‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 3 sur 55 · DIARRHÉE CHRONIQUE · texte numérisé non relu

DIARRHÉE CHRONIQUE

La diarrhée compliquée de fièvre et de sueurs nocturnes est presque toujours liée à la:

tuberculisation. — Diarrhée chronique syphilitique, — herpétique. — Diarrhée chronique dépendant d’un catarrhe chronique simple de l'intestin. — Diarrhée: chronique dépendant d’une alimentation insuffisante, — Traitement dans ces: différents cas. — En particulier de l'usage de la viande crue,

MESSIEURS

Au n° 27 de notre salle Saint-Bernard, était couchée une femme atteinte de diarrhée depuis huit mois. En vain avait-on essayé de lutter par toutes sortes. de moyens contre ce flux intestinal, rien n'avait pu l'arrêter complétement ; jamais deux jours ne s'étaient passés sans qu'il reparût. Quand nous vimes la malade, elle présentait, en outre, des signes très-évidents de péritonite, leventre était dur, douloureux, et donnait à Ia percussion un son mat, tout au moins obscur, dans toute son étendue. De plus, quelques jours avant son. entrée à l'hôpital, cette femme s'était enrhumée, et ce rhume prit bientôt les

caractères d’une bronchite aiguë accompagnée d’une réaction fébrile assez intense. |

J'eus tout de suite l’idée que cette diarrhée dépendait d’une entérite chronique, compliquée, comme elle l’est souvent, d’une inflammetion chronique du péritoine. Ensistant alors sur les antécédents, j'apprenais que depuis le début de ses accidents, la malade avait eu continuellement des sueurs nocturnes, de la fièvre le soir, qu’elle avait considérablement maigri. J’en concluais à l'existence d’une affection abdominale de nature tuberculeuse.

Ce qui m’amenait à poser ce diagnostic, ce n’était pas l’opiniâtre persistance de la diarrhée, c’étaient ces sueurs et cette fièvre nocturnes. L'état des organes respiratoires n'avait en lui-même aucune signification ; car si, d’un côté, la toux survenue depuis peu de temps devait éveiller nos craintes, d’un autre côté l’auscultation et la percussion, pratiquées avec le plus grand soin et à diverses reprises, ne révélèrent aucun signe d’induration pulmonaire. On entendait que quelques ràles muqueux disséminés dans toute létendue de la poitrine, et caractérisant la bronchite.

Les sueurs et la fièvre nocturnes, tels étaient donc les phénomènes morbides qui, coïncidant avec la diarrhée et la péritonite, me faisaient dire que notre malade était sous l'empire d’une diathèse tuberculeuse. Je me fondais, pour parler ainsi, sur la longue et précieuse expérience de Chomel. Combien de fois mon regrettable prédécesseur n’a-t-il pas répété devant les nombreux auditeurs qui se pressaient autour de lui dans cette enceinte, que /a diarrhée chronique avec fièvre et sueurs nocturnes est un signe à peu près certain de tuberculisation, proposition dont j'ai eu bien souvent, dans le cours de ma vie médicale, occasion de vérifier la justesse.

Nous devions en avoir ici une nouvelle confirmation : la malade a succombé après avoir langui environ six semaines à l'hôpital. A l’autopsie, nous avons trouvé des tubercules à la surface du péritoine, dans les ganglions lymphatiques du mésentère. Nous en avons trouvé sur les plèvres, dans les ganglions bronchiques; mais, chose remarquable, il n’y en avait aucune trace dans le parenchyme des poumons. C'était là une exception à ajouter à celles infini ment rares que l’on a opposées à la fameuse loi formulée par M. Louis, qu’or n'observe de tubercules dans aucun viscère qu'il n'y en ait dans les poumons. Je vous ferai remarquer toutefois que cette règle, généralement vraie quand on l’applique à l’adulte, ne l’est plus quand il s’agit de l'enfant. Chez celui-ci il est extrêmement commun de rencontrer des lésions tuberculeuses de l’encéphale, de l'abdomen, des ganglions bronchiques eux-mêmes, sans en trouver dans les poumens.

Au n° 28 de la même salle, nous avons en ce moment une autre malade également affectée de diarrhée chronique. Chez elle, les accidents datent de six mois. À partir de cette époque, elle a commencé à maigrir notablement et à perdre ses forces. Sa respiration était gênée, elle avait de l'essoufflement au moindre exercice un peu forcé; enfin, elle avait des sueurs nocturnes, et cha-

que nuit, ou plutôt le matin, vers six ou sept heures, du mouvement fébrile annoncé par des frissons. Au moment de la visite, la fièvre n'était pas encore tombée. Nous constations une conformation particulière des doigts de la main dont les ongles, et notamment ceux des pouces, commençaient à s'incurver. Vous n’ignorez pas la valeur qu’Hippocrate attachait à ce signe : « OQuum quis fabescit », dit-il dans le livre deuxième De morbis, « ungues contrahkuntur. »

Je crois que cette malade est atteinte de diarrhée chronique tuberculeuse. Bien que l’auscultation ne nous ait fourni aucun signe d'affection pulmonaire, je reste convaincu qu'elle est phthisique, et à supposer que l’on ne trouve pas de lésions thoraciques, comme chez la femnie dont je viens de vous rappeler l’autopsie, on trouverait certainement des lésions abdominales.

Quelque profonde que soit ma conviction à cet égard, elle n'a pas été pour moi une raison de perdre courage, et j'ai cherché, je cherche encore à lutter contre les accidents, pour les modérer, si je ne puis les guérir complétement.

J'ai d’abord voulu venir à bout de cette fièvre quotidienne. Tout en m’adressant au quinquina, je ne me dissimulais pas que les accès fébriles n'étaient pas de ceux qui cèdent facilement à ce merveilleux médicament. Je savais que les bonnes fièvres à quinquina sont rarement quotidiennes, qu’elles sont diurnes, et que les fièvres intermittentes nocturnes sont, en général, symptomatiques et résistent aux antipériodiques. J'essayai néanmoins le sulfate de quinine etje le donnai à hautes doses. La fièvre ne se modifia point; elle revint invariablement chaque nuit, quelque insistance que j'aie mise dans l’administration du remède. Mais, à ma très-grande stupéfaction, la diarrhée s'arrêta et se suspeudit tout à fait pendant plus d’un mois.

En même temps aussi la malade reprenait de lappétit, des forces et même un certain embonpoint. Cependant, ses digestions restant toujours un peu pénibles, lentes, laborieuses, accompagnées de pesanteur d’estomac après le repas, vous m avez vu employer l'acide chlérhydrique, après avoir inutilement eu recours aux alcalins. Au commencement de son déjeuner et de son dîner, cette femme prenait, chaque jour, trois gouttes d’acide, suivant la méthode que je vous ai indiquée dans nos conférences sur la dyspepsie. Grâce à cette médication, les digestions sont devenues plus faciles. Toutefois, en dépit de l'amélioration qui s’est manifestée dans sa situation, et en raison même de la persistance de la fièvre et des sueurs nocturnes, je n’en porte pas moins le pronostic le plus défavorable. Tard ou tôt, cette malade succombera à la phthisie pulmonaire,

Dans le lit voisin du sien, au n° 22, succombait peu de temps auparavant une malheureuse femme qui, elle aussi, était épuisée, depuis deux ans, par une diarrhée des plus rebelles. Mais le flux intestinal était, dans ce cas, tout à fait indépendant des causes auxquelles il se rattachait chez nos deux premières malades.

Gelle-ci nous arrivait profondément amaigrie et dans un tel état d’anémie, que la première question que je lui adressai fut pour lui demander si elle

n'avait pas eu de pertes utérines très-abondantes. La pâleur excessive des téguments, le bruit de souffle dans les vaisseaux, légitimaient nos soupçons. Il n’en était rien.

