, qui, alors qu’elle résidait à Constantinople, en 1717, n'avait pas craint de faire inoculer son propre fils, âgé de six aus; le nouvel exemple qu’elle donnait encore lorsqu’à son retour à Londres, elle voulut que sa fille fût également soumise à l’inoculation ; les heureux résultats qu’elle proclamait de cette opération, dont elle offrait

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des preuves, entraînèrent un grand nombre de bons esprits parmi les médecins et les gens du monde.

Des expériences furent bientôt tentées en Angleterre, où bientôt aussi l’inoculation fut adoptée et né tarda pas à être vulgarisée. Cette nouvelle pratique, qui eut pour elle bien des adhérents, mais contre laquelle s'élevèrent cependant beaucoup d’adversaires, fut, l’année même de son introduction dans la Grande-Bretagne, importée en Amérique, puis, trois ans plus tard, en Allemagne où l’on inocula un certam nombre d'enfants des premières familles de Prusse. Si en Angleterre, en Amérique et en Allemagne, elle ne fut pas admise sans opposition, en France cette opposition se montra encore plus acharnée. Absolument proscrite, dès la première fois qu’il en fut question, en 1723, ce fut seulement trente-trois ans plus tard, en 1756, qu’on osa tenter l'expérience. Bien que l'impulsion partit d'en haut, car les enfants du duc d'Orléans furent les premiers inoculés, cette impulsion fut loin d’être généralement suivie. Ceux d'entre vous qui seraient curieux de connaître les différentes phases par lesquelles a passé l’inoculation variolique, tant dans notre pays que dans les pays étrangers, devront lire l’histoire qu’en a écrite Sprengel dans son VI° volume. Elle finit toutefois par être acceptée et généralement pratiquée jusqu’au jour où la vaccine vint la détrôner, et peut-être connaissez-vous encore des personnes qui ont été inoculées au commencement de ce siècle, alors que la découverte de Jenner trouvait, elle aussi, à son tour, de nombreux adversaires.

A celte époque, en eflet, bien que très avantageusement remplacée par la vaccine, linoculation qui, dans le principe, avait soulevé tant d’oppositions, l’inoculation variolique comptait des partisans inébranlables, surtout, il est vrai, en Angleterre, où, comme je viens de vous le dire, elle avait été d’abord introduite à son arrivée d'Orient. On l'y pratiquait même encore en 1841, et il ne fallut rien moins qu'un acte du parlement pour la proscrire impitoyablement. Aujourd'hui la vaccine a complétement pris sa place; il se pourrait cependant, pour les raisons que je vous expliquerai, qu’on fût en quelques circonstances obligé d’y revenir, malgré les inconvénients qu'elle présente et qu’on ne saurait se dissimuler.

Ges circonstances se sont offertes à moi, et c'est parce que je vous dois toujours compte de ma manière d'agir au lit du malade que j'ai à vous entretenir de linoculation variolique. Ainsi que je vous l’ai dit dans une précédente leçon, à propos de la variole modifiée, cette inoculation, je l’ai plusieurs fois pratiquée : pour la première fois, il v a longtemps déjà, à l’hôpital Necker, et dernièrement encore sous vos yeux, dans le service que je dirige ici. Mais à l'hôpital Necker, comme à l’Hôtel-Dieu, je n’y ai jamais eu recours qu’alors que nous manquions de vaccin, et qu'une épidémie de variole pouvait nous faire craindre un danger imminent pour nos jeunes enfants.

En la pratiquant, j'ai toujours eu le soin, — ceci est de la plus haute importance, — le me placer, autant que possible, dans les conditions où se placaient eux-mêmes les inoculateurs des derniers siècles. Sans m'astreindre aux

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précautions qu'ils croyaient devoir prendre, sans préparer les sujets comme ils prétendaient le faire, précautions qu’ils avaient d’ailleurs eux-mêmes bientôt

abandonnées, après en avoir compris linutilité, je m’arrangeais de façon à donner la variole la pins bénigne possible.

Un fait emprunté à la médecine vétérinaire navait frappé. La clavelée du mouton est une maladie identique, dans ses allures, avec la variole de l’homme, et ces deux maladies ont une assez grande analogie pour qu’on puisse ürer de l'étude de l’une des conséquences pratiques pour l'étude de l'autre.

Or, depuis le siècle dernier, linoculation de la clavelée est employée par les vétérinaires et les agriculteurs les plus éclairés, lorsque la maladie commence à sévir, pour empêcher une épizootie de devenir meurtrière. Pour obtenir une clavelée aussi bénigne que possible, un agriculteur de la Bessarabie, où l’inoculation se fait encore aujourd'hui universellement, imagina le procédé suivant : Il choisit cent moutons, les mit dans un parc séparé, puis illes inocula. Neuf à dix jours après, la maladie s’était déclarée parmi ces animaux : l’inoculateur prenant alors le virus sur l'animal dont la clavelée était la plus bénigne, l’inocula à cent autres moutons. Il répéta, pour une troisième série d’un même nombre de moutons, ce qu’il avait fait pour la seconde, ayant toujours la précaution de choisir l’animal chez lequel la maladie se présentait avec les manifestations les moins sérieuses, et voici ce qu’il observa.

Des animaux de la première série, un assez grand nombre succomba, le virus claveleux n’ayant encore rien perdu de son énergie; toutefois la maladie fut moins meurtrière qu’elle ne leût été si elle se fût produite spontanément par les voies ordinaires de la contagion. Les moutons de la seconde série eurent une éruption discrète, et aucun ne périt. Ceux de la troisième série eurent une clavelée encore plus discrète ; chez quelques-uns même, la pustule d’inoculation se développa seule. On pensa donc que ce dernier résultat pouvait être obtenu constamment. En continuant les expériences, on cbtint en effet cette clavelée préservatrice conférant l’immunité complète, et dont l’éruption se bornait à la pustule mère. L’inoculation d’une clavelée grave, pratiquée sur des moutons ainsi préservés, donna la preuve absolue de l’immunité qu'ils avaient acquise, car cette inoculation resta sans effet.

Ce fait m'avait frappé, et je me demandai s’il n’en serait pas de la variole de l’homme comme il en était de la clavelée du mouton; si, par des inoculations successives pratiquées suivant cette méthode, on n’arriverait pas à obtenir aussi une variole modifiée au point de ne plus'avoir d'autre éruption que celle de la pustule d’inoculation. Je tentai l'expérience à l'hôpital Necker, avec M. le docteur Delpech, alors mon interne, aujourd’hui mon collègue dans les hôpitaux et professeur agrégé de notre Faculté; chez quelques enfants, nous obtinmes le résultat désiré, en ce sens que la pustule mère, le maître bouton, la pustule d'inoculation se développa seule, entourée des petites pustules, ses satellites. Si l’on était sûr d'arriver constamment à un aussi heureux résultat, l’inoculation devrait être la règle, car elle serait évidemment sans péril, et ses avan-

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tages resteraient seuls incontestables. Elle serait sans péril pour l'individu chez lequel on la pratiquerait: elle sera't sans péril pour ceux avec lesquels il se trouverait en contact. Gette variole localisée, sans éruption générale, sans sym= ptômes graves, ne serait peut-être pas plus contagieuse que ne l’est la vaccine. Malheureusement il n’en est point ainsi.

Si, dans quelques cas, je suis arrivé à n'avoir que Ja pustule d’inoculation, dans d’autres, en opérant avec le même virus, J'ai vu des éruptions générales, et, qui pis est, j'ai vu alors la variole se communiquer à des personnes qui n'avaient point été inoculées. J'ai vu, dans une circonstance dont j'aurai à vous parler à propos de la régénération de la vaccine, la variole reprendre toute son énergie primitive, après avoir été successivement inoculée à une série d’individus; fait d’ailleurs en contradiction avec ceux rapportés par les inoculateurs qui avaient établi que le virus variolique devenait de plus en plus bénin par transplantations successives. Voilà les inconvénients de l’inoculation : d’une part, la crainte où l’on est de donner à celui que l’on y soumet une variole sérieuse ; d'autre part, la dangereuse possibilité de la voir devenir un foyer de contagion. Ces inconvénients sont graves, on ne saurait se le dissimuler; et cé sont eux qui, après avoir longtemps donné prise à ses adversaires, lui ont fait préférer la vaccine lorsqu'elle fut découverte ; ce sont eux aussi qui, pour ma part, m'ont empêché de continuer mes expériences et m'ont forcé de réserver l'inoculation pour ces cas exceptionnels auxquels j’ai fait allusion, ct dont je reparlerai encore. Il était de mon devoir d’y renoncer lorsque j'avais à craindre qu’en inoculant une variole, même la plus bénigne, à un individu, je ne devinsse la cause de la mort de ceux qui, n’ayant été ni vaccinés ni inoculés, pourraient la prendre grave de celui auquel je l'avais donnée. Ma conduite serait différente, si nous pouvions isoler les individus que nous inoculons.

En temps d’épidémie, et à défaut de vaccin, je n’hésiterais pas à tenter encore et à conseiller l'expérience, car alors je n'aurais plus à redouter de propager une maladie dont le danger est partout,

S'il est des individus, en petit nombre il est vrai, ainsi prédisposés que, s’exposant mille fois à la contagion, ils n’en soient jamais touchés, s’il en est même auxquels la variole ne saurait être inoculée, il est plus général d’en voir d’autres, plus ou moins réfractaires à l’action du virus, chez lesquels la maladie ne se manifeste que très tardivement.

Prenant toujours l’exemple que nous avons cité plus haut, et l’empruntant à la médecine comparée, il arrive que si, dans une bergerie de cinq cents moutons, la clavelée se déclare, elle les frappe, non pas tous à la fois, mais successivement, de telle sorte que l’épizootie ne se termine souvent qu'après trois, quatre, cinq mois. C’est que parmi ces moutons il s’en trouvait qui, dès le premier contact, et en vertu d’une disposition toute spéciale, avaient été infectés, tandis que chez d’autres il avait été besoin d’un contact plusieurs fois répété. De même pour la variole.

Lorsque autrefois elle régnait sous forme épidémique, frappant tous les indi-

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vidus d’une localité, d’un hospice, d’une caserne, d’une prison, on la voyait se manifester successivement à des périodes différentes, chez des individus qui cependant avaient été soumis tous ensemble au premier contact. C’est qu’en effet, pour que la maladie se produise, non-seulement il est besoin de sa cause, du germe morbifique, mais il est nécessaire encore que l'économie, que le terrain soit préparé à le recevoir, il est besoin d’une aptitude particulière de l'organisme pour que la conception contagieuse ait lieu. L’inoculation, en introduisant forcément le virus dans l’économie, sans attendre que cette aptitude se soit développée, trouve le sujet dans des conditions favorables au but qu’on se propose d'atteindre, en ce sens que le terrain n’est pas suffisamment préparé pour que le germe lève avec la même vigueur. De plus, avec l’inoculation il nous est possible de choisir ce germe et de prendre le virus dans les conditions les plus favorables. En prenant le pus d’une varioloïde discrète, d’une variole déjà modifiée par une vaccination antécédente, nous avons les plus grandes chances de communiquer une variole des plus bénignes aussi, comme, dans ses expériences, l’agriculteur de Bessarabie était arrivé à donner à ses moutons une clavelée des plus légères.

En dernière analyse, l'inoculation, faite en temps d’épidémie, a pour résultat de préserver les individus d’une variole grave, de les mettre à l'abri de la contagion dont il est impossible de mesurer les effets, tandis qu’on peut jusqu’à un certain point mesurer ceux de la maladie qu’on inocule. Si dans quelques circonstances l’inoculation d’une variole discrète a déterminé le développement d’une variole confluente, le fait est exceptionnel. Plus commun aux premiers temps où cette pratique fut introduite en Europe, il est devenu plus rare lorsque les inoculateurs ont eu la précaution de prendre le virus dans les conditions que j'ai indiquées, et, lorsqu'on lit les écrits que nos prédécesseurs nous ont laissés, on reste convaincu que l’inoculation devenait de jour en jour presque aussi inoffensive que Ja vaccine.

Les procédés à l’aide desquels on inoculait autrefois consistaient à insérer dans une petite plaie faite à la peau, — c'était le bras qu'on choïisissait de préférence, — le pus variolique dont on avait imprégné un fil que l’on plaçait dans l’incision. Kirckpatrick, dans son 7raité de l’inoculation, disait qu'il suffisait de frotter la plaie avec un linge souillé de pus variolique pour arriver aux mêmes résultats. 11 disait encore que ces fils imprégnés de virus, et renfermés dans des boîtes bien closes, pouvaient conserver leur vertu pendant plusieurs mois. Pour prouver combien longtemps se conserve le virus varioleux, le docteur Sunderland (de Barmen) prétend que des couvertures de laine imprégnées de pus (couvertures dont il se servait pour donner la variole aux vaches dans ses expériences sur la régénération du cow-pox) conservaient pendant plus de deux ans leurs propriétés contagieuses, et produisaient encore alors le développement des pustules caractéristiques sur le pis des vaches. Il fallait toutefois avoir soin d’envelopper de papier ces couvertures, et de les garder dans un petit tonneau à l'ombre, dans un lieu frais, dont la tempéra-

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ture ne fût jamais à plus de 10 degrés Réaumur au-dessus de zéro. Enfin | on rapporte que les Chinois conservaient dans des boîtes de porcelaine bien

bouchées avec de la cire les croûtes des pustules varioliques. L’moculation sé faisait en recouvrant de pus desséché des tentes de charpie qu’on introduisait dans les narines des individus.

Le procédé des inoculateurs de la fin du siècle dernier était beaucoup plus simple, plus expéditif et plus sûr que tous ceux-ci. C’est celui que nous em= ployons : il consiste à soulever l’épiderme avec une lancette pour y porter le pus dont on l’a chargée.

Une piqûre est suffisante, et voici les symptômes que l’on observe. Les phénomènes locaux sont les suivants. Le second jour après l’inoculation, on voit à la place où elle à été faite un petit bouton rouge semblable à celui que produit la vaccine. Vers le cinquième jour, ce bouton est devenu une vésicule acuminée, présentant quelquefois à son centre la trace de la piqûre, qui semble affaissée, de manière à former une sorte d’ombilication. Le septième jour, cette vésicule, devenue pustule, s’entoure d’une aréole légèrement rouge, elle s'aplatit et prend une teinte bleuâtre. Le lendemain, l’aréole inflammatoire augmente; elle augmente encore le neuvième et le dixième jour. Cependant la pustule s’élargit toujours en se creusant dävantage et prenant une teinte de plus en plus bleuâtre; ses bords sont inégaux, comme froncés, puis on voit apparaître sur l’aréole inflammatoire un nombre variable de petites pustules, quelquefois dix, quinze, vingt, véritables satellites de la pustule mère, contenant d’abord de la sérosité limpide, et enfin du séro-pus. Alors aussi les ganglions lymphatiques axillaires ont commencé à s’engorger, et le neuvième jour l'engorgement est à son apogée; il décroît pour disparaître vers le quatorzième ou le quinzième jour. Ordinairement treize ou quatorze fois vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées, que la pustule d’inoculation est sèche, mais quelquefois au-dessous d'elle s'est formée une eschare profonde qui tombe après vingt, vingt-six et même trente jours, laissant à sa suite une cicatrice plus où moins difforme. Le plus souvent il n’y a pas d’eschare, la croûte tombe, se reproduit pour tomber de nouveau, se reproduire encore, et donner lieu définitivement à une cicatrice plus large que celle laissée par la vaccine.

La pustule mère que l’on retrouve quelquefois lorsque la maladie à été transmise par contagion suivant les lois ordinaires, le maître bouton, suivant l'expression allemande, présente absolument les mêmes caractères que la pustule d’inoculation. Ceux qui suivent la clinique en ont vu un exemple au n° 11 fer, de la salle Sainte-Agnès, chez un homme qui fut pris dans nos salles, au commencement de juin 1857, d’une varioloïde. Indépendamment des pustules, assez discrètes d’ailleurs, qui s'étaient développées sur la peau, on constata, au niveau du sillon naso-labial, l’existence d’une pustule plus large que les autres; mesurant un diamètre à peu près égal à celui d’une pièce de 20 centimes, elle était assez profondément creusée : cutim satis profunde exederat, comme disait van Swieten, à propos de cette espèce de pustule

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qu'il appelait le master pokken. Une aréole très rouge l’entourait dans une largeur d’une pièce d’un franc, et était couverte des petites vésico-pustules satellites. Le malade affirmait que ce bouton avait apparu douze jours au moins avant les autres.

Au neuvième ou dixième jour de l'opération, l'individu est pris de mal de tête, de douleurs lombaires, de vomissements; en un mot, ce sont tous les phénomènes initiaux de la variole. Vers le onzième, le douzième ou le treizième jour, apparaît l’éruption spécifique, ordinairement très peu confluente, marchant avec les allures de la variole normale, quelquefois avec celles de la variole modifiée. Mais, dans tous les cas, l'individu jouit dès lors d’une immunité aussi complète que peut la conférer une première variole.

Ces symptômes locaux et généraux de la variole inoculée, vous avez pu les observer chez le jeune enfant sur lequel j'ai cru devoir pratiquer l’inoculation, lorsqu'une épidémie sévissait dans nos sallés de nourrices et que nous manquious de vaccin.

Chez ce jeune enfant, âgé de vingt-quatre jours, allaité par sa mère, j'inoculai, par une piqûre au bras droit, le pus d’un bouton variolique pris, au onzième jour de Ja maladie, chez une femme affectée de variole modifiée assez discrète. Une première tentative faite chez le même enfant avec le pus d’une varioloïde excessivement discrète, n’avait produit au troisième jour aucun effet. Notre seconde opération eut pour résultat de déterminer l'apparition, au quatrième jour, d’une petite pustule ombiliquée, qui, suivant une marche régulière, laissa à sa place, vingt et un jours après sa manifestation, une eschare assez profonde. Au onzième jour de l’inoculation, septième de l'apparition de la pustule mère, l'enfant eut une variole discrète, sans symptômes généreux graves. Les pustules se desséchèrent, se cornèrent au septième jour, à partir des premiers accidents prodromiques, tels que les vomissements, la diarrhée, qui s'étaient montrés au neuvième jour de l’inoculation, Le petit malade se rétablit rapidement, et désormais il était à l’abri de la variole et même réfractaire à la vaccine. Au dix-huitième jour, en effet, nous avions en vain essayé de lui inoculer le virus vaccin, et vingt-cinq jours plus tard nous pûmes sans danger lui inoculer le pus d’une variole confluente, qui ne donna même pas lieu au développement d’une pustule d’inoculation.

Quelque heureux qu’eût été le succès de cette expérience, succès qu'autrefois j'avais d’ailleurs obtenu, je dus ne pas la continuer. Nous avions pu nous procurer du vaccin, l'épidémie semblait s'arrêter, je devais dès lors renoncer à l'inoculation variolique, pour les raisons que je vous ai données.

$ 1. — Eaux aux jambes chez le cheval. — Cow-pox chez la vache. — Vaccine chez l’homme. -— Régénération du cow-pox.

MESSIEURS

Vers la fin du milieu du siècle dernier, alors qu’en Angleterre la pratique de l’inoculation s'était généralisée, c'était une crovance répandue dans quelques comtés, que les individus qui contractaient le cow-pox en soignant les vaches qui en étaient atteintes, étaient à jamais préservés de la variole, soit qu'ils s’exposassent à la contagion, soit qu’on cherchât à les inoculer. Jenner, inoculateur de son district, n’ignorait pas cette tradition populaire. D'abord il n’y ajouta aucune foi, mais bientôt il fut convaincu de la vérité du fait, ayant su de source certaine que plusieurs personnes, après avoir pris le cow-pox dans les laiteries du pays, vingt-cinq, trente, cinquante ans auparavant, avaient depuis cette époque toujours échappé à la petite vérole. Recherchant alors dans quelles conditions ce cow-pox se développait chez l’homme, il eut l’idée de l’inoculer, et ses expériences le conduisirent à des résultats identiques avec ceux produits par la contagion directe, car les sujets auxquels il communiqua le cow-pox restèrent aussi réfractaires à l'influence de la variole que ceux qui l'avaient contractée naturellement. |

Loin de nous l'idée de contester à Jenner la découverte de la vaccine, et lors même qu’il serait accepté de tous que ce ne fut point lui le premier qui inocula le cow-pox à l’homme, il ne lui en resterait point une moindre part de gloire, car il paraît probable qu'il ne connaissait point les expériences que Benjamin Jesty avait faites sur sa propre famille. Quoi qu'il en soit de la question de priorité, il revient à Jenner l’incontestable mérite d’avoir lutté contre tous les obstacles que rencontrait la pratique de la vaccine, et d’avoir fait partager à quelques médecins ses contemporains la foi qu’il avait puisée dans l'observation et dans l'interprétation rigoureuse des faits.

Je dois cependant à la vérité historique de vous faire connaître les divers documents qui ont été consignés tout récemment dans la Gazette médicale de Lyon; documents empruntés à la Zancette de Londres (1), et qui semblent bien établir qu'un fermier du Gloucestershire, Benjamin Jesty, tenta le premier en 1774 l’inoculation du cow-pox, qu'il pratiqua sur sa femme et sur ses deux fils pour les mettre à l'abri des épidémies de variole. |

Le même journal rapporte une note de M. John Webb, de laquelle il ressortirait que la variole peut être communiquée à la vache, et que ceux qui prennent de la vache cette variole ainsi modifiée deviennent, après quelques jours de malaise, réfractaires à la contagion varioleuse. Permettez-moi de vous traduire ici le récit de John Webb ; une lettre du chirurgien Alfred Haviland

(1) The Lancet. London, 13 septembre 1862, n° xr.

sur Ja découverte de la vaccine par Benjamin Jesty; un extrait enfin des Annales de l'institution de la vaccine (1), relatif au même sujet.

Voici d’abord le récit de John Webb, tel qu’il a été trouvé dans ses manuscrits datés de 1799, par M. Thomas Wath, son petit-fils, qui l'a communiqué au journal anglais :

« Au mois de mai 1792, dans une maison, à Doynton, où j'avais rassemblé vingt-quatre enfants que j'allais inoculer, entra par hasard une femme âgée de quatre-vingts ans, nommée Betty Bowman, à qui une autre femme présente demanda si elle avait eu la variole, Betty répondit négativement, affirmant avec une extrême assurance (with a considerable degree of confidence) qu’elle était certaine d’en être à jamais préservée, parce que dans sa jeunesse elle avait pris le cow-pox d’une vache à qui un homme avait danné la variole. Une semblable opinion me fit naturellement désirer d’avoir de cette femme un récit détaillé de ce qu’elle racontait. J’appris alors qu’à l’âge de vingt-trois à vingt-quatre ans, elle était en service chez un fermier, dans les propriétés duquel il y avait, à une certaine distance de la ferme et de toute habitation, une chaumière (a cottage) au milieu de quelques étables. Gette chaumière était louée à un homme (probablement un des ouvriers) qui, entre la Saint- Michel (Michaelmas) et la Noël (Christmas), mourut dela petite vérole. Son lit et son matelas furent jetés dans les étables. Une vache du troupeau, très frileuse (very chilly), au dire de Betty, allait souvent dans la vacherie où on la voyait se coucher près du lit et même sur le matelas du mort. Peu de temps après cette vache eut le cow-pox, et les autres vaches du troupeau, au nombre de neuf, tombèrent successivement malades, de telle sorte que leur lait devint si mauvais (so bad), qu’on ne pouvait plus l’employer. Naturellement on cessa de les traire (fke cows were suffered to go dry), jusqu’au moment où Betty se mit à le faire journellement (constantly) pour les soulager. Mais bientôt elle fut prise de frissons, de douleurs dans les membres, de tuméfaction du bras (2) et de l’aisselle droits, puis apparurent sur la main, près du pouce, trois pustules qui jetèrent (from which there was a discharge) pendant quelque temps {environ neuf jours, croyait-elle). Ni avant, ni après cette époque (comme elle venait de le dire) elle n’avait jamais eu la variole (small-pox), bien qu'elle eût souvent fréquenté des personnes atteintes de cette maladie ; bien qu’une fois même elle ait couché dans le lit où était mort un varioleux, sans avoir pris d’autres précautions que d’en changer les draps. Elle avait également fait cette observation que deux ou trois individus qui avaient eu la variole, vivaient impunément au milieu des vaches affectées du cow-pox. Elle m’apprit encore qu'elle avait connu une nommée Mary Hathaway, qui, trayant les vaches malades, n'ayant point été infectée d’abord, mais l’ayant été ensuite, n’avait

(4) The Lancet. London, 25 octobre 1862, n° xvwir. (2) Je traduis bras, bien que dans l'anglais il y ait jambe (leg), ce qui est évidemment une faute d'impression.

kh DE LA VACCINE.

jamais eu non plus la petite vérole, quoiqu'elle fût restée plusieurs années à Bristol. »

La ZLancette fait suivre ce récit de la note que M. Alfred Haviland, chirurgien de l’infirmerie de Bridgewater, lui envoie sur Benjamin Jesty, qu’il appelle le premier martyr de la vaccination (fke proto-martyr to vaccination).

« À l'hôtel de la Rose et de la Couronne, à Nether Stowey, dans le comté de Somerset, mon attention fut attirée, le 31 mai dernier, sur une photo: graphie prise d’un plus grand portrait représentant un beau type de vieil= lard habillé d’une culotte courte, d’un grand gilet croisé et d’une grande veste montante de gros drap. Il était assis dans une bergère (easy chair), à l'abri d’un arbre qui étendait au loin ses rameaux, son bâton et son chapeau à larges bords dans la main gauche ; d’une ample carrure, sa tête était renmarquablement bonne (remarkably good), et l'expression de son visage annonçait tout à la fois un caractère ferme et une intelligence supérieure.

» J'ai minutieusement décrit le portrait, parce que je ne saurais dire (7 an not quite certain) si la photographie était la reproduction d’un dessin, d’une gravure ou d’une peinture à l'huile. Si c’est une gravure qui a été photo: graphiée, il doit en exister probablement quelques exemplaires, que les ama: teurs trouveront dignes d’être recueillis.

» Derrière cette photographie est la copie de l’épitaphe relative à notre sujet, et qui est ainsi conçue :

« Consacré à la mémoire de Benjamin Jesty, qui quitta cette vie le 16 avri » 1816, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il était né à Yetminster, en ce pays. Ce » fut un homme droit et honnête {an upright, honest man), — particulière: » ment noté pour avoir été la première personne (connue) qui pratiqua l’ino- » culation du cow-pox, et qui eut le grand courage (from his great strength » of mind) de faire une expérience de la vache sur sa femme et sur ses deux » fils, en l’année 177h. (Copié sur sa tombe dans le cimetière de Yesminster, » Dorset.) »

» J'ai appris de sa parente, madame William May (née Jesty), que, quand ilks surent qu'il avait vacciné sa femme et ses fils, ses amis et ses voisins, qui, jusque-là l’avaient tenu en grande considération en raison de son intelligence supérieure et de son honorable caractère, commencèrent à le regarder comme une brute sans cœur {as an inhuman brute) qui avait osé faire sur les membres de sa famille une expérience dont le résultat devait être, pensaient-ils, de les changer en bête à cornes. En conséquence, le digne fermier fut hué, injurié, lapidé toutes les fois qu’il se rendait aux marchés dans son voisinage. Il resta, cependant, intrépide (undaunted), sans jamais manquer de remplit ses devoirs... Après avoir assez vécu pour voir un autre enrichi et immortalisé pour avoir vulgarisé les mêmes choses qui l'avaient fait lapider trente ans auparavant, il mourut d’apoplexie, en 1816, comme Jenner. L'expérience de Jesty sur sa famille fut faite en 1774 ; Jenner ne fit la première que le T4 mai 1796, juste vingt-deux ans plus tard. »

DE LA VACCINE. h5

L’extrait des Annales de l’institution de la vaccine (Original vaccine-pock Institution) est adressé à la Lancette anglaise par M. Davis, qui le tenait luimême d’un des petits-fils de Jesty.

» M. Benj. Jesty, fermier de Downshay, dans l’île de Purbeck, se rendant à une invitation de la Société médicale de l'institution de la vaccine, vint à Londres en août 1805 pour communiquer certains faits relatifs à l’inoculation du cow-pox. Nous pensons que c’est justice pour lui, et qu’il sera profitable au public d’attester (to aftest) que, entre autres faits, Jesty nous a donné la preuve décisive qu'il avait vacciné sa femme et ses deux fils Robert et Benjamin en l’année 1774, de façon que depuis lors ils sont restés invulnérables à l’action de la variole, comme cela ressort de ce que, depuis trente et un ans, ils se sont exposés impunément à contracter la maladie, et de ce que l’inoculation variolique qu'il a pratiquée il y a quinze ans sur ses deux fils n’a produit aucun effet. Il fut conduit à tenter cette expérience nouvelle, en 1774, pour combattre la variole qui sévissait alors dans la localité qu’il habitait, s’appuvant sur une opinion communément répandue dans la contrée, et qu’il avait entendu soutenir depuis son enfance, que les personnes qui avaient pris le cow-pox naturellement, c'est-à-dire qui l'avaient pris des vaches, étaient inattaquables à la petite vérole. Cette opinion trouvait pour Jesty sa confirmation dans ce que lui-même et plusieurs autres personnes qu'il connaissait ayant pris lecow-pox, n'avaient jamais eu la variole. Ilétait d'autant plus encouragé à pratiquer l’inoculation vaccinale, qu’il croyait que le cow-pox était une affection qui n’offrait aucun danger, et que par son inoculation on éviterait les diverses maladies enracinées dans la constitution de l'homme, comme les écrouelles (eur/), la folie, la syphilis (/ues) et maintes autres mauvaises humeurs, comme il les appelait.

» La remarquable et vigoureuse santé de M. Jesty, aujourd’hui arrivé à l’âge de soixante et dix ans, celle de sa femme et deses fils, lesquels sont âgés de trente et un ans, fournit uné singulière preuve de l’innocuité de la vaccine. Mais le public apprendra avec un intérêt particulier que pendant leur dernière visite à Londres, M. Robert Jesty se soumettait publiquement à l’inoculation la plus énergique de la variole, et que Jesty se soumettait de son côté à l’inoculation du cow-pox, sans que les deux inoculations aient jamais réussi.

» Les circonstances dans lesquelles M. Jesty inocula la vaccine à sa famille, c’est-à-dire sans avoir devant les veux aucun précédent (without any precedent)en s'appuyant seulement sur ce qu’il connaissait de la nature de la maladie chez les vaches et de ses effets chez l’homme, lorsque celui-ci la prenait accidentellement, son mépris des préjugés populaires et des clabauderies (e/amorous reproaches) de ses voisins, lui méritent, suivant nous, le respect général pour son énergie morale. Mais, de plus, ce qu'il a fait pour fournir de nouveau des preuves convaincantes de la persistante efficacité du cow-pox pour préserver de la variole, en se soumettant à l’inoculation, en dépit du mécontentement de

plusieurs familles, cette conduite lui donne des titres au moins à la reconnais sance du pays.

» Comme un témoignage de notre considération personnelle, et en mémoire d’un fait aussi extraordinaire que celui de l'inoculation vaccinale ayant préservé de la variole depuis trente et un ans, un portrait de M. Jesty sera peint, à notre requête, par notre excellent artiste M. Sharp, pour être conservé dani l'Original vaccine-pock Institution.

» G. Pearson, L. Nikol, Thomas. Nelson, médecins. » Wheate, K. Forster, chirurgiens consultants.

» J. GC. Carpue, J. Doralt, chirurgiens.

» F. Rivers, E. A. Brande, P. de Bruge, apothicaires. » J. Headviside, T. Payne, trésoriers. »

Messieurs, quelque longs qu’aient pu vous paraître ces détails, vous me pardonnerez de vous les avoir donnés, en raison de Rintérét qu’ils présentent. Mais, je le répète, si Jenner n’a point été le preinier à pratiquer l’inoculation du cow-pox, c’est à lui qu’appartient l'honneur de l'avoir vulgarisée.

Tout en se gardant d'affirmer d’une manière trop absolue, dans sa première publication, qui parut en 1798, la vertu préservatrice de la vaccine, Jenna s’empressa de faire connaître ce qu'il venait de découvrir. Les expériences, répétées d’abord par Pearson, furent reprises sur une grande échelle par Wood ville, médecin de l'hôpital d’inoculation à Londres, et bientôt le témoignage de ces médecins, auquel s’en joignit une foule d’autres, vint déposer en faveur de la découverte de Jenner. Malgré les oppositions qu’elle rencontra, malgr les attaques passionnées et injustes qu'elle eut à subir, malgré les résistances les plus tenaces, les préjugés les plus absurdes qu’elle eut à combattre même en Angleterre, la vaccine se vulgarisa promptement, et le mouvement d’adhésion qui l’accueillit se propagea tout de suite en Hanovre, dans le reste dé l'Allemagne, et presque simultanément en France, où le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, témoin, pendant son séjour dans la Grande-Bretagne, des succès obtenus, FR énergiquement l'attention publique et celle de l'administration sur ce sujet important. |

Cette singulière maladie, empruntée à la vache, se transmettant de l’homme à l’homme avec une merveilleuse facilité, on ne se préoccupa plus de la source première à laquelle on l’avait puisée, et l’on oublia pour ainsi dire le cow-pox. Les mentions très rares que, dans les années qui suivirent la découverte de là vaccine, on fit de la picote, donnèrent à penser que celle-ci était elle-même très rare, qu'elle ne se montrait que dans certains pays privilégiés et à des époques assez éloignées. En Angleterre il n’en était presque plus question, lorsqu’en 1812 on en signala plusieurs cas aux environs de Berlin; en 1816, on la retrouvait sur plusieurs vaches dans le duché de Brunswick. Cependant plus tard, quand des exemples de variole développée chez des individus vac- . Cinés firent concevoir l’idée d’une dégénération du virus vaccin, on jugea néces-

saire de remonter au pont d'origine, et l’on alla à la recherche du cow-pox: : C'est en Allemagne qu’on s’en occupa d’abord, et dès les premiers pas on arriva à établir que la picote des vaches n’était pas aussi rare que pouvait le faire croire le silence gardé pendant aussi longtemps sur cette affection. Dans le Holstein, sans compter des cas isolés nombreux, on l'avait observée sous forme d'épizooties, cinq fois dans le cours de onze années. L’attention du gouvernement une fois éveillée sur ce sujet, des ordres furent donnés en 1826, 1829, 1830 et 1831, pour rechercher la vaccin naturel; des primes furent promises aux propriétaires des vaches qui seraient atteintes de la maladie, et alors les cas se multiplièrent dans le Wurtemberg et dans le duché de Baden.

En 1836, une commission fut nommée par l’Académie de médecine de Paris pour examiner le fait suivant qui lui avait été signalé. Une dame Fleury, habitant Passy, ayant déclaré à M. le docteur Perdreau (de Chaillot) que sa vache atteinte de picote lui avait communiqué sa maladie à la main, MM. Bousquet, Émery et Gérardin furent chargés d'étudier ce fait, et obtinrent un vaccin légitime en inoculant sur le bras d'un enfant le pus de la pustule pris sur la main de la dame Fleury (1).

Pendant que ces choses se passaient en Europe, le docteur Macpherson publiait en 1833 ses expériences sur la vaccination, et racontait avoir été témoin, dans les environs de Calcutta, dans l'Inde, d’une épizootie qu'on appelait la clavelée des vaches. En essayant de l’inoculer, Macpherson vit que nonseulement cette maladie se transmettait de la vache à la vache, mais encore de la vache à l’homme et de l’homme à l'homme.

Un fait remarquable avait frappé les observateurs, c’est que cette transmission s’opérait plus facilement lorsque, si l’on peut ainsi parler, la maladie avait été humanisée, c’est-à-dire qu'inoculée de l'homme à l’homme, elle avait une action plus puissante que lorsqu'on l’inoculait de la vache à l’homme. Dans son Traité de la vaccine, publié en 1846, M. le docteur Steinbrenner en rapporte un remarquable exemple que nous allons reproduire textuellement.

