‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de ParisChapitre 16 sur 29 · EVIL. — ATROPHIE MUSCULAIRE PROGRESSIVE · texte numérisé non relu

EVIL. — ATROPHIE MUSCULAIRE PROGRESSIVE

Anatomie pathologique.—Tiésions des muscles. — Lésion du système nerveux. Gelle-ci est-elle constante ? —Symptômes.—L’'atrophie commence généralement par les membres supérieurs. — Il y a des exceptions à cette règle. — Pronostic fatal.

Je suis aujourd’hui en mesure de compléter l'observation nécroscopique du malade du n° 10 de la salle Sainte-Agnès, dont nous avons fait l’autopsie ces jours derniers. M. Ch. Robin, qui a bien voulu se charger d'examiner au microscope l’état des muscles, m'a remis à ce sujet la note que je vous demande la permission dé vous lire. Mais auparavant je tiens à vous dire que l’autopsie a été faite en notre présence par le chef des travaux anatomiques de notre Faculté, M. Sappey. Cet habile anatomiste n’a trouvé aucune autre lésion, en dehors des masses musculaires, qu’une atrophie considérable des racines antérieures de la moelle et peut-être un peu moins de volume des faisceaux antérieurs.

« Dans tous les muscles, m’écrit M. Ch. Robin, même dans ceux qui sont le plus décolorés, on trouve encore existants un certain nombre de faisceaux offrant leurs stries transversales. Celles-ci sont, il est vrai, plus pâles et d’un aspect moins net qu'elles ne le sont à l’état normal; les faisceaux des muscles frappés par la maladie ont un diamètre d’un tiers moindre que celui des faisceaux qui ont conservé leur structure normale, lesquels ont un diamètre variant de 7 à 12 centièmes de millimètre. Quelques faisceaux ont perdu leurs stries transversales et présentent l’état granuleux, tout en ayant encore 4 à 5 centièmes de millimètre de diamètre. Là où ce diamètre à plus notablement diminué, plus aussi est marqué l’état granuleux, plus grandes sont la pâleur et la transparence des faisceaux atrophiés. Ce fait n’est nulle part plus frappant que dans les muscles interosseux, où l’on trouve un assez grand nombre de faisceaux dans lesquels le contenu du myolemme a presque entièrement disparu, si bien que ce myolemme est revenu sur lui-même, au point que ses éléments sont réduits à un diamètre de 8 à 10 millièmes de millimètre. Ges muscles sont remarquables par leur pâleur et par leur transparence. On en trouve à côté de faisceaux moins atrophiés, d’autres qui sont complétement granuleux, d’autres encore marqués de stries très-pâles ; enfin, les faisceaux les plus atrophiés sont réunis à d’autres offrant presque tous un même degré d'atrophie. Le tissu cellulaire intermusculaire ne présente aucune lésion. Les cellules adipeuses ne sont pas en plus grand nombre qu'à l'état normal.

Le degré de pâleur des muscles est manifestement proportionnel au nombre des faisceaux présentant les divers degrés d’atrophie, depuis la simple dimi= nution de volume avec pâleur des stries transversales, jusqu’à l’état granuleux sans stries apparentes et diminution extrême de volume.

>» Dans les muscles les plus rouges, mais ayant déjà quelques faisceaux plus petits, plus pâles que les autres, et dont quelques-uns sont déjà granuleux et privés de leurs stries, on trouve autant de cellules adipeuses que dans les muscles les plus pâles, tels que les muscles interosseux dont j'ai déjà parlé, et les muscles de l’éminence hypothénar. Ce fait anatomique était des plus évidents dans les muscles intercostaux, dont un très-petit nombre de faisceaux seulement sont devenus pâles, et dans lesquels l’état granuleux est plus rare encore. »

Messieurs, ce fait, eu égard aux résultats de l’examen microscopique des muscles malades, ne pourrait pas, suivant M. Duchenne (de Boulogne), être donné comme un type parfait d’atrophie musculaire progressive, ou du moins la lésion anatomique n'aurait pas atteint son degré le plus prononcé, à savoir, la transformation graisseuse. Cette transformation, il est vrai, M. Ch. Robin dit ne l'avoir jamais rencontrée, mais sa manière de voir est combattue par des hommes dont l'expérience en microscopie fait autorité dans la science. Il me suffira de vous nommer MM. les professeurs Virchow (de Berlin), Friedrich (d’'Heidelberg), Lebert (de Breslau). Pour ces messieurs, dont l'opinion est aussi celle de MM. le professeur Cruveilhier et Duchenne (de Boulogne), l’atrophie musculaire progressive est caractérisée anatomiquement par a diminution du volume des faisceaux musculaires, dont, à un degré plus avancé, on voit disparaître les stries transversales et longitudinales, et enfin par la formation de granulations qui, en définitive, deviennent graisseuses.

Je me déclare tout à fait incompétent pour juger la question. Mais, que ces granulations soient ou non graisseuses, le fait, tout digne d'intérêt qu’il puisse être pour l’histologie pathologique, importe peu à la clinique ; ce qui lui im= porterait davantage serait de savoir si la lésion musculaire est primitive, ou si elle relève d’une lésion quelconque du système nerveux, soit des centres encé: phalo-rachidiens, soit enfin, ainsi qu’on l’a prétendu, des racines antérieures de la moelle.

Vous savez, messieurs, que dans son mémoire sur la paralysie musculaire progressive atrophique, communiqué à l’Académie de médecine au mois de mars 1858, et publié dans les Archives de médecine pour le mois de mai de la même année, M. le professeur Cruveilhier concluait en disant que cette, paralysie du mouvement, tantôt partielle, tantôt générale, coïncidant avec l'intégrité du sentiment et de l'intelligence, avait son principe dans l’atrophie des racines antérieures des nerfs spinaux. Mon honorable collègue se fondait, pour établir sa proposition, sur l'observation d’un malade, le nommé Lecomite, dont l’histoire, rapportée dans le travail de M. Cruveilhier, avait été déjà con-

signée dans le mémoire de notre savant confrère Aran (1), et a été reproduite depuis dans l’ouvrage de M. Duchenne (de Boulogne) (2). Chez ce malade il y avait une atrophie considérable des racines antérieures de Ja moelle épinière, surtout dans la région cervicale. Cette atrophie, nous l’avons également retrouvée chez l'individu qui est le sujet de cette leçon. Cependant d'autres faits, dans lesquels ces racines antérieures ont été trouvées, dit-on, parfaitement normales, sembleraient faire croire que la lésion en question n'était en aucune façon la cause primitive et productrice de l’atrophie musculaire progressive.

Quant à une lésion des centres nerveux, l'intégrité des fonctions intellec- Muelles, l'absence de tout symptôme de paralysie proprement dite, pendant la vie, et après la mort, l’absence de modifications anatomiques de la moelle et de l'encéphale, prouvent surabondamment que les grands appareils centraux de l’innervation ne sont nullement en jeu dans la maladie qui nous occupe. Je vous ai dit pourtant que M. Sappey avait cru reconnaître, chez notre ma- Jade, une diminution du volume des faisceaux antérieurs de la moelle.

Que l’atrophie musculaire progressive soit de la nature des névroses, je le crois et je l’admets, le travail morbide qui la caractérise ne s’en passe pas moins d'emblée dans le système musculaire, dans la trame même des muscles “intéressés. Quelque intéressant qu'il soit pour le médecin d’arriver à la notion ” précise de la cause prochaine d’une maladie, ce qui laï importe avant tout, ce qui lui est d’une utilité immédiate, indispensable, c’est de bien connaître les symptômes, de bien apprécier les caractères à l’aide desquels seuls il lui sera permis d'arriver au diagnostic. Voyons donc quels sont les symptômes de l'atrophie musculaire progressive.

Ces symptômes ont une physionomie toute particulière qui ne trompe que rarement ceux qui les ont une fois attentivement observés.

Les premiers phénomènes morbides accusés par les malades sont un affaiblissement de la force musculaire, d’abord limité dans un seul membre, aug- Mentant par l'exercice, par l’action du froid ; la gêne du mouvement arrivant jusqu’à l'impossibilité de l’exécuter. Cette faiblesse, d’abord partielle, limitée à un seul membre, à une partie de ce membre et ne portant que sur certains mouvements, est accompagnée généralement de crampes, de soubresauts dans les tendons, et les muscles frappés de la maladie sont souvent agités de petites contractions fbrillaires. Je dis souvent, parce qu'il ne faudrait pas croire que ces contractions fibrillaires soient un phénomène obligé de Vatrophie musculaire progressive, qu’elles constituent un de ses caractères fondamentaux. D'une part, en effet, il n’est pas rare qu’elles manquent absolument pendant tout le temps de la maladie; d’autre part, elles se produisent dans d’autres affections musculaires très-différentes de celles-ci. Analogues à

(1) Archives de médecine, septembre 1850.

(2) De l'électrisation localisée. Paris, 1855 ; 29 édition, Paris, 4861, p. 437 et suiv.

celles qu’on observe dans les maladies de la moelle épinière ; comme celles-ci elles sont indépendantes de la volonté, surviennent spontanément, mais ne sont jamais plus violentes et plus multipliées que lorsque les muscles qui en sont le siége ont éprouvé une exeitation, soit qu’on les frappe, qu’on les comprime, qu’on les pince, qu’on les maintienne dans une contraction forcée, soit enfin que cette contraction soit sollicitée par l’application d’un courant galvanique. Très-courtes, tantôt elles se succèdent avec une telle rapidité, elles sont tellement nombreuses, que les muscles affectés semblent continuellement en mouvement; tantôt, au contraire, elles sont tellement rares, qu'il faut, pour ainsi dire, épier le moment où elles se produisent, qu'il faut même exciter les muscles pour qu’elles se produisent. Quand elles ont lieu, on voit sous la peau comme des cordes très-fines qui se tendent et se relâchent alternativement avec une extrême vitesse ; d’autres fois ce sont de petits mouvements vermiculaires. Non douloureuses, involontaires, ainsi que je vous l'ai dit, souvent elles passent inaperçues des malades ; il en est cependant qui les accusent en comparant la sensation qu’ils éprouvent à un frémissement très-léger. Quand ces contractions fibrillaires portent sur un faisceau assez volumineux, elles impriment aux membres des mouvements convulsifs très-appréciables, surtout lorsqu'ils se passent dans les extrémités, et les malades vous disent que quelquefois leurs doigts se fléchissent et s'étendent alternativement d’une manière brusque, indépendamment de leur volonté.

Selon M. Duchenne (de Boulogne), cette sensation de frémissement n'est pas la seule qu’accusent les individus affectés d’atrophie musculaire progressive; à une période assez avancée de la maladie, ils’éprouvent unesensation de refroidissement dans le membre atrophié, et cette sensation est düe à un abaïssement réel de la température que le médecin peut apprécier. La circulation capillaire est alors devenue moins active, en même temps que les veines cutanées sont développées, et que la peau devient violacée sous l’influence du froid extérieur.

Cette faiblesse musculaire, premier symptôme saillant de l’atrophie muscu- Jaire progressive, ne se montre que très-rarement d’une manière subite; et encore, dans les cas où il a paru en être ainsi, était-on en droit de douter de l’exactitude des renseignements donnés par les malades. Presque toujours, pour ne pas dire toujours, c’est lentement, graduellement, que se manifestent les troubles de a locomotion. D'abord, ainsi que je vous le disais il y aam instant, partielle, limitée à un membre, à une partie de ce membre, portant.sur certains mouvements plutôt que sur d’autres, elle augmente par la fatigue, par l’action du froid, et arrive jusqu’à l'impossibilité absolue du mouvements puis la maladie se généralise, et les mêmes accidents se prononcent dans toute l'étendue du membre, n’affectant pas également tous les muscles, eu bien en respectant certains complétement ; le membre opposé se prend à son tour, et enfin tout le système musculaire de la vie de relation est plus ou moins généralement affecté.

Cet affaiblissement dépend, suivant M. Duchenne, non d’un défaut d’incitabilité nerveuse, mais de l’altération des muscles dont les fibres sont détruites en plus ou moins grande partie, et qui deviennent par conséquent impuissants à exécuter les mouvements dont ils sont chargés ; la contractilité musculaire volontaire restant normale jusqu’à la fin de la maladie, à son degré même le plus avancé, dans les faisceaux qui n’ont pas subi de transformation morbide. C'est là un fait essentiel que l'exploration par la faradisation localisée a mis et pouvait seule mettre en lumière. Je me hâte d'ajouter que la découverte de ce fait revient tout entière à M. Duchenne {de Boulogne).

Personne plus que moi, messieurs, n’est disposé à rendre à M. Duchenne la justice qu’il mérite, et à déclarer que pas un médecin n'a fait faire aux ma- Jadies nerveuses des progrès aussi solides; mais je ne puis partager complétement son opinion relativement à l'atrophie musculaire progressive. J'ai voulu, en commençant cette leçon, vous lire tous les détails de l’autopsie microscopique qu'avait faite M. le docteur Ch. Robin. Vous vous rappelez que dans ce cas il restait encore une grande partie des fibres musculaires intactes en apparence, d'autres déjà altérées, d’autres profondément décolorées et modifiées de telle sorte que l’on concevait qu’elles dussent avoir perdu toute aptitude contractile. Vous vous rappelez que M. Duchenne lui-même, qui nous faisait l'honneur de suivre notre visite, avait fait voir que la plupart des muscles du bras et de l’avant-bras obéissaient encore à l'excitation électrique ; cependant le malade ne pouvait mouvoir les mains ni les avant-bras. Il fallait donc supposer que, avant la modalité anatomique qui semblait ne pas exister, il y avait dans les extrémités périphériques des nerfs une modification en vertu de laquelle elles devenaient impropres à solliciter la contraction musculaire. Le défaut d’influx nerveux périphérique précéderait donc la dégénérescence musculaire, ce qui n’a rien que de très-conforme à la physiologie pathologique.

La gêne des mouvements coïncide en général avec un amaigrissement très -

notable des parties affectées. Je dis en général, parce qu'il est des cas, du moins M. Duchenne en a rapporté un remarquable exemple, où latrophie musculaire Se liait à un embonpoint considérable et n’était caractérisée que par l’affaiblissement des mouvements. Cet amaigrissement à d’ailleurs quelque chose de très-caractéristique. Portant sur telle ou telle partie correspondant aux muscles mälades, tandis que les autres parties conservent leur volume normal, ce n'est plus cet amaigrissement général qui s’observe chez les imdividus épuisés par.de longues maladies, et qui survient à la suite.des paralysies, même des paralysies localisées, comme le sont les paralysies saturnines. La destruction des masses musculaires qui produit ces déformations a également pour résultat d'amener des changements dans l'attitude des membres et du tronc pendant le repos musculaire, en raison même de ce que l'équilibre entre les muscles antagonistes se trouve détruit; enfin, indépendamment aussi de la faiblesse des mouvements, il y à impossibilité de coordonner les mouvements que la volonté

commande, la synergie musculaire à laquelle concouraïent les muscles affectés n’existant plus.

Je reviendrai tout à l'heure sur ces particularités, mais il en est une des plus curieuses que je veux auparavant vous signaler, c’est le siége de prédilection de l’atrophie musculaire progressive, à son début, pour les membres supérieurs.

Ordinairement, en effet, neuf fois sur onze, d’après le relevé des observations fait par Aran, la maladie frappe primitivement les extrémités supérieures, et c’est plus spécialement par le membre supérieur droit qu’elle commence“: sept fois sur onze, toujours d’après le même relevé. Sa localisation est plus nette encore : ce sont les muscles de la main, ceux de l’éminence thénar, qui en sont tout d’abord frappés; ce sont ensuite ceux de l’éminence hypothénar, puis les interosseux. Il ne faudrait pas croire toutefois que non-seulement toute la masse musculaire des régions affectées, mais encore que tous les faisceaux d’un même muscle sont pris simultanément. Il est loin d’en être toujours ainsi : à côté des muscles atrophiés, d’autres de la même région, leurs congé nères mêmes, peuvent rester intacts et suppléer aux fonctions que les premiers cessent nécessairement de remplir; dans un même muscle, à côté de faisceaux dont. le ussu a subi la transformation morbide, la faradisation va démontrer l'existence d’autres faisceaux dont la contractilité entre en jeu sous l’influence de l’excitetion électrique, et qui ont par conséquent conservé l'intégrité de Jeurs fibres. Ainsi, chez le malade du n° 23 de la salle Sainte-Agnès, dontJe vous dirai l’histoire tout à l'heure, l’atrophie débuta par le deltoïde gauche, et cependant, au bout de trois ans et demi, les faisceaux postérieurs de ce muscle étaient encore presque intacts. Ils obéissaient à la volonté comme àla fadarisation. A l’autopsie, on leur trouva leur coloration et leur volume normaux, et, au microscope, on put voir que les fibres en étaient très-régulièrement striées en travers, tandis que celles des faisceaux antérieurs et moyens n'étaient plus que striées par place, ou ne létaient plus du tout, ou enfin, ce qui est le dernier terme de l’altération, le sarcolemme ne contenait plus que des granulations d’une extrême finesse , mêlées à des globules de graisse plus ou moins abondants.

Telle est la règle ; toutefois elle comporte des exceptions, car M. Duchenne (de Boulogne) à vu assez souvent encore la maladie débuter par les muscles du tronc, Dans ces cas il l’a vue primitivement se localiser une fois dans les muscles sacro-spinaux ; chez un individu, elle avait détruit les pectoraux, les trapèzes, les grands dorsaux, avant d’attaquer les membres supérieurs dont une grande partie du biceps au bras et du long supinateur à lPavant-bras furent pris, les muscles moteurs de la main n’ayant jamais été touchés. Chez un autrt encore, les muscles du tronc, les pectoraux, les trapèzes, les rhomboïdes, les grands dorsaux, les grands dentelés, certains muscles des membres inférieurs. et entre autres les fléchisseurs de la jambe sur la cuisse, étaient atrophiés, tandis qu'aux membres supérieurs le malade n’avait perdu que les longs supi:

nateurs ; deux fois, les extrémités inférieures avaient été les premières affectées. Enfin, dans un dernier cas que j’eus l’occasion d'observer avec M. Duchenne, qui l'a rapporté dans son traité Le l’électrisation localisée, la maladie se généralisa en moins de deux années en suivant une progression des plus irrégulières.

C'était chez un Espagnol, âgé de trente-deux ans, qui était venu de Barcelone à Paris. Les muscles moteurs.de la main droite s'étaient atrophiés les premiers, et après eux, les muscles fléchisseurs du pied gauche sur la jambe, La main gauche s’atrophia ensuite, et après elle les muscles fléchisseurs du pied droit et les fléchisseurs des cuisses sur le bassin. Puis l’atrophie atteignit, à des degrés divers et dans l’ordre suivant : le biceps, les deltoïdes, les muscles du tronc, les muscles du cou et de la face. Au moment où cette note était rédigée, le diaphragme et les muscles qui présidaient à la déglutition étaient assez gravement affectés pour mettre en danger la vie du malade qui était menacé de mourir de faim et asphyxié.

À la fin de l’année 1860, un de mes confrères du Midi m’adressait une dame âgée de trente ans, frappée de paralysie depuis plusieurs années. Elle avait un embonpoint et une fraîcheur remarquables, et je ne vis chez elle que l’impuissance musculaire, sans en deviner la cause. Je priai M. Duchenne de m'aider deses avis, et je dois déclarer qu'avant de lui avoir fait quatre questions, il reconpaissait et me faisait reconnaître, avec la plus grande facilité, une atrophie musculaire progressive cachée sous des monceaux de graisse. Ce qui avait encore contribué à me tromper, c'est que cette dame, excellente musicienne, cherchait à se consoler de sa triste infirmité en touchant du piano ; elle n'avait donc rien perdu de la force et de la précision des mouvements de la main et de l’avant-bras. Chez elle, les deltoïdes, les rhomboïdes, les grands dentelés, les sacro-lsmbaires, les psoas et les iliaques étaient plus particulièrement atteints. | ,

Je le répète, messieurs, ce sont là des exceptions qui n'infirment en rien la règle générale, à savoir, que l’atrophie musculaire débute par les membres supérieurs. On a étudié avec soin la progression du mal, et l'on à vu qu'après avoir frappé les muscles des mains et particulièrement les éminences thénar ebhypothénar, les interosseux, les fléchisseurs et les extenseurs des doigts s'atrophiaient à leur tour ; d’autres fois ce sont les faisceaux musculaires de la région postérieure de lavant-bras.

Le mal, ainsi localisé dans ces parties, peut rester stationnaire et ne pas s'étendre au delà pendant plusieurs années ; mais lorsqu'il franchit ces limites, ila frapper presque simultanément les muscles des bras et ceux du tronc, sans jamais cependant les envahir autrement que partiellement et très-irrégulièrement. Aux bras ce sera le biceps, puis le deltoïde, tantôt celui-ci avant celui-là, tantôt au contraire le biceps avant le deltoïde. Le triceps est le dernier qui subisse la transformation. On voit génér:lement, dit M. Duchenne, latrophie marcher de la facon suivante : c’est d’abord le trapèze qui disparaît, maïs,

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chose remarquable, c’est sa partie inférieure , tandis que sa portion claviculaire est, au contraire, la dernière envahie de tous les muscles du tronc et du cou, On voit ensuite s’atrophier successivement les pectoraux , les grands dorsaux, les rhomboïdes, les angulaires des omoplates , les exténseurs et les fléchisseurs de la tête, les sacro-spinaux et les muscles de l'abdomen. Presque toujours, à ce moment, M. Duchenne a vu se prendre les muscles de la respiration, ceux de la déglutition, et les muscles de la face.

Si quelquefois, bien que très-rarement, l’atrophie musculaire débute par les extrémités inférieures, généralement les muscles de ces régions ne se prennent que lorsque ceux des membres supérieurs et du tronc sont, en grande partie, détruits. La maladie semble se concentrer dans les fléchisseurs du pied sur la jambe et de la cuisse sur le bassin ; les autres muscles subissent seulement à la longue la transformation.

Jamais le mal n’envahit d'emblée bes deux côtés du corps, mais une fois qu'il a frappé un certain ordre de muscles, leurs homologues ne tardent pas à l'être à leur tour avant que l’atrophie gagne d’autres régions.

Les changements survenus dans la forme des parties dant les masses musculaires ont disparu, les changements dans l'attitude du membre et du trone, les troubles de la locomotion déterminés par la destruction des muscles, ont

quelque chose de particulier, de spécial à Fatrophie musculaire progressive,

Je vous parlais tout à l'heure de lamaïgrissement qui accompagne la faiblesse, la gêne des mouvements accusée par les malades, et je vous disais que cet amaigrissement ne ressemblait en rien à celui qui suit les maladies longues qui ont épuisé les individus, à ce qu’on observe consécutivement aux paralysies, dans lesquelles on voit les parties privées de mouvement perdre leur volume normal. Alors, en effet, même dans les paralysies localisées à un certain appareil de muscles, comme le sont les paralysies saturnines, cet amaïgrissement est uniforme, tandis que dans l’atrophie musculaire il est partiel, de telle sorte qu’à côté des parties presque privées de leurs masses musculaires, il en est d’autres qui ont conservé leurs formes régulières et dont la saillie contraste avec la dépression des autres.

Cette déformation caractéristique, ces contrastes que nous signalons, peuvent porter sur l’ensemble des diverses régions du corps, où rester circonscrits dans des régions plus ou moins restreintes, présentant une variété infinie de siégeet d'aspect. Ainsi chez un individu dont la poitrime sera décharnée par l’atrophie des muscles pectoraux, dont les masses musculaires du dos, le trapèze et le rhomboïde, ayant disparu, mettront en relief les saillies osseuses de l’omoplate, vous verrez les bras encore robustes et fortement musclés, un visage conservant la parfaite régularité de ses traits et tout son embonpoint. Chez un autre dont la maladie ne se sera pas étendue au delà des membres supérieurs, vous serez frappés de voir une main et un avant-bras considérablement amaigris, avecun bras dont les muscles ne présenteront aucun changement. Chez un troisième, l’'atrophie, à son début, n’ayant encore frappé que la main, vous verrez dis-

paraître la saillie de léminence thénar, et à sa place vous observerez une dépression produite par la disparition des muscles de la couche superficielle et profonde, plus tard la dépression des espaces interosseux dont l'élément charnu à subi la transformation pathologique. Je ne poursuivrai pas plus loin cette espèce d'analyse, car les meilleures descriptions ne sauraient donner une idée exacte de ces déformations propres à l’atrophie, qu’il suffira d’avoir une fois observées pour pouvoir dorénavant reconnaître la maladie à la première vue.

Il est cependant un point sur lequel M. Duchenne {de Boulogne) à appelé Pattention des médecins et que je ne dois pas omettre, c’est que, dans certains cas, cette déformation qui constite un caractère pathognomonique de l’atrophie, peut faire défaut même chez des sujets dont un grand nombre de muscles sont entièrement atrophiés, leur disparition étant alors masquée par un embonpoint considérable. Je vous en ai signalé tout à l'heure un exemple remarquable. M. Duchenne en rapporte un autre : c’est celui d’un homme affecté d’atrophie musculaire progressive, localisée de chaque côté dans les muscles trapèzes, rhomboïdes, grands dorsaux et grands dentelés, coïncidant avec une obésité considérable. Cette observation est trop intéressante à plus. d'un titre, pour que je ne vous demande pas la permission de vous la lire textuellement.

«M. R.…., d’Aiïx en Provence, âgée de vingt-deux ans, d’une taille élevée, d’une forte constitution, d’un tempérament sanguin, d’un embonpoint considérable, n’a pas eu, dit M. Duchenne, d’autres affections que celle pour laquelle il vient réclamer mes soins. Son bisaïeul, son aïeul et son père, les aînés de la famille, ont été atteints de la même maladie, le premier à l’âge. de vingt à vingt-deux ans, le second à l’âge de vingt-quatre ans, et le troisième à dix-sept ans. Chez tous ces malades, la lésion musculaire à atteint successi- Yement les muscles qui meuvent l'épaule, puis ceux du bras, et, en dernier lieu, les fléchisseurs de la cuisse sur le bassin et du pied sur la jambe. Chez M. X..., la maladie a commencé à l’âge de dix-sept ans. Jusqu'à cette époque il était assez maigre ; dès l’âge de dix-huit ans il a engraissé progressivement, au point d'être réformé à la conscription pour cause d’obésité. C’est depuis le début de cette obésité (laquelle s’est développée également chez son père et chez ceux de ses ascendants qui ont été atteints de la même affection muscu- Jaire), c’est depuis cette époque, dis-je, que laffaiblissement de certains mou- Yements à commencé. D'abord, l'élévation du bras ou l’action de porter la main au front, comme pour saluer, devint de plus en plus pénible, Pendant ce mouvement d’élévation, les omoplates faisaient une saillie considérable, et leur angle inférieur, au lieu de se porter en dehors et en avant, se portait en arrière. Ces phénomènes ont été en augmentant jusqu’à ce jour. M. X... dit éprouver depuis un an un peu de fatigue en marchant et surtout en montant, Il n’a jamais souffert; n’a point eu de rhumatisme articulaire ni musculaire. Pas d'affection syphilitique.

» Telle est l'histoire qui n\'est racontée par M. X.... La maladie dont sont atteints les aînés de sa famille, depuis trois générations, est restée un mystère jusqu’à ce jour. Bien qu'il ait déjà perdu en grande partie l'élévation des bras, il espère encore échapper à sa destinée. Il croit que la maladie est limitée aux muscles qui président à ce mouvement d’élévation du bras. Le développement de ses membres et des parties molles qui recouvrent son corps le rassure à cet égard. |

» Voici cependant les principaux phénomènes que j'ai observés chez ce malade. A l'exploration électro-musculaire, j'ai constaté que les pectoraux avaient disparu en grande partie, et je n’ai plus retrouvé de traces des trapèzes, des rhomboïdes, des grands dorsaux et du long supinateur. Les autres muscles étaient très-développés et réagissaient très-fortement par l'excitation électrique. M. X.… nepouvait élever les bras au-dessus de la direction horizontale, et encore lui fallait-il pour cela faire de grands efforts. Pendant ce mouvement, le bord spinal de l’omoplate se détachait du thorax et l’angle inférieur se rapprochait de la ligne médiane. Dans cette attitude, l’omoplate représentait un triangle dont le sommet était formé par son angle interne et sa base par son bord axil= laire. L'atrophie des autres muscles ne paraissait pas causer une grande pers turbation dans les mouvements. Enfin, je ne percevais dans aucune région la plus petite contraction fibrillaire, et M. X... disait n'avoir jamais ressenti ni sautillement ni frémissement musculaires. Du reste, sa santé générale était excellente. |

» À la seule vue des formes de M. X..., on ne croirait certainement pas que l’atrophie musculaire a déjà exercé chez lui de grands ravages. La poitrine est grasse, bien développée; la face postérieure du tronc paraît normale, bien nourrie quand les bras pendent le long du corps; cependant l'exploration électro musculaire fait découvrir l'absence des trapèzes, des rhomboïdes, des grands dorsaux. Si le malade n'avait pas perdu ses orands dentelés, on ne soupconnerait pas que les autres muscles signalés ci-dessus sont atrophiés, car ces muscles sont d’une utilité secondaire. M. X... fut étonné quandil m’entendit lui annoncer que tous ces muscles lui manquaient, et surtout les longs supinateurs, alors que ses membres supérieurs étaient pourvus de muscles vigoureux. L'absence de ces grands dentelés, dont la lésion a, dès le début, occasionné une grande gêne dans les mouvements d’élévation des mems bres supérieurs, lui a annoncé qu'il était frappé du même mal que ses ancêtres. La difformité toute spéciale que l’on observe pendant l'élévation du bras, à la suite de l’absence de concours du grand dentelé, est le seul signe extérieur qui annonce, chez ce malade, l’existence d’une affection musculaire. En effet, si l’omoplate conserve son attitude normale, quand M. À: jaisse tomber les bras, on voit au contraire qu’elle affecte l'attitude pathologique et pathognomonique de la paralysie du grand dentelé, pendant l'élévation des bras. »

Des faits de ce genre sont trop exceptionnels pour enlever au caractère

tiré de la déformation toute sa valeur pathognomonique dans l’atrophie musculaire progressive. À mesure que la maladie fait des progrès, ce caractère se prononce de plus en plus, et il arrive un moment où l'état squelettique de la plus grande partie du corps contraste avec l’embonpoint qui s’est conservé à la face.