L'absence de fièvre et de sueurs, le bon état des organes respiratoires, nous faisaient rejeter l’idée d’une diathèse tuberculeuse. Les renseignements que nous recueillions nous suffisaient amplement pour nous rendre compte des accidents éprouvés par la malade.

Elle nous racontait, en effet, qu’habitant, il y a deux ans, la Champagne, elle en avaitété chassée par la misère ; qu’elle était venue, avec son mari et le seul enfant des six qu’elle avait eus, chercher à Paris les moyens de pourvoir à ses premiers besoins. Son attente avait été trompée, et au lieu des secours qu’elle espérait, elle n'avait trouvé qu’une misère plus grande encore. Son mari étant tombé malade, ils s'étaient vus réduits à partager entre trois la modique ration de pain que l'assistance du bureau de charité pouvait leur procurer. Cet état de choses durait depuis deux ans, et depuis deux ans, par conséquent , cette malheureuse dépérissait faute d’une nourriture suffisante. |

La diarrhée était donc survenue chez elle, comme elle survient chez les animaux qui meurent d’inanition.

On aurait pu penser qu’un régime réparateur, qu’une alimentation substantielle viendrait forcément à bout de ces accidents. Malheureusement, la question était Join de pouvoir être jugée aussi simplement.

Il était arrivé ici ce qui arrive dans toutes les circonstances analogues. Le défaut d'alimentation avait eu pour résultat l'appauvrissement du sang. L’appauvrissement du sang avait entrainé à son tour l’altération des sécrétions gastrique et intestinale, hépatique et pancréatique, et conséquemiment la digestion ne pouvait plus s’accomplir qu’imparfaitement, alors même qu'une riche alimentation lui aurait fourni les matériaux les plus parfaits.

Nous nous voyions donc enfermés dans un cercle vicieux. Il nous failait alimenter la malade, mais les aliments, quelque bons qu’ils fussent, allaient devenir causes d’indigestions répétées. Non-seulement la diarrhée persistait, mais encore des vomissements suivaient l’ingestion de la plus petite quantité de nourriture. Nous essayâmes de venir en aide à la nature, tantôt en donnant de l'acide chlorhydrique, tantôt avec l’opium, seul ou mélangé aux préparations astringentes ; nous administràmes des ferrugineux, les alcalins ; nous épuisâmes, en un mot, un grand nombre de médications. Nos efforts furent inutiles ; la fièvre hectique ne tarda pas à s’allumer, et la malade mourait.

À l’autopsie, nous ne trouvions aucune lésion organique appréciable, sauf quelques petites érosions superficielles dans le gros intestin. La rate, le foie, les poumons, n’offraient de notable que leur décoloration.

Ceux d’entre vous qui suivent depuis quelque temps la visite, n'auront pas oublié l’histoire de cette jeune femme qui est restée si longtemps dans nos salles, et dont l'observation, intéressante à plus d’un titre, a été rapportée dans

l’ouvrage de MM. L. Gros et Lancereaux (1). Je veux parler de cette malade qui, en dernier lieu, était au n° 34 de la salle Saint-Bernard.

Je n’ai point à reproduire ici cette observation dans tousses détails; je vous rappellerai seulement que la malade était entrée à l'hôpital pour une diarrhée opiniâtre qui persista pendant treize mois, se compliqua de lientérie, de gastralgie, de vomissements, et qui, après avoir résisté à une foule de remèdes, céda enfin au traitement mercuriel.

Ce flux intestinal, dont la cause nous resta longtemps cachée, fut, chez cette femme, la première, je dirai même la seule manifestation de la syphilis constitutionnelle, qui ne s’était annoncée, si nous nous en rapportons aux affirmations de la malade, que par un écoulement vaginal verdâtre, ayant apparu deux mois auparavant et ayant élé accompagné de douleurs vives au moment de l'émission des urines.

Ce qui nous mit sur la voie du diagnostic fut l'apparition de douleurs de tête qui s’exaspéraient notablement pendant la nuit, ce furent surtout des douleurs ostéocopes qui siégeaient dans la continuité des membres; des tumeurs qui se développèrent sur les deux tibias, puis sur le radius droit, et un peu plus tard sur l’humérus gauche ; une gomme qui s’ulcéra au mollet droit, donnèrent l'entière confirmation du jugement que nous avions porté.

La diarrhée, dis-je, céda au traitement mercuriel. Toutefois la liqueur de Van Svieten que nous essayâmes d’abord pendant douze jours, d’autres préparations hydrargyriques administrées à l’intérieur, ne furent pas supportées ; il nous fallut recourir aux bains de sublimé qui calmèrent rapidement tous les accidents; et vingt-trois mois seulement après l'entrée de la malade dans notre service la guérison était complète.

J'ai voulu, messieurs, vous présenter ces faits les uns à côté des autres pour vous montrer, une fois de plus, combien est différente, suivant les cas, au point de vue du diagnostic, du pronostic et du traitement, la signification d’un phénomène qui considéré isolément, semble identique avec lui-même. |

Qu'elle dépende d’un catarrhe intestinal, ou d’une phlegmasie plus profonde, la diarrhée chronique peut être l'expression d'états pathologiques trèsvariés.

Dans nos deux premières observations le flux intestinal relevait évidemment de la diathèse tuberculeuse. La fièvre et les sueurs nocturnes revenant toutes les vingt-quatre heures, et restant rebelles à tous les moyens employés pour les combattre, m’en avaient fait juger ainsi, et l’autopsie m'avait malheureusement donné raison pour la malade du n° 27. Si pour la malade du n° 23 la preuve anatomique nous à manqué, la loi posée par le professeur Chomel est trop généralement vraie pour que nous puissions espérer avoir eu affaire ici à une des exceptions excessivement rares que cette loi pourrait comporter.

Retenez donc bien ceci. Quand, principalement chez des adolescents, vous aurez à traiter une diarrhée chronique compliquée de fièvre et de sueurs noc-

(4) Des affections nerveuses syphilitiques. Paris, 1864.

turnes, faites vos réserves. Ne vous attendez pas à en devenir facilement maîtres ; ou s’il vous arrive de la modérer, de la modifier, ne comptez pas sur une amélioration de trop longue durée. Gardez-vous de faire passer dans l'esprit des familles des espérances que vous ne sauriez partager. Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, la diathèse tuberculeuse est en jeu ; dans un temps plus ou moins rapproché, elle fera explosion et les malades succomberont. Ainsi prévenus, vous ne serez pas exposés à de fâcheux mécomptes. Lorsque vous aurez épuisé tout votre arsenal thérapeutique, vous re vous étonnerez pas d’avoir vu vos elforts échouer contre un mal incurable de sa nature.

L'exemple de notre malade du n° 34 pourrait être donné comme une de ces exceplions rares à la loi de Chomel, auxquelles je faisais tout à l'heure allusion. Dans les premiers temps du séjour de cette jeune femme à Phôpital, notre attention fut éveillée par l'existence d'une fièvre intermittente à type quotidien, qui nous donna à penser que la diarrhée pourrait bien être sous la dépendance d’une diathèse tuberculeuse. Avec quelque soin que nous examinassions chaque jour la poitrine, nous ne trouvions aucun signe d’induration pulmonaire ; il n’y avait ni toux, ni expectoration. La fièvre revêtit d’ailleurs bientôt le type tierce franchement accusé, et cela seul nous permettait d’exclure l’idée de la tuberculisation: les accidents qui se déclarèrent plus tard dissipèrent tous nos doutes, et dès lors nous pouvions espérer venir à bout de cette diarrhée symptomatique d’une maladie contre laquelle la médecine à habituellement une si grande action. Les préparations mercurielles remplirent l'indication, comme les préparations sulfureuses, comine les préparations arsenicales l’auraient remplie si nous nous étions trouvé en présence d’un flux intestinal lié à l'existence d’une diathèse herpétique.

