ET DANS L’APOPLEXIE
Si maintenant, messieurs, vous me demandez pourquoi nous devons en général porter un pronostic grave quand le bras récupère plus rapidement et plus complétement ses mouvements que la jambe, j’avouerai mon ignorance, me bornant à constater un fait qui s’est présenté assez souvent à mon observation pour qu'il ait fixé mon attention.
Se passe-t-il, autour du foyer hémorrhagique, un travail morbide amenant un ramollissement chronique ou des cicatrices vicieuses, je ne saurais le dire; mais, quelle que soit la cause, le fait reste et il me paraît avoir quelque valeur.
Je ne veux pas abandonner ce sujet, messieurs, sans vous parler d’un autre signe qui, comme le précédent, à une grande signification pronostique. Vous vous rappelez deux femmes, l’une encore jeune, couchée au n° 34 de la salle Saint-Bernard, l’autre âgée de soixante-quatre ans, couchée au n° 28. L’une et l’autre avaient été frappées par une hémorrhagie cérébrale qui avait paralysé le côté gauche du corps. L'intelligence n'avait pas été troublée, et l’une et l’autre marchaient avant qu’un mois se fût écoulé depuis le début des accidents ; je vous ai fait alors remarquer que ces deux femmes avaient les doigts fléchis dans la paume de la main, par la contracture permanente des fléchisseurs, et je vous disais alors, ce qui s’est tristement vérifié, que jamais elles ne pourraient se servir de leur main; que jamais les extenseurs ne reprendraient l'empire qu’ils semblaient avoir perdu, que toujours la main serait crochue , et que le mouvement du membre supérieur resterait presque complétement aboli. C’est encore là un fait que révèle la clinique et que vous ne devez pas ignorer, parce qu’il ne faut pas promettre une guérison ou même une amélio ration, alors que les choses, loin de s’amender, iront au contraire, chaque année, en empirant.
TROUSSEAU, 2° édil, — I,
XXXVIL — DE LA CONGESTION CÉRÉBRALE APOPLECTIFORME DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉPILEPSIE ET L'ÉCLAMPSIE.
8 1. — Personne ne conteste l'existence de la congestion cérébrale, mais il faut reconnaître qu’on a singulièrement abusé d'elle pour expliquer des accidents cérébraux dans la production desquels cette congestion ne jouait absolument ‘aucun rôle. — Les accidents apoplectiques subits et transitoires sontde ce nombre ; et les prétendues congestions cérébrales apoplectiformes sont, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit en général, liées à l’épilepsie. — Quelques considérations sur les impulsions soudaïines et irrésistibles chez les épileptiques principalement, et des conséquences à en tirer au point de vue médico-légal.
MESSIEURS
On désigne ordinairement sous le nom de congestion cérébrale apoplectiforme, un ensemble de phénomènes transitoires survenant subitement, et ressemblant à ceux de l’apoplexie proprement dite.
Les phénomènes propres de l’apoplexie se trouvent parfaitement indiqués dans cet aphorisme de Boerhaave que j'ai déjà eu l’occasion de vous citer : « Apoplexia dicitur adesse, quandd repentè actio quinque sensuum externorum, tum internorum, omnesque motus voluntarit abolentur, superstite pulsu plerumque forli, et respiratione difficili, magna, ‘stertente, und cum imagine profundi perpetuique somni. »
Lorsque ces phénomènes apoplectiques sont transitoires, on dit qu’il ya eu congestion cérébrale apoplectiforme ; quandils persistent, on suppose, le plus souvent, qu’il existe une grande hémorrhagie cérébrale.
Il v a, vous le savez, une opiuion qui à cours dans la science : c’est que Ja congestion cérébrale apoplectiforme est une maladie commune. C’est une chose si bien établie, si bien acceptée, que lon à mauvaise grâce à paraître en douter. Pendant les premières années de ma pratique, j'ai vu ou cru voir un assez grand nombre de congestions apoplectiformes, mais depuis longtemps je n’en vois plus. Pourtant mes confrères en voient tout autant qu’auparavant. Cherchons donc de quel côté est l'erreur.
Un homme, avec ou sans phénomènes prémonitoires, tombe subitement frappé d’apoplexie ; on le relève hébété, et pendant un quart d’heure, une heure, plus longtemps peut-être, il reste, la tête lourde, l'intelligence confuse, la démarche mal assurée. Le lendemain tout est fini.
On dit que le malade a eu une congestion cérébrale apoplectiforme.
Je l'ai dit comme les autres, aujourd’hui je ne le dis plus.
Un autre, tout à coup, en marchant; à un étourdissement ; il cesse de voir,
DE LA CONGESTION CÉRÉBRAIE APOPLECTIFORME. 19
de parler, il marmotte quelques mots inintelligibles ; il chancelle, il tombe quelquefois, pour se relever incontinent, Cela a duré quelques secondes : il ne reste plus qu’un peu de pesanteur de tête, quelquefois une obnubilation intellectuelle momentanée, et trois ou quatre minutes suffisent pour que tout rentre dans l’ordre.
On dit que ce malade 8 eu une congestion cérébrale légère; je l'ai dit commeles autres, aujourd’hui je ne le dis plus.
Pourquoi donc ai-je changé d’idée, messieurs ? Ce n’est certes pas par amour du paradoxe ; c’est que des faits ont fait entrer forcément dans mon esprit une conviction nouvelle.
Un de mes amis, en 14845, fut trouvé dans son lit, sans connaissañce, Le visage était turgescent, violacé ; l'intelligence, les mouvements, la sensibilité, étaient abolis, il y avait de la sterteur. C'était un homme vigoureux, de quarante-deux ans. Depuis quand était-il dans cet état, c’est ce que sa femme ne pouvait dire ; elle avait été réveillée par un ronflement étrange, et elle m'avait
envoyé quérir,
Déjà, à cette époque, j'avais renoncé aux saignées dans l’apoplexie. Je fis mettre le malade dans la position demi-assise ; je fouettai le visage avec un mouchoir mouillé d’eau froide, j’appliquai deux ligatures au haut des cuisses, pour retenir momentanément une grande quantité de sang veineux dans les vaisseaux des membres abdominaux, bien qu’en vérité je comptasse peu sur ce moyen d’action, et j'attendis. Une heure s'était à peine écoulée, que les mouvements étaient revenus, la sensibilité se rétablissait, et le malade répondait assez pertinemment aux questions qui lui étaient faites. Le lendemain, à cela près d’une forte courbature, il ne restait rien de tout cet orage.
A quelque temps de là, on me vint chercher en toute hâte, pour un de mes voisins âgé de soixante et dix ans, qui, sur le boulevard, avait été frappé d'apoplexie, IL était resté un grand quart d'heure sans connaissance, J’arrivai au moment où il revenait à lui. Il ne me reconnaissait pas encore, promenait autour de lui des regards hébétés, et agitait ses bras et ses jambes sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Les lèvres et le nez étaient gonflés, les yeux injectés. Peu à peu tout se rétablit, sans que j'eusse fait aucune médecine active : ce fut l'affaire de quelques heures.
Le valet de chambre me‘raconta alors que son maître avait eu déjà plusieurs fois des attaques de ce genre, depuis deux ou trois ans, et que ces accidents s'étaient dissipés de la même manière, une fois à la suite d’une saignée, les autres fois après un bain de pieds sinapisé.
La même année, je voyais en consultation, dans mon cabinet, un avoué de province, âgé de trente-cinq ans, qui, depuis six mois, avait eu trois attaques d'apoplexie, Il avait été saigné les trois fois, et il s’en félicitait beaucoup; on l'avait purgé, on lui mettait chaque mois quelques sangsues au siége. La dernière attaque avait eu lieu comme il remontait chez lui, après une importante plaidoirie. La tête avait frappé sur les marches de lescalier, et le malade
portait encore les traces d’une blessure assez profonde qu’il avait au front. Son intelligence, d’ailleurs, sa sensibilité, ses mouvements, ne laissaient rien à désirer au moment où je le voyais, et les accidents apoplectiformes avaient duré tout au plus une heure,
Je crois malaisément aux apoplexies chez les gens de trente-cinq ans, surtout quand ces apoplexies se répètent tous les deux mois; immédiatement l’idée de l’épilepsie se présenta à mon esprit, et je fis part de mes craintes à celui de mes confrères qui m'avait adressé le malade. Il me fut répondu que rien ne légitimait mes soupcons, que jamais on n'avait vu de convulsions ; je tins bon pour mon diagnostic; peu après, en pleine audience, le pauvre avoué fut pris d’une grande attaque de mal caduc qui ne laissa malheureuse ment de doutes dans l'esprit de personne, et il fut forcé de quitter sa profession.
Cependant mon attention était éveillée ; je me demandai si tant de gens que j'avais vus avec des congestions cérébrales apoplectiformes n'étaient pas des épileptiques, et je me tins sur mes gardes.
Mon premier malade eut bientôt d’autres attaques, et maintenant il a quelquefois jusqu’à quatre ou cinq attaques d’épilepsie par jour, et bien souvent des vertiges de petit mal ; sa vue est perdue, son intelligence est profondément altérée.
Quant au vieillard dont j'oi sommairement aussi raconté l’histoire, il vit encore, et presque chaque année il a eu une ou deux de ces attaques. Depuis sa chute sur le boulevard, il ne sort jamais sans un domestique, et celui-ci m'a raconté qu’au moment où son maître est gisant à lerre, il a des grimaces dans le visage, des secousses dans l’un des bras, qui durent à peine une minute, mais qui suffisent amplement pour caractériser l’épilepsie.
Depuis cette époque, toutes les fois que j'ai été consulté pour une personne atteinte de congestion cérébrale apoplectiforme, j'ai recherché avec le plus grand soin si, de temps en temps, pendant le jour, il y avait des vertiges subits, rapides, avec les caractères que j'ai indiqués plus haut; si ces attaques de congestion n'étaient pas plutôt nocturnes que diurnes, si au début de l'accident, il n’y avait pas eu de mouvements nerveux, et presque toujours, lorsque le mal avait frappé en présence de témoins, les convulsions pouvaient être reconnues. Lorsque la congestion avait eu lieu, la nuit, pendant le sommeil, j'apprenais que les urines s'étaient quelquefois écoulées involontairement; que, pendant quelques jours, la langue avait été douloureuse. Le visage, le front, le cou, avaient été souvent couverts de petites taches ecchymotiques, ressemblant à des piqûres de puce. J’apprenais surtout que les accidents revenaient à des intervalles assez rapprochés, nelaissant d’ailleurs aucune trace persistante. En un mot, l’épilepsie apparaissait évidente quand on la cherchait, quand on voulait la trouver.
Il n’y à pas de mois que, dans mon cabinet, je ne voie quelques malades accusés d’apoplexie, qui sont des épileptiques. |
Il n’y a peut-être pas de semaine que je ne sois consulté par des gens adultes, vieillards ou enfants, atteints de vertiges comiliaux, et qui me sont adressés comme ayant des congestions cérébrales faibles. Quoique lépilepsie, dans toutes ses formes, soit aujourd’hui mieux connue qu’elle ne l'était il y a vingt-cinq ou trente ans, cependant bien des médecins se refusent à croire à une aussi terrible maladie ; s'ils la reconnaissent, ils ne veulent pas dire à la famille ce qu’ils en pensent, et préfèrent nous laisser cettetriste mission.
Bien souvent le vertige comitial se révèle par des accidents toujours attribués à la congestion cérébrale, et sur lesquels les médecins qui s'occupent du traitement des aliénés ont déjà, depuis longtemps, appelé l'attention de leurs
confrères.
Après l'attaque vertigineuse, il est assez commun de voir les malades délirer pendant quelques minutes ; le délire peut même durer un temps assez long.
Les annales judiciaires, les archives de la préfecture de police, sont remplies de suicides et de meurtres attribués trop souvent par les médecins à ce qu’ils appellent des congestions cérébrales, tandis qu'il les faut imputer à l'épilepsie.
On peut dire, presque sans crainte de se tromper, que si un homme commet subitement un meurtre sans aucun trouble intellectuel préalable, sans avoir jusqu'ici donné signe de folie et en dehors de tout acte passionnel, sans être empoisonné par l'alcool ou par toute autre substance qui exerce une action énergique sur le système nerveux, on peut dire que cet homme est un épileptique, et qu’il a eu une grande attaque, ou bien, ce qui est plus ordinaire, un vertige comitial,
Ces actes étranges sont, je le répète, attribués, par la plupart des médecins, par les magistrats, à des congestions cérébrales passagères, par cela même que la grande attaque est quelquefois méconnue, et que le vertige l’est presque toujours.
Je n’ai jamais prétendu, messieurs, qu’il suffit de constater l’épilepsie chez un accusé pour l’exonérer de toute culpabilité. Qu'un avocat se serve de cet argument; qu'il prétende que son client a bien pu n'être pas libre dans le moment où l’acte incriminé a été commis, jele veux bien ; mais jamais devant un tribunal je n’oserais soutenir une pareille doctrine. Je suis parfaitement convaincu que beaucoup d'épileptiques sont de grands criminels dans le sens moral de ce mot, et que les actes dont ils se sont rendus coupables ont été prémédités et accomplis en pleine liberté.
Mais dans ce cas, rien, dans la préparation, dans la perpétration du crime, ne diffère de ce qui se passe ordinairement ; l’épileptique, s’il n’est pas fou en dehors de ses attaques, rentre dans la règle commune, et doit ressortir à la juridiction commune. Sur ce point, tout le monde est d'accord.
Mais si ce même épileptique a commis un meurtre sans but, sans motif possible, sans profit pour lui ni pour personne, sans préméditation, sans passion, au Vu et au su de tous, par conséquent en dehors de toutes les conditions où
les meurtres se commettent, j'ai le droit d'affirmer, devant le magistrat, que l'impulsion au crime a été presque certainement le résultat du choc épileptique. Je dis presque certainement, sije n’ai pas vu l'attaque; mais si j'ai vu, si des témoins ont vu le grand accès ou le vertige comitial précéder immédiatement l'acte incriminé, j'affirme alors d’une manière absolue que le prévenu a été poussé au crime par une force à laquelle il n’a pu résister, ce qui l’absout aux termes de l’article 64 du Code pénal.
On se tromperait si l’on croyait que les déterminations subites et irrésistibles arrivent chez les épileptiques en dehors et dans l'intervalle des accès. Quand l'épilepsie a conduit le malade à la folie, ce qui malheureusement est fort
commun, quand la manie aiguë suit durant quelques jours la grande attaque comitiale, il ne peut y avoir de doutes dans l'esprit de personne ; et rarement ces malades, s’ils ont commis quelques crimes ou quelques délits, sont renvoyés devant les tribunaux. Là où la démence est évidente, la loi ne punit pas ; le magistrat ordonne la séquestration, parce qu'il doit protection à la société menacée et au pauvre fou lui-même, qui devient légalement incapable.
Mais « le choc épileptique peut frapper la volonté ». La parfaite intelligence de l’épileptique immédiatement avant et peu après l'attaque, la liberté morale absolue dont il jouit en dehors de ses accès, peuvent seules lui donner l’apparence d’un coupable. Ce sont les conditions qu'il faut étudier.
Ordinairement la question de culpabilité ne se pose pas quand le crime ou le délit a été commis immédiatement après la grande attaque, lorsque les témoins du crime ont été en même temps témoins de la convulsion épileptique, pas plus que la question de culpabilité ne se pose pour un maniaque enfermé dans une maison d’aliénés, pour un malade atteint de délire dans une salle d'hôpital, qui se livrent à des actes de violence.
Mais il arrive que l'attaque comitiale se passe sans témoins, ou bien que les actes de violence qui lui succèdent ne s’accomplissent pas devant ceux qui ont assisté à la convulsion, et déjà l'embarras peut naître. Mon honorable confrère M. le docteur Jozat me racontait le fait suivant :
Un jeune homme va, avec quelques amis, dîner dans un restaurant du Palais-Roval, Arrivé place Louvois, il tombe tout d’un coup parterre, se relève bientôt et se précipite sur les passants, qu’il frappe avec violence. On le conduit au poste, et pendant quelque temps il accable d’injures les soldats qui le contenaient, leur crache au visage, et s'il n'y avait pas eu des témoins de l’attaque épileptique qui avait été le début de cette scène étrange, sile malade eût été seul quand l’accident est arrivé, si le médecin auquel je dois ces détails ne fût intervenu, ce jeune homme aurait eu à répondre devant les tribunaux tout au moins du délit de rébellion.
On comprendra aisément combien il sera difficile d'arriver à la vérité si l'épileptique et sa victime se sont trouvés seuls.
Je vous demande la permission de mettre sous vos yeux un certain nombre de faits que j'ai pu observer et de l'authenticité desquels je puis répondre.
Tout récemment, j'étais consulté par deux jeunes gens nouvellement mariés. La dame me racontait que, peu de temps après son mariage, elle avait été subitement réveillée, la nuit, par des mouvements étranges que faisait son mari: puis tout à coup celui-ci l’avait frappée avec une horrible violence, et si une domestique, accourue au bruit de la sonnette, ne l’eût délivrée, elle aurait pu être grièvement blessée. Cette scène s'était encore renouvelée quelques jours avant que l'on vint chez moi; cette fois, éveillée à temps, la dame avait pu allumer une bougie, voir les convulsions qui agitaient le malade, et se soustraire par la fuite aux actes de fureur qui avaient immédiatement suivi.
Ges tristes détails m'étaient donnés devant le pauvre malade, qui avait parfaitement conscience d’avoir éprouvé quelque chose dont il ne se rendait pas compte, et qui m'affirmait que souvent déjà avant son mariage il avait eu des vertiges, dont le caractère avait été méconnu par les médecins. |
J'ai encore à l'Hôtel-Dieu, dans mon service, une jeune fille, d’un caractère doux et facile, et qui a quelquefois, en vingt-quatre heures, jusqu’à cent attaques de petit mal. La première nuit qu'elle passa à l’Hôtel-Dieu, on la coucha dans une chambre à part, avec une infirmière fort intelligente et fort dévouée. Vers le milieu de la nuit, l'infirmière fut réveillée en sursaut; la malade s'était levée après une de ses attaques et l’accablait de coups. A peine une demi-minute s’était-elle écoulée, que l’épileptiqne, revenue à elle, regagnait son lit, ne sachant ce qu’elle avait fait.
Tout le monde, dans cette enceinte, a entendu parler d’une dame de la société qui, dans le monde, au théâtre, à l’église, à la promenade, profère tout à coup, ou les injures les plus graves, ou les mots les plus obscènes, dont elle n’a pas conscience, dit-on. C’est d’ailleurs une femme respectable à tous égards et d’une intelligence fort élevée.
