‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 2)Chapitre 68 sur 76 · DE MUSC · texte numérisé non relu

DE MUSC

Le musc ne trouve pas des indications dans toutes les pneumonies avec délire. — Distinctions essentielles à établir à ce sujet.

MESSIEURS

Vous m'avez vu donner à une malade couchée au n° 24 de notresalle des femmes et qui est atteinte d’une rechute de pneumonie, vous m'avez vu

donner, dis-je, du muse pour la seconde fois ; je vous dois compte des raisons qui mont fait agir ainsi et des conditions dans lesquelles l'administration de ce médicament me paraît utile.

Et d’abord, messieurs, le muse, dans le traitement de la pneumonie, est un remède auquel nous avons rarement recours, Il se passera sans doute plusieurs mois avant de rencontrer des cas pour lesquels il sera indiqué; mais comme, quelque rares qu’elles soient, ces circonstances pourront se présenter et vous embarrasser singulièrement, il est nécessaire de vous les bien faire connaître. C’est dans certaines pneumonies avec délire, dans celles que les anciens appelaient ataxiques, malignes, que cette médication joue un rôle important, et c’est aussi à Récamier que revient la gloire de l'avoir, dans ces derniers temps, mise en honneur.

Que faut-il entendre par pneumonie ataxique, ou pour parler plus exactement, qu'est-ce que l’ataxie dans la pneumonie ? |

Des désordres nerveux, le délire en particulier, survenant dans le cours des maladies, ne suffisent pas pour caractériser l’ataxie. Afin de bien nous entendre sur ce point, il est indispensable de distinguer, dans la pneumonie dont nous nous occupons exclusivement ici, plusieurs sortes de délire.

Premièrement, celui qui dépend de l'intensité de la fièvre péripneumonique et qui prouve seulement que le cerveau partage l'excitation fébrile de tous les appareils. Il est peu commun, si ce n’est pendant la nuit, lorsque les malades s’assoupissent ; on l’observe ou on peut l’observer dans toutes les maladies aiguës avec fièvre, car il n’a rien de spécial. A coup sûr, un tel délire ne sera pas modifié par le musc, parce que cet agent estsans puissance contre la fièvre inflammatoire péripneumonique elle-même, et que le délire cédera aux moyens qui enraveront celle-ci. Il faut encore tenir compte d’un délire qui ne réclame pas davantage l'intervention du musc, et qui survient chez les personnes plus particulièrement excitables. Nous savons tous en effet qu'il est des gens qui délirent sous l'influence de la moindre excitation fébrile, à plus forte raison lorsque l’inflammation du poumon soulève une excitation fiévreuse très-intense.

Deuxièmement, le délire lié à la suppuration du parenchyme pulmonaire, et qui est probablement du même genre que tous les délires produits par les infections purulentes; c’est de celui-là qu'on peut dire avec Hippocrate : « À peripneumonia phrenitis malum. » Il est presque constamment funeste, indépendamment de l'étendue de la pneumonie : le muse ne saurait l’atteindre.

Troisièmement, un délire causé par une ou plusieurs complications phlegmasiques siégeant ailleurs que dans la poitrine, et méconnues du praticien : ce cas rentre dans la première variété.

Quatrièmement, un délire dépendant plutôt de la malignité de la cause de la pneumonie que de celle-ci. Il se rencontre dans les pneumonies produites par les empoisonnements, soit que le poison appartienne à la matière médi-

cale, soit qu'il consiste dans des miasmes morbifiques venus de l'atmosphère, soit encore qu’il ait été engendré au sein de l'économie, Ici, la pneumonie et le délire sont des effets de la même cause. Cela se voit dans les pneumonies qui compliquent les fièvres putrides, la morve aiguë, etc., etc., les empoisonnements par les substances âcres, etc. Le musc ne trouve pas là encore son indication.

Enfin, c’est une espèce de subdelirium avec défaut d'harmonie entre les diflérents symptômes, et prédominance des accidents nerveux qui sont sans rapport évident avec l’inflammation du poumon. Cet état ataxique s'accroît sous l'influence des antiphlogistiques ou des antimoniaux. A n’en juger que par le diagnostic qu’on obtient par le stéthoscope et le plessimètre, la pneumonie est peu grave, et cependant la résistance vitale, défaillante, désordonnée, s’affaisse tout à coup, et le malade meurt. Voilà l’afaxie, voilà la malignité.