La diarrhée chronique dont était tourmentée la malade du n° 23 étant indépendante de toute espèce de diathèse, nous aurions pu encore espérer de la guérir, Si nous n'avions eu affaire à des accidents datant de deux ans, à une constitution profondément délabrée qui ne réagissait sous l'influence d’aucun des modificateurs diététiques ou médicamenteux que nous essayâmes. Par le fait de l'alimentation insuffisante à laquelle elle était réduite depuis si longlemps, cetle malheureuse femme se trouvait dans les conditions des animaux qui succombent à l’inawition. Le sang étant privé de ses matériaux réparaleurs, les sécrétions intestinales étaient viciées, les facultés digestives épuisées, nous, ne pouvions même pas compter ici sur une médication qui, dans des circonstances analogues, c’est-à-dire dans les diarrhées chroniques ne se ratachant à aucune lésion organique, dans celles, par exemple, qui surviennent endant la convalescence de maladies graves et de longue durée, est d’une: ncontestable utilité,

Cette médication consiste à nourrir les individus avec de la viande crue hachée.

À propos de la diarrhée des enfants à l’époque du sevrage, je reviendrai. vec plus de détails sur ce mode de traitement, qui peut paraître singulier à eux d’entre vous qui ne me: l’out pas: vu employer.

Il y a douze ou quinze ans, j'étais mandé en consultation auprès d’une jeune dame, âgée de vingt-trois à vingt-quatre ans, eb qui, depuis six mois, était affectée d’une diarrhée incoercible, Nous étions quatre médecins appelés dans cette circonstance. Après un examen attentif, un interrogatoire des plus minutieux, nous entrâmes en conférence. Dans quelles conditions cette diarrhée était-elle survenue, je ne saurais aujourd’hui le dire; ce que je sais, c’est que ce flux intestinal durant depuis si longtemps nous faisait redouter l'existence d’une diathèse tuberculeuse. Cependant l'aspect général de la malade, ses antécédents, l'absence de fièvre et de tout autre phénomène caractéristique de la phthisie, nous firent rejeter l’idée d’une tuberculisation et nous rattacher à celle d’une affection locale, d’une irritation chronique de la membrane muqueuse intestinale. Toutes les médications conseillées en pareil cas avaient été mises en réquisition, et toutes avaient complétement échoué. Lorsque chacun de mes confrères cut donné son avis sur le traitement à suivre, j'exprimai le mien. À mon sens, la pharmaceutique avait dit son dernier mot, désormais elle ne pouvait plus être d'aucune utilité; bien plus, je regardais son intervention comme fâcheuse. Il fallait s’en tenir au régime. Mes confrères me répliquèrent que ce régime avait été varié de toutes les façons, sans que le mal eût été en rien modifié; et, à cette heure, la malade avait un grand dégoût pour toute espèce d'aliments; son estomac n’en supportait aucun et le rejetait aussitôt. Je proposai alors l’emploi de la viande crue. Ma proposition fut accueillie par des rires de doute, je ne m'en effrayai pas ; persistant dans mon opinion, je rappelai un fait où ce traitement m'avait merveilleusement réussi, et je priai d’en essayer. Le médecin ordinaire de la famille, sans croire plus que les deux autres au succès que j'espérais obtenir, consentit à tenter l'expérience. Il s'agissait maintenant de faire accepter la médication à la malade, ce qui paraissait devoir être assez difficile.

Combien peu de personnes, en effet, se feront d’emblée à l’idée d’une pareille nourriture, bien qu’en vérité, et à tout prendre, l'habitude seule soit cause de leur répugnance? Quelle différence y a-til, en y réfléchissant, entre la chair cuite et la chair crue? Quoi qu'il en soit, l'habitude est là, et cette seconde nature est difficile à changer.

Je me rendis donc auprès de notre malade, et je lui demandai s’il lui répugnerait de manger du filet de bœuf, du filet de bœuf peu cuit. Elle me répondit qu'elle le prendrait volontiers. Je donnai alors mes instructions à la cuisinière, et lui recommandai de ne faire que présenter la viande devant un feu très-vifen l'y laissant au plus quelques minutes, juste le temps de la saisir, suivant l'expression consacrée, de manière que la couche superficielle fût seule cuite, l’intérieur du morceau restant tout à fait cru. Avant de servir ce filet à la malade, on devait encore en détacher la partie la plus cuite et couper le reste en petits morceaux. Cela fut fait comme je l’avais prescrit, et, dès le premier jour, la jeune dame mangea deux tranches de cette viande crue, qu'elle digéra parfaitement. Le lendemain elle en mangea trois tranches, puis

quatre, et elle finit par en prendre une assez forte portion. Deux semaines ne s'étaient pas écoulées que la diarrhée avait cessé, et que le rétablissement était complet ; car le grand avantage de cette médication est de reconstituer tout de suite la masse du sang, de remettre celui-ci dans des conditions nouvelles telles qu’il va suffire à toutes les fonctions. La guérison se maintint définitivement.

Mon stratagème avait réussi au gré de mes désirs. Quand ce stratagème me fait défaut, il en est un auquel j’ai habituellement recours. Je donne la viande crue, préparée sous une forme que je décore du nom de conserve de Damas. Pourquoi ce nom ? Je serais fort empêché de le dire ; il m'est venu le premier à l’esprit et je l’ai adopté. Cette conserve de Damas n’est rien autre chose que de la viande réduite en pulpe et mélangée avec de la confiture de groseilles ou de la conserve de roses. En la prescrivant, j'ai grand soin d’avertir le pharmacien de ce que j'entends par là; car, bien entendu, ces médicaments n’entrent guère dans les pharmacopées. À une personne qui n’est pas prévenue, il serait impossible de reconnaître la préparation, qui, ainsi déguisée, est généralement prise sans répugnance.

Il semble extraordinaire que des estomacs, que des intestins jusqu'alors incapables de supporter, de digérer des aliments, même les plus légers, s’accommodent aussi vite d’une nourriture aussi forte. Rappelez-vous, à ce sujet, ce que je vous ai dit en vous parlant des dyspepsies.

Lorsqu’un individu se plaint à nous de troubles digestifs, notre première idée est de le mettre à un régime d'aliments réputés faciles à digérer. Qu’arrivet-il en certains cas? Ces aliments faciles à digérer pour d’autres ne le sont pas pour celui auquel on les prescrit; et comme il ne peut pas les supporter, on en conclut naturellement que la diète doit être encore plus sévère. Cependant le malade s’affaiblit, les accidents qu'il éprouvait, la dyspepsie, augmentent, la diarrhée persiste ; toutes les conséquences de l’inanition surviennent, le sang s’appauvrit, les sécrétions de l'appareil digestif s’altèrent, et pour éviter un mal on tombe dans un pire.

Il y a dix ans, un médecin fort occupé de Paris, homme d’un grand savoir et travaillant beaucoup, fut pris de dyspepsie. Sous l'influence d’un coup de froid, il avait éprouvé des accidents gastriques, qu'il combattit d’abord avec succès, en se tenant à une diète modérée. Quand il voulut reprendre son régime habituel, il éprouva des douleurs qui l’engagèrent à le diminuer ; il se contenta de se nourrir de bouillon et de lait coupé. Bientôt il tomba dans un état de débilité considérable, la fièvre s’alluma et les vomissements survinrent. Chomel, qu’il fit appeler, pensa à un carcinome de l'estomac, tout en n’en trouvant pas les signes matériels, et maintint le malade au régime qu’il avait adopté. Consulté à mon tour, je fus de l'avis de Chomel, quoique je ne constatasse pas plus que lui les symptômes caractéristiques du cancer. Cependant, ayant eu de nouveaux renseignements sur les faits antérieurs, il me sembla qu’on pourrait, avec quelque apparence de raison, attribuer à l’inanition les accidents éprouvés par le malade, et je crus qu’il serait par conséquent opportun de recourir à un

régime plus substantiel. J'engageai mon malheureux confrère à prendre un potage; il le fit par obéissance, mais le lendemain, comme ses douleurs avaient été plus vives, il était découragé, et ne se faisant pas d’illusion sur le sort qui lui semblait réservé, il se résignait à la mort. J’essayai de lui rendre lespoir et je le priai de persévérer dans la voie où je voulais l'engager. « Vous avez, lui dis-je, la triste conviction d'être perdu sans ressources ; puisque rien de pire n’est à redouter, fiez-vous à moi et laissez-vous faire, Je vous le demande en grâce, mangez, et dès aujourd'hui prenez une aile de perdreau que l'on aura soin de faire à peine cuire. » Il se rendit à ma prière, ne comptant pas sur le bien que je lui promettais. À son grand étonnement, trois heures après ce repas, la digestion était faite, et il se trouvait réconforté. Le lendemain il doubla la portion d'aliments et mangea deux ailes de perdreau. Le lendemain il sentit ses forces revenir. Il commençait à ne plus se désespérer, à rejeter l’idée du cancer et à envisager sa maladie à ma manière.