Mais ce qui imprime à la maladie un cachet plus spécial encore, ce sont les changements dans l'attitude des membres et du tronc pendant le repos

musculaire, les troubles de la locomotion pendant les mouvements volon- taires. Ces attitudes vicieuses, ces troubles des mouvements volontaires ont été parfaitement étudiés et analysés par l’auteur du 7raité de l'électrisation localisée.

« L'attitude des membres pendant le repos musculaire est sous la dépendance de la force tonique des muscles qui les meuvent; or il n’est pas un muscle qui n'ait son antagoniste, En conséquence, un des muscles antagopistes vient-il à être affaibli ou détruit par Patrophie, l'équilibre des forces toniques, d’où résulte l'attitude normale des membres, se trouve rompu, et ces derniers sont nécessairement entraînés dans la direction de la force tonique prédominante, c’est-à-dire de l’action propre du muscle ou faisceau musculaire prédominant. Si l’on possède bien le mécanisme de ces attitudes vicieuses, mécanisme dont la connaissance est acquise par l'étude de l'action individuelle des muscles et. même des faisceaux musculaires, il sera facile d’en déduire l’espèce de signes qui sont les principaux caractères des atrophies partielles (4). »

Les’ troubles fonctionnels pendant le mouvement volontaire portent, les uns sur le mouvement propre exercé par un muscle ou par la portion de ce muscle, les autres sur la synergie musculaire à laquelle ces muscles malades étaient appelés à concourir ; car tout mouvement, pour s'exécuter régulièrement, nécessite non-seulement la mise en action d’un ou de plusieurs muscles, mais encore-celle des muscles qui, ne concourant pas directement au mouvement principal, doivent entrer en jeu pour l’assurer, le régler, le modérer. Les malades peuvent suppléer à quelques-uns des muscles qui leur manquent en faisant instinctivement agir leurs congénères, comme lorsque, le biceps manquant, la flexion de l’avant-bras sur le bras s'opère au moyen des muscles qui s'insèrent à l’épitrochlée, et surtout au moyen du rond pronateur; ces mou- Vements supplémentaires sont, il est vrai, très-irréguliers; mais il est des muscles qui n’ont pas de congénères, et alors les mouvements auxquels ces muscles présidaient sont tout à fait impossibles; si le malade cherche à les exécuter, les antagonistes entrant seuls en action, il en résultera des mouvements tout opposés.

Je ne saurais trop vous engager, messieurs, à lire dans le traité de M. Du-

(1) De Pélectrisation localisée, et de son application à la pathologie et à la thérapeutique, 2° édition. Paris, 1861, p. 468.

TROUSSEAU, 22 édit. — 1. 36

chenne (de Boulogne), les détails intéressants dans lesquels cet auteur est entré à ce sujet, détails qu’il serait trop long d'exposer ici.

Quelque avancée que soit la destruction des muscles frappés d’atrophie, quelque généralisée que soit celle-ci, les phénomènes indiquant un trouble général de l’économie manquent absolument. L’appétit est conservé, les.diges: tions s’accomplissent avec une parfaite régularité. Toutefois, lorsque les muscles qui servent à la mastication et à la déglutition se prennent à leur tour, il en résulte, et cela se comprend, une gêne plus ou moins considérable dans l’accomplissement de ces actes. L’abaissement de la mâchoire, car ce sont d’ordinaire les abaisseurs qui sont affectés, ne se fait plus qu'avec effort, et il peut arriver un moment où, les muscles étant détruits, la bouche ne s’ouvrant plus, l'alimentation devient extrêmement difficile. Généralement alors la déglutition ne s'exécute plus qu'avec peine, et sa gêne est accompagnée d’un écoulement abondant de salive. Est-il besoin de vous dire que ce trouble dans le mécanisme de la déglutition introduira dans l’état du malade une complication d'autant plus grave qu’il sera porté plus loin; que l'alimentation devenant, par ce fait même, insuffisante, l'individu pourra mourir d’inanition ?

Le rectum et la vessie ne participant jamais aux troubles des appareils de la locomotion, la défécation et la miction se font normalement, volontairement et avec une parfaite liberté, à moins que les muscles de l'abdomen ne soient atrophiés, auquel cas les évacuations alvines et urinaires deviennent moins faciles.

La respiration s'exécute régulièrement jusqu’au moment, bien entendu, où les muscles qui servent à l’accomplissement des actes respiratoires se trouvent intéressés, ce qui n’a lieu généralement qu’à une époque assez avancée de la maladie : la fonction est alors plus ou moins gènée. Si le diaphragme est pris, c’est la phonation qui est embarrassée, et cet embarras devient considérable lorsque les muscles expirateurs sont frappés d’atrophie. Si ceux-ci avaient complétement disparu, en même temps que le diaphragme, l'impossibilité absolue de respirer entraînerait l’asphyxie; mais avant que les lésions soient portées à ce point, elles pourront amener Les complications les plus sérieuses ‘ dans les affections intercurreutes de l’appareil respiratoire, et devenir une cause indirecte de mort. Que l'individu soit pris de bronchite, par exemple, l'excrétion des mucosités sécrétées dans l'arbre aérien ne se fera plus, et l'ac= cumulation de ces liquides dans les cavités des bronches aura pour conséquence une asphyxie plus ou moins rapide.

C’est ainsi qu'est mortun malade que vous avez pu voir au n° 23 de la salle Sainte-Agnès. Cet homme, âgé de quarante-six ans, était dessinateur en ébénisterie ; il y a trois ans et demi qu'il commença à s’apercevoir que son épaule gauche devenait moins forte et que les mouvements en étaient moins faciles. En même temps il éprouvait dans son muscle deltoïde des espèces de fourmillements et de tressaillements qui n'étaient autres que les mouvements fibrillaires caractéristiques de l’atrophie musculaire commençante. Bientôt l'épaule mai-

grit; puis des phénomènes de tous points analogues se manifestèrent successivement dans le biceps, dans la plupart des muscles de l’avant-bras et dans ceux des éminences thénar et hypothénar. Il en fut bientôt de même de l'épaule, du bras, de l'avant-bras et de la main du côté droit. Vous remarquerez qu'ici l’atrophie a procédé de haut en bas, de l’épaule vers Ja main, au lieu de lé faire de la main vers l'épaule, ainsi qu'il est ordinaire.

Quoi qu'il en soit, au bout d’un an et demi, cet homme fut obligé de renoncer à sa profession, et depuis deux ans il ne pouvait plus faire que des courses comme placier, quand il se décida à entrer dans mon service le 2 octobre 1863. Vous avez pu voir que les deux épaules étaient atrophiées, et que les humérus, privés du soutien que leur fournit le deltoïde, s'échappaient en partie de la cavité glénoïde de l’omoplate. Les membres thoraciques pendaient le long da corps, et quand le malade voulait prendre son repas, il se mettait à genoux près de sa petite table, appuyait ses avant-bras sur cette table, ce qui déterminait la flexion de ceux-là et suppléait à ses biceps impuissants ; il saisissait à deux mains, lentement et avec adresse, les objets qu’il voulait porter à sa bouche, en utilisant du mieux qu’il pouvait les muscles ou les portions de muscles qui lui restaient encore. Sa poitrine était décharnée, et il était évident que les pectoraux étaient en voie d’atrophie ainsi que les muscles intercostaux. Les muscles de l’abdomen ainsi que ceux des membres inférieurs étaient intacts.

Toutes les fonctions de la vie végétative s’accomplissaient parfaitement bien; cependant j'avais dit à ceux d’entre vous qui suivent habituellement ma visite que le péril imminent pour cet homme était l'éventualité d’une affection thoracique. En effet, il avait une petite toux sèche habituelle.

Or, le 16 janvier, il fut pris tout à coup de fièvre et d’oppression, et deux jours plus tard il succombait aux progrès d’une dyspnée contre laquelle nous avions lutté en vain. Il y avait des granulations miliaires dans les deux poumons, avec congéstion généralisée.

Vous avez vu les pièces anatomiques préparées par mon chef de clinique, M. le docteur Peter. Les muscles deltoïdes, biceps, coraco-brachiaux, fléchisseurs superficiels et profonds, etc.; ceux des éminences thénar et hypothénar, les interosseux et les lombricaux étaient atrophiés à un degré plus ou moins considérable ; tandis que le triceps brachial, le palmaire grêle, l’anconé étaient intacts et contrastaient par leur volume normal et leur coloration rouge avec la gracilité et la couleur jaunâtre des muscles atrophiés. Il y avait atrophie partielle des grands et petits pectoraux, et atrophie très-avancée des intercostaux.

L’atrophie n'était pas seulement inégale d’un membre à l’autre, elle Pétait pour les diverses portions d’un même muscle. Ainsi les muscles du membre thoracique gauche étaient notablement plus atrophiés que les homologues du côté opposé, et les faisceaux postérieurs des deltoïdes étaient intacts, tandis que les faisceaux antérieurs et moyens présentaient une altération profonde.

Vous avez pu constater, par la comparaison avec une moelle saine, à quel

degré d’atrophie étaient arrivées les racines antérieures des paires nerveuses cervicales et dorsales; tandis que les paires lombaires et les nerfs de la queue de cheval avaient un volume normal. L’atrophie portait spécialement sur les racines cervicales et plus fortement sur les racines du côté gauche. Quelquesunes de ces racines, et particulièrement celles qui entrent dans la composition du plexus brachial, étaient réduites à un ou deux fils d’une ténuité extrême, Les nerfs circonflexe, médian, cubital et radial étaient assez grêles.

Je tenais beaucoup à ce qu’on examinât avec soin, non-seulement la texture histologique des racines antérieures et des nerfs, mais encore l’état des vais= seaux capillaires qui se distribuaient aux muscles atrophiés. Or M. Peter à constaté que les tubes nerveux des racines les plus malades, comme ceux des nerfs que je viens de nommer, avaient diminué de nombre et de volume, et que la diminution de volume tenait à ce que la substance nerveuse était beaucoup moins abondante. Dans certains tubes, la myéline était remplacée par une maüère finement granuleuse; dans d’autres, elle avait complétement disparu ainsi que le cylindre de l'axe; le tube nerveux, réduit à son péri: nèvre, présentait alors un étranglement remarquable. (Get examen a été fait comparativement avec des tubes nerveux provenant des racines et des nerfs sains.) Ainsi, diminution, altération granuleuse on disparition de la substance nerveuse, avec persistance du périnèvre, telles étaient les altérations des été ments nerveux. Nous allons voir qu’elles sont absolument analogues à celles des éléments musculaires.

Il ne fut pas possible de découvrir de lésion appréciable des vaisseaux capillaires.

Quant aux fibres musculaires, elles présentaient tous les degrés d’altération; elles avaient diminué de volume ; dans certaines fibres les stries transversales étaient seulement devenues plus rares, et l’on y distinguait des globules de graisse en assez grande abondance; dans certaines autres fibres, les stries avaient complétement disparu, et à leur place il n’y avait plus que de trèsfines granulations. Ainsi persistance du sarcolemme pour les fibres musculaires comme du périnèvre pour les tubes nerveux, diminution ou dégénérescence granuleuse de la substance propre du tissu musculaire et nerveux, voilà les altérations révélées par l'examen microscopique. Si cette autopsie remarquable ne-nous permet pas de reconnaître que la lésion a débuté par le nerf ou par le muscle, du moins elle nous autorise à affirmer que les lésions étaient parallèles et identiques dans ces deux ordres d'organes.

Dans les quelques mots que je vous ai dits de l'anatomie pathologique de l’atrophie musculaire progressive, je vous ai rappelé que l’absence de toute espèce de lésion des appareils centraux de linnervation concordait avec l’absence de troubles nerveux pendant la vie, C’est tout au plus si, dans quelques circonstances, il y a de l'anesthésie cutonée dans les régions correspondant aux muscles qui ont subi la transformation : c’est là le seul phénomène nerveux que l’on observe. Partout ailleurs les téguments conservent leur sensi-

ATROPHRIE MUSCULAIRE. 565

bilité, sans exaltation ni diminution. Les organes des sens ne sont en aucune manière troublés dans leurs fonctions. Enfin, l'intelligence garde jusqu’au bout toute son intégrité, et c'est un spectacle aussi curieux que triste de voir des malheureux réduits pour ainsi dire à l’état de squelettes, par la perte d’une grande partie de leurs muscles, non-seulement accomplir toutes des fonctions de la vie organique, mais posséder l'entière lucidité de leur esprit, et assister ainsi à leur destruction lente et progressive.

J'ai conservé, messieurs, dans mes souvenirs, l'histoire d’une dame de Tours, que l’illustre Breconneau soigna pendant plusieurs années, et qui, d’après la description que m'a donnée mon vieux maître, est morte à la derpière période de l’atrophie musculaire. Elle ne pouvait presque plus respirer, elle ne parlait plus; mais ses veux conservaient encore toute leur vivacité et reflétaient l'intelligence qui ne l’abandonnait pas. Elle pouvait encore mouvoir quelques-uns des muscles qui soutenaient la tête et ceux qui animaient le doigt indicateur de la main droite. C’est à l’aide de ce doigt que, dans les derniers jours de sa vie, elle conversait avec ses enfants. On lui avait procuré plusieurs alphabets en jetons, et, avec son doigt, elle assemblait des lettres pour en composer des mots et des phrases. C’est ainsi qu’elle put dicter son testament.

L’épithète de progressive appliquée au mot afrophie indique assez la marche de la maladie. S'il n’est pas rare qu’elle reste stationnaire après avoir frappé une ou plusieurs régions, trop-souvent, après un temps d'arrêt plus ou moins long, elle s'étend à d’autres parties, et ce que je vous ai dit de son node de progression, en vous traçant rapidement le tableau des symptômes, me dispense d'y revenir ici. À ne considérer que ce qui se passe dans un ou plusieurs muscles pris isolément, les progrès du mal sont rapides, car en quelques mois la destruction des tissus peut être complète; mais, en envisageant la maladie dans son ensemble, en calculant le temps qui s'écoule depuis le début des premiers accidents jusqu’à la cessation absolue des derniers, l’atrophie musculaire progressive a une durée généralement longue. Si, comme M. Duchenne (de Boulogne) en a observé des exemples, il à fallu moins de deux années pour qu'un grand nombre des muscles des membres supérieurs et du tronc, quelques-uns des muscles des membres inférieurs, pour que ceux de la face, ceux qui servent à la déglutition et à la respiration, fussent altérés à différents degrés, d'ordinaire les choses marchent beaucoup plus lentement, sans toutefois que cette durée du mal ait jamais rien de bien déterminé.

Relativement à ce point, nous n’avons donc aucune donnée précise pour établir notre pronostic. Mais ce que nous savons malheureusement trop, c’est que ce pronostic est invariablement des plus sérieux. La mort , en effet, peut être la conséquence de ces graves désordres des appareils locomoteurs. Elle peut en être la conséquence directe lorsque l’atrophie ayant envahi les mustles qui président à la déglutition et ceux qui servent à la respiration, les indivi-

dus, ainsi que je vous l’ai dit, vont succomber à l’inanition ou à l’asphyxie : elle peut en être la conséquence indirecte lorsque, je vous l’ai dit encore, une affection intercurrente, une bronchite par exemple, sur venant, l’atrophie musculaire va introduire dans l’évolution de cette affection une funeste complication. Mais à supposer que cette terminaison fatale n’arrive que le plus tard possible, à supposer que la maladie restant localisée, l'individu souffre de longues années, le pronostic n’en est pas moins des plus fâcheux. Le mal, en effet, peut s'arrêter, être enrayé dans sa marche envahissante, mais il ne faut pas espérer le voir rétrograder ; les muscles détruits le Sont à jamais. Vous comprenez, messieurs, à quelle infirmité vont se trouver condamnés ces malhèureux ainsi privés d’une plus ou moins grande partie de leur système musculaire, infirmité d'autant plus cruelle que latrophie musculaire progressive: frappe beaucoup plus fréquemment des individus dans la force de l’âge, ou appartenant à la classe ouvrière, et qui ont besoin, pour subvenir à leur existence et à celle de leur famille, de toute la liberté de leurs mouvements.

Il est encore, à propos du pronostic, une particularité signalée par M. Duchenne (de Boulogne), et qui me paraît aussi d’une grande importance: c’est que la maladie se généralise d’autant plus vite, se termine d’autant plus rapidement d’une manière fatale, qu’elle s’est développée sans cause occasionnelle appréciable ; il semble qu’alors la diathèse, dont la lésion musculaire n’est que l'expression, est beaucoup plus active que lorsque la maladie a été sollicitée à se produire par une circonstance déterminée. Enfin, et c’est aussi une remarque faite par M. Duchenne, quand l’atrophie a primitivement frappé les muscles du tronc, elle reste beaucoup plus longtemps stationnaire, envahissant plus lentement les autres régions que lorsqu'elle a débuté par les muscles des extrémités.

Une maladie dont la physionomie est aussi nettement tranchée que celle-ci ne saurait être méconnue par le médecin attentif qui l’aura une fois bien observée. Il est des cas cependant où le diagnostic offre quelques difficultés. Lorsque, par exemple , un embonpoint exagéré empêche les déformations caractéristiques de se produire, le mal peut, au premier abord , passer inaperçu. Toutefois les troubles de la locomotion pourraient le faire aisément reconnaître.

Vous verrez quelquefois survenir, à la suite de douleurs rhumatismales, des atrophies musculaires qu’il importe de ne pas confondre avec l'atrophie progressive ; elles en diffèrent essentiellement. La marche des accidents, leur durée, la forme qu'ils affectent, le siége qu’ils occupent, suffisent déjà, avant toute exploration à l’aide de l'électricité, pour vous mettre en garde contre l'erreur: L'atrophie rhumatismale, en effet, est précédée de douleurs plus où moins violentes susceptibles d’être exagérées par la contraction volontaire des muscles intéressés, par la pression exercée sur eux, tandis que l’atrophie progressive est généralement indolente. En outre, toute la masse musculaire est prise, etnon plus seulement quelques faisceaux, comme dans l’atrophie progressive. Enfin, tandis qu'ici la contractilité électrique est considérablement affaiblie propor-

tionnellement au nombre des fibres musculaires perdues, dans l’atrophie rhumatismale, à quelque degré qu’elle soit arrivée, quelque gênés et même impossibles que soient devenus les mouvements volontaires, l'excitation galvanique conserve toute son action, le muscle ayant diminué de volume sans que ses fibres aient subi aucune transformation.

Le diagnostic différentiel entre la paralysie saturnine et l’atrophie musculaire progressive présentera plus de difficultés. ‘Foutefois, dans la première de ces deux affections, la contractilité électrique est complétement perdue, tandis que dans la seconde , elle n’est qu’affaiblie en proportion du nombre des faisceaux musculaires qui ont éprouvé l’altération caractéristique. De plus, alors même que Ja paralysie saturnine est généralisée, la contractilité électrique n’est abolie que dans certains muscles, les extenseurs de la main sur l’avantbras, et consécutivement les muscles du bras, particulièrement le triceps et le deltoïde. Enfin, la marche des accidents (car dans la maladie saturnine la paralysie a précédé l’atrophie), les antécédents du malade (lorsqu'on saura qu'il a été soumis à l'influence des préparations de plomb), d’autres phénomènes morbides appartenant en propre à l’intoxication saturnine, seront autant d’éléments qui éclaireront singulièrement la question.

La maladie qui se rapproche le plus de l’atrophie musculaire progressive est la paralysie atrophique de l'enfance; mais celle-ci diffère de celle-là en ce qu’elle se complique d’un arrêt de développement des os des membres dont les muscles ont éprouvé la transformation graisseuse.

IL importe également de distinguer de l’atrophie progressive, celle qui résulte de la lésion d’un nerf ou d’un rameau nerveux. Alors l’atrophie porte exclusivement sur les groupes de muscles animés par ce nerf ou ce rameau, et cette exacte circonscription de la maladié doit immédiatement faire penser à une lésion nerveuse également circonscrite, et faire rejeter l'idée d’une atrophie musculaire progressive, dans laquelle la lésion frappe pour ainsi dire au hasard et ne suit point la distribution anatomique d’un nerf. Par exemple, il y a actuellement dans un des services de cet hôpital, à la salle Sainte-Jeanne, un homme affecté d’atrophie de l'avant-bras etde la main gauches; la langue est également atrophiée du côté gauche. Eh bien ! il n'est pas difficile de voir que l’atrophie frappe le fléchisseur profond des doigts, les interosseux, les deux lombricaux internes et l’adducteur profond du pouce, c'est-à-dire les muscles animés par le nerf cubital. Or cet homme à eu la syphilis, et il présente au niveau de l'épitrochlée une exostose qui, comprimant le nerf cubital, a vraisemblablement altéré la structure du nerf et par suite entraîné l’atrophie dés muscles animés par lui. Il est assez probable qu'une exostose de même nature comprime soit le nerf lingual , soit le grand hypoglosse, et détermine dans les muscles de la langue les mêmes altérations de nutrition que dans ceux du membre thoracique.

Enfin, il est une affection dont vous verrez peu d'exemples et qui produit aussi l’atrophie musculaire, je veux parler de la lèpre sèche des pays chauds,

b68 , ATROPHIE MUSCULAIRE.

Mais ici encore l’atrophie est circonscrite et limitée à tous les muscles de Îa main. La peau de celle-ci est rouge, Cpaisse et absolument insensible, les masses musculaires ont complétement disparu et les doigts sont disposés en forme de griffes. Tel était le cas d’une femme que M. Peter a observée longtemps pendant son internat dans le service de M. Cruveilhier. Le diagnostic différentiel est encore facile : indépendamment de la lèpre, dont il est aisé de reconnaître l'existence, et de l’anesthésie absolue qu’elle entraîne, il y a un état de contraction permanent des fléchisseurs des doigts sur lequel M. Duchenne insiste avec raison d’une façon toute spéciale.

Je vous disais tout à l'heure que l’atrophie musculaire progressive ne mare: chait jamais plus rapidement vers une terminaison fatale que lorsqu'elle s'était développée en dehors de toute cause occasionnelle appréciable. Les plus fréquentes de ces causes occasionnelles sont la continuité et l'excès de travail, nécessitant l'exercice, la contraction exagérée de certains muscles. Mais ces causes occasionnelles sont subordonnées à une prédisposition individuelle, à une diathèse qui, le plus souvent acquise, se transmet quelquefois aussi de génération en génération.

Ce rôle de l’hérédité, ou tout au moins de la consanguinité, avait été signalé en 1851 par M. le docteur Meryon, qui, dans une lecture faite à la Faculté médico-chirurgicale de Londres, rapportait l’histoire d’une famille dont trois garçons avaient présenté l’atrophie musculaire. Je vous ai rapporté tout à l’heure les faits du même genre observés par M. Duchenne. Ce qu’il y avait de plus remarquable dans celui du docteur Meryon, c’est que sur les neaf enfants dont se Composait cette famille, les trois garçons furent seuls affectés, tandis que les six filles n’éprouvèrent rien de semblable.

Il est du reste d'observation que la maladie dont nous parlons attaque rarement les femmes, et que jamais jusqu'ici on ne l’a vue chez elles se généraiser..

Si nous ajoutons enfin que l’atrophie musculaire ne se rencontre guère que dans l’âge adulte, je vous aurai exposé le peu que nous savons relativement à son étiologie,

L'art reste malheureusement impuissant pour la combattre, et si la faradisation localisée a pu, en quelques cas, enrayer son développement, la maladie, après un temps plus ou moins long, a repris sa marche progressive,

Je ne veux pas, messieurs, terminer ce qui a trait à l’atrophie musculaire progressive sans discuter avec vous une question importante. Cette singulière maladie est-elle due à une affection de la moelle, ou bien doit-elle être rangée parmi les maladies du système musculaire? Les médecins qui veulent faire dépendre l’atrophie d’une lésion médullaire se fondent sur les résultats de l’autopsie, Ils voient, en effet, que les racines antérieures qui partent de la moelle sont Singulièrement diminuées de volume. Cette altération anatomique est parfaitement évidente sur les pièces anatomiques que je mets ici sous vos yeux M, Sappey à eu l'extrême bonté de préparer avec le plus grand soin la moelle

épinière de notre malade, et sur la même plancheil a placé plusieurs moelles prises chez des individus qui n'avaient pas eu d'affections nerveuses, et vous avez pu voir combien grande était la différence. On suppose alors que cette lésion des racines antérieures est le point de départ des troubles fonctionnels ; que les muscles perdant l’influx nerveux qui leur est naturellement départi, s’atrophient d’abord , puis s’altèrent dans leur texture. Ils s’atrophient comme s'atrophient les muscles des individus atteints de paralysie saturnine ou rhumatismale.

Cette manière de concevoir l’atrophie musculaire progressive est séduisante au premier abord ; mais quand on serre la question de plus près , on voit qu’elle ne peut pas être acceptée. |

Tout d’abord le fait anatomique, à savoir l’atrophie des racines antérieures, ne prouve rien quant à l’antériorité de la lésion nerveuse. On sait que si l’on dissèque les plexus brachiaux et les racines nerveuses qui concourent à ce plexus, chez un individu amputé du bras, on trouve les nerfs atrophiés jusqu’à leur entrée dans le sillon de la moelle. Invariablement, chez les individus qui ont perdu un œil, non par une maladie cérébrale, mais à la suite d’une ophthalmie, d’une blessure, on trouve le nerf optique atrophié jusqu’à l’entrecroisement. Par conséquent, la lésion périphérique et la cessation de la fonction peuvent être la cause de l’atrophie du cordon nerveux. On peut donc raisonnablement soutenir que l’atrophie des racines antérieures constatée à l’autopsie ne préjuge rien relativement à la question qui nous occupe.

Arrivons maintenant à d'autres considérations. Si l’atrophie musculaire progressive avait son point de départ du côté de la moelle, nous verrions toujours le mal procéder par un ensemble de muscles, et non partiellement : par exemple, ou bien tous les muscles animés par le plexus brachial seraient intéressés à la fois et parallèlement, ou tout au moins nous verrions tous les muscles animés par l’un des cordons de ce plexus s’atrophier et s’altérer au même moment.

Or, il n’en est pas ainsi. Nous voyons , chez un malade, un muscle parfaitement isolé, à la main par exemple, et c’est le cas le plus fréquent, s’atrophier complétement et perdre sa structure et ses fonctions pendant que les autres muscles, animés par le même cordon nerveux, restent intacts. Nous voyons en même temps un ou deux muscles du bras, du tronc, des membres inférieurs, sans acception de côté, se prendre successivement, ce qui ne s’observe jamais dans les maladies où la lésion primitive des centres et des cordons nerveux ne peut être mise en doute.

J'avoue, messieurs, que l'étude attentive de la marche de la maladie ne me permet pas de la ranger parmi les affections de la moelle épinière, malgré les autopsies dans lesquelles un anatomiste célèbre, M. Virchow, a prétendu rencontrer à l’aide du microscope des altérations dans les faisceaux antérieurs de la moelle elle-même.