J'ai eu parmi mes amis un magistrat très-intelligent, dont j'aurai à vous parler, et qui avait souvent des vertiges épileptiques ; sa sœur avait été enfermée à Charenton, où je l'avais connue. Il présidait un tribunal de province. Un jour il se lève subitement, marmottant quelques mots inintelligibles, et va dans la salle des délibérations : l'huissier le suit, le voit pisser dans un coin ; quelques minutes après, il revenait occuper son siége et écouter avec intelligence et attention les plaidoiries un instant interrompues. Il n'avait aucun souvenir de l'incroyable incongruité qu’il avait commise.
Je pourrais multiplier à l'infini des faits de ce genre en les empruntant à ma propre pratique et à celle des autres.
Mais je tiens à arriver à l’une des plus graves objections que font les médecins, et plus encore Les magistrats, à la théorie des impulsions soudaines et irrésistibles de certains épileptiques.
Le trouble de la raison qui suit une grande attaque, et surtout le vertige, n'est pas toujours aussi facile à constater qu’on le pourrait supposer au premier abord. Il nous est arrivé à tous d’être mandés auprès d’un épileptique immédiatement après l'attaque. Le malade nous répondait assez pertinemment,
obéissait aux prescriptions médicales qu’on lui faisait, prenait un bain de pieds, se laissait saigner ou appliquer des sangsues, indiquait assez bien ses souffrances; quelques heures plus tard, non-seulement il avait oublié toutes les circonstances de son attaque, ce qui est ordinaire, mais il avait oublié tous les faits que je viens d'indiquer et auxquels il avait semblé participer avec tant de présence d'esprit. Il fallait donc que son intelligence fût restée bien profondément troublée. Or, qui peut calculer le degré de liberté d’un homme dans cet état de transition entre le moment de l'attaque et celui du retour complet à l'intelligence ? Est-il un médecin assez sûr de lui pour prononcer dans cette question, pour affirmer qu’un crime commis après l'attaque doit entraîner la responsabilité ?
Non-seulement, messieurs, la raison peut rester troublée pendant quelque temps après l’accès, bien qu'aux veux d’un observateur superficiel ce trouble n'existe pas, mais il arrive que pendant l'attaque elle-même l’épileptique semble conserver assez de sa raison pour paraître libre.
Permettez-moi de vous en citer quelques exemples.
La même jeune fille épileptique dont je vous parlais tout à l'heure, et qui est encore dans mes salles à l’Hôtel-Dieu, exécute durant ses vertiges des actes qui requièrent, dans une certaine mesure, la liberté et l'intelligence. Si, quand le vertige commence, on lui ôte des mains l’objet qu’elle tient, elle se précipite sur vous pour s’en emparer, elle vous poursuit sans chanceler, sans trébucher, sans se heurter aux obstacles qu’elle sait éviter, se porte même à quelques actes de violence si vous lui résistez; puis tout à coup, avant qu’une minute soil écoulée, elle s’écrie : « C’est fini! » Elle s'arrête et tombe dans une sorte d’anéantissement. Interrogée immédiatement, elle ne conserve aucun souvenir de la scène qui vient de se passer.
Lorsque nous nous occuperons plus spécialement de l’épilepsie, je vous raconterai l’histoire d’un jeune homme épileptique, grand amateur de musique et violoniste très-habile. Sa passion pour l’art musical est telle qu’il va dans certains théâtres faire gratuitement la partie de second violon, Plusieurs fois il a été pris de vertige comitial pendant qu'il exécutait un morceau. Durant l'attaque, qui ne va guère au delà de dix à quinze secondes, il continue à jouer en mesure, avec une parfaite justesse; puis il reprend connaissance, s'aperçoit à merveille qu’il vient d’avoir une absence, et continue sans trouble.
La dame du monde dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui, sous l'empire de ces impulsions irrésistibles, singulières, se met à proférer les paroles les plus étranges, dont elle n’a pas conscience, dit-on, exprime tout haut pendant son vertige, l’idée souvent pleine d’esprit et d’à-propos que la convenance l’empécherait de manifester. Bien qu'ici l'impulsion soit irrésistible, cependant l’extrême justesse de la réplique ou de l’à-propos doit faire croire, à des hommes peu habitués aux phénomènes de l’épilepsie, que ces paroles ont été prononcées intentionnellement, Au lieu d’une injure, d’une obscénité, d’une épi-
gramme, supposez un meurtre, et dites-moi s’il y a crime, si ce n’est pas le lieu de faire l'application de l’article 64 du Code pénal ?
Le magistrat sur le compte duquel je vous ai raconté tout à l'heure une singulière anecdote restait quelquefois assez longtemps l’esprit troublé après ses vertiges ; mais ce trouble de l'esprit n’était évident que pour sa femme, qui l’entourait d’une extrême sollicitude et qui jugeait son état à merveille. Il était membre d’une société littéraire qui s’assemblait à l'hôtel de ville de Paris. Un jour, au milieu d’une discussion sur un point d'histoire fort important, il est pris d’un vertige. Il descend rapidement sur la place de l’Hôtel-de-Ville et marche pendant quelques minutes sur le quai, évitant à merveille les voitures, les passants. Il revient alors à lui, s'aperçoit qu'il était sorti sans paletot, sans chapeau, rentre en séance, et se remet, avec une parfaite lucidité d'esprit, à la discussion historique à laquelle il avait déjà pris une part fort active. Il n'avait aucun souvenir, aucune conscience de ce qui s'était passé entre le début de l’attaque et le moment où il était revenu à lui.
Je demande à tout homme de bonne foi, si ce pauvre malade, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, eût eu une rixe avec un passant et l’eût tué, quel magistrat eût voulu admettre qu’un homme qui, cinq minutes auparavant, qui, cinq minutes plus tard, jouissait d’une intelligence supérieure, et qui durant cette prétendue névrose semblait être en possession de son libre arbitre, avait pu commettre un meurtre, contraint par une force à laquelle il n'aurait pu résister.
Il n’y a pas un médecin ayant étudié pratiquement le vertigé épileptique qui n'ait vu des malades parlant, répondant pendant l'attaque ; parlant, il est vrai, d’un ton singulier, d’une voix étrange, saccadée, mais répondant pourtant juste, aux questions qui leur sont adressées. Le paroxysme fini, ils n’ont aucun souvenir de ce qui vient d’avoir lieu.
Ce n’est pas sans motifs, messieurs, que je viens d’entrer dans tous ces détails. Vous allez tout de suite comprendre que là est le nœud de la question,
Je vous ai fait voir, par de nombreux exemples, que les impulsions soudaines et irrésistibles étaient un fait ordinaire dans 16 petit mal et assez commun après la grande attaque comitiale ; que les malades devaient être considérés comme irresponsables de leurs actes, soit que ces actes n’aient eu aucune conséquence sérieuse, soient qu'ils aient eu les plus graves et les plus déplorables résultats, car la gravité de l'acte en lui-même ne fait rien à la question. L’individu n’est pas libre, et cette perte de liberté passagère l’exonère de toute: culpabilité pour les faits qui se sont passés durant cette période si courte.
C’est là le premier point.
Le second, c’est que l'acte de l’épileptique est accompli sans conscience, sans qu’il lui reste jamais le souvenir de cet acte.
Ainsi non-seulement l’épileptique n’est pas libre, mais encore il ne sait pas ce qu'il a fait,
Il en est tout autrement de l’insensé, qui est déterminé dans ses actes par
des hallucinations ou par des motifs inhérents à son délire, mais qui agit en vertu d’une volonté bien arrêtée, souvent après müûre et longue préméditation, qui sait toujours ce qu’il a fait, qui par conséquent a conscience de son action ; car si l’acte criminel est soudain et quelquefois irrésistible, c'est, le plus souvent, en vertu d’une hallucination qui le légitime aux yeux de l’aliéné qui le commet.
Que le délire vienne dans le cours d’une maladie aiguë, qu'il constitue ce que l’on est convenu d'appeler la folie, qu’il vienne à la suite de l’empoisonnement chronique par les alcooliques, qu’il vienne même à la suite d'accès répétés d'épilepsie qui mènent souvent à la démence, les faits qui en sont la conséquence sont volontaires, raisonnés, et les malades en ont toujours le souvenir,
Je conviens que chez un individu empoisonné par l'alcool, par la belladone, par le hachisch, les actes pourront être irrésistibles, sans préméditation, et que le souvenir pourra s’effacer complétement comme chez l’épileptique. Je conviens que l’idiot, dont l'intelligence et le sens moral ne s'élèvent pas à la hauteur de ceux d’un animal, tuera un homme comme il brise un morceau de bois, sans conscience, sans souvenir de ce qu'il fait; mais je n’ai jamais entendu parler de ces faits particuliers dans la proposition que j'ai émise, puisque j'ai supposé l'intégrité complète de la raison immédiatement avant et peu après la perpétration de l'acte incriminé,.
Aussi, cette proposition, je la maintiens, et je ne vois pas que les arguments qui lui ont été opposés dans la discussion qui a eu lieu à l’Académie, l’aient jusqu'ici infirmée.
Je n’oserais ici, je l'avoue, aborder la question des actes irrésistibles chez les hystériques et chez les femmes enceintes. A cet égard, je ne nie, je n’affirme rien, mais je reste fort incrédule,
8 2. — Indépendamment de l’épilepsie, un grand nombre de cas de prétendue congestion cérébrale, de ce qu’on appelle vulgairement le coup de sang, doivent être rapportés à ces accidents éclamptiques que l’on désigne sous le nom de convulsions internes, aux vertiges liés à une affection de l'oreille interne, aux vertiges dyspeptiques. — Ce qui se passe du côté du cerveau dans ces affections vertigineuses se rapproche bien plus de la syncope que de la congestion.— La stupeur apoplectique, dans l’hémorrhagie cérébrale, comme dans l’épilepsie et dans l’éclampsie, dépend de ce que j'ai nommé l’étonnement cérébral. — L'épilepsie et l’éclampsie ont entre elles une remarquable analogie. — La modalité encéphalo-rachidienne dont l’une et l’autre sont l'expression, modalité inconnue dans son essence, suffit pour produire la stupeur. — La congestion cérébrale, qui dans les attaques d’épilepsie et d’éclampsie peut arriver jusqu’à l’hémorrhagie, est un phénomène secondaire, deutéropathique.
Mais revenons à la congestion cérébrale. Il est une cause qui fait le plus souvent méconnaître l’épilepsie : c’est la répugnance qu'ont les familles à révéler même aux médecins cette triste maladie. Lors même qu’une mère
a été témoin d’une grande attaque, elle refuse de croire à l'épilepsie ; et si le médecin l'interroge, elle parlera du coma, de la perte de connaissance, mais elle dissimulera le plus souvent les convulsions, Elle demandera secours contre les accidents qui suivent l'attaque, mais elle ne voudra pas laisser soupçonner la vérité. J'ai été souvent consulté par des personnes qui savaient à merveille qu'elles étaient atteintes d’épilepsie, mais qui ne me parlaient que de congestion ; des femmes dissimulaient l’état de leurs maris, des maris l’état de leurs femmes, et le plus souvent les parents, les symptômes éprouvés par leurs enfants.
Le médecin est donc sans cesse trompé quand il s’agit d’épilepsie. Il l’est par le malade lui-même, qui ne sait rien de son attaque, sinon qu'il a perdu connaissance et qu'il est resté plusieurs heures dans un état de demi-stupidité, Ilest trompé par les parents, qui se résolvent malaisément à avouer, à s’avouer à eux-mêmes qu'ils ont parmi les leurs un épileptique. Il est trompé par les souvenirs de sa première éducation médicale, pendant laquelle on lui a dit et répété que la congestion cérébrale apoplectiforme était une maladie commune, Ne soyons donc pas étonnés si la congestion est encore si généralement acceptée.
Nous-mêmes, messieurs, sommes souvent les auteurs ou les complices de ces erreurs. J'avais, parmi mes meilleurs amis, un épileptique. Chez lui, la maladie étant héréditaire, sa femme redoutait pour son fils unique ce triste héritage, et le mot épilepsie lui inspirait une terreur profonde. Lorsque, pour la première fois, je reconnus la triste vérité, j'avoue que je n’eus pas le courage de la lui révéler ; je parlai de congestion cérébrale, et je parvins à lui persuader, à persuader à son fils, aux personnes de son intimité, que le mal caduc n’était pour rien dans les terribles accidents que ce malade éprouvait.
Il y a quelques années, dans des circonstances analogues, je commettais volontairement la même erreur, Une jeune demoiselle appartenant à une famille que je connaissais intimement avait été mariée avec un jeune homme recommandablé à beaucoup de titres. Un an plus tard, elle me raconta que pendant la nuit, elle s'était évanouie, qu'elle avait rendu involontairement ses urines, et qu'elle s'était mordu la langue. Le matin elle s'était éveillée avec de la courbature et un mal de tête violent. Heureusement elle ne couchait pas dans la même chambre que son mari. J'avoue que je n'eus pas le courage de faire connaître à la malade, non plus qu'à sa famille, l’affreuse vérité. Pendant plusieurs années les grandes attaques se répétèrent, mais seulement la nuit; pendant le jour, il y avait souvent des vertiges comitiaux. Elle alla aux bains de mer ; elle était sur la plage, baignant un de ses enfants ; à peine y avait-il 0 centimètres d’eau. Elle fut prise d’un accès, et mourat noyée en moins de deux minutes. Dans les journaux on parla d'une congestion cérébrale, et je ne fis rien pour rectifier cette erreur.
Il est, j'en conviendrai, une forme convulsive qui peut en imposer pour une
congestion cérébrale. Il arrive, quoique bien rarement, qu’au début d’une attaque d'épilepsie, la période tonique, c’est-à-dire celle pendant laquelle les muscles de la poitrine conservent une rigidité absolue, il arrive, dis-je, que cette période tonique dure deux, trois minutes, au lieu de durer seulement quinze à trente secondes, et les individus meurent par asphyxie, comme meurent les tétaniques dans un paroxysme, comme meurent les animaux empoisonnés par les strychnées, ainsi que l’a si bien démontré M. Ségalas. Comme, dans ce cas, il n’y a pas eu de convulsions cloniques, celles que les gens étrangers à notre art connaissent le mieux; comme, pendant toute la durée de la convulsion tonique, le visage à été turgescent, que les vaisseaux du cou ont été distendus et comme noueux; comme, de fait, il y a eu une énorme congestion, mais une congestion toute passive, analogue à celle que produit leffort, on croit avoir eu affaire à une congestion active, lorsque, en fin de compte, il ne s’est agi que d’une attaque d’éclampsie ou d’épilepsie. — Que les médecins qui s'occupent le plus des maladies des femmes en couches et des enfants recueillent leurs souvenirs, et probablement partageront-ils mon opinion.
Mon regrettable ami le docteur Menière avait observé depuis longtemps un grand nombre de malades qui sont pris subitement de vertiges, de nausées, de vomissements même, qui tombent par terre, après avoir marché comme des gens ivres, se relèvent difficilement, restent pâles, couverts d’une sueur froide, presque lipothymiques, et voient se renouveler ces accidents un grand nombre de fois. Les premières attaques sont considérées comme une congestion cérébraie, on les traite vigoureusement par des saignées, des sangsues, des purgatifs ; les rechutes fréquentes modifient peu à peu le diagnostic, mais les malades s’en inquiètent énormément.
Dans l'immense majorité. des cas, les individus affectés de ces troubles cérébraux s’aperçoivent bientôt de bruits dans les oreilles, souvent même l'ouïe devient faible, et ces bourdonnements conduisent chez le médecin de l'Institution des sourds-muets de Paris les personnes qui veulent se débarrasser de cette incommodité. Ii est facile de constater alors qu'une oreille, souvent même les deux, sont singulièrement affaiblies, et Menière avait recueilli par centaines des observations établissant que ces prétendues lésions cérébrales sont bien véritablement des lésions de l'appareil auditif. Il avait poursuivi cette recherche avec un soin extrême, et était parvenu à établir que le point de départ de ces phénomènes est dans l'oreille interne. La plupart de ces accidents, si mal à propos désignés sous le nom de congestion cérébrale apoplectiforme, ont leur siége dans les canaux demi-circulaires, et les lésions de ces organes déterminent les vertiges, les vomissements sympathiques, provoquent la résolution des membres, la perte subite de connaissance ; en un mot, beaucoup de prétendues lésions cérébrales appartiennent exclusivement à l’organe de l'audition.
ILest encore une autre maladie qui sans cesse est décorée du nom de con-
gestion cérébrale, je veux parler du vertige lié à des désordres gastriques.
Cette forme bizarre de névrose est caractérisée par les phénomènes suivants. Si le malade fait dans son lit un mouvement brusque, il sent aussitôt le lit tourner et l’entrainer dans son mouvement ; s’il se lève, et surtout si, levé, il regarde en l'air, le vertige prend des proportions plus grandes. Les objets tournant autour de lui, il chancelle, quelquefois il est impuissant à se tenir debout. En même temps, il éprouve un mal de cœur insupportable et bien souvent des vomissements.
Ces accidents singuliers sont appelés des coups de sang, et, disons-le, la plupart des médecins partagent cette idée. Ils saignent, ils appliquent des ventouses et des sangsues, donnent des pédiluves sinapisés; ils font tout, en un mot, pour faire disparaître cette prétendue congestion, qu'ils augmentent par leur étrange médication.
Les maladies vertigineuses dont je viens de parler sont plutôt voisines de la syncope, et par conséquent sont juste le contraire de la congestion, Si prodigieux que cela paraisse, il est pourtant vrai que beaucoup trop encore d’entre nous méconnaissent la tendance syncopale et la confondent avec la congestion cérébrale.
Pourtant, messieurs, comme je ne veux rien exagérer, je supposeral que les deux états que je viens de décrire sont rarement méconnus par les cliniciens, et je supposerai que jamais ils ne sont pris pour des congestions cérébrales.
Maisilest un accident qui accompagne souvent les hémorrhagies du cerveau, et qui, pour l’universalité des médecins, est considéré comme une congestion.
Je m'explique.
Lorsqu'un malade est frappé par une hémorrhagie cérébrale, il y a quelquefois une perte de connaissance subite, et l’obtusion de l'intelligence et du mouvement dure plusieurs heures, plusieurs jours, puis tout rentre dans l’ordre, à cela près d’une hémiplégie légère qui diminue lentement, et finit par disparaître après quelques semaines, quelques mois. Comme les premiers accidents ont été presque foudroyants; comme, entre la gravité de ces premiers phénomènes et les troubles ultérieurs de l'intelligence, de la sensibilité et du mouvement, il ne paraît pas y avoir de relation suffisante, on dit que l’hémorrhagie cérébrale a été accompagnée de congestion; que la congestion, phénomène essentiellement transitoire, a produit les accidents apoplectiques proprement dits; que, dissipée, elle a laissé l’hémorrhagie peu copieuse avec la paralysie, si peu grave d’ailleurs, qui a succédé à ces grands accidents apoplectiques.