La guérison ne se fit pas attendre. Elle fat complète et se maintient parfaite, à ce point qu'aujourd'hui, cet honorable confrère, qui a repris sa belle santé d'autrefois, peut se livrer à l'exercice de son art dont il s’acquitte avec le plus grand talent et un admirable dévouement.

Cela vous prouve, messieurs, et c'est là que je voulais en venir, la difficulté, l'impossibilité même de savoir & priori, en maintes circonstances, quel est le régime qui convient le mieux aux malades. Dans un grand nombre de cas, tels digéreront la viande de porc, le jambon de Mayence, d'York ou de Westphalie, qui ne pouvaient supporter une panade légère. Le pourquoi de ces différences singulières, ne me le demandez pas, car nousne connaissons rien des idiosyncrasies, des aptitudes digestives particulières. Quoi qu'il en soit, le médecin ne peut avoir de règles fixes quand il s’agit de prescrire un régime aux individus affectés de troubles des voies digestives ; il doit tâtonner, et ses essais sont sans danger, car prudemmentdirigés ils n’aurontaucun inconvénient.

Il est cependant une loi importante qu’on ne saurait oublier, c’est la nécessité de varier l'alimentation. Si l’on insiste trop longtemps, au delà de cinq à six jours, sur l’usage du même aliment, le malade s’en dégoûte, son estomac s'en fatigue, et les accidents reparaissent. On juge alors mauvais le traitement que l’on a institué, et l’on abandonne la direction qu'on avait prise pour tomber dans lornière d’où l’on était sorti.

Dans certaines diarrhées chroniques apyrétiques, la viande crue hachée, je le répète, m'a rendu de réels services.

Souvent, à elle seule, elle suffit pour faire cesser les accidents, mais souvent aussi il est nécessaire de recourir concurremment aux agents de la matière médicale.

Suivant les circonstances, il faut donner avant le repas tantôt de trèspetites doses de laudanum; tantôt les alcalins, d’autres fois les amers, les toniques, et en première ligne la noix vomique ou ses succédanés. Dans d’autres cas, enfin, les préparations martiales seront indiquées : c’est lorsque

a diarrhée se complique d'une anémie considérable, que cette anémie soit a conséquence du flux intestinal exagéré, que celui-ci dépende au contraire le l’appauvrissement du sang et de la faiblesse qui lui est consécutive, ainsi que cela s’observe encore assez souvent chez les jeunes sujets.

Dans ce cas, indépendamment de la décoloration caractéristique du égument, de l’amaigrissement notable, qui accompagnent la diarrhée, vous rerrez quelquefois des exsudations sanguines se faire dans le tissu cellulaire sous-cutané , vous trouverez des taches ecchymotiques plus où moins arges disséminées en plus ou moins grand nombre sur la surface du corps ; mais ce que vous verrez très-fréquemment, quoi qu’on en ait dit, ce sera in œdème occupant les extrémités inférieures et même une anasarque plus zénérale, sans qu’il y ait d’ailleurs aucune complication d’albuminurie.

Le quinquina, les amers, et surtout les ferrugineux, aideront puissamment ’action d’un régime tonique. Lorsque le fer ne peut être supporté à l'intéeur, et cela n’est pas rare, vous le prescrirez sous forme de bains, dans lesquels vous ferez dissoudre 500 grammes de sulfate de fer.

Dans ces diarrhées chroniques rebelles, vous retirerez encore de grands bénéfices de l’hydrothérapie, de certaines eaux minérales naturelles, mais particulièrement des bains de mer, surtout de l’hydrothérapie maritime.

Je ne veux pas terminer ce que j'ai à dire du traitement de la diarrhée chronique, sans vous dire deux mots de l'influence heureuse des purgatifs alins. Combien de fois ne m'avez-vous pas vu insister avec une sorte l'opiniâtreté sur l'emploi du sel de Glauber, par exemple. Ici, messieurs, la méthode a une grande importance.

Je commence par 10 grammes seulement de sel dissous dans une très-petite quantité d’eau, et je recommande de ne pas donner ensuite à boire aux maades. Le lendemain je n’en donne plus que 5 grammes; et chaque jour, pendant une, deux semaines, je reviens à cette dose. Si, comme il arrive le plus ouvent, la diarrhée cesse, je n’administre plus le remède que de deux jours ’un, toujours le matin à jeun. Si les malades éprouvent une répugnance trop rande à prendre le sel dissous dans de l’eau, on l’enferme dans une feuille de pain à chanter.

La rhubarbe, à très-petites doses, 10, 15 centigrammes, données le matin à eun, rend quelquefois de grands services.

Enfin je vous recommanderai une association de remèdes que vous me voyez bien souvent prescrire dans nos salles. Je fais faire des pilules contenant chacune 2 centigrammes d'ipécacuanha, 1 demi-centigramme de calomel, et | demi-centigramme d'extrait d’opium, et j'en donne une matin et soir penlant cinq jours; puis je reviens aux purgalifs salins ou à la rhubarbe, puis ncore aux pilules dont je viens de donner la formule, et je continue ainsi vendant un, deux, trois mois, en interrompant le traitement de temps en emps et en faisant une grande attention au régime des malades.

Le choléra infantile diffère du choléra-morbus asiatique.— Gonditions dans lesquelles il se développe; influence de la constitution saisonnière (maladie d’été).—Chez les enfants, il survient surtout à l’époque du sevrage. — Ses symptômes. — Son pronostic. — Son traitement. — Traitement de la diarrhée des enfants à l’époque du sevrage par la viande crue.

MESSIEURS

Il y a quelques jours, au moment où nous entrions dans les grandes chaleurs de l’année, je vous avertissais que probablement nous ne serions pas longtemps sans voir des cas de ce que nous appelons en France le choléra infantile, de ce que les médecins américains ont décrit sous le nom de summer disease, « la maladie d'été. » Mes prévisions ne se sont que trop tôt réalisées. Avant-hier, un enfant, au n° 43 de notre salle des nourrices, succombait aux accidents dont il avait été pris peu de temps auparavant.

Si j'accepte la dénomination de choléra infantile, c’est qu'elle est, chez nous, consacrée par l’usage et que je suis ennemi de tout néologisme inutile, dès que l’on s’entend sur la signification attribuée aux mots. Autrement, le titre de maladie d'été conviendrait, à mon avis, beaucoup mieux à la maladie dont je vais aujourd’hui vous entretenir.

Ce choléra infantile, en effet, diffère essentiellement du choléra-morbus asiatique, lequel n’épargne d’ailleurs pas les enfants en bas âge.

L'influence saisonnière qui, en Amérique, lui a valu la dénomination de maladie d'été, paraît être la cause principale qui, en dehors de l'individu, agisse sur sa production. De tout temps, on l’a observée; chaque année, dans la saison chaude, elle se montre dans tous les pays.