Je n’oserais pas, adoptant une opinion diamétralement opposée, dire que

l’atrophie musculaire progressive est une maladie primitivement musculaire, Il est infiniment probable que les nerfs de la vie organique qui accompagnent les rameaux terminaux et musculaires de l'arbre artériel sont modifiés dans leurs fonctions de manière à troubler profondément les phénomènes nutritifs auxquels ils président ; mais lorsque nous constatons, dans un rein, dans un foie, des lésions organiques graves, des dégénérescences de tissu, bien que, dans tous les cas peut-être, l’appareil nerveux vaso-moteur doive être mis en cause, nous n’en disons pas moins que la lésion est ou rénale ou hépatique, si la lésion, si le trouble nerveux supposé n'existent que dans le rein ou dans le foie. Jusqu'à plus ample informé, pour nous conformer à la manière d'envisager les lésions anatomiques , nous serons en droit de considérer l’atrophie musculaire progressive comme une maladie de l'appareil musculaire; ce qui n'empêche pas que nous n’acceptions l'existence d’une diathèse qui domine l’économie et la prédispose aux lésions étranges que nous venons d'étudier,

Il n’y a pas seulement perte de la parole, maïs aussi perte de la mémoire. — 1° Amnésie de la parole. — %2 Amnésie de la parole et de l'écriture. — 3° Amnésie de la parole, de l'écriture et du geste. — D'où trois espèces principales d’aphasie. — Aphasie transitoire et aphasie persistante. — Lésions anatomiques spéciales de l’aphasie. — Rôle de la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche. — Fait unique de lésion probable à droite. — Troubles incontestables et plus ou moins profonds de l'intelligence dans l’aphasie.

MESSIEURS

Quelques-uns de vous peuvent se rappeler un jeune ouvrier de vingt-cinq ans qui entrait dans notre salle Sainte-Agnès, et qui était couché au n° 2. Il était venu à pied à l’hôpital, il ne boitait pas, il se servait à merveille de ses deux mains, son visage exprimait l'intelligence, mais il lui était impossible de répondre à aucune de nos questions, bien que sa langue fût très-mobile. Il entendait bien, il fixait ses regards sur nous lorsque nous l’interrogions ; ses gestes, ses yeux indiquaient qu'il comprenait ce que nous disions, il semblait que les pensées naissaient en foule dans son cerveau, mais il ne pouvait les exprimer par la parole. Il savait lire et écrire, nous lui donnions un crayon et du papier, il prenait le crayon et le tenait parfaitement, et quand nous lui disions d'écrire son nom, il formait. des lettres sans suite et jetait le crayon avec impatience. Il avait pourtant à son service quelques mots qu'il répétait : toujours et à tout propos, témoignant d’ailleurs parfaitement qu’il comprenait à quel point ces mots exprimaient peu sa pensée. Cette maladie était survenue subitement à la suite de quelques excès.

Il était bien évident pour nous qu'il existait quelques modifications locales

(1) L'état dont nous allons parler a été désigné en 48414 par M. le professeur Lordat, sous Le nom d’alalie ; M. Broca , en 4861, a cru devoir le désigner sous le nom d’aphémie. M. Chrysaphis, Grec d’origine, et helléniste fort distingué, tout en acceptant le mot alalie, a pensé que aphasie était préférable, en le faisant dériver de à privatif et de @auots, parole. M. Littré, dont l'autorité est si grande, et M. le docteur Briau ont pensé également que aphasie était le mot le plus convenable ; ils s'accordent tous pour répudier de la manière la plus formelle le mot aphémie. Dans une question de ce genre, je reconnais ma complète incompétence; j'avais, d'après M. Broca, accepté le mot aphémie , mais il m’a fallu céder devant l'autorité de savants auxquels M. Broca et moi devons nous soumettre.

dans la substance cérébrale ; mais cette modification n’était certainement ni une hémurrhagie ni un ramollissement, et comme il n’y avait ni mal de tête ni fièvre, nous attendimes que la lumière se fit; or, quinze jours ne s'étaient pas écoulés que notre jeune ouvrier quittait l'hôpital, revenu complétement à la santé, sans qu'aucune intervention médicale fût venue troubler cette rapide guérison. Chaque jour un mot nouveau s’ajoutait à quelques autres mots, puis à des phrases incomplètes ou incohérentes succédèrent des phrases très-sensées, enfin le malade put soutenir une conversation dans laquelle pourtantil éprouvait de temps en temps une certaine hésitation et quelquefois de l’impossibilité à trouver le mot juste qui devait exprimer sa pensée. Quand il quitta l'hôpital, tout trouble avait cessé. Il put alors nous rendre assez bien compte de ce qui s'était passé dans son entendement. Il appréciait bien qu'il n'avait plus le souvenir des mots, et il reconnaissait en même temps que son esprit n'avait point alors la netteté qu’il présentait auparavant, et qu'il avait retrouvée.

Le 27 février 4861, nous recevions à la salle Saint-Bernard la femme Desteben, âgée de cinquante-huit ans. Elle quittait l’hôpital et était admise le 12 avril suivant à la Salpêtrière où elle mourait le 16 avril 1863 de ce que l'on désigne sur la feuille de statistique sous le nom de congestioncérébrale; mais l’autopsie ne put être faite. Pendant les quarante-quatre jours qu’elle passa avec nous à l’Hôtel-Dieu, cette malade fut l’objet de notre attention la plus grande, et chaque jour nous restions assez longtemps auprès de son lit.

On nous racontait que plusieurs fois, à la suite de petites attaques apoplectiformes , elle avait éprouvé beaucoup de difficulté à parler, sans qu’elle fût d’ailleurs paralysée, Quand nous la vimes, elle avait la parfaite liberté des Mouvements des membres; elle remuait la langue avec autant de facilité que personne; mais elle ne pouvait articuler autre chose que : — « Ah! que c'est embêtant! — C'est ainsi qu’elle exprimait l’impatience que lui causait son Impuissance quand nous la pressions de questions. Quoiqu’elle eût l’air intelligent, quoique dans la salle elle se comportât comme une femme sensée et bien élevée, jamais nous ne pûmes obtenir un mot de plus. Elle connaissait parfaitement l’usage des objets que nous lui présentions ; mais il lui était toujours impossible d'en dire le nom, et si nous essayions de la tromper en désignant, par une dénomination fausse, l’objet que nous lui montriors, elle protestait très-bien par le geste, et indiquait au contraire son adhésion lorsque nous revenions au mot véritable.

Comme elle ne savait point écrire, il nous était impossible de connaître les manifestations de l'intelligence que la parole écrite eût pu nous révéler.

Gette femme était d’une propreté remarquable; chaque jour elle faisait elle-même son lit, se peignait, s’habillait avec une sorte de coquetterie, rangeait avec minutie tous les petits objets qui servaient à sa toilette, et jamais on n'observa chez elle, pendant qu’elle resta à l'hôpital, la moindre hésitation dans les mouvements qui furent toujours d’une précision extrême.

À côté de ce fait, messieurs, j'en placerai un autre, d'autant plus précieux ici qu'il a été observé et recueilli sur lui-même par l’un de nos collègues les plus éminents de la Faculté de médecine, l’un de ceux qui se soient occupés avec le plus de soin de létude des maladies cérébrales.

A la suite d’un accident chirurgical qui le retenait depuis un certain temps au lit, M. X..., resté seul à la campagne depuis quelques jours, avait lu presque toute la journée et avait ainsi fatigué son cerveau. Il était en train de lire un des entretiens littéraires de M. de Lamartine, quand tout à coup il s'aperçut qu'il comprenait mal ce qu'il lisait. Il s'arrêta un instant, reprit sa lecture, et il éprouva immédiatement les mêmes accidents; effrayé, il voulut appeler, et à sa grande stupéfaction il ne put proférer un mot. Il se crut alors frappé d'une attaque d’apoplexie, et immédiatement il fit faire alternativement des mouvements très-complexes à ses deux mains et à celle de ses jambes qui n'était pas blessée, et il constata qu’il n’avait pas de paralysie, Il était seul, il sonna, et quand on vint auprès de lui, il ne put articuler une parole; il mouvait sa langue dans tous les sens et se rendait très-bien compte de ce singulier désaccord qui existait entre la facilité des mouvements des organes vocaux et Pimpossibilité de manifester sa pensée par la parole. Il fit signe qu’il voulait écrire, on lui apporta une plume et de l'encre, et il lui fut aussi impossible de traduire sa pensée par l'écriture que par la parole. Cependant, comme il avait fait des maladies de l’encéphale l'étude de toute sa vie, il cherchait à analyser les symptômes qu'il éprouvait et à les rapporter à quelque lésion particulière du cerveau, raisonnant mentalement sur sa propre maladie, comme il l’eût fait dans une conférence clinique.

La personne appelée par lui, effrayée d’un état si insolite, fit mander par le lélégraphe sa femme, qui était à Paris, et envoya chercher un médecin qui arriva seulement au bout de deux ou trois heures. M. X... releva la manche de sa chemise, et, en portant l’une de ses mains vers le pli du bras, il indiqua clairement qu’il voulait être saigné.

A peine la saignée était-elle terminée, que quelques paroles revinrent sans suite, 1l est vrai, et incomplètes ; pourtant certains mots exprimaient nettement une pensée, tandis que d’autres semblaient n'avoir aucune relation directe avec l’idée principale. Peu à peu le voile sembla se dissiper, les mots revinrent plus nombreux au service d'idées plus nombreuses elles-mêmes, et au bout de douze heures, tout était rentré dans l’ordre.

Je vous ferai observer, et j'y reviendrai plus tard, que M. X..., dont je viens de vous raconter l’histoire, est diabétique depuis quelques années.

Le fait suivant, qui a une grande analogie avec celui-là, a été observé chez un homme qui avait une maladie de Bright.

Le 18 juin 1863, je voyais dans mon cabinet un malade âgé de soixante ans, que m'adressait mon honorable confrère M. le docteur Denoette (du Havre). Ce malade, cruellement goutteux, avait, malgré l'avis de son médecin, abusé de l’eau de Vichy, et il était tombé dans tous les accidents de la goutte

viscérale. Il était profondément cachectique : déjà, depuis quelques années, il avait de l’albumine dans l'urine.

En 1861 il avait éprouvé un accident nerveux dont il me raconta les détails, confirmés d’ailleurs par sa femme, qui Paccompagnait.

Il était au cercle, jouant au whist. Pendant une partie, il jeta ses cartes sur table ; la partie se trouvant ainsi terminée, il voulut parler, et il lui fut impossible d’articuler un mot. Cependant jusque-là il ne s'était apercu de rien, et son jeu avait été conduit avec l’habileté ordinaire.

.Effrayé, il se lève, prend son chapeau, sa canne et revient rapidement chez lui, plus rapidement même qu’à l'ordinaire.

Arrivé chez lui , il voulut raconter à sa femme ce qui lui arrivait. Il disait quelques mots alors, composait des membres de phrases, mais omettait des mots qu'il lui était impossible de trouver; cette impossibilité lui donnait une vive impatience. Cependant la difficulté d'exprimer sa pensée s’accroissait à chaque instant, et deux heures ne s'étaient pas écoulées, que pas un mot ne pouvait être prononcé; toutefois, les mouvements des membres, ceux de la langue étaient aussi libres que dans l’état normal. |

Sur ces entrefaites arriva le médecin de la famille; il conseilla l’applica= tion de sangsues au siége. Pendant que la servante était allée chercher des sangsues , la femme du malade voulut voir si son mari pouvait lire. Elle lui mit un journal sous les yeux ; mais il ne put lire, bien que sa vue fût parfaitement nette. Lorsque je l’interrogeai, il me dit qu’il voyait les lettres et les mots, mais qu’il n’en comprenait pas bien le sens ou la valeur.

Les sangsues étaient arrivées, on les appliqua ; comme elles mordaient len= tement et difficilement, cela parut l’impatienter fortement ; il voulut dire le motif de son impatience, ses gestes, tout à fait normaux, n'étaient pas compris ; la parole était absolument abolie.

Cependant, à peine trois sangsues avaient-elles commencé à se gonfler que la parole revint un peu; le malade put alors faire comprendre ce qu'il voulait, bien que plusieurs mots manquassent à chaque phrase. Il demandait de meilleures sangsues ; on en alla chercher d’autres chez un pharmacien, et quand elles donnèrent du sang avec abondance, tout trouble disparut et le malade exprima sa pensée avec autant de facilité que jamais. Il raconta alors toutesles circonstances de son accident, et indiqua à merveille que sa grande impatience au moment où on lut appliquait les premières sangsues tenait à ce qu’il voulait que l’on en allàt chercher de meilleures, et s’irritait de ne pas voir ses gestes compris.

Depuis cette époque, rien de ce genre n’a eu lieu, la maladie de Bright à suivi sa marche sans phénomènes anomaux.

Les deux faits suivants m'ont été communiqués par mon excellent ami M. le docteur Voyet, médecin à Chartres.

« M. X.., vétérinaire à X... (Eure.et-Loire), quarante-six ans, forte c constitution, célibataire; aucune maladie antérieure, si ce n’est un cancer à la

“lèvre inférieure, opéré avec succès en 1863.

» Vers la fin de septembre, rhumatisme articulaire aigu.

» Le 29 octobre 1863, au milieu de la nuit, forte dyspnée ; les parents effrayés m'envoyèrent chercher, et je vis le malade le 29 octobre au matin pour la première fois. Au moment de cet accès de dyspnée, les douleurs rhumatismales avaient disparu, le pouls était intermittent et tellement irrégulier qu'il était impossible d’en compter les pulsations ; même perturbation du côté du cœur sans bruits anomaux; l’anxiété du malade était telle, qu'il ne pouvait pas rester dans son lit. On appliqua des sinapismes et un vésicatoire sur la région du cœur qui amenèrent un soulagement immédiat. Alors apparurent de nouveau les douleurs rhumatismales avec irrégularité des battements du cœur.

» Le 4 novembre, M. X... était assis auprès desonfeu, causant avec un de ses amis, lorsque tout à coup il regarda cet ami d’un air hébété sans pouvoir prononcer une parole; au bout de cinq minutes il se mit à bredouiller le mot monomomentif qu'il ne cessa de répéter pendant quatre heures. Irrité de ne pouvoir se faire comprendre, il demanda par signes la plume et l’écritoire et essaya d'écrire; mais il ne traça sur le papier que des signes sans forme, comme le ferait un enfant ne sachant pas écrire. Quatre heures après, il renouvela cette tentative, il voulait faire part de sa position à son frère, les deux premiers mots (mon cher) étaient lisibles, le reste était aussi informe que la première fois.

» Déjà pourtant, il commençait à prononcer quelques monosyllabes, mais il les terminait en #f, et s’il voulait prononcer un mot de plusieurs syllabes, il disait la première et ajoutait #tf : monsieur (montif), vendredi (ventif), bonjour bontif).

» Le lendemain 5 novembre, il pouvait répondre aux questions qu’on lui adressait, mais il ne pouvait pas faire une phrase; on le comprenait cependant.

» Le surlendemain 6, tout avait disparu. Pendant les quarante-huit heures que dura cette aphasie, aucune trace de paralysie.

» Le vendredi 42 février 1864, c'est-à-dire plus de trois mois après ces accidents, M. X..., qui éprouve encore des douleurs rhumatismales dans le poignet droit, mangeait son potage de la main gauche, lorsque tout à coup sa cuiller lui échappa de la main , et le bras tomba inerte le long du tronc; on accourut chercher M. Voyet, et il constata une paralvsie de tout le côté gauche, avec une grande difficulté dans la prononciation et la déglutition ; ce matin 13 février tout avait disparu.

» La difficulté dans la parole ne ressemblait en rien cette fois à ce qui s'était passé le 4 novembre ; en effet, dans le premier cas, M. X... ne trouvait pas les mots pour exprimer sa pensée ; dans le second, au contraire, il les trouvait, mais il avait de la peine à les articuler,

» Le vendredi 12 février 1864, M. Voyet fut appelé en consültation chez madame X..., âgée de cinquante-huit ans, demeurant à Voves, et atteinte depuis bien des années d’une hypertrophie du cœur. Sa fille lui raconta que, äu commencement de février, elle fut réveillée par un bruit insolite qui se pas-

sait dans la chambre de sa mère ; elle la trouva gesticulant et répétant continuellement voust, vousi ; cet état ne fut que passager, il dura environ deux heures. Madame X... raconta ensuite qu’elle avait l'intention de demander de l'éther et d’ordonner qu'on allât chercher le médecin, parce que, dit-elle, elle sentait qu'il se passait en elle quelque chose d’extraordinaire. »

A côté de ce fait, plaçons tout de suite le suivant :

Madame B..., belle-mère d’un médecin très-recommandable, sans avoir jamais éprouvé d’accidents paralytiques, arriva assez rapidement à des troubles d'intelligence fort singuliers. Un visiteur entre chez elle; elle se lève pour le recevoir avec un air de bienveillance et lui montrant un fauteuil : « Cochon, animal, fichue bête «(Madame vous invite à vous asseoir», dit le gendre, qui interprète la volonté de la malade, si étrangement exprimée). Notons en effet que les actes de cette dame paraissaient d’ailleurs assez sensés, et, chose bizarre, qui n’est pas ordinaire chez les aphasiques, elle ne semblait pas s’impatienter et comprendre le sens des injures qu’elle disait,

Dans les sept faits que je viens de vous raconter, messieurs, les phénomènes nerveux semblent ne frapper que sur l'intelligence, et surtout sur l’aptitude à manifester sa pensée par la parole et par l'écriture. Voyons maintenant quelques faits un peu plus complexes dans lesquels il y a évidemment une lésion plus profonde du cerveau caractérisée par quelques troubles de la motilité, en même temps que par les phénomènes insolites sur lesquels je viens d'appeler votre attention.

M. X... est un jurisconsulte fort éminent, il me demandait des avis au com= mencement de l’année 4863, et sa femme, douée comme lui d’une intelligence fort remarquable, me donnait les renseignements les plus précis que le malade peut-être n’eût pas voulu ou n’eût pas pu me donner. De temps en temps, pendant une conversation, il ne trouve pas le mot qu’il veut dire, on bien il le remplace par un mot étrange. D’autres fois, il demande une chose, la plus vulgaire, et s'adressant à sa femme : « Donne-moi donc mon... mon... sacré mâtin , MmOn..., tu sais bien », il porte alors la main à sa tête. — « ‘Tu veux ton chapeau? — Eh oui, mon chapeau! » Dans d’autres circonstances, au moment Où il va sortir, il sonne : « Donnez-moi, dit-il, mon pa, para, para, sacré mâun!— Votre parapluie? — Eh oui, mon parapluie! » Cependant, sa conversation dans ce moment même est aussi pleine de sens que jamais; il vient d'écrire, il vient de lire, il vient de traiter avec la plus parfaite luci= dité des questions très-ardues , il trouve pourtant qu’il a un peu d’embarras dans Ja tête ; il éprouve assez souvent de légers engourdissements dans les membres et plutôt à droite qu’à gauche.

Supposez, messieurs, ce singulier oubli des mots porté beaucoup plus loin, et vous aurez l’aphasie avec les caractères qu’elle présente habituellement.

Dans les premiers faits que je vous ai rapportés, il n’y avait aucun symptôme de paralysie ; celui dont jé viens de vous parler est accompagné très-probablez ment, sinon certainement, d'une lésion matérielle de l’encéphale. L’obser-

vation qui va suivre, recueillie dans le service de la clinique, aura d’autant plus d'intérêt, que la malade est aujourd’hui complétement guérie, et qu’elle a pu analyser tous les phénomènes qui se sont présentés chez elle. |

Le‘ avril 1862, nous recevions dans notre salle Saint-Bernard, Marie K..…, âgée de cinquante ans. Un mois auparavant, elle avait commencé à éprouver quelques accidents dont elle nous fit plus tard le récit fort exact. Aïla suite de - vives douleurs de tête, elle avait de temps en temps des mouvements convulsifs dans le côté droit du visage, lesquels passaient rapidement et laissaient un embarras momentané dans la parole. Jamais elle n’avait perdu connaissance ; elle raconta même qu’elle s'était levée durant une attaque pour aller chercher un mouchoir afin d’essuyer de la salive écumeuse qui coulait de ses lèvres. Deux jours avant d'entrer à l'hôpital, elle avait eu un accident plus violent pendant lequel elle s’était mordu la lèvre.

Pendant la première semaine qu’elle passa à l’hôpital, elle ne put dire que quelques mots sans signification précise. Elle semblait intelligente, cependant elle ne pouvait dire ni écrire le nom des objets les plus vulgaires, tels qu’une montre, une clef, une cuiller, une assiette. Elle répétait bien son nom et l’écrivait avec facilité; mais si, après qu’elle l'avait écrit, nous linvitions à écrire le mot cutller, elle continuait à écrire son nom, et s’apercevait pourtant de son erreur, ce qu’elle témoignait par un geste de dépit. Quand nous insistions pour qu’elle prononçât un mot, elle nous faisait signe qu’elle avait un obstacle du côté droit du cou, et, chose bizarre, une jeune fille, Adèle A. dont je vous parlerai tout à l'heure, se plaignait d’une gêne douloureuse qu’elle éprouvait à la même place.

Marie K..…, cependant, lisait durant une grande partie du jour, et nous étions tous dupes de cette apparence d'intelligence ; mais quelque temps après, quand elle fut guérie, elle nous avoua qu’elle lisait avec les yeux, mais qu’elle ne lisait pas avec son estomac, singulière manière de dire qu'elle ne comprenait pas ce qu’elle Hisait.

Lorsque, après quelques jours passés à l'hôpital, la malade fut un peu mieux, et qu’elle eut recouvré la faculté de parler, elle nous apprit que l’année précédente elle avait été soumise par son médecin à un traitement mercuriel fort énergique. Nous supposâmes alors que les accidents tenaient à quelque grave lésion syphilitique ayant son siége dans l'hémisphère gauche du cerveau, ou bien à la base du crâne ; nous instituâmes un traitement antisyphilitique énergique, et, à notre grande satisfaction, tous les accidents disparurent, et la santé redevint ce qu’elle avait été naguère. Depuis deux ans qu’elle a quitté l’hôpital, elle est revenue souvent nous voir. Elle à pris pendant plusieurs mois et elle reprend encore de temps en temps de l’iodure de potassium.

Le 9 décembre 1854, nous recevions dans notre salle Sainte-Agnès, où il fut couché au n° 41 fer, un jeune homme de vingt-huit ans, exerçant la profession de journalier qui, deux jours auparavant, avait été pris, tout à coup et sans cause appréciable, au dire de ses parents, d’un mutisme absolu.

TROUSSEAU, 2° édit. — 14, 37

De bonne santé habituelle, menant une vie régulière, il avait cependant présenté deux ans auparavant des accidents cérébraux caractérisés par une céphalalgie violente et par des phénomènes déliranis, accidents qui, nous racontait-on, avaient cédé après une saignée générale et ne s'étaient jamais reproduits depuis.

Geux qui l’amenaient à l’hôpital consistaient uniquement en une impossibilité absolue de parler, bien que l'intelligence parut entièrement conservée, et que le malade parut parfaitement comprendre toutes les questions qu’on lui adressait. Mais à ces questions il répondait invariablement : non, alors même que de la tête il fit un signe affirmatif quand la demande comportait une affirmation. Cependaut un élève du service nous dit que l'ayant interrogé à part il lui avait fait prononcer le mot manteau, après avoir longtemps fixé son attention.

Nous constations une déviation notable de la langue du côté droit, sans trouver d’ailleurs aucune autre signe de paralysie, les mouvements de la face, du tronc et des membres s’exécutant avec une force et une liberté trèsrégulière.

Le surlendemain de l’arrivée du malade dans nos salles, nous prescrivimes une saignée, après laquelle les mouvements de la langue parurent beaucoup plus libres qu'ils ne l’étaieut les jours précédents, mais l’aphasie restait absolue;

Nous lui demandâmes d'écrire son nom, ce qu'il fit très correctement, mais quand nous lui dîimes de mettre sur le papier ce qui lui était arrivé, il ne put écrire autre chose que la syllabe fut répétée un certain nombre de fois : fwé, fut, fut. Il comprenait parfaitement que cela n’était pas ce qu'il voulait écrire, et impatienté de ne pas pouvoir rendre sa pensée, il laissait la plume en témoignant son 1mpatiencé.

Deux jours après, nous lui demandèmes d'écrire le lieu de sa naissance, et il écrivit seule, seule, seule, qu’il écrivit encore quand nous lui demandâmes d'écrire le mot bonjour ; témoignant toujours par des gestes d’impatience qu'il avait parfaitement conscience que ce qu'il écrivait n’était pas ce qu’il avait dans l’idée.

Le lendemain, il écrivait encore des mots sans rime ni raison, comme jeu au lieu de soupe ; mais il put dire : bonyour, monsieur, en parlant, ilest vrai, comme un enfant qui bégaye ses premières paroles.

Quelques jours plus tard il dit très-clairement : « Je me pôte assez bien », puis : « Bonjour, monsieur, ca va bien », mais en hésitant comme un bègue qui cherche à ne pas bégayer. Quand on voulut le faire écrire, il mit sur le papier ces séries de syllabes sans signification, mais, sur la dictée, il écrivit cette phrase: J'ai mangé.

Ce jeune homme quitta l’Hôtel-Dieu le 24 décembre, bien que rien ne fût notablement changé dans sa situation ; il demanda cependant sa sortie, en nous disant très-distinctement : Je veux m'en aller. |

Vous avez vu, messieurs, l’aphasie se produire d’abord sans paralysie; ce sont les premiers faits que j'ai mis sous vos yeux.’ Puis vous avez vu les

mêmes phénomènes se présenter encore avec une paralysie transitoire et très- “+

peu prononcée. Les troubles et les accidents ont persisté comme chez la femme K..., lors même qu'il ne restait plus de trace d’affaiblissement des mouvements du bras et de la jambe. Étudions maintenant d’autres faits dans lesquels l’aphasie est extrêmement prononcée, et la paralysie plus persistante mais d’ailleurs transitoire.

Dans le courant de l’année 1863, je voyais dans mon cabinet un homme de quarante-neuf ans, receveur de l’enregistrement. Il s’était levé comme à l’ordinaire un jour du mois de janvier 1862, et s’était mis au travail; après être resté cinq heures à son bureau sans éprouver rien d’extraordinaire, il se lève et sent sa jambe droite un peu engourdie. Il remonte sans aide dans sa chambre, et en remontant il sent que le bras se prend. Cependant il parle avec facilité, et, mquiet de cette paralysie qui allait l’obliger à suspendre ses fonctions pendant quelque temps, il dicte à sa femme une lettre parfaitement sensée destinée à son chef. Quelques heures plus tard, sans que la paralysie eût augmenté, il ne peut plus parler, Toutefois il semble reconnaître tous les objets, tout comprendre, mais il ne sait dire que deux mots : « nast bousi, nast bousi », qu'il répète à tout propos, soit qu'il interroge, soit qu'il désigne un objet, soit qu’il réponde à une question. Après huit jours, la parole était complétement revenue, La paralysie avait cessé au bout d’un mois.

Ce malade était obèse et hémorrhoïdaire; je ne trouvai du côté du cœur rien d'anomal. Il avait eu, quelques jours avant l'attaque dont je viens de vous parler, des douleurs à la nuque et au côté gauche de la tête, douleurs qu'il ressentait d’ailleurs assez fréquemment lorsqu'il se livrait à un travail pénible, Deux ans auparavant, il avait éprouvé dans la main gauche, subitement, une espèce de secousse électrique, et depuis lors cette main était restée légèrement engourdie. Le jour qu’il vintme consulter, accompagné de sa femme, qui me donnait tous les détails que je viens de vous rapporter, il jouissait de toute son intelligence, marchait à merveille, et écrivait encore avec beaucoup de peine. Dès qu'il tenait sa plume, son bras s’écartait du corps avec violence, et il était obligé de le retenir avec une corde. A cette condition, il pouvait écrire, quoique avec difficulté. Il était donc atteint de ce que l’on a appelé crampe des écrivains, de ce que M. Duchenne à désigné beaucoup plus exactement sous le nom de spasme fonctionnel. J'ajouterai enfin qu’il avait un peu de surdité à droite, et du même côté du corps un sentiment de brûlure à la peau.

Nous allons voir maintenant, messieurs, la maladie prendre une forme plus durable, répondant probablement à une lésion plus profonde et plus persistante du cerveau.