« Le 18 mai 1845, un propriétaire vint nous annoncer qu’une de ses vaches » avait une éruption au pis et aux trayons. …. Après cet examen, nous rap- » pelant les descriptions données par les auteurs, nous étions à peu près sûr » d’avoir enfin trouvé le cow-pox ou picote; et quoique l’éruption fût déjà trop » avancée pour espérer d’en obtenir encore une lymphe très efficace, nous nous » empressâmes d’en recueillir une quantité notable sur quatre plaques de verre. » Cette lymphe était épaisse, jaunâtre et laiteuse. Une heure après environ, » nous l’inoculâmes par seize points à deux enfants non vaccinés. Une seule de » ces seize piqûres produisit une pustule vaccinale très belle, très grande, et » parcourant ses différentes périodes de la manière la plus régulière. Le hui- » tième jour, deux autres enfants furent vaccinés avec cette lymphe de bras à

(4) Sur le cow-pox découvert à Passy près Paris, le 22 mars 1836 (Mémoires de Académie de médecine, t. V, p. 600).

» bras, et cette fous les seize points d’inoculation nous ont produit seize belles » pustules vaccinales.

» Depuis lors nous n’avons plus employé à nos vaccinations que la Iymphe » dérivant de cette source, elle nous à produit absolument les mêmes résul- » tats..….., Nous avons envoyé de la Iymphe des premières générations à l’Aca- » démie de médecine de Paris (par l'intermédiaire de M. Bousquet), à la » Société de médecine de Strasbourg, et à beaucoup de nos confrères, princi- » palement à notre frère, médecin cantonal à Saar-Union, à MM. les docteurs » Fodéré, Kuntz, Clausing, etc., etc., et partout elle a produit une très belle » vaccine, dont on s’est hâté de substituer la lymphe à celle dont on se servait » jusqu'alors. » (Page 534.)

Les mêmes résultats ont été obtenus plus récemment par des médecins et des vétérinaires du département d’Eure-et-Loir, qui eux aussi avaient trouvé le cow-pox.

Il est d’un trop grand intérêt pour les médecins, pour ceux surtout qui, devant exercer dans nos campagnes, peuvent être exposés à manquer de vaccin, il est d’un trop grand intérêt de savoir reconnaître le cow-pox pour que je laisse échapper l’occasion d'exposer ici les caractères de cette affection.

L’éruption est constituée par des pustules siégeant sur le pis et sur les trayons de l’animal, et ressemblant beaucoup à celles que nous voyions dernièrement sur le visage du varioleux couché au n° 11 £er de la salle Sainte-Agnès, dont je vous ai rappelé l'observation à propos de l’inoculation variolique, et chez lequel, ainsi que je vous l’ai dit, nous rencontrions un remarquable exemple de la pustule d’inoculation que nous avons décrite. Les pustules de cow-pox consistent d’abord en des boutons dont la grosseur varie depuis celle d’une lentille jusqu’à celle d’une fève ronde ordinaire. Ils s'élèvent de plus en plus; le deuxième ou troisième jour de leur apparition, ils deviennent pustuleux, ils sont remplis d’une lymphe incolore, etleur centre commence à se déprimer, D'un blanc bleuâtre, livide, vers leur centre, ces pustules, vers leur périphérie, où l’aréole existe déjà, sont d’un blanc rougeâtre et d’un blanc jaunâtre; c’est alors qu’elles ressemblent à la pustule d’inoculation variolique. Dans d’autres cas elles sont d’une couleur argentée, ou d’un rouge pâle, d’un jaunerougeûtre, d’un jaune clair. Cette différence dans la couleur des pustules dépend de leur degré de développement, et en partie aussi de la couleur naturelle du pis. Les jours suivants, elles deviennent plus grandes et atteignent souvent la largeur d’une pièce de 50 centimes; dans des cas rares, leur développement est encore plus considérable, le pis et les trayons présentent quelquefois huit, dix, quinze et vingt pustules, qui arrivent au summum de leur développement le neuvième : ou dixième jour: à cette époque aussi, l’aréole, qui dès la formation de la pustule formait un anneau mince, gagne en étendue; mais chez les vaches à pis brun ou noir elle est à peine marquée. On constate alors une dureté, un gonflement, une augmentation de chaleur à la peau, et une sensibilité quelquefois très grande, En même temps augmentent les symptômes généraux,

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manque d'appétit, agitation, mouvement fébrile; la sécrétion du lait se modifie, elle perd de sa qualité, diminue de quantité, et se tarit même tout à fait quand l’éruption, très abondante, est accompagnée d’une réaction trop vive. Immédiatement après le neuvième jour, les croûtes se forment au centre, tandis qu’à la périphérie la Iymphe s’épaissit de plus en plus et se change en un pus caséeux, Quand elles ne sont pas arrachées, ces croûtes ne tombent que du dix-huitième au vingt-quatrième jour, et laissent à leur place des ulcérations qui, dans quelques cas, creusent profondément les tissus, jusque-là que les trayons des vaches peuvent tomber détachés par ces ulcérations qui les ont cernés. D'autres fois il survient des phlegmons de la mamelle, des abcès qui durent pendant trois et quatre mois.

Puisque nous avons abordé l’histoire du cow-pox, permeltez-moi, messieurs, de dire quelques mots des questions qui s’v rattachent. Et d’abord quelle est son origine? En considérant l'immunité qu’elle confère à l’homme contre la variole, on s’est demandé si la picote n'était pas la petite vérole qui se serait modifiée en se transmettant aux races bovines, comme le cow-pox se modifie en se transmettant des vaches à l’homme. On s'est demandé aussi si ce n’était pas une maladie à part, spéciale aux animaux sur lesquels on l'observait; si, enfin, Ce n’était point une maladie procédant, non plus de la variole de l'homme, mais d'une autre maladie propre à d’autres espèces animales.

Jenner, partageant l'opinion généralement répandue dans son pays, regardait le cow-pox comme provenant de la maladie connue en Angleterre sous le nom de grease, et en France sous celui d'eaux aux jambes, maladie spéciale aux chevaux. L’illustre inventeur de la vaccine avait remarqué, ce que savaient bien aussi les fermiers et les habitants des campagnes, que le cow-poxse développait seulement dans les vacheries où les animaux étaient soignés et traités par des garçons également chargés de panser les chevaux. Lorsque l’on observait les eaux aux jambes dans les écuries, le cow-pox ne tardait pas à se manifester dans les étables, où il était communiqué aux vaches par les valets de ferme qui venaient les traire, ayant les doigts encore souillés du pus des chevaux. Là où les femmes s’occupaient seules des vacheries, comme en Irlande, le cow-pox était très rare. En enlevant à cette proposition de Jenner ce qu’elle a de trop absolu, il reste un fait incontestable, que des expériences répétées ont mis hors de doute, à savoir, la grande analogie, sinon l'identité des deux maladies, Mais de ce que les eaux aux jambes peuvent se transmettre du cheval à la vache, et produire même chez l’homme la véritable vaccine, ce n’est pas à dire pour cela que le cow-pox ne puisse se développer que par l’inoculation ou par la contagion des eaux des jambes.

Quant à l'identité des deux maladies, un exemple récent en a de nouveau donné la démonstration.

Dans les premiers jours du mois de mars 1856, un médecin du département d’Eure-et-Loir, M. le docteur Pichot (de la Loupe),fut consulté par un garçon

maréchal ferrant, qui présentait sur la face dorsale des mains des pustules TROUSSEAU, 2€ édit. — 1, !

opalines, confluentes, larges d’un centimètre environ, déprimées à leur centre où l’on voyait une petite croûte linéaire. Elles avaient absolument l'apparence de pustules vaccinales arrivées au huitième ou neuvième jour. Get homme, qu n'avait jamais été vacciné, affirmait n'avoir jamais été non plus en contac avec une vache malade, on n’en ferrait pas dans la boutique où il travaillait, mais il se rappelait avoir ferré, vingt-quatre jours auparavant, un cheval atteint des eaux aux jambes. Ge cheval appartenait à un cultivateur : le vétérinaire de la Loupe, élève distingué des Écoles d’Alfort et de Toulouse, alla constater la malodic, qui existait encore. M. le docteur Pichot recueillit immédiatement entre des plaques de verre le liquide des pustules, et l’envoya à M. Maunoury (de Chartres).

Sans attendre le résultat des expériences que devait faire ce médecin, M. Pichot essaya de vacciner son malade; mais bien qu'il ait employé un virus vaccin pris sur le bras d’un jeune-enfant, bien que ce même virus; inoculé le même jour à deux autres enfants, eût produit chez tous deux une éruption vaccinale très légitime, l’inoculation resta sans effet chez le premier individu. Le sixième jour, sur six piqûres faites, on ne voyait que deux petites pustules arrondies, couvertes d’une croûte sur une partie de leur étendue, et en aucune façon semblables à celles développées sur les bras des ‘enfants. Cependant on tenta d’inoculer à un autre enfant le liquide fourni par ces deux pustules, et le huitième jour il ne s'était produit aucun résultat. Ce même jour on vaccina le mêmeenfant avec du vaccin ordinaire; sept jours après, il présentait quatre boutons de superbe vaccine, qui servit à inoculer trois autres enfants.

De son côté, M. Maunoury inoculait un enfant avec le liquide qu’on lui avait envoyé; sur cinq piqûres pratiquées, trois au bras droit, deux au bras gauche, une au bras droit avait donné au huitième jour une belle pustule de la largeur d’une lentille, remplie de sérosité jaunâtre, claire, et entourée d’un cercle rougeûtre d’un centimètre d’étendue environ. ;

Ce bouton unique devint la sourec à laquelle puisa M. Maunoury pour pratiquer plusieurs vaccinations. Trois enfants furent inoculés avec le pus de cette pustule, et tous trois furent parfaitement vaccinés. Le vaccin de l’un d'eux servit à vacciner un cinquième enfant. Enfin, arrivé à cette troisième génération, le virus vaccin fut efficacement transmis encore à un sixième et à un septième enfant.

C'était donc bien une vraie vaccine qui avait été communiquée au premier malade, et cette vaccine il l'avait prise des eaux aux jambes du cheval qu’il avait ferré. Ainsi se trouvait confirmée l'opinion de Jenner.

Jenner, toutelois, en émettant sa théorie, n'avait jamais pu produire qu’une simple inflammation chez les individus auxquels il avait inoculé la matière des eaux aux Jambes ; il est vrai que jamais il n’avait employé la lymphe claire contenue dans les pustules du début, mais le pus d'anciennes ulcérations. Depuis lui, des expérimentateurs avaient prouvé d’une manière irréfragable le fait que

l'observation de MM. Maunoury et Pichot vient de nouveau de mettre en Jumière. En 1801, le docteur Loy (d’Aislaby), publiant le compte rendu de ses expériences sur l’origine du cow-pox, disait avoir inoculé avec succès la matière des eaux aux jambes à des hommes et à des vaches. « Avant observé-une » éruption pustuleuse sur les mains d’un maréchal ferrant et d’un boucher, » dans le comté d’York, pustules qui étaient accompagnées d’un trouble de » toute l’économie, et qui ressemblaient beaucoup aux pustules vaccinales » (l’un et l’autre de ces individus avaient soigné pendant un certain temps des » chevaux qui avaient les eaux aux jambes), Loy inocula de la lymphe prise » de ces pustules à son frère et à un autre enfant, qui eurent des pustules dont » la marche et l'aspect concordaient parfaitement avec les pustules de la vraie » vaccine, » L'observation de MM. Pichot et Maunoury présente avec celle-ci, on le voit, une grande analogie, « Loy inocula aussi de cette lymphe à une » vache, qui eut une très belle pustule de cow-pox avec tous ses accessoires. » Il se servit de ce cow-pox pour vacciner un enfant qui eut la plus belle vac- » cine, et se montra préservé contre la variole qu’on lui inocula le sixième jour » de la vaccination.

» Mais quand il voulut inoculer aux vaches la matière des eaux aux jambes » qui avaient produit ces éruptions, il ne réussit pas. Il répéta ces expériences » encore plusieurs fois sans aucun succès avec de la matière prise sur d’autres » Chevaux, et il ne parvint pas non plus à l’inoculer avec succès à des hommes. » À la fin, il réussit à trouver un cheval qui n’avait la maladie que depuis quinze » jours, tandis que chez tous ceux qui avaient servi aux expériences la maladie » avait été plus ancienne. Il inocula la matière qu'il recueillit à cinq vaches, » et toutes les cinq eurent des pustules de cow-pox, dont il put se servir par- » faitement pour vacciner des enfants, auxquels plus tard il inocula la variole » sans produire aucun résultat (1). »

Sacco {de Naples), qui avait inoculé d’abord sans succès vingt-sept vaches et huit eufants avec la Iymphe prise aux eaux des jambes, vit cependant des pustules se développer sur les mains d'individus qui avaient soigné des chevaux malades ; ayant inoculé le liquide de ces pustules à neufenfants et à une vache, chez deux enfants il obtint une vaccine normale, absolument comme l'ont fait les médecins du département d'Eure-et-Loir.

Enfin, en 1805, le médecin vétérinaire danois Viborg, ayant inoculé au pis des vaches la matière des eaux aux jambes, obtint, après plusieurs insaccès, le résultat qu'il attendait : le cinquième et le sixième jour de l'inoculation, une éruption de cow-pox se développa nettement caractérisée,

D'autres observateurs encore, et parmi eux le professeur Ritter (de Kiel), ont signalé aussi des faits de vaccine se manifestant par suite de l’inoculation

du pus des eaux aux jambes et pouvant fournir un virus vaccin parfaitement légitime.

(1) Steinbrenner, p. 608.

Ajoutons à ces documents les faits observés au printemps de 1860 par MM. Sarrans (de Ricumes) et Delafosse (de Toulouse). Une épizootie régnait sur J’espèce chevaline ; une jument tombe malade d’un engorgement aux jarrets, d’où s'écoule une matière sanieuse. M. Delafosse, ayant pris cette matière au bout de sa lancette, l’inocula successivement à deux jeunes vaches, auxquelles il donna, par le fait de cette inoculation, des pustules ayant toutes les apparences du cow-pox. Avec la matière de ces pustules il obtint la vaccine avec tous ses caractères et toutes ses propriétés.

Dans une discussion à l’Académie de médecine (1), puis plus tard à la Société de biologie, en 1864, M. H. Bouley à longuement insisté pour faire remarquer que les vétérinaires étaient encore aujourd’hui d'avis différent sur ce qu’on devait appeler les caux aux jambes. M. Leblanc, qui se transporta à Toulouse pour y étudier la maladie de la jument qui avait fourni à M. Delafosse la matière du nouveau vaccin, prouva que cette jument n’avait point la maladie dite eaux aux jambes ; mais tous les vétérinaires qui ont observé l'épizootie de Rieumes ont été d'accord pour reconnaître que cette épizootie avait présenté tous les caractères d’une fièvre éruptive. 11 ne m’appartient pas de dénommer une maladie de l’espèce chevaline à laquelle les vétérinaires n’ont point encore donné de nom. Peut-elle être comparée, à titre de fièvre éruptive, à la clavelée de l'espèce ovine? Existerait-il chez le cheval une fièvre éruptive qui, transmise à homme par inoculation directe ou indirecte, serait susceptible de fournir le virus vaccin ou un virus analogue par ses propriétés ? Ces questions peuvent être posées aujourd'hui, mais l’avenir seul en donnera peut-être la solution.

A côté des expériences concluantes en faveur de la transmission de la mnaladie des chevaux à la vache et à l’homme, on en a cité un certain nombre d’autres contradictoires : ainsi, en France, les tentatives, faites à Alfort et à Rambouillet, pour inoculer aux vaches le cow-pox en employant la matière des eaux aux jambes, furent toujours infructueuses; on n’essaya pas, il est vrai, l’inoculation de la maladie des chevaux aux enfants. On à dit, pour expliquer ces résultats négatifs : d’une part, que, comme on ne savait jamais positivement les antécédents des animaux sur lesquels on expérimentait, il se pouvait que les vaches soumises à l’inoculation des eaux aux jambes aient eu autrefois le cow-pox; d’autre part, que la maladie n’était pas susceptible d'être inoculée indifféremment à toutes ses périodes, et de plus, qu’elle ne s’inoculait pas également bien sur tous les points que lon choisit pour y introduire le virus contagieux. Enfin, comme le professait le docteur Lovy, il y a évidemment plusieurs maladies confondues sousle nom d'eaux aux jambes ; or, de ces diverses maladies, une seule est la vraie, la seule susceptible de se transmettre et de se transformer, par l’inoculation, en cow-pox chez la vache, en

vaccine chez l'homme.

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1861-1862, t. XXVII, p. 854 et 880.

Quant à ce fait qu'une maladie contagieuse n’est pas susceptible d’être inoculée indifféremment à toutes ses périodes ; quant à cet autre fait que les virus ne s’introduisent pas également bien par tous les points de l’économie, nous en avons de nombreux exemples dans la pathologie humaine. Si nous savons, en effet, que le pus d’un chancre s’inocule facilement par une piqûre, nous savons aussi qu'il n’en est point généralement ainsi de la matière recueillie dans une pustule d’ecthyma syphilitique ou sur une plaque muqueuse. Quelques médecins même contestent d’une manière absolue la possibilité de cette contagion. Cependant il est incontestable aujourd’hui que les accidents secondaires de la vérole peuvent transmettre la syphilis, mais seulement dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Lorsque nous reviendrons sur cette question, à propos de la syphilis des enfants nouveau-nés, nous verrons que la transmission de la vérole d’un enfant à sa nourrice n’a lieu que dans des conditions toutes particulières. jus |

Ces conditions consistent principalement dans le contact prolongé et souvent répété entre les parties affectées et celles qui vont absorber le virus syphilitique; elles sont d'autant plus actives que, d’un. côté, l'enfant exerce sur le mamelon une succion énergique et puissaute; que, de l’autre, le mamelon est dans un état d'érection continue, qui a commencé dès que les lèvres du nourrisson s’en sont approchées, et qui augmente encore par le fait de la succion. Cette excitation. dont il est le siége imprime au mamelon une modalité anatomique et physiologique en vertu de laquelle la peau qui le recouvre, subissant les lois de l'endosmose, ouvre une porte à l’absorption du virus contagieux, sans qu’il soit besoin que les surfaces soient dénudées, sans qu'il existe ces excoriations, ces fissures qui sont, il est vrai, les voies les plus habituelles par lesquelles à lieu la transmission des accidents syphilitiques de l'enfant à sa nourrice.

Si nous comparons donc ce qui se passe dans la transmission des manifestations avancées de la vérole avec ce qui dut avoir lieu dans la transmission des eaux aux Jambes dans leurs périodes avancées, nous nous rendrons compte des iusuccès obtenus dans les tentatives d’inoculation de cette dernière maladie; il sera permis de penser que si les expériences d’Alfort et de Rambouillet et bien d'autres ont été négatives, cela pouvait dépendre de ce que, dans ces cas, on avait employé la matière virulente prise à une époque trop éloignée du début des accidents. Comment expliquer autrement les résultats positifs obtenus par des observateurs instruits et consciencieux, tels que Loy, Sacco, Viborg, Ritter, Berndt, MM. Pichot et Maunoury ?

De ce court exposé des faits nous conclurons avec M. Steinbrenner, qui se range à l'opinion de Woodville, de Coleman, de Viborg, de Sacco, etc., que le cow-pox peut tirer son origine des eaux aux jambes; mais nous répéterons ce que nous avons eu déjà le soin d'établir, que ce n’est pas à dire pour cela que le cow-pox ne puisse se développer nécessairement que par l’inoculation ou la contagion de la maladie des chevaux : ilise développe tout à fait indépen damment de ces circonstances, et ce dernier cas paraît même le plus ordinaire.

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Tout en se transmettant incontestablement du cheval à la vache, et du che. val à l’homme, la maladie ne se transmet pas semblable à elle-même dans ses manifestations; le cow-pox ne ressemble pas plus aux eaux aux jambes que la vaccine ne leur ressemble, pas plus que celle-ci ne ressemble réellement au cow-pox. Ces modifications dans les formes d’affections essentiellement identiques quant au fond, modifications dépendant de la nature des organismes qu’elles prennent pour siége, s’observent encore assez souvent dans la pathologie comparée.

Ainsi le sang de rate, maladie spéciale à l'espèce ovine, transmise aux bêtes à cornes, devient chez celles-ci le charbon, chez l’homme elle donne Ja pustule maligne.

Lorsqu'un mouton meurt de cette maladie générale, typhoïde, craie qui tue souvent un grand nombre de bêtes à laine dans certaines contrées de l'Europe, et particulièrement en France, dans les départements formant les anciennes provinces de la Beauce, du Berry et de la Brie ; lorsqu'un mouton meurt du sang de rate, si l’on prend un peu de sang contenu dans sa rate au moment où il vient d’être sacrifié, alors qu’il n’y a pas encore de putréfaction, et qu'on inocule ce sang à l'oreille, au pli de l’aine, à la région inguinale d’un autre mouton, vingt à trente-six heüres se passent sans que rien se manifeste: puis tout à coup l'animal perd l'appétit, des symptômes typhiques se déclarent, et en une heure ou deux la mort arrive. A l autopsie, on trouve les mêmes lésions qu’on avait constatées chez le premier malade. En inoculant le sang de la rate du second à un troisième, dans une localité même très éloignée de celle où vivaient les deux autres, on lui donne la maladie, qui va se transmettre ainsi chez les individus de la même espèce, toujours semblable à elle-même, toujours identique dans ses manifestations.

Que si vous inoculez le sang de rate à un bœuf, à une vache, vous leur don nerez non plus la maladie du mouton, mais une affection charbonneuse qui, d'abord locale, sera bientôt accompagnée d'accidents généraux rapidement mortels, à moins que, par une énergique cautérisation, vous n'ayez éteint le mal sur place. |

Enfin un berger, en dépourillant un mouton mort du sang de rate, s’inocule la maladie, soit que ses mains, souillées par le sang, aient présenté quelque écorchure par laquelle le virus contagieux aura été absorbé, soit même, comme on en a cité des cas, qu’en l’absence de toute excoriation, de toute écorchure, on ne puisse expliquer cette inoculation que par le contact trop longtemps prolongé de la peau avec le cadavre de l'animal. Après un certain temps il se développe chez cet homme une maladie toute particulière, exclu sivement locale au début, — tandis que le sang de rate est d'emblée une maladie | générale, — consistant en ce qu’on à appelé la pustule maligne. C’est une petite vésicule occasionnant, pendant un jour ou deux, des démangeaisons, bientôt suivies d'un sentiment d'engourdissement se prolongeant dans les bras, si la pustule avait les mains ou l’avant-bras pour siége ; bientôt encore, lors-

qu’au centre de cette petite vésicule apparaît un point gangrené insensible à la piqûre du bistouri, surviennent des troubles généraux, et les malades succombent, emportés par des phénomènes ataxo-adynamiques qui se prolongent quelquefois pendant cinq à six jours. La pustule maligne est au début si bien une affection toute locale, qu’en la combattant alors par les moyens généralement employés aujourd’hui en Beauce, c’est-à-dire par une vigoureuse cautérisation, plus spécialement par l'application du sublimé corrosif sur la partie préalablement profondément scarifiée, on prévient ces accidents, et l'on sauve tous les malades. Les médecins du département d’Eure-et-Loir, ceux du Perche et du Berry savent bien cela ; aussi se préoccupent-ils assez peu de la pustule maligne, lorsqu'ils sont appelés au début, assez à temps pour arrêter court les progrès du mal. J'ai pu juger moi-même du fait. En 1856, un de mes serviteurs à la campagne gagna la maladie en habrllant trois moutons morts de sang de rate. Au moment où j'arrivais chez moi, cet homme vint me montrer sa main, et je reconnus une pustule maligne nettement caractérisée : je le vovais le dimanche ; le début du mal remontait au mercredi; déjà il y avait un mouvement fébrile et quelques troubles généraux. Je scarifiai la partie affectée, j'introduisis dans la plaie du sublimé corrosif ; quarante-huit heures après, la guérison était assurée, et le dimanche suivant je retrouvais mon malade parfaitement portant : il gardait seulement à la main une eschare douloureuse.

En voyant ces remarquables mutations s’opérer dans la forme d'une même maladie, lorsqu'elle se transmet d'un animal d’une certaine espèce à un autre d’une autre espèce; en vovant les organismes différents répondre d’une manière si différente à une même cause morbifique, on ne s’étonnera plus que l'affection des caux aux jambes change aussi de forme en se développant chez a vache, comme, en se développant chez l'homme, on ne s’étonnera pas davanage que le cow-pox et la vaccine se ressemblent si peu, bien qu'ils soient de même nature. On comprendra également comment on a pu, comment on peut se demander encore si le cow-pox n’est rien autre chose que la variole chez ‘homme, modifiée par l'organisme de la vache sur laquelle elle s’est développée, modifiée de telle sorte qu’elle va perdre ses qualités primitives et se transmettre de nouveau à l’homme sous une manière d’être toute différente de elle qu’elle affectait originairement.

Arrêtons-nous un instant sur ce qui a été fait pour élucider cette question qui à tant d'intérêt. |

Plusieurs inoculations avaient d'abord été tentées sans qu’on fût parvenu à roduire avec le virus de la variole rien qui ressemblât au cow-pox, de quelque açon qu’on eût opéré, à quelque âge qu’on eût pris les animaux sujets des *xpériences, lorsqu’en 1807, le docteur Gassner (de Günzburg) annonça être irrivé au résultat désiré. Sur onze vaches auxquelles il avait inoculé le virus ariolique, il avait obtenu des pustules de vrai cow-pox, dont ilse servit pour acciner des enfants, qui eurent une vaccine très légitime. Le fait fut contesté; nais plus tard, en 1839, le docteur Thielé (de Kasan), ayant repris ces expé-

riences de Gassner, raconta qu'après avoir vainement essayé d’inoculer le vaccin: et la variole de l’homme à la vache, il était parvenu à inoculer la variole à des! vaches qui eurent des pustules de cow-pox dont il se servit pour donner à des enfants une vaccine tout à fait normale. Ces expériences dataient de 1836; depuis, le docteur Thielé avait continué de vacciner avec ce virus, qui avait passé, au moment où il écrivait, par soixante-quinze générations, et s'était toujours montré très efficace chez plus de trois mille individus. Plus tard, pour vérifier cette efficacité, il inocula le virus variolique à vingt et un de ces vaecinés, et jamais la variole ne put se développer. Pour obtenir ces résultats, il avait recours au procédé suivant. Il choisissait des vaches entre l’âge de quatre à six ans, ayant nouvellement vêlé, et, le plus possible, ayant des trayons blancs. Il les confinait à l’étable, dont la température devait être constamment à 15 degrés Réaumur ; leur nourriture restait la même et l’on continuait de les traire. Au moment de faire l’inoculation, on rasait la place sur laquelle on vou

Jait agir; cetté place, c'était la partie postérieure du pis, afin que la vache ne pût pas se lécher. Après avoir pratiqué des incisions un peu plus profondes qu’on ne fait les piqûres chez l’homme, on les recouvrait de linge imprégné de pus. Le virus était pris sur des pustules varioliques encore transparentes, nacrées, perlées, ct dont la Iymphe était très limpide; pour agir encore plus sûrement, le docteur Thielé se servait de lymphe qui avait séjourné dix à douze jours entre deux verres. Le troisième jour de l’inoculation, il se formait un tubercule sous la peau; le cinquième, apparaissait une pustule semblable à une pustule vaccinale, qui, du septième au neuvième, contenait de k lymphe limpide et présentait une dépression centrale. Du neuvième au onzième. elle commençait à se sécher ; il se formait une croûte qui, en tombant, laissait une petite cicatrice lisse. De trois à six points d’inoculation il obtenait et général une ou deux pustules.

En 1840, le docteur Ritter {de Munich) annonça qu'il avait aussi essay d’inoculer la variole aux vaches; que d’abord, ayant expérimenté, dans lespac de dix ans, sur plus de cinquante vaches, il n’avait eu aucune espèce de succès qu’enfin ayant adopté le procédé du docteur Thielé, il avait obtenu les même résultats que lui. Il avait produit le cow-pox, avec lequel il avait pu donner: des enfants une vaccine parfaitement normale et légitime.

A l’époque où le docteur Thielé publiait le résultat de ses observations, ut médecin anglais, le docteur Cely (d’Aylesbury), réussissait de la même façon Je ne reproduirai pas les détails de ces expériences, que vous trouverez relaté tout au long dans le remarquable ouvrage de M. Steinbrenner, auquel j'a emprunté une grande partie des faits que je vous ai rapportés.

Le docteur Sunderland (de Barmen) essaya de son côté d'obtenir le cow-po: en inoculant la variole ; mais il employa à cet effet un procédé différent d celui adopté par MM. Thielé et Ritter. Ce procédé, que l’auteur a décrit dan le Journal de Hufeland en 1830, consistait à couvrir les vaches avec un couverture de laine qui avait servi à un homme mort d’une variole grave dan

la période de suppuration. Gette couverture, roulée sur le lit du mort, était immédiatement enveloppée dans un drap et emportée dans une étable où se trouvaient de jeunes vaches ; on la plaçait sur le dos des animaux, on l'y fixait soigneusement, et on l’y laissait vingt-quatre heures; on la mettait alors successivement, en la laissant toujours vingt-quatre heures, sur le dos des autres vaches. Non-seulement on les en couvrait, mais lorsque toutes l'avaient portée, on fixail celte couverture le long de la mangeoire, de façon que les animaux respirassent les miasmes qui s’en exhalaient. Au bout de quelques jours, les vaches ne mangeaient plus, buvaient beaucoup; elles avaient de la fièvre; vers le quatrième ou cinquième jour de la maladie, on apercevait des pustules sur les pis et sur d’autres parties molles. Ces pustules suivaient la même marche que celles produites par les vaccinations. La lymphe qui les remplissait pouvait servir à vacciner depuis le quatrième jusqu’au huitième jour de leur apparition. £

Cette merveilleuse découverte devait appeler l'attention ; on s’empressa de répéter les expériences. Nulle part, ni en Danemark, où en 1833 le gouvernement sollicita les médecins à s’occuper de la question, ni à Berlin, ni à Weimar, ni à Dresde, ni à Calcutta, on n’obtint aucun des résultats annoncés par M. le docteur Sunderland. En France, on ne fut pas plus heureux. M. Miquel (d'Amboise) essaya inutilement, à diverses reprises, d’inoculer de cette façon la variole aux vaches et de produire le cow-pox, jamais il n’en vint à bout. Notre savant confrère de Touraine expérimentait cependant dansles conditions en apparence les plus favorables à la réussite. Ceux qui ont visité les bords de la Loire, de Blois à Angers, ont vu les habitations creusées dans la pierre des coteaux où vivent un grand nombre de paysans pêle-mêle, pour ainsi dire, avec leurs bestiaux, dont les écuries, également creusées dans le roc, ne sont guère séparées de la demeure des hommes que par de minces cloisons. Or M. Miquel eut occasion d'observer une épidémie de varioles confluentes qui régnait sur ces populations. C'était en hiver; les vaches restaient enfermées jour et nuit dans leurs étables, vivant vraiment au milieu des malades. Eh bien! dans ces circonstances, jamais M. Miquel ne put constater la variole chez ces vaches ; il eut beau les envelopper des couvertures des malades, jamais il ne vit se développer chez elles la plus petite pustule de cow-pox. La méthode du médecin de Barmen n'aurait donc donné de résultats satisfaisants qu'entre les mains de son inventeur, si nous n’avions à tenir compte du récit de John Webb que j'empruntais tout à l'heure à la Lancette de Londres, récit qui vient à l'appui des expériences du docteur Sunderland.

Pour régénérer le vaccin, dont la puissance semblait faiblir, on eut encore l'idée d’inoculer aux vaches le vaccin de l’homme. En France comme à l’étranger, on annonça des succès obtenus; on put citer aussi des insuccès. Bretonneau, dans les expériences qu'il entreprit et qu'il répéta à différentes reprises, n’obtint jamais aucun résultat en opérant sur des génisses qu'il choisissait de préférence, de crainte de faire tarir le lait en agissant sur des vaches

nourrices. Mais d’autres expérimentateurs furent plus heureux. Les docteurs Haussmann {de Stuttgard), Numann, Billing, professeur à l’école vétérinaire de Stockholm, Magliari (de Naples), Heim (de Meschede) ; les docteurs Zybel, Nicolaï, Leutin ; MM. With, professeur à l’école vétérinaire de Copenhague, Prinz, à Dresde, etc. ; enfin le docteur Bousquet, membre de l’Académie de médecine, qui s’est beaucoup occupé de cette question de la vaccine (1), M. le docteur Steinbrenner, MM. Boutet, Maunoury (de Chartres), ont reproduit, en inoculant la vaccine de l’homme à la vache, le véritable cow-pox, dont ils ont pu se servir pour vacciner les enfants.

En présence de ces faits contradictoires, on doit se demander la raison de ces succès et de ces insuccès. La solution du problème n’est pas exempte de difficultés. Faut-il invoquer, pour expliquer ces différences dans les résultats obtenus, la question de l'opportunité morbide? Prenons un exemple. Je suppose une maladie régnante, la grippe, si l’on veut. Un individu vivant au milieu de l'épidémie va en être atteint sous l'influence de la moindre cause; un autre, à côté de lui, s’exposera aux mêmes influences ou à d’autres plus actives encore, sans en éprouver le plus petit accident. Cet individu pourra traverser sans danger toute l'épidémie, ou bien, après avoir échappé à la maladie alors qu’il s’y était d’abord exposé impunément, un jour il prendra la grippe sans cause connue appréciable. Il y a dans certains moments, en vertu de je ne sais quoi, une disposition particulière, une manière d’être de l’organisme qui le met à l'abri des influences morbides; puis cette disposition cesse, cette manière d'être se modifie, et ce même organisme va subir avec une grande facilité la plus petite de ces influences auxquelles il résistait auparavant. Est-ce là ce qui a eu lieu dans les différents cas où l’inoculation de la vaccine à la vache a été tentée avec des résultats si opposés? Ou bien faut-il mettre en cause les vertus du vaccin qui a été employé dans ces diverses expériences? Faut-il dire, avec M. Steinbrenner, que le manque total des résultats obtenus à une certaine époque, tandis que dans les premiers temps de la découverte de Jenner les succès primaient les insuccès, tenait à ce que la Iymphe ancienne avec laquelle on opérait était très affaiblie. Les observations de M. Fiard, celles de MM. Boutet et Maunoury, tendraient à le prouver; les inoculations qu'ils ont faites avec du virus ancien sur les vaches n’ayant jamais réussi, tandis que dès qu’ils eurent employé du virus régénéré dans leurs expériences, ils obtinrent des pustules dont ils se sont servis avec avantage pour la vaccination des enfants.

Avec M. Steinbrenner, on se demande encore si le vaccin', dans une première génération sur la vache, ne produirait qu'une vaccine locale, et si, par de nouvelles inoculations, ce même vaccin, arrivé à plusieurs générations chez les animaux, ne reprendrait pas peu à peu les propriétés du cow-pox tel que Jenner l'avait trouvé.

(1) Nouveau Traité de la vaccine et des éruptions varioleuses. Paris, 1848.

; 2.— Transmission de la vaccine de l’homme à l’homme.— Condition d'une bonne vaccination.—Prendrele vaccin du cinquième au septième jour. — Ghoïx des sujets qui le fournissent. — Conditions de santé de ceux qui le recoivent.—Eruptions vaccinales.

Quoi qu'il en soit, messieurs, des faits que je vous ai rapportés, il est bien remarquable que le vaccin, dans les premiers temps de son importation, ait eu ane activité plus grande que celle qu'il paraît avoir aujourd’hui. Jenner avait Jrévu cette dégénération de la vaccine: il la prévoyait parce qu'il supposait l'abord que, par le fait de sa transmission de génération en génération, le virus Jerdrait de sa puissance, parce qu’il comptait aussi sur les fautes des vaccinaeurs.

Oubliant en effet les règles qu'il avait établies, au lieu de prendre le vaccin want le huitième jour, de s’en servir de préférence le cinquième, on attend ce auitième jour, — c'est un usage général, — quelques médecins même ne raignent pas d'employer le vaccin du neuvième jour. De plus, on ne s'occupe as de rechercher si les conditions dans lesquelles se trouve individu que l’on loit vacciner sont plus ou moins favorables au parfait développement d’une elle vaccine. Ce sont là cependant des considérations du plus haut intérêts. est parce qu’elles ont été trop souvent mises de côté, que nous avons à délorer aujourd’hui de nombreux mécomptes.