Le choléra morbus, qui n’a fait son apparition en Europe que depuis moins d'un demi-siècle, n’est revenu qu’à certaines époques, sans acception de saisons, et, tout en ravageant un grand nombre de localités, ne n’est abattu sur elles que successivement, à la façon des maladies épidémiques, et non sur toutes à la fois, sa cause nous restant toujours inconnue jusqu'ici.

Sous ces rapports déjà, les deux maladies présentent des différences saisissantes; elles ne diffèrent pas moins quand on compare je tableau des symptômes qui les caractérisent l’une et l’autre.

Aussi bien chez les enfants que chez les adultes, le choléra-morbus asiatique a des allures particulières que nous savons tous distinguer de celles du choléra nostras, Sans doute, ils ont l’un et l’autre un certain nombre de symptômes

communs qui, lorsqu'on les considère isolément, peuvent rendre la confusion possible ; mais, dans l’aspect du malade, dans l'apparence des tissus, dans les modifications éprouvées par la température de la peau, dans l’ensemble des phénomènes généraux, dans leur marche, et surtout dans leur gravité, il v à quelque chose de spécial qui permet de les reconnaître.

El en est de ces deux maladies comparées entre elles comme de beaucoup d’autres. Il en est d'elles comme de la grippe comparée à la bronchite, au simple rhume; comme de la dysenterie comparée à la colile aiguë. Au milieu des analogies que ces affections présentent, il est des dissemblances plus grandes encore, et telles qu’il est impossible de les méconnaître. Ces dissemblances, si bien tranchées, si bien définies, c’est la spécificité qui les leur imprime.

Pour ne pas quitter les exemples que j'ai pris, la bronchite simple est, d'ordinaire du moins, une affection bénigne, passagère ; mais lorsque cette bronchite, survenue sous l'influence d’une cause qui nous échappe, règne épidémiquement, lorsque c’est la grippe, elle revêt un caractère tout autre de gravité et de ténacité. Qui ne sait combien, dans ce dernier cas, l’intensité du mal, l’exagération du mouvement fébrile, des douleurs de gorge et de poitrine, le sentiment de courbature, combien, en un mot, tous les accidents généraux et la faiblesse consécutive ressemblent peu à ce que nous observons dans la bronchite même la plus violente ?

Les observations analogues s'appliquent à la colite aiguë sporadique et à la colite épidémique, qui prend alors le nom de dysenterie. Pour l’une et pour l’autre, la lésion caractéristique siége dans le gros intestin ; dans l’une et dans Pautre, il y a des garderobes constituées par des sécrétions glaireuses et sanolantes. Mais, dans la colite, les troubles intestinaux sont passagers, les douleurs, le ténesme qui les accompagnent sont peu considérables ; la réaction fébrile est modérée, et l’ensemble de l’économie se maintient bien, quels que soient les symptômes locaux. Dans la dysenterie, si la gravité de l’inflammaion locale, généralement portée à un plus haut degré arrivant jusqu’à produire la mortification plus ou moins partielle des parties qu’elle a frappées, peut nous rendre compte, jusqu’à un certain point, de la gravité des symptômes rénéraux, il n’est pas rare non plus que ceux-ci prennent des allures bien autrement redoutables que celles de la colite aiguë sporadique, alors même que les lésions locales ne sont pas encore suffisantes pour expliquer la perturbation profonde de tout le système.

En définitive, si la grippe et la dysenterie sont des inflammations, ces inlammations appartiennent bien au même genre nosologique, l’une au genre Jronchite, l’autre au genre colite; mais cette bronchite et cette colite pidémique sont, dans le genre, des espèces à part, différant autant de la ronchite simple, de la coqueluche, du catarrhe des gros intestins ou de la olite aiguë, qu’en histoire naturelle, une espèce végétale ou animale diffère l’une autre espèce de la même famille et du même genre.

TROUSSEAU, 2° édit, — Il, 9

Relativement au choléra, lorsqu'on lit la description que Sydenham nous a aissée de la maladie qu’il observait et celle qu’on trouve dans les auteurs du commencement de ce siècle, lorsqu'on se remet en mémoire les symptômes qu’elle présentait chez les individus qui en étaient atteints avant l'épidémie de 1832, on s'accorde à reconnaître combien ces symptômes diffèrent de ceux du choléra-morbus asiatique qui, pour la première fois, dans l’année que je viens de rappeler, sévit si cruellement sur Paris, et qui, depuis, réapparaissant à diverses époques, a exercé ses ravages sur un grand nombre de nos départements et sur le monde entier. Je vous ai tout à l'heure esquissé ces différences à grands traits, et j’ai hâte d’arriver au point qui doit nous occuper spécialement, c’est-à-dire au choléra infantile.

C’est au moment du sevrage que les enfants y sont le plus sujets.

Il ne se passe pas un jour qu’au lit du malade, dans notre salle de nourrices, je n’appelle votre attention sur ce fait d’une importance si capitale, que c’est à l’époque du sevrage que les enfants sont le plus exposés à éprouver des troubles graves du côté des voies digestives, Pendant l'allaitement, tant qu'ils restent soumis à l’alimentation naturelle et normale que leur nourrice leur fournit, ils ont généralement peu à redouter ces accidents; mais quand on les sèvre mal à propos, alors même qu'ils sont arrivés à l’âge de quatorze, quinze ou seize mois, quand on les prive tout à coup du lait maternel sans suivre certaines règles indispensables que je vous indiquerai, ces enfants ayant, pour ainsi dire, à chaque instant, des indigestions, prennent de la diarrhée, et cette diarrhée devient à son tour, dans des circonstances données, l’occasion du développement du choléra infantile.

Cette maladie éclate habituellement d’une manière soudaine et s'annonce par les symptômes dont je vais vous tracer rapidement le tableau.

La physionomie de l'enfant change tout à coup. En voyant le malade, vous êtes tout de suite frappés de l’excavation profonde des yeux, dont les paupières inférieures sont cernées d’un cercle bleuâtre. Vous le trouvez poussant des cris incessants, souvent étouflés, car le timbre de la voix est altéré, comme il l’est dans le choléra asiatique, à un moindre degré, il est vrai ; la peau s’est refroidie. Ce sont là les phénomènes qui, survenant brusquement, ont effrayé à juste titre la famille, qui la veille encore, et même un moment avant qu’ils apparussent, s’alarmait peu de la diarrhée.

Les vomissements, de nuls ou rares, sont devenus excessivement fréquents. Le petit malade rejette toutes les boissons qu’on essaye de lui faire prendre. Cependant il est tourmenté d’une soif vive, qu'il accuse par ses cris, par son impatience, par le mouvement de ses lèvres, qu’il ouvre et ferme alternative ment comme pour humer un air plus frais. Lorsqu'on approche de sa bouche une cuiller ou un verre, il soulève sa tête quelque faible qu’il soit, et se précipite avec une véritable voracité pour avaler le liquide qu’on lui présente.

Les vomissements sont bilieux, verdâtres. Les gardercbes ne sont plus lientériques, mais elles sont constituées par une sérosité verdâtre dans laquelle

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nagent encore quelquefois des matières ressemblant à des hachures d’épinards ou d’oseille, que l’on retrouve déposées sur les langes; en d’autres cas, les selles, extrêmement liquides, ont la couleur d’une eau légèrement teintée par du jaune d’œuf. Toujours absolument séreuses, elles n’ont jamais cette apparence d’eau de riz, d'eau panée, qui caractérise les garderobes dans le choléramorbus asiatique,

Le ventre est ordinairement profondément excavé; la peau qui le recouvre est molle, flasque, et quand on la presse entre les doigts elle conserve pendant plusieurs minutes le pli qu’on y a fait. Ce défaut de tonicité se retrouve, d’ailleurs, sur toute la surface du tégument externe, aussi bien sur les membres que sur le tronc.