Au n° 8 de la salle Sainte-Agnès, vous avez maintenant le nommé Marcou, atteint d’aphasie avec paralysie du côté gauche. Entendez bien, messieurs, que je dis paralysie du côté gauche; cela est d’autant plus important que ce fait d’aphasie est jusqu’à présent le seul, au moins que je sache, où la para-

lysie n’ait pas eu son siége à droite. Cet homme, âgé de trente ans, est venu à pied à la consultation de l’Hôtel-Dieu où M. Peter, qui le vit, s’empressa d'autant plus de le recevoir qu’il reconnut que c'était un cas d’aphasie avec hémiplégie à gauche. Introduit dans le bureau où le nom des malades est enregistré avant qu’on les place: dans les salles, il fut impossible d'obtenir de lui le moindre renseignement. Il ne put indiquer ni son nom, ni sa profession, ni sa demeure. Son vocabulaire très-restreint se bornait à ceci : « Ma foi…, » et quand oninsistait, il témoignait de l’impatience en disant le juron : « Cré nom d’un cœur!» Les gens préposés à l’admission des malades se servirent alors d’un stratagème pour connaître sa demeure et obtenir des renseignements. On lui dit que puisqu'il ne pouvait donner son nom et son adresse, on ne pouvait l’admettre à l'hôpital. On le mit donc à la porte en l’'engageant à s’en aller chez lui ; le pauvre diable comprit, obéit, et on le fit suivre. Il arriva alors au chantier où il travaillait et s’assit sur une pierre. Ses compagnons de travail le reconnurent, indiquèrent son nom et racontèrent que le matin il était venu au chantier où l’on s'était aperçu qu’il ne pouvait parler et qu'il traînait un peu la jambe gauche. On le ramena alors dans nos salles.

Le matin, quand nous l’interrogeèmes, il ne nous fut pas difficile de reconnaître l’aphasie. Quand je lui demandai son nom et sa profession, il me regarda en me répondant : « Ma foi... »; j’insistai, il fit des efforts, et agitant la tête d’un air d'impatience : « Cré nom d’un cœur! » Il m’importait de savoir sil avait d’autres mots à son service, et comme j'insistais pour qu'il me dise son nom, son pays, sans que d’ailleurs il y parvint, je lui dis : « N’êtes.vous pas de la Haute-Loire, » à quoi il répliqua comme un écho : « Haute-Loire. — Comment vous appelez-vous ? — Haute-Loire. —- Quelle est votre profession ? — Haute-Loire. — Mais vous vous appelez Marcou ? — Oui, monsieur.— Vous vous appelez bien Marcou? —- Oui. — Quel est votre pays? — Marcou, — Mais non! c’est votre nom. » Et alors, avec un geste d’ NEUSSS : « Cr nom d’an cœur! »

On s'aperçoit aisément que sa bouche est un peu déviée à droite à cause de la paralysie de la face du côté gauche, et quand on insiste auprès de lui pour savoir ce dont il se plaint, il lève le bras gauche en même temps que le droit, et tandis qu’il agite ce dernier avec vigueur, en serrant fortement le poing, il regarde tristement le bras gauche qui cest relativement impuissant, non pas pourtant jusque-là qu'il ne puisse s’en servir assez bien, et il faut un peu d'attention, quand il est au lit ou quand il marche, pour reconnaître la paralysie qui existe à gauche. Je n’oserais pas dire que sa figure est aussi intelligente qu'elle a pu l’être naguère. Mais il n’a pas, comme les gens atteints d’hémorrhagies cérébrales, cet air d'hébétude qui nous frappe et nous attriste. Il est aussi fort remarquable que généralement les aphasiques ne pleurent pas comme les apoplectiques, lors même que chez eux il existe une hémiplégie complète,

Je ne saurais vous dire maintenant, messieurs, sous quelle influence a pu se produire la maladie de notre homme; mais en examinant tous les organes, nous avons cru reconnaître la trace d’un chancre induré, guéri depuis longtemps ; à défaut de toute indication thérapeutique, nous avons pris celle qui nous était fournie par cette circonstance, et prescrit les mercuriaux et l’iodure de potassium. Après des alternatives d'amélioration très-marquée et d’aggravation momentanée, il y a un mieux-être définitif et permanent, qui ne va cependant pas jusqu’au rétablissement complet. Le pauvre Marcou, malgré trois mois de leçons et d'efforts, ne se rappelle jamais le mot : « cheveu » et de son bonnet de coton ne peut prononcer que la terminaison « de coton», qu’il profère avec une satisfaction véritable.

Dans la même salle, au n° 20, est couché un homme de quarante ans. Comme il à reçu une éducation assez élevée, puisqu'il a été au séminaire et qu'il se destinait à l’état ecclésiastique, il va nous être plus facile d'étudier les dégradations de l'intelligence et d’en apprécier toutes les manifestations.

Il s’est marié et il est père de famille, nonobstant il n’est pas un modèle de vie fort régulière. Il s’adonne surtout à l’ivrognerie. Il y a quatre mois, après s’être plaint d’un mal de tête notable que l’on pouvait, avec une certaine raison, attribuer à son intempérance habituelle, il fit une chute dans sa chambre, et sa femme, habituée à le voir tomber après des libations trop copieuses, ne s’en inquiéta pas autrement. Le soir elle se coucha comme d'habitude avec un de ses enfants. Elle s’endormit et fut réveillée par le bruit d’une nouvelle chute que fit son mari, qui s’embarrassa le pied sous une armoire. Notre homme se releva sans rien dire et sans que sa femme lui fît aucune question. Il alla gagner le lit où il couchait seul, et pendant toute Ja nuit il s’agita violemment, comme il le faisait d’ailleurs quand il rentrait ivre. Au point du jour (c'était l'été) sa femme se leva, vint à son lit et s’aperçut que le fond de la couchette était brisé. Le malheureux était presque complétement nu sur son lit, souillé d’ordures de Ja tête aux pieds. Cependant son visage n'avait pas l'expression habituelle, et quand sa femme l’interrogea et lui fit des reproches qu’il méritait si souvent, il la regarda d’un air étrange en lui disant : « Cou st si, cousisi. » C’est la séule chose qu’il ait dite depuis quatre mois, et à tout propos il le répète; qu’il soit en colère, qu’il témoigne sa gratitude, qu’il demande une chose ou qu’il la refuse, le cousist revient invariablement. Cependant, dans les grands accès d’impatience il prononce : « Sacon, sacon.…., » abréviation probable d’un sacré nom de Dieu.

Lorsque la pauvre femme avait reconnu la gravité de l’état de son mari, elle lui avait aussitôt porté secours et s’était apercue que le côté droit était paralysé; on l'avait conduit à l'hôpital, et il quittait un service pour rentrer dans le nôtre.

Aujourd’hui, vous l'avez vu, il est beaucoup moins paralysé qu'il ne l’a été ; il meut facilement le bras et la jambe du côté droit: cependant les mouvements un peu précis de la main, ceux que nécessite l'écriture par exemple;

sont tout à fait impossibles. Il écrit de la main gauche, et cela va nous servir à apprécier l’état de son intelligence. Nous lui demandons son nom : « COUSIST »; nous le prions de l’écrire, il écrit « Paquet ». Nous lui demandons alors d'écrire le nom de sa demeure , il écrit encore « Paquet ». — Cependant il s'aperçoit qu'il fait une faute, et tourne sa tête d’un air d’impatience en disant « cousisi ». Nous lui faisons copier le mot billet, il Pécrit; puis nous enlevons le modèle sur lequel était écrit le mot imprimé, et nous le prions alors d'écrire son nom: il écrit « billet ». — Nous lui demandons s’il sait jouer aux dames et aux dominos, il répond affirmativement par un mouves ment de tête. Nous engageons plusieurs malades de la salle, connaissant bien ces jeux, à faire sa partie, et tous nous déclarent qu'il joue bien, qu'il com= prend les finesses du jeu et même qu’il triche quelquefois quand il voit que la partie ne tourne pas à son avantage.

Les bonnes ou les mauvaises chances excitent ou son hilarité ou son impa= tience qui se traduisent toujours par des gestes très-significatifs ou par l’éter: nel « cousisi. »

Sa femme était venue au moment de la visite pour nous donner les renseignements dont nous avions besoin, et elle en avait profité pour nous amener son fils atteint d’une maladie articulaire. Pendant que j’examinais le genou de ce jeune garçon qui avait gardé sa casquette sur sa tête, le père lui fit signe de l’ôter en portant lui-même, à plusieurs reprises, la main à son fronts Il semblait mécontent de voir son fils manquer à la déférence qu’il me devait:

J'insiste beaucoup sur tous ces détails, messieurs, parce qu’ils nous servi: ront quand nous aurons à examiner dans quelle mesure l'intelligence est cons servée chez ces malades. Il est encore un détail que je ne veux pas omettre: Il a plusieurs journaux contenant des feuilletons-romans ; il les lit et il nous fait signe qu'il les comprend à merveille quand nous le lui demandons; mais son voisin nous raconte qu'il les relit chaque jour et même plusieurs fois dans le même jour, ce qui, à coup sûr, n'aurait pas un grand attrait pour lui s'il les comprenait bien et s’il ne les oubliait pas. |

Je vous ai dit, et j’insiste beaucoup sur ce point, que les signes de l’hémiplégie avaient très-notablement diminué, et que, au dire de sa femme, les manifestations de l'intelligence ne s'étaient pas développées parallèlement.

Nous allons maintenant parler d’une série de malades chez lesquels l'hémi plégie a été complète et persistante, chez lesquels aussi l’aphasie est restée ce qu’elle était dès l'invasion de la maladie.

Le fait que j'ai maintenant à vous raconter, messieurs, est assez important pour que je me croie obligé d’entrer dans de grands détails. J'ai été appelé dans le fond du département des Landes pour voir le malade au printemps de l’année 1863. L'observation avait été recueillie avec un soin extrême par M. le docteur G. Hameau, son parent, médecin d'Arcachon. Je le vis avec MM. les docteurs Sourouille, de Loustalot, Hameau et Laffitte.

M. X... est âgé de cinquante-sept ans ; il a une grande fortune, et il a vécu

largement, sans faire d’excès. Son père a succombé à une affection chronique de la poitrine ; sa mère, âgée de quatre- vingt-sept ans, vit encore. Son grandpère maternel et son aïeule sont morts d’apoplexie, l’un à soixante et dix ans, l'autre à soixante-cinq ans. Un oncle de la branche paternelle est mort apoplectique à soixante-cinq ans. Une tante maternelle est morte de même à cinquante-huit ans; une autre est morte récemment à quatre-vingt-quatre ans, avec des accidents épileptiformes qui ont succédé à une hémorrhagie cérébrale.

Depuis son adolescence, M. X.. a été sujet à des accès de migraine trèsviolents, très-longs, revenant deux ou trois fois par mois. Quand il atteignit quarante-cinq ans, la migraine fut remplacée par des attaques de goutte normale. Il alla prendre les eaux de Vichy qui ne lui firent aucun bien.

Les crises arthritiques n'avaient diminué en rien, quand, trois ou quatre ans après la saison thermale de Vichy, M. X... éprouve un vertige, le soir, au moment de prendre le thé. 11 était debout, un éblouissement rapide obscurcit sa vue et ses sens ; il s’'appuya contre le manteau de la cheminée pour ne pas perdre l'équilibre. On ne fit pas grande attention à ce dérangement, bien qu'il restât un peu de gêne dans la main droite et une notable difficulté pour écrire. Le malade seul en prit de l'inquiétude ; il avait alors quarante-sept ans.

N'oublions pas de dire que, quelques années auparavant, et alors que M. X... n’avait encore que sa migraine, il s'était aperçu tout à coup que sa vue s’obscurcissait, et la faiblesse de la vue avait persisté pendant un mois ou deux. 11 est assez probable que déjà à cette époque , comme la seconde fois, M. X.. avait été atteint d’une petite hémorrhagie du cerveau.

Deux ou trois années se passèrent sans nouvel accident; les douleurs goutteuses reparaissaient l’hiver, la main ne recouvrant que lentement sa puissance première.

Puis survint un deuxième vertige, pendant que le malade était à jeun, assis dans un fauteuil et faisant sa toilette ; l’'éblouissement dure un peu plus longtemps que la première fois, et laisse le bras droit plus manifestement affaibli et la langue légèrement embarrassée. Cet embarras de la langue était remarqué lorsque M. X... parlait avec animation.

L'intelligence avait un peu faibli. Pendant l’été de 1857, on envoya le malade prendre les eaux d’Ems. Il y eut un peu d'amélioration pendant quelques mois. En 1858, il alla à Bagnères-de-Bigorre ; en 1859, il prit les bains de Dax, qui lui firent du bien ; mais en décembre 1859 l’état devint moins bon; il survint un peu de fièvre et des douleurs épigastriques ; c’est dans ces circonstances que M. X... fut frappé de sa grande attaque: c'était le 2 février 1860, à sept heures du soir. Tout à coup, il veut saluer le curé qui entre, tend la main, chancelle, balbutie un mot, et s’affaisse dans les bras de son visiteur qui s’est précipité pour le soutenir. Il est resté dans la stupeur apoplectique la plus profonde pendant plus de dix heures, avec paralysie complète du côté droit. Pendant quelques jours, les manifestations de l'intelligence ont été

très-obscures et bornées à un pelit nombre de signes confus. A partir de cette attaque, la parole fut abolie; je dirai tout à l’heure dans quelle mesure ont lieu les manifestations de l'intelligence. Quelques mois après l'attaque, le mouvement se rétablit presque complétement dans la jambe droite, mais le bras resta toujours fort embarrassé. Pendant l’été de 1860, on observe une première attaque épileptiforme ; il v en eut trois cette année-là, six l’année suivante, quatre en 1862, jusqu’au mois d’août, époque à partir de laque il n’en est plus survenu.

C'est, comme je vous l'ai dit, au printemps de 1863 que je fus appelé auprès de M. X...

Je trouvai un homme avec une apparence très-satisfaisante, très-propre, très-bien tenu, même avec élégance. Toute sa vie il a été fort recherché. Son visage est intelligent, bienveillant, souriant. 11 se lève lorsque j'arrive et témoigne du plaisir qu’il trouve à me voir par le geste et surtout par l’expression de ses traits. Cependant il ne parle pas et ne balbutie que des mots tout à fait inintelligibles où domine le monosyllabe oui. Nous nous asseyons et je l’interroge. Il répond par out à toutes les questions, et lors même que le mouvement de la tête exprime la dénégation, l'expression parlée est affirmative. Le ou revient sans propos. « Quel âge avez-vous? — Oui! — À quelle époque faites-vous remonter les accidents ? — Oui! » etc., etc. Cependant il est facile de s’apercevoir que ce mot ne le satisfait pas lorsqu'il est mal appli: qué. Il témoigne alors de son impatience par un geste, Si, au contraire, le mot out est bien appliqué, son visage exprime la satisfaction. Il s’est mis à table avec nous; pendant toute la durée du repas, il a mangé avec sa main gauche, très-proprement et avec infiniment plus de réserve que la plupart des paralytiques ordinaires qui mangent souvent avec voracité et assez malproprement. Pendant le dîner, il s’occupait deses hôtes, prenait part à la discussion qui s'établissait quelquefois sur la qualité d’une viande. On avait servi de l'agneau landais. On insistait sur l’excellence de la saveur de cette viande, saveur, en effet, bien plus délicate que celle de la chair des agneaux des autres contrées de la France; il donnait son assentiment par un signe de tête; quelques-uns des convives déclaraient la chair du chevreau des Landes de beaucoup supérieure à celle de l’agneau ; une discussion s'élevait sur cette question ; notre malade y prenait part, témoignant par le geste de la dénégation que, pour Jui, le chevreau était inférieur à l'agneau. 11 insistait par le geste pour que le domestique servit les vins assez nombreux que l’on avait préparés, et quand le vin le plus estimé circulait autour de la table, il indiquait qu'il fallait boire surtout de celui-ci. — Il en fut de même pendant toute la durée du repas.

Il se leva avec tout le monde, appuyé sur sa canne. Arrivé à la porte de la salle à manger, il laissa passer poliment les hommes qui donnaient le bras à des dames.

Nous nous assimes alors et je tâchai de connaître quelles pouvaient être les manifestations de son intelligence.

Il répondait toujours par le out dont j'ai parlé.

Je pris un gros livre in-quarto ayant pour titre : Æistoire des deux Amériques.— « Vous savez, lui dis-je, comment s'écrit le mot oui que vous prononcez sans cesse. » Il me répondit par le mot our, accompagnant ce mot du signe de l'affirmation. — « Eh bien ! ajoutai-je, trouvez-moi dans ces quatre | mots : /istoire des deux Amériques, les trois lettres qui composent le mot ou. » Je mis donc sous ses yeux le titre dont j'ai parlé. Les lettres étaient remarquablement grandes, elles avaient plus d’un centimètre. Il parut embarrassé et ne put venir à bout de cette épreuve. — « Cherchez l’o; » il hésite longtemps et finit par montrer l’o du mot histoire. — « Trouvez l’u : » il hésite longtemps ; enfin il m'indique lu du mot deux. Restait li. Il ent quelque peine à le trouver, enfin il en vint à bout; mais je lui avais dit, et j’insiste beaucoup sur ce point, je lui avais dit : — « Cherchez l’o—Tlu— li. Maintenant, lui dis-je, refaites le mot ou? sans que j'aie à vous indiquer les lettres moi-même. » IL fixa pendant quelque temps ses veux attentifs sur le titre du livre; mais après quelques secondes, il jeta le livre avec une mauvaise humeur qui témoignait de son Impuissance.

Cependant il joue chaque jour à l’émpériale; il place lui-même ses cartes derrière un rempart de livres, de sa main gauche il choisit celles qu’il va jouer et gagne le curé, le docteur et ses fils qui n’y mettent aucune complaisance. Quand :ïl jette un atout, il le fait en appuyant sa carte d’un air d'autorité qui indique qu’il en comprend la valeur et la force.

J'ai beaucoup insisté auprès de son fils et du docteur Laffitte qui fait souvent sa partie; ils m'ont déclaré qu'il joue tout aussi bien qu'il ait jamais joué. Il arrive quelquefois que quand il fait la partie du curé ou du docteur, son fils reste placé derrière lui pour lui donner des conseils. Quand il voit son père prendre une carte qui ne lui paraît pas convenable, il l’avertit ; le père insiste, il joue suivant son idée, gagne, et prouve ainsi à celui qui lui donnait un conseil que s’il faisait le sacrifice d’une carte et semblait ainsi mal jouer, il devait y trouver une compensation et améliorer sa partie,

Quoique son fils ait aujourd’hui la gestion de toutes les affaires, il veut pourtant être consulté pour les baux, les traités, etc., etc., et le fils me déclare qu'il indique parfaitement bien, par des gestes qui deviennent intelligibles pour ceux qui sont habituellement autour de lui, que telle ou telle partie de ces actes ne lui convient pas, et il ne paraît satisfait que quand on y introduit des modifications qui, le plus ordinairement, sont utiles et raisonnables.

Notons encore que, quoique la vue soit nette, il est incapable de lire ou tout au moins de suivre le sens d’une lecture; mais il écoute avec plaisir celle qui lui est faite. J'ai voulu qu’il me fit connaître son âge, et il l’a fait d’une mapière trop remarquable pour que je ne la mentionne pas ici. 11 a fermé «a main gauche, puis il a ouvert successivement les cinq doigts, refermé la main qu'il a ouverte toute à la fois en écartant les doigts, l’a fermée de nouveau pour ne montrer que deux doigts, J'avoue que je ne compris pas et que je lui dis :

« Mais vous ne montrez que douze ans et vous avez quelque chose de plus. » Il se mit à rire comme un homme qui sentait lui-même que le défaut d’intelligence était peut-être de mon côté. IL recommença alors lentement à montrer successivement les cinq doigts, accompagnant chaque mouvement d’un geste de bras et de tête, comme pour fixer davantage mon attention. Cela désigne 50, lui dis-je ; il fit alors un signe de tête affirmatif avec un sourire d'approbation, et de nouveau il ouvrit la main entière une première fois, puis montra encore deux doigts; il indiquait cinquante-sept ans, ce qui était vrai.

Il ne peut assembler les lettres ni écrire avec la main gauche, ce que font la plupart des paralytiques.

Il Jui arrive souvent de dire un mot qu’il n’a pas prononcé depuis bien longtemps, comme si une vieille impression se réveillait dans son cerveau. Il y à peu de temps, il laissa tomber son mouchoir. Une dame était auprès de lui, le ramassa et le lui offrit. Merci! dit-il à haute et intelligible voix. Sa famille était autour de lui, et ce fut un moment de vive joie ; on s’imagina qu’il y avait un retour à la parole. On le supplia alors de répéter ce mot, on le dit plusieurs fois devant lui, on insista, ce fut en vain; malgré les plus grands efforts, il n°v put parvenir.

Je rappellerai tout à l'heure l’histoire d’un banquier anglais que je voyais avec MM. Campbell et Blondeau, et qui présentait des anomalies du même genre.

J'arrive maintenant à un point capital. Il semblait que notre malade était doué de toute son intelligence; l’expression de son visage le disait hautement, l'aptitude qu’il avait conservée pour le jeu de cartes témoignait dans le même sens. Mais si l’expression des mots était difficile, la mémoire de ces mêmes mots faisait également défaut. Je pris ses lunettes. « Qu’est-ce cela? » lui-dis-je. IL sembla faire un effort et répondit par son éternel out. On voyait bien que cette réponse ne le satisfaisait pas ; il prit alors les lunettes de sa main gauche et les mit sur son nez pour indiquer que s’il ne pouvait dire le nom, il savait néanmoins parfaitement l’usage de la chose. « Vous rappelez-vous le nom de ce que vous tenez?» Il fit le signe de la dénégation. « Il est bien certain, ajoutai-je, que vous ne vous souvenez pas du nom de l’objet que vous tenez ? » Il fit le même signe. « C’est une plume », fis-je. Il se mit à rire, témoignant par un mouvement de tête et de bras qu’il comprenait à merveille que je plaisantais. « Alors, c’est un couteau. » Même mimique. « Peut-être serait-ce une paire de lunettes? — Oui », reprit-il vivement, indiquant nettement du geste que cette fois je ne plaisantais plus. « Essayez maintenant de dire le mot lunettes. » Il ne le put; il ne put même articuler la première syllabe de ce mot.

Cependant sa vive impatience ne se traduit pas toujours exactement de la même manière. Avec les étrangers, il se contente d’un geste très-significatif de l'épaule qu’il lève avec un air de découragement ou d’ennui. Quand

il est seul avec sa femme, son fils , ou les gens de son service, l’impatience de ne pouvoir exprimer sa pensée se traduit par un f..... bien accentué. C'était naguère son juron favori.

Il lui arrive de proposer lui-même des espèces d’énigmes à ceux qui l’entourent. Il y a, dans certains journaux illustrés, des collections de portraits, et il semble prendre grand plaisir à voir les gravures. Il lui arrive quelquefois de cacher, avec sa main gauche, le nom du personnage représenté. Puis, du geste et du regard, il demande quel est ce portrait. Comme ce jeu assez enfantin semble l’amuser, on le prolonge en faisant semblant de se tromper. « C’est Napoléon », lui répond-on, « c’est Alexandre de Russie, c’est Léopold de Belgique. » Il rit en signe d’incrédulité et continue à interroger. « C’est la reine d'Angleterre. » Il Ôôte alors sa main, et indique qu’enfin on a bien rencontré.

La jeune femme que nous avions au numéro 5 de la salle Saint-Bernard est tout à fait dans les mêmes conditions.

Vous connaissez l’histoire de sa maladie , que je vous rappellerai en peu de mots.

Adèle Ancelin est âgée de trente-deux ans; elle semble jouir d’une bonne santé. Elle a de l’embonpoint et de la fraîcheur. Cependant elle est restée dans nos salles pendant une année entière, et maintenant elle est à l’hospice de la Salpêtrière. Quand elle entra dans notre service, outre la paralysie du côté droit du corps, elle avait une pneumonie aiguë, et en l’examinant avec soin, nous constatâmes l'existence d’une endopéricardite chronique avec insuffisance de la valvule mitrale. Dans le cours de l’année qu’elle passa avec nous, elle eut de légères hémoptysies liées peut-être à l'état du cœur, et sa santé générale était aussi bonne que possible lorsqu'elle quitta l’Hôtel-Dieu. Nous apprimes qu’elle était restée plusieurs mois à l’hôpital de Lariboisière pour y être traitée de sa paralysie qui avait débuté deux ans avant qu’on la conduisit dans nos salles. Elle avait eu naguère des rhumatismes articulaires aigus, et nous supposâmes que l'affection cérébrale avait été la conséquence d'une embolie partie d’une des valvules malades. L’hémiplégie avait été subite et complète, il n’y avait point eu perte de connaissance, mais la parole avait été abolie comme elle l’est encore aujourd'hui. La paralysie du bras droit ne s’est en rien modifiée. Il y a quelques mouvements dans la jambe droite. |

Vous vous rappelez les longues séances que nous ayons faites auprès de son lit pour nous assurer de l’état de son intelligence. Quand nous lui demandons son nom, elle ne peut le dire. Elle témoigne son impatience par l’exclamation : « Ah ! malheur!» Elle répond assez bien par signes; nous lui demandons si elle se souvient de son nom, elle répond : « Non. » Si nous en prononçons un autre, elle fait un signe de tête négatif; si nous lui disons exactement le sien, elle rit en faisant le geste de l'affirmation. Quelquefois elle se rappelle son nom de baptême : Adèle, qu’elle prononce fort mal; mais nous

n'avons jamais pu lui faire prononcer les mots : fourchette, cuiller, miroir, livre, pas plus lorsque nous lui présentions ces objets sans les lui nommer, que lorsque nous les nommions pour les lui faire répéter. Nous parvinmes pourtant à lui faire prononcer les vingt premiers nombres lorsque nous les disions un à un et successivement avant elle. Mais si après lui avoir fait faire cet exercice, nous l’engagions à le faire elle-même spontanément, elle s’embrouillait ordinairement avant d'arriver au chiffre 10, et jamais elle n’a pu compter complétement seule jusqu’à 20. Quand elle faisait ainsi des efforts pour se souvenir et pour prononcer, elle revenait constamment à son exclamation : «Ah! malheur! » et elle accusait une sensation pénible au côté droit du cou exactement comme la femme Keller, dont je vous ai raconté plus haut l’histoire. La religieuse lui avait mis entre les mains un livre de piété que l’on appelle le Mois de Marie, elle le lisait presque toute la journée , mais nous nous aperçûmes que c'était presque toujours le même chapitre et la même page. Elle prétendait pourtant qu’elle comprenait bien ce qu’elle lisait.

Comme presque tous les aphasiques, elle connaissait l’usage des objets dont elle ne pouvait dire le nom ; ainsi, quand nous mettions dans sa main gauche une cuiller, elle la portait à sa bouche, si nous lui présentions un miroir elle le mettait devant son visage et s’y regardait en riant.

Je n'ai pas besoin de dire que les mouvements de la langue et des lèvres étaient aussi faciles que chez qui que ce fût. Elle savait jouer aux cartes, et plusieurs fois nous avons fait avec elle des parties d’écarté. Je n’oserais affirmer qu’elle jouait bien, mais du moins elle ne se trompait pas de couleur, connaissait bien les atouts, et quand nous lui faisions une tricherie, elle s’en apercevait et se mettait à rire faisant des gestes de protestation. En fin de compte, pendant toute l’année que la pauvre fille passa dans nos salles, bien que les médecins et les élèves attachés au service, que les religieuses, que les servantes et même ses compagnes se prêtassent de fort bonne volonté à son éducation, quand elle fut envoyée à la Salpêtrière, trois ans après le début de: la maladie, elle était à peu près dans les mêmes conditions qu'au commencement.

Le fait suivant, qui est tout à fait analogue, est d'autant plus intéressant que nous l’observions chez un homme fort intelligent et fort éclairé.

M. T..., fonctionnaire de l'empire russe, a près de soixante ans. Il a toujours joui d’une bonne santé; malgré les fatigues d’un travail de bureau fort assidu. Il n’a jamais eu de lésion du cœur.

L'an dernier, au printemps, il a été pris d’une attaque de paralysie du côté droit. Il ne perdit pas connaissance; mais il perdit totalement l’usage de la parole, Dès les premiers jours, la famille fut frappée de ce fait capital, savoir * que ses yeux exprimaient l'intelligence, que la main gauche faisait des gestes indiquant une grande netteté de l’esprit, et que les questions les plus directes, les plus pressantes, ne pouvaient solliciter que des réponses toujours les mêmes et roulant dans le cercle étroit du out et du non.

Les choses restèrent en cet état penglant quelques mois; le malade put se lever, la paralysie de la main et de la jambe se modifia au point que M. T... put marcher assez bien, s'habiller en se servant de la main droite; mais la parole ne revenait pas. k

Je le vis à l'automne de 1862 avec M. le docteur Galinzowski, et lêté suivant, le 2 juillet 1863, nous le revimes encore alors qu'il venait de passer l'hiver et le printemps à Nice.

A cela près d'attaques de coliques hépatiques fort douloureuses et heureusement assez rares, notre malade va bien au point de vue de la santé générale. 11 a un excellent visage, de l’embonpoint, et les mouvements du bras et de là jambe, quoique embarrassés, ne le sont pourtant pas de manière à gêner beaucoup les fonctions des membres.