Je ne veux pas nier absolument cette congestion, et j'avoue même que je suis tenté de l’admettre dans une certaine mesure; mais il est un autre phénomène dont on n’a pas assez tenu compile, que je sache du moins : je veux parler de cette espèce de stupeur, analogue à celle qui suit la commotion, et que j'ai appelée l’étonnement cérébral. Lorsque l’encéphale subit soudainement
une déchirure et une compression, il supporte cette grave lésion avec une impatience qui varie suivant les individus, mais qui peut être portée fort loin chez certaines personnes. J’en veux chercher un exemple dans les lésions traumatiques du cerveau. Qu'un soldat reçoive une balle dans la tête ; que dans une rixe un individu reçoive un coup de couteau qui pénètre dans le cerveau, ils sont jetés à terre comme s'ils étaient frappés d’un coup de massue; mais, peu à peu, malgré les épanchements sanguins intracrâniens qui sont la conséquence de la blessure, et même malgré la congestion phlegmasique inséparable de la déchirure des tissus, l'intelligence, la sensibilité, les mouvements, reviennent quelquefois avec une rapidité étrange, et donnent ainsi au chirurgien inexpérimenté des espérances qui ne $e réalisent malheureusement pas. Cette stupeur immédiate est ce que j'ai appelé l’éfonnement cérébral. Quelque incorrecte que puisse être cette appellation, à laquelle je renoncerais bien volontiers, toujours est-il que le fait existe et ne peut être contesté par personne.
Les expériences sur les animaux donnent des résultats plus positifs encore. Si l'on trépane le crâne d’un chien ou d’un lapin, et que par une incision faite à la dure-mère, on introduise entre Je crâne et la surface du cerveau une petite balle de plomb, on observe tout d’abord des phénomènes de stupeur qui se dissipent rapidement, pour être remplacés par une hémiplégie proportionnée à la compression.
Dans cette expérience on ne peut invoquer la commotion cérébrale ; il faut bien accepter que l’encéphale est en quelque sorte surpris par un accident qui se traduit par des troubles transitoires. Ne suis-je donc pas en droit de supposer que, lorsqu'il se fait un épanchement de sang subit dans le corps strié ou dans la couche optique, la stupeur immédiate que l’on attribue d'ordinaire à la congestion simultanée peut, en partie tout au moins, être imputée à l’étonnement cérébral ? {
Est-ce à dire, messieurs, que je nie d’une manière absolue la congestion cérébrale ? Non certes. J'admets la congestion, l’hypérémie du cerveau; il faudrait être insensé pour en contester l'existence ; mais je dis que ce que l’on à appelé la congestion cérébrale apoplectiforme est, dans le plus grand nombre des cas, un accident épileptique où éclamptique, quelquefois une syncope ; Je dis que bien souvent les simples vertiges épileptiques, que les vertiges liés à un mauvais état de l'estomac ou à des maladies de l'oreille, sont considérés à tort comme des congéstions de l’encéphale.
Que si les propositions que j'ai cherché à défendre sont vraies, oh m'accordera que la thérapeutique devra moins souvent recourir aux médications révulsives et antiphlogistiques, mises sans cesse en œuvre pour combattre ces prétendues congestions cérébrales, et qu’il faudra chercher d’autres indications plus conformes à l’idée que l’on doit se former des états divers que l'on à confondus trop souvent sous la même dénomination.
Vous vous rappelez, messieurs, à quels orages, au commencement de 1864,
ont donné lieu les opinions que je soutiens ici devant vous et que j'étais venu communiquer à l'Académie de médecine (1).
Je n’avais nullement la prétention d’avoir inventé quelque chose, et surtout d'apprendre à mes collègues que les attaques d’épilepsie et d’éclampsie étaient suivies de phénomènes apoplectiques : cela avait été dit de tout temps et par tous. Je ne venais pas annoncer une découverte quelconque, mais seulement dire et essayer de prouver.qu’une chose vue et acceptée par quelques médecins, à savoir, que les accidents apoplectiques subits étaient beaucoup plus souvent qu'on ne le croit, en général, liés à la convulsion épileptique ou éclamptique.
J'avais parlé, en effet, des phénomènes apoplectiques transitoires prenant un homme au milieu de la plus florissante santé, avec ou sans ces quelques phénomènes prémonitoires qui précèdent la grande attaque épileptique, et le laissant, peu après, dans l’état où ils l’avaient pris.
Je ne vous dirais pas toute ma pensée, messieurs, si tout d’abord je ne déclarais que l’épilepsie et l’éclampsie sont pour moi deux névroses identiques dans leur expression phénoménale et dans leur cause prochaine, Quand nous parlerons de l’épilepsie, je vous dirai que l'attaque éclamptique ne diffère en rien de l'attaque épileptique ; que jamais un médecin ne distinguera la convulsion d’une femme enceinte épileptique depuis longtemps, de la convulsion d’une femme qui est prise d’éclampsie au début du travail. Voilà pour l’expression phénoménale. Quant à la cause prochaine, je la crois encore identique dans les deux cas. Lorsque l’épilepsie se manifeste par accès mensuels chez un individu qui à un tubercule cérébral, il n’v a pas, du côté du cerveau et de la moelle épinière, en dehors du tubercule, d’autres lésions appréciables que celles qui existent dans le mal caduc réputé essentiel.
Si l’autopsie est faite et si nous trouvons un tubercule, un cancer ou une tumeur osseuse, le reste de l’encéphale pourra ne présenter rien autre chose que l’état de turgescence vasculaire que lon trouve dans le cadavre d’un véritable épileptique mort en éfaf de mal, pour me servir de l'expression généralement adoptée.
Que devons-nous en conclure? C’est que si la tumeur cérébrale est la cause des phénomènes convulsifs, elle n’en est pas la cause immédiate ; cette cause prochaine nous échappe et nous échappera probablement toujours,
L’éclampsie survenue chez un enfant qui fait des dents où qui a des vers, l’éclampsie éclatant chez un enfant atteint d’anasarque scarlatineuse, ne diffère en rien, quant à la forme convulsive, de l'attaque épileptique; ce qui n’empêche pas que ces maladies ne soient profondément différentes par leur nature.
Ce que je veux dire, c’est que la modalité moléculaire de l’encéphale et de la moelle est peut-être la même dans les deux cas. Permettez-moi de développer ma pensée.
Quard nous voyons un individu rester pendant vingt ans avec des attaques
(1) Bulletin de l'Acadènue de médecine: Paris, 1861,t. XXVI.
presque périodiques, sans avoir d’ailleurs des phénomènes d’aliénation mentale ou de paralysie générale, nous disons qu'il à une épi lepste essentielle.
Si entre les attaques il y a de l’hémiplégie, des douleurs de tête violentes, ou des douleurs exclusivement nocturnes, nous supposons qu'il y a une épilepsie symptomatique d'une tumeur cérébrale ou d’une vérole à accidents tertiaires.
S’il s’agit d’une femme enceinte et albuminurique, ou d’un individu ayant une anasarque scarlatineuse, ou d’un homme empoisonné par le plomb, nous disons qu'il y à éclampsie.
Nous appelons du même nom les convulsions qui, chez les enfants, annoncent si fréquemment le début des pyrexies exanthémateuses, de la variole, par exemple; celles qui surviennent à la fin d'une encéphalo-méningite, de ce que l’en appelle une fièvre cérébrale.
Si la convulsion épileptiforme a lieu chez un individu dont nous venons d'ouvrir la veine, chez un animal que nous faisons mourir d’hémorrhagie ; si, comme dans l’expérience si curieuse de M. Brown-Séquard, nous coupons un des faisceaux de la moelle d’un animal, celui-ci prend une attaque convulsive épileptiforme, sous l'influence de certaines excitations extérieures. Nous disons encore qu'il y a éclampste.
Qu'est donc l’éclampsie relativement à l’épilepsie?
Qu'est l’épilepsie relativement à l’éclampsie ?
En ne tenant compte que de la forme convulsive, l'épilepsie symptomatique ou essentielle, pour me servir des mauvaises divisions de l’école, n’est que de l'éclampste a retours, et l’éclampsie n’est que l’épilepsie accidentelle et transitoire.
On à prétendu que l’éclampsie différait de l’épilepsie par la continuité et la persistance quelquefois fort longue des convulsions ; mais on voit des éclampsies à attaque unique, et de véritables épilepsies à attaques continues, bien qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette distinction dont je viens de parler.
Or, pour un organicien, et j'avoue que je le suis dans ce sens que je ne comprends pas une lésion fonctionnelle sans une modalité de l'organe qui préside à la fonction, toute épilepsie, toute éclampsie est nécessairement symplomatique, tantôt d’une tumeur, tantôt d’un empoisonnement, tantôt d’un état particulier du sang, tantôt d’un état organique absolument inappréciable, comme cela à lieu dans l’épilepsie proprement dite, dans l’éclampsie dite vermineuse, dans celle qui succède à une saignée ou à une grande hémorrhagie.
Nous acceptons, messieurs, dans le langage médical, que je ne défends pas ici, mais dont je me sers faute de mieux, et pour être mieux compris, nous acceptons, dis-je, la désignation d’éclampsie pour les convulsions de la fièvre cérébrale de l'enfant, et nous la refuserions aux convulsions de l’encéphalo-méningite chronique, qui cause, suivant Royer-Collard, Calmeil (4) et beaucoup d’autres, la paralysie générale des aliénés !
(4) De la paralysie considérée chez les aliénés. Paris, 1826, — Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Paris, 4859, 2 vol, in-8.
Nous acceptons da désignation d'épilepsie symptomatique pour les convulsions ve mineuses, pour celles qui s’observent chez les individus atteints de tubercules ou de cancers cérébraux, et nous refuserions cette appellation aux mêmes formes convulsives signalant le début d’une méningite tuberculeuse !
Soyons donc conséquents, acceptons que toutes les convulsions épileptiformes, bien que tenant à des causes éloignées très-diverses, sont, suivant toute apparence, l'expression de la même modalité intime.
Si nous nous placons à ce point de vue, nous comprendrons mieux les relations de l’éclampsie et de l’épilepsie avec ce que l’on est convenu d'appeler la congestion cérébrale apoplectiforme.
Ainsi que je vous le dirai, au moment de la période tonique de la convulsion épileptiforme, la glotte se ferme, et il se fait un effort suprême pendant lequel le visage, les vaisseaux du cou et nécessairement les vaisseaux de l’encéphale, deviennent turgescents. On peut donc considérer ici la congestion cérébrale comme passive et secondaire.
Mais, messieurs, la profonde hébétude qui succède à une attaque d’éclampsie ou d’épilepsie n'est-elle que l'effet de cette congestion passive ? J'avoue que je ne le crois pas, car la perte de connaissance subite qui signale le début de l'épilepsie, perte de connaissance accompagnée dès l’abord d’une pâleur mortelle, comme l’a fait si bien observer Calmeil dans son excellente thèse sur l'épilepsie, est le signe d’une modification si profonde dans les fonctions du cerveau et probablement dans sa texture intime, que la stupeur consécutive à l'attaque est plus probablement la suite de cette modification que celle de la congestion passive secondaire.
Remarquez, en effet, que l’on ne peut admettre, comme le veulent un grand nombre de médecins, que l'attaque éclamptique soit le résultat d’une congestion primitive, lorsque, d’une part, on voit l'intensité de l'attaque d’épilepsie n'être nullement proportionnée à l’état pléthorique préalable, et que, d’autre part, pendant une hémorrhagie terrible, on voit survenir des accidents épileptiformes tout aussi violents que ceux qui s’observent dans des conditions diamétralement opposées. J'ajoute que, ainsi que vous pourrez le lire dans le Journal de physiologie de M. Brown-Séquard, au début de l'attaque épileptique, les parties centraleset le bulbe rachidien d’un animal en expérience, au lieu de présenter des signes de congestion, semblent au contraire devenir plus pâles.
D'où résulte que ce que nous appelons tous la congestion cérébrale apoplectiforme, que les phénomènes apoplectiques qui succèdent à l'épilepsie ou à l’éclampsie, pourraient bien n’être rien autre chose qu’un état analogue à la stupeur apoplectique qui succède immédiatement à une grande commotion du cerveau, stupeur apoplectique certainement étrangère à la congestion.
Un trouve tout simple que la stase du sang dans le cerveau cause ces phénomnènes si graves : or, voyons ce qui se passe chez la femme enceinte et en mal d'enfant. Au moment où la tête va franchir le détroit inférieur et les par-
Li]
TROUSSEAU, 2€ édit. — 11.
ties extérieures de la génération, la femme s’épuise souvent en efforts épouvantables ; vous la vovez la face violette, les lèvres et les paupières gonflées, la peau chaude et couverte de sueur, et vous ne doutez pas que les sinus de la dure-mère, la pie-mère, la substance cérébrale tout entière, ne participent à cetie turgescence.
Est-ce dans ces circonstances que les femmes sont frappées d’éclampsie ? Demandez-le aux accoucheurs. Ils vous répondront que léclampsie qui les surprend et les épouvante se manifeste chez les femmes avant tout travail quelquelois, le plus souvent quand à peine l'utérus a éprouvé ces légères contractions qui n’éveillent pas même l'attention de la malade.
Il y avait, il est vrai, des urines albumineuses ; mais qu'ont à faire les urines albumineuses avec les convulsions, quand on cherche une explication raisonnable ?
Il semble que la convulsion vienne, dans ce cas, sous l'influence d’une cause sympathique aussi légère que la sensation à peine perçue de la présence des vers intestinaux.
Les enfants, au milieu d'accès répétés de coqueluche, arriveront à un tel état de congestion, que le sang jaïllira de leur nez, que le visage restera constamment boufli, que, dans quelques cas, il se formera des ecchymoses sous les paupières. Vous ne doutez pas que leur cerveau ne participe à cette congestion. Après l’accès ils resteront un instant comme hébétés ; mais comparerez-vous cela au coup de tonnerre d’une attaque éclamptique et aux phénomènes apoplectiques qui la suivent ?
On ne voit pas que les bateleurs, qui marchent la tête en bas, aient quelaue chose qui ressemble à la stupeur apoplectique ; on ne voit pas que les forts de la halle, qui toute la journée portent d'énormes fardeaux, et qui, sans cesse sous la puissance de l'effort, ont la face presque violette et les vaisseaux du cou tendus comme des cordes noueuses, aient l'esprit bien troublé et leurs puissances musculaires anéanties dans le moment même où ils déploient le plus de force.
Comprenons donc enfin que le sang, tant qu’il n’est pas altéré dans sa composition intime et qu’il ne s’est pas extravasé, n’est pas si ennemi de nos tissus qu’on se plaît à le dire, et qu'il faut autre chose qu’une congestion purement physique pour produire ces phénomènes apoplectiques qui succèdent à l’éclampsie ou à l’épilepsie : tandis que je comprends mieux les désordres qui accompagnent cet état moléculaire spécial essentiellement vital que l’on appelle la fluxion ou l’inflammation.
Il y a donc, et j’insiste beaucoup sur ce point, deux choses très-distinctes dans l'attaque d’éclampsie, d'épilepsie dite essentielle, d’épilepsie symptomalique :
1° La modalité encéphalo-rachidienne, inconnue dans son essence, dans sa nature, qui anéantit en une seconde toutes les manifestations de la vie animale, et celle-là est de beaucoup la plus importante.
2° La congestion cérébrale secondaire, qui, bien que moins importante, peut être portée, dans quelques cas extrêmement rares, jusqu’à l’ecchymose sous-cutanée, jusqu’à l’hémorrhagie cérébrale capillaire, et jusqu’à l’hémorrhagie méningée.
On a appelé à tort, suivant moi, congestion cérébrale apoplectiforme, cet état de stupeur qui succède aux troubles complexes dont je viens de parler, et cétte appellation à eu une influence fâcheuse sur le traitement et sur l'idée que la plupart des médecins se font de la maladie. |
Ne discutons pas sur les mots, sur ces modifications intimes qui caractéri< sent ce que les médecins appellent la congestion cérébrale apoplectiforme ; entendons-nous sur le phénomène : il ne peut y avoir de dissidences à cet égard.
C’est cette stupeur profonde, analogue à celle qui s’observe chez les individus frappés d’apoplexie foudroyante, que l’on à appelée congestion cérébrale apoplectiforme ; c’est cette stupeur, ce sont ces phénomènes apoplectiques que je considère comme étant, dans la grande généralité des cas, liés à l’épilepsie dite essentielle ou symptomatique, ou bien à l’éc/ampsie.
J'avais besoin de vous donner ces explications pour établir la proposition suivante : La même modalité encéphalo-rachidienne qui cause l'attaque épileptique ou éclamptique, l’insultus, l’ictus epilepticus, suffit pour produire La stupeur apoplectique qui suit l'attaque.
Un enfant est atteint de fièvre cérébrale, 1l a sans doute de la stupeur, mais cette stupeur existe dans des limites assez restreintes ; qu’il survienne une attaque d’éclampsie, et en une minute, d’une stupeur peu notable, l'enfant tombe dans l’état apoplectique.
Ge que je viens de dire de l’encéphalo-méningite aiguë des enfants, je vais le dire de la paralysie générale des aliénés, qui n’est, probablement, en fin de compte, que le symptôme d’une encéphalo-méningite chronique, Ce malade, à cela près des idées délirantes qui l’occupent, à cela près d’une certaine incertitude dans le langage et dans la marche, qui ne trompent guère ceux qui connaissent les aliénés, ce malade, dis-je, jouit d’une santé apparente ; il prend une attaque épileptiforme, et à l’instant il est foudroyé et tombe dans l'état apoplectique.
Pour ce malade, pas plus que pour l'enfant dont je vous ai tout à l'heure cité l’exemple, la phlegmasie encéphalo-méningée n’est la cause prochaine de l'attaque convulsive et apoplectique; mais je suis en droit de dire que si, comme je le pense, cette phlegmasie est la cause éloignée de la convulsion éclamptique, la modalité cérébrale, la modification moléculaire intime qui produit l'attaque est la cause des phénomènes apoplectiques.
D'où il suit que l'état apoplectique qui s'observe si souvent chez les aliénés paralytiques serait sous la dépendance de l’éclampsie, comme l’état apoplectique qui succède à l’aftaque comitriale est sous la dépendance de l'épilepsie.
Arrétons-nous un instant, messieurs, el voyons où nous en sofnmies arrivés
de la discussion. J'ai démontré que les accidents apoplectiques transitoires qui survenaient chez un homme en bonne santé, et qui laissaient ensuite le malade dans la condition où ils l’avaient pris, étaient, dans la presque universalité des cas, liés à l’épilepsie ou à l’éclampsie.