Étudions donc les conditions nécessaires pour reproduire un vaccin dont les ertus préservatrices se conservent autant que possible en se transmettant d'âge n âge. Jenner les avait signalées; un de mes élèves, M. le docteur Truchetet, es a de nouveau indiquées dans sa thèse inaugurale (1), en posant les concluions des expériences qu’il avait faites dans le service de notre clinique.

De ces conditions, les unes sont inhérentes au virus lui-même; Îles autres ont inhérentes au sujet auquel on l’inocule.

Si le virus a dégénéré, c’est que, ainsi que le fait observer M. Stcinbrenner, n s’est servi à peu près indistinctement de la lymphe vaccinale de tout indiidu, quel qu’il fût, pourvu qu'il présentât des pustules normales, sans s’injuiéter de la beauté et du développement, sans s'inquiéter, comme nous avons dit, de l’âge de ces pustules. En réfléchissant cependant à ces lois bio- )giques, aussi bien applicables à la vie des animaux qu'à celle des’‘plantes, les nédecins auraient toujours agi comme le font les agriculteurs, qui ont soin de pujours choisir leurs plus belles graines pour ensemencer leurs champs, arce qu'ils savent bien que la récolte en sera plus assurée et qu’elle produira les grains de qualité supérieure. Et sans sortir du terrain de la biologie pathoogique, n’était-ce pas un fait bien connu, qu'arrivé à une certaine époque du léveloppement des pustules, le virus variolique inoculé ne pouvait plus mettre Vabri de la contagion. Dans le siècle dernier, en 1784, un médecin anglais,

(4) Truchetet, Quelques recherches sur la vaccine (Thèses de Paris, 1855).

Earle, communiquait à Jenner le résultat de ses observations sur ce sujet, Il lui racontait que des inoculations qu'il avait pratiquées en employant un virus pris sur des pustules varioliques trop avancées avaient manqué leur effet.

Le choix de la Iymphe vaccinale a donc une grande importance. Son activité est loin d’être la même à toutes les époques de sa durée. Nulle vingt-quatre ou trente heures après l’inoculation, elle commence à se manifester quarante-huit ou soixante-douze heures à partir de cette époque ; elle est dans toute sa force aux quatrième, cinquième et sixième jours, puis elle décroît déjà le septième, pour se perdre presque entièrement du onzième au quatorzième.

Jenner, qui d’abord se servait du vaccin du huitième jour, croyait que cette époque était le moment le plus favorable, mais plus tard il reconnut que dès le cinquième jour il y avait dans les boutons de vaccine une lymphe parfaitement inoculable et de grande énergie; il disait que cette énergie diminuait lorsque l’aréole inflammatoire paraissait : et non-seulement il n’employait plus le vaccin après le huitième jour, lorsqu'il pouvait faire autrement, mais il choisissait de préférence celui du cinquième. C'était aussi l'opinion de Dela= roque, traducteur français du livre du médecin anglais ; c’est encore celle d’un certain nombre de praticiens des plus considérables, celle de M. le docteur Bousquet. C’est enfin notre manière de voir.

Ces préceptes, messieurs, ont été formulés en très beaux vers par l’un de nos poëtes les plus illustres :

Puisez le germe heureux dans sa fraicheur première, Quand le soleil céng fois a fourni sa carrière,

dit Casimir Delavigne dans son poëme de la Vaccine, où il rend compte, avec un rare bonheur et une élégante précision, des symptômes de cette maladie qu’il avait observée avec le docteur Pariset, secrétaire de l’Académie de médecine.

La première condition pour que le virus vaccin conserve toute son activité et confère l’immunité aussi absolue que possible de la variole, est donc de le recueillir à une époque assez rapprochée du développement des pustules vacei: pales. C’est de le prendre du cinquième au septième jour inclusivement. I produit alors des pustules plus larges, qui s’entourent d’une aréole inflamma: toire plus étendue, dont l'inflammation dure plus longtemps; en un mot, 1 donne un vaccin plus vigoureux que ne le fait un virus pris à une époque plu: avancée.

Bien que le bouton vaccinal développé quarante-huit heures après l’inoculation fournisse un vaccin assez actif déjà pour être employé en temps d’épidé mie, alors qu'on n’en aurait pas d’autre à sa disposition, son activité es cependant moindre que celle qu'il acquiert les jours suivants; mais elle es bien plus grande que celle du vaccin du huitième jour.

Celui- ci fait plus lentement son évolution : il ne devient papuleux que

troisième jour, tandis que celui du cinquième au septième l'est dès le second. Avec ce dernier, l’aréole apparaît du cinquième au sixième jour ; avec le pre-

mier, elle n'apparaît que le septième ou le huitième. L’un ne se flétrit que du douzième au treizième, l’autre commence à se dessécher du onzième au douzième. Enfin, tandis que pour le vaccin de huit jours la période de maturation est de huit à neuf fois vingt-quatre heures, pour le vaccin du cinquième au septième jour elle est plus longue, et dure de onze à douze nychthémères.

Le choix des sujets qui fournissent la matière de l’inoculation vaccinale, les conditions de santé de ceux sur lesquels on pratique cétte inoculation, ont aussi leur importance ; car si les conditions favorables au développement parfait d’un germe sont inhérentes à ce germe lui-même, elles le sont encore au terrain dans lequel il s’est développé, et dans lequel il doit lever.

Relativement au choix des sujets qui fournissent la matière de l'inoculation vaccinale, il est de toute évidence que le vaccin sera d'autant meilleur qu'il sera pris sur des individus bien portants et d’une vigoureuse constitu tion ; puisque chez eux il se sera beaucoup mieux développé, ainsi que je vais vous le répéter tout à l'heure, qu'il ne le sera chez des individus chétifs et languissants.

Mais ce qu’il importe beaucoup, messieurs, le point sur lequel j'appelle aujourd'hui toute votre attention, c’est d'éviter de prendre le vaccin sur des individas en puissance de la diathèse svphilitique. La éransmission de la vérole par la vaccination est un fait qui semble à présent démontré. Aux exemples qui, depuis le commencement de ce siècle, avaient été rapportés et dont le nombre s’est singulièrement augmenté dans ces dernières années, tant en France qu’à l'étranger, je pourrais ajouter celui-ci, que vous avez été à même d'observer dans nos salles de clinique et que je vais vous rappeler brièvement.

Il s'agissait d’une jeune femme, âgée de dix-huit ans, qui était entrée à l’'Hôtel-Dieu pour une affection utérine. Comme nous avions alors un certain nombre de cas de variole, j’engageai la malade à se faire vacciner. Le vaccin fut pris sur un enfant parfaitement sain en apparence, et qui en fournit aussi pour quatre autres enfants de notre salle des nourrices. Chez ces enfants, il se développa une vaccine légitime, et pendant les cinq, dix, quinze et vingt jours qu'ils restèrent à l'hôpital, nous ne constatâmes aucun phénomène anomal ; mais, malheureusement nous les perdîmes de vue. Chez la jeune femme, il y eut une fausse vaccine : le lendemain de linoculation, les piqûres devinrent saillantes, s’entourèrent d’une aréole inflammatoire, avec une démangeaison vive à la peau; quatre ou cinq jours après, il ne restait aucune trace de la piqûre. La malade nous quitta à cette époque, mais il fut convenu qu’elle reviendrait tous les quinze jours pour suivre le traitement auquel nous l’avions soumise en vue de son affection utérine. La première fois qu'elle revint, vingt-trois jours après sa vaccination, elle fit remarquer que, sur les deux piqûres qu’elle portait aux deux bras, deux de celles pratiquées sur le bras gauche semblaient avoir pris; nous reconnümes que

c’étaient des pustules d’ecthyma. A la seconde visite, quinze jours plus tard, ces pustules d’ecthyma étaient transformées en plaques de rupia, à base indurée; dans l’aisselle, nous trouvions des ganglions Iymphatiques engorgés et indolents : enfin une éruption de roséole ne laissa aucun doute dans l'esprit de personne sur une infection syphilitique, dont le point de départ était in= contestablement dans les points où l’inoculation vaccinale avait été faite.

Vous savez, messieurs, combien de questions ont été soulevées, dans ces derniers temps, à l’occasion de faits analogues à celui-ci; les débats de cette grave affaire sont loin encore d’être clos. S'il est des médecins qui doutent toujours de la possibilité de la transmission de la vérole par la vaccination, le plus grand nombre s’est rendu à l'évidence et se tient dès lors sur le qui-vive: Mais parmi ces derniers, que d'opinions controversées: les uns veulent que la vérole soit transmissible, inoculable, par le virus vaccin; les autres, absolvant complétement la vaccine, considèrent que la contagion n’a lieu que par l'intermédiaire du sang que le vaccinateur à pris avec sa lancette en même temps que la matière vaccinale.

Je ne m'arrêterai pas à discuter ces deux ordres de faits, mon expérience personnelle n'étant pas suffisante pour trancher la difficulté ; ce que je dois vous dire, ce sur quoi je dois insister, c’est de vous tenir en garde lorsqu'il s'agira de vacciner des enfants; c’est d’avoir présentes à l'esprit les nombreuses observations de syphilis transmise par la vaccination. Je ne saurais mieux faire, en terminant, que de vous rappeler quelques-unes des conclusions auxquelles est arrivé M. le docteur Vicnnois (de Lyon), dans le mémoire qu'il a publié à ce sujet dans les Archives générales de médecine pour l’année 1860.

Il importe de ne jamais emprunter du vaccin à un individu suspect, et s’il s’agit d’un nouveau-né, de ne pas lui emprunter de vaccin avant l’âge où la syphilis héréditaire a lhabitude de se manifester par des signes apparents; c'est-à-dire avant l’âge de quatre à cinq mois ; car cette syphilis, qu’elle se soit ou non montrée au dehors, est susceptible de se transmettre. Si des circonstances spéciales rendaient nécessaire de prendre du vaccin chez un syphilitique, il faudrait avoir le plus grand soin de ne recueillir que du vaccin pur, sans aucun mélange de sang ou d'autre humeur syphilitique.

helativement aux sujets que l'on veut vacciner, l'âge, la coustitution, certaines maladies antécédentes, d’autres qui surviennent pendant le cours de la vaccination, peuvent avoir ure influence sur la vaccine. Celle-ci réussit mieux dans Île jeune âge que dans l’âge adulte; toutefois il ne faudrait pas croire qu'elle réussit d'autant mieux que le sujét est plus près du moment de sa naissance. Sur un enfant de quelques mois, la vaccine se développera beaucouy mieux que sur un enfant qui vient de naître; le vaccin d’un individu sain @ bien constitué sera beaucoup plus beau que celui d’un individu chétif et languissant, Chez celui-ci, le bouton vaccinal est plus mou, moins saillant; son aréole, moins étendue, est d’un rouge sombre; sa dessiccation est plus précoce.

A la troisième génération, dans les expériences de M. Truchetet, le vaccin parut si faible, qu’on l’abandonna.

Les maladies aiguës antécédentes à la vaccination n’ont pas d’effet sur la vaccine, lorsque l'enfant a récupéré sa santé. La variole et une vaccine antérieures font exception à cette loi; est-il besoin de le dire, depuis ce que nous avons plusieurs fois répété de l’antagonisme de ces deux maladies, de l’immunité acquise pour l’une et pour l’autre par une infection passée, qu’il s'agisse de la variole ou de la vaccine. On a cité des cas, et nous en avons vu nous-même, dans lesquels la vaccine s'était développée chez des individus qui autrefois avaient eu la petite vérole; mais ces faits sont bien peu nombreux, et dans ces faits, le plus souvent, on avait eu une vaccine affaiblie, bâtarde : les exemples de vaccine régulière sont excessivement rares. Quant à l'influence d'une vaccine antécédente sur une inoculation vaccinale nouvelle, dès les premiers temps même de la découverte de la vaccine on connaissait des exemples, -— Jenner en avait cité deux pour sa part, —- d'individus vaccinés qui avaient éprouvé une seconde et même une troisième fois, à d’assez longs intervalles il est vrai, les effets de la vaccination. Cependant ces faits étaient au moins aussi exceptionnels que les faits de vaccine se développant chez les sujets antérieurement atteints de variole. |

Qu’y avait-il de surprenant, du reste, dans ces récidives? Ne savait-on pas que la variole récidivait? Pourquoi la vaccine, congénère à la petite vérole, n'aurait-elle pas présenté, comme elle, des exceptions à la règle générale? Ces exceptions d’ailleurs étaient beaucoup moins fréquentes autrefois qu’elles ne le sont, maintenant que la vaccine à incontestablement dégénéré. Mais encore, avant de se prononcer sur le nombre et sur la valear de ces récidives, Il est important de savoir si les individus qui en subissent ainsi plusieurs fois es effets ont eu autrefois une vaccine légitime, dans quelles conditions elle est développée, comment à été pratiquée l’inoculation vaccinale, à quelle époque remonte la première vaccination, etc., etc., toutes questions déjà très complexes ; il faut surtout être certain que cette seconde éruption vaccinale l’est pas ce que l’on à appelé la fausse vaccine, que l’on peut quelquefois conondre avec la véritable, et sur laquelle je reviendrai, parce qu'il est indispenable de la faire connaître.

On s’est aussi demandé, messieurs, si une affection qui modifie l'économie ussi profondément que la vaccine, et qui semble n'être, dans quelques cas, qu’une forme de la variole elle-même, s'il faut ajouter foi aux expériences sur e COW-pox que je vous ai rapportées ; on peut, dis-je, se demander si la vacine ne se manifeste pas quelquefois par une éruption générale ; on peut même ’étonner qu'il n’en soit pas ainsi ordinairement. Je vous ai souvent rappelé in fait dont j'ai été témoin à l'hôpital Necker, et je ne suis pas le seul vaccinaeur qui en ait observé de ce genre,

J'avais inoculé par huit piqûres le vaccin à un jeune enfant vigoureux. — onzième jour à partir de l’inoculation, à mon grand étonnement, je vis sur

la face, sur le tronc et sur les membres, vingl-sept pustules ayant tout à fait la forme de pustules vaccinales.

J'avoue que je crus tout d’abord à une éruption générale, semblable à celle qui succède à Finoculation variolique ; mais, en y regardant de bien près, je dus renoncer à cette idée, ou tout au moins conserver de bien grands doutes. L'enfant avait une petite éruption sudorale sur tout le corps avant la vaccination. — C'était l'été. — Il grattait ses boutons de vaccin, qui étaient en effet écorchés, puis il allait porter le virus avec sesongles sur des surfaces dépouil= lées d’épiderme, et il s’inoculait ainsi la vaccine.

Cette inoculation, chez un enfant vacciné, se fait avec une grande facilité, mais il arrive un moment où elle avorte complétement.

Vous avez été témoins des expériences que je fais souvent dans mon service. J’inocule le vaccin. Le quatrième jour, je fais une nouvelle piqûre après avoir chargé ma lancette sur une dés pustules qui commencent à se développer ; j'en fais autant chaque jour, et vous avez pu voir que, jusqu’au neuvième, et quelquefois jusqu’au dixième jour, la vaccine se développait là où j'ai pratiqué de nouvelles piqûres ; passé cette époque, ellene se développe plus: Les secondes pustules n’acquièrent pas pourtant toute l’ampleur des premières, et l’on constate que celles qui sont Le plus rapprochées du premier jour de la vaccination, sont celles qui acquièrent le plus de force ; que les suivantes se dénaturent de jour en jour, jusque-là que celles du neuvième et dixième jour avortent peu après s'être légèrement enflammées, tandis que, après le dixième jour, la piqûre n'a pas plus d'influence que si la lancette avait été chargée de pus appartenant à un phlegmon ordinaire. — 11 a donc fallu, pour notre enfant de l’hôpital Necker, que linoculation qu'il s’était faite lui-même eût été pratiquée au plus tard sept ou huit jours après la vaccination.

Il ne faudrait pas, messieurs, confondre l’éruption générale de pustules dont je viens de vous parler, et qui est un fait tout à fait exceptionnel, avec une éruption secondaire de la vaccine qui s'observe au contraire très communément, et qui à pu être interprétée diversement par les médecins. Le septième jour de la vaccination, au plus tard le huitième jour, une fièvre s'allume, analogue à la fièvre de maturation de la variole. On suppose alors que cette fièvre est symptomatique de l’inflammation très vive qui se développe autour de chaque pustule et de l’engorgement des ganglions lymphatiques de laisselle. Cette interprétation est, je l’avouerai, celle qui me semble la plus naturelle. — On aurait pu penser aussi qu’elle n’était rien autre chose que la fièvre d’invasion de la maladie générale à laquelle donnait lieu l'intussusception du virus vaccin, exactement comme la fièvre du huitième et du neuvième jour, après l’inoculation de la variole, n’est, en fin de compte, que la fièvre d’invasion de la variole qui va se développer, et nullement le symptôme de l’inflammalion qui s’est manifestée autour de la pustule d’inoculation.

En se plaçant à ce point de vue, on est obligé d'accepter que la fièvre vaccinale n’a pas comme conséquence nécessaire l’éruption cutanée générale,

DE LA VACCINE. 65 contrairement à ce qui se passe pour la variole et la rougeole, par exemple. Mais comme l’éruption vaccinale secondaire apparaît fort souvent, et que durant Pété il y a au moins autant d'enfants qui en sont atteints qu'il v en a qui ne éprouvent pas, on peut se demander si la fièvre initiale vaccinale sans éruption ne peut pas, jusqu’à un certain point, être assimilée à la fièvre scarlatineuse qui, ainsi que je vous le dirai un jour, n’est pas toujours suivie de la manifesation de l’exanthème spécifique.

Enfin on peut accepter, sans aller chercher des explications plus où moins aypothétiques, que l’éruption du dixième et du onzième jour de la vaccine Vest rien autre chose que cet exanthème si commun chez les enfants qui ont in point de suppuration quelque part, et qui ont en même temps de la fièvre + des sueurs abondantes.

En effet, messieurs, l'éruption vaccinale secondaire ne diffère en rien de ce que j'ai appelé les éruptions sudorales, dont je compte vous entretenir dans ‘une de nos procheines conférences. Elle consiste en un exanthème morbiliiorme, scarlatiniforme, presque toujours très fugace, quelquefois pourtant renant la forme plus sévère de l’eczéma aigu, de l’eczéma impétigineux, et ‘onslituant le premier anneau d’une chaîne bien longue de ces suppurations le la peau et des membranes muqueuses qui ont été la cause de l'espèce de éprobation dont la vaccine est encore l’objet de la part de gens prévenus et gnorants.

Revenons maintenant, messieurs, aux autres conditions qui modifient la accine.

En appauvrissant l'économie, en affaiblissant la constitution, lès maladies hroniques dont est atteint Pindividu que l’on vaccine le placent nécessairenent dans des conditions peu favorables au développement du vaccin. Les eunes enfants qui ont hérité de la syphilis sont aptes à recevoir l’inoculation accinale, soit que la syphilis reste encore chez eux à l'état latent, soit au conraire qu'ils portent déjà des manifestations évidentes de la diathèse. Pour ne joint entrer dans de trop longs détails à ce sujet, je vous ferai remarquer, à appui de cette assertion, que souvent, dans mon service, vous avez vu le accin se développer régulièrement chez des enfants qui plus tard devaient résenter les symptômes d’une syphilis héréditaire, et chez d’autres qui ntraient à l'hôpital pour y être soignés d'accidents syphilitiques, plaques iuqueuses, psoriasis ou rupia, etc., etc. La syphilis ne fait donc pas obstacle u développement de la vaccine. Le contraire à lieu pour les fièvres éruptives.

La rougeole et la scarlatine survenant dans le cours de la maladie, l’arrêtent ans sa marche, et celle-ci ne reprend son cours qu'après la disparition de exanthème,

La variole et la vaccine s’excluant l’une l’autre, il semblait rationnel de roire que ces deux maladies ne pouvaient exister simultanément. Or l'expéience a démontré que l’incompatibilité ne se manifeste que du cinquième au eptième jour d’une vaccine légitime. Si dans les premiers jours de la vacci-

TROUSSEAU, 2° édit. — 1. D

nation, l’économie se trouve sous l'influence du virus variolique, qu’elle l'ait reçu par contagion ou par inoculation, vaccin et variole naissent et se déve= loppent simultanément saus s'influencer en aucune matière. Les expériences de Woodville ne laissent point de doute à cet égard, et M. Bousquet rapporté que le professeur Leroux a vu un bouton de vaccine comme implanté au centre d’un bouton varioleux. « Il inocula séparément les deux virus : le vaccin donna la vaccine avec tous ses avantages ; le virus variolique communiqua la variole avec tous ses dangers, » Nous avons eu noûs-même occasion de constater ce développement simultané de deux maladies. Je sais bien, et je dois vous le dire, que des faits contradictoires à ceux dont j'ai été témoin ont été publiés: Ainsi, dans des expériences qu'il a entreprises pendant une épidémie de variole et de varioloïde, un médecin de Dunkerque, M. le docteur Zandyck, est arrivé à cette conclusion que, en vaccinant des individus pendant la période d’incubation de la variole, celle-ci était toujours modifiée et prenait les allures dela varioloïde, dont elle présentait les caractères. Des expériences analogues avaient été faites ; les mêmes résultats avaient été obtenus par MM. Rayer, Hérard et Tardieu. Ce dernier a même cité un cas où il avait vu réassir la vaccination pratiquée au début de l’éruption variolique. Bien que ce fait soit unique, M. Zandyck n’en conseille pas moins de vacciner dans ces conditions, car il est convaincu que les dangers ne sont jamais imputables à la vaccine, mais à la variole seule ou compliquée : assurément il a raison. Quant aux observations dans lesquelles le médecin de Dunkerque a constaté le développement simultané des deux maladies, il prétend que celle-là seule des deux éruptions quia la priorité d’invasion influence l’autre, mais n'en est point influencée. Je vous ai dit que les expériences de Wocdville, de Bousquet, les miennes propres; démontraient que variole et vaccine se développaient simultanément sans s’influencer l’une l'autre; mes observations sont confirmées par celles que M. Marc d’Espine a consignées dans un mémoire que vous trouverez dans les Archives générales de médecine pour juin et juillet 1859.

Dernièrement encore vous en aviez sous les yeux un nouvel exemple.== Un jeune enfant de deux mois contracta dans nos salles la variole en même temps que sa amère. — Celle-ci, bien que non vaccinée, eut une variole dis= crète qui marcha à la facon des varioles modifiées ; mais l'enfant succombait le onzième jour de sa maladie avec une éruption confluente, Il avait cependant été vacciné le deuxième ou le troisième jour de la période d’incubation de la variole; son vaccin avait eu une marche parfaitement régulière, toutefois sur six piqûres un seul bouton s'était développé. Le huitième jour, époque à laquelle rien ne permettait de penser que l’enfaut couvait la variole, deux nou* velles piqûres ayant été pratiquées au-dessous de la première. pustule d’ino= culation, deux nouveaux boutons se développèrent régulièrement. Ce ne fut que le troisième jour de l’éruption varioleuse que toutes les pustules d'irio= culation vaccinale furent modifiées dans leur évolution; elles devinrent le siége d'hémorrhagies qui s’étendirent au tissu cellulaire ambiant, et l’ecchy=

mose sous-vaccinale acquit une dureté très grande. — Dans ce cas, vous venez de le voir, la vaccine ne fut d’aucun bénélice pour le malade, et ne l'empêcha point de succomber à une variole confluente; il est juste toutefois de faire remarquer que cet enfant n'avait que deux mois, et que le pronostic dela variole, de même que celui de Pérysipèle, est presque toujours fatalement mortel à cet ège de la vie.

En opposition à ce fait malheureux, je dois vous en rappeler un autre que plusieurs d’entre vous ont êté à même d’observer en 1861, et qui viendrait à l’appui de lopinion soutenue par MM. Zandyck, Raver, Hérard et Tardieu. Le sujet de cette observation était encore un jeune enfant, mais un enfant de onze mois. — L’inoculation vaccinale que nous avions pratiquée dans la période d'incubation d’une variole avait été enrayée dans sa marche jusqu’au huitième jour, c’est-à-dire que les papules avaient apparu le cinquième jour seulement, et que les pustules s'étaient développées avec une extrême lenteur. Le huitième jour, l'enfant avait été pris de fièvre, de vomissement, de diarrhée qui dura deux jours, lorsque le troisième apparut l’éruption varioleuse. Elle suivit son Cours normal jusqu’au cinquième jour, époque à laquelle les pustules devinrent sèches et croûteuses. La variole avait donc été modifiée par le vaccin qui, le jour même de l’éruption varioleuse, s'était montré sous forme de belles pustules et suivit une marche régulière.

En dernière analyse, et pour en finir avec la question qui nous occupe, lorsqu'on veut propager une vaccine légitime, apte à faire jouir de Pimmunité qu’elle confère ordinairement, il faut rechercher le virus dans les conditions les plus favorables à son activité, le prendre sur des enfants bien portants, bien constitués, choisir les pustules belles, larges, de bel aspect, bien fleuries, si l’on veut me passer l'expression, du cinquième au septième jour de leur développement.

Quoi qu’il en soit, messieurs, et si nous tenons compte de toutes les conditions, de toutes les circonstances sur lesquelles je viens d'appeler votre attention, il est incontestable d’abord que la vaccine anomale, qui est à la vaccine ce que la variole modifiée est à la variole, estaujourd’hui beaucoup plus commune qu'au commencement de ce siècle; d'autre part, tous les vaccinateurs ont vu ét j'ai vu pour mon compte un assez grand nombre de vaccines parfaitement régulières, développées chez des individus antérieurement vaccinés. Or, chez ces derniers, la légitimité d’une première vaccine était démontrée par ce fait, que l’immunité avait duré plusieurs années ; que vainément on avait jusque-là essayé d’inoculer de nouveau la vaccine; que les individus vaccinés avaient pu traverser impunément des épidémies de variole, et que la possibilité d'une vaccination nouvelle ne se produisait que beaucoup plus tard,

C'est assurément en vaccinant de bras à bras qu’on aura le plus de Chances de succès. Toutefois, comme on n’a pas toujours sous la main des pustules vaccinales, on est le plus souvent forcé de faire usage du vaccin conservé.

Je n’énumérerai pas ici lesmoyens imaginés pour arriver à cette conservation de la lymphe vaccinale. Vous connaissez celui qui consiste à la charger entre deux plaques de verre de 2 à 3 centimètres carrés et parfaitement plates; le vaccin desséché entre ces deux plaques intimement appliquées l'une sur Pautre se conserve ainsi assez bien à l'abri du contact de l'air et à l'abri de la lumière, lorsqu'on a soin d’envelopper ces plaques, comme on le fait, d'une lame d’étain: Le moyen que je préfère consiste à enfermer le virus vaccin dans des tubes capillaires, et non pas dans ces tubes renflés d’une ampoule, moyen détestable, car on ne parvient jamais à les remplir, de telle sorte que le virus recueilli, n'étant pas à l'abri du contact de l’air que le tube contient, ne se conserve pas. Je parle donc des tubes striciement capillaires : vous nous avez vu bien des fois nous en servir, et le procédé est des plus simples.

Pour les remplir, on-ouvre une pustule vaccinale, en pratiquant sur l'épt derme soulevé de très légères scarilications : on voit alors suinter de petites gouttelettes de sérosité; on les recueille en promenant à la surface de le pustule lextrémité du tube que lon tient presque horizontalement. Par Île fait de la capillarité, le liquide est aspiré. On continue l'opération jusqu’à ce que le tube soit à peu près plein. Alors on le ferme, en présentant à la flamme d’une bougie, d’abord celle des extrémités par laquelle Paspiration s’est faite. puis l’autre.

Pour en retirer le vaccin, quand on veut en faire usage, il suffit de briser les deux extrémités du tube, et de souffler par l’une tenue entre les lèvres, tandis que l’autre est dirigée sur l’ongle du pouce, ou bien sur une lancette où la gouttelette se dépose.

Quant à l'opération de la vaccination, il n’est pas besoin de la décrire. Vous savez tous comment elle se pratique ; vous savez aussi Le lieu d'élection habitucllement pris pour inocaler le vaccin. Deux particularités nécessaires à indiquer vont seules m'occuper ici. L’une à trait au nombre des piqûres qu'i faut faire ; la seconde, à des modifications à établir, suivant certaines circonstances, relativement au lieu habituel d'élection.

Combien faut-il faire de piqûres? Cette question n’est pas indifférente. Bien qu'une seule pustule vaccinale soit ordinairement suffisante pour que l'immunité de la variole soit acquise, cependant les travaux d'Eichhorn ont démontré que cette immupité pouvait, dans ce cas, n'être pas parfaite. Dans ces derniers temps un médecin anglais, le docteur Marson, a confirmé de la façon la plus péremptoire les opinions du pathologiste aNemand. Il à constaté, à l’aide de relevés statistiques bien faits, que les individus affectés de variole, bien qu'ayant été autrefois vaccinés, prenaient cette maladie d'autant moins grave et d'autant plus fortement modifiée, qu'ils présentaient les cicatrices plus nombreuses d’une vaccine antécédente. J'emprunte à mon ami le docteur Lasègue le résumé des observations du docteur Marson. Sur 768 varioleux portant une seule cicatrice vaccinale, 550 eurent la varioloïde, 3 moururent, ce qui donne une proportion de mortalité de 4,23 pour 100. Sur

508 malades portant deux cicatrices vaccinales, 486 eurent la varioloïde, un eul mourut ; là mortalité totale a donc été ici de 2,68 pour 100. Sur 187 nalades avant trois cicatrices vaccinales, 456 eurent une variole modifiée. Enfin, sur 202 individus présentant quatre cicatrices vaccinales et plus, 182 urent la varioloïde, pas un ne succomba. Ces chiffres parlent suffisamment laut, et cette démonstration, qui vient s'ajouter à d’autres, quoique moins lécisives, ne saurait laisser aucun doute sur l'importance du nombre des pusules vaccinales,

Relativement au lieu d'élection de l’inoculation et des modifications à pporter à la règle habituellement suivie, je veux vous parler de la vaccination omme moyen curatif des nævi maternt vasculaires.

Cette méthode de traitement des tumeurs érectiles, appliquée en Angleterre ar Hodgson, Earle, Cumming, mentionnée par un grand nombre de médeins français, et mise en usage par quelques-uns d’entre eux, en particulier ar Baudelocque, MM. Rayer, Velpeau, Bousquet, Paul Guersant, Pigeaux, afargue (de Saint-Émilion), Costilhes, Laboulbène, Marjolin, Blache, etc. ; ette méthode offre le double avantage de conférer l’immunité vaccmale tout n débarrassant l'enfant d’une affection qui plus tard pourrait prendre un plus rand développement, et devenir, sinon une maladie, du moins une infirmité rieuse. Vous lirez, dans les Archives générales de médecine pour le mois de ai 1856, une intéressante note de Legendre sur ce sujet éminemment praque. Notre regrettable confrère, en publiant un fait dont il avait été témoin, formulé quelques règles pour l'application de cette méthode. C’est d’abord, t-il, de s'enquérir, avant de vacciner un enfant, s’il ne porte pas un nævus; w, on le conçoit, il est nécessaire, avant toute chose, qu’une vaccine antédente ne vienne pas empêcher le développement de celle que l’on doit praquer. Une fois l'existence de la tumeur érectile constatée, il faut faire l’ino ilation. On peut bien de cette façon agir sur des nœævi qui auraient pu disiraitre spontanément ; mais cela n’a aucun inconvénient, car à côté de ces Sparitions spontanées des tumeurs érectiles, on rencontre souvent des cas ù de simples taches vasculaires, à peine saillantes et semblables à des morres de puce, sont devenues des tumeurs larges et volumineuses.

La guérison de ces nævi s’opérant en vertu d’un travail inflammatoire a’elles subissent par le fait du développement des pustules vaccinales, plus la imeur sera étendue, plus les piqûres d’inoculation devront être multipliées.

est important aussi, par conséquent, que toutes ces pustules se développent anchement, et dès lors on préférera, pour ces cas, les vaccinations de bras bras avec du virus d’une grande activité, c’est-à-dire du cinquième ou 1 sixième jour. Ces piqûres doivent être faites seulement de façon à n'intésser que le réseau lymphatique superficiel de la peau; on aura soin de

larger la lancette chaque fois. Pour éviter les hémorrhagies qui sont à aindre lorsque la tumeur est très vasculaire, on peut remplacer la lancette ar tine aiguille où par un instrument piquant extrêmement fin, que plu-

sieurs médecins ont fait fabriquer à cette intention. On a conseillé de faire! les inoculations, non sur la tumeur elle-même, mais à l'entour d'elle. On! obtient ainsi une série de pustules qui, en se développant en partie sur la! peau saine, en partie sur le nævus, circonscrivent celui-ci, l’envahissent, y! déterminent une inflammation dont le résultat définitif est la guérison. A la! place de la tumeur, on voit, quand tombent les croûtes vaccinales, une cica= trice unie et complétement blanche, ou bien parsemée encore de quelques points rouges, mais rares, isolés, sans saillie, de l’étendue à peine d’une très! petite tête d’épingle, et dont le développement ultérieur est rendu impossible par le tissu cicatriciel sur lequel ils reposent. Gette dernière manière de procéder, applicable aux tumeurs du tronc ou des membres, ne l’est plus à celles de la face ; car, dans ces cas, on aurait une cicatrice plus étendue, plus peut-être que ne l'était la tumeur elle-même,

8 3. — Vaccine modifiée. — Régénération du vaccin. — Revaccination. — Procès de la vaccine.

J'ai dit que je reviendrais sur la question de la fausse vaccine, qu'il est indispensable de connaître, puisqu'on peut la confondre avec la véritable. Nous en emprunterons la description à M. Bousquet :

« Tandis que la bonne vaccine débute à peine à la fin du troisième jour, la mauvaise, beaucoup plus précoce, se montre dès le premier ou le deuxième jour de l'insertion ; en sorte qu’on peut dire qu’elle s’en sépare dès les premiers jours. Mais ce signe à lui seul ne suffit pas pour les distinguer. La fausse vac: cine est quelquefois si rapide, qu’elle ne fait que paraître et disparaître ; d’autres fois elle s'annonce par un petit tubercule plus sensible à l'œil qu’au toucher, Ce tubercule grandit jusqu’au quatrième ou cinquième jour, et laisse encore le médecin incertain sur ses suites ; mais, Le lendemain ou le surlendemain, at lieu de se développer, il s'arrête, pâlit et se sèche; d’autres fois il va plus loin encore, et, dans son rapide développement, il conserve toujours k forme conique et globuleuse, signe certain, selon moi, de la fausse vacciné: comme l’aplatissement, la dépression de la pustule forment le caractère spéci: fique de la vraie.

» L'aspect de la fausse pustule est tantôt rouge et tantôt jaunâtre, Jamai elle ne prend cet aspect brillant, cet éclat argenté qui caractérise la vaccin préservatrice, Sa forme est, sinon irrégulière, du moins mal circonscrité Arrivée au quatrième, cinquième, sixième, septième jour, car la fausse vae cine n’a rien de fixe, rien de réglé, elle jaunit, suppure et se sèche. »

Ajoutons que Ja fausse vaccine est souvent accompagnée, comme phéno mènes locaux, d'une induration inflammatoire du tissu cellulaire sous-jacent d'un prurit désagréable dans les parties malades, d’engorgement et de dou leur dans les ganglions axillaires ; comme symptômes généraux, de malaise de céphalalgie, quelquefois de fièvre. Les croûtes qui se sont formées, moin;

épaisses, moins larges que celles de la vraie vaccine, laissent, en général, après leur chute, de simples taches à la peau au lieu de cicatrices.

Il est encore une autre espèce de fausse vaccine, ou, pour mieux dire, de vaccine ayortée : c'est celle qui se produit lorsque le développement n6rmal des pustules de vraie vaccine est arrêté ou gêné, soit parce que l'enfant s’est gratté et a écorché ses boutons, soit lorsque ceux-ci ont été comprimés par des vêtements trop étroits, ou tourmentés par des manœuvres hors de propos. Dans ce cas, la suppuration survient immédiatement; la pustule saint se + et la lymphe virulente qu’elle contenait dispaaits

L'expression de fausse vaccine, dont nous venons de nous servir, n’est pas parfaitement régulière, — Il n’y a pas, messieurs, plus de fausse vaccine que de fausse variole. Quand l’économie n’est pas apte à recevoir et à développer les virus de la petite vérole ou du cow-pox, la piqûre d’inoculation ne produit rien de plus qu’une piqûre faite avec le pus d'un phlegmon: quand l’aptitude n'est qu'incomplète, il se produit une vaccine qui avorte au bout de quelques jours; quand l'aptitude est encore plus grande, la vaccine, plus rapide dans son évolution que dans l’état normal, prend néanmoins des caractères qui se rapprochent beaucoup de la vaccine régulière ; mais elle s'éteint plus promptement, — En un mot, il existe une vaccine modifiée comme il existe une variole modifiée.