Les mouvements de la langue sont parfaitement libres, l’organe se meut rapidement et exécute toutes les inflexions nécessaires pour la production de la parole; mais les mots ne peuvent être prononcés. II se passe même ici une chose que nous observons toujours sur nos aphasiques. Il lui arrive quelquefois de prononcer un mot très-nettement et avec assez d’à-propos; vous lui demandez alors de répéter ce mot, et il ne le peut, quelque insistance que l'on y mette.

Il se passe chez M. T... une chose assez remarquable. Il appartient à la meilleure société de Saint-Pétersbourg, il parle français comme un Parisien, et depuis qu’il est malade, il ne dit jamais un mot de français. Lorsque je l'interroge, il me comprend à merveille; mais jamais il ne me répond que par un mot russe, Je lui dis en plaisantant qu'il n’est pas poli, que je n’entends pas le russe et qu’il devrait me parler français ; il sourit et réplique par le mot russe da, qui signifie oui, incapable d’ailleurs d’assembler aucun membre de phrase en sa langue nationale. Cependant il donne des signes d'intelligence assez CUrieUX.

Son médecin ordinaire, M. le docteur Galinzowski, est Polonais, et l’on comprend qu'au moment où la guerre sévit si cruellement entre la Pologne et la Russie, le médecin et le malade, ainsi que la famille de ce dernier, ne soient pas d'accord. M. T... semble prendre part à la discussion ; son visage s’anime, il s’agite, il se lève. Un jour que M. Galinzowski parlait d’un engagement meurtrier qui venait d’avoir lieu entre les deux partis, et qu'il mettait le siége du combat auprès d’une petite bourgade qu'il supposait exister dans son ancienne province de la Pologne, M. T... se lève, se dirige vers une carte géographique, et, après avoir cherché assez longtemps, il marque avec son doigt le lieu sur lequel on disputait, et il avait raison.

Chaque jour, il fait sans fatigue sa partie de. whist avec ses filles, avec ceux de ses amis qui viennent lui faire visite. Il joue aussi bien qu'il ait jamais joué ; il compte ses points à merveille, discute du geste ceux deses adversaires, et si l’un d'eux marque indûment des honneurs, il s’en aperçoit et réclame du geste jusqu’à ce que l’on ait réglé équitablement.

Voilà, certes, des signes d'intelligence et de mémoire assez notables, et. pourtant M. T... a perdu la mémoire des mots qui désignent les objets. Je lui demande ce que c’est qu’une cuiller, il fait un geste indiquant l’usage de cet objet : si maintenant je lui en demandele nom, il nele sait ni en russe, ni en français, et ce n’est pas seulement impuissance de prononcer, c’est quelque chose de plus, c’est un oubli: Sur ce point il est aussi catégorique que notre malade du n° 6, que notre malade du département des Landes, dont je vous ai raconté l’histoire avec tant de détails. « Vous rappelez-vous le nom de cet objet? » Il fait un geste de tête, indiquant la dénégation tout en prononçant le mot russe ou? , et en même temps un geste des épaules exprimant le chagrin que lui cause ce manque de mémoire. «C’est un crayon », lui fais-je. Il rit et fait un geste négatif, en prononçant le mot « out ». — « C’est une fourchette ?» Même réponse. — « C’est une cuiller ? » Il hoche la tête en signe d’affirmation. Ainsi, bien positivement, il a oublié le mot et il ne se le rappelle que lorsqu’on le prononce devant lui.

Dans le courant du mois d'août 4863, une dame de province amenait dans ion cabinet son fils âgé de vingt-cinq ans. Quatre ans auparavant, ce jeune homme avait été pris de mal de tête et la céphalalgie avait duré plusieurs jours, quand tout à Coup, un matin, il dit à sa mère : Ah! je me sens quelque chose d'extraordinaire. Ce furent ses dernières paroles ; le bras et la jambe du côté droit s’engourdirent et après quelques heures l’hémiplégie fut complète. Au bout de quelque temps les mouvements commencèrent à se rétablir dans la jambe, puis dans le bras et lorsqu'il vint chez moi, ce jeune homme marchait encore avec difficulté et ne pouvait se servir de sa main que pour des usages extrêmement grossiers. Mais l’aphasie qui avait été complète dès le premier jour, ne s'était jamais modifiée. Il n'avait au service de son intelligence que deux mots : Von, — maman. « Comment vous appelez-vous? — Maman. — Quel âge avez-vous ? — Maman, non. » Et toujours ainsi. Il comprenait pourtant qu'il ne répondait pas comme il l’aurait dû faire. Il s'était appris à écrire de la main gauche, mais il n’avait jamais pu que signer son nom: Guénier (Henri). Il l’écrivit très-lisiblement sur une feuille de papier que je lui présentai. « Puisque vous écrivez votre nom, lui dis-je, prononcez « Guénier». Il fit quelques efforts et dit « Maman ». — Dites « Henri ». reprit « Non, maman ».— Eh bien! écrivez « maman ». Il écrivit « Guénier ». Écrivez «non ». I écrivit encore « Guénier ». Quelque instance que j'y misse, jene pus obtenir rien de plus. La mère me raconta qu’il jouait assez bien aux dames et aux cartes, IL était naguère grand amateur de lecture et souvent il prenait des livres qu'il paraissait lire avec intelligence ; mais sa mère avait remarqué qu'après quelques minutes, il laissait le livre comme s’il n’y trouvait aucun intérêt. Pourtant on avait soin de ne mettre entre ses mains que des écrits faciles à comprendre et en même temps amusants. Je dois dire que sa figure exprimait l'intelligence, comme celle de la plupart des aphasiques ; mais comme sa santé était parfaite, qu’il n’avait pas de maux de tête el que sa vue

était excellente, il fallait bien qu'il y eût quelque trouble dans son intelligence pour qu'il ne trouvât pas de charme à une lecture qui, autrefois, l’eût beaucoup intéressé.

Nous avons pu observer un autre cas du même genre, MM. les docteurs Blondeau, Campbell et moi. Un banquier anglais établi à Paris, âgé de quarante-deux ans, vigoureux, replet, adonné à la bonne chère, d’un esprit vif et enjoué, sortit, comme à l'ordinaire, en voiture, le 9 da mois d’avril 4863 ; il rentrait chez lui pour déjeuner vers onze heures du matin. Il ouvrit luimême la portière de son coupé, et en mettant le pied sur le marche-pied, il s’affaissa sur lui-même, sans perdre connaissance. Tout. le côté droit était paralysé, et probablement la paralysie avait-elle commencé à l'insu du malade pendant les derniers moments qu’il passa dans sa voiture. Toujours est-il que le concierge de la maison le releva et le porta dans sa loge. Immédiatement on courut chercher les médecins de la famille, MM. Campbell et Blondeau, et en même temps qu'eux arrivait un de mes collègues de la Faculté. Ils trouvèrent le pauvre malade avec la plus complète paralysie du côté droit. La sensibilité était à peu près éteinte de ce côté; quant aux mouvements, il était impossible, même avec les excitations les plus vives, d’en provoquer un seul, Le malade essayait de parler, il ne pouvait articuler un mot, c’est à peine si l'on entendait quelques grognements ; cependant les yeux étaient intelligents, et il semblait que toutes les questions étaient bien comprises. Il n’y avait pas de coma, de sterteur.

MM. Blondeau et Campbell refusèrent de pratiquer la saignée conseillée impérativement par le médecin étranger qui étaitarrivé en même temps qu'eux. Ils voulurent que le malade fût placé dans son lit, la tête élevée ; ils conseillèrent seulement quelques boissons acidules et légèrement laxatives, comptant plus sur les soins hygiéniques que sur une active médication pour éloigner le dan- . ger, ne se dissimulant pas toutefois qu'il existait, du côté gauche de l’encéphale, une lésion irrémédiable. Je vis le malade le soir avec ces deux messieurs, et je ne pus qu’approuver sans réserve la conduite prudente qu'ils avaient tenue, certain que la vie eût été gravement compromise par des saignées, par des purgations violentes, par des vésicatoires et par cette multitude de moyens thérapeutiques que l’on oppose à une lésion irrévocable, profonde, et ordinairement accomplie quand on est appelé à intervenir.

Le second et le troisième jour de l'accident, il y eut de la fièvre et des Signes d’engouement pulmonaire qui nous donnèrent une vive inquiétude ; un peu de calomel, de musc, semblèrent faire une prompte justice de ces phénomènes; le quatrième jour, nous pûmes espérer que la vie était sauve. En effet, le pouls reprit du calme, la respiration devint naturelle; les aliments légers furent bien supportés, et le douzième jour, nous fimes lever le malade qui se tint assis dans un fauteuil. Depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, le mieux s’est prononcé graduellement; mais depuis onze mois que l'accident est arrivé, la faculté de parler est presque nulle, bien que le malade marche

en s'appuyant sur le bras d’un aide, et que les mouvements de la main soient un peu revenus. Pendant plus de trois mois, il n’a pu prononcer que quelques mots dépourvus de sens, mots qui étaient toujours les mêmes ; pourtant, un jour, deux semaines après l'attaque, il prononça nettement, en s'adressant à sa femme : « my dear.» Ge fut en vain que nous voulûmes lui faire répéter ces deux mots; la chose fut impossible. Maintenant, le malade à quelques mots au service de son intelligence; mais ces mots sont bien peu nombreux, et il ne les applique pas toujours à propos. Notons que huit mois après cette grande attaque, il a été pris, en décembre 1863, d’un accès d’éclampsie qui se répéta au mois de février 1864 et qui probablement se renouvellera encore comme chez notre malade du département des Landes.

A présent, messieurs, arrivons à l’histoire d’un homme qui mourut dans notre service après avoir présenté les symptômes les plus nets de l’aphasie et dont l’autopsie fut faite avec le plus grand soin en présence de M. le docteur Broca.

Cet homme, âgé de soixante ans, entré d’abord dans le service de M. le docteur Vigla, à l’Hôtel-Dieu, avait été frappé de paralysie de tout le côté droit du corps ; notre collègue avait constaté l’aphasie, et s’empressa de nous adresser le malade. L'intelligence paraissait obtuse; depuis plusieurs mois déjà il était paralysé, et bien qu'il parût comprendre qu’on lui parlait lorsqu'on insistait près de lui, il ne répondait jamais à nos questions que par ces mots : CA ! fou». «Depuis quand êtes-vous malade? — Ah ! fou. — Quel âge avezvous? -— Ah! fou. — Souffrez-vous, — Ah ! fou. — Voulez-vous manger ? — Ah! fou. » Il était impossible de lui tirer aucune autre parole. La sensibilité générale était conservée, et si on le pinçait un peu fort, il disait d’une façon un peu plus accentuée : « Ah7 fou » ; puis, par un mouvement de la tête, témoignait de sa mauvaise humeur. Quelques semaines plus tard, ce malade succembait. Comme il s'agissait d’un fait important qui pouvait infirmer où confirmer la doctrine de la localisation des facultés intellectuelles, nous avions fait prier M. le docteur Broca de venir examiner avec nous la pièce anatomi= que. L'encéphale fut enlevé avec ménagement, et l’on put constater que du côté gauche il existait un ramollissement jaune de la pulpe cérébrale ayant pour siége la circonvolution marginale inférieure, la partie inférieure de la circonvolution pariétale transverse et les circonvolutions de l’insula. Au pre: mier examen, le lobe frontal nous paraissait indemne de toute lésion. Mais après avoir écarté les bords de la scissure de Sylvius, nous pûmes reconnaître que le ramollissement s’étendait des circonvolutions de l’insula à la partie inférieure de la circonvolution frontale transverse, et de plus, que la troisième circonvolution frontale était elle-même le siége d’un ramollissement dans sà partie postérieure, c’est-à-dire la plus rapprochée du sillon de Rolando,

Gette pièce anatomique fut présentée à la Société de biologie par M. Dumontpallier alors mon chef de clinique, dans la séance du 28 mars 1868. Sur la demande de M. Broca, cette pièce a été déposée au musée Dupuvytren,

et si, comme nous avons lieu de croire, la pièce a éié conservée, chacun pourrait se convaincre de l'exactitude des faits que nous rappelons, et constater que la lésion anatomique avait pour siége une portion du lobe sphénoïdotemporal et la troisième circonvolution frontale. Ce fait vient donc tout à fait à l'appui de la doctrine de M. Broca. Enfin, pour que cette observation anatomique soit aussi complète que possible, ajoutons, qu'après examen du cerveau par M. le docteur Broca, M. Dumontpallier fit constater aux membres de la Société de biologie qu'il existait dans l'artère sylvienne gauche un caillot oblitérateur, fibrineux, et que l’on eût été autorisé, les parois de l'artère étant indemnes de toute altération, à rapporter à une embolie si l'examen du cœur eût permis d’en constater l’origine. Notons, toutefois, qu'aucune artère cérébrale n'était athéromateuse, que la circulation de l'artère sylvienne du côté droit était parfaitement libre, et qu'il n’existait aucune lésion de nutrition dans l'hémisphère droit du cerveau.

Je ne voulais pas, messieurs, traiter la question anatomique relative à Vaphasie avant d’avoir mis sous vos yeux le fait intéressant dont je viens de vous donner l'analyse. Il importe maintenant de revenir sur les travaux qui ont été faits et qui ont donné à cette question une importance plus grande.

Les conditions physiologiques de l'aphasie avaient été entrevues depuis longtemps par des observateurs recommandables.

Je ue ferai que mentionner un passage de Pline, où le savant hrhiirte fait remarquer que rien n’est aussi fragile dans l’homme que la mémoire : «les maladies, les chutes, une simple frayeur l'altèrent, soit partiellement, soit complétement. — Un homme frappé d une pierre n’oublia que les lettres ; un homme tombé d’un toit très-élevé ne reconnaissait plus ni sa mère, ni ses alliés, ni ses parents; une maladie enleva à un autre le souvenir de ses esc'aves, l’orateur Messala Corvinus oublia son propre nom (1). » Il n’est pas encore question de localisation cérébrale; ces idées devaient nécessairement faire défaut à un polygraphe, qui n'avait pu approfondir le sujet, et auquel manquaient d’ailleurs les données fournies par l'anatomie pathologique.

Schenkius, qui vivait à la fin du xvi* siècle (2), avait vu que dans certaines affections cérébrales, bien que la langue ne fût nullement paralysée, les malades ne pouvaient parler parce qu’ils avaient perdu la mémoire : « Obser- » Yatum a me est plurimos, post apoplexiam aut lethargum, aut similes magnos » capitis morbos, etiam non præsente linguæ paralysi, loqui non posse, quod » memoriæ facultate extinctà, verba proferenda non occurrant, »

En 1820 (3), l'illustre Lordat, qui lui-même devait être aphasique huit ans plus tard, attribuait l’aphasie, ou ce qu’il appelait l’a/alie, non à la paralysie de la langue, mais à une aberration dans la synergie des muscles qui concourent

(4) Pline le Naturaliste, liv. VIT, $ 24.

(2) Joan. Schenkii Obs. med., lib. VIT, in-fol. p. 480. Lugduni, 4585. » (3) Rev. pér. de la Soc. de méd. de Paris, décembre 4820, p. 317, TROUSSEAU, 2° édit, — 11. 38

à l'action de parler; mais Lordat n’avait pas essayé de localiser dans quelle ! partie de l'encéphale était la lésion qui pouvait donner lieu à.la perte de Ja | parole. 511 | Gall avait supposé que la faculté du langage résidait dans les lobes antérieurs ! du cerveau. 1 M. Bouillaud, qui avait étudié et adopté dans une mesure d’ailleurs res- | treinte quelques-unes des théories de Gall, avait été conduit, par l'observation, | .à placer cette faculté du langage articulé dans les lobes frontaux. « Les | lobules antérieurs du cerveau, disait-il en 4825 à la page 284 de son 7Zraité! de l’encéphalite, sont les organes de la formation et de la mémoire des mots ! ou des principaux signes représentatifs de nos idées. » — A la page sui-4 vante, il établit formellement que « l'organe du langage articulé réside dans la partie antérieure de l’encéphale. » | En 1836, M..le docteur Marc Dax, de Sommières (Gard), présentait au con: | grès médical de Montpellier un travail très-curieux et très-original dans lequel 4 il cherchait à préciser plus nettement encore que ne l'avait fait M. Bouillaud, ! le point spécial du cerveau qu’il regardait comme le siége des manifestations de la pensée par la parole. Dès 1800, il avait vu que les malades atteints! d’aphasie, quand ils étaient paralytiques, avaient leur paralysie du côté: droit, et par conséquent la lésion dans l'hémisphère gauche; son attention | une fois fixée sur ce point curieux de physiologie pathologique, il constatal par. l'observation que lorsqu'il y avait altération de la mémoire des mots, | toujours la lésion était à gauche, et il ejoutait que jamais il n'avait vu cet! accident se produire dans les cas de maladie du cerveau occupant exclusi-! vement l'hémisphère droit. | Le titre de son mémoire résume d’ailleurs assez bien ses idées : Lésionsde! la moilié gauche de l'encéphale coïncidant avec l'oubli des signes de la pensée. : Ainsi, messieurs, M. Bouillaud démontre par des faits ce que Gall avait! entrevu, savoir : que la mémoire des principaux signes de la pensée a pour : condition matérielle l'intégrité des lobules antérieurs du cerveau. M. Marc Dax! la localise exclusivement dans l'hémisphère gauche. | M. le docteur G. Dax, continuant les travaux de son père, adressa à l’Aca=! démie de médecine au commencement de 1863, un mémoire dans lequel! établit, comme l'avait. dit son père, que la lésion existait invariablement dans! l'hémisphère gauche, mais il la localise plus spécialement dans la partie anté-! rieure et externe du lobe moyen. | Ce qu'écrivait M. G. Dax en 1863, est bien peu différent, vous le voyez, | messieurs, de ce que M. Broca a démontré dans ces derniers temps, car édi-| derament le point que M. G. Dax assigne à la lésion est tout voisin de l’énsulal de Reil, et par conséquent de la partie postérieure de la troisième circonvolution du lobe frontal. É C’est donc à M. Bouillaud qu'appartient cette idée, savoir : que l’aphastel est produite par une lésion des lobes antérieurs du cerveau. Mon honorable!

et savant collègue de l'hôpital de la Charité pensait que la lésion de la partie antérieure de ces lobes était le plus souvent la cause de l’aphasie; mais il acceptait également que les mêmes phénomènes morbides pouvaient se produire alors que les lobes antérieurs étaient altérés dans leur partie postérieure. Ces points sont amplement établis dans le travail que M. Bouillaud lisait à l'Académie de médecine le 22 février et le 7 mars 1848. |

En 1856, M. le docteur Marcé cherchait à établir qu'il existait un principe coordinateur de la parole et de l'écriture (Mémoires de la Société de biologie), que pourtant, dans un certain nombre de cas, la perte de la faculté du langage articulé et la perte du langage par l'écriture pouvaient exister isolément ; mais il se refusait à admettre qu’on pût localiser dans un point du cerveau le principe coordinateur de la parole et de l'écriture.

En 1861, il s'éleva dans la Société d'anthropologie de Paris une discussion importante relative à la localisation des fonctions cérébraks, discussion à laquelle MM. Gratiolet, Auburtin et Broca prirent la part principale, M. Gratiolet déclarait, en s’appuyant sur des faits assez nombreux, que les essais de localisation qui avaient été tentés jusqu'ici manquaient absolument de base.

M. le docteur Auburtin soutenait un avis contraire ; rappelant les travaux de M. Bouillaud, plusieurs faits consignés dans les ouvrages de M. Rostan et dans les Lettres de Lallemand, il n’hésita pas à conclure que la science permetlait d'affirmer que le principe coordonateur de la parole avait son siége dans les lobes antérieurs du cerveau.

L'autorité de M. Gratiolet, qui a fait une étude spéciale et approfondie de l’anatomie et de la physiologie du système nerveux, les faits rapportés par M. Auburun et empruntés à des auteurs justement estimés, rendaient difficile la détermination. Devait-on faire du cerveau un grand centre, dont toutes les parties sont solidaires, ainsi que les facultés qui en dépendent ? Devait-on, au contraire, diviser le cerveau en départements, et rechercher dans quel département siégerait telle faculté ?

M. le docteur Broca partageait l’hésitation générale ; cependant il fut l’un des premiers à fournir les observations qui devaient apporter un grand appui à la doctrine des localisations cérébrales. En effet, quelques semaines après la discussion de la Société d’anthropologie, il recevait dans son service de chirurgie, à l’hospice de Bicêtre, un homme de cinquante et un ans, nommé Leborgne, qui, depuis vingt ans, avait perdu la parole. Je ne puis rapporter ici l'observation èn extenso ; elle se trouve consignée dans les Pulletins de la Société anatomique, août 1861 ; mais j'en exposerai le résumé tel qu'il a été rédigé par M. Broca lui-même, pour le compte rendu de la Société d’anthropologie.

« Lorsque le malade fut admis à Bicôtre, il y a vingt et un ans, il avait perdu depuis peu de temps lusage de la parole ; il ne pouvait plus prononcer qu'une seule syllabe, qu'il répétait ordinairement deux fois de suite, Quelle que fût la question qu’on lui adressât, il répondait toujours : {an, fan, en y

joignant des gestes expressifs très-variés ; C’est pourquoi, dans tout l’hospice, il n’était connu que sous le nom de Zan.

» À l’époque de son admission, Zan était parfaitement valide et intelligent. Au bout de dix ans, il commença à perdre le mouvement du bras droit, puis Ja paralysie gagna le membre inférieur du même côté, si bien que, depuis six

à sept ans, il a continuellement gardé le lil Depuis quelque temps on s’est aperçu que sà vue S ’affaiblissait ; enfin, ceux qui étaient en rapports particuliers avec lui avaient remarqué que son intelligence avait beaucoup baissé dans ces dernières années. »

Le 12 avril 4864, il fut transporté dans le service de chirurgie de l'hospice pour un vaste phlegmon diffus gangréneux, qui occupait toute l'étendue du membre inférieur droit (côté paralysé), depuis le cou-de-pied jusqu’à la fesse, Ge fut alors que M. Broca le vit pour la première fois.

L'étude de ce malheureux, qui ne pouvait parler et qui, paralysé de la main droite, ne pouvait écrire, offrait bien quelque difficulté. On constata, toutefois, que la sensibilité générale était partout conservée ; que le bras et la jambe gauches obéissaient à sa volonté ; que les muscles de la face et de la langue n'étaient point paralysés, et que les mouvements de ce dernier organe étaient. parfaitement libres. Il n'est pas douteux, ajoute M. Broca, que l’intelligence du malade avait subi une atteinte profonde, mais il en conservait certainement plus qu'il n’en faut pour parler. Enfin, remarquons que pendant seize à dix-sept années Tan avait conservé son intelligence, el que depuis vingt et un ans il ne pouvait parler.

Le malade est mort le 17 avril 1861. A l’autopsie, on a trouvé la dure-mèré épaissie et vascularisée , tapissée à sa face interne d'une épaisse couche pseudo-metnbraneuse ; la pie-mère épaissie, opaque et adhérente sur les lobes antérieurs, surtout sur le lobe gauche. Le lobe frontal de l’hémisphère gauche est ramolli dans la plus grande partie de son étendue ; les circonvolutions du lobule orbitaire, quoique atrophiées, ont conservé leur forme ; la plupart des autres circonvolutions frontales sont entièrement détruites. IL est résulié de cette destruction de la substance cérébrale une grande cavité capable de loger un œuf de poule, et remplie de sérosité. Le ramollissement a gagné en arrière le pli ascendant du lobe pariétal, en bas le pli marginal du lobe temporo-sphé noïdal, enfin, dans la profondeur, le lobule de l'insula et le noyau extra-ventriculaire du corps strié ; c’est à la lésion de ce dernier organe qu’on doit attribuer la paralysie du mouvement des deux membres du côté droit, Mais, continue M. Broca, c’est dans la partie moyenne du lobe frontal de l’hémisphère gauche qu’on trouve les lésions les plus étendues, les plus avancées et les plus anciennes. La ramollissement s’est ensuite propagé très-lentement dans les parties environnantes ; et l’on peut considérer comme certain qu'il y a eu une très-longue période pendant laquelle le mal n’occupait que les circonvolutions du lobe frontal. Cette période correspond probablement aux onze années qui ont précédé la paralysie du bras droit, et pendant lesquelles le

malade, ayant conservé toute son intelligence, n’avait perdu que la parole.

Tout permettait donc de penser que, dans le cas actuel, la lésion du lobe

frontal pouvait avoir sa part étiologique dans la perte de la parole, surtout si

l'on se rappelait l'opinion de M. le professeur Bouillaud sur la lésion des lobes antérieurs du cerveau.

Mais la seconde observation semble démontrer la localisation très-limitée de la faculté du langage articulé. Un homme, âgé de quatre-vingt-quatre ans, avait été admis huit ans auparavant dans l'hospice de Bicêtre pour cause de débilité sénile. Il n'avait alors aucune paralysie, il avait conservé. tous ses sens, toute son intelligence. En 1860 au mois d'avril, c’est-à-dire à à l’âge de quatre-vingt-trois ans, Lelong est frappé d’apoplexie en descendant: un escalier. Quelques jours plus tard il sortait de Pinfirmerie, jamais il n’avait présenté la moindre apparence de paralysie ; seulement depuis son at'aque d’apoplexie, Lelong avait perdu subitement et définitivement la faculté de parler ; il ne prononçait plus que certains mots articulés avec difficulté ; sa démarche était un peu incertaine, toutefois il ne boitait pas; son intelligence semblait havoir subi aucune atteinte appréciable; il comprenait ce qu’on lui disait, et son court vocabulaire, accompagné d’une mimique expressive, lui permettait d'être compris, à son tour, par les personnes qui vivaient habituellement avec lui.

Le 27 octobre 1861, Lelong se fracture le col du fémur du côté gauche. Il entre à l’infirmerie, et alors M. Broca constatait que le malade n'avait aucune paralysie du mouvement ni de la sensibilité : la langue jouissait de tous ses mouvements, Ja déglutition se faisait régulièrement, tous les sens élaient conservés, l'intelligence était intacte.

Aux questions qu’on lui adressait, cet homme ne répondait que par des signes, accompagnés d’une ou deux syllabes articulées brusquement avec un certain effort. Ces syllabes avaient un sens, c’étaient des mots français, savoir : oui, non, tois (pour trois) et forjours; et quand on lui demandait comment il s'appelait, il répondait alors Lelo pour Lelong, qui était son véritable nom. Il employait très-pertinemment les mots non et ou, et cela très à propos, Le mot frois exprimait pour Lelong tous les nombres, mais il comprenait fort bien que ce mot ne répondait pas toujours à sa pensée; alors il rectifiait l’erreur de son langage en faisant des signes avec ses duigts pour montrer qu'il disait /roës quand il pensait et devait dire quatre, cinq ou tout autre nombre. Il pouvait lire l'heure à une montre, il avait conservé la notion des unités et des dizaines. Il n’avait point perdu la mémoire, et une seule fois, fait remarquer M. Broca, la mémoire de Lelong parut en défaut lorsqu'on lui demanda depuis combien de temps il avait perdu la parole.

M. Broca résume cette observation, qui se trouve consignée tout au long dans les Zulletins de la Société anatomique pour l’année 1861 (mois de novembre), en affirmant : 1° que Lelong comprenait tout ce qu’on lui disait ; 2° qu'il appliquait avec discernement les quatre mots de son vocabulaire;

3° qu'il était sain d'esprit; 4° qu'il connaissait la-numération écrite, et au moins la valeur des deux premiers ordres d'unités ; 5° qu’il n'avait perdu ni la faculté générale du langage, ni la mobilité des muscles de la phonation et de l'articulation, et qu’il n’avait perdu par conséquent que la faculté du langage articulé. IL était donc aphasique. Ajoutons cependant, bien que M. Broca n’appelle point l'attention sur ce point dans ses conclusions, que Lelong, qui savait écrire et qui n’avait point de paralysie de la main, ne pouvait réussir à diriger sa plume pour tracer des mots. Ce fait se trouve du reste relaté; dans l'observation si détaillée et si complète de M. Broca. Le malade mourut le 8 novembre 1861, douze jours seulement après sa chute, des suites de sa fracture, sans avoir présenté aucune complication du. côté de l’encéphale. A l’autopsie, qui fut pratiquée avec la plus grande atten=. tion, on constata l'intégrité parfaite de l’hémisphère droit dans toutes ses parties, ainsi que pour le cervelet, le bulbe et la protubérance. Il n’y a de lésions appréciables que sur l'hémisphère gauche. Dans cet hémisphère ; là couche optique, la voûte, le corps calleux, le corps strié, les lobes occipital et pariétal, le lobe de l’insula, et les circonvolutions orbitaires qui forment l'étage inférieur du lobe frontal, sont à l’état normal: il a paru toutes fois qu’à l'union de l'extrémité antérieure du noyau ventriculaire du corps strié avec la substance médullaire du lobe frontal, la consistance du tissu céré: bral était légèrement diminuée; mais cette lésion, si c’en est une, dit M. Broca, était tout à fait indépendante de la lésion principale, dont elle est séparée par une épaisseur considérable de tissu sain. Mais avant de décrire la lésion pars faitement circonscrite de la deuxième et de la troisième circonvolution fron= tale dans une partie de leur tiers postérieur, il ést nécessaire, pour bien limiter cette lésion, de rappeler ici sommairement la disposition et les rapports des organes cérébraux qui devront être mentionnés dans la description de la lésion.