Cependant à l’excavation de l’abdomen succède quelquelois la tympanite ; mais ce ballonnement, phénomène fâcheux, ne se prononce jamais plus que dans la période suivante de la maladie. Le pouls devient d’une fréquence extrême, l’abaissement de la température augmente; les extrémités, le nez, le menton, la langue, se refroidissent comme dans le choléra-morbus asiatique, toutefois avec cette différence que, dans le choléra infantile, il y a peu de cyanose, et rarement une sueur visqueuse, La peau reste au contraire sèche, et Les ongles seuls prennent une coloration bleuâtre. La face est plombée, mais non comme elle l’est dans le choléra-morbus; les traits sont notablement tirés et affaissés.

Il est malheureusement trop fréquent que la mort arrive dans cette première période, etrapidement après l'invasion du mal. Lorsque l'enfant résiste, d’autres phénomènes se manifestent. Les vomissements semblent augmenter encore de fréquence, en même temps que, dans un grand nombre de cas, la diarrhée s'arrête. Alors aussi le ballonnement du ventre, dont je vous parlais il y a un instant, devient considérable.

Au refroidissement de tout à l'heure succède une élévation notable de la température de la peau, et en même temps celle-ci reprend sa tonicité, de telle sorte que les plis qu’on y fait en la pinçant ne persistent plus. La langue rougit et se sèche, les yeux s’injectent.

Le choléra infantile commence alors à entrer dans une nouvelle période, la période typhique, analogue à la période typhique du choléra-morbus asiatique, mais caractérisée par des symptômes particuliers, très-diflérents de ceux que l'on observe dans celui-ci.

Quelquefois les vomissements cessent, et simultanément les garderobes diarrhéiques reparaissent. Elles ont une coloration bilieuse plus ou moins foncée; elles sont quelquefois glaireuses sanguinolentes, et même elles peuvent être purulentes, rappelant tout à fait celles de la dysenterie épidémique. Alors le ballonnement du ventre diminue un peu sans disparaître complétement.

Au moment où ces accidents fébriles se manifestent, l'enfant tombe dans la stupeur. Cette stupeur, ces yeux injectés et renversés sous la paupière supé-

rieure, lui donnent l'apparence d’un individu atteint de fièvre cérébrale ; cette apparence est d'autant plus trompeuse que le malade pousse de temps en temps ce cri plaintif qui rappelle le cri hydrencéphalique, et que l’on peut produire la tache cérébrale comme dans l’encéphalo-méningite.

J'ai dit que le choléra infantile emportait quelquefois les enfants en très-peu de temps. Il est rare que sa période algide dure au delà de vingt-quatre ou trente-six heures sans amener cette terminaison fatale.

Quand les évacuations diminuent sensiblement, la vie se prolonge et la période typhique peut durer trois, quatre, cinq, six, sept, huit jours même.

Quelque grave que soit le pronostic de cette maladie qui fait chaque année un grand nombre de victimes, nous pouvons cependant, lorsque l'enfant peut être remis dans des conditions hygiéniques favorables, espérer la guérison, en luttant avec les moyens de traitement qu'il me reste à vous indiquer.

Avant toutes choses, il importe de prescrire la diète, une diète absolue : il faut recommander de ne donner à l'enfant que des boissons féculentes, de la tisane faite avec de la décoction d’orge ou de riz, de l’eau albumineuse qui s'obtient en délayant quatre blancs d'œufs frais dans un litre d’eau ; on sucre à volonté et l’on aromatise avec de l’eau de fleur d’oranger.

Une médication que je regarde comme la plus puissante contre le choléra infantile, dans sa première période, c’est le bain sinapisé. Dans un bain de 25 litres, on met 50 grammes de farine de moutarde délayée en bouillie avec de l’eau froide et enfermée dans un nouet de linge, dans un torchon, comme cela se fait pour le bain de son. En exprimant ce nouet, on obtient ainsi une eau fortement sinapisée. Je dis que la bouillie doit être faite avec de l’eau froide; en se servant de l’eau chaude, loin de favoriser le développement de l'huile essentielle, qui constitue le principe actif de la moutarde, on empêcherait sa production. Il en serait de même si l’on employait du vinaigre sous prétexte d'augmenter la force du sinapisme.

Le petit malade est plongé dans ce bain pendant douze ou quinze minutes, le temps d'obtenir une réaction suffisante, qui n'arrive que lentement, en raison de l’état de la peau. Puis on l’enveloppe dans des linges bien secs, et cette médication est répétée deux, trois et quatre fois dans le courant de la journée. On aura la mesure du temps que doit durer le bain, par ce qu’éprouve la personne qui maintient l'enfant dans l’eau. La nourrice sera avertie de cesser limmersion lorsqu’elle-même éprouvera une vive cuisson sur la peau des bras plongés dans le bain.

Messieurs, à propos de ce bain sinapisé, je veux incidemment appeler votre attention sur les singuliers effets dont plus d’une fois vous avez été témoins chez des femmes de notre salle Saint-Bernard, auxquelles je l’ai prescrit en maintes circonstances, et dans des cas très-différents dont j'aurai probablement un Jour à vous parler.

Vous avez sans doute été surpris, comme je l'ai été moi-même, d'entendre ces malades se plaindre d’éprouver, quiques minutes après être restées plon-

gées dans cette eau sinapisée, une sensation borriblement pénible de froid glacial. 11 leur semblait, disaient-elles, qu’elles étaient dans une eau dont on aurait cassé la glace, et, pour vous rappeler la comparaison qu’elles employaient, elles étaient coupées par le froid. Lorsque nous assistions à leur bain, nous les voyions grelotter; leur peau, qui se couvrait d’une rougeur irès-intense, prenait l'aspect de ce que l’on désigne vulgairement sous le nom de chair de poule. Cette sensation de froid était telle, que quelques-unes de nos femmes demandaient à être retirées de l’eau avant le temps prescrit, et leur frissonnement persistait encore quelques minutes, une fois qu’elles avaient été remises dans leur lit, bien enveloppées dans des couvertures de laine. Cependant la réaction ne tardait pas à s'établir, et au froid glacial succédait une élévation notable de la température.

Cela dit, je reviens au traitement du choléra infantile. Le bain sinapisé, dans la première période, est, je le répète, une des médications, peut-être même la médication la plus puissante que je connaisse.

Concurremment vous en emploierez d’autres. En premier lieu, l'épécacuanha donné, bien entendu, à faibles doses, 30, 40 centigrammes administrés en deux, en trois prises chez un enfant entre un et deux ans. Vous retrouvez là, messieurs, une nouvelle application de la méthode substitutive dont je vous ai déjà signalé les bons effets dans les affections des voies digestives.

Puis viennent les stimulants diffusibles : l’éfher sous forme de sirop, la préparation la plus commode à administrer. On le donne par cuillerées à dessert, toutes les heures, toutes les demi-heures, et comme, en définitive, le sirop ne contient qu’une assez faible proportion d’éther, vous pouvez, sans inconvénient, en faire prendre ainsi jusqu'à 400, 450 et 200 grammes, dans les vingt-quatre heures.

Simultanément vous prescrivez les eaux distillées de menthe et de mélisse ; pour tisane de l’eau panée, la décoction blanche de Sydenham, et mieux encore l’eau albumineuse.

Dans cette période algide du choléra infantile, de même que les vomitifs, les purgatifs peuvent aussi trouver leur indication. Celui que je préfère à tous est l’Aydrargyrum cum creta, remède fort en usage de l’autre côté du détroit, trop peu employé en France, et dont je vous ai précédemment parlé. Ce mercure éteint dans la craie, administré à faibles doses, 5 à 10 centigrammes (un à deux grains), fait ordinairement cesser les vomissements, modifie les garderobes et les rend plus abondantes.

Mais à côté de ces médicaments utiles, il en est un d’autant plus dangereux qu’on est tenté d’en faire un plus grand abus, c'est F'opium. Je vous ai déjà dit mon opinion à son égard, je ne saurais trop m'élever contre cet agent; je le répète, je ne connais pas de remède plus désastreux, je n’en connais pas non plus qui soit plus fréquemment et plus imprudemment employé.