Ce qui caractérise cette espèce de délire, c’est l’impossibité de le rattacher à quelque état matériel connu, soit des fluides, soit des solides, et ce serait perdre son temps que d'en chercher la condition ou la cause dans un pareil état.

Cette ataxie se traduit, je le répète, par un défaut d'harmonie entre les désordres locaux et les désordres généraux, et aussi par le défaut d’harmonié entre les divers troubles fonctionnels qui marchent d'ordinaire parallèlement où qui sont corrélatifs. Expliquons notre pensée,

Un individu prend une pneumonie très-légère ; supposons que cette maladie règne épidémiquement, de telle sorte qu’un certain nombre de sujets soient également atteints de cette affection comparable à celle du premier. Tandis que chez aucun d’eux ne surviendront des accidents nerveux, ou que du moins ces accidents nerveux seront en rapport avec l'étendue plus ou moins considérable de la lésion pulmonaire, chez l'individu en question, le délire se déclarera dès le début, d’une part sans que la phlegmasie ait pu arriver à un tel degré qu’on puisse supposer que l'excès d’inflammation soit la cause des accidents qui se manifestent, d'autre part sans que la phlegmasie soit arrivée à la période de suppuration, ce qui, je vous l’ai dit tout à l'heure, expliquerait le délire.

Il faut donc admettre chez cet individu une modalité particulière du système nerveux en vertu de laquelle les centres de l’innervation témoignent de désordres qui ne sont nullement légitimés par le peu de gravité de la lésion locale, — C’est là un premier point.

En second lieu, défaut d'harmonie entre les troubles fonctionnels parallèles ou corrélatifs.

Dansla pneumonie, dans la fièvre péripneumonique marchant régulièrement, en même temps que le pouls acquiert une fréquence considérable, les mouvements respiratoires s’accélèrent d’une façon relative. Si bien que les pulsations s'élevant à 120 par minute, par exemple, nous comptons de 36 à 0 inspirations dans le même temps; ici les désordres de la respiration ré-

pondent à ceux de là circulation. Voyons ce qui se passe dans la pnéumonié ataxique. |

Chez la femme qui fait l’objet de cette conférence, j’insiste sûr ce point ét je vous prie de ne pas l’oublier, le pouls battait 84 fois par minüte, ét cependant les mouvements respiratoires montaient jusqu’à 88. La respiration avait donc une fréquence qui n’était nullement en rapport avec celle qu’elle présente d'ordinaire eu égard aux battements artériels ; au lieu d’être d’un tiers : environ moins accélérée que ceux-ci, elle l’était au contraire davantage. Il y avait donc là par conséquent un défaut d'harmonie entre des troubles fonctionnels qui marchent d'habitude parallèlement.

Il se peut aussi, messieurs, que le défaut d'harmonie qui caractérise l’ataxie porte, non plus sur le trouble des fonctions respiratoires où circulatoires, comparées l’une à l’autre, mais bien sur les deux comparées aux fonctions nerveuses ; ainsi, il se peut qu'avec le délire, la respiration soit sans fréquence extraordinaire, et la fièvre très-modérée, à en juger par le nombre des pulsations, par la température de la peau.

Dans quelles circonstances et chez quels individus ce délire particulier se

rencontre-t-il ?

C'est chez les femmes plus souvent qüe chez les hommes, et cela se comprend, car chez les premières, les affections quise traduisent par des ébranlements irréguliers du système nerveux Sont plus communes que chez les seconds.