Le sillon de Rolatido sépare le lobe frontal du lobe pariétal: il paroi obliquement de haut en bas toute la surface externe de l'hémisphère cérébral, il part de Ja scissure médiane interhémisphérique pour venir aboutir à la scissure de Sylvius. En avant, ce sillon est bordé par la circonvolution frontale transverse, en arrière par la circonvolution pariétale transverse. Le lobe antérieur ou frontal comprend donc latéralement toute Ja portion de l’hémisphère qui est situé en avant du sillon de Rolando, et inférieurement toute la portion de l'hémisphère qui se trouve en avant de la scissure de Sylvius. La portion inférieure du lobe frontal est formée par les circonvolutions orbitaires, les portions supérieure et latérale de ce même lobe sont formées par les circons volutions frontales proprement dites. Celles-ci sont au nombre de trois : l’une supérieure, ou première circonvolution frontale; l’autre moyenne, ou seconde circonvolution; enfin, l’une inférieure, ou troisième circonvolution frontale. Toutes trois elles ont une direction antéro-postérieure et viennent se terminer, après avoir décrit des sinuosités plus ou moins étendues, sur la circonvolution

frontale transverse dont elles semblent être les ramifications. La troisième circonvolution frontale dans sa moitié postérieure est libre et séparée du lobe temporo-sphénoïdal par la scissure de Sylvius dont elle forme le bord supérieur. C'est à cause de ce rapport que la troisième circonvolution frontale est quelquefois désignée sous le nom de circonvolution marginale supérieure, le nom de circonvolution marginale énférieure étant réservé à la première circonvolution temporo-sphénoïda!e. Lorsqu'on écarte les deux circonvolutions marginales, supérieure et inférieure, de la scissure de Sylvius, on aperçoit une éminence large et peu saillante dont le sommet donne naissance à cinq petites circonvolutions simples, ou platôt à cinq plis rectilignes radiés en éventail : c’est le lobe de l’insula qui recouvre le noyau extra-ventriculaire du corps strié et qui, s’élevant du fond de la scissure de Syivius, se trouve en conti-nuité de substance par sa couche corticale avec la partie la plus enfoncée des deux circonvolutions marginales. Il résulte de ce rapport qu’une lésion qui se propage par voie de continuité du lobe frontal au lobe temporo-sphénoïdal, ou réciproquement, passe presque nécessairement par le lobe de l’insula et de là au noyau extra-ventriculaire du corps strié, :

A l’aide de ces détails anatomiques que nous avons en grande partie empruntés au mémoire de M, le docteur Broca, il devient facile de se rendre un compte exact de certaines lésions très-limitées, ainsi que lautopsie devait le ‘démontrer dans le cerveau du malade Lelong. En effet, la lésion était limitée au tiers postérieur de la deuxième et de la troisième circonvolution frontale ; de plus, elle était caractérisée par une perte de substance de 15 à 18 millimètres à peu près. La circonvolution transverse frontale était intacte, et la lésion, inférieurement, se trouvait en rapport avec le lobule de linsula, qui avait été respecté. La perte de substance formait une cavité dans laquelle se trouvait de la sérosité ; en dehors, cette cavité était fermée par la pie-mère. Les parois du foyer étaient fermes et l’on y apercevait de petites taches d’un jaune orangé qui paraissaient d’origine hématique, ainsi que le démontra le microscope ; il s'agissait là d’un ancien foyer hémorrhagique, et l’on se rappelle que le malade avait subitement perdu la parole dans une attaque d’apoplexie dix-huit mois avant sa mort.

Ce fait établit donc que, chez un malade qui ne présente d'autre lésion cérébrale qu’une perte de substance du tiers postérieur des deuxième el troisième circonvolutions frontales du côté gauche, il peut exister exclusivement, comme coïncidence ou comme conséquence, une perte de la faculté du langage articulé. | |

Ainsi, vous le voyez, messieurs, M. Bouillaud localise l’expression de la pensée par la parole dans: les lobules antérieurs de l’encéphale, des deux côtés indifféremment. M. Marc Dax la place dans l'hémisphère gauche exclusivement ; M. G. Dax, à la jonction du lobe moyen avec le lobe frontal de l’hémisphère gauche ; M. Broca spécifie plus nettement, et quoiqu'il ne connût probablement pas le travail de M. Marc Dax, et que très-certainement il ne püt

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rien savoir de ceux de M. le docteur G. Dax: il arrive, comme ces derniers, à locaïiser le mal dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale du côté gauche.

Si plusieurs observations, en tout semblables à celles que nous venons de rapporter, étaient consignées dans la science, force serait de reconnaître qu'il n’y à pas seulement coïncidence, mais bien relation de cause à effet entre le siége de la lésion anatomique et la perte de la parole. M. le docteur Charcot, en 1862 puis en 1863, présenta à la Société de biologie plusieurs cerveaux de vieilles femmes de la Salpêtrière, qui, pendant leur vie, avaient présenté depuis un temps variable la perte du langage articulé ; mais, le plus souvent, la lésion était complexe, c'est-à-dire qu’elle offrait la plus grande ressemblance avec la lésion et le tableau des symptômes constatés chez le premier malade de M. Broca. Le plus souvent, en effet, il y avait eu paralysie en même temps qu’aphasie, puis le ramollissement ou l'hémorrhagie cérébrale n'étaient point limités seulement à la deuxième et à Ja troisième circonvolution frontale, et le lobule de l’insula et le lobe temporosphénoïdal étaient eux-mêmes le siége d’une lésion anatomique qui avait été produite en toutes parties simultanément, ou qui avait été, par voie de continuité de tissu, le résultat de la propagation du ramollissement, Souvent le ramollissement était de couleur jaune ambrée, et avait une étendue en surface eten profondeur très variable ; mais, chose remarquable dans toutes les obser-. vations rapportées par M. Charcot, la troisième circonvolution cérébrale était lésée à son extrémité postérieure. Les pièces anatomiques présentées par lui étaient déjà au nombre de dix à douze, et offraient un appui considérable aux assertions de M. Broca.

Mais si M. Charcot nous a fourni le plus grand nombre de faits à l'appui de la dactrine soutenue par M. Broca, l'avenir lui réservait d’être le premier à mettre sous les yeux des membres de la Société de biologie un fait d’aphasie sans lésion de la troisième circonvolution frontale. Pour satisfaire les plus difficiles, il nous suffira de les renvoyer au texte même de l’ébservation qui a été publiée dans la Gazette hebdomadaire, et de rappeler que M. Broca n’a jamais hésité à accorder à ce fait toute sa valeur. En effet, le savant chirurgien de la Salpêtrière a prêté son concours à M. Charcot pour l'examen de la pièce anatomique, et il est resté convaincu qu’elle infirmait la règle anatomique qu'il avait formulée. Deux mots seulement sur ce fait, parce qu'il a été l'objet d'une argumentation telle, qu’il nous paraît juste de mettre en relief toute sa valeur. La malade, âgée de quarante-sept ans, avait été frappée d’apoplexie huit mois auparavant ; elle était devenue à la fois hémiplégique et aphasique. Chez cette femme, l'intelligence paraissait conservée, et la mémoire encore fort présente, puisque, pendant son séjour à l’infirmerie, elle reconnaissait des malades qu’à une autre époque elle avait vues à la Salpêtrière ; mais le langage articulé n’était « plus représenté que par le monosyllabe fa, » qu'elle répétait habituellement très-rapidement, très-distinctement, et qua-

» tre ou cinq fois de suite (fa ta ta ta), toutes les fois qu’elle s’efforcait de » répondre à une question ou de communiquer ses propres idées. La langue, » du reste, était libre et pouvait être portée dans toutes les directions. »

L'examen anatomique de l’encéphale montrait qu’un ramollissement avait détruit : « 4° sur le lobe temporal, la circonvolution dite marginale inférieure » dans toute son étendue, et en partie seulement la seconde circonvolution . » temporale; 2° sur l’insula de Reil, l'extrémité inférieure, et dans toute leur » étendue les deux circonvolutions postérieures de ce lobule. En profondeur, » le ramollissement s’étendait dans la direction du corps strié ; le noyau extra- » ventriculaire tout entier et le noyau intra-ventriculaire dans sa moitié pos- » térieure seulement étaient envahis par le ramollissement. La couche optique » était restée intacte, »

Les circonvolutions pariétale, transverse et frontale transverse, les trois circonvolutions frontales antéro-postérieures, désignées sous les noms de première, deuxième et troisième circonvolutions frontales, furent examinées dans toute leur étendue une à une avec la plus grande attention, et cela en présence de M. Broca. Ces diverses circonvolutions ne présentèrent à l'œil nu aucune altération, soit dans le volume, soit dans la couleur et la consistance. Enfin, des fragments de substance nerveuse pris sur divers points de la troisième circonvolution furent examinés au microscope, et l'on constata que les éléments nerveux n'avaient point subi d’altération ; seulement on rencontrait par places deux ou trois corps granuleux sur chaque préparation microscopique. Pour M. Charcot, et de l’avis de M. Broca lui-même, la présence de ces corps granuleux en si petit nombre ne pouvait constituer une lésion organique au point de vue de la question en litige, car semblable altératicn peut être rencontrée sur des tissus nerveux sans qu'il existe de trouble fonctionnel. Ajoutons que MM. Broca et Charcot étaient aussi désireux que personne de constater une lésion, et s'ils déclarent que cette lésion n’existait pas, ce qui ressort du reste de l’exposition des faits anatomiques, il nous faut bien conclure avec ces observateurs que la faculté du langage articulé peut être détruite sans qu’il existe nécessairement une altération organique appréciable de la troisième circonvolution frontale du côté gauche.

Un fait du même genre a été observé par M. Vulpian, et suivant moi, il démontre également que l’aphasie peut, ainsi que Marc Dax l'avait supposé, exister avec des lésions de l'hémisphère gauche indépendantes du lobe frontal.

Voici ce fait :

« Une femme âgée de soixante-treize ans, dit M. Vulpian, entre à l’infirmerie de la Salpêtrière le 15 décembre 1863. On l'envoie de son dortoir à l'infirmerie parce que, depuis quelques jours, elle s’affaiblit notablement.

» Nous trouvons cette femme, lors de la première visite qui suit son entrée, dans l’état suivant : Elle est sans fièvre et ne paraît présenter aucune affection des organes thoraciques ou abdominaux ; elle ne parle pas, tous les eflorts que l’on fait pour lui faire dire un mot, quel qu'il soit, sont inutiles, Elle paraît

comprendre -ce qu’on lui dit, elle cherche à répondre ; mais pour toute réponse elle fait entendre un bredouillement inintelligible, et encore rarement; car le plus souvent elle demeure complétement aphone; pas de paralysie des membres, ni de la face, ni de la langue ; elle serre assez fort et également des deux mains ; elle marche seule, mais lentement et en darts, sans traîner l’une ni l’autre jambe, pas d'actes extravagants.

» On l'observe chaque jour, et pendant une dizaine de jours il n’y a aucun changement dans son état. Elle est évidemment très-peu intelligente. Elle fait cependant d’une facon juste les signes d” affirmation ou de dénégation avec la tête. Un certain matin je la trouve en larmes; aussitôt qu’elle me voit, elle fait une mimique assez expréssive qui me donne à penser qu’elle a été battue; en effet, j'apprends que, pendant la nuit, une voisine qui a du délire s’est levée, et l’a frappée à coups redoublés. Je dois dire que la mimique, bien qu’expressive, était loin d’avoir la clarté qu'y eût mise une personne jouissant de sa pleine intelligence.

» Une fois seulement la malade a dit oui, out, monsieur, mais il n’a pas été possible de lui faire redire ces mots les jours suivants.

» Dix jours après son entrée, on s'aperçoit un matin, après une nuit où Ja la malade avait été plus aflaissée que de coutume, que les membres du côté droit, dont elle se servait encore la veille, sont à demi paralysés. Le lendemain la paralysie de ces membres est complète. Quelques jours après, la face est un peu déviée (commissure gauche un peu tirée sur loreille) ; il y a un peu de tendance à la contracture dans le bras paralysé. On ne constate d’ailleurs aucun changement notable dans l’état intellectuel relativement à la parole. Cependant, quand on l’interroge, cette femme ne fait même plus entendre son bredouillement habituel,

» Un mois après son entrée, pneumonie du côté droit. Mort au bou de six jours. | » On avait demandé des renseignements aux personnes de la salle dané laquelle se trouvait cette malade avant son entrée à l’infirmerie. Ceux que l’on avait recueillis s’accordaient tous pour nous apprendre que la malade ne parlait pas dès son arrivée à la Salpétrière; une voisine se disant plus instruite affirmait que l'abolition de la parole avait eu lieu érois ans avant l'entrée de la malade à l'infirmerie. Aussi je n’avais pas hésité à considérer celte femme comme un type d’aphasie, d'autant plus remarquable que ce symptôme avait existé d’abord sans hémiplégie, et qu'il était survenu à la fin une hémiplégie, justement du côté droit, du côté fatal (dit-on).

» L’autopsie ne me montra pas la lésion à laquelle je m'attendais si bien. Je trouvai un vaste ramollissement, paraissant récent, dans la moitié postérieure du noyau blanc sus-ventriculaire de l'hémisphère cérébral gauche. Iln’y avait pas le moindre indice d’une lésion quelconque dans les circonvolutions frontales ou autres. On trouve d'anciennes lésions, peu étendues (lacunes), dans le corps strié et la couche optique du même côté, et une lésion analugue,

moins étendue encore, tout aussi ancienne, dans le corps strié du côté droit.

» C'était donc là, en apparence du moins, un fait qui sortait de la règle, et l’on pouvait, en attribuant une date un peu ancienne au ramollissement (il y avait une partie centrale du ramollissement qui datait certainement d’un peu plus loin que le reste), rattacher l’aphasie à cette lésion. Et c’eût été un cas d’aphasie produite par une lésion des parties postérieures de l'hémisphère!

» Heureusement, en cherchant bien, je retrouvai une note prise sur cette femme six mois auparavant, à une époque où elle avait déjà fait un court séjour dans une de mes salles (elle y était restée neuf jours). Or, je fus mieux renseigné par cette note que par les voisines et les personnes de service. Cette femme parlait alors ; elle disait ou pouvait dire toute espèce de mots. Elle savait demander ce dont elle avait besoin, converser même quelque peu avec d’autres malades. Mais il est très-réel qu’elle parlait très-peu, avec une sorte de difficulté pour trouver les mots. La parole était paresseuse lorsqu'il fallait dire une phrase. Au contraire, lorsqu'il s'agissait de dire our ou non, les mots suivants partaient comme par un mouvement de détente : Oui, monsieur, out. — Non, monsieur, non. Elle ne disait jamais ou? ou non d’une autre façon, à moins qu’on n’insistât à plusieurs reprises.

» D'ailleurs elle ne présentait aucune paralysie, ni de la face, ni des yeux, ni de la langue, ni des membres ; elle avait déjà pourtant de l’affaiblissement des membres inférieurs. Elle put, à cette époque, nous apprendre que sa parole avait commencé à devenir difficile trois mois auparavant, à la suite d'étourdissements répétés pendant plusieurs jours. Depuis lors, de temps à autre, elle était reprise d’étourdissements, et la parole devenait plus embarrassée.

» Voilà donc l'observation dernière qui change de caractère jusqu’à un certain point et qui perd beaucoup de sa signification infirmative.

» Il me reste à signaler une circonstance de l’autopsie qui me paraît jeter un grand jour sur toute cette histoire.

» J'ai trouvé les deux artères sylviennes très-athéromateuses ; mais tandis que celle du côté droit offrait encore un libre passage au sang, celle du côté gauche était obturée complétement ou presque complétement (l'obturation a paru complète au moins dans un point) en deux points de sa longueur, à une distance d’un centimètre environ l’un de l’autre ; et cette obturation était produite en partie par l’épaississement athéromateux des parois, en partie par un dépôt fibrineux induré, évidemment ancien. Ce dépôt paraissait le résultat plutôt d’une thrombose que d’une embolie.

» Il est probable que cette obturation a été l’origine des accidents primitifs de la maladie. La circulation aura été très-fortement gênée à plusieurs reprises, mais elle se sera probablement rétablie d’une façon incomplète par des voies collatérales. C’est ainsi que j'expliquerais et les anciens ramollissements partiels révélés par les lacunes trouvées à l’autopsie dans les corps striés et la couche optique du côté gauche, et l'embarras pour ainsi dire rémittent de la parole, ainsi que l’affaiblissement des membres inférieurs el la débilité intel-

lectuelle : tout cela aurait été la conséquence de l'insuffisance de la nutrition. du cerveau, (La nutrition de l'hémisphère droit devait être atteinte aussi, bien qu’à un moindre degré que celle de l'hémisphère gauche; l’artère sylvienne droite avait des parois très-altérées, comme je l’ai dit.)

» Au moment où la malade est entrée à l’infirmerie pour la seconde fois, elle était dans une des crises déjà observées chez elle, pendant lesquelles l’embarras de la parole augmentait jusqu’à l’aphasie. Puis est survenu le ramollissement cérébral, dû sans doute à une oblitération persistante d’une partie du système artériel, partie plus ou moins librement parcourue par le sang jusque-là. »

M. Fernet, interne des hôpitaux, a présenté à la Société de biologie, dans le mois de mars 1863, une observation d’hémiplégie complète du côté gauche avec ramollissement du lobe frontal droit et thrombose de l'artère cérébrale moyenne du même côté. La malade, âgée de quarante-six ans, était seulement paralysée et n’avait point été aphasique. Tout le lobe frontal était réduit en bouillie, et bien qu’il ne soit point écrit que la troisième circonvolution cérébrale fût ramollie, il ne nous est guère permis de douter, surtout après les communications que M. Fernet à bien voulu nous faire à ce sujet, que cette circonvolution fût comprise dans le ramollissement; le lobe temporo-sphénoïdal était intact et les circonvolutions de l’insula avaient été respectées par le ramollissement.

La malade, avons-nous dit, n’était point aphasique, partant il nous faut conclure que le lobe frontal du côté droit peut être tout entier ramolli sans qu'il existe nécessairement d'aphasie, il est vrai que le lobe frontal du côté gauche était intact. Peut-être les plus sévères dans l'examen anatomique seraient ils disposés à ne point faire entrer en ligne de compte cette observation, parce qu'elle ne renferme point tous les détails nécessaires sur les limites précises du ramollissement ; remarquons que M. Fernet n’avait pas cru devoir appeler l'attention sur la question de l’aphasie, parce que, comme il le dit lui-même, il ne se sentait point suffisamment édifié sur ce sujet. Mais remarquons aussi que cette observation acquiert une grande importance dans la question, quand on la rapproche de celle que quelques mois plus tard, le 31 juillet 1863, M. le docteur Parrot publiait dans la Gazette hebdomadaire. Gette observation a pourtitre: À érophie complète du lobule de l’insula et de la troisième circonvolution du lobe frontal, avec conservation de l'intelligence et de la faculté du langage articulé, Pour quiconque la lira avec soin, il est certain qu'elle ne prête à aucune critique pour ce qui touche à l'anatomie pathologique, et il faut accepter que, dans ce cas, la troisième circouvolution frontale dans son tiers postérieur, là même où M. le docteur Broca avait localisé la fonction du langage articulé, était bien ramollie.

Le fait suivant, que M. le docteur Charcot a bien voulu nous communiquer, est tout à fait semblable à celui de M. Parrot.

« Égris-Valentine Thérèse, âgée de soixante-dix-sept ans, entre à la Salpé-

trière le 21 décembre 1863, sortant de la Pitié, service de M. Marrotte, où elle était restée trois mois.

» L'intelligence et la mémoire paraissent remarquablement intactes. La malade dit qu’il y à trois mois environ elle a été frappée d’hémiplégie complète gauche; elle est tombée sans connaissance et est restée dans cet état pendant neuf heures. On l’a transportée à la Pitié, où elle est restée depuis. La parole, gênée d’abord, est bientôt revenue.

» Pendant son séjour à la Pitié, ses membres inférieurs et son bras gauche se sont considérablement tuméfiés. Ils présentent encore aujourd’hui une enflure œædémateuse. Ce symptôme a été précédé par une diarrhée qui persiste encore, Depuis un mois, la malade ne retient plus les garderobes ni les urines, elle a une plaque gangréneuse au niveau du sacrum.

» [n'y avait pas d'embarras de la parole, pas d'oubli ni de substitution de mots dans les discours.

» La malade est prise, dans la salle, de pneumonie, et succombe le 3 janvier 1863, à trois heures de l'après-midi.

» À l’autopsie on trouve les lésions suivantes :

» Liquide sous-arachnoïdien en quantité considérable, ramollissement jaune très-étendu de la face externe du lobe frontal du côté droit, avec atrophie presque complète des circonvolutions. Ce ramollissement porte sur la circonvolution marginale antérieure, sur la deuxième et la troisième circonvolution frontale qui sont complétement détruites, et sur la partie supérieure du lobule de l’insula.

» On trouve au microscope, dans les parties malades, de nombreux corpuscules granuleux, une substance intercellulaire riche en granulations graisseuses et la plupart des vaisseaux athéromateux.

» Pas de lésion des parties centrales, rien dans les corps striés ni dans les couches optiques, rien dans les ventricules.

» Les pédoncules cérébraux présentent une différence de volume et de coloration d’un côté à l’autre. Le pédoncule droit est notablement plus petit que celui du côté gauche et offre une teinte grisâtre. On trouve dans Îles interstices de ses éléments nerveux un certain nombre de corpuscules granuleux.

» La protubérance annulaire est aplatie du même côté, ainsi que la pyramide antérieure qui diffère de celle du côté gauche autant par sa petitesse que par sa teinte grisâtre, analogue à celle du pédoncule et due également à la présence des corps granuleux.

» La partie supérieure de la moelle, seule examinée, présente une diminution de volume de la partie latérale gauche portant spécialement sur les faisceaux antéro-latéraux. »

Vous voyez, messieurs, qu'ici comme dans les faitsrapportés par MM. Fernet êt Parrot, la troisième circonvolution frontale du côté droit est gravement lésée ; mais cette lésion était à droite, et M. Broca admet que la lésion de la troisième circonvolution du lobe frontal gauche peut seule produire l’aphasie,

Les faits sur lesquels s'appuie le mémoire de M. Broca, ceux plus nombreux que je viens de passer en revue, d’autres qui ont été publiés par MM. Charcot, Vulpian, Perroud, semblaient établir d’une façon incontestable, non pas que l’aphasie était liée nécessairement à la lésion de la troisième circonvolution du lobe frontal du côté gauche, puisque le fait rapporté par M. Charcot ne permettait plus d'admettre cette opinion, tout au moins que l’aphasie n’était jamais produite que par une lésion de l'hémisphère cérébral gauche à l'exclusion du droit, comme l'avait prouvé Marc Dax. En effet, il n'existait pas, dans la science, un seul fait bien authentique d’aphasie avec paralysie du côté gauche.

Les trois faits de MM. Fernet, Parrot et Charcot, établissaient bien que les lésions qui ordinairement produisent l’aphasie quand elles occupent l’hémisphère gauche, ne la produisent plus quand elles ont leur siége du côté droit; mais M. Broca se croyait en droit d'affirmer, quelque audacieuse que parût cette opinion au point de vue physiologique, que la faculté du langage articulé avait pour condition matérielle de sa manifestation, l'intégrité de la troisième circonvolution du lobe frontal du côté gauche. Sans chercher à expliquer cette étrange localisation, il constatait des faits qui semblaient lui donner raison.

Vous voyez, messieurs, que je n’ai rien dissimulé des arguments de M. Broca, que je les ai laissés arriver à une limite qui est presque celle de l'absurde, car est-il possible, en physiologie, d'admettre que dans un organe aussi parfaitement symétrique que le cerveau il puisse y avoir dans un des hémisphères une portion affectée à une fonction qui ne le serait pas dans l’autre ? L’analogie, le sens commun protesteraient contre une pareille conclusion, et bien que, dans presque tous les cas d’aphasie qu'il nous a été donné d'observer nous ayons toujours vu la paralysie à droite quand il y avait paralysie, et dû conclure à la lésion de lhémisphère gauche, nous nous serions encore refusés à accepter l'étrange opinion de M. Broca.

C'est ici qu’il importe de rappeler le fait que nous avons mentionné plus haut avec tant de détails : il s’agit de cet ouvrier terrassier nommé Marcou, entré dans le service de la clinique au mois de novembre 1863 ; son observation démontre assez que l’aphasie la plus caractérisée peut exister avec une hémiplégie du côté gauche et par conséquent avec une lésion de l'hémisphère droit.

L'opinion de M. Broca tombait donc devant un pareil fait, ce qui n’empêche pas que dans l’aphasie, lorsqu'elle est accompagnée de paralysie, comme cela est le plus commun, la lésion ne soit presque constamment du côté gauche du cerveau et la perte de mouvement du côté droit,

Je sais très-bien que l’on trouyera quelques objections, Sans doute, on ne contestera pas que Marcou soit aphasique; mais on dira que, puisque l’autopsie n'a pas été faite, on peut admettre deux lésions, l’une produisant l'hémiplégie du côté gauche, et ayant son siége dans l'hémisphère droit, l’autre produisant l'aphasie sans l’hémiplégie, et ayant son siége dans la troisième circonvolution du lobe frontal gauclie, Je conviens qu’en l'absence des résultats

de l'examen microscopique, il n’est pas absolument impossible qu'il en soit ainsi; mais je ferai observer que Marcou est devenu aphasique au moment même où est apparue la paralysie du côté gauche. Il faudrait donc qu'il y eût eu deux lésions simultanées, l’une dans la circonvolution frontale gauche, l’autre dans l'hémisphère droit. Or, des faits de ce genre sont assez communs dans la science, et je vous ai montré, plusieurs fois, des foyers apoplectiques multiples dans le cerveau d'individus qui avaient succombé à une hémorrhagie cérébrale. Mais ces foyers multiples ne se trouvent guère qu'après les grandes attaques apoplectiques, et bien rarement dans des formes aussi bénignes que celles de notre malade. On les observe encore assez souvent à la suite des chutes sur la tête; ainsi, dans un fait qui appartient à M. Ange Duval, chirurgien de l'hôpital maritime à Brest, fait rapporté par M. Broca à la Société de chirurgie dans la séance du 24 février 1864, un malade fait une chute sur la tête, devient aphasique et l’on trouve à la fois, dans le lobe antérieur du côté droit, un foyer sanguin avec altération superficielle de la circonvolution orbitaire, et, à gauche, une déchirure de la troisième circonvolution frontale, qui était complétement ramollie.

Mais, je le répète, si ces lésions multiples simultanées se trouvent à la suite des plaies de tête, et, dans les grandes attaques apoplectiques, avec hémorrhagie cérébrale, il est bien rare, pour ne rien dire de plus, de les rencontrer dans les formes bénignes de la parslysie. Jusqu'à nouvel ordre, il nous sera donc permis de regarder le fait relatif à Marcou comme un cas d'aphasie avec lésion de l'hémisphère droit.

Il m'était difficile, messieurs, de ne pas entrer dans de bien longs détails, lorsqu'il s'agissait de fixer votre attention sur une question aussi importante de physiologie pathologique. 11 me semble que jusqu'à présent nous sommes en droit de formuler les conclusions suivantes :

L’aphasie est produite dans la presque universalité des cas par une lésion des lobes frontaux, ainsi que l'avait établi M. Bouillaud.

Cette lésion, comme l'avait établi M. Marc Dax, a son siége presque exclusivement dans l'hémisphère gauche. Le point occupé par cette lésion est le plus souvent la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche, conformément à l'opinion émise pour la première fois par M. Broca.

Maintenant, messieurs, examinons la question sous un autre point de vue.

Si l’on accepte aisément que l’aphasie, lorsqu'elle est accompagnée d'une paralysie, reconnaît pour cause un ramollissement où une hémorrhagie, il devient difficile de se faire une idée de la lésion lorsque l’aphasie dure quelques minutes, quelques heures, et qu’elle n’est accompagnée ou précédée ni de douleurs de tête, ni de paralysie même momentanée.