Je viens de faire voir que dans une phlegmasie aiguë ou chronique du cerveau, et même lorsque les troubles nerveux ne sont que sympathiques comme dans une dothiénentérie, dans une pneumonie par exemple, les accidents apoplectiques et soudains étaient presque toujours précédés de phénomènes convulsifs épileptiformes. Je suis donc en droit de dire ici ce que je disais tout à l'heure, que la même modalité des centres nerveux qui s’exprimait par l’attaque convulsive suffisait pour rendre compte de la stupeur apoplectique, et que la congestion inflammatoire préexistante n’impliquait nullement que maintenant cette congestion fût Ja cause des troubles nouveaux et subitement survenus.
On me reproche de faire bon marché de la congestion cérébrale, de la faire assez légèrement disparaître du cadre nosologique. A Dieu ne plaise, messieurs. Je ne nie pas la congestion cérébrale, je nie la congestion produisant des phénomènes apoplectiques subits et transitoires. J'accepte la fluxion irritative du côté de l’encéphale, la fluxion inflammatoire, comme dans tous les autres organes ; et cette fluxion est évidemment accompagnée de congestion; cette fluxion même peut aller jusqu’aux symptômes de l’apoplexie, mais ces symptômes ne sont ni subits ni transitoires. Je n’ai parlé, encore une fois, que des accidents apoplectiques subits et momentanés, et pour ceux-là je persiste dans ma première opinion.
Si je fais bon marché de la congestion cérébrale, messieurs, si je refuse de la voir là où bien des gens la voient ; d’un autre côté, vous conviendrez, avec moi, qu’on l’admettait naguère, et qu’on l’admet encore bien légèrement.
La migraine, un simple mal de tête sont des congestions cérébrales. La stupeur de la dothiénentérie, du typhus, de la pneumonie, de la peste, de la variole, de la scarlatine : congestion.
Le délire de la pneumonie, de l’hystérie, de la danse de Saint-Guy, de l’érysipèle, etc. : congestion.
Il n’est pas jusqu'au sommeil dont quelques physiologistes et quelques médecins n'aient voulu faire une congestion cérébrale; et partant de là, partout où il y avait stupeur et somnolence ; partout où il y avait délire, rêvasseries, on a accepté la congestion cérébrale avec une aisance, une facilité qui aujourd’hui paraît bien étrange à la majorité des médecins. Personne ne sait ce que c'est que le sommeil, et probablement la ressemblance que présentent deux hommes, l’un profondément endormi après une grande fatigue, l'autre après une attaque d’apoplexie, a pu conduire les médecins à attribuer à la même cause des états qui n’ont qu’une ressemblance mensongère.
Mais cette opinion singulière, qui n’était établie sur rien d’expérimental, a eu une étrange influence sur l’idée que l’on se formait de l’action des poisons.
L'opium faisait dormir, c’est qu’il causait une congestion du cerveau ; les solanées vireuses, les colchicacées, les renonculacées, la digitale, l'acide cyanhydrique, etc., etc., causaient de la stupeur, c’est qu'ils provoquaient une congestion cérébrale. Il en était de même des venins; il en était de même des poisons animaux, soit qu’ils fussent formés de toutes pièces dans l’économie vivante, dans le cours des maladies septiques, soit qu’ils nous vinssent du dehors. Du moment qu’il y avait stupeur profonde, c'était de la congestion. J'ai déjà dit ce que je pensais de la congestion sanguine et de son innocuité, et il n’est nullement besoin d’invoquer la congestion pour expliquer l’action des poisons, car, puisqu'ils sont absorbés et qu’ils circulent avec le sang, ils se mettent en contact avec toutes nos parties, qu'ils troublent plus ou moins profondément, indépendamment du liquide qui leur sert de véhicule, et souvent, comme le démontrent les expériences de Magendie, en raison inverse de la masse de sang qui est accumulée dans l’encéphale, par exemple.
Pardonnez-moi, messieurs, d’avoir si longtemps insisté. L'opinion que j'avais émise devant vous au début de cette conférence avait semblé d’abord étrange ; je suis persuadé qu’elle ne l’est plus autant à vos yeux, et que maintenant, comme moi, vous demeurez convaincus que les phénomènes apoplectiques subits et transitoires sont le plus souvent liés à l’épilepsie ou à l’éclampsie.
4, — Observations.— La grande attaque d'épilepsie.— Caractères aux-
quels on peut reconnaître la maladie simulée. — Trois périodes : convulsions toniques, convulsions cloniques, stupeur. — Synonymie : morbus major, morbus comitialis, morbus herculeus, mal caduc, haut mal, etc., etc. — Accidents consécutifs : ecchymoses sous-cutanées, hémorrhagies cérébrales, etc. — Les lésions encéphaliques et médullaires sont les effets et non la cause de l’épilepsie. — Causes occasionnelles, — État de mal (status epilepticus). — Petites attaques.
MESSIEURS
Nous avons eu, dans ces derniers temps, dans le service de la clinique, plusieurs individus atteints d’épilepsie.
L'un d’eux était ce jeune homme de dix-huit ans qui était couché au n° 18 de la salle Sainte-Agnès, et qui nous a présenté cette forme particulière de la maladie que l’on a désignée sous le nom d’épilepsie partielle. Elle était caractérisée, chez lui, par des convulsions des muscles du visage exclusivement limitées au côté gauche, sans être accompagnées d’aucun phénomène semblable à ce qu’on observe dans la grande attaque, sans qu'il v eût aucun trouble des facultés intellectuelles. En interrogeant ce jeune homme sur ses antécédents, nous apprenions que la maladie s'était manifestée il y a six ans pour la première fois. Ge fut d’abord la grande attaque qui, d’après ce que le malade nous raconta, se produisit avec tous les caractères que chacun connaît et que je vous rappellerai. Puis ces attaques, d’abord d’une grande violence, changèrent de nature, elles devinrent plus faibles, et bien que de temps à autre il survînt des convulsions, tout consistait généralement en des vertiges épileptiques.
Messieurs, avant d’aller plus loin, j'appelle déjà votre attention sur cette transformation de l’épilepsie, fait depuis longtemps signalé par les médecins qui se sont occupés de la question, par Calmeil entre autres. Je dois vous faire observer toutefois que ces médecins ont spécialement indiqué la transformation du petit mal en grand mal, tandis que chez notre jeune homme c’est l'inverse qui a eu lieu, la grande forme convulsive ayant précédé la forme vertigineuse.
Je vous rappellerai encore un autre malade, cet Américain qui a parcouru pendant assez longtemps les différents services des hôpitaux de Paris, après avoir épuisé bien des juridictions médicales dans son pays, et qui, en définitive, est allé, m’a-t-on dit, mourir à Londres. C'était ce grand et vigoureux garçon que l’on appelait l’homme bleu, parce que sa peau avait pris une coloration d’un bleu ardoisé sous l'influence du traitement par le nitrate d'argent auquel, pendant de longues années, il avait été soumis aux États-Unis.
Vous avez été plusieurs fois témoins de ses accès. Tout à coup il poussait des cris, il se débattait en tournoyant sur lui-même, s’accrochant, quand il le pouvait, aux montants des lits de la salle, perdant complétement conscience de ses actes. Cela durait quelques secondes, puis le malheureux revenait à lui pour rester pendant plusieurs heures dans un état d’hébétude et comme d’abrutissement.
Vous vous souvenez quelle était son idée fixe. On lui avait parlé de la castration comme d’un moyen employé pour guérir l’épilepsie, et il ne se passait pas un seul jour qu'il ne réclamât de nous cette opération. C’est lorsqu'il a compris que nous étions parfaitement décidé à ne pas céder à ses instances qu'il a quitté l’hôpital et bientôt la France.
Presque à la même époque que les deux malades précédents, nous en avions un troisième au n° 20 de notre salle Sainte-Agnès. Son histoire mérite d’être rapportée dans d’assez longs détails,
Get homme âgé de trente-six ans, était venu tout exprès de Bouconville (dans le département des Ardennes), pour se faire traiter à Paris,
Il présentait toutes les apparences d’une constitution robuste, et il nous disait que jamais, en effet, il n'avait été malade. Même pendant un séjour de quatre ans et demi qu'il avait fait à la Guadeloupe, où il servait dans un régiment d'infanterie de marine, sa santé était restée parfaite. La seule petite indisposition dont il eût été affecté était un rhume de cerveau habituel, qui durait depuis longues années, et qui cessa brusquement à l’époque où il éprouva les premières atteintes du haut mal ; cette coïncidence lui faisait rapporter l’origine de cette dernière maladie à la suppression brusque de son coryza. Il affirmait ne s'être jamais adonné aux liqueurs alcuoliques.
Aucune personne de sa famille, dans les ascendants directs ou collatéraux,
n'avait, affirmait-il encore, jamais été affectée de troubles nerveux; son enfant, qui était alors âgé de quatre ans, jouissait d’une santé parfaite et n'avait jamais eu le moindre phénomène convulsif, I] faisait remonter à cinq ans le début de sa maladie, A cette époque, il avait été brusquement éveillé, une nuit, par des cris épouvantables que jetait sa femme et qui lui causèrent une frayeur extrême. À quelques jours de là il eut ses premières attaques.
D'abord elles furent caractérisées par un sentiment de froid intérieur, de frissonnement, pour employer ses propres expressions, de grelottement occupant tantôt les bras, tantôt les jambes, les cuisses, tantôt le creux de l’estomac, tantôt enfin divers points du corps. Gelte sensation, qui s’étendait à tout son être, durait quelques minutes, sans qu’il perdit conscience de lui-même, Ces attaques se renouvelèrent à des intervalles irréguliers, lui laissant rarement plus de quatre ou cinq jours de répit. La plus petite émotion pénible, la moindre variation de température, un courant d’air froid, comme un coup de soleil trop chaud, suffisaient pour en provoquer le retour.
Elles augmentèrent progressivement d'intensité, et à ces accès légers s’en
ajoutèrent bientôt d’autres dont le nombre, la fréquence et la violence s'étaient singulièrement accrus depuis quelques mois; ce furent de grandes attaques convulsives, semblables à celles dont le malade à été pris à son entrée dans nos salles, et dont nous avons été différentes fois témoins pendant la visite.
Le jour de son arrivée, comme il venait de se coucher, il se leva tout à coup pour se cramponner aux tringles qui traversent le ciel des lits, puis, agitant ses bras de tous côtés, il se mit à pousser d’effroyables vociférations. Son visage était d’un rouge poupre, ses yeux étaient hagards, sa voix forte et sa parole brève ; il avait tout l'aspect d’un maniaque en délire. L'accès avait débuté par un de ces frémissements dont il nous avait parlé, les jambes en avaient été le siége, et ce fut aussi par elles que commencèrent les convulsions. Son agitation délirante était telle que les malades de la salle en furent épouvantés. Il s'était précipité hors de son lit, et lorsqu'on l’y eut remis, on fut obligé de l’y maintenir avec la camisole de force dont on eut beaucoup de peine à le revêtir, tant ses mouvements étaient violents. Dans son délire furieux, ayant perdu complétement conscience de ses actes, il accablait d’invectives les personnes qui lui donnaient leurs soins. Cet accès dura à peu près vingt minutes; sans transition sensible le calme revint. Il parlait nettement, et, se voyant attaché, il demanda tranquillement qu’on le débarrassât de ces liens désormais inutiles, car il sentait que sa crise était passée. Tout à l'heure, messieurs, je vous rappellerai ces phénomènes de fureur en revenant sur ce que je vous ai déjà dit dans notre dernière conférence, je vous ferai voir quelle valeur ces phénomènes ont au point de vue de la médecine légale, quand il s’agit d'apprécier la liberté morale de certaines personnes qui, sans motif, se sont portées tout à coup à des actes violents, et quelquefois même ont commis des meurtres.
Le lendemain, notre homme nous racontait l’histoire de sa maladie, entrant dans les détails que je vous ai rapportés ; ajoutant, ainsi que je vous le disais, que, depuis quelques mois seulement, ses attaques avaient pris ce caractère de violence et étaient accompagnées de perte absolue de connaissance. Une fois, entre autres, sa femme, en rentrant chez elle, fut étonnée de voir du sang sur le parquet de leur chambre ; il en était surpris lui-même, lorsqu’en portant sa main à sa tête, il constata l'existence d’une plaie qu’il s'était faite dans une chute, au moment d’une attaque dont il avait perdu le souvenir,
Généralement ses accès étaient annoncés par les sensations dont je vous ai parlé; puis sa connaissance l’abandonnait, les convulsions commencaient, et immédiatement survenait le délire. La crise durait vingt, trente, quarante, cinquante minutes, jusqu'à une heure. Le calme renaissait ensuite, mais laissait le malade dans un état de lassitude, de courbature générale, accompagné ordinairement d’une douleur de tête qu’il comparait à celle que produirait une pression exercée par un cercle de fer.
Ses accidents survenaient plus habituellement la nuit que le jour.
Enfin, depuis quelque temps, sa mémoire semblait l’abandonner, et, dans quelques cas, ses idées s’embarrassaient ; il avait plus de peine à les rassem-
bler, plus de difficulté à les exprimer. Ses facultés viriles étaient épuisées.
Pendant son séjour dans nos salles, nous fâmes à même de faire scrupuleusement observer et d'observer nous-même ce qui se passait durant ses attaques. Elles ne se produisaient jamais de la même façon.
Une fois il fut pris dans le promenoir, et l’un de ses camarades qui l’accompagnait nous raconta ainsi ce qui était arrivé :
Tout à coup, au milieu dela conversation, il l'avait vu pâlir, ses yeux étaient hagards, ses dents claquaient les unes contre les autres, ses bras étaient agités de mouvements désordonnés. On le fit asscoir sur un banc du jardin : son visage devint rouge ; il parlait encore, et même, au moment où il portait ses mains sur la capote de son compagnon, comme pour l'en dépouiller, celui-ci lui ayant demandé ce qu'il prétendait faire, il lui répondit qu'il fallait retirer ce vêtement. Sa parole était nette, cependant l'agitation était telle qu’on avait beaucoup de peine à le maintenir assis. Son accès dura dix minutes et fut suivi d’un état d’hébétude, d’un abrutissement complet. Quand on le fit remonter dans la salle, il n’opposa aucune résistance ; sa démarche était celle d’un homme pris de vin; revenu à lui, il ne se rappelait rien de ce qui s'était passé.
Une autre fois nous venions de causer avec lui : il était assis sur une chaise au pied de son lit, lorsque subitement nous le vimes trépigner ; son visage était d’une excessive pâleur, ses traits bouleversés, son air hagard. Il cherchait convulsivement de côté et d’autre, sous ses couvertures, sous ses vêtements, en disant : « Où est-elle... ma cuiller!..... » Nous essayàmes en vain de l’interroger, il ne répondait pas et semblait insensible à ce qui se passait autour de lui. Il repoussait néanmoins les mains qui le touchaient. Cette fois il n’eut pas de mouvements convulsifs. L'accès dura deux ou trois minutes et le laissa dans une sorte d’abrutissement.
Ges faits, messieurs, ont pu paraître très-singuliers et très-exceptionnels à quelques-uns d’entre vous. Ils se rencontrent cependant assez communément. Aussi dois-je aujourd’hui appeler particulièrement votre attention sur eux. Chez ces trois malades, comme chez d’autres que vous avez également vus dans nos salles, nous avions affaire à de l’épilepsie.
Je tiens à entrer dans quelques considérations sur ce sujet qui a une importance si grande. Je vais, en vous signalant les différentes formes qu'elle revêt, essayer de vous apprendre à reconnaître jusque dans ses éléments les plus simples, les moins significatifs en apparence, cette maladie, l’une des plus redoutables qui affligent l'espèce humaine.
Le mot éprlepsie entraîne dans l'esprit du public, et, il faut le dire, dans l'esprit d’un grand nombre de médecins, l’idée d’une maladie caractérisée par des attaques convulsives, en général de courte durée, avec perte subite et complète de connaissance, avec turgescence du visage, distorsion de la bouche et des veux, immobilité des pupilles, excrétion abondante d’écume sanglante par la bouche, Telle est, en effet, la définition, définition très-imparfaite de la
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grande attaque. Mais cette grande attaque ne constitue qu’une des formes
de l’épilepsie; à côté de celle-ci il en est d’autres qui se rencontrent plus
communément peut-être, et qui, toutes différentes qu’elles paraissent être au
premier abord, ont entre elles la plus grande analogie. J'espère vous démontrer que, malgré leurs variétés, elles sont en définitive l’expression d’une seule et
même maladie.
Cette grande attaque élle-même est souvent méconnue, ou plutôt on confond avec elle d’autres affections convulsives, telles que les convulsions hystériques et surtout les diverses espèces d’éclampsie. Les convulsions éclamptiques, quant à leur forme, rappellent, il est vrai, de façon à s’y méprendre, les attaques d'épilepsie ; mais éclampsie et spregaie n’en sont pas moins deux maladies essentiellement différentes.
Ilimporte donc, messieurs, que je m’efforce de vous faire bien connaître cette première forme de l’épilepsie, de telle sorte que vous puissiez, d’une part, éviter ces erreurs de diagnostic que je vous signale ; que, d'autre part, dans quelque condition que votre carrière vous place, médecins civils ou médecins militaires, vous soyez en mesure de vous prononcer catégoriquement lorsqu'il s'agira de distinguer une attaque simulée d'avec une attaque vraie. Nos confrères des armées vous diront, en effet, combien il est fréquent de voir des individus qui, pour se faire exempter du service de larmée, se prétendent épileptiques et simulent des attaques ; mais l'attaque vraie se reconnaît à certains phénomènes qui n’échappent pas à l'observation attentive du clinicien, et que pourraient simuler ceux-là seuls qui les connaîtraient parfaitement. Esquirol crovait même que ceux-là encore n’y parviendraient pas complétement. Il y fut cependant trompé, et voici dans quelles circonstances. Un jour après sa visite à la maison de Charenton, nous nous entretenions de ce sujet avec M. Calmeil et lui. Tout à coup M. Calmeil tombe sur le tapis dans de violentes convulsions. Esquirol, après un instant d'examen, se tourne de mon côté et me dit : « Le pauvre garcon, il est épileptique! » A peine avait-il achevé sa phrase, que M. Galmeil était debout, lui demandant s’il crovait encore qu'il fût impossible de simuier l’épilepsie. Bien qu’Esquirol s’y fût : mépris dans ce cas, je maintiens sa proposition, et je répète que même un médecin parfaitement au courant de ce qui se passe dans une attaque ne pourra la feindre qu’imparfaitement, car il est des phénomènes qu’on ne saurait produire à volonté ; je vous les indiquerai chemin faisant.
