NATURE DE LA DIPHTHÉÈRIE
exemple, peut communiquer la diphthérie simple ou maligne, absolument comme la variole modifiée est susceptible de communiquer la variole discrète ou confluente, et réciproquement. Ainsi, dans la séance de la Société médicale des hôpitaux de Paris, le 25 août 1858, mon honorable collègue M. Guérard a cité les faits suivants qu’il venait d'observer récemment dans une même famille, dans l’espace de six semaines environ. Un enfant succombe au croup laryngé ; deux angines érythémateuses se déclarent deux jours après chez deux jeunes filles qui reçurent les soins de notre regrettable confrère Gillette. Quelques jours plus tard, le père, âgé de quarante-cinq ans, soigné par M. Guérard, prend une angine avec pseudo-membranes dans le pharynx. Enfin deux autres enfants sont atteints, l’un d’une angine simple, l’autre d'une angine couenneuse. |
Une observation analogue a été communiquée par M. le docteur Henri Ro ger au docteur Peter, qui l’a consignée dans sa thèse (1).
« La petite G... , âgée de deux mois, est prise d’angine couenneuse le 417 mai, et elle succombe dans la journée du 22. |
» Dans la soirée du 21, la mère âgée de vingt-deux ans, éprouve du malaise avec fièvre ; on constate l’existence d’une angine, et, vingt-quatre heures après, un point blanchâtre apparaît sur l’amygdale droite. Le lendemain, on voit des fausses membranes sur les deux amvgdales. Les ganglions sous-maxillaires sont engorgés, et des crevasses du sein autour du mamelon se couvrent de concrétions pelliculaires. Les symptômes généraux et locaux s’aggravent les jours suivants ; enfin survient une amélioration lente et graduelle. Les fausses membranes ont complétement disparu au commencement de juin ; cependant un abcès s’est formé dans l’amygdale droite. La guérison est complète le 41 juin. |
» La bonne de la petite fille, âgée de trente-trois ans, est atteinte d’une angine grave, mais non pseudo-membraneuse. La maladie dure treize jours, du 23 mai au 4 juin.
» » Le père de la petite G..., âgé de trente-cinq ans, à une angine simple de moyenne intensité, et qui a duré quatre jours, du‘25 au 29 juin. » Le grand-père et la grand’mère, qui sont venus journellement voir leurs enfants, la grand’/mère surtout qui les a soignés, prennent des angines simples et très-bénignes.
» Une dame du voisinage, amie de la famille, et qui était venue souvent les visiter, est atteinte de laryngité.
» La cuisinière de la maison, âgée de quarante et quelques années, n’eut aucun symptôme de mal de gorge. »
M. Peter fait suivre cette observation de réflexions qui rentrent complétement dans ma manière de voir.
Puis, en opposition à ces faits dans lesquels la maladie suit, pour la gravité,
(1) Recherches sur la diphthérile et le croup. Paris, 1859,
388 DIPHTHÉRIE.
une progression décroissante, en se transmettant des enfants aux adultes, M. Peter rapporte dans la même thèse une série d’autres faits dans lesquels le mal marche en progression inverse, en passant des adultes à un enfant, et de celui-ci à un homme déjà avancé en âge.
C’est l’histoire d’une famille dont le père, pris le premier, communique à sa femme une angine couenneuse dont elle guérit. Six jours après, l'enfant, âgé de vingt-six mois, est atteint de diphthérie pharyngée ; puis au douzième jour, le larynx est envahi, et le lendemain, lorsque Gillette me fit l'honneur de m'appeler en consultation, le croup était confirmé. Le soir, M. Peter dut pratiquer la trachéotomie ; elle n’empêcha pas la mort, qui arriva le quatrième jour suivant.
C'est de cel enfant, auquel il donnait ses soins, que notre regrettable confrère Gillette prit la diphthérie et le croup auquel il succomba, sans qu’on ait pu tenter la trachéotomie, les fausses membranes ayant envahi les bronches.
La diphthérie est donc une maladie spécifique par excellence, dont les di= verses manières d’être locales et générales, constituant seulement des variétés dans l'espèce, doivent se rapporter à l’action d’un principe morbifique unique, d’un virus spécial; c'est, en un mot, une maladie pestilentielle. Comme toutes les maladies spécifiques par excellence, elle est contagieuse et peut-être est-elle inoculable. Quant à ce dernier point, les rares exemples qui ont été rapportés pour prouver la possibilité d'inoculer la diphthérie, notamment ceux commu niqués à la Société de médecine des hôpitaux par M. Bergeron, ces exemples, dis-je, sont très-discutables, et les expériences tentées pour arriver à la démonstration rigoureuse des faits sont restées infructueuses. Je ne-parle pas des expériences pratiques sur les animaux, car on sait que relativement à l’ino= culation, on ne peut pas conclure des animaux à l’homme; je parle seulement des expériences faites de l’homme à l’homme. Or, j'ai essayé, en 1828, de m'inoculer la maladie par des piqûres pratiquées sur le bras gauche, sur les amygdales et sur le voile du palais, avec une lancette trempée dans une fausse membrane que je venais d'extraire d’une plaie diphthérique, et je neme suis pas donné la diphthérie. Dans l'excellent mémoire que je vous ai plusieurs fois cité, M. Peter raconte avoir, par trois fois, inutilement renouvelé sur lui la même expérimentation. Dans un premier cas, en pratiquant la trachéotomie sur un enfant, il reçut sur la cornée de l’œil gauche une production pseudomembraneuse semi-liquide qui couvrit un instant le globe oculaire, et dont la portion la plus fluide s’introduisit sous les paupières ; il ne lava point l'œil contaminé, etil n’en résulta aucun accident. Dans un second cas, il se fit trois piqûres sur la lèvre inférieure avec une lancette trempée dans une exsudation diphthérique semi-fluide, et il n’en éprouva aucun dérangement dans sa santé. Une troisième fois, enfin, ce hardi expérimentateur se badigeonna les amygdales, les piliers du voile du palais, la partie postérieure du pharynx, avee un pinceau de charpie chargé de matière diphthérique; cette fois encore, le