Nous avons indiqué les moyens de propager une vaccine légitime, apte à faire jouir l'individu auquel on la donne de l’immunité de la variole; nous avons dit les moyens de s'opposer à la dégénérescence du virus ; mais est-il possible de le régénérer lorsqu'il a perdu son activité première? Assurément la chose serait facile, si l’on pouvait toujours retrouver la source qui l’a d’abord fourni, si l'on pouvait toujours revenir au cow-pox de la vache. Malheureusement il n’en est point ainsi. Nous nous sommes demandé si, dans les conditions où nous sommes placés, on n’arriverait pas, par certains procédés, à cette régénération si désirable de la vaccine ; nous nous sommes demandé si l'on n’y arriverait pas, en prenant du vaccin dans les meilleures conditions d’activité possible et en l’inoculant successivement à des individus présentant aussi les conditions -les plus favorables à son développement, nous proposant de faire pour la vaccine ce que les horticulteurs font pour les plantes, lorsque, de graines d'espèces végétales les plus simples, ils obtiennent, par. générations successives, des variétés de plus en plus belles, en confiant toujours des semences choisies à des terrains de choix,

Les faits d’inoculation variolique que j'avais observés avec M. Delpech venaient à l'appui de cette idée. Une jeune fille âgée de dix-sept ans, vaccinée jadis par moi, était entrée dans mon service de l'hôpital Necker, atteinte d’une varioloïde bénigne. Sur cette jeune fille je pris du pus variolique, je l'inoculai par une seule piqûre à un enfant non vacciné; la pustule de l’inoculation se développa sans produire d'autre éruption. Un deuxième. enfant fut inoculé avec le pus du premier: la pustule se développa de même, mais ici elle fut

accompagnée d’une éruption secondaire assez discrète. Un troisième enfant fut inoculé avec du pus recueilli sur le second, l’éruption fut encore plus abondante, Enfin à la cinquième génération, je vis survenir une éruption con: fluente : la variole était régénérée.

Pourquoi n’en eut-il pas été de même du vaccin ? Des expériences furent instituées sous mes yeux par M. Truchetet dans les salles de la clinique que je dirige aujourd’hui. On recueillit au sixième jour le vaccin dont nous dispoz= sions, c’est-à-dire du vaccin faible qui ne devenait papuleux que du troisième au quatrième jour, pustuleux le sixième, S'entourait de l’aréole le septième, se desséchait le dixième, et dont les croûtes tombaient environ au quinzième. On l’inocula à un enfant bien portant; puis le prenant le cinquième, le quatrième jour, on le transmit successivement à des enfants dans les meilleures conditions possibles. Au bout d’un certain nombre de générations, il nous sembla que ce vaccin était plus virulent, manifestait plus tôt ses effets, termi: nait plus tard son évolution que le vaccin dont nous étions partis. Ne voulant pas nous fier à nos illusions, un enfant fut envoyé à la mairie du 1X° arrondissement pour être vacciné. Au huitième jour, on prit le vaccin, on l’inocula au bras gauche d'un autre enfant bien portant, tandis qu’au bras droit on inséra le vaccin de nos salles. Plusieurs enfants furent inoculés de la même manière, et il nous parut que notre vaccin régénéré était plus énergique que celui de la ville.

Ces expériences, pour que leurs résultats reçussent une sanction définitive, auraient besoin d’être répétées, d’être généralisées. Dans l’état actuel des choses, il reste ce fait malheureusement incontestable, à savoir, la dégénérescence du virus vaccin, dégénérescence qui tient peut-être uniquement, comme nous l'avons signalé, aux conditions fâcheuses dans lesquelles on pratique les inoculations vaccinales. En définitive, le vaccin tel qu’il est aujourd'hui, ne procurant plus, chez bien des individus, qu’une immunité temporaire au lieu de l’immunité absolue qu’il semblait avoir au commencement de ce siècle, il est nécessaire de recourir à une pratique depuis longtemps préconisée, celledes revaccinations.

Dès les premiers temps de la découverte de Jenner, des doutes, nous avons eu occasion de le dire, s’élevaient déjà en Angleterre sur les vertus de la vaccine; déjà aussi plusieurs médecins avaient proclamé la nécessité de revenir chez un même individu à une seconde inoculation du virus vaccin après un temps donné. Plus tard, en France, MM. les docteurs Berland, Boulu, Caillot, Genouil, limitèrent la propriété préservatrice de cette affection à dix, douze, quatorze, quinze, dix-sept, dix-huit, vingt et vingt- cinq ans. En 1895, M Paul Dubois, tout en reconnaissant que ces assertions étaient fondées sur des faits en apparence concluants, entreprit de les réfuter, rejetant comme inutiles les revaccinations. En 1838, cette question importante fut mise à l’ordre du jour de l’Académie de médecine; elle ÿ rencontra de nombreux adversaires, mais aussi elle eut pour défenseurs des hommes des plus éminents, tels que Chomel

et M. le professeur Bouillaud. Les conclusions de la commission chargée de faire un rapport sur ce sujet, conclusions défavorables à la pratique des revaccinations, furent adoptées. L'Académie souleva en dehors de son sein des proestations énergiquès. Dezeimeris plaida chaleureusement, dans son journal l'Expérience, la cause que l'on croyait avoir jugée, en prenantses arguments dans des faits nombreux observés en France, dans des statistiques rigoureuses recueillies dans les pays du nord de l'Allemagne. De leur côté, MM. les docteurs Fiard et Hardy protestaient contre la décision de l’Académie : le premier dans une lettre qu’il adressait à ce corps savant ; le second dans un mémoire qu'il publiait dans l'£xpérience, et où il montrait la concordance des documents venus d'Angleterre avec ceux fournis par le Danemark, la Suède, l'Allemagne, et rapportés par Dezeimeris.

Cependant, dans les pays du nord de l’Europe, en Allemagne en particulier, les revaccinations étaient pratiquées en grand, et déjà, depuis l’année 1823, aucun soldat n'était incorporé dans l’armée prussienne sans être aussitôt revacciné.

Ainsi, adoptée à l'étranger, d’abord condamnée en France, quoique vigoureusement défendue, quoique suivie par un grand nombre de médecins des plus recommandables, parmi lesquels on compte MM. Favart, Rayer, Robert et bien d’autres, ensuite mollement conseillée, la pratique des revaccinations fut enfin acceptée ; aujourd’hui elle est devenue désormais d'ordre public, et déjà elle est prescrite pour l’armée française. Les épidémies n’ont que trop fait voir que la variole, frappant maintenant très communément les populaions, n’épargnait pas les individus vaccinés depuis déjà quelque temps ; que chez eux la maladie se montrait d'autant plus grave, que les vaccinations auxquelles ils avaient été soumis remontaient à des époques plus éloignées.

L'histoire de ces épidémies devait, en effet, nous apprendre quelle serait l'influence des revaccinations sur la marche de la variole, et je ne saurais mieux faire, pour vous exposer ce qu'elle nous à appris, que de vous donner comme exemple le résumé, publié dans la Gazette des hôpitaux du 11 juillet 1857, de l'excellent travail que M. le docteur Gintrac a présenté à ce sujet :

« Dans une commune d’une population de 2600 âmes environ, une jeune flemme vaccinée fut atteinte, vers la fin d'octobre 1853, d’une variole qu’elle avait contractée pendant son séjour prolongé auprès d’une parente atteinte de là même maladie. Pendant tout le temps de sa maladie, cette jeune femme recoit les soins de sa mère, qui est prise à son tour du même mal, quoique Vaccinée également et âgée de cinquante-sept ans. Elles guérissent toutes deux ; mais au moment où la mère entre en convalescence, c’est-à-dire vers le commencement de janvier, la maladie tend à se propager sous forme épidémique. Faisant invasion dans les familles, elle en frappe successivement et simultanément chaque membre. Dans le mois de janvier, le nombre des individus atteints par la variole dépasse 180 ; le 10 février, il arrive à 260 environ. Chaque jour, le chiffre des varioleux grossit avec rapidité. Les hommes et les

7h DE LA VACCINE.

femmes, vaccinés ou non vaccinés, ceux-là même qui ont été autrefois affectés de variole, payent un tribut presque égal à l'influence épidémique, »

L'occasion était on ne peut plus favorable pour étudier l'influence delà vaccine sur la marche et l'intensité de la variole. En récapitulant les faits dont il a été témoin, voici les conclusions que M. Gintrac en a tirées:

« Parmi les sujets vaccinés, la variole ne s’est jamais montrée au-dessous de l’âge de douze ans. Elle à été d'autant plus intense, que les individus étaient plus avancés en âge, c’est-à-dire plus éloignés de l’époque où ils avaient sub l'influence vaccinale. Plusieurs familles ont offert des exemples frappants de ce rapport remarquable entre l’âge plus ou moins avancé des malades ét K gravité plus où moins considérable des accidents.

» Dans une famille composée de huit membres, le père, la mère et si enfants : le père et la mère ont une variole confluente; trois fils, âgés de vingt six, vingt-trois et vingt-deux ans, une variole moins intense; deux fils, âgé de dix-huit à quinze ans, une varioloïde ; le dernier, âgé de douze ans, es seul exempt de toute éruption, et cependant :! est resté constamment dan: la chambre des malades, exposé à l'influence contagieuse.

.» Dans une autre famille, sept personnes habitent le même logis; cin sont atteintes par la maladie régnante, trois avaient été vaccinées depuis ving à trente-cinq ans, et deux depuis quatorze à quinze ans. Les phénomène prodromiques et l’éruption ont chez tous la plas grande analogie ; mais quant arrive. la période de suppuration, ceux qui ont été vaccinés plus récemmen guérissent en peu de jours, tandis que les plus âgés offrent des symptôme graves et une longue suppuration.

» En général, il a été constaté que la variole des vaccinés était sensiblemen modifiée, essentiellement moins grave; elle durait moitié moins qu’une va riole ordinaire; elle n'avait de celle-ci que les prodromes et les commence ments jusqu’à la suppuration. Parvenue à ce point, elle s'arrêtait, èt arrivai immédiatement à sa dessiccation; les forces semblaient lui manquer pou pousser plus loin. Jamais elle n’a été suivie de mort.

» Dix individus ont succombé ; ils étaient âgés de un, deux, vingt et un vingt-trois, vingt-sept, vivgt-neuf, trente et un, cinquante-deux, cinquante cinq à cinquante-sept ans. Aucun d’entre eux n'avait été vacciné. La mort es toujours survenue pendant la période de suppuration.

» En février 4854, l'épidémie frappait chaque jour un grand nombre d'in dividus. A cette époque, sur le théâtre même de l'épidémie, la question d vaccination et de revaccination fut agitée, et, après avoir été vivemen débattue, elle fut résolue dans le sens de l’affirmative.

» Les vaccinations et revaccinations furent pratiquées immédiatement € d’une manière générale, En moins de dix jours, on atteignit le:chiffre de 18 vaccinations et de 712 revaccinations. Le résultat dépassa toutes les espérances L'épidémie fut arrétée sur-le-champ.

» Voici les résultats de ces opérations vaccinales, Parmi les 180 individu

vaccinés pour la première fois, 171 présentèrent des pustules vraies, c’est-àdire préservatrices et possédant la propriété de servir à une autre vaccination, Chez les neuf autres, l’effet resta nul.

» La possibilité de voir le vaccin se développer deux fois chez le même individu n’est plus aujourd’hui mise en question ; il convenait néanmoins de rechercher quelle modification éprouve le ferment vaccinal quand il est moculé à des personnes précédemment vaccinées, et quelle marche suivent les pustules d’une seconde vaccination.

» Voici le résultat de 712 vaccinations.

Chez 302 individus, le succès fut complet; les pustules se af epbaéR vers le quatrième jour, se remplirent au septième; au huitième, s’entourèrent ensuite d’une auréole érysipélateuse, se desséchèrent, et fournirent des croûtes qui tombèrent le vingtième jour. Les pustules avaient été ombiliquées ; elles avaient offert incontestablement tous les caractères de l’éruption vaccinale légitime.

» Sur 85 revaccinés, les pustules étaient modifiées; elles survinrent à la suite des piqûres dès le troisième jour, se remplirent du cinquième au septième jour d’une lymphe plastique, s’entourèrent d’une auréole rougeûtre, et quelquefois même provoquèrent un engorgement des ganglions Iymphatiques de l’aisselle. Ces pustules non ombiliquées ne présentaient ni tumeur ni induration, comme dans la vaccine; elles ne laissaient, lors de la chute des croûtes, aucune cicatrice apparente.

» Cent dix-neuf fois, l'insertion du virus vaccin a produit, dans les vingtquatre heures, un bouton pointu qui s’est effacé rapidement.

» Dans 206 cas, elle n’a déterminé aucun effet sensible sur la peau.

» Les individus vaccinés ou revaccinés, avec ôu sans succès, ont été presque tous exempts de la variole. Cinq seulement ont fait exception à cette règle; mais il convient de dire que la vaccination n'avait précédé que de quelques jours l’éruption de la variole.

» En résumé, voici quelques-unes des conclusions qui ressortent de l’ensemble des faits observés pendant cette épidémie.

» La variole n’a pas frappé indistinctement et au hasard; celle a généralement attaqué les anciens vaccinés et respecté Ies nouveaux. Si cette épidémie a montré que la vaccine n’est pas absolument préservatrice, ce que démontrent d’ailleurs tous les jours les varioles sporadiques, elle a montré, du moins, qu’elle exerce une influence salutaire sur l'issue d’une variole, en abrégeant sa durée et en diminuant son danger.

» La revaccination, pratiquée d'une manière générale en pleine épidémie, en a arrêté d'emblée les ravages et éteint le développement ; elle a préservé indubitablement, et ceux-là même qui se trouvaient déja sous l'influence d’une incubation variolique ont paru jouir d'un certain degré d'immunité.

» Enfin les revaccinations pratiquées dans le foyer épidémique, contratrement aux craintes exprimées par quelques médecins, se: sont montrées d'une complète innocuité. »

Ces résultats obtenus par M. Gintrac concordent singulièrement avec ceux obtenus dans les expériences faites sur une grande échelle en Allemagne, en Danemark et en Suède, et dont vous pourrez lire le compte rendu dans le mémoire de Dezeimeris, inséré dans le deuxième volume du journal /’ E3p4 rience pour l’année 1838.

Les relevés des auteurs allemands, pris dans les années 1834-35-36 et 37, établissaient qu’à mesure que la pratique des revaccinations s’étendait de plus en plus, les cas de väriole devenaient de plus en plus rares. Ne pouvant pas vous apporter ici tous les tableaux dressés à ce sujet, je me bornerai à vous présenter le suivant ; il suffira pour donner une idée juste des faits.

En 1834, on avait compté 619 varioleux ;

En 1835, on n’en comptait que 259;

En 1836, le nombre était descendu à 30;

En 1837, bien qu'il fût remonté à 94, il était loin encore du chiffre 619;

D'autres relevés démontraient aussi, comme l’a démontré depuis celui de M. Gintrac, combien l’immunité vaccinale était devenue faible et temporaire, et de quelle utilité, par conséquent, étaient déjà, il y à plus de vingt-cinq ans, les revaccinations. Ces relevés constataient que sur 44 000 individus soumis à une nouvelle inoculation vaccinale, on avait obtenu 20 000 vaccines légitimes: ce qui indiquait surabondamment que la moitié presque des sujets avait perdu cette immunité vaccinale. 9000 avaient eu des vaccines avortées ; chez 15 000 seulement, la vaccine n’eut d'autre effet que de déterminer une petite rougeur à la peau, au point où l’inoculation.avait été faite, rougeur qui persistait pendant vingt-quatre ou trente-six heures.

Vous pourrez lire encore les conclusions analogues auxquelles est arrivé M. le docteur Marc d’Espine (de Genève), dans un travail publié dans les Archives générales de médecine pour les mois de juin et juillet 1859.

Une autre question reste à débattre. Quelle est la durée de l’immunité vaccinale : en d’autres termes, à quel âge convient-il de revacciner les individus ? Faut-il les revacciner plusieurs fois ?

Déjà, en 1804, le docteur Godson, élevant des doutes sur les propriétés préservatrices de la vaccine, avait prétendu que la permanence de son efficacité ne s’étendait pas au delà de trois ans ; mais Jenner, de son côté, ayant inutilement essayé d’inoculer la variole à des individus qui avaient eu le cow-pox, l'un vingt-trois, l’autre vingt-sept, le troisième cinquante ans auparavant, avait démontré que les effets de cette vertu préservatrice étaient de beaucoup plus durables. Toutefois, si dans les premiers temps de la vaccine cette immupité semblait avoir été assez longtemps permanente pour qu’on la crût devoir durer toute la vie, plus tard, lorsqu'il fut reconnu que là vertu préservatrice se perdait après un certain temps, on rechercha quelles étaient ses limites. Nous avons dit qu'en France les docteurs Caillot, Boulu, Berland et Genouil les avaient fixées, le premier à dix ou douze ans, le second à quatorze ou quinze ans, le troisième à dix-sept ou dix-huit ans, le dernier à vingt ou vingt-cinq

ans. On ne pourrait, à cel égard, affirmer rien d’absolu; car pour ma part, avant dans ma propre famille revacciné les trois enfants de ma fille, j'ai vu la vaccine légitime se reproduire trois ans après une première vaccination, chez l’aînée, âgée alors de moins de sept ans, et chez le second, âgé de cinq aus et demi, tandis que chez le dernier, qui n'avait pas quatre ans, le vaccin n'a pas pris lorsque je tentai de le lui inoculer pour la seconde fois.

M. Marc d’Espine, se rangeant à peu près à la même opinion que le docteur Caillot, dit que c’est vers l’âge de dix à quinze ans que la première revaccination doit être pratiquée. Notre honorable confrère de Genève ajoute : ainsi que la pratique généralisée de la vaccine a porté l’âge du maximum de fréquence de la variole, du bas âge et de l'enfance à la puberté et à l’âge adulte, ainsi la pratique généralisée de la revaccination vers douze ou quinze ans pourrait reculer ce maximum au delà de trente ans, et dès lors on peut prévoir qu'avec le progrès des premières revaccinations, une deuxième vers trente ans, et même une troisième vers quarante ans, deviendront un jour nécessaires.

Me fondant sur les faits que j'ai signalés, je conseille généralement de revacciner autant que possible tous les cinq ans. Si cette pratique est mutile, quels inconvénients présente-t-elle ? Ne doit-on pas chercher à multiplier les chances d'immunité contre la variole, et même contre la varioloïde, qui, toute bénigne qu'elle est, dans la majeure partie des cas, n’en est pas moins grave exceptionpellement, ainsi que j'ai eu le soin de vous le dire en faisant son histoire.

Cela s'applique également aux revaccinations chez les individus âgés de plus de trente-cinq ans. On a objecté à M. le docteur Vleminckx, qui prescrivait de revacciner même les individus au delà de cet âge, que cette pratique était inutile, puisque à partir de cette époque de la vie on était moins apte à contracter la variole; que les succès des revaccinations chez les individus âgés même de cinquante-cinq à soixante ans ne, prouvaient en rien celte aptitude. Soutenant ce grand principe, qui à prévalu jusqu'ici, que ces succès de revaccinations prouvaient le retour de l'aptitude à contracter la variole, M. Vleminckx émettait l’idée que si les individus dont on parle ne sont plus ou sont moins susceptibles de prendre cette dernière maladie par les voies ordinaires de la contagion, peut-être la contracteraient-ils, si on les inoculait comme on leur mocule le vaccin ; puis, défendant sa pratique, il répliquait que les exemples le variole chez ces mêmes individus étaient encore trop communs.

La conséquence à tirer de tous ces faits, est la nécessité de prescrire la ‘vaccination, d'y revenir à plusieurs reprises, suivant les circonstances, surout en temps d’épidémie; de s’attacher à la propager avec le même zèle que a Vaccine, puisque en augmentant incontestablement les chances de préseration contre la variole, elle atténue évidemment, tout au moins, les effets de a maladie chez ceux qu'elle n’en à pas mis complétement à l'abri.

Messieurs, les oppositions que rencontra, à son apparition dans le monde, immortelle découverte de Jenner, les attaques injustes et passionnées qu’elle

eut à subir, se sont renouvelées de notre temps. Dans ces dernières années, quelques médecins, en fort petit nombre, il est vrai, suivant la voie qu'avait, ouverte un mathématicien complétement étranger à notre art, ont voulu faire de nouveau le proces de la vaccine.

Revenant aux idées de Rhazès, pour qui la variole était une dépuration naturelle et utile du sang ; exhumant les théories du célèbre Hoffmann, de Willis, de Violante, de Hahn, idées et théories que, du reste, ils ne connaissaient peut-être pas, ces vaccinophobes (c’est le nom qu'ils se sont donné) ont prétendu que la variole était une maladie nécessaire; qu’aussi ancienne que le genre humain, elle existait en germe dans l’économie ; que l'individu portait en lui une disposition particulière en vertu de laquelle il devait tôt ou tard en être affecté ; qu'enfin, empêcher la manifestation du germe varioleux, c'était agir à la façon de ceux qui voudraient empêcher la manifestation du principe herpétique ou du principe goutteux. Bien plus, ils ajoutaient que la vaccine, en s’opposant aux manifestations extérieures de la variole, avait été la cause du développement de maladies nouvelles plus terribles que celle que l’on voulait détruire, et qu’en définitive, le résultat de la vaccination avait été d'élever en Europe le chiffre de la mortalité.

Telles sont, messieurs, les conclusions auxquelles des statisticiens sont arrivés après de longs pénibles efforts! Mais ne savaient-ils pas que la statistique est une arme à deux tranchants ? qu'avec les mêmes éléments, les mêmes données, elle pouvait conduire et conduisait souvent à des buts opposés? qu'en un mot le statisticien lui faisait dire ce qu'il voulait ? S'il en fallait preuve, je la prendrais dans ce procès n'ême intenté à la vaccine. Si, d’un côté, les vaccinophobes ont prétendu, à l’aide de la statistique, fournir des faits à l'accusation, dans la même statistique leurs adversaires ont pris leurs argu* ments pour la défense. Cela tient à ce que les premiers ont agi sous l'empiré d'une déplorable idée préconçue; à ce que les autres ont apporté, dans l'examen des chiffres, un esprit de sage et judicieuse critique.

Que l'augmentation du chiffre de Ja mortalité en Europe soit un fait réel, cela dépendrait de causes intéressantes à étudier sans doute, mais qu'il est inutile de rechercher ici, car la vaccine, comme je vais essayer de le prouver, ne saurait être incriminée. Vraie ou fausse, cette conjecture se rattache à une immense question, celle du déplacement de la mortalité, principe général dont l’hypothèse accréditée conduit à admettre que l'humanité paye, sous une forme ou sous une autre, sa dette à la mort, suivant une loi fatale cet inébranlable.

Si la variole jouait le rôle nécessaire qu’on à voulu lui assigner, si elle était üne dépuration naturelle du sang, si elle était une condition presque indispen: sable à l'économie de notre organisation, il faudrait qu’elle eût de tout temps existé. Or, bien que Hahn se soit efforcé, par un laborieux travail, de déterret les traces de cette maladie parmi les dr gi ra les Grecs nous ont laissés de l’histoire de la médecine, il faut se ranger à l'opinion déjà soutenue pat

Werlhof et reproduite par van Swieten. Au temps d'Hippocrate, de Galien, d'Aétius, on ne connaissait pas la variole : ces grands observateurs n’en parlent pas. Si elle eût existé, ils en auraient fait mention, ils l'auraient décrite; car ils n'auraient pas su méconnaître une maladie si nettement caractérisée.

En admettant que la variole soit aussi ancienne que le monde, il faudrait admettre aussi que le germe varioleux est resté silencieux pendant plusieurs siècles pour se manifester à une certaine occasion ; il faudrait admettre pour le genre humain, considéré depuis sa création, ce que Rhazès et les partisans de sa théorie admettaient pour l'individu pris en particulier, savoir, que le principe morbifique de la variole reste caché pendant un temps plus ou moins long dans un foyer qu’'Hoffmann localisait dans certaines parties de la moelle épinière, que Willis et, d’après lui, Violante plaçaient dans les capsules surrénales (capsulis atrabilariis, sive renibus succenturratis dictrs), d’où il faisait irruption plus ou moins tard. Est-il besoin de le dire, une semblable doctrine n’est d'accord ni avec les faits, ni avec le raisonnement.

La variole n’est donc pas une maladie nécessaire, puisqu'elle n’a pas toujours existé ; ce n'est point non plus une maladie constitutionnelle, car en fait de maladies constitutionnelles, il n’y à que les diathèses.

Quelle idée, en effet, nous faisons-nous d’une diathèse ?

Une diathèse est un état spécial, une disposition particulière de notre économie, héréditaire ou acquise, mais essentiellement, invariablement chronique, pouvant se transmettre de père en fils, et en vertu de laquelle se produisent, sous des expressions identiques au fond, variables et mobiles quant à la forme, des manifestations morbides généralement assez franchement caractérisées.

Ainsi la goutte, le rhumatisme, par exemple, sont des maladies diathésiques. Lorsque la goutte reste silencieuse dans l'intervalle de ses accès, individu paraît jouir de la santé la plus parfaite, la plus absolue; que l'accès survienne, la diathèse se manifeste alors, ici par des fluxions articulaires, par des sécrétions particulières affectant des siéges différents, tantôt les articulations, tantôt la peau, en particulier celle des mains, celle de la plante des pieds; là par des accidents névralgiques ; chez celui-ci par une attaque d’asthme, chez celuilà par de la gravelle, chez un troisième par des accidents dyspeptiques. Quelles que soient ces manifestations, nous pouvons généralement reconnaître en elles l'expression de la disthèse goutteuse. De même pour le rhumatisme : la diathèse qui le constitue se traduira par des expressions extrêmement variées, par des lésions particulières très différentes, soit qu'il touche le cœur, les tissus fibreux, le système nerveux, etc. Ces formes multiples se rattachent toujours à une même maladie dont, avec de l'attention, nous pouvons saisir le fond. | |

On doit en dire autant de la scrofule. Mais la condition capitale de ces diathèses sera, d’une part, la chronicité ; d'autre part, la tendance aux retours, aux répétitions, non-seulement chez un même individu, mais encore chez ses descendants, en ligne directe ou collatérale.

8û DE LA VACCINE.

Ainsi, une manifestation de la diathèse strumeuse, ou de la diathèse tuberz : culcuse vers un organe de l’économie, fait craindre des manifestations vers les »

autres organes. Une attaque de goutte ou de: rhumatisme donne lieu d’en redouter une suivante; elles font craindre de voir la maladie reparaître chez les enfants de celui qui a présenté ces manifestations ou éprouvé ces attaques; car il est d'expérience que tubercules et scrofules, goutte et rhumatisme, se transmettent de génération en génération.

En est-il de même de la variole? En est-il de même des maladies conta=

gieuses comme elle ? Essentiellement aiguë, la première accomplit ses périodes

en un temps déterminé, sans laisser d’autres traces de son passage que des cicatrices à la peau. Qui oserait dire qu’elle se transmet héréditairement? Si les faits de variole 2n utero sont incontestabies, ils s'expliquent par la conta= gion. Mais a-t-on vu les enfants, nés de parents qui ont eu autrefois la variole, devenir nécessairement varioleux, comme ceux engendrés par des parents tuberculeux ou goutteux, naissent pr édisposés : à la goutte ou aux tubercules, En quelques points, les maladies contagieuses touchent aux maladies diathésiques, on les a même appelées des diathèses aiguës : comme elles, elles amènent une disposition spéciale de l’économie, mais elles en diffèrent déjà par le fait capital de leur acuité, par leur ncen-transmissibilité par voie héréditaire ; elles en diffèrent en ce qu’elles surviennent accidentellement sous l'influence d’un principe morbifique spécial dont l’action est nécessaire pour les produire; en ce qu'il faut qu’elles soient transmises d’une certaine façon, soit d’individu malade à un autre individu; elles en diffèrent, en un mot, par le contaqgrum. Sans doute, par cela seul qu’elle n’a pas toujours existé, la variole s’est développée spontanément chez le premier sujet qui en fut atteint; elle s’est alors développée sous l'influence de causes qui nous échappent. Et si, comme cette lèpre, dont il était souvent question autrefois et qu’on n’observe guère aujourd'hui, la variole disparaissait un jour de la pathologie, si du moins elle ne présentait plus les caractères que nous lui connaissons, il est permis de supposer qu’elle pourrait se reproduire de nouveau telle qu’elle est, indépendamment de toute contagion, sous l'influence des mêmes causes qui l'ont engendrée une première fois. En attendant, ce mode de développement est actuellement impossible à saisir, et personne ne pourrait citer un seul fait bien incontestable de variole spontanée. Importée en Europe par la contagion, c'est encore par la contagion qu'elle se propage aujourd’hui. Difficile à démontrer dans les grands centres de population, où les individus se mêlent et se confondent, ce mode de propagation est plus saisissable dans les petites localités. Que la variole frappe un village où, depuis vingt, vingt-cinq, trente ans, On n'a pas vu de varioleux, généralement on arrive à savoir que l’épidémie à été apportée par un individu venant d'un pays où elle régnait. Lisez, entre autres exemples, les faits publiés par M. Gintrac, dont je vous ai parlé à propos de la revaccination; lisez le travail de M. Marc d’Espine, et vous verrez Combien on à pu suivre jusqu’à leur source certaines épidémies.

Il n’est pas nécessaire, pour que la contagion ait lieu, que l'individu qui l'apporte ait eu la maladie. Le contagium varioleux jouit d’un incroyable puissance de reproduction, tous les auteurs sont là pour l’attester. Non--seulement là moindre goutte de pus variolique est un agent de transmission, mais les effluves s’échappant du corps d’un varioleux suffisent pour la communiquer, et il n’est pas besoin pour cela que le varioleux soit vivant. Bien plus, ce germe morbifique, semblable à ces substances volatiles qui, pour un temps plus ou moins long, impregnent de leur odeur pénétrante les vases qui les ont renfermées, les appartements où elles ont été placées, ce germé morbifique à une action qu’on ne saurait limiter, sa divisibilité est poussée à l'infini; un atome le plus imperceptible suffit quelquefois, dans des conditions particulières, pour engendrer Ja maladie, comme la plus pétite étincelle peut amener l'incendie, lorsque celui-ci trouve son aliment dans le milieu où elle tombe.

Quelle que soit son origine, qu’elle soit inoculée, qu’elle soit communiquée par l'absorption de l'air Charriant les effluves varioliques, la variole est une maladie contagieuse. Ce n’est donc point une maladie diathésique ; ce n’est point dès lors une maladie essentiellement constitutionnelle; c’est encore moins une maladie nécessaire à l’organisation humaine, puisqu'elle n’a pas de tout temps existé.

Elle n’est pas d’ailleurs, messieurs, la seule qui soit nouvelle. Le choléra asiatique n’était-il pas nouveau pour nous, lorsqu’en 1832 il vint fondre sur la France? Qu'il fût depuis longtemps connu dans l'Inde, le fait est accepté; Mais, dans l’Inde même, où il paraît avoir pris sa source, la date de son apparition est encore assez récente, puisque la première épidémie bien authentique de choléra dans ce pays n’a été observée que vers le milieu du siècle dernier.

Il y a une huitaine d’années à peine, la fièvre jaune n’était-elle pas inconnue \ plus des quatre cinquièmes du globe, aux deux tiers de l’hémisphère transtlantique? Jusque-là elle avait épargné l'Amérique du Sud, si bien que, nalgré de nombreuses communications établies entre le nord et le midi, le résil, Bahia, Fernambouc, les républiques de Buenos-Ayres et de Montevideo, l'en avaient vu aucun exemple. Tandis que depuis lors, ayant passé la ligne, elle xerce ses cruels ravages sur Ces pays, elle ne fait que commencer d’atteindre es côtes de l’océan Pacifique ; depuis deux ans seulement, elle apparaît à Lima, ù clle est peu meurtrière et à peiné gravé; mais encore aujourd’hui on ne a point observée en Californie, S'il faut désirer qu’elle s’arrête dans sa course,

est malheureusement à redouter qu’elle ne continue sa marche, et que, sorint de ses limites actuelles, elle n’envahisse les contrées qui en ont été jusu'ici préservées.

A côté de ces maladies nouvelles, comme l’est la variole, bien que celle-ci it de date beaucoup moins récente que le choléra et la fièvre jaune, il en 1 d’autres qu’à tort on a crues nouvelles aussi, soit qu’elles aient été méconües, les moyens d'investigation ayant fait longtemps défaut, soit qu'’oubliant

TROUSSEAU, 2 édit, — 1, 6

les relations qu’en avaient laissées nos prédécesseurs, on ait pu penser que ce maladies n’existaient pas avant nous. C’est surtout pour celles-ci que les dé tracteurs de la vaccine l'ont mise en cause, lorsqu'ils ont prétendu qu'a empêchant les manifestations extérieures de la variole, la vaccination avai occasionné le développement de maladies plus terribles souvent que la variol elle-même. |

Ainsi, messieurs, on à dit, on a écrit que si les affections utérines, que si | diphthérie, et surtout que si la fièvre typhoïde se montraient aujourd'hui s fréquemment, que si les deux dernières décimaient les populations, cela tenai à ce que la variole n’était plus là pour dépurer le sang, pour mettre l’économi en état de résister aux causes de ces maladies.

Mais il y avait de bonnes raisons pour que les affections utérines fussen assez mal connues, Le spéculum, qui nous rend à présent de si grands services inventé cependant du temps de Paul d’Égine, de Rhazès, modifié déjà pa Ambroise Paré, par Scultet, par Garengeot, n’était pas d’un usage auss répandu qu'il l’est à présent, depuis que, dans les premières années de & siècle, Récamier en a vulgarisé l'emploi. Bien plus, il y a cinquante ans, c’étai chose inouïe que de pouvoir pratiquer le toucher vaginal en dehors des cas di grossesse; les femmes se seraient révoltées à Fidée de semblables examens, e aucun médecin n’eût été assez osé pour les proposer. Maintenant il n’en es plus ainsi, et jusque chez nos voisins d’outre-Manche, le toucher est le spé culum sont facilement acceptés. Aussi connaissons-nous mieux la pathologi utérine qu'on ne la connaissait autrefois. Néanmoins, toutes mal connue qu’elles furent, les maladies utérines l’étaient de nos devanciers; leurs écrit sont là pour en témoigner. Leur anatomie pathologique avait occupé les mé decins; vous pouvez vous en assurer en lisant, dans les 45°, 46° et 47° lettre du traité De sedibus ef causis morborum, les faits rapportés par Morgagni qui en emprunte un certain nombre aux auteurs antérieurs à son époque Quelque imparfaite que fût cette connaissance des affections de l'utérus, ell était assez répandue, même dans le public, pour que nous trouvions à leu sujet des allusions très significatives dans les épigrammes des poëtes anciens.

Quant à la diphthérie, on la donne aussi comme une conquête nouvelle d l'infirmité humaine : triste conquête, en vérité! On a dit qu’inconnue au siècles passés, cette terrible maladie n'avait commencé à apparaître qu’aprè la vulgarisation de la vaccine. Est-il besoin de discuter une semblable proposi tion? Il suffit d’avoir la plus faible notion de l’histoire de la médecine, pou savoir que l’angine couenneuse, cette expression la plus commune de la diphthé rie, avait été depuis longtemps observée et décrite, qu’il en est fait mentio dans les auteurs de la plus haute antiquité. Arétée l’appelait le mal syriagu égyptiaque, ce qui tendrait à prouver que, de son temps déjà, cette affectio était commune en Syrie et en Égypte. Sans remonter si haut, mais encore fol loin de nous, au xv1° siècle, les médecins espagnols relataient les épouvantable épidémies d’angine et de croup qui ravagèrent alors la péninsule ibérienne €

l'Italie, désignant le mal trachéal sous le nom de #0rbus strangulatorius, mieux encore, lui conservant les dénominations de garotillo, de male in canna, sous lesquelles il était vulgairement connu. Enfin, plus près de nous, il y a une centaine d'années, ne signalait-on pas en France, en Suède, en Allemagne et en Amérique, ces maux de gorge gangréneux, ainsi qu’on appelait à cette époque l’angine diphthérique et le croup. La vaccine ne peut donc pas être incriminée, comme ayant occasionné le développement d’une maladie bien antérieure à elle; et même, si l'on raisonnait à la facon des vaccinophobes, ne serait-on pas en droit de dire que la vaccine à plutôt arrêté ce développement, puisque, par le fait d’un singulier hasard, l’angine diphthérique , le croup, paraissent n'avoir jamais été moins communs que dans les premières années de ce siècle, c’est-à-dire juste au moment où la vaccine commença à se propager.