Cependant il est plus difficile encore de ne pas admettre de lésion. Je veux bien que nous n’ayons pas affaire à un ramollissement ou à une hémorrhagie, toujours est-il qu’il a dû exister une modalité dans une partie du cerveau et probablement dans la même partie que celle qui est profondément lésée

dans les aphasies compliquées de paralysie, modalité qui sera peut-être l’analogue des congestions transitoires que nous observons dans certaines parties situées dans des points accessibles à nos sens, ou bien de ces profondes perturbations de la circulation capillaire qui se traduisent tantôt par l’hypérémie, tantôt par l’anémie, tantôt par la perte ou par l’exaltation de la sensibilité.

Vous le voyez, messieurs, nous en sommes réduits aux hypothèses; mais je veux appeler votre attention sur un fait considérable qui n’a point passé inaperçu, mais que les praticiens ont trop oublié : je veux parler de traces de lésions anciennes que l’on trouve dans le cerveau d'individus qui pendant plusieurs mois ont eu une aphasie non compliquée de paralysie, et qui succombent à un accident aigu du côté de l’encéphale ou à une maladie étrangère à l'aphasie. L'expérience clinique démontre donc qu'il peut exister des lésions assez graves de l’encéphale pour causer une aphasie persistante, sans qu'il y ait paralysie; et il n’y a rien d’impossible à ce qu’une petite hémorrhagie cause une aphasie de quelques heures, au même titre que nous la voyons causer, dans quelques cas, une paralysie qui ne dure pas plus de un, deux ou trois jours. Combien de fois n’arrive-t-il pas de faire l’autopsie d'individus qui n'ont eu que deux ou trois attaques de paralysie, et dans le cerveau desquels on trouve pourtant les traces les plus évidentes de huit ou dix hémorrhagies successives? Par conséquent, je n’oserais pas affirmer que les aphasies transiloires que nous avons observées, et qui ne sont pas rares, n’ont pas été causées soit par une petite hémorrhagie, soit par un ramollissement très-limité d’une partie des lobes frontaux.

Il répugne d'autant moins à accepter cette opinion que, assez souvent les aphasiques qui n’avaient, pendant plusieurs mois, présenté aucun signe de paralysie, succombent à une attaque violente d’hémorrhagie ou de ramollissement du cerveau; et je vous en ai cité précisément un exemple au commencement de ces conférences, celui de la femme Desteben.

Le siége de ces petites hémorrhagies ou de ces ramollissements partiels qui ne causent que des paralysies temporaires et à peine aperçues par les malades eux-mêmes où par leurs familles, a une grande importance. En effet, si les lésions du lobe frontal entraînent si souvent la perte de la faculté de manifester sa pensée par la parole, l'écriture et le geste, elles n’ont qu’une influence fort limitée sur la perte de la sensibilité et du mouvement.

Que si, comme le veut M. Bouillaud, et comme je suis disposé à l’admettre, cette portion de l'encéphale est la condition matérielle de la faculté en vertu de laquelle la pensée se manifeste par la parole, l'écriture et le geste, tandis que d’autres parties sont plus particulièrement affectées aux mouvements et à lasensibilité, on comprendra mieux que les lobes frontaux puissent être légèrement lésés sans qu'ilse produise des accidents d’hémiplégie, de la même manière que de légères lésions de la couche optique, du corps strié ou du centre ovale de Vieussens, peuvent exister sans qu’il y ait autre chose qu’une hémiplégie peu accusée, la faculté de parler et d'écrire restant d’ailleurs intacte.

M. le docteur Auburtin va plus loin, il démontre par des faits cliniques qui lui appartiennent et par d’autres qu'il emprunte aux auteurs les plus justement appréciés, que les lobes antérieurs du cerveau peuvent souvent être le siége de très-graves lésions, sans qu’il y ait de signes de paralysie.

Il est impossible de ne pas admettre que son opinion est appuyée sur des faits irréfragables. 11 suffit de lire avec attention la première observation de M. Broca, relative au malade Zan, pour se convaincre que, en effet, les lobes antérieurs du cerveau peuvent être aliérés sans qu'il y ait paralysie. En effet, pendant dix ans, cet homme reste complétement aphasique sans avoir présenté le moindre signe de paralysie des extrémités ou de la face. Plus tard les membres du côté droit se paralysent ; on trouve à l’autopsie de grandes lésions du côté de la troisième circonvolution frontale et en même temps des lésions au voisinage du corps strié et de l’insula de Reil. N'’est-il pas évident, surtout si l’on rapproche ce fait du suivant, que l'aphasie a correspondu à la lésion di lobe frontal et la paralysie à celle des parties voisines du corps strié ? Bien d’autres faits démontrent que de grandes destructions du lobe frontal peuvent exister sans produire de paralysie.

Le suivant, qu'il m'a été donné de recueillir pendant la première année de ma vie médicale, m'a trop vivement frappé pour que je n’en aie pas gardé le souvenir.

Au printemps de 1825, deux officiers en garnison à Tours eurent une querelle qui se termina par un combat singulier. Les deux adversaires se rendirent sur le terrain en habit bourgeois et par une pluie battante ; l’un d’eux, qui essuya le premier le feu de son adversaire, reçut une balle qui traversa le ruban du chapeau, le cerveau d’une tempe à l’autre, et vint soulever l'os temporal du côté opposé. La matière cérébrale jaillit au dehors par le trou que la balle avait fait et nous en trouvâmes des morceaux sur le bord du chapeau. Le blessé fut apporté immédiatement à l'hôpital de Tours pendant la visite du matin. Il était dans la stupeur, et quoiqu'il respirât avec facilité il ne donnait aucun signe de connaissance. On incisa le muscle temporal du côté gauche, avec la spatule on souleva la portion de l'os qui était brisée et l’on retira la balle.

A la fin de l'opération, le pauvre malade fit avec les mains un geste qu’il accompagna d'un remerciment fait à voix très-basse.

Chose étrange, cette épouvantable blessure marcha à soubait : après quelques jours, le malade parlait et il n’v avait aucun signe de paralysie. Un mois plus tard il se levait, et pendant cinq mois qu’il passa à l'hôpital, vivant presque constamment avec les internes de service, il les amusait par sa gaieté, par sa causerie piquante, il occupait ses loisirs à faire des comédies et des vaudevilles. Vers la fin de l’été, il survint une céphalée violente, de la stupeur, puis les signes d’un ramollissement aigu du cerveau, et à l’autopsie on trouva dans le trajet de la balle une esquille qui avait déterminé une inflammation de la substance cérébrale. La balle avait traversé les deux lobes frontaux à leur partie moyenne, et dès le premier jour qui avait suivi la blessure le malade n'avait

TROUSSEAU, 2° édit. — 11. 39

pas présenté de sighe de paralysie, il avait parlé et jamais il n’ÿ avait eu la moindre hésitation dans l’expression de la pensée jusqu’au moment où survint le ramollissement cérébral qui causa la mort. Vous remarquerez, messieurs, que cette autopsie était faite en 1825, à une époque où il ne pouvait être question de la lésion spéciale de telle ou telle portion des lobes frontaux, si bien que ce fait remarquable prouve, d’une part, comme le soutient M. Auburtin, que de graves lésions du lobe frontal peuvent exister sans produire de paralysie ; mais en même temps il démontre que si les lésions du lobe frontal causent l’aphasie, tout au moins cette lésion doit occuper, dans le lobe, un point particulier, probablement celui qui a été indiqué par M. Broca, La doctrine de M. Bouillaud n’en est pas moins entière à l'égard des lobes frontaux comme siége des manifestations de la pensée par la parole, l'écriture et la mimique; seulement il appartient à M. Broca d’avoir plus exactement localisé.

On peut rapprocher de ce fait le suivant, observé par M. Peter à l’hôpital militaire du Gros-Cailiou. Il s’agit d’un cavalier qui, étant ivre, tomba de cheval sur l’occiput et se fractura le crâne. A la stupeur initiale succédèrent l’agitation la plus grande et le délire le plus intense, Get homme vociférait conti: nuellement les jurons les plus énergiques et se livrait à des conversations suivies avec des personnages imaginaires, Il succomba au bout de trente-six heures sans avoir recouvré sa raison. A l’autopsie, on trouva une fracture de la voûte et de la base du crâne dans toute leur longueur, Mais ce qu’il y avait de très-remarquable , c’est que la chute ayant eu lieu sur l’occiput, ainsi que le prouvait l’attrition des parties molles et la fracture en étoile de l’occiput, Je cerveau ne présentait pas de lésion à ce niveau, tandis que les deux cornes frontales étaient réduites en une véritable bouillie par une contusion des plus violentes, produite évidemment par le choc de la masse cérébrale qui était venue s’écraser contre la partie antérieure de la voûte crânienne, Cette altération du cerveau intéressait toute l'épaisseur de la pulpe et s’étendait de chaque cÔLé jusqu’à l’origine antérieure du sillon des nerfs olfactifs. Ainsi encore les deux lobes frontaux peavent être détruits à leur extrémité antérieure sans abolition de la faculté de parler.

Îlest important de chercher si l’infelligence est désée chez les aphasiques, et dans quelle mesure elle peut l'être ; mais cette appréciation n’est pas facile. Il y a cela de remarquable, que ces malades ont ordinairement l'œil intellis gent, et que par quelques gestes ils viennent en aide à l'expression parlée qui leur manque. Nous n'avons pour apprécier l'intelligence des aphasiques que l'expression du visage, l'écriture et le geste. Le visage, je vous l’ai dit, ne s'éloigne pas beaucoup de l’état normal, et à ce titre, il semblerait que l'in: telligence est entière ; mais ici je ferai une observation, Il a dû vous arrivet bien souvent de parler à un chien et de l'interroger en quelque sorte, Vous avez certainement alors été frappés de la limpidité du regard, de la vivacité, de l’intelligence singulière qui brille dans les traits de l'animal ; des mouve=

ments de sa tête, et souvent aussi des petits cris, des grognerments accentués dont il accompagne cette mimique ; vous vous surprenez à causer avec lui, et combien de fois ne vous est-il pas arrivé de dire : « Il ne lui manque que la parole, » Eh bien ! messieurs, appliquez cette observation au: malade frappé d’aphasie, et vous vous convaincrez que, dans l'expression du visage, il y a moins que chez le chien; et l'on conviendra alors qu’il nous faut quelques signes de plus pour juger de l'intelligence d’un homme.

L'écriture nous peut venir en aide ; mais la plupart des aphas'ques sont paralysés de la main droite et ne peuvent écrire ; que s’ils prennent l'habitude d'écrire de la main gauche, il est aisé de s’apercevoir qu’ils ne peuvent pas tracer, par l'écriture, beaucoup plus de mots qu’ils n’en expriment par la parole. Vous avez vu par combien d'épreuves nous avons fait passer nos malades. Le jeune Guénier (Henri) signait son nom de la main gauche quand on lui disait de le faire ; Paquet faisait de même; mais vous vous rappelez que Guénier n'avait que deux mots dans son vocabulaire, our, maman : si je lui demandais d'écrire ow, il écrivait son nom ; si je le priais d'écrire maman, il écrivait encore son nom. On l'avait instruit péniblement à faire sa signature, et les muscles moteurs de sa main s'y étaient faits en quelque sorte automatiquement, et continuaient à agir dans le même sens lorsque nous demandions autre chose. Le même fait exactement avait lieu chez Paquet ; il signait fort bien son nom de la main gauche, et si nous lui disions d'écrire le mot fourchette, il écrivait encore Paquet, Nous lui faisions copier le mot sa/le qui était imprimé sur sa pancarte, il l’écrivait avec hésitation ; mais enfin, il en venait à bout ; si alors nous éloignions de ses yeux cette pancarte, et si nous lui ferUiou d'écrire encore salle, ilécrivait Paguet.

Vous conviendrez, messieurs, que des manifestations aussi limitées indiquent une intelligence bien faible.

Vous vous rappelez aussi le malade que nous présenta M. le docteur Lancereaux.

Cet honmme se vantait d’avoir complétement conservé la mémoire, de bien savoir lire encore, ou du moins de parfaitement comprendre tout ce qu’il lisait, et de posséder l'intégrité de son intelligence: le langage seul, suivant lui, trahissait sa pensée, Nous l’invitâmes aussitôt à lire une lettre qui comimençait par ces mots : «mon cher maître», et il lut sans hésitation : «monsieur », puis s'arrêta court, Il marmotta quelques mots incohérents comme s’il cherchait à déchitfrer des caractères sans signification pour lui, puis il aperçut au hasard Je mot « mademoiselle » et lut « madame, » Il était évident que cet homme ne savait plus lire, à

Nous l’invitâmes à écrire le mot « monsieur », qu'il venait de lis faussement dans la lettre, et il écrivit lentement son propre nom. On le pria d'écrire « mademoiselle », et il écrivit encore son nom.

Alors nous lui fimes lire la préface d’une Æistoire de sainte Geneviève. Au lieu de « préface », il dit d’abord « fastes » ; puis il lui fut impossible de

déchiffrer ce premier membre de phrase : « Quatre siècles se sont écoulés depuis qu’une humble bergère. » Il dit bien le mot « siècles », prononça « trois » au lieu de « quatre », et, chose singulière, en même temps qu'il disait « trois », il étendait les quatre doigts de sa main pour venir par son geste au secours de son langage impuissant. Nous lûmes nous-même à haute voix le membre de phrase : il nous écouta avec une certaine attention, puis, au mot « bergère », il nous dit avec un sourire niais : « oh! bergère, sais bien ce que c’est; aime bien bergère; dessine bien bergère », en supprimant toujours le pronom « je », qu’il ne peut prononcer.

Nous l’attendions là : cet homme est peintre, élève de Coigniet, et se vante de dessiner encore très-bien ; nous Île priâmes de vouloir bien nous dessiner une bergère. Après trois ou quatre minutes d'efforts qui lui faisaient perler la sueur au visage, il ne put réussir qu’à tracer au crayon des traits informes qui n'avaient aucune espèce de ressemblance avec quoi que ce fût. Cependant il put dessiner assez mal une tête d'homme telle que l'aurait fait un enfant de huit ans qui n’aurait pas appris le dessin.

Ainsi voilà un individu qui prétend avoir conservé l'intégrité de son intelligence, qui dit savoir bien lire, bien écrire, bien dessiner, et qui ne peut en réalité déchiffrer quoi que ce soit; qui, en fait d'écriture, ne sait que tracer son nom, et, en fait de dessin, ne peut que crayonner une tête de bonhomme. C'esi-à-dire qu’en réalité ses doigts obéissent alors à une impulsion automatique à laquelle la pensée reste complétement étrangère.

L'inteliigence de cet homme présente d’étranges lacunes : il sait, par exemple, ce que veut dire le mot « force », et il ignore absolument ce que signifie le mot « faiblesse », qui est cependant le corrélatif de force. Nous lui «emandions s’il n’éprouvait pas de la faiblesse, et il ne nous comprenait pas. Nous lui fimes alors la même question d’une façon indirecte en lui demandant s’il n’était pas moins fort, et il nous comprit. Quant au mot « faiblesse », nonseulement il ne pouvait le prononcer, mais il avait complétement oublié et le mot et sa signification. Ses phrases étaient d’ailleurs des plus primitives et de la forme suivante : « Moi toujours travaillé, — beaucoup travaillé ; — moi toujours premier, — premier, — premier. » Un grand nombre des parties du discours lui faisaient défaut. Nous aurons plus tard à revenir sur certaines particularités de ce fait à propos de la psychologie de l’aphasie.

La mémoire, cette faculté si importante de l’entendement, est lésée photons dément, et il est bien facile d’en acquérir la certitude ; la plupart des aphasiques répondent fort bien par signes, et cent fois j'ai fait devant vous l’expérience suivante. Nous leur montrions une cuiller. — Qu'est-ce cela ? — Pas de

réponse. — Est-ce un couteau ? Signe de dénégation. — Est-ce une fourchette? Même signe. — Vous rappelez-vous le nom de l’objet que je vous montre ? Même signe. — Est-ce une cuiller ? Signe très-vif d’affirmation. —

Vous ne vous rappeliez donc pas le nom de cette cuiller? Signe de dénégation. Et il en est ainsi de presque tous les aphasiques. II y à pourtant cela

de singulier, c’est que ne se souvenant pas du nom de l’objet, ils s’en rappellent parfaitement l'usage. En leur montrant la cuiller : « À quoi cela sert-il ? » Ils prennent la cuiller et la portent à leur bouche pour désigner l'usage de cet ‘instrument. |

M. Lordat, qui, en vertu de sesdoctrines spiritualistes, croit à l'indépendance absolue de la pensée et de la parole, et & fortiori à l'indépendance de la pensée et des organes de la parole, fournit lui-même la preuve de cette dépendance. Avant l'attaque d’aphasie qu'il éprouva en 1898, il improvisait admirablement ses leçons; après la guérison de cette attaque, il fut désormais incapable, nonseulement d’improviser, mais même de professer de mémoire des leçons préalablement écrites ; il ne put jamais que les lire.

Il est donc indubitable que, dans l’aphasie, l'intelligence est profondément altérée, et quand la maladie se guérit sous nos veux, ce qui est assez fréquent, nous assistons chaque jour à la résurrection des facultés, et nous voyons le progrès s’accomplir exactement comme, dans la convalescence d’une maladie grave, nous voyons renaître chaque jour les aptitudes physiques.

Mais quand l’aphasie est temporaire, le témoignage des malades devient bien précieux. Ceux mêmes dont l'intelligence paraît être le moins troublée ont perdu pourtant quelque chose. Rappelez-vous notre collègue de la Faculté, qui fut aphasique pendant quelques heures seulement, et qui se souvenait si bien des phases étranges par lesquelles son esprit avait passé. L'accident le prit pendant qu'il lisait un des Zntretiens littéraires de Lamartine. Ce n’est pas une lecture bien fatigante et qui demande une grande attention ; il s'aperçoit néanmoins qu’il ne comprend plus bien ce qu'il lit. Il laisse le livre un instant, reprend <a lecture, et constate de nouveau son impuissance. C’est alors que, voulant parler, il ne put proférer une parole ; il voulut écrire, il ne put tracer un mot ; pourtant, effravé de ce symptôme, il agitait son bras, il faisait mouvoir sa langue, et constatait lui-même qu'il n'était point paralysé. Il recueillait même ses souvenirs, comme médecin, et il se demandait quelle partie de son cerveau pouvait être lésée en ce moment. Son intelligence était donc encore plus grande que celle du commun des hommes ; néanmoins elle était amoindrie, et j'en veux pour preuve cette difficulté qu’il éprouvait à comprendre une page de Lamartine.

Vous vous souvenez de la femme Keller; elle semblait avoir récupéré son intelligence ; elle répondait aisément aux questions simples que nous lui adressions ; elle lisait une partie de Ja journée. Mais quand elle fut complétement guérie, nous la priâmes d'apprécier elle-même l’état de son intelligence durant sa maladie ; et elle confessa qu’elle avait moins de mémoire, qu’elle comprenait moins bien ce qu’on lui disait, qu’elle avait beaucoup perdu et que, lorsqu’elle lisait, elle lisait bien des yeux, mais qu’elle ne lisait pas bien avec son estomac, expression naïve et singulière, par laquelle elle voulait désigner son impuissance intellectuelle, alors que les organes des sens la servaient à merveille.

Adèle Ancelin lisait aussi toute la journée; il en est de mêine pour Paquet, et: ceux de vous qui se sont faits, si je puis m'exprimer ainsi, les champions des aptitudes intellectuelles des aphasiques, invoquent comme un grand argument cette attention que les malades donnent à leur lecture. Adèle Ancelin a eu pendant un an le même livre entre les mains, c'était un ouvrage pieux, le Mois de Marie. La pauvre fille lisait presque toujours la même page, ce qui prouve qu’elle ne comprenait guère ce qu'elle lisait. Plusieurs fois, vous vous le rappelez, j'ai pris son livre, j'ai lu à haute voix la page même qu'elle avait sans cesse sous les veux; et quand je lui demandais si elle comprenait ce que je prononçais, elle indiquait par un mouvement d'épaule, qu’elle n’en connaissait pas le sens.

Paquet, que vous avez encore vu dans les salles, a reçu une éducation assez élevée, puisque, ainsi que je vous l'ai dit, il allait entrer dans les ordres quand il a quitté le séminaire. Il lit quelquefois toute une journée, et je dois confesser qu’il suit assez bien ses lignes, qu’il tourne les pages à propos et qu’il semble bien comprendre ; mais on peut faire une expérience qui prouve: péremptoirement qu’il comprend beaucoup moins qu’il ne semble le faire. Je prends son livre, je lis une fin de page à haute voix, et je lui dis de suivre des yeux ce que je lis et de tourner la page lorsque j'arriverai au bout ; jamais il ne le fait à propos. Or, un enfant de cinq ans, sachant lire, eût-il une intelligence assez bornée, tournerait la page quand il faudrait la tourner. Il y a d’ailleurs une autre circonstance qui prouve que, s’il comprend ce qu'il lit, du moins il ne conserve aucun souvenir de sa lecture ; et l’on conviendra sans peine que la mémoire est une des plus importantes facultés de l’entendement, et que les animaux eux-mêmes en sont pourvus à un degré éminent. Or, Paquet a sur la table du chevet de son lit des romans-feuilletons assez amusants d'ailleurs ; généralement, quand nous avons lu un roman-feuilleton, nous en faisons un médiocre cas, et nous le reléguons où nous reléguons les journaux de la veille. Ce serait un intolérable supplice d’être condamné à relire trente fois par jour un roman-feuilleton. Or, notre homme y met plus de patience : il lit, il relit encore et toujours avec la même attention ; or, de deux choses l’une, ou il ne comprend pas ce qu'il lit, et, comme certaines gens, il occupe le peu qu'il à d'intelligence à faire des patiences ou à jouer au bilboquet, ce qui est assez naturel quand on ne peut faire autre chose, ou bien il n’a pas la mémoire de ce qu'il vient de lire, et, dans les deux hypothèses, il fait preuve d'un amoindrissement notable de son intelligence.

Cependant il joue aux dames et aux dominos, et il joue assez bien: il triche même, ce qui exige une certaine finesse, et, quand son adversaire surprend la tricherie et l'oblige à replacer la partie là où elle doit rester placée, il s’impatiente ou bien il rit, comme pour railler.

Eh bien! ce même homme, qui joue aux dominos et aux dames et qui fait des combinaisons assez savantes, ce même homme, dis-je, est D de compter son âge sur ses doigts. |

Les mêmes aptitudes s’observent chez les aliénés.

J'ai toujours été frappé de la spécialité des aptitudes intellectuelles de chaque homme ; mais je n'ai jamais compris les signes d'intelligence extraordinaire que donnaient souvent les gens plongés dans la plus profonde démence. rit

Lorsque j'étais élève interne de la maison de Charenton, en 4825 et 1826, j'allais souvent, le soir, au salon faire une partie avec les aliénés. Je n’ai jamais pu jouer que fort mal aux dames et aux échecs; mais je m’indignais de me voir gagner sous jambe par des gens qui ne savaient pas assembler deux idées, Pour le tric-trac, auquel j'avais quelque prétention, je n'étais pas plus heureux quand je jouais avec des gens qui naguère avaient été trèsforts, Le fait avait de quoi m'étonner, et encore aujourd’hui, quand j'y pense après quarante années presque, je suis à comprendre comment, dans une cervelle aussi profondément dérangée que l’est celle d’un homme en démence, des combinaisons peuvent se former qui soient supérieures à celles qu'enfante une intelligence saine, Chez le monomaniaque semblable fait n’a rien qui m'étonne ; il ne délire que sur un point assez limité. Il peut donc conserver toutes les aptitudes qu'il avait auparavant pour le jeu ou pour le calcul; mais il m'est impossible de comprendre comment les combinaisons si diverses d’une partie de cartes ou de tric-trac peuvent se faire dans l'esprit d'un maniaque, qui semble incapable de lier entre elles deux idées.

Pour résumer, je dis que les aphasiques sont, pour l'intelligence, beaucoup au-dessous du commun des hommes, et surtout beaucoup au-dessous d’euxmêmes, quand la comparaison peut être établie.

Toutefois, il est une espèce d’aphasie dans laquelle l'intelligence est complète, La mémoire ne fait pas défaut, les malades écrivent facilement et traduisent exactement leurs pensées par l'écriture, comme le font les sourdsmuets qui ont reçu de l'éducation. Cette forme est très-rare, et elle m'a paru tellement différente de l’autre que je me suis cru le droit d’en faire une espèce à part ; et j'ai considéré cette différence comme d'autant mieux fondée, que chez tous les autres aphasiques, l'impossibilité d'écrire est parallèle à celle de s'exprimer par la parole, Voici le fait qui m'a le plus frappé :

Je voyais un jour entrer dans mon cabinet un facteur des halles de Paris, très-jeune et avec toutes les apparences d’une excellente santé. Il indiquait, par signes, qu'il ne pouvait parler, et me remettait une note où se truuvait détaillée l’histoire de sa maladie, Cette note était écrite par lui en bons termes et d’une main fort assurée. Quelques jours auparavant il avait perdu subitement connaissance et il était resté près d’une heure en cet état ; en revenant à lui, il n'avait aucun symptôme de paralysie, mais il ne pouvait articuler un seul mot. La langue se môuvait parfaitement, la déglutition était facile, et, quelque effort que fît le malade, il ne pouvait proférer une parole. Je pensai que la faradisation pouvait lui être de quelque secours, et je l'adressai à mon ami M. le docteur Duchenne (de Boulogne). Il fut infructueuse-

ment électrisé pendant une quinzaine de jours ; et le malade, sans aucun traitement particulier, recouvra complétement la parole cinq ou six semaines après le début des accidents. Il y eut cela de très-remarquable que, pendant tout le cours de cette singulière maladie, il put régler toutes ses affaires et les continuer dans une certaine mesure, en suppléant à la parole par l'écriture.

À côté de ce fait, nous pouvons en ranger un second qui à un assez grand intérêt :

Une dame de Boulogne-sur-Mer est restée pendant dix ou douze ans l'objet de l'attention et des conversations de la ville. Elle était d'humeur fort acariâtre, et les gens du pays disaient qu’elle avait été ensorcelée, à cause de sa méchanceté. Or, à la suite d'un accident sur la nature duquel nous n’avons pu être éclairé, il ne lui resta qu’un juron : « Sacré nom de Dieu ! » C’est par ce blasphème qu’elle exprimait toutes ses pensées, qu’elles fussent tristes où agréables. Chose étrange ! elle put, pendant un grand nombre d'années, surveiller des intérêts assez importants, gérer sa maison avec beaucoup d'ordre. Elle allait elle-même au marché ; elle faisait ses emplettes et elle discutait le prix par signes, qu’elle assaisonnait souvent d’un sacré nom de Dieu ! Jamais il ne vint à l'idée de personne qu’elle fût insensée, jamais sa famille ne la fit interdire, bien que peut-être le désir ne lui en manquât pas. Elle n’était pas paralysée. Je ne sais pas si elle écrivait comme notre facteur dont je viens de vous parler, et si, par conséquent, elle traduisait comme lui ses pensées par l'écriture.

Il est une autre forme d’aphasie que l’on observe quelquefois après les maladies aiguës, et qui est causée par l'oubli abso/u des mots. Le fait suivant er est un exemple remarquable :

Madame M..., qui jouissait habituellement d’une excellente santé, et qui était douée d’une intelligence très-remarquable, prit, à l’âge de cinquante-six ans, un érysipèle qui envahit le visage ct le cuir chevelu. Elle eut, pendant plusieurs jours, des accidents cérébraux assez graves, et quand la fièvre eut cessé, elle n'avait conservé la mémoire d’aucun mot. Pendant plusieurs jours, elle fut réduite à une sorte d’état automatique, acceptant les boissons et les aliments sans les demander, et n’exprimant aucune pensée. Quelques jours plus tard elle put répéter, en v attachant le sens vrai, les mots qui lui étaient dits. Peu après, elle commenca à assembler quelques mots pour constituer des membres de phrase ou des phrases trés-courtes : elle était alors complétement rétablie au point de vue physique. Les premiers jours, elle ne répétait que les mots qu'on lui disait ; puis sa mémoire conimenca à lui en rappeler quelques= uns. Elle demanda alors un gros cahier de papier, une plume et de l'encre, et, pendant trois mois, elle passa plusieurs heures de chaque jour à écrire tous les mots qui lui revenaient à l'esprit. J'ai eu les cahiers entre les mains, et il est étrange de voir par quel procédé un mot en rappelait un autre; tantôt la première syllabe, tantôt la seconde lui donnait la clef d’un mot suivant, Souvent c'était la rime, quelquefois un sens fort éloigné. J'en veux

donner quelques exemples : «chat — chapeau, — peau-— manchon, — main — manche, — robe — jupon , — pompon — rose, — bouquet — bouquetière, — cimetière — bière — mousse, — cordage — corde à puits, — fossé, — etc., etc. » Il y avait ainsi près de cinq cents pages écrites en petit texte.