Voyons ce qui arrive le plus ordinairement dans une grande attaque.
Tout à coup, sans aucun signe prémonitoire, le malade pousse un grand cri et tombe ordinairement la face en avant : c’est là déjà un fait capital, un fait caractéristique, car le faux épileptique se garde bien de se jeter ainsi, ou s’il le fait, il a bien soin de porter ses mains devant lui de manière à se protéger dans sa chute, L'épileptique n’a pas le temps de prendre de semblables précautions ; il est précipité avec une telle violence, que, sans que rien puisse le garantir, sa tête va frapper sur les obstacles qu’il rencontre. Quelquefois il
tombe en arrière, d’autres fois sur le côté, mais, je le répète, c’est le plus souvent en avant ; aussi est-ce principalement sur le nez, le front, le menton, les joues, en un mot sur les parties saillantes du visage, que vous trouverez les plaies ou les cicatrices des blessures que se font si habituellement ces malheureux malades. Au moment où ils tombent ainsi, complétement privés de connaissance, ils peuvent éprouver les accidents les plus graves, fractures du crâne, des membres, luxations. Est-il besoin de vous rappeler ces histoires dont vous avez tous entendu parler, d'individus précipités dans le foyer de leur cheminée et se faisant d’horribles blessures ; d’autres même que l’on à trouvés morts dans leur feu, et dont le visage à moitié calciné était méconnaissable.
Sans anticiper davantage sur ce que j'aurai à vous mentionner ces accidents que l’épilepsie entraîne à sa suite, revenons à la description de l’attaque.
Le malade a été pour ainsi dire foudroyé, il est à terre, et là nous assistons à une première scène qu’il est nécessaire d'étudier et de bien connaître : quoique de très-courte durée, elle n’en est pas moins très-caractéristique. Au moment de sa chute, l’épileptique est non pas rouge, comme on l’a dit et répété à tort, mais d’une pâleur cadavéreuse. C'est là encore un phénomène qui manque nécessairement, vous le comprenez, dans l’épilepsie simulée. Immédiatement commencent les convulsions. Revêtant alors la forme tonique, elles consistent dans une contraction très-énergique des muscles, qui sont violemment tendus sans alternatives de relâchement. Elles prédominent d’un côté du corps, caractère d’une grande valeur dans l'attaque d’épilepsie, car il ne manque presque jamais; quelquefois même ces convulsions toniques sont non-seulement prédominantes, mais encore elles restent exclusivement bornées aux muscles d'un seul côté. Vous verrez, par exemple, soit le bras droit, soit le gauche, tordu sur lui-même, la main renversée, le pouce, dans une adduction forcée, fléchi sous les doigts qui le recouvrent en se pliant eux-mêmes violemment ; de plus, le bras est porté en arrière. Le membre inférieur est également convulsé ; le pied, tendu, se cambre avec uneexcessive énergie ; la jambe, dans une extension forcée, se tord sur elle-même. La roideur musculaire est impossible à vaincre ; tout en se contractant convulsivement avec une certaine lenteur, les muscles sont animés de frémissements fibrillaires que l’on peut facilement sentir; lorsqu'on lestâte pour les examiner, ils ressemblent, eu égard à leur dureté, à des cordes de fer. La torsion, la pronation forcée des membres est tellement énergique, que deslésions traumatiques peuvent en être la conséquence, etque j'ai vu récemment encore se produire une luxation spontanée de l'épaule, sans que cette luxation ait eu lieu au moment même de la chute.
Ces accidents peuvent même survenir dans le sommeil pendant les attaques nocturnes, et j'aurai à insister plus tard sur leur signification au point de vue du diagnostic. En voici un exemple :
À la fin de 1862, j'étais consulté par un monsieur, âgé de cinquante ans, qui me racontait le fait suivant : Un matin, il s'était réveillé avec de la courbature et avec une douleur à l'épaule droite, douleur tellement violente, qu'il
bl DE L'ÉPILEPSIE.
lui était absolument impossible de remuer le bras. Il avait eu autrefois un rhumatisme articulaire aigu, et le médecin qu'il mandait dans la circonstance présente, ayant examiné la partie douloureuse, crut, comme lui, que cette fois encore il s'agissait d’un rhumatisme. Cependant, la douleur, la roideur extrême de l'articulation persistèrent opiniâtrément, etlorsque, plusieurs mois après, le malade, revenu à Paris, consulta M. le docteur Maisonneuve, ce chirurgien constata l’existence d’une luxation dont, en raison de son ancienneté, la réduction présenta de grandes difficultés. A quelque temps de là, le même accident se renouvela dans des circonstances identiques. Cette fois, la réduction de la luxation put être faite immédiatement.
Gertes, messieurs, l'épaule ne se démet jamais pendant le sommeil, et quand mon malade m’eut raconté ce qui lui était ainsi par deux fois arrivé, je n’hésitai pas un instant à attribuer cette luxetion survenue dans d’aussi singulières conditions à des attaques nocturnes d’épilepsie. Les renseignements qui m'étaient communiqués par ce monsieur lui-même confirmaient mon diagnostic. Il avait eu, en effet, à plusieurs reprises, depuis les accidents nocturnes dont je viens de vous entretenir, des évanouissements subits, des phénomènes vertigineux, sur la nature desquels il n’était possible de conserver aucun doute.
Messieurs, je reviens un instant sur cette particularité que les convulsions toniques, dans la grande attaque d’épilepsie, sont généralement prédominantes d’un côté du corps, et quelquefois exclusivement limitées à ce côté. C’est là un fait qu’ignorent et que sauraient d’ailleurs imiter ceux qui simulent des attaques : ils croient toujours devoir être pris également des deux côtés. Ces convulsions toniques occupent non-seulement les membres, mais encore les muscles du tronc. Le muscle sterno-cléido-mastoïdien, par exemple, se contracte de la même façon que ceux des membres, et cette contraction a pour résultat de fléchir la tête du malade sur l’épaule correspondante au côté le plus affecté, en dirigeant la face du ‘côté opposé. C’est là encore un fait ignoré de celui qui simule une attaque. Les muscles du thorax, ceux de l'abdomen, également pris de convulsions, présentent la même rigidité tétanique; les mouvements respiratoires, l'inspiration et l’expiration sont absolument suspendus. On n’observe plus que les frémissements fibrillaires que je signalais tout à l'heure, et que l’on perçoit en appliquant la main sur la poitrine de l’épileptique. C’est alors, après que les contractions toniques on duré quelques secondes, après que la cage thoracique est restée maintenue dans cette complète immobilité, que la face commence à se colorer, que la rougeur succède à la pâleur cadavéreuse; c’est alors, mais alors seulement, et non au moment où l'individu tombe par terre, que l’on observe la turgescence des vaisseaux du cou, que l'on voit le visage devenir d’un rouge livide, lividité effrayante qui persistera pendant un assez long temps.
Cependant, au moment où se produisaient les convulsions toniques des membres et du tronc, la face était grimaçante, ses muscles étant convulsés comme les autres; à ce moment aussi la langue, violemment portée en avant
DE L'ÉPILEPSIE. h5
par la contraction involontaire des muscles génio-glosses, sortait turgescente, violacée, entre les mâchoires entr'ouvertes, mais elle n’était point encore coupée, blessée par les dents, comme fréquemment elle le sera plus tard. Toutefois, assez souvent, déjà dans ce premier stade de l’épilepsie, lorsque la bouche, distendue et hideusement entr'ouverte, vient à se fermer lentement, la langue, prise entre les arcades dentaires, est profondément mordue.
Voilà ce qu’on pourrait appeler la première période d’une grande attaque d’épilepsie, période de convulsions toniques. Lorsque celles-ci ont duré dix, vingt, trente, quarante secondes au plus, la seconde période commence : c’est la période de convulsions cloniques. Tous les muscles, les membres conséquemment, sont agités de grands mouvements alternatifs de flexion et d’extension. C’est cette période de convulsions cloniques qui caractérise l'attaque d’épilepsie que chacun counaît, et que l’on peut simuler plus aisément. Elle dure une demi-minute, une minute, une minute et demie, deux minutes tout au plus ; de telle sorte que la durée totale de l’attaque est de deux minutes à trois minutes, le plus souvent moins encore. Cette limite du temps que je fixe paraîtra probablement très-courte à ceux d’entre vous qui ont assisté à ces accès ; c’est que trois minutes d’un spectacle aussi horrible que celui d’un individu tombé du haut mal sont bien longues en effet, et semblent durer encore trois ou quatre fois plus qu’elles ne durent en réalité. L'observation, prise la montre à la main, permet cependant de vérifier l'exactitude du fait que J'avance, fait que M. Calmeil avait lui-même signalé, en le posant comme une loi générale.
C'est du côté où tout à l'heure les convulsions toniques prédominaient que les convulsions cloniques sont maintenant les plus violentes. Elles se succèdent d’abord de seconde en seconde, quelquefois plus rapidement encore; les muscles du visage en sont affectés, comme ceux des membres et du tronc; la contraction exagérée des muscles de la poitrine, modifiant les mouvements respiratoires, rend la respiration bruyante et saccadée.
Ces convulsions des muscles deviennent de plus en plus larges; elles prennent une amplitude graduellement croissante jusqu’au moment où tout à coup se fait une grande extension, une grande détente ; le malade pousse un profond soupir; l'attaque est terminée; l'attaque convulsive, du moins, car alors commence une troisième période,
C’est le plus souvent pendant cette période de convulsion clonique que l’épileptique se blesse la langue. Portée violemment, ainsi que je vous l’ai dit, hors de la bouche, entre les mâchoires entr’ouvertes par la contraction de ses muscles extrinsèques, elle va se trouver serrée, mâchée, coupée par les dents, lorsque les muscles élévateurs et abaisseurs de l'os maxillaire inférieur vont être pris de convulsions cloniques. Les blessures qui en résultent rendent compte des hémorrhagies plus où moins abondantes, de l’écume sanglante que nous voyons chez un grand nombre de malades. Ces hémorrhagies, ce sang mélangé à la salive, qui se sécrète en grande abondance, ont encore pour source soit
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les fosses nasales, soit les gencives meurtries par suite de la rupture d’une ou plusieurs dents que le malheureux s’est brisées dans sa chute où pendant la convulsion elle-même.
Les convulsions cloniques, qui ont succédé aux convulsions toniques, terminent l’attaque convulsive proprement dite ; mais le malade, alors jeté dans un état apoplectiforme, ressemble à un animal qu’on viendrait d’assommer ; il rappelle un individu frappé d’hémorrbagie cérébrale avec un énorme épanchement ou plongé dans l’abrutissement de l'ivresse. Sa respiration est stertoreuse, et dans les mouvements d'expiration, ses lèvres entr’ouvertes donnent passage à la bave écumeuse ensanglantée. Il reste ainsi pendant un temps plus ou moins long, quelques minutes, un quart d'heure, une demi-heure, dans la stupeur la plus profonde, dans limmobilité la plus absolue. Ses facultés intellectueiles, sa sensibilité, sont complétement éteintes pendant et immédiatement après l'attaque. Vous pouvez le pincer, le piquer, le brûler, il ne s’en aperçoit pas. Quand, ce qui n’est malheureusement pas rare, il tombe dans le feu, il peut, sans en témoigner, sans en éprouver la moindre douleur, se faire d’atroces brûlures. En soulevant ses paupières, on voit ses pupilles dilatées, ne se contractant plus sous l'influence de la plus vive lumière. Il n’entend rien ; il est également indifférent aux excitants odorants les plus énergiques, et vous lui mettrez impunément sous le nez un flacon d’ammoniaque. Ce sont encore là des choses que ne pourrait imiter celui qui simule l’épilepsie.
Enfin, le malade ouvre les yeux. D'abord il promène autour de lui sun regard hébété, confus. S’il est encore par terre, il essaye de se relever ; mais ses mouvements sont ceux d’un homme ivre; 1l semble honteux de sa situation et cherche à éviter les regards des assistants, à se dérober à leur curiosité. Si on l’interroge, il balbutie quelques mots inintelligibles ; c’est à peine s’il peut donner les plus simples renseignements sur ce qui le concerne, tels que de dire son nom, d'indiquer son adresse, ou même il ne répond pas du tout. Cependant il se laisse faire, il se laisse, par exemple, remettre en voiture, et reconduire chez lui sans résistance, mais aussi avec une parfaite indifférence, comme s’il n'avait aucune conscience de ce qui se passe.
Pendant quelques heures, un jour, deux jours quelquefois, il conserve du mal de tête, de la confusion dans les idées et surtout dans la mémoire. Quelquefois aussi 1l reste momentanément paralysé d’un des côtés du corps. Généralement, le lendemain, il est revenu dans son état normal.
Voilà, messieurs, la grande attaque d’épilepsie, le grand mal, le morbus major de Celse, que vous trouverez désigné dans les auteurs par un grand nombre de synonymes. C’est le morbus sonticus (le mal funeste) ; le morbus lunaticus, astralis, parce que, à ce qu’on prétendait, les attaques étaient influencées par les mouvements des astres, par ceux de la lune en particulier ; c’est le morbus caducus (le mal caduc) ; le morbus comitialis (mal comitial), qui faisait, à Rome, suspendre les comices, lorsque, pendant ces assemblées, un individu tombait frappé de la maladie; c’est le morbus herculeus, heracleus
(le mal d’Hercule), parce que, dit-on, ce héros en était atteint ; le morbus sacer, le morbus divus, le mal envoyé par les dieux ; le mal Saint-Jean, le mal Saint-Gilles, ainsi qu’on l’appelait au moyen âge, ainsi qu'on l'appelle encore dans certains départements du midi de la France ; c’est enfin le morbus dæmontacus (le mal démoniaque), quand on regardait ceux qui en étaient atteints comme des possédés du démon. Toutes ces dénominations s’appliquent au haut mal, la forme la plus saisissante, la plus vulgairement connue de l'épilepsie.
Ce que tout le monde ne sait pas, ce qu’il importe par conséquent de dire, c'est que très-souvent les aftaques d’épilepsie, surtout au début, se produisent la nuit, et un individu peut en éprouver ainsi pendant huit ou dix ans, sans que personne, pas même lui, soupçonne l’existence de cette redoutable maladie.
Certains phénomènes, certains accidents permettent, cependant, de reconnaître une attaque passée. Il en est ainsi des contusions, des blessures plus ou moins graves que le malade a pu se faire en tombant ou dans ses mouvements convulsifs exagérés, et dont il porte tout au moins les traces sur quelque partie du corps ; il en est ainsi des luxations de la mâchoire dont on a cité des exemples, et dont vous comprenez le mécanisme, des luxations de l’épaule, comme dansles cas que je vous rapportais tout à l’heure, accident rare à la vérité.
Mais, indépendamment de ces accidents, il en est d’autres que vous observerez beaucoup plus communément, et qui ont, dans l’espèce, une haute signification.
Au commencement de l’année 1863, MM. les docteurs Tardieu, Legrand du Saulle et Caffe étaient commis par le tribunal pour se prononcer sur l’état mental d’une dame qu’il s'agissait d'interdire. Pendant longtemps leurs investigations étaient restées stériles, et bien qu'ils constatassent un certain affaiblissement de la mémoire, cependant ce n’était pas de la démence, et ils étaient fort embarrassés pour donner un avis catégorique, quand il leur fut dit que cette dame perdait quelquefois ses urines la nuit et le jour. Ce fut pour ces messieurs un trait de lumière ; en pressant leurs questions, il devint évident que la malade avait souvent des attaques nocturnes d’épilepsie pendant lesquelles elle laissait échapper ses urines ; souvent aussi, dans la journée, elle éprouvait un étourdissement qui durait quelques secondes, et pendant lequel ses urines s’échappaient également à son insu. L’épilepsie reconnue de cette façon, on comprit mieux comment, sous l'influence d’attaques qui restaient méconnues, la raison se troublait quelquefois d’une manière fort grave.
M. Legrand du Saulle, qui racontait ce fait à la Société de médecine pratique, rappelait, en même temps, que, à Contrexéville, il avait observé l’épilepsie chez une jeune femme qui urinait assez fréquemment au lit, et chez laquelle il avait pu constater l'existence de quelques éraillures de la langue, résultant évidemment de morsures qu'elle s'était faites, et cela précisément les nuits où avait eu lieu l'émission involontaire de l'urine,
L'incontinence nocturne de l’urine, incontinence qui peut se produire
d’ailleurs, et cela se conçoit, aussi bien dans les attaques de jour ; j’ajouterai
l'incontinence des matières fécales, les sujets se trouvant au matin mouillés : et souillés dans leur lit, sans avoir le moins du monde conscience de ce qui 4 leur est arrivé pendant leur sommeil : voilà donc des accidents qui, se produi- | sant, non-seulement chez des individus dont l’épilepsie est reconnue, mais encore chez d’autres qui semblent jouir de la plus parfaite santé, de la pléni- ! tude de leurs facultés, doivent mettre un médecin en garde contre la possibilité *
d'attaques nocturnes.
J’appelle maintenant toute votre attention sur d’autres phénomènes que les
auteurs modernes ont laissés passer inapercus.
Si vous examinez attentivement un épileptique au sortir de ses attaques, et mieux encore, plusieurs heures après, le lendemain, par exemple, vous trou verez assez souvent sur son front, sur son cou, sur sa poitrine, de petites
taches rouges, ressemblant à des piqûres de puces, ne disparaissant pas sous!
la pression du doigt et présentant tous les caractères des faches ecchymotiques.
C’est là un accident d’une très-grande valeur ; si les auteurs modernes en ont
fait trop peu mention, il n’avait point échappé à l’observation des anciens. « Videmus, post validos paroxysmos epilepticos (dit Van Swieten), vasa cutaz » nea minora quandocumque rumpi, et puncta ruberrima per totam superfi- » Ciem Corporis dispersa manere, quæ sensim posteà evanescunt, ubi verÿ « rupta vasa, vel dilatata eorumdem extrema, sanguinem rubram eructaverint » in tunicam cellulosam, tunc latiores maculæ et ecchymoses apparent. Medici
» in praxi versati frequenter hæc symptomata observayerunt. » Ainsi, non.
seulement on trouve le petit pointillé rouge dont nous parlons, mais encore de larges ecchymoses qui se sont produites par le même mécanisme que le pre-= mier, et indépendamment de toute contusion. Ceci, je le répète, a une trèsgrande importance. D'abord, l'existence de ces taches ecchymotiques est un signe certain d’une attaque d’épilepsie. Un individu vous raconte que le matin il s’est éveillé avec de la céphalalgie, une certaine pesanteur de tête; il vous dit que pendant la nuit il a eu de l’incontinence d’urine ou des garderobes involontaires ; il a un certain embarras de la parole, et cet embarras de la parole est dû, non à de la paralysie, mais au gonflement douloureux de Ja langue,
qui a été déchirée, mordue, quelquefois coupée en plusieurs points; enfin, .
vous apercevez sur la peau du front et du cou des taches ecchymotiques : vous pouvez alors, non pas présumer, mais affirmer que le malade a eu, pendant la nuit, une attaque d’épilepsie.