L'argument sur lequel s'appuient de préférence les détracteurs de la vaccine, st celui qu'ils veulent tirer de la fièvre fyphoïde, maladie plus fréquente auourd'hui, suivant eux, qu’elle ne l'était avant la découverte de Jenner.

Pour leur répondre, on n'aurait qu'à prendre quelques pages des Aphorismes le Stoll; et dans ce court chapitre consacré à la fièvre putride (/ebris putrida) Lest impossible de ne pas reconnaître notre fièvre typhoïde, avec ses caractères es plus frappants, ses allures les plus nettement tranchées. La fièvre ataxodynamique de Pinel était-elle autre chose? Les œuvres de Prost, publiées en [802, ne nous montrent-elles pas cette fièvre attaquant les sujets de l’âge de ingt à trente ans, qui, bien entendu, n’avaient pas été vaccinés, et chez lesquels on constatait, après la mort, les lésions intestinales que nous regardons omme essentiellement caractéristiques de la dothiénentérie? Ces preuves matomiques, le 7raité de La fièvre entéro-mésentérique de Petit et Serres ous les fournirait encore; or ces médecins observaient l'affection qu'ils ont écrite en 1814, sur des individus âgés de plus de quinze ans, et qui par conéquent n'avaient pas été vaccinés. Cette fièvre typhoïde, si malencontreusehent mise en cause, n’a donc en rien affaire avec la vaccine; elle existait bien want Jenner, mais elle existait sous des noms différents de celui que nous lui wons donné : c'était le synochus imputris, la febris putrida, la fièvre adyamique, maligne, nerveuse, elc. |

Les médecins dont nous combattons l'opinion, parce que, dans ces dernières nnées, elle a eu un certain retentissement, ces médecins voient dans la fièvre yphoïde une variole retournée, une variole faisant irruption sur la surface auqueuse intestinale, au lieu de faire irruption sur la peau ; ils répètent ce que æcat disait, lorsqu'il donnait le nom de petite vérole gangréneuse mésentéique à la maladie qu'il avait vue régner à Rouen en 1765. Si par là on voulait ntendre que la fièvre typhoïde ressemble à la variole, en ce sens qu’elle a, omme elle, les allures d’une fièvre éruptive, que, comme elle, elle a pour aractère anatomique spécifique une éruption boutonneuse, je me rangerais à et avis; mais ce n est pas de cette façon que l’on entend les choses, En l'ap-

pelant variole, ces médecins admettent que la fièvre typhoïde est non pas une maladie analogue à la variole, mais là même maladie ; or, à ne considérer que les caractères anatomiques, les lésions intestinales de la fièvre typhoïde ne ressemblent en rien aux pustules de la variole. Que si l’on objecte que le siége qu'elles occupent est la cause de leur dissemblance, nous répondrons qu'en comparant l’éruption dothiénentérique à l’éruption variolique des membranes muqueuses buccales et pharyngées, on ne saurait, avec la meilleure volonté, trouver entre ces lésions la moindre analogie. Enfin, si la fièvre typhoïde et la variole sont la même maladie, ceux qui ont l’une ne prendront pas l'autre: les faits sont encore ici en pleine contradiction avec la théorie des vaccino= phobes. Dans notre service même, vous avez vu tout récemment des vario= leux prendre la fièvre typhoïde, et réciproquement, des individus prendre la variole dans la convalescence d’une fièvre typhoïde grave. Ces exemples parlent assez haut pour n’avoir pas besoin de commentaires.

Enfin, messieurs, à ceux qui objectent que depuis l’inoculation vaccinale les tables mortuaires portent un plus grand nombre de décès causés par la fièvre typhoïde ne doit-on pas faire remarquer que la population infantile n'étant plus, grâce à la vaccine, décimée par les épidémies de variole, ces enfants devenus jeunes gens ou adultes sont restés soumis aux causes de toutes les maladies de l'adolescence et de l’âge adulte, et que cela explique pourquoi la fièvre typhoïde est peut-être plus fréquente aujourd’hui qu’autrefois.

S'il arrivait qu'un jour on fût ‘assez heureux pour trouver les prophylactiques de la rougeole et de la scarlatine, comme on a trouvé dans la vaccine le prophylactique de la variole, il viendrait peut-être des gens qui, à leur tour, chercheraïient à démontrer que la scarlatine et la rougeole étaient des maladies nécessaires, et qu’en les empêchant, on à occasionné le développement de maladies nouvelles. Ces gens-là ne seraient pas plus mal fondés que ceux qui professent à l'égard de la vaccine les théories que nous combattons.

Conséquents, dans leur manière de voir, ces médecins devraient arriver à conclure que, plus la variole est grave, plus son éruption est abondante, plus l’économie se trouve à l'abri des maladies dont la variole exempte; que par conséquent, mieux vaut lavoir confluente que discrète.

Le procès de la vaccine est donc jugé, avant d’avoir jamais été sérieusement entamé, en faveur du prophylactique de la variole; et la découverte de Jenner restera l’un des plus grands bienfaits de la médecine.

Le seul défaut qu'on puisse lui reprocher, c’est que ce prophylactique est devenu aujourd’hui assez souvent infidèle, limmunité qu’il confère se perdant peu à peu : pour cette raison, adoptant en principe l'opinion de Gregory, je lui préférerais de beaucoup l’inoculation, une première variole préservant bien plus sûrement de la variole que la vaccine; mais, en fait, c’est à cette dernière que nous devons recourir, pour les motifs que je vous ai exposés en vous parlant de l’inoculation variolique.

Essentiellement différente de la variole modifiée. — Ne met pas à l'abri de la contagion variolique comme le fait la variole. — Réciproquement, la variole ne met pas à l'abri de la varicelle. — Marche et caractères de l’éruption.

MESSIEURS

Si, relativement à l'identité de la variole et de la variole modifiée, je suis de l'avis de tous les médecins, il n’en est plus de même quant à la varicelle où la petite vérole volante, comme on l'appelle encore vulgairement, Vous lirez, vous entendrez dire et répéter qu'elle n’est qu'une variole modifiée ; que la varicelle et la varioloïde sont deux maladies identiques, que toutes deux sont des manières d’être de la variole. Vous connaissez déjà mon opinion à cet égard : pour moi comme pour bien d’autres, la varicelle et la varioloïde sont deux maladies aussi étrangères l’une à l’autre que le sont Ja variole et la rougeole, se ressemblant aussi peu que celle-ci et la scarlatine se ressemblent, aussi diférentes par leurs allures, par leur nature intime, par leurs formes, que deux maladies peuvent l'être ; et, j'ose Le dire, il faut que les médecins qui sou tiennent l'opinion contraire ne se soient jamais donné la peine de regarder des varicelles, pour ne pas être convaincus de leur erreur,

Cousidérée d’une manière générale, abstraction faite de ses caractères anatomiques, la varicelle présente des différences tellement tranchées avec la variole modifiée, que l’on ne comprend pas comment cette confusion à pu être possible. D'une part, l’histoire des épidémies nous l’apprend, la varicelle peut régner isolément; la variole modifiée ne règne jamais épidémiquement sans être accompagnée de cas de varioles. D’autre part, ces deux maladies éruptives se comportent d’une manière bien différente relativement à l’âge des sujets qu’elles affectent. Tandis que la variole, avant la découverte de la vaccine et avant la pratique des inoculations, tout en attaquant surtout les enfants, atta quait aussi les adultes, la varicelle restait, comme elle le fait aujourd'hui, presque exclusivement réservée aux jeunes sujets, et épargnait généralement les adultes qui ne l'avaient pas contractée dans leurs premières années. L’inoculation datant, en Angleterre, en Allemagne et en France du dernier siècle, la vaccine n’ayant été vulgarisée qu’au commencement de celui-ci, on voyait par conséquent alors bien peu de varioles modifiées; cependant, dès avant cette époque, la varicelle était parfaitement connue et décrite, Jamais, à moins d’exceptions fort rares, Ja variole n’attaque un enfant qui a été vacciné deux, trois ans auparavant. Vous pouvez impunément tenter sur lui l’inoculation. Mais, au contact d’un autre enfant qui a la varicelle, il prend très faci-

lement cette maladie. Par ce seul fait, il est donc évident déjà que la varicelle n'est pas la variole; de plus, si un individu qui vient d’avoir la varicelle çe trouve dans un foyer de contagion variolique, il ne devra pas contracter la variole, puisque la varicelle dont il porterait encore les traces ne serait qu’une variole modifiée; néanmoins l'expérience nous apprend que cet individu peut parfaitement prendre la petite vérole la plus légitime.

Ces deux exanthèmes peuvent même marcher simultanément. Ainsi, M. le docteur Delpech, dans un mémoire publié en 1845, à rapporté l’histoire d’ur enfant qui avait eu en même temps la variole et la petite vérole volante.

Exposez un individu à contracter la varicelle, et jamais il ne contractera ke variole. En sera-t-il de même si vous inoculez le virus pris sur un malade atteint de la variole modifiée la plus bénigne, la plus discrète? En outre, si I variole présente dés manières d’être très variables, la varicelle est une dans s& formes comme dans ses allures; en aucun cas surtout, une variole antécédentt n’exerce la moindre influence sur la varicelle qui la suit. De plus, tandis qüt les récidives de variole se présentent comme des cas exceptionnels, les réci: dives de varicelle sont loin d’être aussi rares. Toutes ces considérations m donnent-elles pas la démonstration évidente que la vérolette, — c’est aussi ll nom qu'on lui a donné, — diffère essentiellement de la petite vérole?

Ces dissemblances vont ressortir encore de l’étude que nous allons faire d la première de ces deux maladies, de la Comparaison que nous établirons entr elle, la variole modifiée et la variole légitime.

Dans la variole discrète, — nous avons, à diverses reprises, insisté sur € point, — la fièvre d’invasion dure trois jours, l’éruption se fait le quatrième dans la variole confluente, l'invasion dure deux jours, l’éruption arrive troisième ; dans la variole modifiée enfin, discrète ou confluente, la périod d’invasion a la même durée que dans la variole légitime, discrète ou confluente Les choses se passent d’une façon tout autre dans la petite vérole volante.

Un enfant est pris aujourd’hui de malaise, de mal de tête; il présente le phénomènes qui accompagnent tout mouvement fébrile ; mais ce jour même avant que vingt-quatre heures soient révolues, on commence à apercevoir su une partie quelconque de la surface du corps, tantôt sur le visage, tantôt sur | dos, sur le ventre, sur les jambes, indifféremment, de petites taches rosé et légèrement acuminées ressemblant aux taches rosées lenticulaires de 1 fièvre putride. Dans les premières vingt-quatre heures, on en voit dix, doux quinze. Cepéndant la fièvre continue. Le lendemain vous pouvez compter cen cent cinquante taches de plus ; mais celles de la veille ont soulevé l’épiderme elles l’ont soulevé ordinairement sous forme d’une bulle quelquefois arrondi de la manière la plus parfaite et rénfermant une sérosité transparente comt de l’eau de roche, sans qu'aucune aréole inflammatoire l'entoure.

Ce n’est pas là assurément la façon dont se comporte l’éruption variolique ce n'est pas là non plus, quañt au siége, quant au développement, qüant à] forme, le mode d'apparition des pustules de la variole modifiée. Celles-ci n

essemblent point, conime celles-là, à une phlyctène, à la bulle du pemphigus t de certains herpès. Ces caractères anatomiques palpables suffisent à eux seuls our établir catégoriquement les différences qui distinguent si nettement ces eux maladies.

Le lendemain matin, la fièvre est presque nulles il a paru cent à cent cinuante boutons de plus dans la nuit. Le soir, le mouvement fébrile reprend et ure jusqu’au jour suivant, où les taches de la veille sont encore devenues des ulles, tandis que de nouvelles taches se sont montrées sur le corps, sur les paries occupées par les premières apparues et toujours indistinctement. Ces joussées, ces accès de fièvre quelquefois violents, ayant lieu pendant la nuit, essant le jour, se répètent ainsi pendant quatre à cinq nychthémères. Cette ievre ne ressemble donc en rien à la fièvre varioleuse ; car celle-ci ést d’une eule tenue, faisant ordinairement du premier coup tous les frais de l’érupion, qui se montrera d'emblée, aussi générale qu’elle doit l'être, et non par ccès successifs Se fractionnant en quatre ou cinq actes.

L'éruption de la varicelle est enfin complète ; la fièvre tombe tout à fait; es élévures roses qui se sont transformées après sept, huit ou dix heures en ulles parfaitement arrondies, brillantes, tendues par la sérosité lactescente, près vingt-quatre où trente-six heures encore, s’ägrandissent, deviennent régulières comme certaines pustules d’ecthyma ; leur sérosité est opaline, et Îles s’entourent d’une aréole inflammatoire. Cela dure trois jours environ, et ers le troisième jour la sérosité à fait place à du pus; la pustule se crève ; irge et irrégulière, elle est douloureuse. Aïnsi, tandis qu'il faut huit à neuf urs au bouton varioleux pour accomplir son évolution, trois fois vingtuatre heures suffisent à la bulle de la varicelle. De plus, c’est sur les mains ue la pustule variolique offre les dimensions les plus grandes : c’est sur le os et le tronc qu'elles atteignent, dans la varicelle, leur plus grand dévelopement.

Au septième jour, elles sont sèches, et laissent à leur place des croûtes oirâtres comme celles qui succèdent aux pustules de l’ecthyma, ou bien des iches rouges comme celles produites par un vésicatoire imparfaitement séché, uivant qu’elles ont marché plus ou moins franchement à la suppuration, ou u’elles ont ulcéré la peau à la façon d’un emplâtre cantharidien ou ammoiacal.

Ainsi, /a varicelle est une maladie éruptive à forme bulleuse ; la variole et \ variole modifiée sont à forme pustuleuse : différence capitale, suffisant à elle eule pour faire distinguer les deux maladies indépendamment des autres aractères tirés des syinptômes généraux,

L'observation suivante, recueillie par M. le docteur Dumontpallier, me >urnit une preuve nouÿelle de la différence de nature entre la variole et la aricelle.

« Le mardi 4 mars 1862, écrit M. Dumontpallier, je fus mandé dans la famille eR.... L'’aînée des jeunes filles, âgée de treize à quatorze ans, était un peu

souffrante depuis la veille seulement, et déjà, dès ma première visite, le.

h mars, je constatai une éruption de vésicules sur la face, les bras, les jambes, l

le tronc. Il y avait un peu de courbature, très peu de mal de reins, , pas!

d'envie de vomir, à peine de la fièvre; cette jeune fille portait de bellesi

cicatrices de vaccin. Je diagnostiquai une variole modifiée. L'enfant futl bientôt rétablie, mais elle portera sur la face une ou deux cicatrices de la!

fièvre éruptive,

» Le samedi suivant, 8 mars, je vaccinai les deux sœurs de mademoiselles de R..., âgées de dix et douze ans, en même temps que madame de R .. et sonk frère, jeune homme de vingt-trois ans. La vaccine ne prit pas sur ce dernier, :

non plus que sur les deux jeunes filles ; mais une pustule de vaccin se déve: loppa sur le bras de madame de R..…

» Les choses en étaient là, lorsque le lundi 17 mars, c’est-à-dire treize jours ! après le début de la fièvre éruptive de mademoiselle de R..…., fille aînée, et neuf4 jours après l’inoculation vaccinale sur la famille de R..., je fus encore appelé ! près des deux jeunes filles cadettes. Toutes deux, le dimanche 16 mars, avaient !

éprouvé un peu de malaise ; elles avaient pu se promener dans la journée,

mais, le soir, elles avaient demandé à se mettre au lit de bonne heure. Le! lendemain 17, elles présentaient sur le visage, les membres et le dos, une !

très belle éruption papuleuse, qui bientôt devint légèrement bulleuse; le

deuxième jour, les bulles étaient remplies de sérosité lactescente, et se dessés :

chaient bientôt sous forme de croûtes. — Aucun symptôme général grave ne se déclara ; le troisième jour, l’appétit était revenu.

» J'appelai en consultation M. le professeur Trousseau, qui n’hésita pas à reconnaître une varicelle, s'appuyant sur le peu de durée de la période d'in: vasion, sur la forme bulleuse de l’éruption, sur la rapidité de la dessiccation et le peu de réaction générale.

» Il ressort de cette observation, d’une part, que mesdemoiselles de R... étaient à l'abri de la contagion variolique, puisqu'elles jouissaient encore du bénéfice d'une première vaccination, et que, d'autre part, la variole et la vas ricelle sont deux maladies de nature différente, de germe différent, puisque ne pouvant contracter la variole, mesdemoiselles de R... ont subi la contaz gion de la varicelle. »

Quelquefois la varicelle présente des phénomènes qui ne se retrouvent jaais dans la variole. Ainsi, dans une épidémie qui régna à l'hôpital Necker, la maladie commencée, la fièvre tomba; et pendant quinze, vingt, trente, quarante jours, apparaissaient des bulles pemphigoïdes sur diverses parties du corps, laissant sur les points qu’elles avaient occupés une ulcération absolu ment semblable à celle du pemphigus, persistant six semaines, deux mois. Jamais dans les varioles on n’observe rien de semblable,

En résumé, conditions épidémiques, symptômes généraux, mode d’apparition de l’éruption, forme de cette éruption, tout sépare la varicelle de la variole, Enfin, jamais la première n’a amené la mort; jamais aucun médecin

a ne

n’a vu un enfant mourir de la petite vérole volunte, à moins d’une complication tout à fait indépendante de la fièvre exanthémateuse. On ne peut point en dire autant de la variole, ni de la variole modifiée.

Enfin encore, l’incubation de la variole dure de neuf à onze jours, — le fait a été démontré par l’inoculation ; — l’incubation de la varicelle dure quinze à dix-sept jours, non qu'ici l'inoculation ait appris quelque chose, car la varicelle ne s’inocule pas, du moins je n’ai jamais pu l'inoculer ; mais lorsqu'un enfant affecté de cette maladie éruptive revient dans sa famille, on peut pronostiquer, d'après ce que l'expérience à démontré, que du quinzième au dix-septième jour qui suivra son arrivée, d’autres enfants la prendront probablement à leur tour. |

8 1.— Variété des épidémies. — Contagion. — Incubation. — Accidents! du début. — Caractères de l’éruption. — Desquamation.

MESSIEURS

Depuis près de six mois, nous voyons entrer fréquemment dans notre ser-l vice des malades atteints de la scarlatine ; dans la ville, elle semble régner épidémiquement et prendre une certaine gravité. — Vous avez pu juger, parl vous-mêmes, ici, des formes assez étranges que cette maladie est susceptible del revêtir. Je ne veux pas laisser échapper l’occasion de vous en entretenir, car ellek est en général assez peu connue des jeunes gens qui fréquentent nos hôpitaux.

De toutes les pyrexies exanthémateuses et contagieuses, la scarlatine est, en! ellet, la plus variable dans ses formes et dans ses allures ; elle est aussi celle: dont les dangers peuvent être le moins prévus. La variole discrète ou con- | fluente, bénigne où maligne, est toujours la variole; toujours on la reconnaît! à ses grands caractères ; toujours, sauf de très rares exceptions observées surtout par les médecins qui nous ont précédés, elle se traduit à l'extérieur park des lésions anatomiques qui lui sont propres, qu’elle ait été ou non modifiée, ! comme elle l’est si souvent par une vaccination ou par une variole antécédentes. ! La scarlatine, au contraire, peut ne pas apparaître du côté de la peau; elles n’en est pas moins grave. La rougeole garde toujours aussi ses allures, à peu! de chose près; son diagnostic est simple ordinairement ou presque toujours! facile ; ses complications, généralement prévues, arrivent à un certain temps, ! à un certain jour que le médecin peut prédire. La scarlatine, nous le verrons, ! présente des complications le plus souvent imprévues, que le praticien le plus: expérimenté ne peut connaître d'avance, alors même qu’elles sont imminentes.

Elle est tantôt tellement bénigne, qu’un des plus grands observateurs des siècles passés, Sydenham, disait d’elle : Æ/oc morbi NOMEN (vix enim altius assurgit). C’est que Sydenham ne nous à donné dans ses écrits que les résultats de son expérience personnelle, et comme il ne l’avait jamais vue grave, il traitait la scarlatine avec cette sorte de dédain qu'il est loin d’avoir pour la rougeole et pour la variole. De nos jours, des écrivains qu'il faut toujours consulter, nous disent que, pendant longues années, les scarlatines qu’ils ont observées étaient si peu sérieuses, qu’ils n'avaient vu personne en mourir. Graves rappelle qu’en 1800, 1801, 1802, 1803 et 4804, la scarlatine ravagea l'Irlande et fut très meurtrière; tandis que de 1804 à 1831, les médecins qui

SCARLATINE. 91 l'avaient trouvée si terrible dans les années que nous avons citéés ne voyaient presque plus de malades succomber à cette affection, devenue d’une étrange bénignité. En 1831, une nouvelle épidémie de scarlatine maligne se manifesta

à Dublin et aux environs ; en 1834, elle couvrit l'Irlande d’un deuil plus grand que ne le fit le typhus, quelques années plus tard, que ne l'avait fait le choléra asiatique deux ans auparavant.

Lorsque je suivais, au commencement de mes études médicales, la clinique de Bretonneau, mon illustre maître nous enseignait que la scarlatine, dont il avait autrefois entendu parler comme d’une maladie très dangereuse, lui avait paru tout autre, Il nous disait que depuis 1799 jusqu'en 1822, il ne se sou venait pas d’avoir vu mourir un scarlatineux, et cependant il avait longtemps exercé dans la campagne avant d’être médecin en chef de l’hôpital de Tours. Les nombreux cas qu'il avait rencontrés, tant dans sa pratique nosocomiale que dans celle de la ville, avaient semblé lui démontrer que cette pyrexie exanthémateuse était de toutes la plus bénigne. Mais en 1824 une épidémie éclate à “Tours et aux environs ; en moins de deux mois, Bretonneau apprend que plusieurs malades ont péri avec une si effroyable rapidité, que, ennemi des doctrines de Broussais, alors en honneur, il accuse les médications instituées par ses confrères qui Ssaignaient à outrance pour combattre l’angine et la prétendue fièvre inflammatoire du début; bientôt, en venant lui-même aux prises avec Le mal, il reconnaît qu’il ne peut pas toujours lutter avec avantage, il voit mourir un nombre considérable de ceux auxquels il donnait ses soins, et lui qui, jusque-là, avait regardé la fièvre rouge comme une maladie si légère, apprend alors à la redouter à l’égal de la peste, du typhus et du choléra.

Ainsi, messieurs, vous le voyez, pendant un quart de siècle la scarlatine règne épidémiquement sans présenter aucune gravité ; tout à coup ses allures changent, et elle frappe cruellement ceux qu’elle atteint, Il en est moins souvent ainsi de la rougeole et de la variole. Sans doute les épidémies de rougeole et de variole sont quelquefois fort graves, mais jamais elles ne sont aussi généralément graves, jamais non plus elles ne sont aussi généralement bénignes que le sont les épidémies de scarlatine. Pour celle-ci, le génie épidémique est plus dominant que pour celles-là, car, suivant la nature de ce génie, une épidémie de scarlatine est extraordinairement simple ou singulièrement grave.

Vousavez pu voir, méssieurs,avec quel soin j’ai interrogé nos malades pour me rendre compte des circonstances dans lesquelles ils avaient pu contracter la scarlatine. Je n’ignorais pas que les causes qui favorisent ordinairement l’apparition des autres maladies sont, pour bien peu de chose, dans l’évolution des pyrexies exanthémateuses, et que la contagion doit être plus particulièrement recherchée, J'aurai plus tard à revenir avec vous sur cette évolution des germes contagieux ; je craindrais d’être au-dessous de cette grande question si je ne faisais que l’effleurer ; j'aurais le tort de n'être pas compris de vous, et cela par ma faute. Vous avez vu combien j'attachais d'importance à connaître le Jour que, pour la première fois, un contact direct ou indirect avait eu lieu

avec un individu contaminé ; vous avez vu que si ce contact était quelquefois évident, d’autres fois on ne pouvait le constater, et que lorsque des communi-

cations avaient existé entre le malade et un scarlatineux, ces communications avaient été telles que nous restions dans l'impossibilité d'apprécier la durée de la période d’incubation.

Dans une fièvre exanthémateuse, alors que le virus n’est pas directement inoculé, rien n’est plus difficile à préciser; aussi rien n’est plus variable que la manière dont, en général, cette question a été résolue : tandis que, suivant les uns, l’éncubation de la scarlatine dure de trois à cinq jours, suivant les autres elle en dure huit, et suivant d’autres encore elle peut se prolonger quinze, vingt et même trente jours. En un mot, on a donné des chiffres hypothétiques, parce qu’on n’a pas voulu voir qu’il n’y avait de certitude possible qu'autant qu’on était en mesure d’assigner une date précise au début même de cette période d’incubation. Or, cette date précise, nous ne pouvons l'avoir que pour une seule pyrexie, la variole, parce que la variole est directement inoculable. Gomme, pendant un demi-siècle, cette inoculation a été pratiquée sur une grande échelle dans toute l'Europe, on a été à même de poser exactement les limites du temps qui s'écoule entre le moment où le virus variolique a été introduit sous la peau, de celui où la maladie se déclare ; mais si, grâce à cela, on est arrivé à déterminer rigoureusement la durée de la période d’incubation dans la variole, iln’en est plus ainsi des autres pyrexies exanthémateuses que l’on n’a pas encore inoculées, parce que peut-être elles ne sont pas inoculables. Pour celles-ci il a donc fallu, à défaut de l’inoculation, prendre pour point de départ de la période d’incubation le moment où l'individu s’était trouvé en contact avec un autre individu affecté. Mais contact et inoculation ne sont pas même chose; en voici un exemple. Cinq cents moutons sont réunis dans un même parc ou dans une même bergerie; l’un deux prend la clavelée, maladie éruptive des bêtes oviues, analogue à la variole de l’homme. Quinze et vingt jours plus tard, sept ou huit autres moutons sont pris, et successivement chaque jour en en voit quelques-uns tomber malades ; il faut quelquefois que quatre mois se passent avant que le dernier ait été atteint. Or, tous ces animaux enfermés dans un même endroit, respirant un air confiné, serrés les uns contre les autres et souillés par le pus de leurs voisins, tous ces animaux ont été affectés à des époques très différentes. Conclurez-vous de là que chez ceux-ci la période d’incubation a été plus longue que chez ceux-là ? Nullement, car l’inoculation pratiquée au même jour chez tous vous ferait voir la maladie se manifestant, au même jour aussi, chez tous sans exception. Contact et inoculation sont donc deux faits essentiellement différents : par l’inoculation, le virus est introduit presque nécessairement dans l’économie ; par le contact médiat ou immédiat, l'absorption, et si cette expression m'est permise, la conception de ce virus ne se fait pas toujours fatalement, elle n’a lieu que lorsque l’économie se trouve dans des conditions particulières : il faut, pour ainsi parler, que la voie soit ouverte. Une fois que l'absorption à eu lieu, que ce soit par inocu-

jation, que ce soit par contact, l'évolution de la maladie se fait bien probablement dans un temps déterminé et égal chez tous, à peu d’heures, à peu de jours près.

Eh bien! de même que dans le cas que je viens de citer, on ne saurait juger le temps de la période d’incubation chez les animaux frappés par la contagion, de même pour la scarlatine on n’arrivera à préciser cette période qu’alors qu’on sera parvenu à inoculer le virus scarlatineux. Dans une même famille composée de dix individus, la maladie mettra quelquefois cinq semaines à se déclarer chez tous les membres de cette famille : il arrivera pour eux exactement ce qui arrivait pour les moutons du troupeau dont je parlais tout à l'heure. Cela tient non à ce que ces individus ont été hors du contact pendant un certain temps, non à ce que la période d’incubation a duré plus longtemps chez les uns que chez les autres, mais à ce qu’ils se sont trouvés dans des conditions différentes pour subir l'influence et les effets du contagium. Ilse passe dans ce cas ce qui se passe dans la syphilis. Le virus syphilitique, inoculé méthodiquement, détermine, après un certain nombre de jours, l'évolution d’une vésicule spécifique, et ce nombre de jours est à peu près rigoureusement déterminé; mais que plusieurs hommes aient des rapports avec une femme infectée, les uns prendront la vérole immédiatement, tandis que les autres, s'étant exposés au contact infectieux plusieurs jours de suite, pourront n’être infectés que le dernier jour ou ne l'être pas du tout. Cela dépend de ce que les uns se sont trouvés dès le premier contact dans les conditions physiologiques ou pathologiques telles que le virus leur a tout de suite été inoculé, tandis que les autres ne se sont trouvés que plus tard dans ces mêmes conditions nécessaires à l'absorption du principe morbide.

En dernière analyse, la période d’incubation dans là scarlatine, c’est-à-dire celle comprise entre l’époque précise de l'absorption du virus scarlatineux et l’époque précise des premières manifestations de la maladie, cette période ne saurait être rigoureusement déterminée dans l’état actuel de nos connaissances. Les mêmes réflexions s'appliquent à la rougeole.

IL est pourtant des circonstances très exceptionnelles où l’on peut avoir sur ce point des notions assez précises.

J'étais, au commencement de l’année 1859, témoin d’un fait fort curieux dans la clientèle de mon ami M. le docteur Mac-Carthy, qui me faisait l'honneur de m'appeler én consultation. — Un négociant de Londres avait conduit une de ses filles aux Eaux-Bonnes, dans les Pyrénées, et avait passé l'hiver, avec elle, à Pau. En retournant en Angleterre, il s’arrêtait à Paris, où il désirait rester quelques jours. Sa fille aînée était demeurée à Londres, à la tête de la maison. Pressée d’embrasser son père et sa sœur, elle part; en traversant la Manche, elle est prise de fièvre, de mal de gorge, et arrive sept où huit heures plus tard à Paris avec une scarlatine fort grave. Elle descend à l'hôtel, presque au même moment que son père et sa sœur arrivaient dé Pau. Celle-ci reste dans la même chambre que son aînée, et vingt-quatre heures après, elle

éprouvait les premiers symptômes d’une scarlatine qui fut bénigne. — Or la scarlatine régnait à Londres, il n’y en avait pas à Pau.

Ce fait si curieux prouve que l’incubation, dans certains cas de scarlatine, peut ne durer que vingt-quatre heures; mais je suis bien loin d’en conclure qu'il en soit ordinairement ainsi. Il est assez probable, je le répète, que si le temps d’incubation de la variole a quelque chose de nettement déterminé, il n’en est plus de même pour les autres pyrexies exanthémateuses.

La période d’invasion de la scarlatine ne présente pas non plus de limites bien fixes. Rappelez-vous ce qui se passe pour la variole. Dans les varioles régulières, lorsque l’éruption apparaît avant quarante-huit heures à partir du début de linvasion, on peut affirmer que la variole sera confluente, parce que, en règle générale, c’est à la fin du second jour ou au commencement éutroisième que les pustules se montrent dans cette forme de la maladie; que si l’éruption se montre seulement vers le quatrième jour, on diagnostiquera une variole discrète. Rares ment, en effet, l’éruption de la variole confluente est retardée jusqu’au quatrième jour, rarement aussi dans la variole discrète elle est avancée au second: Bien entendu, je parle seulement des varioles régulières, car, jai eu soin de vous signaler le fait, souvent les allures des varioles modifiées ne sont plus les mêmes:

Dans la scarlatine, les choses marchent différemment. Chez certains malades l’éruption apparaît dans les quatre ou cinq premières heures de la fièvre; chez quelques-uns même, ainsi que l’ont écrit les anciens auteurs, Heiïster en pars ticulier, et comme on l’a depuis répété, il n’y a pour ainsi dire pas de fièvre de début. Quatre fois sur quatre-vingt-sept, suivant les recherches de MM. Barthez et Rilliet, l’éruption a été la première manifestation de la maladie ; dans le plus grand nombre des cas, la fièvre d’invasion dura vingt-quatre heures, et très rarement elle se prolongea plus loin que le premier jour. Il est plus rare encore, à moins de complications, que l’éruption n'arrive que dans le cours du second jour, à plus forte raison dans le cours du troisième. Si quelques médecins croient avoir observé cette apparition à cette dernière époque, je le répète, le fait est extrêmement rare. Je ne nie pas d’une manière absolue sa possibilité ; à mon avis pourtant, dans les observations auxquelles je fais allusion, l’éruption, souvent, n’aura pas été notée, parce qu’elle sera passée inaperçue; parce que l'attention n'étant pas suffisamment éveillée sur une particularité que je vais vous rappeler, on ne laura pas cherchée là où elle existait. En général, c’est sur le visage que nous cherchons d'abord les exanthèmes fébriles, parce qu’en effet c'est là qu’ils se montrent en premier lieu, dans la rougeole du moins et dans la variole; il n’en est plus de même pour la scarlatine. Dans cette maladie, c’est plus particulièrement sur le tronc, sur les avant-bras, sur le bas-ventre, au pli des cuisses, que l’éruption apparaît d’abord, de sorte qu’elle peut exister depuis vingt-quatre à trente-six heures avant de se montrer au visage, au cou, Nous pouvons croire alors qu’elle commence seulez ment, bien qu'en réalité elle ait débuté déjà depuis quelque temps ; mais lorsqu'on est prévenu de ce fait, l'erreur est facile à éviter.

Toutefois il est des cas dans lesquels la période d’invasion est effectivement prolongée bien au delà de son terme ordinaire; de même que dans la variole, nous l'avons dit en faisant son histoire, l’éruption peut apparaître plus tard que le quatrième jour, en raison de ATEN graves qui se sont présentées, de même aussi en raison de complications graves, dans la scarlatine, non-seulement l’exanthème peut se manifester dans le cours du second et du troisième jour, comme nous l'avons indiqué, mais encore son apparition peut être retardée jusqu’au huitième jour, ainsi que le fait suivant me l'a appris.

Jl y a six ans, j'étais mandé par mon honorable confrère M. le docteur Sarrazin, pour un jeune enfant que l’on croyait atteint de fièvre cérébrale. Le petit malade avait six ou sept ans; il accusait du mal de tête, il avait des vomissements ; nous constations du strabisme, de la lenteur du pouls, de la stupeur et de la somnolence. En présence de ces symptômes, nous croyions à la méningo-encéphalite. La maladie se prolongeant, je revis l'enfant le cinquième, le sixième, le septième jour, ne changeant en rien mon diagnostic et portant toujours le pronostic le plus fâcheux. Le huitième jour, apparut une éruption scarlatineuse franchement caractérisée, accompagnée du mal de gorge habituel ; à partir de ce moment les accidents nerveux cédèrent complétement. Je n'ai vu, à la vérité, que ce seul fait dans tout le cours de ma carrière médicale, mais je sais que d’autres en ont observé d’analogues. Ce sont de bien rares exceptions, et, en règle générale, je le répète, la période d’invasion dans la scarlatine est très courte.

Les phénomènes qui la caractérisent sont ordinairement une fièvre, avec ou sans frisson préalable; chez les derniers malades que vous avez vus dans nos salles ce frisson a manqué, La fréquence du pouls est considérable, plus considérable qu’elle ne l’est dans les autres pyrexies exanthémateuses. Ce fait a de l'importance; car, en étudiant la maladie dans ses éléments, en parlant de la scarlatine sans éruption, nous verrons que, dans bon nombre de circonslances, on arrive au diagnostic par la seule considération de cette extrême fréquence du pouls qui ne se retrouve que bien rarement dans les autres affections que l’on pourrait confondre avec la scarlatine. A cette fièvre s'ajoutent souvent des vomissements et de la diarrhée. Presque toujours, au moment où la fièvre apparaît, apparaît aussi le mal de gorge; c’est sur ce phénomène que le malade appelle tout d’abord l'attention des médecins, et il prend alors une signification diagnostique toute particulière. La langue ne présente, le premier jour, rien de particulier ; elle est fébrile, c’est-à-dire chargée d’un enduit un peu limoneux, à peine rouge à la pointe et sur les bords; mais sur le voile du palais on peut déjà constater une rougeur assez vive, et, dans quelques circonstances, un aspect pointillé. Cette coloration rouge est très prononcée sur les amygdales, qui sont légèrement gonflées.