C'est aussi chez les hommes qui se sont adonnés aux liqueurs alcooliques ou qui font habituellement des excès de boissons. Chez ces malades les accidents nerveux dont nous parlons se produisent non-seulement à l’occasion d’une phlegmasie, comme là pneumonie, mais encore quand ces individus éprouvent quelques graves lésions traumatiques, comme une fracture compli= quée des membres, comme quelque grand fracas articulaire, ou bien lorsqu'ils subissent une opération chirurgicale tant soit peu sérieuse. Je ne vous apprends Rà rien que ne vous aient enseigné vos maîtres en chirurgie. Ne leur avez-vous pas cent fois entendu dire qu’une espèce de delirium teens survenait chez les blessés ou chez les opérés qui ont abusé des liqueurs alcooliques? Or ce délire est tout à fait analogue aux accidents nerveux que je vous signale: il peut se manifester chez les mêmes individus, dans le cours d’une pneumonie, comme dans le cours de toute autre phlegmasie ou d’une pvrexie.

Ge délire des ivrognes, toutefois, diffère quant à sa natüré de celui qui caractérise plus spécialement la malignité. C’est un délire purement nerveux, le cerveau est dans un violent état d’excitation, les malades s'agitent, veulent se lever, ils déraisonnent avec une vivacité furieuse, absolument comme s'ils

, étaient dans la période d'expansion et de réaction de l’inébriation alcoolique ; mais la résistance vitale ne fléchit pas comme dans le cas d’ataxie.

Si vous employez le musc pour combattre le délire qui est lé fait de l’excitation fébrile, où qui survient dans la pneumonie suppurée, st vous l'em-

ployez dans les cas où les accidents nerveux dépendent de la malignité de la cause qui domine la phlegmasié pulmonaire elle-même, vous n'aurez pas compris l'indication, et vous échouerez inévitablement. La conséquence de votre erreur sera fatale. Ne reconnaissant point au musc la vertu dont il jouit lorsqu'il est donné à propos, vous vous refuserez de l’administrer alors qué vous étiez en droit d’en attendre les meilleurs effets.

Ges merveilleux résultats, Michel Sarcone les avait constatés lorsqu'ilréprima à l’aide de la médication que je préconise, le délire et une excitabilité funeste qui se développaient chez quelques-uns de ses malades dañs la terrible épidémie de Naples, dont il nous a laissé la relation si remarquable à plusieurs égards. |

« Quand il y avait menace de délire, dit-il (1), et qu’il paraissait dans l'en semble des symptômes une sensibilité manifeste, à laquelle il se joignait de l’insomnie et un trouble extrême dans ces affections, les seuls remèdes qui convenaientalors étaient ceux qui pouvaient introduire dans la machine un principe de calme et de repos. Or, on ne peut pas assez louer dans ce cas l'avantage que procurait à nos malades l’emploi des doux calmants et des narcotiques prudemment administrés.

» Tel était surtout le musc odorant qui jouissait de la plus grande efficacité pour adoucir et réprimer ce principe de sensibilité convulsive qu’on voyait dominer chez quelques-uns à un degré très-éminent. Ceux-ci tombaient d’abord dans un engourdissement agréable et inespéré, puis passaient par degrés au repos, à l’assoupissement et au sommeil; leur pouls acquérait une certaine ondulation régulière : la respiration devenait moins suspirieuse. S’il arrivait quelquefois qu’on n’eût pu éviter le délire, celui-ci ne fut certainement pas aussi véhément qu’il avait menacé de l'être par l’activité des symptômes réunis, ni ne parvint jamais à ces dangereuses extrémités auxquelles ils arrivaient chez ceux chez lesquels cette drogue, par je ne sais quels préjugés mal entendus, ne fut jamais employée ou ne le fut que plus tard. »

Entendons-nous bien, messieurs, sur ce point; ce n’est pas d’une manière générale, dans la pneumonie avec délire, pas plus que ce n’est dans la scarlatine, dans la variole avec délire, que je donne le musc, mais c’est dans cette forme particulière, qui, se montrant dans ces maladies sans qué letrs autres maüifestations dénotent une grande gravité, témoigne des désordres nerveux. Le musc devient alors une sorte de régulateur du système nerveux lequel répond, d’une façon régulière, aux attaques de la maladie.

Que s'est-il passé chez notre femme du n° 2A de la salle Saint-Bernard ?

Dès le second jour de sa pneumonie, elle à eu du délire, lPaffection locale restant d’ailleurs peu étendue et n'ayant pas dépassé le second degré ;les mouvements respiratoires s’élevaient à 88, bien que le pouls ne battit que 84 fois par minute, L’ataxie était évidente; l'indication du musc était précise. Tout

(4) Histoire des maladies observées à Naples, t. 11, p. 240.

en l’administrant, je n’en ai pas moins continué de donner le kermès qui s’adressait à l'élément inflammatoire, tandis que le remède antispasmodique s’adressait à l'élément nerveux.