Ges taches ecchymotiques vont nous donner, en outre, l'explication des accidents apoplectiformes qui caractérisent la troisième période de l'attaque.
Je vous ai dit, en effet, que la plupart des individus tombés du hant mal restaient, pendant un temps plus ou moins long, plongés dans le carus, d’où ils sortaient en conservant une céphalalgie assez semblable à la pesanteur de tête qui suit les excès de table ou de boisson, Chez d’autres, — nous revien-
drons sur ce sujet qui mérite que nous y insistions, — chez d’autres à la stupeur succèdent des accidents nerveux d’un autre genre. Ils sont pris d'hallucinations, de délire furieux, maniaque, quelquefois porté jusque-là que les malheureux veulent attenter à leur existence ou à celles des personnes qui les entourent. Quelques-uns, pendant un, deux, trois jours, gardent des troubles cérébraux, de la perte ou de l'obtusion de la mémoire, de l’incohérence des idées, de la perversion des facultés intellectuelles. Or, en considérant ces ecchymoses du tissu cellulaire sous-cutané, on peut se demander s’il ne s’est pas produit quelque lésion analogue dans la substance cérébrale, dans les méninges, dans le cordon-rachidien, et si ces lésions ne pourraient pas rendre compte, jusqu’à un certain point, des symptômes cérébraux qui se sont manifestés ; si elles ne pourraient pas expliquer la paralysie qui, se montrant en quelques circonstances, dure pendant quatre, six, huit, dix jours après les attaques, pour céder, en général, complétement jusqu’à ce qu’elle se reproduise sous l'influence d’un nouvel accès, mais pouvant aussi persister jusqu’à la mort.
Ces lésions encéphaliques ou médullaires ont été constatées dans plusieurs autopsies. Calmeil et d’autres, qui ont écrit sur l’épilepsie, les ont indiquées. Non-seulemient on a trouvé à la surface du cerveau un piqueté semblable aux ecchymoses sous-cutanées, mais encore on à vu des épanchements sanguins dans les méninges, dans la substance cérébrale ou médullaire; on à vu enfin du ramollissement de l’encéphale et de la moelle.
Nous en avions nous-même un exemple chez une jeune fille qui mourait au n° 30 de la salle Saint-Bernard, quatre jours après son entrée à l’Hôtel-Dieu.
Cette petite malade, âgée de seize ans, d’un aspect extérieur annonçant une chétive constitution, était sujette depuis trois mois à des attaques d’épilepsie. Dans sa famille, un de ses parents assez proche était atteint de la même maladie.
Chez notre jeune fille les attaques avaient une excessive violence et se renouvelaient quatre ou cinq fois par vingt-quatre heures. Nous assistâmes à une de ces crises, et le diagnostic ne put être douteux pour personne. Les convulsions duraient une minute au plus; elles étaient accompagnées de contractions des mains et des pieds, des muscles du cou, de roïdeur du côté de la poitrine vers sa base, roideur qui rendait la respiration anxieuse et difficile.
Le quatrième jour de son arrivée dans nos salles, la malade succombait dans un état de profonde stupeur, après avoir eu des attaques presque coup sur coup, et gardant de la contracture des membres, dans les courts intervalles que ces attaques laissaient entre elles.
A l’autopsie, nous trouvâmes, vous vous le rappelez, un ramollissement considérable de la moelle, dont la substance s’écoulait en quelque sorte au travers de l’incision que nous avions pratiquée à ses enveloppes. La dissection, l'ouverture du canal rachidien avaient été faites avec le plus grand soin, de manière à n’altérer en aucune façon les tissus, et à nous préserver de toute
TROUSSEAU, 22 édit, — 11. î
chance d'erreur. Le cerveau présentait à la coupe, vers le centre du lobe postérieur gauche, un petit foyer hémorrhagique, dont les parois étaient en voie de ramollissement. Partout ailleurs la substance cérébrale avait sa consistance normale, et était médiocrement injectée.
Les principaux viscères ne présentaient aucune altération anatomique appreciable.
Les symptômes bris persistants, les paralysies plus où moins permanentes, sont donc bien probablement, jusqu’à un certain point, sous la dépendance d’altérations matérielles appréciables des centres nerveux. Je me hâte d'ajouter que ces altérations matérielles, congestions, hémorrhagies, ramollissement, re sauraient être considérées comme les causes de lépilepsie elle-même ; nous en dirons autant des épanchements séreux qui se rencontrent quelquefois dans la cavité crânienne ou dans les ventricules cérébraux des individus qui ont succombé à la suite des attaques. Ces lésions anatomiques sont les effets de la maladie et rien de plus ; c’est là un point qui a depuis longtemps été parfaitement mis en lumière par les médecins qui se sont occupés de la question. Bien entendu, je parle seulement ici de l’épilepsie proprement dite, car nous verrons que dans ce qu’on à appelé l’épilepsie symptomatique, les accidents épileptiformes sont liés, plus ou moins directement, à l'existence de lésions encéphaliques, tumeurs osseuses, tumeurs cérébrales cancéreuses, syphilitiques, tuberculeuses, etc., qu’il est ordinairement possible de diagnos= tiquer pendant la vie, et de retrouver après la mort.
Pour l’épilepsie idiopathique, la seule dont nous nous occupons pour le moment, quelques auteurs, MM. Bouchet et Cazauvielh par exemple, ont prétendu avoir toujours trouvé les lésions caractéristiques : ce serait, suivant eux, une induration phlegmasique de la substance blanche ; maïs cela ne ressort en aucune façon des faits exposés par ces anatomo-pathologistes, et la généralité, pour ne pas dire la totalité des médecins, admet aujourd’hui que les recherches nécroscopiques les plus délicates ne nous donnent que des renscignements négatifs sur les conditions organiques du développement de la maladie. Je ne nie pas, entendez-le bien, messieurs, je ne nie pas que les troubles céré-" braux qui constituent l’épilepsie soient subordonnés à une affection matérielle des centres nerveux; en parlant de la congestion cérébrale apoplectiforme, je me suis déjà expliqué à cet égard ; je vous aidit et je vous répète ici que je comprends peu une lésion fonctionnelle sans une modalité de l'organe qui préside à la fonction ; mais, ce que je soutiens, c'est que cette modalité nous ne pouvons en saisir la nature, c’est que les lésions anatomiques qué nous rencontrons à l’autopsie des épileptiques sont les effets de la maladie et non ses causes. |
Nous passerons rapidement sur ce qui a trait aux causes déterminantes de l’épilepsie. L'influence du plus grand nombre de celles qui ont été signalées n’est rien moins que positivement démontrée, et ce serait tourner dans le cercle des banalités que de les rappeler toutes. Ainsi, on à dit que l’épilepsie
se déclarait le plus fréquemment chez les femmes à l’époque de la puberté, au moment de la première apparition des règles, que, plus tard, l’âge de la ménopause devenait à son tour l’occasion de sa manifestation. Le rôle de la menstruation est fort contestable. L'épilepsie s’observe chez des individus de tout âge ; il faut reconnaître toutefois qu’elle se montre le plus ordinairement dans l’adolescence, chez les jeunes filles comme chez les jeunes garcons. Si elle est plus commune qu’on ne le croit généralement dans les premières années de la vie, — je vous en citerai plus loin des exemples, — elle n'épargne pas non plus les individus avancés en âge. Le 16 mai 4857, M. le docteur Fantin (de Seineport) m'amenait dans mon cabinet un vieux agriculteur de soixantetreize ans, qui depuis quatre ans seulement avait des accidents épileptiques. Ils avaient commencé par de grandes attaques survenant pendant la nuit; le matin, le malade se réveillait tout hébété, la langue mordue et douloureuse. Sous l'influence d’un traitement par la belladone exactement suivi pendant trois ans, les grandes attaques avaient entièrement cessé, et cet individu n’avait plus que ce qu'il appelait des bétises. Tous les mois, quelquefois à des intervalles un peu plus rapprochés, il avait une absence qui durait jusqu’à quinze à vingt minutes et pendant laquelle il disait des paroles incohérentes, Puis il revenait à lui sans ressentir aucune fatigue, mais aussi n'ayant aucun souvenir de ce qui s'était passé depuis le début de l'attaque.
Une des plus grandes célébrités militaires de notre époque, eut à l’âge de quatre-vingts ans, les premières attaques de l'épilepsie, dans l’une desquelles il succomba trois ans après.
Les écarts de régime, les excès de boissons, l'abus des plaisirs vénériens, la masturbation, la continence prolôngée, un travail intellectuel forcé, une contention d'esprit trop longtemps soutenue, les émotions morales vives, ont été souvent mis en jeu ; reste à savoir la part qui leur revient en réalité. Mais parmi ces causes oCCasionnelles, l'influence de La peur ne saurait être niée par personne ; tous les médecins l’ont notée ; pour ma part, j'ai été plus d’une fois à même de vérifier le fait que j'admets, tout en me gardant d’en exagérer la fréquence et de le croire aussi commun qu’il paraîtrait l’être en s’en tenant au dire les malades ou de leur entourage.
Dernièrement encore, je voyais Chez moi un Brésilien dont les premières ttaques semblaient s'être manifestement développées sous l'empire de cette ause occasionnelle,
Il me racontait ainsi son aventure. Pendant un grand voyage qu'il avait ntrepris dans l’intérieur de son pays, il était entré pour $e reposer dans une uberge isolée ; là, tandis qu’il attendait qu'on lui préparât son repas, vinrent à asser un certain nombre d'individus armés qui s'étaient pris de querelle. es paroles, ils en arrivèrent aux coups, et l’un de ces hommes, blessé morelement d’un coup de fusil et de coups de couteau, tomba expirant sous ses eux. Get événement lui fit une impression terrible : à quelques jours de là, tant à table chez un de ses amis, il fut pris d’un vertige épileptique. Depuis
celle époque jusque cinq ans après, ces accidents se répétaient presque chaque jour. Ils étaient caractérisés par une sensation de forte chaleur, qui partait de l’ombilic, montait dans le dos et se terminait par une perte absolue de connaissance durant environ deux minutes. Ces vertiges étaient quelquefois si rapides, si passagers, que les assistants ne s’apercevaient de rien. Cinq ans plus tard survinrent de grandes attaques, que l’on prit d’abord pour de l’apo: plexie, et qui revenaient tous les vingt ou trente jours. Les vertiges n'avaient pas reparu.
Un médecin de Rio-Janeiro conseilla un traitement dont le malade ne m'indiqua pas la nature ; mais pendant quatre ans et onze mois, il n'eut aucune atteinte de son mal. Puis les grandes attaques se manifestèrent de nouveau, apparaissant avec la même intensité et avec la même régularité qu'auparavant; elles persistèrent ainsi pendant six ans. A cette époque, elles diminuèrent de violence, mais elles se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés, quelques-unes se produisant pendant la nuit. Jamais, affirmait le malade, personne dans sa famille n'avait présenté aucun accident analogue à ceux dont il était affecté.
Il ne paraît pas difficile de rassembler des faits analogues à celui-ci. Ainsi, Leuret (1) rapporte que sur soixante-sept épileptiques observés par lui, trentecinq fois les premières manifestations de la maladie s'étaient faites à la suite d’une vive frayeur.
Cependant, messieurs, je ne voudrais pas vous laisser sous l'impression de l'opinion trop absolue de Leuret. J'ai grand soin, lorsque je vois un épileptique, de m’enquérir des causes de sa maladie. Lui-même attribue le plus souvent à la frayeur les accidents qu’il éprouve; mais quand j’examine de plus près, je ne tarde pas à me convaincre que dans la presque universalité des cas, les attaques ne sont survenues que plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années après l'accès de terreur. Je constate que cette terreur n’a pas été en définitive plus grande, plus souvent répétée, qu’on ne le voit chez un très: grand nombre d'enfants qui n’ont jamais eu d'attaques. Les malades redisent ce qu'ils ont entendu dire par leurs parents ; or, le plus souvent, lorsque je puis interroger les parents eux-mêmes et obtenir d'eux la vérité, j'apprends que dans la famille il y a eu des fous, des épileptiques, des idiots, et que la prétendue terreur a été invoquée pour dissimuler la véritable cause qui existe dans une tache originelle.
Je ne veux pas davantage nier l'influence exercée par les émotions de la mère sur l'enfant qu’elle porte dans son sein; mais je crois que cette cause, comme tant d’autres, comme la précédente, a été singulièrement exagérée.
Étudions maintenant les formes de la maladie.
Je vous ai dit, messieurs, que la grande attaque d’épilepsie durait rarement plus de deux ou trois minutes; je reprends cette proposition, en l’affirmant
(4) Recherches sur l'épilepsie (Archives générales de médecine, 1843).
encore, en ajoutant qu’une attaque même de quatre à six minutes est chose tellement rare, qu’un médecin pourrait vivre plusieurs années au milieu d’épileptiques sans en observer jamais une aussi longue.
Vous avez cependant entendu parler de faits dans lesquels des attaques ont duré deux, trois jours, et se sont terminées par la mort. C’est à ce qu’on a appelé, à la Salpêtrière et à Bicêtre, l'état de mal.
Il semble qu'entre ces faits et la proposition que j’ai émise et que je soutiens toujours, il y ait contradiction. Cette contradiction n’est qu’apparente. L'état de mal, le status epilepticus, est constitué non par une seule attaque, mais par une série d’attaques, ce qui est bien différent; voici ce qui arrive alors. |
L’épileptique tombe du haut mal, absolument comme une femme en couche est prise d’éclampsie; dans l’un et l’autre cas, la stupeur consécutive aux convulsions dure dix minutes, une demi-heure, trois quarts d'heure et plus. Mais avant que la stupeur ait cessé, survient une nouvelle attaque en tout semblable à celle qui l'avait précédée; elle est, pour ainsi dire, subintrante et se confond avec la première. Or, comme on n’a pas l'habitude de regarder la troisième période de lattaque d’épilepsie comme distincte de la période convulsive, l'individu semble être encore en plein accès, alors que, plongé dans le carus, il ne subit que les conséquences de cet accès. Il n’est donc pas remis du trouble que lui a fait éprouver son attaque, qu’une seconde survient, bientôt suivie d’une troisième, d’une quatrième, d’une cinquième; puis, à mesure que celles-ci se répètent, la congestion encéphalique augmente, le carus apoplectique se prolonge, persistant deux, trois, quatre, huit, douze, quelquefois vingt-quatre heures ; bientôt le malade ne sort plus de cet état de mal. En définitive, il a eu, en réalité, une série d'attaques, et non point une seule et même attaque, ainsi qu’on est porté à le croire.
Toutefois dans certains cas, mais dans des cas excessivement rares, les convulsions elles-mêmes durent au delà du temps que nous avons fixé. Ces faits sont tellement exceptionnels, qu’alors qu’on étudie l’épilepsie sur un vaste théâtre, à la Salpêtrière, à Bicêtre par exemple, où les malades se trouvent réunis en grand nombre, où par conséquent on peut, comme l’a fait M. Calmeil, passer des journées entières à les observer, et être témoin de quarante à cinquante attaques d’épilepsie chaque jour, ces faits, dis-je, sont tellement exceptionnels, qu’on reste deux, trois mois et plus sans en rencontrer.
Dans l’état de mal, où l’état convulsif est presque continu, il se passe quelque chose de particulier qui demande explication. L'individu est dans ses grandes attaques ; puis, de deux en deux secondes, il a dans le visage, dans le cou, dans les membres, une petite convulsion, convulsion très-passagère, à peine visible, mais se répétant ainsi pendant deux, trois, quatre ou cinq heures. Assurément, c’est là une attaque convulsive continue; mais il importe de faire observer que ce n’est plus là la grande attaque d’épilepsie ; c'est
quelque chose de très-différent, quelque chose de spécial, dépendant de l'état particulier d’irritation dans lequel se trouvent le cerveau et la moelle épinière.
Voilà ce qu’on doit entendre par l'attaque continue. Ges accidents convulsifs continus s’observent d’ailleurs beaucoup plus fréquemment dans l’éclampsie que dans l’épilepsie.
Je vous ai décrit l’épilepsie dans sa manière d’être la plus vulgairement connue, il me reste à vous dire que ce haut mal varieen intensité, en violence, en soudaineté. Il est des individus qui sont foudroyés, abattus comme des animaux qu’on assomme, sans aucun phénomène précurseur, sans jeter un cri. Il en est d’autres qui, tandis que vous leur parlez, fléchissent sur euxmêmes, et tombent sans connaissance, sans avoir le plus petit mouvement convulsif. Bien que rare, le fait s’observe cependant.
Il y a quelque temps, on m’amenait un enfant qui présentait cette singulière forme de l’épilepsie. On me racontait qu'il avait des attaques quatre, cinq et six fois par heure; au moment où ses parents me rendaient compte de ce dont ils avaient été témoins, le petit malade tomba devant moi. Tout à coup il glissa du fauteuil où il était assis et roula sur le tapis. Je l’examinai attentivement et je n’aperçus rien qui ressemblât à une convulsion.
Un autre individu pour lequel j'étais également consulté, avait des attaques analogues deux ou trois fois par semaine. Les accidents avaient débuté par des hallucinations qui duraient une demi-minute ; pendant ce court espace de temps il restait le regard fixe et les bras pendants. Gela se renouvelait deux ou trois fois par semaine. Les symptômes se modifièrent. Il eut des attaques avec perte de connaissance qui persistait pendant dix minutes ; on crut à une consestion cérébrale, on lui appliqua des sangsues, mais après cette saignée il eut une seconde crise, accompagnée, cette fois, de convulsions de ja face et des yeux.
Cette forme de l’épilepsie consiste donc dans un simple étourdissement et semble ne laisser après elle presque pas de suites, de suites immédiates du moins; lindividu, lorsqu'il se relève, paraît un peu étonné, puis bientôt il peut reprendre la conversation interrompue, comme si de rien n’était. Ce n’a été qu’un commencement d'attaque assez forte pour prostrer celui qu’elle à frappé, mais qui n’est pas arrivée jusqu'aux phénomènes convulsifs. Un élément a fait défaut, la première période s’est seule produite,
Dans d’autres cas, au contraire, cette première période manque. L’épileptique tombe : ses membres supérieurs, quelquefois les yeux seulement, sont agités de quelques mouvements convulsifs ; puis il se relève presque immédiatement, ayant à peine un peu de stupeur, un léger trouble des facultés intellectuelles qui ne dure que quelques instants.