Lorsque la maladie est maligne, les accidents se présentent sous une tout autre forme. La fréquence du pouls est plus grande encore, à ce point que chez

un adulte on peut compter 130, 440, 150, 160 pulsations dès le premier! jour, avant même que l’éruption ait apparu à la peau. En même temps sur-! viennent des troubles du côté du système nerveux, se traduisant par une grande agilation, par des convulsions, par une insomnie que rien ne saurait vaincre, par du délire, tout au moins par du subdelirium lorsque le malade est laissé à lui-même. Ce sont là des accidents bien rares dans les simples maux de corge, bien rares aussi au début des autres pvrexies. Dès le premier jour, dès les premières heures, la scarlatine maligne s'annonce donc avec toute sa mali: gnité, et cette malignité peut être telle, que les malades succombent avant que vingt-quatre heures se soient écoulées. |

J'étais mandé par mon ami M. le docteur Bigelow dans un pensionnat de Paris, auprès d’une jeune Américaine. Elle était, depuis le matin, en proie à un délire effrayant; elle avait des vomissements incessants, une fièvre intense, la fréquence du pouls ne permettait pas d'en compter les battements; la peau était d’une sécheresse extraordinaire. Ces symptômes me firent déclarer, en arrivant auprès de la malade, que nous avions affaire à une scarlatine; et, en effet, bien que rien autre chose n’en démontrât l'existence, mon diagnostic se trouvait confirmé par la présence de l’éruption caractéristique chez une autre jeune fille du même pensionnat, où régnait alors une épidémie. Notre malade mourut avant la fin de la journée.

En 1824, au commencement de cette désastreuse épidémie qui sévit à Tours, et dont je vous ai parlé, nous voyions, avec Bretonneau, une jeune femme succomber en moins de onze heures avec des accidents terribles, délire, agitation excessive, fréquence extraordinaire du pouls ; or rien ne nous indiquait la maladie, si ce n’est que nous étions en pleine épidémie de scarlatine, et que, dans la famille de cette jeune femme, plusieurs personnes en avaient été atteintes.

Défiez-vous donc, en pareille circonstance, au milieu d’une épidémie de scarlatine, alors surtout que celle-ci a attaqué déjà des individus dans l’entourage de celui auprès duquel vous êtes appelés, défiez-vous de ces accidents nerveux arrivant ainsi au début d’une maladie. Presque toujours ces accidents annoncent une scarlatine maligne, qui presque toujours aussi tue ceux qu'elle frappe avec une épouvantable rapidité.

Je dois beaucoup insister sur ce point, parce qu'il y aurait là océasion d’erreurs de diagnostic les plus sérieuses, parce qu'il v aurait aussi lieu à des fautes de pronostic les plus graves pour la réputation du médecin. Dans la pratique, en effet, on nous pardonne plutôt de laisser mourir les malades que de nous tromper sur l'issue d’une maladie.

Ces préceptes sont d’une grande importance. Hippocrate le proclamait déjà bien haut lorsqu'il dit, au chapitre premier du Pronostic (1) :

« Le meilleur médecin me paraît être celui qui sait connaître d'avance.

(4) Hippocrate, OEuvres complètes, trad, Littré, Paris, 4840, t. I, p. 444.

énétrant et exposant, au préalable, près des malades, le présent, le passé et avenir de leurs maladies, expliquant ce qu'ils omettent, il gagnera leur conance; et convaincus de la supériorité de ses lumières, ils n’hésiteront pas à e remettre à ses soins... Rendre la santé à tous les malades est impossible, ien que cela valût mieux que de prédire la marche successive des symtômes. …. Il importe de reconnaître la nature d’affections semblables, de avoir de combien elles dépassent la force de la constitution, et en même emps de discerner s’il y a quelque chose de divin dans les maladies, car c’est ncore un pronostic à apprendre. De la sorte, le médecin sera justement dmiré, et il exercera son art habilement. En effet, connaissant ceux dont la uérison est possible, il sera encore plus capable de les préserver du péril, en e précautionnant du plus loin contre chaque accident; et prévoyant et prélisant quels sont ceux qui doivent périr et réchapper, il sera exempt de âme. »

Ce sont là des considérations que vous devez avoir toujours présentes à esprit et dont vons comprenez déjà toute la portée. Pour revenir à notre su: et, lorsque dans une épidémie de scarlatine vous vous trouverez en présence les accidents dont je vous parle, faites vos réserves, car ces accidents vont jeut-être se terminer rapidement par la mort. Presque jamais ils ne se monrent aussi inopinément funestes dans la rougeole ni même dans la variole,

J'ai essayé de vous indiquer, au lit des malades, les caractères de l’éruption, t, quelque soin que j’y aie mis, je crains de n’y être pas parvenu.

Lorsque l’on consulte certains livres, il semble, en vérité, qu’il ne soit pas permis à un médecin d’hésiter dans le diagnostic différentiel des fièvres érupives. La rougeole, dit-on, consiste en une éruption constituée par de petites aches isolées, de forme irrégulière, laissant entre elles des intervalles de peau blanche. La variole se reconnaît à ses petites papulesacuminées, devenant vésiculeuses le second jour, pustuleuses le troisième, s’ombiliquant et s’entourant vers le huitième d’une auréole inflammatoire. Ces traits sont si bien dessinés, qu’on ne saurait s’y méprendre. Quant à la scarlatine, ses caractères sont encore mieux tranchés : c’est une coloration diffuse, par plaques, d’un rouge écarlate, Tout cela est simple, mais les descriptions sont loin de rendre exactement ce qui existe en réalité pour tous les cas. Je vous ai montré, en effet, des rouseoles avec l'éruption diffuse, uniforme, sans taches isolées par des îlots de peau blanche, Cette forme n’est pas la règle ordinaire, à la vérité, mais enfin elle existe. Par opposition, vous rencontrerez des scarlatines discrètes, et même des scarlatines très confluentes, dans lesquelles l’éruption sera, dans certains points, formée par des taches, et mieux encore par une multitude de petits points rouges arrondis, parfaitement isolés les uns des autres, n'ayant pas cette coloration vineuse, framboisée qu’on lui attribue; bien qu'elle diffère de l'éruption morbilleuse, on pourrait cependant les confondre l’une avec l’autre. Ce que l’on confond surtout avec la scarlatine, ce sont ces éruptions, qui annoncent encore assez souvent le début des varioles, plus particulière

TROUSSEAU, 2° édit. — 1. 7

ment des varioles modifiées, éruptions dites scarlatini formes, morbil li formes, sur lesquelles j’ai appelé votre attention.

Ce qui distingue la scarlatine des autres fièvres éruptives au début, c’est/la présence de la miliaire, qui très souvent accompagne la rougeur de la peau; elle se rencontre presque invariablement lorsque l’éruption scarlatineusetest tant soit peu confluente. Elle se montre sur les parties latérales du cou, deda poitrine, sur le bas-ventre; on la reconnaît même sans la voir; il suffitrde passer la main sur ces régions pour sentir de petites saillies qui donnent l’idée de ce qu’on appelle la chair de poule où de la peau de chagrin. En regardant alors, on distingue une multitude de petites vésicules qui, après trente<six ou quarante-huit heures, sont remplies d’un liquide lactescent.

Quant à l’éruption scarlatineuse elle-même, elle n’est pas constituée, véritablement par une teinte uniforme comme celle de l’érysipèle, mais bien pat une série infinie de petites élevures rouges de la peau, ressemblant aux vés cules d’un eczéma extrêmement serré. Au toucher, elles se reconnaissent; à la loupe, la disposition que nous signalons est des plus évidentes. Ces petite élevures reposent d’ailleurs sur un fond rose. La rougeur de la peau présente son suinmum d'intensité sur le cou, sur la poitrine, sur le ventre, à la face interne des bras et des cuisses. Lorsque avec le doigt on comprime fortement les parties occupées par l’éruption, où bien si l’on passe sur la surface cutané un crayon, par exemple, comme pour tracer une raie, la rougeur fait momen: tanément place à une coloration d’un blanc qui tranche sur la teinte rouge qü l'entoure, mais quand on cesse la compression, la rougeur reparaît rapidement Ceci n’avait point échappé à nos devanciers, et vous le trouverez parfaitemen indiqué dans Borsieri. L’éruption se fait à peu près en même temps partout bien qu’elle se montre le plus souvent au cou et à la poitrine avant de se mon: trer au visage. Ici elle n’a pas les mêmes caractères que sur le tronc : vergetée d’un rouge très vif en quelques places à côté de traînées blanches, la peau d la face semble porter l'empreinte de doigts qui l’auraient vigoureusemen souflletée; de plus elle est tuméfiée, et cette fwméfaction est également nd table aux mains et aux pieds. Produit au moment où l’éruption apparaît le gonflement augmente avec elle, et par conséquent il est plus prononcé ver le second ou le troisième jour. Aux mains, il gêne le mouvement des doigt que le malade ne peut plier que difficilement, et à la vue on le constate aisé ment. Marchant avec l’éruption, il disparaît généralement avec elle aussi bie au visage qu'aux extrémités. Ce gonflement, messieurs, doit être très soigne sement distingué de celui qui appartient au rhumatisme scarlatineux, dont nou parlerons tout à l’heure. |

En examinant la gorge du malade, on voit une rougeur très vive, et un tuméfaction du voile du palais et des amyqdales; très souvent celles-t présentent de petites concrétions blanchâtres, première manifestation d l'angine couenneuse scarlatineuse sur laquelle j'aurai à insister.

L'aspect de la langue que je vous ai déjà indiqué est tel, il est tellemen

Le

pécifique, qu'à lui seul il peut suffire à faire reconnaître la maladie. Ni dans \ rougeole, ni dans la variole, vous ne retrouverez rien de semblable; c’est à ñ Caractère aussi spécial à la scarlatine que peut l'être, dans la variole, la résence des pustules sur la membrane muqueuse buccale. Le premier jour il *y a que l’enduit lHimoneux plus ou moins épais, plus ou moins blanc, coloré n jaune ou en vert lorsque le malade à vomi; il n’y a que la légère rougeur de | pointe et des bords dont nous avons déjà parlé ; le lendemain cette rougeur augmente d'intensité et d’étendue; elle augmente le troisième jour, et, vers quatrième ou le cinquième, l’enduit saburral a plussou moins complétement isparu. Toute la langue est alors d’un rouge écarlate; elle est tuméfiée, et la illie considérable de ses papilles donne à sa surface un aspect analogue à Jui d'une fraise. S'il en est ainsi, c’est qu’elle s’est dépouillée de son épithéum, et, dans quelques cas, on peut assister à ce travail de desquamation, on sut même le hâter en faisant sur elle de légères frictions avec un linge. C'est un phénomène constant, invariable dans la scarlatine, à moins que celle-ci ait été marquée par aucun phénomène fébrile. Rien de semblable, je le redis icore, n'arrive dans la rougeole ni dans la variole, lors même que cette derère est accompagnée de stomatite. Vers le septième ou huitième jour, tout 1 conservant sa coloration rouge, la langue devient plus lisse ; vers le huième ou neuvième jour, l'épithélium se reforme d’une manière très apparente : abord excessivement mince, comme une pelure d’oignon, vers le douzième ur il a repris à peu près son épaisseur naturelle, mais la membrane muqueuse ste un peu plus rouge qu’elle ne l’est dans son état normal. | En étudiant les rapports qui existent entre la gravité de la maladie et linnsité de l’éruption, on reconnaît que certains anteurs ont commis à cet égard 1e faute capitale, qui peut induire en erreur les praticiens qui ne sont pas miliarisés avec la scarlatine. Ces auteurs disent que lorsque l’éruption est en fleurie, bien vive, bien sortie, suivant l'expression vulgaire, le malade à autant moins de chances d’être pris d'accidents sérieux. 11 faut dire le condire ; il faut répéter, à propos de la scarlatine, ce que l’on proclame à propos Ja variole : la gravité, dans l’une comme dans l’autre, esf en raison directe l'intensité de l’éruption. Dans une scarlatine discrète, le danger est ordiirement moindre que dans une scarlatine confluente, comme dans une vale discrète il y a moins à redouter que dans une variole confluente. Dans me comme dans l’autre de ces pyrexies exanthémateuses, plus intense est ruption et plus graves sont les symptômes, plus grand est le péril : voilà ce Pétablissent les faits observés dans le cours des épidémies; voilà ce que vous ez pu constater vous-mêmes sur nos malades.

Cette proposition, messieurs, n’est pourtant pas absolue. Pour la scarlatine mme pour la variole, si l’éruption est empêchée par quelque grave fluxion tagoniste, par de grandes hémorrhagies, par des perturbations nerveuses ofondes, elle ne se fait pas, ou bien elle se fait mal et incomplétement.

La scarlatine, j'ai insisté sur ce point en commençant, ne se ressemble pas

à elle-même; identique, bien entendu, dans son essence, elle ne l’est plus dans ses formes. Dans quelques cas, après dix à douze heures de fièvre, une éruption insignifiante apparaît sur le cou, sur le tronc, et, deux ou trois jours après cette éruption, le mouvement fébrile léger qui l'accompagne a disparu. Ce que le malade a éprouvé à à peine été du malaise; la desquamation s'opère, elle se fait par petites bandes, par petites plaques, quelquefois elle est à peine apparente; puis, encore cing ou six jours, et le malade est complétement guéri : s’il ne s'expose pas au froid, s’il ne commet pas d’imprudence, tout est fini. Sa maladie a été tellement simple, qu’elle à pu passer inaperçue.

Entre cette forme si bénigne et celle plus grave que j'ai principalement eue en vue et dont j'ai esquissé les grands traits, on trouve tous les intermédiaires; on trouve enfin la scarlatine maligne, qui, je vous l’ai dit, est un fléau terrible, à l’égal des maladies pestilentielles les plus.redoutées.

La desquamation dans la scarlatine est un phénomène assez mal connu de la plupart des médecins. Je vous ai montré ce matin deux femmes, l’une dont la desquamation n’est pas encore terminée au soixante-dixième jour ; l’autre chez laquelle elle est encore en pleine activité le trente-cinquième.

Ordinairement la coloration rouge de la peau s'éteint d’abord plus ou moins rapidement ; en quelques cas cependant l’éruption est encore très apparente, que la desquamation se fait en plusieurs points. C’est par le cou, par la poitrine qu'elle débute, du sixième au neuvième jour ; ensuite elle se montre sur les membres, sur la face dorsale, puis sur la face palmaire des mains, en dernier lieu à la plante des pieds. Sur le corps elle présente des caractères tout particuliers, mais qui sont plus nettement tranchés aux mains et aux pieds que partout ailleurs. Sur le tronc ce sont des squames assez larges, n'ayant, il est vrai, souvent pa plus de 2 ou 3 millimètres de largeur, d’autres fois pouvant mesurer 1 centimètre, 1 centimètre et demi, 2 centimètres. Aux bras, aux jambes, là où l’épiderme est un peu plus épais, ces plaques atteignent jusqu’à 4 à 5 centimètres, et l’on peut les enlever par larges bandes comme à la suite des érysipèle et des phlegmons. Jamais cette desquamation scarlatineuse n’a la forme furfuracée de la desquamation morbilleuse. Dans la rougeole ces furfures soni tellement petits, qu’on est obligé d’y regarder de près pour les voir, que sou vent même on ne les voit qu’à la condition de brosser la peau des malades avet la manche de son habit, pour recueillir de cette façon la poussière épidermique blanche, sèche et comme farineuse, qu'ils forment. Dans la scarlatine, k desquamation présente aux mains et aux pieds un aspect tellement significatif qu'il est impossible de la méconnaître. L'’épiderme s’enlève par lambeau irréguliers, d’une étendue variable, quelquefois énorme, ressemblant à de morceaux de gant. Aux pieds, où cette desquamation est plus lente à se faire, les lambeaux détachés sont encore plus épais qu'ils ne le sont aux mains, @ en quelques cas les ongles, qui sont, on le sait, une production épidermique, les ongles tombent. Le fait est rare, mais on l’a observé, et Graves en rapporte un exemple,

$ 2. — Accidents nerveux. — Angine compliquée de diphthérie. — Bubons. — Rhumatisme.

Les phénomènes qui vous ont frappés le plus dans la scarlatine, ceux qui vous ont le plus effrayés, sont les accidents nerveux. Leur intensité, il faut le dire, a dans cette maladie quelque chose de tellement particulier, qu’à eux seuls ils suffisent, dans le plus grand nombre des cas, pour permettre de distinguer cette pyrexie d’une autre fièvre exanthémateuse. Jamais, ou très rarement du moins, ni la rougeole ni la variole ne s’annoncent par des troubles cérébraux graves, à l’exception des convulsions éclamptiques qui sont assez fréquentes au début de ces deux maladies, surtout chez les enfants ; mais comme en définitive il n'y aurait, une fois l’éruption apparue, de confusion possible qu'entre a rougeole et la scarlatine, l'intensité des accidents nerveux établit entre elles une différence capitale.

Ils se montrent dès le début, dès le premier jour ils consistent en du délire. Je parle ici de ce qui se passe dans la scarlatine à forme grave, car dans la scarlatine bénigne cet accident ne se produit que chez les malades dont la sensibilité nerveuse est exceptionnelle. Dans la scarlatine grave le délire manque donc rarement, et lorsque la maladie est sérieuse, il est au moins aussi prononcé que dans la fièvre typhoïde la plus sévère ; il se déclare dès l'apparition de l'éruption exanthématique, et persiste souvent jusqu’à la période de desquamation, pour mieux dire jusqu’au moment où la fièvre tombe.

Ce n’est pas la seule manifestation des troubles survenus dans le système nerveux, qui se traduisent encore par la carphologie, la jactitation, le coma, en quelques cas par le coma vigil. On retrouve, en un mot, toutes les formes des accidents nerveux typhiques. Chez les enfants, on voit aussi survenir des attaques d’éclampsie dans les deux ou trois premiers jours de la maladie, moins souvent pourtant qu'au début de la variole et de la rougeole, où, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, elles sont assez fréquentes. Elles ont dans la scarlatine un caractère bien autrement grave ; car tandis que celles dela variole sont considérées par certains auteurs, et en particulier par Sydenham (dont je ne saurais partager l’opinion à cet égard), comme d’un favorable augure, tandis que l’éclampsie initiale de la rougeole est généralement regardée comme un accident de médiocre valeur, les convulsions se produisant au premier ou au second jour de la scarlatine sont au contraire d’une gravité considérable. Leur gravité est bien plus grande encore lorsqu'elles surviennent dans la troisième période de la maladie, alors qu'il existe un œdème général ; nous aurons à revenir sur leur signification, nous aurons à dire que ce sont dans ce casdes accidents presque constamment mortels.

Chez les adultes eux-mêmes les phénomènes épileptiformes ne sont pas sans exemple; ils se montrent du second au troisième jour de la maladie chez les individus surtout qui sont sujets à de véritables attaques d'épilepsie et qui

en ont eu antérieurement. Ces convulsions initiales se répétant, le coma leu succède, et la mort peut arriver dans les premières vingt-quatre heures à parti du moment de leur apparition.

Il est encore un phénomène nerveux considérable et d’un bien sinistre présage, je veux parler de cette dyspnée qui, n'étant liée d’ailleurs à aucune lésion matérielle appréciable du poumon, se retrouve avec sa triste signification dans un grand nombre de maladies septiques, le typhus puerpéral, le typhus des camps, le choléra, etc. ; dyspnée dont vous avez vu un terrible exemple dans nos salles, chez une femme récemment accouchée, que la scarlatine enleva avec une effroyable rapidité, et dont je rappellerai l'histoire lorsque nous étudierons la question du traitement.

Indépendamment des désordres inhérents aux troubles de l'innervation cérébrale et rachidienne, il en est d’autres qui se rattachent aux perturbations éprouvées par le système ganglionnaire, et que je dois indiquer ; peut-être la dypsnée considérable que nous venons de signaler est-elle elle-même déjà un de ces phénomènes morbides.

Chacun aujourd’hui connaît les remarquables travaux de M. Claude Bernard sur le grand sympathique ; on sait que la section de ce nerf amène, dans les parties où 1l distribue ses filets, non une paralysie, mais au contraire une exagération de certaines fonctions, de la calorification et des sécrétions. Le savant professeur du Collége de France a montré comment, en coupant les filets du trisplanchnique qui se rendent à l’oreille et à la face du lapin, on constatait dans ces parties une élévation de température qui pouvait être de 4 à 5 degrés centigrades au-dessus de la température normale, au-dessus de celle que con servait le côté opposé où l’on n’avait pas opéré la section du nerf. Il a fait voir qu’en détruisant les ganglions thoraciques et ceux du plexus solaire, on pro: duisait des effets de vascularisation analogues à ceux que l’on observe dans les expériences dont je viens de parler et donnant lieu à des inflammations violentes ; il a montré que les lésions de ce système ganglionnaire avaient uné grande influence sur les sécrétions. En appliquant à la pathologie le résultat de ces expériences physiologiques, on arrive à conclure que, toutes les fois que la calorification s’exagère chez un animal, il y à lieu de supposer une pertur bation survenue dans le système nerveux trisplanchnique, bien plus que des troubles dans les fonctions du système cérébro-spinal. Or, il n’v a certainement pas de maladie qui soit accompagnée d’une élévation générale de tempéræ ture aussi grande que la scarlatine. Chez les scarlatineux, en effet, le thermomètre, placé dans le creux de l’aisselle ou introduit dans le rectum, à marqué 40, 41 degrés centigrades; J. Currie a même noté 112 degrés Fahrenheit, ce qui correspond à 4h degrés et demi de notre thermomètre. Cette élé= vation de température ne peut s'expliquer que par un trouble considérable de l’innervation ganglionnaire, trouble qui se manifeste encore du côté d’autres fonctions qui sont sous la dépendance du grand sympathique : ainsi les vomis: sements bilieux incessants du début, qui sont de si mauvais augure, et qui

ersistent chez quelques individus, quatre, cinq, six Jours; les diarrhées 1bondantes incoercibles que nous avons souvent observées.

La nature non inflammatoire de ces symptômes morbides est essentielle à soter. Si, en effet, dominés par une idée de phlogose que semble indiquer la haleur brûlante, âcre de la peau, on veut combattre la diarrhée et les vomisements par les antiphlogistiques, on fait de toutes les médications la plus itoyable, la plus périlleuse; car, de toutes les fièvres éruptives, la scarlatine st celle qui demande le moins ce genre de traitement, rarement avantageux, lu reste, dans la variole et dans la rougeole. |

Outre ces accidents, nous avons encore à noter les hémorrhagies qui se ont par toutes les membranes muqueuses et dans le tissu cellulaire sous-cutané. Juand la scarlatine prend ainsi, dès les premiers jours, la forme hémorrhaique, elle est invariablement mortelle, tandis que l’hématurie que l’on obérve si souvent dans le décours de la maladie, et qui si souvent est accomagnée d’anasarque, est d’un présage beaucoup moins funeste ; vous avez, en flet, messieurs, vu déjà plusieurs de nos malades guérir facilement après avoir endu, pendant plus de quinze jours, des urines sanguinolentes. — Nous eviendrons plus tard sur cet accident.

J'arrive à présent à l’angine scarlatineuse.

Gette angine est assurément une des affections les plus difficiles à bien dérireet à bien connaître. Indiquer ses formes simples ou graves me paraît en énéral chose aisée ; mais il n’en est plus ainsi d’une de ces dernières formes ue nous étudierons à son tour, et dans laquelle la diphthérie vient jouer proablement le rôle de complication, déconcerter les prévisons des médecins et nprimer à l’angine scarlatineuse un caractère d’une épouvantable gravité.

La scarlatine, nous l’avons établi, est une maladie essentiellement angineuse. uelque bénigne qu’elle soit, il est bien rare qu’elle ne soit pas accompagnée e mal de gorge, comme il est rare que la rougeole, même très légère, ne it pas accompagnée de douleur du larynx. Ce mal de gorge se retrouve ussi dans la variole, car la présence de trois ou quatre pustules sur le phasnx suffit pour l’occasionner; mais l’angine varioleuse diffère incontestableent de l’angine scarlatineuse.

Dès le premier jour de la maladie, dans la scarlatine, le voile du palais nsi que je vous l'ai dit, est rouge, d’une teinte analogue à celle de la peau, lus foncée pourtant ; les amygdales, légèrement tuméfiées, sont d’une couleur olacée. La fièvre marche, et après deux, trois, quatre jours, apparaissent juvent sur l’une des tonsilles, quelquefois sur les deux, de petites concrétions lanchâtres, ordinairement d’un blanc laiteux, à moins que, le malade ayant mi, elles ne soient colorées par quelque substance venue de l’estomac. En S examinant de-près, en les enlevant avec le manche d’une cuiller, vous reonaîtrez que ces concrétions diffèrent des fausses membranes diphthériques. elles-ci, d’un blanc jaunâtre, sont adhérentes, et lorsqu'on les saisit à l’aide une pince, elles s’enlèvent généralement par lambeaux; les concrétions

scarlatineuses, pultacées, moins adhérentes à l'amygdale qu’elles recouvrent, n’ont pas le caractère de la fausse membrane, et ressemblent bien plus à ces sécrétions qui se font, par exemple, à la surface des ulcères de mauvais aspect.

L'affection faisant des progrès, l'intensité de l’angine peut devenir assez considérable pour gêner la respiration et surtout la déglutition. Le malade rend ses boissons par le nez; sa voix est nasillarde; les ganglions du cou, principa: lement ceux des angles de la mâchoire, s'engorgent. En dehors de toute inter. vention médicale, ou sous l'influence d’une médication très peu active, at moment où l’éruption scarlatincuse de la peau s'éteint et s’efface, cette angim rétrocède également. Les amygdales se dépouillent de leurs concrétions, tou en restant rouges et quelquefois excoriées : l'affection est guérie. Cependan la gorge et la langue restent encore sensibles, et cet excès de sensibilité persist plus longtemps sur le premier de ces organes que sur le second. Tout se ter mine par une sorte de desquamation analogue à celle que nous avons déjà vu se faire sur la langue.

Telle est la forme ordinaire, la forme la plus simple de l’angine scarlati neuse.

Il en est d’autres plus graves, avons-nous dit; il en est une, en particuli@ à laquelle j'ai déjà fait allusion, que j'ai vue presque invariablement mortell etsur laquelle je dois appeler votre attention d’une manière toute spéciale.

Des individus prennent une scarlatine de moyenne gravité, ils out un pe de délire la nuit, à peine quelques accidents nerveux ; le pouls est assez fi quent, la douleur de gorge est du reste assez modérée. La maladie arrivée" huitième, au neuvième jour, il semble que la guérison soit assurée; la fièm est tombée, l’éruption a disparu, et l’on rassure la famille. Tout à coup un @ gorgement considérable se montre à l’angle des mâchoires, il occupe non-se lement cette région, mais s'étend encore au cou et quelquefois à une partiet la face; un liquide sanieux, fétide, très abondant, s'écoule des fosses nasale les amygdales sont très volumineuses, l’haleine exhale une odeur insupportabl le pouls reprend subitement une grande fréquence, il est petit; le délire” paraît, d’autres accidents nerveux se produisent. Puis le délire persistant, coma survient; en même temps, la peau se refroidit, le pouls devient de pl en plus misérable, et le malade succombe, après trois ou quatre jours, da unc lente agonie, où il meurt subitement enlevé comme par une syncope.

Comment expliquer ce qui s’est passé ? On peut se demander si la diphthé: n'est pas venue compliquer la scarlatine et se jeter à la traverse. Ces phén mènes, 1l faut le dire, ressemblent tellement aux formes terribles de ce épouvantable maladie, à ces formes qui tuent les individus, adultes ou enfan: avant que l'affection couenneuse ait eu le temps de se propager au larynx, 1 fausses membranes restant localisées aux fosses nasales, aux oreilles, à la gorg ces phénomènes ressemblent tellement à ceux qui caractérisent ces form foudroyantes de la diphthérie maligne, qu’on est tenté de croire que:ce D" plus la scarlatine, mais bien cette dernière et funeste affection qui est ven

emporter le malade, Je suis d'autant plus disposé à adopter cette manière de voir que, dans quelques circonstances, le larynx est envahi. Graves cite des observations d'individus mourant du croup à la fin d’une scarlatine, et guérissant de cette fièvre exanthémateuse après avoir rendu des fausses membranes tubulées, moulées sur la trachée. Graves, en citant ces faits, me reproche d’avoir méconnu cette forme de l’angine scarlatineuse ; je l’avais en effet méconnue, et je disais: La scarlatine n'aime pas le larynx. Mais pendant mon séjour à l'hôpital des Enfants, j'avais, dans un grand nombre de circonstances, trouvé une identité si extraordinaire entre l’angine maligne scarlatineuse ct l’angine maligne diphthérique, que j'avais été ébranlé dans mon opinion. Aujourd'hui je ne puis m'empêcher de croire, bien que n’osant l’affirmer, que ces accidents dont je viens de parler ne sont autre chose que des accidents diphthériques arrivant à la fin de la scarlatine comme une complication redoutable. Les malades succombent, en réalité, avec tous les symptômes de l’em- poisonnement diphthérique : refroidissement général, petitesse du pouls, fétidité de l’haleine qui s’exhale par la bouche et par le nez, pâleur universelle de la peau; tous symplômes qui ne s’observent dans aucune autre espèce d'affection grave. Il peut donc se faire que les individus étant placés dans des conditions particulières, au milieu d’un fover épidémique (cela se voit surtout dans les hôpitaux d’enfants où la diphthérie est pour ainsi dire toujours en puissance), il peut se faire que l’angine scarlatineuse devienne le point d’appel d’une fluxion diphthérique, absolument comme une petite excoriation derrière l'oreille, comme une.ulcération de la vulve ou des plis de la peau, comme toute autre plaie peut, chez les individus se trouvant dans les mêmes conditions épidémiques, devenir le point de départ des manifestations de la diphthérie. Ce qui tend encore à me fortifier dans cette manière d’envisager les faits, c'est que, de ces angines survenant subitement au neuvième et dixième jour de la scarlatine, je ne me rappelle avoir vu guérir qu’une malade, la fille de mon honorable ami M. le docteur Caffe ; tandis que pour la véritable angine: scarlatineuse, même grave, ayant débuté avec la fièvre exanthémateuse, et arrivant à son summum d'intensité vers le cinquième, sixième, septième et huitième jour de la maladie, la guérison est la règle et s'opère le plus souvent sans le secours de l’art.

Lorsque nous nous occuperons du traitement de la scarlatine, je parlerai du traitement du mal de gorge qui l’accompagne; pour le moment, je dirai que l’angine couenneuse scarlatineuse (il n’est plus question de cette forme maligne sur laquelle je viens d'appeler l'attention, mais de la forme simple qui, je l'ai dit, est presque toujours accompagnée de concrétions couenneuses pultacées), cette angine scarlatineuse simple se comporte très différemment de l’angine diphthérique. Tandis que celle-ci est très mobile et tend à se propager du côté du nez et du larynx, celle-là, au contraire, reste plus généralement limitée au pharyvnx, et pour elle je maintiens la proposition que Graves a condamnée : elle n'aime pas le larynx. L'angine scarlatineuse vraie est donc pharyngienne,

106 j SCARLATINE.

bien différente de l’angine morbilleuse qui est laryngienne, de l’angine varioleuse qui est à la fois l’une et l’autre. La voix des malades qui en sont affectés est nasillarde, mais son timbre est sonore; elle ne subit d’autres modifications que celle qu’elle éprouve en passant par la gorge, le nez et la bouche, Dans la rougeole, le timbre de la voix, très souvent altéré dès sa formation dans le larynx, n’éprouve plus de modification en traversant l’arrière-gorge.

En décrivant l’éruption, nous avons noté la tuméfaction qui l’accompagne, nous avons dit qu’elle gênait aux mains et aux pieds le mouvement des doigts; mais cette tuméfaction n’est pas la seule cause de la gêne accusée par les malades, elle n’a pas lieu par le seul fait de la congestion des téguments, elle est aussi le symptôme d’un autre accident qui se rencontre encore dans la période aiguë de la scarlatine, Cet accident, c’est le rhumatisme.

Le rhumatisme scarlatineux est, chez les adultes, du moins, un épiphéno= mène très commum, et deux de nos malades en sont actuellement atteints; mais comme il ne se traduit pas par les symptômes généraux du rhumatisme ordinaire, comme il reste borné, dans le plus grand nombre des cas, à trois ou quatre articulations, principalement à celles de la main et du poignet, il est souvent méconnu. Les malades s’en plaignent peu d’ailleurs, et il faut avoir l'attention éveillée sur ce point pour constater l'existence de l'affection ; alors en interrogeant soigneusement les individus, en examinant attentivement leurs articulations, en exerçant sur elles une certaine pression, on trouve, peut-être dans un tiers des cas, ces douleurs articulaires. Ceci est important à savoir, car dans le décours de la maladie on voit souvent se déclarer des accidents aigus du côté des jointures, des arthrites généralisées, fréquemment aussi des péricardites, des endocardites, complications déjà signalées par Graves, que j'ai observées moi-même et qui me paraissent être de nature rhumatismale, Le rhumatisme scarlatineux à pour conséquence aussi, quelquefois, la danse de Saint-Guy, qui survient chez les enfants : nous reviendrons sur ce sujet,

Dans certains cas, vers la fin de la scarlatine, vers le déclin de son éruption, il arrive dans diverses régions, mais principalement du côté du cou, des engorgements ganglionnaires, de véritables bubons scarlatineux.

Toutes les maladies pestilentielles sont accompagnées de bubons. Ainsi la dothiénentérie a ses bubons mésentériques ; car, vous le savez, vers le neuvième ou le dixième jour de cette maladie, les ganglions du mésentère peuvent présenter un volume énorme, égal à celui d’un œuf de pigeon. La scarlatine, qui est aussi une maladie pestilentielle, a donc ses bubons. Leur siége principal est la région cervicale, et leur évolution est déterminée par les lésions qui occupent la gorge. Dès le début vous constatez déjà l'existence d’engorgements ganglionnaires sur les parties latérales du cou et aux angles de la mâchoire. Quelquefois, vers le dixième ou douzième jour, indépendamment des désordres produits par cette forme grave de l’angine dont j'ai parlé, les ganglions cervicaux s’enflamment subitement; la peau rougit, se tend, et en quatre, cinq ou six jours, il s’est formé un phlegmon plus ou moins vaste. Si on l’ouvre,

on donne issue à du pus, et, en quelques cas, le tissu cellulaire qui entoure les ganglions est sphacélé. Je me rappelle un jeune garçon de quatorze ans chez lequel cette gangrène fut telle, que les muscles du cou furent disséqués, comme cela arrive dans les phlegmons diffus, et que l’on voyait les carotides battre au fond de l'horrible plaie qui s'était produite : le malade guérit, mais garda une hideuse difformité. Graves rapporte un cas identique avec celui-là.

Des lésions analogues peuvent se produire dans d’autres régions du corps, à même où n'existent pas de ganglions, là du moins où ceux-ci ne paraissent pas avoir été le point de départ des accidents. Chez le jeune garçon dont il vient d'être question, en outre du vaste abcès du cou, survenait, au dixième jour de la scarlatine, un phlegmon diffus de la jambe qui détermina une rétraction, un raccourcissement considérable du tendon, et laissa le malade boileux, au point que cette infirmité le fit exempter du service militaire lorsque, six ou sept ans plus tard, il tira à la conscription.

Non-seulement la scarlatine peut donner lieu à ces engorgements ganglionnaires, à ces bubons aigus, à ces phlegmons diffus du tissu cellulaire, dans la période active de la maladie, mais encore elle peut occasionner des engorgements ganglionnaires chroniques. Chez des enfants qui ne sont en aucune açon scrofuleux, vous pourrez voir, à la suite de cette pyrexie exanthémateuse, subsister des engorgements chroniques ayant débuté avec elle, et persistant leux, trois, quatre mois après sa guérison, Chez les individus atteints de diahèse strumeuse ces engorgements deviennent des écrouelles, et les inflammaions ganglionnaires se terminent souvent par des ulcérations scrofuleuses.

j 3 — Accidents de la période de décroissance. — Anasarque. — Hématurie. — Albuminurie. — Eclampsie. — OEdème de la glotte. — Pleurésie. — Péricardite. — Rhumatisme. — Scarlatine sans

éruption. — Anasarque sans éruption. — Traitement.