Mon honorable collègue M. le docteur Boucher, professeur de pathologie interne à l’école préparatoire de médecine de Dijon, a observé depuis deux faits de ce genre dans le cours d’une épidémie de dothiénentérie qui a sévi sur la ville en 18635.

Le fils du portier du lycée impérial de Dijon, âgé de treize ans, d’une constitution délicate, fut pris de la fièvre au mois de septembre. Sa vie fut en péril pendant quelque temps ; enfin les symptômes s’amendèrent ; tout allait très-bien, quand, un beau matin, on constata une aphasie complète, C'était une chose à la fois triste et singulière de voir les efforts extrêmes de l’enfant pour prononcer un seul mot, et le plus simple de tous : «Non! » M. Boucher eut l’idée de rechercher si l'urine contenait de l’albumine : il y en avait, en effet, un peu. Comme, d’ailleurs, les symptômes généraux continuaient d’être bons, on insista sur les toniques et sur une alimentation convenable. Au bout de quatre ou cinq jours, les mots revinrent successivement, quoique prononcés avec une remarquable lenteur ; mais enfin tout se rétablit, et, après une convalescence assez longue, l’enfant reprit ses études au lycée.

Le second fait observé par M. Boucher l’a été sur un enfant de trois ans, chez lequel les accidents nerveux dothiénentériques avaient été fort graves, et dans les urines duquel on trouva aussi de lalbumine. La parole se perdit également tout à coup au moment où la fièvre cessait de présenter de la gravité ; seulement la convalescence fut très-longue.

Vous pouvez vous rappeler une femme de notre service, qui, dans le cours de l’année 1863, éprouva, à la suite d’une dothiénentérie grave, des accidents identiques avec ceux qui ont été indiqués par le docteur Boucher.

Il n’est pas rare de voir des paralytiques qui ne peuvent proférer clairement une parole; ils bredouillent, et la langue est à ce point embarrassée qu’ils ne peuvent exprimer le peu de pensées qu'ils ont. Mais avec quelque attention, il est aisé de voir qu’à chaque pensée répond une intonation particulière, de telle sorte que les gens qui sont auprès de ces malades. finissent par comprendre assez bien ces espèces de grognements imparfaits. Ces pauvres gens répondent aux questions par le mot propre; mais la paralysie des organes de la parole les empêche d’articuler nettement.

Nous en dirons autant pour la paralysie glosso-laryngée dont je vous ai longuement entretenus. Si, chez les paralytiques ordinaires qui peuvent à peine parler, l’intelligence est profondément lésée, il n’en est plus de même dans la paralysie glosso-laryngée. Ici l'intelligence est complète, les malades peuvent écrire, lire, et il est aisé de voir que, lorsqu'ils veulent parler, leurs veux, leurs gestes suppléent à ce que la parole a d’incomplet. Ils ont donc

au service de leur intelligence toutes les manifestations qui appartiennent à l’homme sain, à cela près de la parole dont l'embarras est proportionné au degré de paralysie des organes qui servent au langage articulé,

Je comprends que toutes ces distinctions paraissent assez subtiles aux pers sonnes qui lisent sans voir les malades, mais lorsque l’on fait cette étude, au lit des malades, les différences sont telles, que ceux de vous qui sont encore au début de leurs études médicales saisissent d'emblée les nuances qui séparent des maladies qui, au premier abord, paraissent identiques.

Il y a encore un caractère étrange qui sert à distinguer la paralysie ordipaire de l’aphasie, de la paralysie glosso-laryngée et de la perte de la parole qui est la conséquence du manque absolu de mémoire, Je veux parler de cette sensiblerie que l’on observe ordinairement chez les vrais paralytiques. Lors» qu’un malade a été frappé d’hémiplégie à la suite d’une hémorrbagie cérébrale, nous le voyons pleurnicher sans cesse à la moindre occasion ; c’est là un caractère signalé par tous les observateurs, Or, dans l’aphasie, ce caractère manque le plus ordinairement; j'avoue que je ne saurais en comprendre le motif. Nous croyons tous que cette facilité à répandre des larmes tient, chez les paralytiques, au trouble grave de l'intelligence qui accompagne ordinaires ment la maladie; mais, chez les aphasiques , l'intelligence est tout aussi pro. fondément troublée, et pourtant la pleurnicherie s'observe plus rarement. Je voyais dernièrement à la Maison municipale de santé, avec mon honorable collègue M. Bourdon, un négociant atteint d’aphasie complète ; il pleurait facilement ; mais il y avait chez lui deux choses : il avait éprouvé successivement deux attaques de paralysie, la première qui avait frappé le côté gauche, l’autre qui avait atteint le côté droit. II n’était devenu aphasique qu'après la seconde attaque, et lors de la première, qui s'était comportée comme la plupart des hémorrhagies cérébrales, il avait eu la pleurnicherie qui n'avait pas cessé quand avait apparu l’apbasie,

Il y a chez les aphasiques une impossibilité de parler qui tient à des causes fort diverses qu'il est très-difficile de bien analyser.

D'abord il y a de l’amnésie, cela est de la plus grande évidence, L’amnésie est même, chez la plupart d’entre eux, le phénomène dominant. Ils ne parlent pas, parce qu'ils ne se souviennent pas des mots qui expriment leur pensée, Vous vous rappelez l'expérience que nous faisions chaque jour au Hit de Marcou. Nous prenions son bonnet de coton, nous le placions sur son lit, et nous lui demandions : « Qu'est-ce cela? » Il regardait attentivement, disant : « Pourtant je sais bien ce que c’est, nom d’un sort, je ne m'en souviens pas. » — « C'est un bonnet de coton, lui disais-je. — Ah! oui, c’est un bonnet de coton. » Il en était de même pour une multitude d'objets que nous lui présentions. Il nommait au contraire très-bien certains autres objets, sa pipe par exemple. — J'ai dit qu'il était terrassier. Les gens de sa profession se servent de deux instruments de travail, la pelle et la pioche. Certes, s’il est des objets dont un terrassier ne doive pas oublier le nom, ce sont ces deux-là,

Or, Marcou n'a jamais pu nous dire ce qu’il employait à son travail; et quand il s'était fatigué à chercher inutilement, et que nous désignions la pelle et la pioche : « Ah! c’est vrai », reprenait-il, et deux minutes après il n'était pas plus capable de les nommer qu'auparavant, Il ya donc une amnésie telle quele malade ne peut spontanément désigner un objet par son appellation ; mais non pas telle qu'il ne se souvienne pas très-bien du mot quand on le prononce devant lui. Ainsi ce même Marcou, qui ne pouvait jamais désigner son bonnet de coton, reconnaissait ce nom parfaitement bien ; je le Jui montrais, et quand il hésitait : « C’est votre pipe, lui disais-je. — Oh! que non! — C'est votre cuiller. — Non! non! — C'est votre pantalon. — Oh! que non! — C'est peut-être votre bonnet de coton ? — Oui, c’est bien cela. »

Ces pauvres gens sont dans une condilion analogue à celle de l’écolier auquel la mémoire fait défaut quand il récite une leçon : il ne peut venir à bout de réciter un vers; mais sile maître lui souffle le premier mot, ilsuit et ne se trompe plus, si toutefois il est doué d’une certaine mémoire ; mais pour ceux qui n’ont pas de mémoire, il faut en quelque sorte dire chaque mot avant eux, et, à celte condition seule, ils reconnaissent et répètent les mots qu’ils ont appris ou cherché à apprendre.

Chez quelques aphasiques, la mémoire est affaiblie au point qu'ils n’osent affirmer qu'une dénomination est bien celle de l’objet qu'on leur montre. Vous avez vu combien Paquet souvent était en défaut sur ce point. Je Ii montrais un couteau : « Qu'est-ce, lui disais-je ? » Il répondait : cousisr. « C’est un couteau ? » Il faisait un signe d’affirmation. « Vous vous trompez. » Alors, il hésitait, et l'on voyait l’iucertitude se peindre sur son visage, — Il en était autrement de Marcou, qui, lorsqu'on voulait le tromper de la même manière, ne se laissait jamais déconcerter.

Il y a donc amnésie, le fait est incontestable, et cela constitue quelquefois le seul phénomène morbide chez l’aphasique. Dans le courant de janvier 1664, un de nos collègues de l'Académie de médecine fut pris, rentrant chez lui, de légers vertiges. 11 voulut parler, et il s'aperçut que la plupart des substantifs lui manquaient. On appela MM. les docteurs Pidoux et Const. Paul, et ces messieurs purent aisément constater ce singulier trouble de l'intelligence. Les phrases commençaient, et tout à coup le malade les interrompait, impuissant qu'il était à exprimer un substantif; il hésitait alors, en témoignant de l'impatience, et si l’on venait à son secours en prononçant le mot, «C'est cela », disait-il, et il le répétait très-netteinent, et continuait sa phrase. IL y avait donc ici mémoire parfaite pour la plupart des parties du discours, amnésie presque absolue des substantifs ; mais notons, et ceci est important, que dès que le mot était prononcé, le malade le saisissait en quelque sorte au vol et le prononçait avec une facilité extrême.

Mais il y a dans l'aphasie un autre phénomène bien étrange, qui peut-être n’est qu’une forme de l'amnésie, et qui consiste dans l'impossibilité de prononcer les mots, quelque insistance que l’on y mette. Voyez Paquet, il ne sait

dire que cousist ; mais s’il dit cou, il semble qu’il devrait dire aisément coucou ? S'il dit cousisi, il semble qu’il devrait dire aisément sisi ? Eh bien ! non. Vous avez vu que, plusieurs jours de suite, pendant la visite, je me suis arrêté longtemps à son lit, et que nous ne sommes parvenu qu’après plusieurs jours à lui faire prononcer cou-cou. Il y est pourtant arrivé quelquefois ; mais pas une seule fois nous n’avons pu lui faire dire sisi. Déjà la même remarque avait été faite par M. le docteur Perroud , médecin de l'Hôtel-Dieu de Lyon. Il avait une femme aphasique qui disait fort bien : « Bonjour, monsieur, » et jamais M. Perroud n’a pu lui faire dire bonbon, qui n'est pourtant que la répétition de la première syllabe de bonjour. Vous avez été témoins de la peine que nous nous sommes donné pour faire répéter quelques syllabes à Paquet. Nous lui faisions dire a, et il le répétait assez facilement. I lui était impossible de dire pa. Devant lui, nous serrions les lèvres comme pour prononcer le p, et nous lui disions d’imiter ce mouvement ; il se consuma alors en efforts étranges, et il n’arrivait pas à placer ses lèvres comme il les devait placer. Nous lui disions de faire peu a, espérant lui faire syncoper les deux sons en un son unique Âa. Nous n'avons jamais pu y parvenir. |

Il semble donc qu'il y ait, chez ces malades, une impossibilité de coordonner les mouvements qui servent à la phonation. En effet, la faculté motrice est intacte, comme on peut s’en assurer en leur ordonnant de mouvoir la langue et les lèvres dans tous les sens ; mais dès que les mouvements doivent se combiner pour produire un mot, il y a impossibilité. Je me suis demandé si ce n’était pas tout simplement l’oubli des mouvements instinctifs et harmoniques que nous avions tous appris dès notre première enfance et qui constituent le langage articulé; et si, par cet oubli, l’aphasique, n’étant pas dans les conditions d’un enfant que l’on instruit à bégayer les premiers mots, d’un sourd-muet qui, guéri tout à coup de sa surdité, s’essaye à imiter le langage des personnes qu'il entend pour la première fois ; il y aurait alors entre l’aphasique et le sourd-muet la différence que l’un a oublié ce qu’il avait appris, et que l’autre ne sait pas encore.

Je suis d'autant plus porté à croire cette opinion fondée, que l'oubli du mode d’articuler marche presque toujours avec l'oubli de l'écriture. Ordinairement l’aphasique n’est pas plus apte à exprimer ses pensées par la parole que par l'écriture ; et bien qu'il ait conservé les mouvements de ses mains, bien qu'il s’en serve avec autant d’agilité qu'auparavant, il est impuissant à composer un mot avec la plume, comme il l’est à le composer avec la parole. Or, il est impossible d'accepter ici le défaut de coordination, tandis que l’amnésie explique tout.

Nous avons vu que la mimique, autre mode d'exprimer les pensées, était, chez beaucoup de nos aphasiques, aussi profondément modifiée que la parole elle-même. Or, lorsqu'un individu se meut avec la facilité la plus grande, quand les traits de son visage sont agités par la joie, par la surprise, par la

douleur, on se demande pourquoi ces traits sont impuissants à exprimer les mêmes sentiments, lorsqu'ils ne sont pas commandés par la passion qui les agite. Ainsi, quand nous disons à un aphasique de faire semblant de pleurer, ilne le peut, et cet acte de mimique, si simple pourtant, n’est pas plus exprimé par lui que la pensée ne l'était tout à l'heure par la parole ou par l’écriture. Il ne s’agit pas ici d’un défaut de coordination musculaire, puisque, quand la douleur existe réellement, l’aphasique exprime nettement cette douleur sur son visage. Vous m'avez vu, pour Paquet, faire l’expérience suivante : Je plaçais mes deux mains et j’agitais mes doigts dans la position où se trouve un homme qni joue de la clarinette, et je lui disais de faire comme moi, Il exécutait aussitôt ces mouvements avec une parfaite précision. « Vous voyez, lui disais-je, que je fais le geste d’un homme qui joue de la clarinette ? » Ilrépôndit par un geste affirmatif. Alors, je laissais passer quelques minutes, et je lui demandais de faire le geste d’un homme qui joue de la clarinette ; il réfléchissait, et, le plus souvent, il lui était impossible de reproduire cette mimique si simple. Il y avait donc amnésie : il ne se souvenait pas.

L'illustre professeur Lordat, qui lui-même a été aphasique, et qui, guéri, rend compte des sensations intimes qu’il a éprouvées pendant sa maladie, fait ressortir parfaitement le rôle que joue le mémoire. Il pensait, il était capable de coordonner une lecon, d’en changer dans son esprit la distribution; mais lorsque la pensée devait se manifester par la parole ou par l'écriture, c'était chose impossible, bien qu’il n’y eût pas de paralysie. « Je réfléchissais, disait-il, à la doxologie chrétienne, « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit », et il m'était impossible de m'en rappeler un seul mot. » La pensée semblait entière, le souvenir du mode d'expression phonétique ou le réceptacle de cette pensée n'existait plus. Dans l'exemple grossier que je citais tout à l’heure, quand je disais à Paquet de faire le geste d’un homme qui joue de la clarinette, j'éveillais évidemment dans son esprit le souvenir, mais le mode d’expression par la mimique Jui faisait défaut. Ce que je tenais à bien faire ressortir ici, messieurs, c’est que l’amnésie joue, chez ces malades, le principal rôle; ïls oublient, en totalité ou en partie, les modes d’expression de la pensée, et ils sont, comme je le disais, dans les conditions du sourd-muet, qui tout à coup recouvre l’ouïe et ne sait point encore se servir des instruments de la phonation.

Est-ce à dire, messieurs, que, pour moi, aphasie et amnésie doivent être synonymes ? À Dieu ne plaise que vous me prêtiez une pareille pensée ! L’aphasique, qui ne se souvient pas des moyens d'exprimer sa pensée par la parole, par l'écriture ou par le geste, garde souvent l'aptitude à former les combinaisons si difficiles que demandent les jeux dans lesquels la mémoire a sa grande part. Ils se souviennent à merveille de choses passées il y a longtemps; et vous avez vu comment le professeur Lordat, comment celui de,mes collègues dont je vous racontais l’histoire, repassaient, dans leur esprit, des séries d'idées fort complexes; bien que, suivant toute apparence, la netteté de leur intellisgence ne fût peut-être pas ce qu’elle était auparavant, ce qu'elle à été depuis;

cependant on ne peut révoquer en doute l’existence de conceptions étendues et plus élevées, certes, que celles des hommes peu éclairés et ignorants qui, pourtant, s'expriment avec une parfaite facilité.

Il est fort étrange, assurément, que des hommes doués évidemment encore d’une mémoire assez étendue, quand elle s'applique à certains objets, en soient complétement dépourvus, quand il s’agit d'exprimer leurs pensées par la parole, l'écriture, le geste.

Le pauvre Marcou, quand il arriva à l'hôpital, ne savait même pas son nom; il ne pouvait donner son adresse. Les gens pré posés à la réception des malades, afin de connaître ses desseins, lui refusèrent son admission. Marcou comprit qu'il fallait retourner comme il était venu; il sortit de l'Hôtel-Dieu, suivi par un des gardiens de l’hôpital ; il gagne le chantier dans lequel il travaillait, en suivant des chemins assez difficiles. Il avait donc la mémoire des lieux, et nous avons vu que Paquet qui, depuis huit mois, n’a pu dire que cousisi, jouait aux dominos, aux dames, se rappelant des combinaisons assez difficiles, M. Lasègue à connu un musicien complétement aphasique; il ne pouvait parler ni écrire, mais il écrivait facilement une phrase de musique qu'il entendait chanter. Ainsi, quelque part que je sois disposé à accorder à l’amnésie dans la production de l’aphasie, je suis forcé d'admettre que certaines mémoires spéciales restent intactes.

Gette expression, messieurs, peut vous paraître étrange , et il semble que la mémoire suit une. Il n’en est pas ainsi. J'ai connu un élève en médecine, bon musicien et, à cela près, d’une intelligence ordinaire et d’une mémoire peu facile ; s'il allait, pour la première fois, entendre un opéra, il revenait chez lui et jouait sur son violon tous les airs qu'il avait entendus. Vous avez, certes, entendu parler du berger tourangeau Mondheux ; il avait la mémoire des chiffres et du calcul à un degré surprenant, et si, sans qu’il en fût prévenu, on lui demandait depuis combien d’heures était né un homme de quärantecinq ans, quatre mois et cinq jours, deux minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il avait répondu sans commettre là moindre erreur et sans avoir pris une plume où un crayon. C'était, d’ailleurs, un garcon doué-d’une mémoire fort vulgaire, et qui, arrivé à un âge un peu plus avancé, n’a révélé aucune aptitude pour les mathématiques. Tel a la mémoire des lieux, tel autre la mémoire des noms; celui-ci la mémoire des dates, celui-là la mémoire des chiffres, et chacune de ces mémoires, permettez-moi cette locution étrange, est indépendante des autres. | Si donc il était accepté que l’aphasique est, en fin de compte, un amnésique, il faudrait ajouter qu'il a perdu la mémoire du moyen par lequel la pensée doit se manifester par la parole, par l'écriture et par le geste,

Maintenant, je ne sais plus dans quelle catégorie je puis ranger ceux des aphasiques qui, incapables de traduire leur pensée par la parole, se font comprendre à merveille par l'écriture, comme notre facteur de la halle, 1 faut alors supposer que, dans ce cas, le malade ne se souvient plus du mouyement

nécessaire pour produire et modifier le son vocal. En effet, le malade que nous avons vu avec M. Duchenne, et qui, par l'écriture, donnait la preuve que son intelligence était fort grande encore, ne savait pas même prononcer la syllabe a. Il mouvait sa langue et ses lèvres avec une parfaite facilité ; la déglatition était aussi facile que naguère, et quand, placés devant lui, nous lui disions de prononcer bon, de fermer les lèvres comme nous le faisions, et de lancer la voyelle a au moment où nous desserrions les lèvres : il faisait les plus étranges contorsions, et il ne parvenait pas à prononcer la svllabe ba. Or, quand cet homme buvait, mangeait, il rapprochait ou éloignait ses lèvres avec une harmonie parfaite. Il n’y avait donc ni impuissance, ni désordre ; il n’y en avait que lorsqu'il voulait exécuter un mouvement déterminé, celui de parler ; exactement comme il y a impuissance et désordre chez ceux qui ont ce que M. Duchenne a appelé le spasme fonctionnel. Ces malades, en effet, se servent très-bien de leur main droite pour faire leur barbe, pour toucher du piano, pour coudre, pour ramasser les objets les plus menus ; mais s'ils veulent écrire, à l'instant les muscles entrent en spasmes et la plume ne peut retracer que des caractères illisibles. Tel autre, s’il est violoniste, écrira à merveille ; mais s’il prend son instrument, il ne peut tenir l’archet, ou bien la main qui tient le violon se contracte convulsivement, En serait-il de même de nos aphasiques?

On peut objecter à cette manière de voir qu'il n’y a pas spasme des organes phonateurs dans l’aphasie, mais perte de l'aptitude en vertu de laquelle les organes si nombreux qui concourent à la phonation, les lèvres, la langue, le voile du palais, la glotte et les diverses parties du larynx, s'adaptent harmoniquement pour produire des sons déterminés, perte de cette synergie si com pliquée, qui ne nous paraît naturelle et facile que parce que nous avons oublié le temps et les peines qu’elle nous a coûtés; c’est-à-dire, en d’autres termes, qu'il y a ce que M. Lordat appelle si justement asynergie verbale.

Il n’y à pas seulement asynergie, il y a amnésie verbale. Les malades ont oublié les mots ; mais n’ont-ils oublié que les mots, sans les pensées dont ils sont l'expression ? Nous touchons ici à l’un des problèmes les plus ardus de la métaphysique. La pensée peut-elle exister sans les mots qui la représentent ? Nous n'avons pas la présomption de résoudre définitivement un problème qu'ont résolu en sens inverse spiritualistes et sensualistes ; mais nous penche rions volontiers vers l'opinion de Condillac et de Warburton, qui considèrent les mots comme nécessaires et même indispensables à la pensée.

Il m'est donc difficile de souscrire entièrement à l'opinion de M. Lordat, qui professe l'indépendance absolue de la pensée et de la parole, et qui croit qu’on peut circonscrire un sujet pour le transmettre, en faire le développement, le couper en pensées élémentaires et même diviser celles-ci en idées plus simples, bien qu'on ait perdu le souvenir des sons qui servent de signes, c'est-à-dire bien qu’on ait perdu la mémoire des mots de la langue,

A ce propos, M. Lordat cite son propre exemple : frappé d’aphasie, il pou-

vait encore, dit-il, combiner des choses abstraites, les bien distinguer, sans avoir aucun mot pour les exprimer, et sans penser le:moins du monde à cette expression.

« Je n’éprouvais, dit encore M. Lordat, aucune gêne dans l'exercice de là pensée. Accoutumé depuis tant d’années aux travaux de l’enseignement, je me félicitais de pouvoir arranger dans ma tête les propositions principales d’une leçon et de ne pas trouver plus de difficultés dans les changements qu’il me plaisait d'introduire dans l’ordre des idées. »

Que l’illustre professeur de Montpellier me permette de le lui dire : ne se fait-il pas illusion ? N’est-il pas dans la position du malade de M. Lancereaux, dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui, lui aussi, croyait posséder la plénitude de son intelligence ? Cependänt à peine était-il mis en demeure que son impuissance intellectuelle se révélait d’une façon non douteuse, de sorte qu'il restait démontré pour nous que cet homme était amoindri dans son intelligence, et qu’il n’avait pas seulement perdu la faculté toute physique de la transmettre matériellement.

Assurément, l'intelligence peut errer un peu à l’aventure, sans avoir besoin de corporifier ses idées, mais dès qu’elle essaye de les concréter, conditions que je considère comme indispensables à leur coordination, il me paraît im possible, au moins pour moi, de ne point les revêtir de leur enveloppe matérielle, les mots.

On objectera, sans doute, le fait du sourd-muet chez lequel la pensée existe manifestement, avant qu'on lui-ait enseigné la mimique à l’aide de laquelle il pourra désormais communiquer avec ses semblables et perfectionner son intelligence. Mais est-il bien démontré que le sourd-muet, non modifié par l'éducation, soit susceptible d’avoir des conceptions d’un ordre très-élevé? N’est-il pas probable qu'il se sert, même pour les pensées élémentaires dont il est capable, de l’image matérielle des choses, au lieu d'employer comme nous les mots, image des idées? N'est-il pas probable que, par exemple, s’il pense à un arbre, il se représente l'arbre par l'arbre même, au lieu de songer comme nous au mot arbre? Et voyez donc quelle infériorité relative présente la mémoire de cesourd-muet, que je suppose n’avoir reçu aucune éducation ; comme lui, nous nous rappelons l'arbre par l'arbre même, mais nous nous le rappelons aussi par le vocable arbre, lequel se retrace à notre esprit, parce que nous l'avons lu, et parce que nous l’avons écrit. On conçoit quelles entraves doit alors éprouver la pensée, et combien rudimentaires doivent être les conceptions de l'intelligence. Le grand penseur, comme le grand mathématicien, ne peut se livrer à des spéculations transcendantes qu’en se servant des formules et des mille acccessoires matériels qui viennent en aide à l'intelligence, soulagent la mémoire et donnent plus de force à la pensée en la précisant davantage. Or, l’aphasique à de l'amnésie verbale : il a perdu les formules de la pensée.

Je crois qu’il en est de la métaphysique comme de la géométrie, où l'on peut bien concevoir vaguement l'étendue et l'infini sans précision ni mesure ;

-mais où, dès qu’on veut songer aux propriétés de l'étendue, et plus particulièrement aux propriétés spéciales des figures qui limitent l'étendue, soit les sections coniques, il est impossible à l'esprit de ne pas voir aussitôt les courbes propres à la parabole, à l'hyperbole, à l’ellipse. Eh bien ! je crois qu’en métaphysique on ne peut songer aux propriétés spéciales du beau, du juste et du vrai, je suppose, sans immédiatement matérialiser en quelque sorte sa pensée par des exemples concrets, et sans associer des mots, représentations des idées devenues concrètes, mots qui sont alors aux idées métaphysiques spécialisées ce que sont les figures aux idées géométriques déterminées.

Ainsi, il n’y a pas seulement dans l’aphasie perte de la parole, il y a lésion de l’entendement. L’aphasique à perdn tout à la fois, à un degré plus ou moins considérable, la mémoire des mots, la mémoire des actes à l’aide desquels on arlicule Les mots, et l'intelligence ; mais il n’a pas perdu toutes ces facultés parallèlement, et, si lésée que soit l'intelligence, elle l’est moins que la mémoire des actes phonateurs, et celle-ci moins que la mémoire des mots.

En résumé, l'aphasie est la perte d’une faculté, celle d'exprimer sa pensée par la parole et le plus souvent aussi de l’exprimer par l'écriture et par le geste.

Toute faculté distincte supposant un organe spécial, les localisateurs ont cherché, et ils ont fini par découvrir que le siége cérébral de cette faculté serait la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale, surtout du côté gauche. Mais les lésions les plus diverses de cette portion de la troisième circonvolution, et j'ajoute des parties voisines situées plus profondément, telles que l’insula de Reil et le corps strié, peuvent entraîner l’aphasie. Aussi, ne doiton pas confondre dans un même pronostic l'aphasie des convalescents de fièvre grave avec celle due à un ramollissement ou à l’hémorrhagie cérébrale. Dans le premier cas, — l’aphasie des convalescents, — on ne comprend guère la lésion, et l’on doit avouer que cette forme essentiellement transitoire diffère grandement par sa marche et par sa terminaison de l'aphasie persistante dont nous avons rapporté de tristes observations. Peut-être y a-t-il eu simplement congestion dans ces cas d’aphasie fugitive ou plus ou moins longtemps prolongée, sans hémiplégie concomitante, dont par un singulier rapprochement du hasard, deux illustres professeurs de Paris et de Montpellier ont été successivement frappés. Quoi qu’il en soit, il faut soigneusement distinguer ces deux formes d’aphasie de celles avec hémiplégie, lesquelles sont le plus souvent absolument incurables, à cela près d’une amélioration parfois bien légère. Il est un fait qu’il importe aussi de mettre en relief, c’est la fréquence de la terminaison par apoplexie foudroyante: ainsi moururent brusquement frappés la femme Desteben, notre malade du département des Landes et un autre encore dont on nous a rapporté l’histoire.

Il est incontestable que les émissions sanguines ont produit des effets immédiatement heureux ; mais c’était dans des cas d’aphasie sans hémiplégie, c’està-dire sans lésion vraisemblablement bien profonde. Pour l'aphasie avec paralysie, lorsqu'elle n’est pas, comme chez la femme Keller, liée à la syphilis, je

TROUSSEAU, 2° édit, — II. A0

crois devoir avouer notre Impuissance presque absolue. Nous ne pouvons pas plus guérir l’aphasie que la paralysie qui l'accompagne ; la nature à peu près seule fait les frais de l'amélioration, et celle-ci n’est toujours que partielle. L’aphasique reste à jamais frappé dans son intellect comme il l’est dans la motilité d’un côté de son corps : il boitera toujours de l'intelligence.

roi ot cp mm aidé

PÉRTES SÉMINALES.

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