D’autres fois, c’est l'attaque dans sa forme habituelle, mais à un degré excessivement faible. La convulsion tétanique à lieu, elle dure un temps inappréciable ; la convulsion cionique lui succède, et après quelques secondes arrive
la période de stupeur, aussi passagère, aussi peu prononcée que les précédentes, Enfin le malade se relève, son attaque est terminée; elle a duré une minute tout au plus.
Ge sont là déjà des formes bien différentes de celle que nous étudiions tout à l'heure; elles vont, pour ainsi dire, nous servir de transition entre la grande attaque et les autres manifestations de l’épilepsie, sur lesquelles je voulais plus spécialement appeler votre attention.
Retenez bien ces faits. Il n’est pas d’épilepsie plus réelle que celle dans laquelle les choses se passent silencieusement, sans grands mouvements, sans grand fracas. Si le haut mal peut être quelquefois simulé, au point de tromper ceux qui ne le connaissent pas parfaitement, il n’en est déjà plus ainsi de ces petites attaques, il n’en est plus ainsi des accidents vertigineux dont je vais maintenant vous entretenir,
22.— Vertige épileptique. — Aura epileptica. — Épilepsie partielle. Angine de poitrine. — Tic douloureux de la face.
Messieurs, les accidents vertigineux sont une expression de l'épilepsie la plus ignorée des médecins ; à son sujet, on commet chaque jour des erreurs de diagnostic qui peuvent avoir de fâcheuses conséquences, en faisant prendre pour une affection bénigne la maladie la plus grave dont on puisse être atteint.
Je vais, en vous citant un certain nombre d’exemples, essayer de vous montrer la multiplicité de formes que ce vertige peut revêtir. Mais je dois encore vous répéter que sous cette multiplicité de formes, c’est toujours la même maladie; que ces phénomènes bizarres, passagers, consistant uniquement, parfois, en un étourdissement, en un simple étonnement, en uneextase, en ce qu'on appelle des absences, sont identiques, quant à leur nature, avec les violentes convulsions qui constituent la grande attaque.
Bien plus, ces accidents vertigineux caractérisent l’épilepsie beaucoup mieux, en quelque sorte, que ne le fait la forme convulsive. Les convulsions, en effet, peuvent être l'expression d’autres maladies qui, si différentes qu'elles soient de celle que nous étudions, sont fréquemment confondues avec elle. Aïnsi chez les femmes, les accès d’hystérie ressemblent quelquefois, à s’y méprendre, aux accès d’épilepsie ; et les personnes qui ont eu l'occasion d’observer un grand nombre d’hystériques, comme on en voit à la Salpêtrière, savent combien chez quelques-unes la distinction est difficile à établir.
Les vertiges épileptiques, au contraire, aussi bien que les vertiges éclamptiques, ont leur physionomie propre; une fois qu’on les a étudiés, une fois qu’on se tient sur ses gardes, on ne saurait les confondre avec aucune autre affection.
Interrogez avec soin un individu atteint de cette forme de lépilepsie, et, alors surtout que vous aurez affaire à un adolescent ou à un enfant, vous reconnaîtrez dans les accidents qu'il vous présentera, dans ceux qu’il vous dira avoir éprouvés, la maladie plus ou moins nettement accusée.
Enfin, messieurs, je vous ai déjà signalé la transformation des symptômes
les uns dans les autres : ordinairement c’est la forme vertigineuse qui a précédé la grande forme convulsive ; quelquefois c’est l'inverse qui se produit. Le haut mal qui avait été la première manifestation de la maladie se modifie, les attaques perdent de leur intensité, de leur violence, et l'individu finit par ne plus avoir que des accès de petit mal (c'est Le nom qu'on a encore donné aux vertiges épileptiques). Le jeune homme du n°18 de la salle Sainte-Agnès nous en présentait, vous vous en souvenez, un exemple. J’ajouterai qu'il n'est pas rare de voir les attaques convulsives et les accidents vertigineux se développer simultanément, de voir du moins ceux-ci se déclarer fréquemment dans l'intervalle de celles-là, ou même en annoncer le début.
J'ai été appelé à donner mon avis pour un jeune garçon épileptique qui venait du Berry pour me consulter à Paris. Dans le court espace de temps qu'il resta dans mon cabinet, il fut pris de vertiges caractérisés par des éclats de rire saccadés ; l’accès dura à peine quelques secondes, et le malade reprenant immédiatement sa connaissance, parut très-étonné quand je lui demandai pourquoi il avait ri ainsi; il n'avait aucune conscience de ce qu’il venait de faire. Les grandes attaques dont il était affecté débutaient presque toujours-par ces accidents vertigineux.
Cette simultanéité, cette concomitance, et, permettez-moi une expression qui n’est pas française, cette alternance dans la production de ces divers phénomènes morbides, démontrent clairement les rapports qui les unissent entre eux et ne permettent pas de méconnaître l’identité de leur nature.
Passons donc rapidement en revue quelques-uns des types que revêt le vertige épileptique, mais n’oublions pas que ces types varient à l'infini, et qu’on prétendrait en vain les décrire tous.
Chez une jeune fille de seize ans qui est restée longtemps au n° 32 de notre salle Saint-Bernard et sur laquelle j'ai déjà appelé votre attention dans une précédente conférence, vous avez été témoins des accidents qui se répétaient plusieurs fois dans le courant de vingt-quatre heures, et dont la malade fut, à différentes reprises, affectée au moment de la visite.
Tout à coup elle perdait conscience de ce qu’elle faisait, lächant, et plus souvent lançant loin d’elle les objets qu’elle tenait à la main; tantôt elle se mettait à sauter sur ses pieds, tournant autour de son lit comme pour chercher quelque chose ; tantôt elle tombait par terre; son visage se couvrait d’une pâleur très-passagère, ses yeux se renversaient convulsivement sous la paupiêre supérieure en gardant une fixité extraordinaire; ou bien elle se mettait à battre rapidement des mains. Si elle était dans son lit, elle s’asseyait et prenait ses couvertures comme pour les ramener sur elle : l'attaque durait à peine une demi-minute ; alors la malade s’écriait : « C’est fini ! » À peine gardait-elle une légère stupeur très-passagère. II y avait, chez elle, quelque chose de trèsremarquable. Si l’on essayait de lui enlever les objets qu’elle tenait quelquefois dans ses mains, elle se précipitait avec une sorte de fureur pour les reprendre, et luttait jusqu’au moment ou l’attaque se terminait.
. Sa maladie, disait-elle, avait débuté seulement depuis un an, et avait commencé par des vertiges, par ce qu’elle appelait des étonnements; elle avait jusqu’à cent accès par jour; quelquefois elle avait de grandes attaques. Ses accidents arrivaient sans aucun symptôme précurseur.
Née de parents qui assuraient n'avoir jamais eu rien d’analogue, elle avait perdu une sœur qui était morte épileptique.
Ainsi, le plus souvent, d’une manière soudaine, sans aucun phénomène prémonitoire, comme dans la grande attaque, l'individu atteint de vertige épileptique éprouve une sorte d’étonnement, une sorte d'absence. S'il parlait, tout à coup il interrompt sa conversation, il n’achève pas la phrase commencée ; il reste, l’air étonné, les veux fixes ; il ne voit, n'entend, ne sent rien : c’est une sorte d’extase, cependant il ne tombe pas. S'il tenait un objet à la main, il le lâche ou il le jette convulsivement loin de lui. Tout cela dure deux, trois, quatre secondes, quelquefois davantage; puis l'attaque est terminée; le malade revient complétement à lui, va se remettre à ses occupations, reprend la conversation au point où il l’avait laissée, et ne se doute pas de ce qui vient de se passer.
M. le docteur Taupin me mandait, un jour, en consultation auprès d’une petite fille de six ans qui, malade depuis cinq semaines, m'avait déjà été amenée par ses parents. Il me racontait qu’il avait été témoin de deux attaques dont elle avait été prise pendant le dîner, et la mère, de son côté, me rendait parfaitement compte de ce qui arrivait habituellement. Au milieu de ses jeux, pendant les repas, l’enfant s’arrêtait tout à coup, puis tournait lentement sa tête à droite, les yeux ouverts, le regard fixe, sans qu’on püût saisir le plus petit mouvement convulsif, la moindre grimace du visage. Sa sensibilité générale était abolie à ce point qu’on pouvait, dans ces moments, lui pincer impunément la peau, la traverser avec une aiguille sans qu’elle en eût conscience. Elle restait dans cet état pendant quatre ou cinq secondes tout au plus, puis elle revenait à elle, conservant encore un certain air d’étonnement et de mauvaise humeur. Généralement aussi elle témoignait alors le désir de changer de lieu, disant à sa mère de la conduire dans une autre pièce de l'appartement ; mais un quart de minute ne s'était pas écoulé qu’elle était complétement remise, et que, après avoir poussé un grand soupir, elle reprenait le jeu qu’elle avait abandonné ; si elle était à table, elle se remettait à manger.
L'attaque vertigineuse peut être de plus longue durée; elle peut être accompagnée ou constituée par un délire plus ou moins violent de paroles et d'actions.
J'ai été consulté encore pour une petite fille de quatre ans qui, depuis quinze jours, avait, de deux jours l’un, des accidents de cette nature. Parfaitement portante d’ailleurs, d’une intelligence précoce, elle racontait très-bien ce qu'elle éprouvait. Elle ressentait comme une commotion générale, puis elle perdait connaissance et ne savait plus ce qui lui arrivait. Mais sa mère me disait que tantôt son visage prenait alors une singulière expression de gaieté
et de vivacité, que tantôt, au contraire, son enfant avait l'air hébété ; après une minute à peine, elle se mettait à crier qu’elle avait peur et se livrait à des actes désordonnés en prononçant des phrases incohérentes. Ces hallucinations se prolongeaient quelquefois pendant sept, huit, dix heures. Depuis deux jours les attaques s'étaient répétées deux fois en vingt-quatre heures. La mère ajoutait qu’il lui semblait que l'intelligence de sa fille s’affaissait notablement.
Un de mes honorables confrères de Versailles m’adressait, en décembre 1860, une jeune fille dont la mère et la grand’mère étaient bien portantes, mais dont la tante et la grand’tante maternelles étaient épileptiques. Elle avait des vertiges tellement fréquents, que je pus en voir quatre ou cinq pendant le cours de ma consultation. —— L'enfant poussait un cri plaintif en portant brusquement la main au creux de l'estomac, et en tournant lentement la tête d’un côté ; il y avait, en même temps, de la fixité du regard et quelques grimaces. Avant qu’une minute se fût écoulée tout paraissait fini; la malade se levait alors avec un air hébété, en chancelant, et quelquefois elle tombait. Quand on s’approchait d’elle, elle éprouvait une sorte de terreur. Je l'interrogeai vivement: elle ouvrit la bouche, faisant signe qu’elle ne pouvait parler; je lui ordonnai de tirer la langue, de faire exécuter des mouvements à cet organe, elle ne put obéir à mon injonction. Quelques instants plus tard, elle proféra quelques mots inarticulés ; j’insistai, et peu à peu la parole devint moins embarrassée, puis tout à fait libre. — Son attaque avait duré en tout quatre à cinq minutes. — D'une intelligence très-avancée, cette enfant rendait très-bien compte de ses sensations; elle disait qu’au début de l’accès, elle éprouvait une vive douleur au creux de l’estomac; que presque aussitôt cette douleur gagnait la langue et devenait très-intense; elle perdait alors connaissance pendant une ou deux minutes, puis quand elle commençait à revenir à elle, elle était empêchée de parler par une sorte de paralysie douloureuse de la langue, qui se dissipait graduellement.
Un individu sujet aux vertiges épileptiques joue aux cartes; il tient celle qu’il se dispose à jeter sur le tapis; tout à coup il s'arrête immobile, ses yeux se ferment ou restent fixes; puis il fait un grand soupir, et, continuant son jeu, jette enfin sa carte, qu’il reconnaît parfaitement, bien qu’un instant auparavant il ne la vît pas, alors qu’il l'avait devant lui.
Ge sont là, messieurs, des types de vertiges épileptiques, et je pourrais multiplier les exemples du même genre. Il en est d’autres, de formes différentes, que je dois encore vous indiquer.
Dans les faits qui précèdent, le malade, isolé du monde extérieur, ne voyant, n’entendant, ne sentant rien, reste dans l’immobilité la plus absolue ; il paraît, je vous l’ai dit, plongé dans une sorte d’extase. Il en est chez lesquels tout consiste en une sorte de méchonnement, suivi d’un bruit guttural analogue à celui que produit la déglutition quand elle se fait à vide. D’autres ont, pendant quelques secondes et quelques minutes même, les idées confuses, troublées, mais personne ne s’aperçoit de ce qu'ils viennent d’éprouver.
Enfin, dans quelques cas, l’épileptique peut continuer d'exécuter les mouvements qu'il a commencés ; il en fait d’autres, et les accomplit avec une certaine régularité, bien qu’il n’ait absolument aucune notion de ses actes.
J'ai rapporté, en plusieurs occasions, l'histoire de cet ecclésiastique qui, au moment où il remplissait les fonctions de diacre et encensait l’évêque officiant, fut pris d’un accès d’épilepsie et continua d’encenser, tout en tournant la tête d’une façon bizarre, tout en grimaçant de telle. sorte que l'accident n’échappa à personne. Sujet à ces vertiges, il les avait eus souvent, alors qu'il était en chaire ou alors qu’il célébrait la messe. Ces troubles nerveux étaient si passagers, que jamais le malade n'avait été forcé d'interrompre son sermon ou de quitter l'autel ; mais comme alors il chantait d’une façon étrange, que quelquefois il avait laissé échapper des paroles incohérentes, que ces actes étaient fort peu en harmonie avec la dignité du sacerdoce, on fut obligé de lui interdire l’exercice de son ministère. Il vint me consulter, et c’est de luimême que je tenais tous ces détails.
Je connais un jeune homme de bonne famille, passionné pour la musique, à ce point que, pour ne perdre aucune occasion de faire sa partie dans un concert, il va jouer dans les orchestres de théâtre. Ce jeune homme est affecté de vertiges épileptiques. Quelquefois ses accès se déclarent pendant qu'il joue du violon, au milieu du morceau qu'il exécute. Cependant il continue de jouer, et, chose remarquable, quoique restant absolument étranger à ce qui l'entoure, quoiqu'il ne voie et n’entende plus ceux qu'il accompagne, il suit la mesure. On dirait que, bien que sa conscience fasse défaut, sa volonté reste assez puissante pour diriger les mouvements pendant un temps donné, trèscourt il est vrai. On dirait que ces mouvements sont guidés par le souvenir, le malade exécutant sans se tromper la ligne de musique qu’il vient. de lire au moment où son esprit s’est troublé.
Beaucoup d’entre vous se rappelleront le fait suivant, pour me l’avoir entendu raconter : Un architecte de Paris, épileptique depuis longtemps, ne craint pas de monter sur les échafaudages les plus élevés des maisons en construction. I n'ignore point pourtant que ses accès se sont déclarés souvent alors qu’il marchait ainsi sur des planches étroites, situées à une assez grande hauteur. Jamais il ne lui est arrivé d’accident, Au moment de sa crise, on le voit courir précipitamment sur les échafaudages, prononçant, ou plutôt criant son nom d’une voix haute et brève. Un quart de minute après, il reprend son travail, se remet à parler à ses ouvriers, à leur donner ses ordres: mais si on ne le lui disait, il n'aurait aucune idée de l'acte singulier auquel il s’est livré.
J'avais pour ami le président d’un tribunal de province : c'était un homme l’une intelligence supérieure, mais il y avait eu des aliénés parmi ses parents, L Sa sœur, entre autres, était folle. Lui-même était affecté d'accidents nereux épileptiques, sans être jamais tombé du haut mal. Un jour, au milieu l’une audience qu’il tenait, il se lève, en marmottant entre ses dents quelques nots inintelligibles ; il passe dans la salle du conseil, puis rentre en séance quel-
ques secondes après, sans savoir Ce qu’il vient de faire, si bien que ses collègues lui ayant demandé où il était allé, il ne comprend pas ce qu’ils veulent lui dire et n’a nul souvenir de s'être absenté. A quelque temps de là, la même chose lui étant arrivée, l'huissier fut chargé de le suivre ; ii le vit pisser dans la chambre du conseil, puis reboutonner sa culotte et rentrer dans la salle des séances, ne se doutant pas plus que la première fois de son incongruité. Cependant il s’apercevait bien que, pendant quelques minutes après ces accès, ses facultés était un peu troublées.
J'eus connaissance de ces accidents et par lui et par son beau-père; à
celui-ci je n’en dissimulai pas la gravité et je fis engager le malade à se |
démettre de ses fonctions ; il eut quelque peine à s’y décider. Mais, un jour qu’il occupait son siége, il se lève, fait quelques pas dans la salle et tient aux assistants un langage incohérent. Presque immédiatement après il avait repris
sa place, et, sans trouble appréciable de la pensée, il continuait à diriger les à débats. Toutefois le scandale avait été assez grand pour que les juges qui»
l'assistaient dussent le prévenir de la scène à laquelle il avait donné lieu. Il
comprit que, dans sa situation, il courait tout au moins le risque de voir: invalider ses jugements, les parties condamnées pouvant invoquer comme |
motif de cassation les absences de celui qui les avait prononcés, et prétendre, à tort ou à raison, qu’il n’avait pas son entière lucidité d'esprit, Il donna donc sa démission.
Étant venu habiter Paris, il s’y livrait avec ardeur à des travaux historiques et était membre d’une société qui s’assemblait à l'hôtel de ville. Un jour, au
milieu d’une discussion, il se lève, sort et descend sur le quai de Gèvres, où! [
il reste exposé, nu-tête et sans manteau, au vent et au froid. Revenu à lui, il est fort surpris de se trouver là; il rentre auprès de ses collègues, prend part de nouveau à la discussion, où il soutient ses opinions, combat celles de ses adversaires, avec son intelligence, sa verve et son savoir habituels, Ainsi, tout en perdant, pendant ses attaques, la conscience de ses actes, il marchait et se dirigeait assez pour éviter les obstacles, les voitures, les passants qu’il avait dû rencontrer sur son chemin. Jusqu'à un certain point, c'était quelque chose d'analogue au somnambulisme naturel.
Lisait-il, il suspendait tout à coup sa lecture, répétant avec volubilité le
dernier vers, le dernier membre de phrase sur lequel il s’était arrêté. Sa phys
sionomie offrait alors une expression qui ne lui était pas ordinaire, mais pres= que tout de suite il reprenait son livre et continuait de lire.