Il nous reste à présent, d’une part, à étudier les accidents qui surviennent >endant la période de décroissance de la fièvre rouge ; d’autre part, à considérer a scarlatine dans ses formes rudimentaires, ce qui est loin de dire dans ses ormes simples, mais bien dans celles qu’elle revêt lorsqu'elle cesse de préenter ses caractères habituels, lorsqu'elle est si défigurée, qu'à moins d’une extrême attention, il est, dans beaucoup de cas, impossible de la reconnaître, Cette partie de l'histoire de la scarlatine est à coup sûr la plus importante, moins encore au point de vue nosologique qu’au point de vue essentiellement pratique.

Parmi les accidents de la période de décroissance, les uns peuvent être considérés comme immédiats, les autres comme médiats, en ce sens qu'ils arrivent beaucoup plus tard que les premiers.

Ici, messieurs, nous retrouverons encore les DR nerveux. Un individu guérit de la scarlatine, il est en convalescence, vous n’avez plus aucune inquiétude, lorsque tout à coup des vomissements surviennent, semblables à ceux

du début ; avec ces vomissements du délire, une épouvantable agitation, un grande fréquence de pouls, et le malade succombe dans le coma ou dans de: phénomènes convulsifs. Cependant il n’y avait pas d’anasarque, pas d’albuminurie, pas d’hématurie, rien qui pût faire prévoir de pareils désordres. Ce: accidents se montrent chez les adultes comme chez les enfants. Survenan dans le décours de la maladie, ils ont une signification bien autrement terrible qu'ils n’en avaient dans la première période, et pourtant ils étaient, alors, défi très graves. Je ne saurais donc trop dire et répéter que dans la scarlatine ot ne doit considérer les malades comme guéris que longtemps après la cessatiot des derniers phénomènes morbides. Il n’est pas de maladie qui déconcert davantage le médecin, qui le trompe davantage dans ses prévisions. La fèvr est éteinte, on n’observe plus que quelques accidents légers en apparence vous annoncez la guérison, et cependant le mal est encore redoutable, va tuer le malade avec une extrême rapidité, alors que rien ne pouvait | faire craindre,

Des phénomènes immédiats de la période décroissante de la maladie, l’ana sarque est un de ceux qui méritent le plus de fixer notre attention.

Cet accident survient, non pas dans la forme la plus grave, mais plutôt peut être dans la forme moyenne de la scarlatine. IL arrive chez les convalescents non-seulement lorsqu'ils se sont exposés au froid, lorsqu'ils ont commi quelque imprudence, quelque écart de régime, mais alors même qu'ils son restés entourés des soins les mieux entendus, de la plus constante sollici tude. MM. Barthez et Rilliet l'ont noté chez un cinquième des scarlatineu qu'ils ont observés. Il ne se montre guère que quinze ou vingt jours aprà l'éruption ; je l'ai vu survenir un mois après que celle-ci s'était complétemen éteinte.

Cette anasarque se produit ordinairement d’une manière soudaine ; ell envahit la face, tout le reste du corps, et dans quelques cas elle est si considé: rable, qu'un enfant, par exemple, que la veille vous aviez laissé maigre, ché: tif, vous apparaît le lendemain comme obèse en raison de l'énorme bouffissur! dont il est pris. Cette bouffissure atteint quelquefois en vingt-quatre heures soi maximum d'intensité ; elle est universelle et dans une proportion que vous re trouverez rarement dans les anasarques consécutives aux maladies organique du cœur et à la maladie de Bright. En d’autres cas, au contraire, l’anasarque es très peu prononcée, limitée au visage et aux extrémités, mais elle se lie à une pâleur remarquable des téguments, et presque toujours elle a été précédé: ou elle est encore accompagnée d’hématurie.

L'hématurie se montre, en effet, assez communément dans la scarlatine, bien que fréquemment elle reste méconnue. Si le sang est pur, s’il n’est qu légèrement altéré par son mélange avec les acides de l'urine, qui prend alor une coloration noire, le pissement de sang est reconnu et signalé par ceux qu entourent le malade ; mais il ne l’est pas lorsque, la sécrétion sanglante étant peu considérable, les urines sont colorées en rose. La coloration des urine

sanglantes peut être aussi verdâtre comme du petit-lait, coloration essentiellement différente de celle de l'urine dans la maladie de Bright, de toutes les autres urines d’ailleurs. Dans les premiers jours l’hématurie peut être assez considérable pour qu’au fond du vase, où l’on a recueilli l'urine, on voie se déposer des globules sanguins formant dans le verre à expériences un précipité de 1 à 2 centimètres de hauteur. Le liquide ressemble alors à une soluion fortement chargée de ratania ; à mesure que l'affection marche, l'urine prend la coloration que nous avons indiquée, mais on peut encore reconnaître a présence du sang, d’une part aux globules altérés que l’on trouve adhérents aux parois du verre, d'autre part à la quantité énorme d’albumine contenue dans l'urine. Ce n’est plus, lorsqu'on chauffe celle-ci ou qu'on l’a traitée par l'acide nitrique, une albumine blanche, comme dans la maladie de Bright, que l’on obtient, mais une albumine brunâtre ou légèrement foncée en couleur, analogue à celle que l’on retrouve dans l’albuminurie aiguë.

Cette albuminurie aiguë, généralement passagère, disparaissant le plus souvent au bout de quinze jours, trois semaines, quelquefois plus rapidement encore, cette albuminurie peut passer à l’état chronique, et constituer alors une véritable maladie de Bright. Les accidents aigus ont disparu, tout paraît être rentré dans l’ordre; cependant, en examinant les urines, on constate qu’elles contiennent toujours de l'albumine. Lorsque cette albuminurie persiste un mois, six semaines, méfliez-vous de ce symptôme. Il indique que le rein à commencé à s’infiltrer d'éléments fibro-plastiques, et, dans un temps plus ou moins rapproché, les malades succomberont au progrès de cette nouvelle complication.

Comme l’albuminurie passagère qu’elle accompagne, et à laquelle elle se lie, ’anasarque, surtout chez les enfants, guérit le plus habituellement vite et à ’aide de soins hygiéniques faciles à donner. Mais, dans quelques circonstanes, malgré ces soins, cette complication, surtout lorsqu'elle est survenue très apidement, emporte les malades en déterminant l'évolution d'accidents de ature variable qu’il importe de connaître.

Tantôt les individus accusent tout à coup un violent mal de tête accompamé de troubles de la vue ; on doit alors redouter les convulsions. II faut être prévenu de ce fait, car, d’une part, il est nécessaire d’instruire les familles de Ce qui va arriver, et, d'autre part, on peut quelquefois parer à cet accident. l'enir la tête élevée, faire mettre le malade les jambes pendantes sur le bord le son lit, lui administrer des purgatifs un peu énergiques, sont des moyens quelquefois employés avec succès. Mais le plas généralement, quoi qu'on fasse, les attaques convulsives surviennent et tuent souvent immédiatement, D’autres lois elles se reproduisent avec rapidité à des intervalles d’une heure ct demie, d’une heure, d'une demi-heure : elles sont presque continues, l’une est à peine terminée que l’autre commence, et le malade meurt dans la stupeur et le coma.

D'autres fois l'anasarque gagne les parties profondes, Je l'ai vue frapper le

voile du palais, la luette, l’épiglotte, les ligaments aryténo-épiglottiques. Chez l'enfant qui présenta ces lésions survinrent immédiatement les accidents de l’œdème de la glotte; il ne dut la vie qu’à une énergique cautérisation pratiquée à la partie supérieure du larynx. Un de mes collègues des hôpitaux, M. le docteur Richet, chirurgien de l'hôpital Saint-Louis, me racontait avoir été appelé, le 11 décembre 1857, auprès d’un enfant atteint de cet œdème de la glotte consécutif, chez lequel il fut obligé d’avoir recours à la trachéotomie pour empêcher une mort imminente. Les faits d'individus enlevés par cette affection du conduit respiratoire, dans l’anasarque scarlatineuse, ne sont pas très rares; la suffocation arrive d’autant plus facilement que la gorge, ayant été touchée par l’inflammation, celle-ci s'étend aux ligaments aryténo-épi glottiques, où elle devient le point d’appel d'une fluxion œdémateuse, et que la tuméfaction du pharynx complique le gonflement de lorifice supérieur du larynx.

Il est d’autres accidents du décours de la scarlatine bien moins connus, quoiqu’ils commencent à l’être un peu plus aujourd’hui : je veux parler des pleurésies malignes, des péricardites et du rhumatisme dont il a déjà été question. |

Lorsqu'il s’agit des fièvres éruptives, on dit que la rougeole invite aux affec= tions thoraciques ; le fait est vrai, car la rougeole s'attaque d’abord et avant tout aux bronches; elle s’y déclare avant de se manifester du côté de la peau, comme la scarlatine s'annonce par l’angine pharyngienne avant que léruption cutanée apparaisse. Le premier accident de la fièvre morbilleuse, c’est le ca= tarrhe pulmonaire, et dès lors on comprend comment cette affection, pouvant être portée au delà du degré qu’elle prend ordinairement, les phlegmasies des poumons se produisent assez communément. Aussi lorsque, le septième ou le huitième jour d’une rougeole, un malade conserve de la fièvre, est-on à peu près certain qu’il a, soit un catarrhe aigu, soit une pneumonie, soit même une pleurésie.

Les auteurs s'accordent au contraire unanimement sur ce point que, dans la scarlatine, les organes thoraciques sont respectés ; ils le sont, il est vrai, dans la période aiguë de la maladie, mais ils ne le sont plus dans son décours. Il est, en effet, assez commun de voir chez les individus affectés d’anasarque, et même chez d’autres qui sont exempts de cette dernière complication, survenir tout à coup des accidents du côté de la poitrine; mais ici ce ne sont plus les poumons qui sont pris, comme cela a lieu dans la rougeole, ce sont les mem: branes séreuses, la plèvre et le péricarde.

Les pleurésies scarlatineuses sont ordinairement de mauvaise nature, non: seulement eu égard à la rapidité avec laquelle se fait l’épanchement, mais eu égard encore à la qualité du liquide épanché. Au huitième ou dixième jour dé la pleurésie, ce liquide est souvent purulent, comme celui de Ja pleurésie puerpérale. Cette production du pus reconnaît pour cause une infection générale en vertu de laquelle les inflammations scarlatineuses ont, sans qu’or

puisse en dire la raison, une extrême tendance à la suppuration. A l'hôpital des Enfants, j'ai eu occasion de pratiquer la paracentèse de la poitrine chez un scarlatineux qui, au douzième jour, avait déjà du pus dans la plèvre. Chez un autre petit malade dont je parlerai tout à l'heure, et qui avait été pris d’anasarque sans avoir eu l’éruption de la scarlatine (celle-ci régnait toutefois dans : la famille de cet enfant), j’ai fait également la paracentèse pour une pleurésie au douzième jour, et j'ai retiré 750 grammes de pus parfaitement formé. Jamais vous n’observerez semblable chose que chez les individus sous l’empire d’une diathèse de suppuration, comme le sont, par exemple, les femmes dans l'état puerpéral. Il y a donc, dans ces accidents de la scarlatine, l'influence d’une malignité que nous retrouverons encore tout à l'heure,

Cette cause de suppuration, si active dans la pleurésie, l’est moins dans la péricardite scarlatineuse. A Vrai dire, cette affection est plus rare et vient plus tardivement que la première. La phlegmasie du péricarde, indiquée par Graves, l’a été surtout par M. Thore (de Sceaux), à qui l'on doit d’avoir merveilleusement établi la relation existant entre elle et la scarlatine (1). M. Thore a démontré qu'un certain nombre de malades, dans la convalescence de cette fièvre exanthémateuse, prenaient des hydropéricardes aiguës mortelles pour les uns, guérissables chez les autres.

Nous avons dit que le rhumatisme articulaire était un accident fort commun de la scarlatine; nous l'avons montré se manifestant dans la période aiguë de cette maladie, et se rencontrant chez l'adulte plus fréquemment qu'on ne l’a prétendu. Il se retrouve encore dans la période décroissante. Déjà Graves avait signalé le fait : « Dans un grand nombre de circonstances, écrit-il (2), j'aitrouvé des rhumatismes articulaires à la suite de la scarlatine. » Des observateurs recommandables, MM. Pidoux, Murray, Valleix entre aures, l’avaient également mentionné ; cependant il était généralement oublié, t, depuis plusieurs années, vous me voyez toujours insister de nouveau sur ette remarquable coïncidence. Le plus souvent, par une singulière bizarrerte, e rhumatisme scarlatincux ne prend pas une gravité très grande ; plus fixe que le rhumatisme ordinaire, il est moins sujet à retours ; une fois qu’il a quitté les articulations qu’il a d’abord prises, il n’y revient habituellement as ; habituellement aussi, il guérit seul et vite sans qu’il soit besoin d'interjenir, Gette existence de la diathèse rhumatismale, dans la scarlatine, donne pendant jusqu'à un certain point l'explication du développement de la leurésie et de la péricardite ; elle aide à comprendre pourquoi ces affections ont aussi fréquentes, comment l’endocardite peut se manifester, ainsi qu'on n à cité et que vous en rencontrerez vous-mêmes des exemples. Le rhumaisme scarlatineux frappe d’abord ordinairement les articulations, puis les

4) Thore fils, De l’hydropericardite aiguë consécutive à la scarlatine, et de son raitement (Archives générales de médeciñe, février 1856, 5° sér., t, XII, p. 174). (2) Leçons cliniques. |

membranes séreuses, celle du cœur, la plèvre ; mais, dans quelques cas, il frappe d'emblée les organes thoraciques, comme le fait le rhumatisme franc, sans toucher au préalable les articulations. Quelquefois aussi il revêt cette forme terrible, la forme suppurative, qui tue impitoyablement. C'est, en effet, à la suite des scarlatines, comme à la suite des fièvres puerpérales, que l’on voit se produire le rhumatisme suppuré. Primitivement il paraît simple pendant quelques jours, les articulations deviennent ensuite plus douloureuses, une fièvre plus intense s'allume, le délire survient, des phénomènes ataxo: adynamiques se déclarent, et l’autopsie démontre Ja présence du pus dans lé cavités articulaires et dans les gaînes tendineuses.

Tels sont les accidents immédiats des décours de la scarlatine: d’autres médiats, survenant beaucoup plus tard, se lient encore aux premiers, entre tous la danse de Saint-Guy est celui qui mérite le plus de vous être signalé.

Vous verrez, chez les enfants, cette maladie suivre de près la pyrexie exanthémateuse, et se manifester six semaines, deux mois, trois mois après elle, Les remarquables travaux de M. G. Sée (4) ont mis en lumière les relation: existant entre le rhumatisme et la chorée; de ces travaux et des observation ultérieures, de celles que j'ai pu faire moi-même à ce sujet, découle cette conclusion, qu’il est assez rare de voir les enfants échapper à cette derniènt affection, lorsqu'ils ont subi des attaques de rhumatisme articulaire aigu comme aussi, par une sorte de corollaire (mais cette proposition est moin absolue que la précédente), il arrive assez souvent qu'un enfant qui a ét affecté de danse de Saint-Guy prenne, dans un temps plus ou moins éloigné des accidents de rhumatisme. Dans la chorée consécutive à la scarlatine, le bruits de souffle indiquant l'existence des lésions cardiaques causées aussi pa l'endocardite qui a préexisté, quelquefois le bruit de frottement péricardique dernière manifestation caractéristique du rhumatisme scarlatineux, nous mon trent que c'est enccre par l'intermédiaire de ce rhumatisme que la névros convulsive se rattache à la scarlatine, et constitue un de ses accidents médiats

Déjà plusieurs fois, messieurs, vous avez vu, à la suite des maladies exanthé mateuses, des suppurations se manifester dans divers points du corps; vou avez Vu Surtout, à la suite des varioles confluentes, ces furoncles, ces abcè superficiels ef profonds qui éternisaient la convalescence, qui souvent mêm: mettaient la vie en danger, et récemment encore, vous vous le rappelez, ul malade de notre salle Sainte-Agnès mourait épuisé par ces suppurations colli quatives.

Après la scarlatine, certaines membranes muqueuses, et notamment celle du nez et de l'oreille, restent prises d’un eczéma chronique qui persiste de mois, des années: en quelques circonstances, la lésion de la membrane mu: queuse s'étendant plus profondément, les os se carient et se nécrosent; il sur

(1) Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1850, t. XV, p. 373,

vient des fistules lacrymales ; des perforations du tympan avec issue des osselets de l’ouie; une carie du rocher, qui a pour conséquence d'amener une surdité indélébile ; la paralysie faciale, et dans quelques cas, malheureusement trop fréquents, l’inflammation des méninges et des abcès du cerveau dans les points qui sont en rapport avec la portion pierreuse du temporal. Ce sont là de terribles accidents qui s’observent aussi à la suite de la rougeole, moins fréquemment pourtant qu'après la scarlatine.

Nous voici arrivés à la partie la plus difficile de la question, à la partie la plus importante au point de vue pratique : je veux parler de la scarlatine défigurée, de ce que J'ai appelé scarlatine fruste.

Vous savez ce qu’en archéologie on entend par inscription fruste : c’est celle dont une partie plus ou moins considérable a été effacée, dont il ne reste qu’une ligue, qu'une lettre et même seulement un point. En prenant cet objet de comparaison, les maladies peuvent être frustes, c’est-à-dire que souvent le médecin n’y lira qu’un mot de la phrase symptomatique, et avec ce mot il devra reconstruire la phrase tout entière, comme l’archéologue et le numismate retrouvent l'inscription effacée sous les lettres qui restent. Il en est du médecin comme de l’archéologue : au commencement de leurs études, l’un a besoin d'apprendre à lire sur des médailles bien conservées, sur des pierres intactes, l’autre à besoin de retrouver dans une maladie qui se présente à son observation tousles symptômes dont l’ensemble la caractérise : mais, plus tard, de même que l’archéologue, dans un mot, dans une lettre, déchiffrera une inscription perdue, de même le médecin expérimenté devinera, dans une seule manifestation d’une maladie, la maladie tout entière. Eh bien! de toutes les maladies, la scarlatine est celle qui le plus souvent est fruste.

Des exemples en disent plus que toutes les descriptions.

En 1829, un de mes amis m’écrivait que la scarlatine régnait dans un petit village voisin de Mennecy, dans le département de Seine-et-Oise, qu’elle sévissait principalement dans les communs du château de Villeroy. Je voulus aller étudier cette épidémie, et j'étais d'autant plus à même de le faire commodément que, le château étant parfaitement isolé du village, on pouvait aisément suivre toutes les évolutions de la maladie. Je vis des individus de la même famille qui, ayant été affectés de mal de gorge sans avoir eu d’éruption à la peau, restèrent ultérieurement inattaquables à la scarlatine, bien qu'autour d'eux les autres en fussent plus ou moins violemment pris. Leur mal de gorge avait été intense, accompagné d’une fièvre vive; la rougeur du pharynx très caractérisée, et enfin le dépouillement consécutif de la langue ne laissaient aucun doute sur la nature de l'affection. Je vis d’autres malades chez lesquels la maladie avait été peu de chose en apparence, car ils avaient seulement traîné pendant huit à dix jours; puis ces malades enflaient tout à coup et pissaient le Sang. À cette époque, nous ne connaissions pas l’albuminurie. Ces faits me frappèrent, et me portèrent à penser que ces individus qui n’avaient, les uns que l’éruption et l’anasarque consécutive, les autres que l’anasarque seule,

TROUSSEAU, 2€ édit. — 1. 8

41h SCARLATINE.

les autres encore rien que le mal de gorge, avaient tous la scarlatine, et qu les différentes affections qu'ils Hseuelane n'étaient que des manifestation de cette maladie. |

En 4854, à Meaux, j'observais avec mon savant ami M. Blache un cas ana. logue. Dans une même maison, une jeune fille de quatorze ans prend um scarlatine violente, caractérisée par l’angine pultacée, une fièvre intense, l'é. ruption spécifique. A quelques jours de là, sa sœur est également prise de mêmes symptômes; presque en même temps, une femme de chambre tomb malade; deux ou trois jours après, un valet de chambre, qui restait toutenk journée dans l'appartement, est affecté de mal de gorge violent avec produc tions pultacées sur les amygdales, avec rougeur, puis dépouillement de langue, fièvre vive, mais il ne se fait aucune éruption du côté de la peau nous parut clair, comme l'avait pensé le médecin de la famille, M. Saint Amand, que tous ces malades avaient eu la scarlatine; que le domestique restant au milieu de ce foyer épidémique, l'avait contractée. comme toute famille, mais sous une autre forme ; tandis que, chez les autres, la phrase scar latineuse avait été complète, chez lui l'inscription avait été fruste. Restait un jeune enfant de six ans; tout à coup, sans avoir été malade un seul instant il devient enflé. M. Blache et moi sommes alors mandés en consultation nous reconnaissons l’anasarque scarlatineuse survenue d’emblée ; elle éta considérable et accompagnée d’hématurie. Le père et la mère, très attentif sur la santé de leur fils, nous déclaraient que, le matin encore, il avait déjeun comme à son ordinaire. Le maître de pension disait qu’il avait joué comm d'habitude. Il n’avait donc eu ni fièvre ni éruption, et la maladie s’était traduit chez lui par ce seul accident pour lequel nous étions appelés. A huit joursd à, ce jeune garçon eut une pleurésie double; on voyait la mort imminente lorsqu'on nous manda-de nouveau, M. Blache et moi. Nous constatâmes lé panchement dans les deux plèvres; quatre jours plus tard, nous trouvions ut côté de la poitrine guéri, tandis que l’autre avait pris un énorme développe ment. Nous proposàmes la paracentèse, et, la pratiquant immédiatement nous retirâmes par la ponction 750 grammes de pus, Pendant deux ou troi mois, M. le docteur Saint-Amand fit des injections iodées dans la plèvre Quoiqu'il se soit produit, dans l'intervalle du traitement, une perforation pul monaire, l'enfant guérit, et aujourd’hui il jouit d’une très bonne santé.

C’est le seul fait de ce genre dont j'aie été témoin. Mais, quant aux exemple de scarlatine fruste que je viens de vous rapporter, vous en trouverez d'autre épars dans les auteurs, et Graves notamment en cite plusieurs ; je vais vous @ traduire quelques-uns.

« Le jeune F... fut ramené chez lui de l’école, où régnait la scarlatine;" » se plaignait de douleur de gorge en avalant, d’un peu de mal de tête, d » nausées. Le lendemain, les amygdales étaient tuméfées, et le malade avai » encore plus de difficulté pour avaler; son pouls était vif, sa peau chaude » mais on ne voyait pas trace d’éruption. Ces symptômes durèrent trois jour

» sans s'aggraver, puis ils se dissipèrent. Avant que cet enfant fût compléte- » ment guéri, la scarlatine prend ses deux sœurs et son père. Chez les deux » sœurs, l’éruption apparut à la peau, et se termina par desquamation; chez » le père, il y eut seulement quelques petits points rouges sur la peau, sans » desquamation ultérieure. »

« Master O... revint aussi de l’école avec la scarlatine. Pendant qu'il était » encore malade, ses deux sœurs et son frère furent pris de la même maladie. » Chez tous trois elle se manifesta sous forme de petites éruptions et de ma- » cules à la peau. En même temps le valet de chambre et la femme de chambre » furent atteints d’une très violente angine avec fièvre considérable, qui dura » plusieurs jours; il n’y eut pas d’exanthème..…. » .

Ges faits sont identiques avec ceux qui me sont personnels. Dans le suivant, qui a pour sujet la famille d’un médecin, ou voit la scarlatine se manifester par l’anasarque d'emblée, comme dans celui du LEUR garçon dont, tout à ’heure, je vous racontais l’histoire.

« Le cas suivant, dit Graves, m’a été communiqué par un praticien très » éminent de Dublin; il est encore plus curieux. Il y a quelques années, la » scarlatine se déclara dans la famille de ce docteur; elle attaqua tous ses » enfants, à l'exception d’une jeune demoiselle qui, bien que soignant ses » sœurs durant leur maladie, n’en eut aucun symptôme. Lorsque tout alla » bien, on envoya la famille à la campagne pour respirer un air meilleur ; la ) Sœur qui n'avait pas été indisposée accompagna les malades. Là, au grand » étonnement de tous, elle fut prise subitement de cette anasarque spéciale ) que lon observe chez ceux qui ont eu la scarlatine. Son père, qui la soigna durant cette maladie, fut singulièrement frappé du fait; il y fit une atten- ) tion toute particulière, et resta convaincu que c'était une scarlatine latente.

» Ces cas et ceux dont j'ai déjà parlé, continue Graves, sont fort intéres- »sants au point de vue de la pathologie; ils tendent à prouver ce fait que, » dans beaucoup de circonstances, des maladies produites par contagion peu- » vent ne pas donner lieu à la série des symptômes qui les caractérisent ordi- ) nairement.»

Ces passages, empruntés à l’auteur irlandais, prouvent encore que, sous le el de Dublin comme sous le ciel de Paris, les mêmes choses se présentent. lrès certainement vous rencontrerez de ces scarlatines frustes ; vous ne sauriez rop vous habituer à les reconnaître. Graves insiste beaucoup sur ces faits, et l'indique que ce sont là positivement des cas de scarlatine : car, dit-il, la malalie étant essentiellement contagieuse, il serait impossible que ceux qui n’ont u que le mal de gorge ou que l’anasarque se trouvassent seuls, au milieu de eur famille malade, exempts de la scarlatine qui a sévi sur tous les autres.

En décembre 1860, je voyais avec mon ami M. le docteur Léon Gros, un eune homme de quinze ans, qui nous offrait un nouvel exemple de ces scaratines /rustes, dont le diagnostic serait impossible si l’on ne s’aidait de toutes es conditions accessoires.

Ce jeune homme était venu du collége avec un peu de fièvre et un mal de gorge insignifiant, Tout cela fut si simple, que M. le docteur Gros n’intervint pas, et le malade était guéri après deux jours d’une indisposition très légère.

A quelques jours de là sa sœur puînée prend la scarlatine, et pendant que cette jeune fille était convalescente, le frère est atteint d’une hématurie qui dure plus d’un mois. Je n’ai pas douté un instant que ce jeune homme n'eût communiqué la scarlatine à sa sœur, et que l’hématurie n'ait été Ja conséquence de la pyrexie dont la manifestation avait été si légère. M. le docteur Gros est resté indécis. Je dois faire observer que le malade qui était revenu à la maison n’a pas contracté la scarlatine après sa sœur, ce qui eût eu lieu probablement, si, au préalable, il n’avait pas eu lui-même la maladie.

Ce jeune homme a conservé de l’albuminurie pendant près d’une année, et il a fallu, de la part de M. le docteur L. Gros, les soins les plus assidus et les plus intelligents, pour l'empêcher de périr victime d’une maladie éruptive, qui pourtant avait paru si simple et même si douteuse au début.

Les maladies éruptives, que l’éruption se fasse du côté de la peau, qu'elle se fasse du côté des viscères, comme cela a lieu dans la dothiénentérie ou fièvre putride, qui est une maladie éruptive du tube digestif; les maladies éruptives, dis-je, ont une marche fatale, dans ce sens qu’elles ont des allures déterminées contre lesquelles nous ne saurions prévaloir. Dans le traitement de ces maladies, le médecin ne doit pas perdre de vue ce grand fait d’expérience, qu’il lui est impossible d’enrayer la marche d’une fièvre putride, de même que de couper court à une variole ou à une rougeole. Si par des soins mal entendus, il peut, au grand péril du malade, retarder‘ quelque peu, modifier d’une certaine manière l'apparition des éruptions, il est impuissant pour empêcher l’évolution d’une pyrexie exanthémateuse, quelle qu’elle soit;il doit se borner à la surveiller pour combattre les accidents et les complications qui. la traversent. Dans ces maladies plus que dans toute autre, le médecin doit être le menister naturæ el interpres; car, dans ces maladies plus que dans toute autre, en continuant la citation, quidquid meditetur et faciat, & naturæ non obtemperat, naturæ non imperat ; son rôle, lorsque les choses marchent régulièrement, doit être essentiellement passif, S'il ne survient aucun accident grave, il n’a qu’à se croiser les bras; en quelques jours la maladie aura parcouru naturellement ses périodes. Alors même que les fièvres éruptives deviennent par quelque point menaçantes, notre intervention, avouons-le, est généralement de peu d'efficacité; en quelques citconstances cependant nous pouvons être utiles : ces circonstances heureuses, dans lesquelles l’art intervient effficacement, se rencontrent un peu plus fréquemment pour la scarlatine et pour la rougeole que pour la variole et pour la fièvre putride.

Je tiens à vous montrer ce que peut le médecin dans la première de ces maladies, Avant toute chose, il doit avoir présent à l'esprit que la scarlatine

diffère beaucoup d'elle-même quant à sa forme, quant à sa gravité; il doit se rappeler que tantôt elle est d’une bénignité extraordinaire, que tantôt, au contraire, sa malignité la rend une maladie terrible, à l’égal de la peste et du typhus ; il doit, en un mot, tenir-compte de son génie épidémique. 11 doit en tenir compte pour ne pas attribuer aux médications qu'il aura instituées les succès dont l'honneur reviendra tout entier à la bénignité de l'épidémie ellemême, comme il ne devra pas accuser de ses revers les traitements restés impuissants contre la nature essentiellement maligne de l'affection.

Les épidémies de scarlatine peuvent être généralement graves pour toute une population; elles peuvent aussi n'être graves que pour une seule famille, La malignité reste circonscrite, pour ainsi dire, dans un petit foyer ; or, dans ces cas, elle est maligne pour presque tous ceux qu’elle frappe dans le cercle où elle s’est renfermée. Je rappelleraï, à ce propos, le triste fait publié dernièrement, dans les journaux anglais, d’une scarlatine enlevant, dans l’espace d’une semaine, les six ou sept enfants d'un ecclésiastique de la ville d'York.

11 semble que le venin dont sont infectés les malheureux que la scarlatine touche ait une activité particulière, et que la constitution de chacun des malades soit disposée d’une manière spéciale pour le recevoir. Que sa malignité dépende de la nature même de la maladie, de son génie épidémique, comme le veulent Sydenham et tant d’autres, qu’elle dépende de la constitution particulière des individus, suivant l’opinion de Stoll, toujours est-il que ce grand fait existe, à savoir : que lorsque, dans une famille, la scarlatine arrive avec des allures terribles, tuant le premier de ceux qu’elle à frappés, il faut se méfieret craindre, car probablement elle fera d’autres victimes ; mais aussi quand ses premiers coups seront modérés, lorsqu'elle se présentera d’emblée bénigne, il faut espérer, car, en général, elle restera bénigne pour tous ceux qu’elle touchera.

Cela soit dit, avant d'aborder l'étude du traitement, pour vous mettre en garde contre vous-mêmes. Je ne saurais trop le répéter, si par la nature de son génie la maladie est grave, les meilleures médications échoueront le plus souvent ; si elle est bénigne, la guérison sera le plus souvent assurée, et les médications le plus hors de propos pourront n'être pas nuisibles.

Il est un point sur lequel tous les épidémiographes sont généralement tombés d'accord, c’est que le traitement antiphlogistique, les saignées générales ou locales, les purgatifs par trop énergiques, la diète rigoureuse, sont d'un pernicieux effet. IL est peu d'auteurs, je parle de ceux qui ont suivi, étudié et raconté plusieurs épidémies successives, qui n’établissent le danger de cette médication dans les scarlatines graves, même lorsque, dans le cours de cette maladie, il survient des phénomènes franchement inflammatoires, tels que des phlegmons des amygdales, des ganglions lymphatiques, du tissu cellulaire : les saignées, les sangsues réussissent ordinairement mal, probablement parce qu'elles s'adressent aux accidents d’une maladie septique, d’une maladie de mauvais caractère (mali moris), d'une de ces maladies malignes dans

lesquelles le traitement antiphlogistique est presque invariablement fâcheux:

Cependant ces épidémiographes, en vous donnant les tristes résultats de leurs observations, en condamnant les moyens antiphlogistiques dont ils ont déploré les funestes effets, ces épidémiographes vous enseignent que, si les purgatifs énergiques sont nuisibles, les minorafifs, les mercuriaux, les sels neutres, donnés dans une juste mesure, sont d’une réelle utilité. Ils vous disent que sous l'influence des laxatifs, qui procurent deux ou trois gardez robes dans les vingt-quatre heures, le mouvement fébrile est le plus ordinais rement modéré. C’est aussi ce que mon expérience personnelle m'a démontré, Existe-t-il un état saburral des premières voies, des signes de cacochylie, je ne vois qu’avantage à relâcher le ventre par un purgatif approprié à l’âge et aux forces du malade. Je ne puis partager les craintes de Sydenham sur la diarrhée, tant qu’elle reste dans de justes limites et qu’elle est liée à cet état saburrab du tube digestif. |

Nous avons dit que dans la scarlatine, et principalement dans sa période aiguë, les malades succombaïent souvent emportés par des troubles nerveux, ceux-ci pouvant partir des centres de la vie organique, et caractérisés alors par une élévation extraordinaire de la température, par des vomissements, par une diarrhée incoercibles, ceux-Rà partant des centres de la vie animale, et se traduisant par du délire, par le coma vigil, les soubresauts de tendons, les convulsions. Les vomissements et la diarrhée incoercibles du début de la scarlatine, j'ai déjà insisté sur ce fait, sont d’un bien fâcheux augure, et il est difficile de leur opposer d’utiles médications. C’est en vain que les opiacés, les solanées vireuses sont administrés. Si la glace, les boissons gazeuses, les bains tièdes, le calomel à très petites doses, modèrent quelquefois les accidents, les émissions sanguines les aggravent ordinairement.

Toutefois, contre ces accidents nerveux, mais surtout contre ceux quise rattachent aux perturbations éprouvées par les centres de la vie animale, ilest une médication dont l'expérience a consacré les avantages, et que pourtant le praticien n’aborde qu’en tremblant : je veux parler des affusions froides.

Currie, le premier, a formulé leur emploi; il a traité un assez grand nom= bre de malades très gravement atteints de la scarlatine, et par ces affusions froides il à obtenu quelques succès. Enhardi par des tentatives heureuses, il a insisté davantage sur ce mode de traitement, et il a établi son application comme règle générale dans la scarlatine accompagnée d'accidents nerveux graves, tels que le délire, les convulsions, la diarrhée, les vomissements excessifs, l’exals tation considérable de la chaleur à la peau.

Le malade est mis nu dans une baignoire vide, on lui jette sur le corps trois ou quatre seaux d’eau à la température de 20 à 25 degrés centigrades. Cette affusion dure d’un quart de minute à une minute au maximum. Immédiatement après, le patient est enveloppé dans des couvertures, puis remis au lit sans être essuyé, mais recouvert convenablement. Généralement la réaction s’est établie avant que quinze à vingt minutes se soient écoulées. Les affusions sont renou=

velées une, deux fois dans les vingt-quatre heures, suivant la gravité des accidents: elles doivent être administrées aussitôt que les phénomènes nerveux commencent à prendre une intensité qui fait craindre un péril imminent, et répétées jusqu’au moment où les accidents se sont amendés de façon à ne plus laisser d'inquiétude sérieuse dans l'esprit du médecin.

Toutefois il faut avoir vieilli dans la pratique, il faut surtout ne pas avoir besoin de l'opinion publique pour instituer une médication en apparence aussi audacieuse. Il faut être mû par un sentiment bien profond du devoir pour oser lutter contre le préjugé populaire, — préjugé des plus funestes, — qui veut que, dans les fièvres éruptives, les malades soient tenus aux boissons chaudes et enveloppés dans des couvertures plus qu’ils ne le sont dans l'habitude de la vie, Il n’y à pas, disons-nous, de préjugé plus funeste; il n’y en a pas qui occasionne plus souvent la mort des malades. Cependant la grande voix de Sydenham, qui parle depuis près de deux cents ans, l'autorité des médecins les plus graves, qui aujourd’hui encore ne cessent de le combattre, luttent en vain contre lui. Vous comprendrez dès lors les difficultés que rencontrera dans’ sa pratique le jeune médecin qui croira devoir recourir à ces affusions froides ; ces difficultés seront d'autant plus grandes que les indications de cette méthode de traitement se trouvent nécessairement dans les cas graves, dans ceux où la scarlatine menace d’être mortelle. En instituant cette médication, vous savez que la maladie ne vous présente qu’une chance de salut contre deux de mort, et vous pouvez prévoir, si le succès ne couronne pas vos efforts, quelle sera la pensée des familles !