Je le vois prescrire souvent à de telles doses que, si le maiade n’en rejetait

pas la plus grande partie, il serait infailliblement empoisonné. Rappelez-vous ce que je vous disais dans une de nos précédentes conférences : une seule goutte de laudanum, c’est-à-dire un trente-deuxième de grain d’opium, suffit pour jeter un enfant d’un an dans une stupeur qui dure quelquefois quarantehuit heures ; et cependant on ne craint pas d’en prescrire 5, 6, 7, 8 gouttes, soit en potion, soit en lavement. On donne l’opium sous forme de sirop, on en donne une demi-once, c’est-à-dire un demi-grain d'extrait gommeux ; où bien, si l’on n’ose pas donner le sirop d’opium, on ne craint pas de donner le sirop de pavot blanc, qui, pour 30 grammes, renferme 30 centigrammes (6 grains) d'extrait de pavot indigène, et ces 30 centigrammes d'extrait de pavot, que l’on est porté à considérer comme très-inoffensifs, ont dans beaucoup de circonstances, une action plus énergique que 5 centigrammes d'extrait d’opium de Smyrne ou de Constantinople ; on conseille encore le sirop de lactucarium qui n’agit que par lopium qu'il contient en quantités assez

notables.

Ce qui est peut-être encore plus dangereux, ce sont les lavements

avec la décoction de têtes de pavot. Gette préparation, que beaucoup croient fort innocente, et que chaque jour, dans le monde, on emploie chez les enfants même très-jeunes, sans demander d'avis aux médecins, cette préparation est des plus infidèles, les quantités et principes actifs narcotiques contenus dans une tête de pavot étant excessivement variables. Il n’y a pas d’années où nous n’ayons à enregistrer des accidents causés par l'emploi inopportun de ce médicament.

La meilleure méthode, la seule à mon avis, d’administrer l’opium, alors surtout qu'il s’agit d’un enfant, est de le donner sous forme de laudanum de Sydenham, remède facile à doser. On commence par un quart de goutte, par une demi-goutte, en augmentant progressivement, suivant qu’on a tâté la susceptibilité individuelle du malade. On marche ainsi en connaissance de cause, et en toute sécurité.

C'est là une règle absolue dont on ne doit pas se départir. Je vous lai maintes fois formulée, et si j’y insiste aujourd’hui, c’est que son importance est telle qu’on ne saurait trop la proclamer.

Dans le cas particulier dont nous nous occupons, dans le choléra infantile, l’opium, sous n'importe quelle forme, doit être rigoureusement proscrit. Si, dans quelques cas, il suspend les vomissements, il amène trop rapidement aussi la période typhoïde, et celle-ci est d'autant plus redoutable, qu’elle arrive plus près du début de la maladie, absolument comme dans le choléra asiatique.

Bains de moutarde, vomitifs, stimulants diffusibles, purgatifs mercuriels, tels sont donc les moyens de traitement à opposer au choléra infantile daris la période algide. Grâce à ces moyens, on obtient de véritables succès ; et lorsqu'on n'arrête pas les progrès du mal, du moins prolonge-t-on la vie du malade, et lui permet-on d'arriver lentement et sans encombre à la seconde période pendant laquelle on voit alors s’augmenter les chances de guérison.

num ému

. Dans cette seconde période, les indications sont de continuer les boissons albumineuses ou féculentes, et de recourir aux laxatifs légers, aux sels neutres, mais principalement au calomel à doses fractionnées.

Puis, quand les vomissements ont cessé, que la diarrhée s’est franchement établie, on administre la craie lavée, le sous-nitrate de bismuth, l’eau de chaux.

Pour modérer les accidents nerveux, les bains frais sont d’une grande utilité.

Lorsque la diarrhée persiste, on a recours au nitrate d'argent: en potion, à la dose de 1 centigramme ; en lavements, à la dose de 5, 10, 15, 20, 25 centigrammes dissous dans 60, 80 et 100 grammes d’eau distillée.

Ne vous dissimulez pas cependant, messieurs, que les cas de guérison seront toujours extrêmement rares, et que le plus souvent la mort est la terminaison du choléra infantile, alors surtout qu'il attaque des individus sevrés prématurément. En leur donnant, quand cela se peut, une bonne nourrice, on multiplie les chances de salut. Et ne croyez pas que parce qu'un enfant a depuis longlemps quitté le sein, ce soit une raison de désespérer de le lui faire reprendre. Sans doute, plus il s’est écoulé de temps depuis qu'il a en perdu l'habitude, plus on aura de peine à l'y remettre; mais avec de la patience et de la persévérance on y parvient souvent, alors même qu'il est resté trois, quatre et cinq semaines sans teter. Bien entendu, on réussira d'autant mieux que l'enfant sera plus jeune, et qu’il aura par conséquent moins conscience de ses actes.

Le choléra infantile est l'expression la plus grave des accidents que peu occasionner le sevrage prématuré. C’est non-seulement l’exagération du catarrhe intestinal, de l’entérite causée par les indigestious successives déterminées elles-mêmes par une alimentation vicieuse, et nullement en rapport avec les aptitudes digestives du sujet, mais c’est quelque chose de plus. L'influence saisonnière en lui imprimant son cachet, a fait de cette entérite une entérite spéciale, dont la malignité déjoue malheureusement trop souvent nos eliorts.

Quant au catarrhe intestinal, dégagé de cet élément particulier qui appartient à la maladie dont je viens de vous entretenir, nous devons le combattre suivant les indications que je vous ai formulées d’une manière générale daus nos conférences sur la diarrhée.

Toutefois, ici, la médication par l’usage de la viande crue, dont je vous ai déjàldit un mot à propos de la diarrhée chronique (p. 125), joue un rôle capital.

Il y a quelques mois à peine vous me l’avez vu prescrire à un enfant de deux ans, couché avec sa mère au n° 19 de notre salle Saint-Bernard. Get enfant entrait à l'hôpital avec une diarrhée rebelle, qui résista d’abord à tous les moyens que nous employâmes pour l’arrêter. Je le mis alors à l’usage de la viande crue; et dès le deuxième jour de ce traitement, la diarrhée avait diminué d’abondance et d'intensité.

Cette médication n’est, pas chose nouvelle. Depuis longues années, je l'ai

adoptée, et elle a été adoptée par d’autres, en particulier par MM. Blache et Henri Roger, mes collègues à l'hôpital des Enfants. Cependant, quelque efficace qu’elle soit, elle a peine à entrer dans la pratique ; elle trouve même chez un grand nombre de médecins une certaine hostilité ; tout au moins, quand nous la proposons, rencontrons-nous chez quelques-uns de nos honorables confrères une incrédulité ironique.

Il y a vingt-cinq à trente ans, elle nous vint du nord; un médecin russe, M. le docteur Weisse, l'avait signalée à l'attention du public médical, et voici comment il avait été conduit à l'appliquer.

Il traitait depuis plusieurs mois un enfant d’un an, épuisé par une diarrhée colliquative et réduit à l’état de squelette. Un jour la mère de ce petit malade Jui demanda s’il ne consentirait pas à lui donner de la viande crue. M. Weisse, se rappelant les bons effets que certains médecins disaient en avoir retirés dans les maladies hectiques, consentit à en essayer. Le lendemain il fat fort étonné en voyant l'enfant mâcher avec avidité un morceau de viande toute saignante. Avant trouvé dans les garderobes des morceaux non digérés, il ordonna de ne plus donner que trois cuillerées à soupe de viande hachée en très-petits morceaux. La digestion s’en opéra facilement, et, au bout de quelques semaines, le malade, que l’on croyait perdu, était complétement rétabli.

Les résultats obtenus par M. Weisse étant venus à ma connaissance, des faits analogues m'ayant été rapportés par des médecins étrangers, j'expérimentai à mon tour, et depuis lors j’eus souvent lieu de m'en applaudir.