Vous avez vu les résultats de cette médication. Sans doute, en auscultant la poitrine, vous avez pu vous convaincre que je n’avais en rien enrayé Îles proorès de l’inflammation parenchymateuse du poumon. Je n’avais pas cette prétention ; car si, par quelque médication que ce soit, par les antimoniaux comme par les saignées dont les indications sont subordonnées, comme je vous l'ai dit précédemment, aux constitutions médicales régnantes, on amène à bien la résolution de la pneumonie, on ne peut espérer de la juguler en vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit heures, ainsique quelques médecins se l’imaginent. Je m'attendais donc à voir l’affection locale parcourir ses périodes, mais je m'attendais aussi à voir les accidents nerveux cesser. Et en effet, les mouvements respiratoires sont tombés de 88 à 44, bien que, la lésion pulmonaire étant un peu plus étendue qu'auparavant, on dût s’attendre à les voir s’accélérer, si cette accélération eût été subordonnée à l’état du poumon. Quoiqu'ils ne soient point encore arrivés au chiffre qu'ils doivent avoir quand les choses marchent régulièrement, tout fait espérer que demain ils y arriveront.

Le délire très-violent qui pouvait inspirer des inquiétudes s’est calmé; il n’y a plus eu cette nuit qu’un peu d’agitation, et ce matin la malade répond très-nettement aux questions qu’on lui adresse. Le musc a amené cette sédation, sans que j'aie eu besoin d’en donner plus de 50 centigrammes dans les vingt-quatre heures. J’en continue aujourd’hui l'usage. Enfin, comme depuis trois jours cette femme est tout à fait privée de sommeil, si cette insomnie, qui est encore un phénomène de l’ataxie, persiste, ou bien j'associerai au musc de petites quantités d’opium, ou bien je donnerai l’opium seul.

Cette association des deux médicaments a été également conseillée par Sar- Cone, « quand il se joignait à l'excès de sensibilité des veilles fatigantes et opiniâtres ».

Mais ce n’est pas tout que de saisir l’indication du musc dans la pneumonie avec délire, son administration exige quelques règles indispensables à connaître.

On peut en prescrire jusqu’à un gramme et plus par jour, en distribuant cette dose en dix pilules dont une est donnée toutes les heures, et en continuant ainsi jusqu’à ce qu'on obtienne une rémission des accidents, ce qui à lieu ordinairement au bout de huit ou dix heures au plus ; après quoi, d’après Récamier, il ne faut plus compter sur ses effets qui sont prompts ou nuls.

Je termine par un mot relatif encore à notre malade. Sa pneumonie est peu étendue, et les symptômes réactionnels, dégagés de la complication des accidents nerveux, indiquent aussi qu’elle est sans gravité. La guérison me paraît donc assurée (1),

(4) En effet, après quelques jours de traitement, cette femme, complétement guérie, à pu quitter l'hôpital,

Je tenais beaucoup, messieurs, à vous dire ces choses, à vous bien préciser les indications de la médication que vous m’avez vu employer, parce que souvent j'ai entendu attaquer son efficacité par des hommes très-recommandables qui, ayant administré le musc dans des pneumonies avec délire, n'avaient pas réussi. La cause de leur insuccès dépendait, non de ce que le remède était mauvais, mais de ce qu'il était donné mal à propos dans des cas où l’on avait affaire à ces espèces de délire bien différents de celui dont il est ici question. C’est avec ces erreurs de diagnostic qu’on compromet les meilleurs agents thérapeutiques. Lorsque vous confondez les uns avec les autres les phénomènes qui surviennent dans le cours d’une même maladie, vous échouez inévitablement en les attaquant par le même remède; puis ce remède vous ayant fait défaut, parce qu’il ne trouvait pas sa véritable indication, vous méconhaissez son utilité, et vous vous privez d’un moyen d'action puissant dans des circonstances où il vous serait réellement utile.

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