Depuis longtemps j'emploie ces affusions; je les ai employées dans ma pratique particulière avant de les administrer à l'hôpital, car je n’ai jamais rien osé pour la première fois, que je. ne l’aie fait dans ma clientèle privée, et je vous déclare que je ne les ai jamais administrées sans en retirer quelque bénéfice. Sans doute tous mes malades n’ont pas guéri, je suis loin de le prétendre; j'en ai, comme mes confrères, perdu le plus grand nombre, mais ceux-là même qui sont morts ont éprouvé un soulagement momentané : Paffusion, loin de leur avoir été nuisible, a toujours modéré les accidents, toujours elle a paru retarder le terme fatal. En agissant ainsi dans le monde, Ma réputation courait de grands risques, et souvent aussi j'ai été mal récompensé du bien que ma conviction profonde me disait de tenter ; mais je suis resté ferme dans cette ligne que mon devoir me traçait, et je persiste dans ma manière de faire, maintenant surtout que ma responsabilité ne meffraye plus autant. Pour vous, je comprends vos craintes, non que vous déviez douter des avantages de la médication à laquelle vous n’oserez peutêtre pas avoir recours, mais parce que, en consultant d’abord l'intérêt des malades qui vous seront confiés, vous aurez pourtant à veiller sur votre réputation qu’un rien bat si facilement en brèche au commencement de votre carrière. Cependant quand la voix du devoir commande, quand votre conscience vous dit que cette médication à laquelle vous n’osez pas recourir, parce

qu’elle contrarie les préjugés du monde, est une médication utile, il faut la tenter. Alors, au lieu de lutter face à face avec le préjugé, au lieu de prendre le taureau par les cornes, passez-moi cette locution vulgaire, tournez la difficulté en usant d’un moyen d’administrer ces affusions froides qui permette de faire croire au malade, et surtout à son entourage, qu’elles sont chaudes.

La scarlatine, je l'ai dit et répété, surtout lorsqu'elle est maligne, est, de toutes les maladies, celle dans laquelle la température du corps s’élève au plus haut degré; assez fréquemment, ai-je dit aussi, elle est de 41 degrés, de 3 degrés par conséquent au-dessus de la température normale. Eh bien! faites aux malades, non plus des affusions, mais de simples lotions, et faites-les avec de l’eau à 25 degrés; cette eau est de 15 degrés moins chaude que la peau du scarlatineux ; relativement, par conséquent, elle est froide. Le malade mis sur un lit de sangle, on passe rapidement, d’abord sur la face antérieure du corps, puis sur la face postérieure, des éponges imbibées de cetie eau à 25 degrés ; le malade est ensuite remis au lit enveloppé dans des couvertures comme après les affusions froides. Bien que moins efficaces que celles-ci, ces espèces d’affusions tièdes n’en ont pas moins une efficacité réelle. Consécutivement à leur application on observe les effets suivants. La peau, dont l’aridité extrême se joignait à une chaleur mordicante, devient, une demi-heure après, moins chaude et moite. La diminution dans la fréquence du pouls est plus remarquable encore : au lieu de battre, chez l'enfant 160, 170, 180, chez l'a dulte, 440, 150, il tombe à 140, 135, 130 chez les premiers, à 120, A4£ chez les seconds; il tombe par conséquent de 30, 35, 40 pulsations. En mênx temps les phénomènes cérébraux diminuent d'intensité, la diarrhée et les vomis sements excessifs, accidents dépendant des troubles de l’innervation ganglion: naire, diminuent également. De cette façon, grâce à ces lotions, vous obtene pour un temps très limité, J'en conviens, une remarquable sédation. Je di pour un temps limité, car, deux ou trois heures après, les accidents se répèten quelquefois. Il faut alors aussi répéter les lotions ou les affusions, les renouvele deux, trois, quatre fois dans les vingt-quatre heures, et les reprendre quelque fois cinq ou six jours de suite.

Tout récemment encore je voyais avec mon excellent ami M. le docteu Baret un Jeune homme de treize ans atteint de scarlatine très grave. Dès 1 troisième jour, les accidents nerveux prirent un caractère si effrayant, qu M. Baret songea aux lotions froides ; je les crus également indispensables. Le parents, pleins de terreur, s’y soumirent pourtant avec cette résignation qui sie si bien aux gens intelligents qui comprennent que, dans des questions médicales leur incompétence est absolue. Chaque lotion fut suivie d’un mieux consi dérable, et quatre jours plus tard, quand l'enfant fut hors de danger, ils recon naissaient, ils-proclamaient bien haut qu’il devait son salut à l'application di froid.

Ce qui réconcilie les familles avec l’affusion et les lotions froides, c'es que la peau, qui avant leur emploi était pâle ou peu colorée, prend, à peu prè

invariablement, au sortir de l’affusion, une teinte rosée beaucoup plus intense ; l'éruption apparaît davantage. Aïnsi, non-seulement cette médication n’éteint pas l’exanthème, mais elle le ranime ; si bien que les parents eux-mêmes en font la remarque, et que, tant que dure le péril, ils sont souvent les premiers à solliciter l'emploi de l’eau froide, ne pouvant se refuser à reconnaître l’amélioration produite par le traitement, frappés surtout par le fait matériel d’une éruption reparaissant plus éclatante. A la vérité, si la suite ne répond pas à cette amélioration, si la mort arrive par la marche fatale des choses, ils oublient assez souvent les encouragements qu’ils vous ont donnés.

Quelques-uns de vous, messieurs, se rappellent encore le fait suivant :

Le 10 mai 1857 entrait dans les salles de la clinique de M. le professeur Rostan une grosse belle fille d’une vingtaine d'années, prise d’une scarlatine excessivement grave, et malade depuis deux jours. Mon honorable collègue avait la bonté de me la faire voir et de me proposer de la recevoir dans mes salles. Elle était en proie à un délire violent, à une excessive agitation : son pouls battait 144 fois par minute et la chaleur de la peau était considérable ; nous constations une angine scarlatineuse assez intense. L’agitation, le délire constituaient des phénomènes sérieux et menaçants. M. Rostan voulut bien me demander mon avis sur le traitement à suivre : il inclinait vers les émissions sanguines, je proposai les affusions froides, et la malade fut portée dans mon service.

Dès son arrivée je la fis mettre dans une baignoire vide, et pour l’y transporter il fallut l’aide de quatre personnes, tant était violente son agitation. Je jetai alors sur son corps, et assez lentement, deux cruches de la capacité de deux litres à peu près, d’une eau à la température de la rivière, c’est-à-dire environ 15 degrés du thermomètre centigrade. J’arrosai également les membres et la face; puis la malade, sans avoir été essuyée, fut enveloppée dans une couverture de laine et remise au lit. Son agitation était déjà sensiblement calmée, son pouls était tombé de 10 pulsations, la chaleur de la peau était moins âcre.

Je recommandai à mon chef de clinique, M. le docteur Blondeau, de la revoir vers le soir, et de répéter l’affusion si, comme je l’espérais, la première avait produit quelque heureuse modification. Le soir, en effet, l’affusion fut répétée de la même façon que le matin, toutefois la malade opposa moins de résistance ; peu de temps après le pouls était à 420, — le matin, il était à 144; — la chaleur de la peau était beaucoup tombée. A partir de cette heure le délire cessa, la nuit fut tranquille, et le lendemain, à la visite, la jeune fille répondait avec toute son intelligence aux questions que nous lui posions. La maladie avait repris sa marche naturelle, dégagée de toutes complications.

Bien qu'elle ait eu un peu d’albuminurie pendant une huitaine de jours, elle sortait parfaitement guérie, parfaitement bien portante au commencement du mois de juillet, la desquamation n'ayant été complétement achevée que vers la fin de juin, au quarante-cinquième jour du début de la scarlatine.

Ici, messieurs, j'appellerai votre attention sur les deux points capitaux que je signalais tout à l'heure : en premier lieu, sur la diminution de la chaleur fébrile, sur le ralentissement du pouls, sur-la cessation du délire et de lPagitation ; en second lieu, sur l’exaltation de l’éruption.

Relativement à celle-ci, non-seulement l’affusion ne l’a pas répercutée, j'insiste de nouveau sur ce fait, mais encore elle l’a rendue plus vive qu’auparavant. La malade, en effet, lorsqu'elle nous arriva, était à la fin du troisième Jour du début de la scarlatine, et l’éruption devait être alors à son summun d'intensité, cependant elle devint plus éclatante après l’affusion.

Relativement à la diminution dans la fréquence du pouls, à l’abaissement d la température, relativement au délire, ces accidents ataxiques, qui auraien dû augmenter jusqu’au sixième ou septième jour de la maladie, non-seulemen ne sont pas restés stationnaires, ce qui eût été déjà un mieux relatif, mat encore ils se sont calmés pour cesser complétement.

À la même époque, le 23 mai 1857, une nouvelle occasion se présentai également dans nos salles d'appliquer la médication que nous préconisons Mais cette fois, la maladie était compliquée d’une telle sorte, que l’on ne pou vait guère espérer le succès obtenu dans le premier cas.

Il s’agissait d’une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, accouchée depui dix jours d’un enfant bien portant, et qui, quatre jours après, était prise d la scarlatine. Il ne s’était pas produit d'accidents inhérents à l’accouchemen lui-même, pas de péritonite, pas de symptômes de phlébite, mais la malad n’en était pas moins en état puerpéral lorsque la fièvre éruptive éclata ave une extrême violence. À son arrivée dans nos salles, elle était en proie à un agitation, à un délire excessifs. La peau était très chaude et couverte d’un éruption d’un rouge très vif ; la langue était sèche et fuligineuse, l’oppressio considérable ; le pouls battait 136. Nonobstant l’état puerpéral, sans teni compte des lochies qui coulaient régulièrement, mon chef de clinique, M. docteur Blondeau, qui vit la malade le soir, la fit mettre sous l’affusion froide j'approuvai cette pratique, qui eût été la mienne. Immédiatement après l’affu sion, sous laquelle elle eut un accès de syncope, cette malheureuse femm témoigna d’un grand bien-être : son délire était tombé comme par enchante ment ; elle se trouvait soulagée des douleurs violentes qu’elle accusait dans lé reins principalement, et elle se montrait reconnaissante de ce soulagemet rapide. Cependant les accidents nerveux se reproduisirent quelques heur plus tard. La nuit fut très mauvaise, et, à la visite du lendemain matin, | délire, l'agitation, l'oppression étaient extrêmes ; le pouls, tombé, au momer de l’affusion du soir, de 436 à 120, avait repris sa fréquence première L’éruption était tout au moins aussi vive qu'auparavant.

J'administrai une seconde affusion ; immédiatement après le délire cessi l'agitation diminua; la malade éprouvait encore le même bien-être qu'’el avait éprouvé après le traitement de la veille, et le souvenir de ce bien-êti toujours présent à son esprit lui faisait réclamer l’eau froide dans les momen

ue son délire lui laissait lucides. Ceux de vous, messieurs, qui assistaient à | visite purent constater comme nous ces heureux résultats : le pouls était de ouveau tombé, de 136 il était à 422; mais l'oppression était toujours consi= érable et ne pouvait en aucune façon s'expliquer par l’état des organes joraciques, l’auscultation ne nous avait présenté rien de particulier ; ce phéomène nous donnait de sérieuses inquiétudes sur l'issue de la maladie que pmpliquait si gravement l'état puerpéral.

Je saisis tout de suite cette occasion pour vous dire combien est périlleuse association de la scarlatine et de l’état puerpéral; il arrive que les femmes accombent, ou bien par l'excès de troubles nerveux, sans lésions appréciables

l’autopsie, ou bien avec des phlegmasies des membranes séreuses, de la lèvre, du péricarde et du péritoine, passant rapidement à suppuration.

En 1828, M. le docteur Ramon, M. Leblanc et moi, avions reçu de M. de lartignac, alors ministre de l’intérieur, une mission pour aller étudier les épiémies et les épizooties qui régnaient à cette époque dans l’ancienne Sologne, ette partie de la France comprise entre le Cher et la Loire, depuis Blois jusqu’à ien. En même temps que nous observions beaucoup d’angines couenneuses, ous observions aussi des scarlatines graves. Ces dernières sévissaient particuèrement à Cour-Cheverny, commune située à quatre lieues au sud de Blois ; les faisaient surtout des victimes parmi les femmes en couches, à ce point ue les moins pauvres quittaient le bourg pour aller accoucher en ville. Le iédecin de la localité nous disait en avoir perdu neuf; or, dans les campagnes, s épidémies de maladies puerpérales sont très rares, on le sait. Les femmes rosses restaient, en général, à l'abri de l'influence épidémique, mais trente-six, uarante-huit heures après leur délivrance, l’éruption scarlatineuse se manistait, et en quelques jours les malades étaient enlevées. L'état puerpéral ompliquait donc ici, d’une façon très sérieuse, la fièvre éruptive. Il en était de ième chez notre femme du n° 19. La maladie dite fièvre puerpérale régnait à äris. Récemment l’hospice de la Maternité avait été fermé, et, dans nos salles e l’'Hôtel-Dieu, nous avions des cas de cette grave affection ; des enfants nouéau-nés avaient été emportés par des érysipèles de mauvaise nature, manifestion de la fièvre puerpérale chez les jeunes sujets, et qui les tuent avec ou ins lésions appréciables des organes internes. Notre malade se trouvait donc ans de déplorables conditions.

Cette oppression, indépendante de toute affection matérielle des voies respiitoires, symptôme extrêmement grave dans un grand nombre de maladies ptiques, dans la fièvre puerpérale en particulier, dans la fièvre typhoïde, dans » choléra, indiquait des troubles profonds de l’innervation. Cette dyspnée ne > rattachant à aucune lésion appréciable des poumons, du cœur, de ses enveppes ou des gros vaisseaux, ‘avait pour nous la signification pronostique la lus redoutable.

En effet, les accidents nerveux s’exagérèrent bientôt, et la malade mourut ans la journée.

A l'ouverture du corps, notre attention se porta principalement sur les pou mons, sur l'organe central de la circulation, sur l'appareil encéphalique. J tenais d'autant plus à rechercher s’ilexistait des lésions dans ces organes, que chez la jeune fille qui a fait le sujet de notre première observation, l’encé phalo-méningite avait été mise en cause pour expliquer les accidents nerveu qu'elle avait présentés.

L’autopsie, faite avec soin, ne nous révéla rien. L’encéphale, examiné atten tivement, n’offrit aucune trace de lésion, et, dans le poumon, nous ne trou vâmes qu'un peu de congestion, comme il s’en produit chez les individus q succombent à une mort violente. Le cœur, ses enveloppes, les gros vaisseau étaient parfaitement sains.

Ces résultats de l'examen nécroscopique ne me surprenaient pas, car java souvent fait l’autopsie d'individus emportés par des accidents analogues, jamais l’encéphale ne m'avait présenté d’altérations appréciables : ce n’est pi à dire pour cela que jamais il n'existe de désordres organiques locaux. Ge désordres se rencontrent dans certaines formes d’accidents nerveux; mais ct formes sont essentiellement différentes de celles que nous avait offertes” malade dont nous examinions les organes, et ces dernières ne laissent aucut trace de leur passage.

Nous avions donc eu affaire à ce délire que les anciens qualifiaient de sù materia, à des troubles cérébraux sans lésions matérielles appréciables « l’encéphale. Tous tant que nous sommes, nous nous faisons, en général, ut étrange idée du délire : pour l'expliquer, quand il apparaît dans le cours d'u affection aiguë, nous invoquons tout de suite l’hypérémie cérébrale, et not théorie, qui se ressent, au reste, d’un vieux levain de la doctrine physiologiqu a pour base l’irritation de l’organe dont la fonction est troublée. C’est ain qu'on parlait en 1820, en 1824 et en 1825 ; aujourd’hui les idées sont mod fiées. On voulait alors que le trouble fonctionnel fût sous la dépendance dt acte congestif qui mène à l’inflammation. Assurément la théorie est attrayan par sa simplicité. Un individu délire, il tousse, 1l vomit de la bile ; rien n’e plus facile que de dire : il a une hypérémie pulmonaire, cérébrale, hép tique. Mais, à l’autopsie, les choses changent de face, et l’examen des organ démontre fréquemment l'erreur. Gette prétendue hypérémie ne révèle aucune façon son existence passée ; le raisonnement, d’ailleurs, démontre, vivant de l’individu, ce que les sens constateront après sa mort.

L'anémie, cet état diamétralement opposé à l’hypérémie, n'est-elle pas at compagnée d'accidents analogues ? Les animaux égorgés, saignés dans les ab: toirs, ne meurent-ils pas dans les convulsions ? Or, que sont les convulsion sinon une sorte de délire de l’action musculaire? Pourquoi l’anémie ne pr duirait-elle pas aussi bien le délire d’action intellectuelle ? Une femme, à suite d’une abondante métrorrhagie, est prise d'accidents nerveux, de troubl fonctionnels considérables des centres encéphalo-rachidiens ; chez elle, à cot sûr, l'hypérémie ne saurait être invoquée comme cause. Nous avons, dans.

ait, la démonstration rigoureuse que l’anémie peut amener les convulsions, es phénomènes comateux, le délire ; nous ne sommes donc pas en droit d’afirmer, comme on est trop souvent tenté de le faire, que ces accidents dépenlent d'un état congestif de l'appareil nerveux. Sans doute ils s’y rattachent quelquefois, et, dans la méningite, nous en avons la preuve évidente ; mais Ja méningite est loin d’être la condition essentielle de leur production.

‘Dans les maladies septiques, en particulier, ces conditions sont très différentes, car il s’agit ici d’un véritable empoisonnement. Soit que, sous l’inluence du principe toxique, le sang soit profondément altéré, soit que le liquide nourricier ne soit que le moyen de transport du venin aux centres de 'innervation dont ce venin va troubler les actions, dans les maladies septiques, l arrive ce qui arrive quand nous donnons aux individus des médicaments gissant sur le système nerveux, tels que la belladone, la jusquiame, la mandragore, le datura stramonium, la ciguë, etc., poisons qui occasionnent le déire, et un délire variable suivant la substance employée : le délire de l’opium ne ressemblant pas à celui causé par les solanées vireuses, celui-ci différant encore du délire déterminé par les ombellifères. Ces différences sont tellement ranchées, qu’à la forme même des accidents nerveux, convulsions ou délire, le médecin, instruit des effets de ces divers agents, reconnaîtra celui qui les a produits. Les virus septiques, que ce soit le virus scarlatineux, le virus morbilleux ou variolique, que ce soit le virus charbonneux ou bien celui qui cause a dothiénentérie ou la fièvre puerpérale, portant aussi leur action sur le sys- (ème nerveux, pourquoi s'étonner de voir le délire accompagner la maladie qu’ils déterminent. A:t-on besoin, pour l'expliquer, de mettre en cause l'hypérémie, lorsqu'on reconnaît qu’elle n’est pour rien dans les empoisonnements par les substances végétales? De même que les autres troubles fonctionnels nerveux, il est parfaitement indépendant, là comme ici, d’un état congestif, et si la cause prochaine nous échappe, nous n’en sommies pas moins forcés d’admettre une action inconnue que nous ne saurions expliquer.

* Bien plus, le délire, les autres accidents nerveux, peuvent se manifester indépendamment de toute cause toxique ou septique : une simple vellication, dans l’acception du mot latin vellicare (chatouiller), suffit pour les oCCasionner.

On a cité des exemples d'individus qui avaient fait mourir des femmes par le chatouillement de la plante des pieds ; ces malheureuses tombaient épuisées dans un délire violent, et présentant des phénomènes nerveux extraordihaires. Ce chatouillement peut donc à lui seul déterminer ces symptômes délirants, exagération de ceux occasionnés par une excitation forcée du système de l'innervation, et que nous voyons survenir chez quelques individus, dans un état presque physiologique, dans l’acte de copulation, par exemple. Cette vellication, pour continuer d'employer ce mot, cette vellication, cette excitation hors nature de la sensibilité, peut-être due à l’action réflexe, s'exerce aussi bien dans les appareils de la vie organique que dans ceux de la vie de relation :

ainsi s'expliquent certains accidents plus graves, tels que les convulsions, | délire, les paralysies, la perte de la vue, causés par la présence des vers intes tinaux chez les jeunes enfants, alors même qu'ils n’occasionnent dans les vis cères abdominaux aucune douleur bien prononcée.

Dans ces cas, l’hypérémie cérébrale n’a aucun rôle à jouer, et dans d'autre cas même où le cerveau est directement intéressé, la congestion n’entre pou rien dans la production des phénomènes nerveux que nous signalons. Ainsi chez les aliénés, chez les individus qui ont eu du délire souvent pendant d longues années, si, dans quelques circonstances, nous trouvons à l’autopsie de lésions cérébrales inflammatoires chroniques, chez le plus grand nombre nou ne rencontrons aucune trace d'hypérémie. Celle-ci rendrait encore moin raison de ces sortes de délire, de ces troubles passagers des facultés intel lectuelles, auxquelles sont parfois sujets les hommes d’une intelligence la pla vaste et la mieux organisée,

Revenons au traitement de la scarlatine et aux aFrisaé froides Bien en tendu, je ne les emploie pas indifféremment dans tous les cas ordinaires del maladie, ainsi que le font-les partisans outrés de cette médication; je les ré serve uniquement pour combattre les accidents nerveux graves, les symptôme ataxiques alarmants.

Pour lutter contre ceux-ci, d’autres remèdes encore peuvent être donnés l'intérieur avec avantage : en première ligne se placent les ammoniacaux, carbonate d’ammoniaque, l'esprit de Mindererus, qui est de l’acétate d’amme niaque mélangé de quelques produits empyreumatiques; ces deux médica ments administrés à la dose de 2 à 4 grammes, l’ammoniaque elle-même, àl dose de 10 à 20 gouttes, peuvent être fort utiles. J’en dirai autant du must dont on fait prendre 20, 30, 40 centigrammes et jusqu’à 1 gramme dans] courant des vingt-quatre heures. Ces remèdes demandent à être mani avec quelque prudence; ils constituent une médication accessoire dans le cas où l’on emploie les affusions. Lorsque, pour une raison ou pour une autr celles-ci ne sont pas employés, ceux-là sont les moyens thérapeutiques prin cipaux que l’on a à sa disposition.

L'angine scarlatineuse, accompagnée d’exsudations couenneuses, quan celles-ci ne sont pas très abondantes, ne comporte pas un danger réel. Sous le yeux des personnes qui suivaient la clinique, je suis resté sans rien faire au malades atteints de cette affection ; et, notamment chez un jeune garçon couch au n° 17 de la salle Sainte-Agnès, on a pu voir que les couennes, les tache pultacées des amygdales avaient complétement et spontanément disparu apr quatre ou cinq jours.

Si dans la scarlatine simple cette angine cède d’elle-même, dans |

- scarlatine maligne il n’en est plus ainsi, les accidents envahissent la gorgt et le plus ordinairement le médecin ne le peut empêcher. J'ai essayé | cautérisation avec le nitrate d’argent, avec l'acide chlorhydrique; j'ai essa] le borax en collutoire, j'ai donné le chlorate de potasse en gargarismes et €

otions, et je dois déclarer que, dans l’angine scarlatineuse maligne, tous ces noyens ont bien souvent échoué entre mes mains. Néanmoins, de ces agents hérapeutiques, le moins infidèle a été l'acide chlorhydrique, qui, appliqué leux fois par jour, m’a paru avoir quelque efficacité. Ce caustique doit être mployé avec prudence et avec précaution. Chez les enfants, alors que vous wez à lutter contre la résistance qu’ils vous opposent, vous pouvez leur brûler a langue, attaquer les dents, toucher les parois internes de la bouche, et resque toujours aggraver le mal sans cautériser comme il le faudrait. En naintenant convenablement l'enfant, en [ui écartant les mâchoires à l’aide l'un solide abaisse-langue, on peut arriver à toucher exactement les parties nalades avec un pinceau de blaireau imbibé d’acide ; grâce à ces cautérisations, épétées deux fois par vingt-quatre heures, pendant cinq ou six jours, on objent quelquefois d’heureux résultats.

Les insufflations d’alun et de fannin, faites alternativement, sont encore ort utiles.

Quant à cette forme d’angine arrivant, non plus dans la période aiguë de la carlatine, mais survenant tout à coup vers le neuvième ou le dixième jour, wec une abondante exsudation par le nez, avec de la surdité et de la douleur rès vive des oreilles, l’horrible fétidité de l’haleine, la fréquence considérable Ju pouls, la dépression notable des forces ; quant à cette angine, qui n’est, à mon wis, qu'une complication diphthérique de la fièvre éruptive, elle résiste à nos fforts. Toutes les médications que j'ai essayées contre elle ontété impuissantes. [njections nasales avec des liquides styptiques, avec la solution de sulfate de cuivre, de sulfate de zinc, de nitrate d'argent, avec la décoction de ratania, vec le tannin, cautérisations vigoureuses de la gorge, tout a échoué; les maades succombent, quoi qu’on fasse, presque invariablement. Dans ces cas, d'est autraitement général qu’il faut s'adresser ; c’est aux stimulants diffusibles; est au sulfate de quinine, aux infusions de café; c’est surtout à un régime, à une alimentation tonique qu’il faut avoir recours, et ce recours est trop souvent impuissant.

Le traitement de l’anasarque scarlatineuse et des accidents qui la compli-

quent doit enfin nous occuper.

» Je l’ai dit, l’anasarque arrive peut-être moins souvent à la suite des scarlatines graves que dans le cours ou dans le déclin des éruptions bénignes. Souvent c’est une complication de la plus haute gravité, dans d’autres cas cette complication n’est pas sérieuse. Lorsqu'elle est peu étendue, quelques soins hygiéniques, le repos au lit, des boissons tièdes, une alimentation modérée, suffisent pour en venir à bout. Alors même que les urines contiennent un peu de sang, quelques boissons acides, des limonades, de la décoction d’uva ursi édulcorée avec du sirop de térébenthine, de petites quantités de digitale, des laxatifs légers, peuvent facilement combattre les accidents.

Mais lorsque l'anasarque augmente avec une grande rapidité, il faut recourir à d’autres moyens pour prévenir les phénomènes fâcheux qui menacent.

C’est dans ce cas qu'il devient important d’avoir présentes à l'esprit les deu formes de l'affection, attendu que le traitement est différent suivant qu’on: affaire à l’une ou à l’autre. Celle qui est accompagnée d’une véritable réactio fébrile caractérisée par la chaleur de la peau, la fréquence du pouls, l'oppres sion, la soif et la sécheresse de la langue, réclame l’emploi d’un traitemen antiphlogistique, et vous devez recourir à la satgnée du bras, une, même deu fois, avec beaucoup de profit pour vos malades, dont le soulagement s’annon cera par la diminution des phénomènes réactionnels. En faisant suivre le émissions sanguines de l’administration du calomel à doses fractionnées, qu est lui-même un antiphlogistique par excellence, vous enlèverez à l’anasarqu son caractère d’acuité, en même temps que les sécrétions intestinales, sollici tées par l’action purgative du protochlorure de mercure, tendront à faire dimi nuer l'œdème. Pour hâter ce résultat, il convient d’administrer alors quelque diurétiques dont l'usage avant l'emploi du traitement antiphlogistique n’ei pas produit les bons effets qu’on est maintenant en droit d’en attendre.

Si, au contraire, vous constatez l'existence d’un œdème froid, sans fièvre il faut vous donner de garde d’ôter du sang, mais administrer d'emblée le purgatifs capables de faire pleuvoir à la surface de la membrane muqueus intestinale une quantité de sérosité, de manière à entraîner la cessation d l’æœdème, et, en même temps, pour arriver aux mêmes résultats, stimuler sécrétion urinaire par l'emploi des diurétiques. Si le relâchement, la pert du ton des tissus, se trouvaient portés à un très haut degré, il serait avanta geux d'associer aux moyens précédents les foniques, notamment le quinquina ou de donner aussi l’iodure de potassium à doses élevées, remède tar vanté par Graves dans ces cas.

La première des deux formes d’anasarque est souvent précédée et accompi gnée de pissement de sang, ou tout au moins, de la présence de certail éléments constitutifs de ce liquide dans les urines. Tous les pathologiste s'accordent à rapporter ce passage du sang ou de ses éléments dans urines à une hypérémie rénale souvent inflammatoire, comme on peut € juger par la réaction qui à lieu. Les déplétions générales, que nous avol conseillées contre la forme aiguë de l’anasarque, agissent très heureusemei sur cette congestion de l'appareil vasculaire du rein; mais on peut arr d’une manière plus sûre et plus rapide à la faire cesser à l’aide d’une dérivatio sur la région lombaire, Tous les cliniciens, et je me range à cet avis unanime pensent que les diurétiques, à cette période, sont nuisibles en augmentai l’hypérémie rénale, et, comme conséquence, le passage du sang dans le urines. Il est souvent avantageux d’administrer à l'intérieur quelques sub stances hémostatiques, telles que l'acide sulfurique pur ou alcoolisé (eau à Rabel), à la dose de 2, 3, 4 grammes par jour, dans une tisane sucrée avec d sirop de ratania.

Si, parmi les accidents de la scarlatine, l’anasarque est celui qui reconnaît] plus constamment pour cause l'impression du froid, il importe de prendre le

écautions nécessaires pour soustraire les malades à son influence, surtort x périodes de la maladie où l’anasarque survient le plus habituellement, près les relevés statistiques faits sur ce sujet : ainsi, pendant le deuxième et troisième septénaire, et d’une façon plus spéciale, aux approches du quator- ‘me et du vingt et unième jour. Les précautions à prendre seront d’ailleurs is ou moins sévères, suivant les saisons.

Il n’y a pas d'analogie, mais des différences curieuses, entre la variole, la ugeole et la scarlatine au point de vue de l'influence fâcheuse du froid. Synham voulait que les varioleux, même en pleine éruption, se levassent chaque ar; et, en elfet, ces malades, à quelque période qu'ils soient, ne se montrent s disposés à contracter d'affection intercurrente par refroidissement. Les dividus atteints de rougeole n’ont ni l'indifférence absolue des précédents, l’exquise susceptibilité des scarlatineux. L’impression du froid passe inapere sur quelques-uns d’entre eux, tandis que chez d’autres elle exagère la onchite, compagne inséparable de l’éruption, qui peut s'étendre aux ramusles bronchiques, au tissu des poumons, et donner naissance à cette bronchite pillaire ou à cette forme particulière de pneumonie qui sont les complications plus graves de la rougeole. Dans certains cas, il survient une anasarque is importance. Chez les scarlatineux, la susceptibilité au froid est portée au mmum ; il faut, dès lors, prendre les plus grandes précautions pour que ces lades ne soient pas exposés à se refroidir. Je ne veux pas dire par là qu’il lle, en aucun temps de la maladic, les renfermer dans une atmosphère étoufte, les surcharger de couvertures et les exciter par des boissons chaudes. 1e température modérée, pas plus de couvertures qu'ils n’en ont en état de té, l'usage des boissons tièdes, acidules et légèrement rafraîchissantes, sont qui convient le mieux. Mais il faut retenir les scarlatineux longtemps dans chambre, leur épargner les transitions brusques d’une température plas vée à une plus basse, les courants d’air frais, surtout humide, sous peine les exposer à l’anasarque, au pissement de sang, aux épanchements des vres, du péricarde, et à ceux encore plus funestes des ventricules cérébraux. L'anasarque, survenant rapidement et d’une façon considérable, est souvent ompagnée de convulsions qui emportent quelquefois le sujet dès la preère attaque. Les purgatifs énergiques sont, dans ces cas, utiles, en solliciit du côté de l'intestin la sécrétion d’une partie de la sérosité épanchée ns le tissu cellulaire. IL importe aussi de placer le patient des jambes penntes.sur le bord de son lit, la tête élevée sur des oreillers. On peut préir de cette façon des convulsions imminentes. Mais, en quelques circonnces, ces convulsions arrivent d'emblée, sans que rien les ait pu faire préir. Le malade accuse un mal de tête extraordinaire, du trouble de la vue, t d’un seul côté, soit des deux ensemble, quelquefois des tintements d'oreilles, e surdité notable. Dans ces cas, des scarifications sur les extrémités inféures pourront être avantageuses par le dégorgement qu’elles produisent. Ce li réussit encore mieux pour arriver au même résultat, c’est l'application sur

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les jambes, et non sur les cuisses, de très larges vésicatoires. Après sept o huit heures, des phlyctènes se sont formées, et lorsqu'on les ouvre, elles donner passage à des flots de. sérosité qui dégagent singulièrement le malade et lui per mettent de traverser la crise la plus périlleuse de son anasarque.

Si la convulsion se produit, pendant l'attaque, donnez le muse unt a" petites proportions de belladone. Chez un enfant de huit à dix ans, le muse la dose de 25, 30, 40 centigrammes ; la belladone, à celle d’un centigramm seulement, dans une potion, En même temps, vous devrez faire usage d'u moyen que j'ai préconisé depuis plus de vingt ans, et qui m’a rendu, à m comme à d’autres médecins, les plus grands services : je veux parler de la con pression des carotides ; elle demande à être soigneusement faite et suivant ün certaine méthode. Lorsque la convulsion épileptiforme est prédominante d'u côté, la compression devra être exercée plus spécialement du côté opposé. donc la convulsion est prédominante à droite, c’est la carotide ganche qt l’on devra comprimer ; si la convulsion est prédominante à gauche, il faudi comprimer la carotide droite ; si la onvulsion est équilatérale, la-compressia sera exercée sur les deux carotides alternativement, — bien entendu sur carotides primitives, — et même sur l’une et l’autre alternativement, si” chose est possible, sans trop gêner la respiration de l'enfant, Il est beaucot plus facilé qu’on ne saurait se l’imaginer de comprimer ainsi ces vaisseaux cou. Vous vous placez de facon que la main droite puisse agir sur la carotit gauche, et la main gauche sur la carotide droite ; vous écartez les faiscear du muscle sterno-cléido-mastoïdien, en même temps qu'avec le dos de phalange unguéale vous écartez la trachée-artère, et vous sentez les battemen du vaisseau, qui est extrêmement mobile. Le saisissant alors en dedans av la pulpe des doigts, vous le ramenez un peu en arrière, et vous l’écrasez cont la colonne vertébrale ; tout de suite vous vous apercevez qu'il est comprim d’une part à l'absence des pulsations de l’artère temporale correspondant d’autre part'à la pâleur qui succède quelquefois subitement à la’ colorati précédemment rouge de l’enfant ; d'autre part encore à ce que, dans quelqu heureuses circonstances, la compression n’est pas plutôt établie, que la co vulsion éclamptique cesse tout à coup pour faire place à la résolution la pl complète. Vous maintenez cette compression durant quinie à vingt minut sur une des artères, puis vous comprimez l’autre, Si vous avez un aide, St assistance vous sera utile dans cette opération assez pénible. Les mères, q leur sollicitude rend si intelligentes, pourront elles-mêmes vous remplacer. P ce moyen, en y mettant la patience nécessaire, on peut en quelques heure dans un certain nombre de cas, arrêter les convulsions qui accompagne l’anasarque scarlatineuse.

Contre d’autres accidents très graves qui surviennent encore dans cet période ultime de la scarlatine et se montrent à peu près à la même époqt que l’anasarque, contre ces épanchements séreux de la plèvre et du péricar que j'ai mentionnés, les applications réitérées de larges vésicatoires volant

t si l'hydrothorax, l’hydropéricarde sont considérables, la ponction, j'ourront tre utiles. Dans les grands épanchéments pleuraux, la paracentèse devient uelquefois nécessaire au bout de très peu de jours. Mais souvent, ainsi que » vous l’ai fait observer, dès la première ponction, alors même que l’épanchesent n’a pas plus de dix, quinze à vingt jours de date, vous trouverez de la érosité lactescente et même du pus déjà formé; vous avez affaire à un vérible empyème, accident formidable que vous guérirez fréquemment chez les unes sujets par des ponctions et des #npections iodées souvent répétées, mais ue, malgré ces moyens, vous guérirez bien rarement chez les adultes.

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