Mes observations, qui portèrent d’abord exclusivement sur les enfants, s'étendirent aux adultes, et en vous parlant de la diarrhée chronique, je vous ai cité un exemple de guérison chez une jeune dame. Mais la médication singulière que je préconise ici n’est nulle part plus avantageuse que dans les cas de diarrhée survenant à l’époque du sevrage ; soit que le sevrage ait eu lieu prématurément, soit qu'ayant eu lieu après l'évolution complète des dents, le tube digestif ne se soit pas fait au nouveau régime qui a remplacé celui auquel il était accoutumé.

Sous quelle forme cette viande crue doit-elle être donnée?

On prend du maigre de bœuf, de mouton ou de volaille, quoique le bœuf

et le mouton soient de beaucoup préférables; on le coupe en morceaux trèspetits, on en fait une sorte de hachis que l’on met dans un mortier et que l’on réduit, à l’aide du pilon, en une masse épaisse. Cette pulpe est ensuite foulée dans une passoire à trous extrêmement fins, de façon que le suc de la viande, sa fibrine, son sang, passent seuls, laissant dans l'appareil les vaisseaux et le üssu cellulaire. On obtient ainsi une véritable purée de viande que l'on recueille en raclant la face externe de la passoire. Cette opération, vous le comprenez, exige une certaine patience. Lorsqu'on ne peut obtenir qu’elle soit aussi complète, on substitue à cette purée de viande un hachis aussi menu que possible, qui est susceptible d’être encore assez facilement digéré, quoique moins bien que la purée.

Lorsque, dans une famille, vous proposez ce singulier remède, vous êtes d'ordinaire assez mal accueillis par les mères, qui jugent de la répugnance que devront éprouver leurs enfants d’après celle qu’elles éprouvent elles-mêmes; vous risquez d'être encore plus mal venus des domestiques, qui s’accommodent assez peu d’ajouter à leur besogne habituelle le travail assez difficile qu’exige la confection que vous prescrivez.

Quant aux enfants, souvent, et même le plus souvent, ils ne témoignent aucunement cette répugnance que l’on redoutait de leur part. Dès les premiers jours, ils acceptent cette nourriture, ils la prennent et l’avalent sans faire de façons. Vous avez vu notre petit malade du n° 49, dès le premier jour il a dévoré les 125 grammes de viande crue qui lui ont été donnés; cela, du reste, ne devait pas nous surprendre, lorsque nous voyons des enfants accepter sans dégoût et même prendre avec plaisir l'huile de poisson, dont peu d’entre nous voudraient goûter.

Il en est cependant qui ont pour la viande crue une profonde aversion. A ceux-là, permettez-moi l'expression, il faut dorer la pilule. Rien n’est d’ailleurs plus simple. On fait, avec la viande pulpée ou hachée, de petites boulettes que l’on mélange selon les goûts du malade (ce que l'expérience seule nous apprend), soit avec du sel, soit au contraire avec du sucre, avec des confitures, ou bien avec la conserve de roses. Ainsi déguisée, cette viande crue bien préparée est facile à prendre. Son goût, ainsi masqué, n’a rien de désagréable. Si les mélanges avec le sel, le sucre en poudre, les confitures, la conserve de roses n’agréent pas aux enfants, on met la viande dans du bouillon, dans un potage très-clair, au tapioca, au sagou. On peut encore la mettre dans du chocolat à l’eau, et bien que cet assaisonnement soit assez opposé aux règles ordinaires de l’art culinaire, il est des malades qui le trouvent ainsi à leur gré.

En essayant ces différentes combinaisons, variables d’ailleurs à l'infini, on arrive à rencontrer celle qui est acceptée le plus facilement. L'enfant s’accoutume à la viande crue, et finit par la prendre, non-seulement avec plaisir, mais encore avec voracité, à ce point qu'il en est qui, lorsqu'on leur enlève leur pitance, la redemandent comme ils le feraient pour la friandise la plus appétissante.

En adoptant ce régime, il est nécessaire de procéder avec certaines précautions. Commencez par de petites doses, car, en débutant d'emblée par de trop fortes quantités, vous vous exposez, d’une part, à ce que ces quantités, mal supportées, amènent des indigestions qui aggravent le mal au lieu de le guérir; vous vous exposez, d'autre part, à ce que l'enfant prenne pour votre aliment un dégoût invincible.

Rien n’est plus simple, d’ailleurs, que de mesurer et de peser les doses qui doivent être données dans les vingt-quatre heures. Il n’est pas besoin pour cela d’un grand appareil, et notre monnaie française remplacera avantageusement les poids dont les parents pourraient oublier le taux que vous avez prescrit, Noire pièce d'argent de 20 centimes représente exactement, comme

vous le savez tous, l’unité de poids, le gramme; la pièce de 1 franc pèse 5 grammes, celle de 5 francs d'argent en pèse 25.

Or, pour débuter, la quantité de viande crue qui sera prise dans le courant de la journée, en deux, trois ou quatre fois, sera d’un poids égal à celui d’une pièce de 5 francs. Si ces 25 grammes de viande sont bien digérés, le lendemain on doublera la dose, que l’on augmentera de jour en jour si l'enfant supporte facilement celle de la veille, de façon à l’élever progressivement ainsi | jusqu’à 100 à 150 grammes dans les vingt-quatre heures. On maintient quelque temps l'enfant à cette dose. Si son appétit se décide vigoureusement, si sa M santé reprend évidemment, on augmente encore chaque jour de 25 grammes, | et l’on arrive à 175, 200, et même à 250 grammes, une demi-livre, par « jour ! ê

Concurremment avec la viande crue, il est indispensable de supprimer toute espèce d’aliment, et même toute boisson autre que des boissons nutri- | tives. La boisson nutritive par excellence est l’eau albumineuse, qui a tout à la fois la propriété de modifier la diarrhée, et qui, en raison de ce qu’elle est agréable au goût, est prise par les enfants sans aucune espèce de difficulté.

Dans les premiers jours de ce régime, il est très-ordinaire de retrouver presque en entier, dans les garderobes des enfants, la viande qui leur a été donnée ; les matières fécales contiennent une grande quantité de fibrine décolorée. Cela ne doit ni vous surprendre, ni vous décourager, et ne doit pas empêcher d’insister sur la médication. Lorsqu'il aura passé à travers le tube digestif d’un enfant 75, 80, 100 grammes de viande crue, assurément il en sera toujours resté quelque chose qui aura fourni des matériaux à l’absorption, et par conséquent à la nutrition. En effet, on peut bientôt constater quele « petit malade reprend des forces. Au bout d’un certain temps, quelquefois après quatre, cinq, six ou huit jours, les matières excrémentitielles commencent à se mouler, mais alors aussi elles ont une horrible fétidité, qui rappelle celle des excréments des animaux exclusivement carnivores. Ce petit inconvénient est de bien peu d’importance, et l’on n’a pas à s’en préoccuper ; il faut seulement en être prévenu et en avertir les parents, qui pourraient s’en alarmer.

Il est difficile de dire combien de temps cette médication doit être prolongée. 11 est des enfants chez lesquels on ne peut l’interrompre, parce qu’ils sont tellement habitués à leur viande crue, qu'ils refusent toute autre nourriture; parce que, quelquefois aussi, le changement de régime ramène des accidents.

Un de mes petits-fils en a été un exemple. A l’âge de seize mois, il avait été pris d’une diarrhée qui avait résisté au bismuth, à la craie, au nitrate d'argent, à la ratanhia, à la monésia, à l’opium, à tous les remèdes, en un mot, lorsque je lui donnai la viande crue. A partir de ce moment, le mal avait cédé et la santé s'était complétement rétablie ; je dus cependant continuer le régime pendant plus d'un an. L'enfant était arrivé à prendre, tous les jours, jusqu’à

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