Non-seulement vous rencontrerez des malades agissant pendant les accès de vertige épileptique, mais encore vous en rencontrerez qui peuvent parler
quand on les interpelle, sans savoir toutefois ce qu'ils répondent, parce qu’ils!
ont perdu connaissance comme les autres. C’est, ainsi que je le faisais observer tout à l'heure à propos du magistrat, quelque chose de comparable au som nambulisme, ou pour mieux dire, c’est quelque chose de comparable à ce qui arrive à certains individus qui, dans l’état de sommeil, répondent aux ques:
tions qu’on leur adresse, et une fois éveillés, ont perdu tout souvenir de ce qui s’est passé.
Je donnais naguère des soins à une jeune fille atteinte de cette forme vertigineuse de l’épilepsie. Au moment de ses crises, tantôt une expression de terreur, tantôt une expression de colère était empreinte sur son visage. Lorsqu’on lui parlait, elle ne répondait pas; mais quand on l’interpellait d’une manière brusque, avec le ton du commandement, elle répondait à vos questions d’une voix brève et en criant. Puis tout à coup elle s’arrêtait ; .si l’on continuait de l’interpeller, elle restait abasourdie pendant quelques instants. Son attaque durait quinze, vingt, trente secondes. L'accès fini, et une fois Ja malade revenue à elle, elle ne se souvenait en aucune facon ni de ce qu'on lui avait dit, ni de ce qu'elle avait répondu.
Un autre enfant, quand on voulait lui faire respirer, pendant ses accès, de l'éther ou de l’ammoniaque dont l’odeur lui était insupportable, se mettait à crier avec une sorte de rage : « Va-t’en ! va-t’en! va-t'en! » et l’accès terminé, il ignorait qu’il l’eût eu.
Ici, messieurs, je dois insister sur les troubles intellectuels qui, se liant le plus habituellement aux phénomènes convulsifs ou vertigineux de l'épilepsie, semblent quelquefois aussi la seule manifestation de la maladie, Cependant, avant d'aborder ce sujet, dont j'ai d’ailleurs eu déjà l’occasion de vous dire quelques mots dans notre conférence sur la congestion cérébrale apoplectiforme (t. I, p. 21 et suivantes), il me reste à vous signaler d’autres troubles de l’innervation du même ordre que ceux que nous venons d'étudier : je veux parler de ce que l’on désigne sous le nom d’aura epileptica.
Ges troubles singuliers du système nerveux, qui quelquefois annoncent le début des attaques d’épilepsie, plus ordinairement peut-être le grand mat que le petit mal, constituent en quelques circonstances, à eux seuls, toute l’attaque elle-même, et en cela ils appartiendraient bien plus à la forme vertigineuse qu'à la forme convulsive.
Une sensation particulière, que celui qui l’éprouve compare à une vapeur, à un vent, à un fourmillement, part d’un point du corps, monte vers la tête, et tout à coup l'individu entre dans son attaque. Si c’est le haut mal, il tombe frappé et les convulsions se produisent ; si c’est le petit mal,.il a ses accidents vertigiIneux.
Lorsque cette aura part de la main, du bras par exemple, le malade accuse cette sensation bizarre courant le long du membre, qui est parfois agité de mouvements convulsifs à peine appréciables. Elle gagne rapidementles parties supérieures, envahit la tête, et l'attaque se prononce. Vous observerez ce phénomène chez un grand nombre d’épileptiques. Plus où moins passager, il dure une, vingt, trente secondes, quelquefois une minute.
En certains cas, ce n’est plus seulement une sensation bizarre, c’est une douleur aiguë occupant la main, le pied, se propageant comme celle-là ,et avec la même rapidité, dans le bras, dans la jambe, dans la cuisse, gagnant le tronc,
le cou, la tête, et, arrivée là, étant suivie des symptômes ordinaires de la crise.
D'autres fois, l'aura est accompagnée de troubles matériels appréctables, dont les organes qui ont été le point de départ de cette sensation morbide peuvent être le siége. C’est un mouvement congestif : le doigt, par exemple, se gonfle ; la peau rougit et passe successivement, mais dans un temps trèscourt, du rouge à la teinte violette plus ou moins foncée; ou bien, au contraire, vous verrez les téguments, d’abord colorés, devenir d’une excessive pâleur. Le gonflement est aussi réel qu’apparent, car les doigts ainsi tuméfés, sont serrés subitement par les bagues qui les entourent.
Laura epileptica est encore caractérisée d'emblée par des phénomènes convulsifs.
C’est ce qui avait lieu chez un petit malade, dans le service de l’hôpital des Enfants que je dirigeais en 1848. Plusieurs fois, ce jeune garçon fut pris de
“ces attaques au moment de notre visite ; nous l’entendions alors s’écrier : « Cela me prend! » etnous voyions ses mains agitées de mouvements involontaires, puis, après quelques secondes, les muscles de sa face l’étaient à leur tour; le
malade tombait alors dans les grandes convulsions de lépilepsie.
Cet, enfant succomba. L’autopsie nous démontra l’existence de tubercules cérébraux, auxquels il fallait rattacher les accidents épileptiformes observés pendant la vie.
Il y à un an, un fait analogue se reproduisait devant vous, chez un jeune homme couché au n° 9 de la salle Sainte-Agnès, et chez lequel aussi les accidents épileptiformes se liaient incontestablement à la présence d’une tumeur encéphalique. Cet individu resta un mois soumis à notre observation. Durant ce temps, nous fûmes témoins de huit à dix de ses accès : ils se déclaraient tout à coup par une vive douleur que le malade accusait dans le pied ; lorsque nous le découvrions, nous constations que ce pied était agité de mouvements convulsifs et qu'il se cambrait; les convulsions gagnaient la jambe, puis le malade s’écriait : « Ca me monte au bras! » Son bras, en effet, s’agitait convulsivement; ses convulsions duraient quinze à vingt secondes, pendant lesquelles son intelligence conservait toute sa lucidité; il continuait à parler avec une parfaite netteté d’ esprit. Laura gagnait ainsi progressivement, mals trèsrapidement, la tête, et alors le malheureux tombait sans connaissance.
Dans ces deux circonstances, il s'agissait d’épilepsie symptomatique ; mais, je vous l'ai dit déjà, je vous le répéterai encore plus loin, l’épilepsie symptomatique et l’épilepsie vraie ont entre elles la plus grande analogie, je dirai même une ressemblance absolue quant aux manifestations qui constituent les attaques,
Relativement à son siége, laura peut être viscérale. Quand elle occupe, quand elle à pour point de départ un organe intérieur, elle est souvent méconnue, et donne lieu à des méprises, à des erreurs de diagnostic, dont il est essentiel d’être prévenu, afin de les éviter.
Une jeune fille éprouvait, au début des grandes attaques, une douleur aiguë
TE
au cœur, bientôt suivie de violentes palpitations, puis d’étourdissements et d’un malaise syncopal.
Il y à sept ou huit ans, on m'amenait en consultation un enfant d’une dizaine d'années qui, quatre ou cinq fois par jour, après comme avant le repas, tou= jours sans cause appréciable, se plaignait d’éprouver tout à Coup un sentiment de pression au creux de l’estomac, bientôt suivi de vomissements : aussitôt après avoir vomi, il avait un violent étourdissement et son visage était d’une pâleur cadavéreuse ; les accidents duraient en tout à peu près une minute. Le confrère qui me l’avait adressé, croyant à une dyspepsie, avait inutilement essayé tous les moyens propres à la combattre. La soudaineté des accidents, la violence de la douleur dont l'enfant rendait parfaitement compte, le sentiment de suffocation qui l’accompagnait, le trouble momentané de Pintelligence, la pâleur des téguments, la rapidité enfin avec laquelle es phénomènes disparaissaient, me firent écrire que, suivant moi, il n’était pas seulement probable, il était certain que nous avions affaire au morbus comitrialis. J'invitai, en conséquence, mon honorable confrère à surveiller de près le petit malade, Car j'étais convaincu que, tard ou tôt, cette névrose prendrait un caractère plus net qui ne laisserait aucun doute sur sa nature. Le père, alarmé de mon diagnostic, après avoir cherché Ja signification de cette expression morbus comitialis, refusa d’abord d’y croire, ct entraîna à son avis le médecin qui, Pour sa part, n'était pas non plus très-porté à se rendre à:mon opinion, Mais l’année suivante on revenait me trouver : cette fois, mes prévisions s'étaient réalisées ; de grandes attaques d'épilepsie, qui s’étaient répétées, n'avaient que trop démontré l'exactitude de ma manière de voir.
Cette aura viscérale échappe d'autant plus à l'observation du médecin, que dans un grand nombre de circonstances elle simule d’autres affections. Si elle est Stomacale, utérine, si elle est accompagnée de ce sentiment de constriction du côté de la gorge, assigné comme un des caractères des symptômes de l'hystérie, alors surtout qu’elle se manifeste chez une jeune fille, elle peut être confondue avec l'aura hysterica. Mais une observation attentive, une analyse rigoureuse des phénomènes, permettront de distinguer l’une de l’autre. Bien qu’elle semble avoir le même siége, bien qu’elle occupe les mêmes parties du Corps, et qu'elle ait les mêmes points de départ, l'awra hysterica met, en
général, un assez long temps à parcourir le chemin qu’elle doit suivre ;. elle ne marche pas avec la rapidité, elle n’a pas la soudaineté de l'aura’ epileptica. Les spasmes hystériques, lorsqu'ils frappent la gorge, par exemple, persistent plus longtemps que les accidents épileptiques. Ceux-ci, vertiges ou convulsions, durent à peine quelques secondes, une ou deux minutes au plus, sauf à laisser après eux la stupeur apoplectique dont il à été question : dans l’hystérie, les troubles nerveux ont une durée tout‘ autre : une fois qu'ils sont passés, le malade n’éprouve plus rien de comparable à cet étourdissement de l'individu atteint du mal caduc ; et il n’est personne qui, en y réfléchissänt, n'ait été à même de constater cette différence entre les deux maladies.
Généralement les sensations, les phénomènes qui constituent l'aura epilep- | tica suivent une marche ascendante ; c’est-à-dire que, partant soit des extré- ! mités des membres, soit d’un point du corps, elles remontent et gagnent la tête, Il est des cas cependant où, suivant une marcheinverse, l'aura est descen- | dante. C’est d’abord ‘une sensation soit vertigineuse, soit douloureuse, qui, ! partant de la tête, et descendant toujours avec la même rapidité que lorsqu'elle |
est ascendante, gagne les extrémités.
Elle peut aussi, mais le cas est rare, être à Ja fois ascendante et descendante,
Ch. Bonet (1) raconte avoir vu un homme de cinquante ans chez lequel se « produisait d’abord un gonflement de la région inguinale gauche, puis le malade
éprouvait une sensation ou fourmillement qui descendait graduellement le
long de la cuisse, en gagnant le pied ; arrivée là, elle remontait aveC une eEx=.
crème rapidité vers les parties supérieures, et le cerveau était pris.
Ces singuliers phénomènes avaient été depuis longtemps signalés par tous les observateurs. Morgagni, en rapportant des faits qui lui sont personnels; d’autres empruntés aux médecins ses contemporains ou à ses devanciers, leur consacre une longue scholie (2)et rappelle une observation de Tulpius : on provoquait l’épilepsie en pressant avec un seul doigt la région de la rate.
Je vous ai dit que l'aura epileptica était quelquefois la seule manifestation de l'épilepsie. Quelquefois, en effet, partie d’un point du corps, ou de lune des extrémités, ou même de la face, elle reste à peu près limitée au siége qu’elle occupe, ou du moins elle ne s'étend pas loin; elle ne gagne pas le cerveau, et n'amène aucun des accidents plus essentiellement caractéristiques de la mag ladie : c’est là ce qu’on pourrait appeler l'épilepsie partielle.
Lorsque je dirigeais un des services de l'hôpital Necker, j'avais dans mes salles une femme qui jusqu'à quatre, cinq, et même jusqu'à sept fois par heure avait de ces sortes d'accès d’aura convulsive. Cette aura restait limitée à un côté du corps et commençait par la jambe ; les convulsions étaient vIo= lentes, douloureuses, s'étendant au tronc, au bras, à la face. Pendant ce temps la malade jetait des cris qui lui étaient arrachés par les horribles souffrances qu’elle accusait. Elle gardait la parfaite lucidité de son esprit, tout en ayant une certaine difficulté de la parole qui dépendait de Ja convulsion des muscles du visage et probablement aussi de eeux de la langue. Une minute, une minute et demie après leur début, les accidents cessaient complétement, el la malheureuse femme revenait dans son état normal, Elle fut rapidement guérie par l'emploi de la belladone.
Un grand nombre de faits d'angine de poitrine ne sont assurément qu'une espèce de cette épilepsie partielle. Je me propose de revenir sur ce sujet en traitant de l'angor pectoris. Je vous dirai que, si généralement l’atroce douleur
» qui caractérise celte affection part de la région précordiale pour irradier dans
/ $ ‘ l : + (4) Sepulcrelum anatomicum, liv. 1, section xn1, p. 294.
(2) De sedibus et causis morborum, troisième lettre de son livre,
DE L'ÉPILEPSIE. 65 toute la poitrine, dans le cou, dans les deux bras, de préférence dans le bras gauche, accompagnée d’engourdissement dans le membre où cette douleur a été la plus vive, d’une anxiété, d’une terreur indicible, l'accès peut, dans quelques circonstances, suivre une marche inverse, partir du bras, irradier au cou, au tronc, pour gagner la région précordiale et amener l'angoisse.
Le jeune homme du n° 18 de notre salle Sainte-Agnès nous offre encore un exemple d'épilepsie partielle, et, chez lui, l’enchaïînement des phénomènes ne peut échapper à personne. La maladie, vous le savez, a commencé autrefois par des attaques convulsives, qui diminuèrent graduellement d'intensité ; aujourd’hui tout se borne à des convulsions de la face, exclusivement limitées au côté gauche, sans troubles des facultés intellectuelles. Le malade éprouve au sommet de la poitrine une sensation pénible, douloureuse, qui, tout à coup, du tronc s'étend au visage dont les muscles sont agités de frémissements. Comme chez la femme de l'hôpital Necker, il y a de l'embarras de la parole dépendant aussi de la contraction involontaire des muscles de la langue et des joues.
Peut-être devrait-on ranger à côté de ces épilepsies partielles une affection des plus intéressantes à étudier, dont j'aurai plus tard à vous entretenir. C’est celle que j'ai appelée la névralgie épileptiforme, et dont il est permis, jusqu’à un certain point, de saisir la liaison avec les différentes formes d'aura, et conséquemment avec les autres formes de l’épilepsie que je vous ai indiquées.
Messieurs, je me suis longuement étendu sur les vertiges épileptiques, sur les aura, qui, vous ai-je dit, appartiennent bien plus encore peut-être à cette forme de la maladie qu’à la grande forme convulsive ; je suis entré dans d'assez nombreux détails sur l’épilepsie partielle. I me semblait, ‘en effet, très-1mportant de vous parler ainsi de ces formes si particulières et si spéciales de l’épilepsie ; cela importait d'autant plus, que d’une manière générale, les accidents vertigineux sont ceux que l'on observe le plus fréquemment. Pour ma part, il n'est pas de mois, je dirais presque de semaine, où je ne sois appelé à voir dans mon cabinet un assez grand nombre d’épileptiques qui me sont adressés de différents points de la France et même des pays étrangers. J'ai donc été en demeure, autant que qui que ce soit peut-être, d'étudier les faits que j'avance; je suis à même aussi de constater combien les médecins, et des médecins les plus instruits, les plus éclairés, méeonnaissent souvent ces formes si nettement tranchées cependant, et tout à la fois si graves, de la maladie dont j ai voulu vous entretenir.
Ce qui caractérise encore le vertige épileptique, c'est la grande fréquence des accès. Un malade peut en avoir jusqu’à cinquante et cent dans le courant des vingt-quatre heures ; jamais nous n’observons rien de semblable dans la grande attaque.
Rien, du reste, n’est plus irrégulier que l’épilepsie relativement à ses allures, à sa marche, à la fréquence de ses attaques, soit chez des malades différents, soit chez un même malade.
TROUSSEAU, 2° Cdit. — 11,
Je ne reviendrai pas sur ce que je vous ai suffisamment dit de la prédominance exclusive de la grande forme convulsive chez certains épileptiques, de la forme vertigineuse chez d’autres, de la transformation de ces deux formes, de leur combinaison chez d’autres encore. Je vous rappellerai, sans m'y arrêter davantage, que vous rencontrerez des individus ayant des attaques le jour, ou alternativement le jour et la nuit, tandis que d’autres, et cela plus commu nément peut-être qu’on ne le croit généralement, n'auront leurs accès que
pendant la nuit.
Mais relativement à la fréquence de ces attaques, il est des malades qui,
dans le cours de leur existence, n’en auront qu’un très-petit nombre, plus oum
moins éloignées les unes des autres, ou même qu'une seule; il en est chez
lesquels ces accidents, affectant une sorte de périodicité, reviendront à des «
intervalles à peu près égaux, plus ou moins rapprochés, ou qui se reproduis ront COUP sur COUP, comme par série, pour cesser de se manifester pendant un assez long temps; d’autres en auront tous Îles deux mois, tous les mois, tous Les quinze jours, toutes les semaines, tous les jours; les attaques enfin, j'ai insisté sur ce fait en vous parlant de l’état de mal, peuvent se multiplier de telle sorte, que, se confondant les unes dans les autres, elles simulent un accès continu qui va durer jusqu’à deux ou trois jours.
Cette fréquence des attaques n’est jamais plus considérable que dans la forme vertigineuse. On comprend dès lors comment le petit mal conduit, non pas plus souvent, ainsi qu’on l'a prétendu à tort, mais plus vite que le haut mal,
à la démence, puisque les troubles cérébraux qui précèdent, suivent ou accom= ,
pagnent les accès d’épilepsie se répélant à des intervalles plus rapprochés,
amènent plus promptement l’affaiblissement des facultés intellectuelles, qui en
est la conséquence presque fatale.
y 3.— Rapports de l’épilepsie avec l'aliénation mentale.
Ici, messieurs, j'arrive à cette grande et intéressante question des rapports de l'épilepsie avec l'aliénation mentale,
« L'épilepsie, dit Esquirol (1), n’est pas seulement une maladie épouvan= table par la violence de ses symptômes » (alors qu’elle se présente sous la forme de ces horribles convulsions dont la vue inspire à ceux qui en sont té: moins autant de terreur que de pitié), “ ce n’est pas seulement une maladié désespérante par son incurabilité, elle l’est encore par ses funestes effets sur lé physique et le moral de ceux qui en sont atteints. .… Les fonctions de la vie organique s’altèrent, languissent. Les épileptiques sont sujets à de la cardialgie, eux flatuosités, aux lassitudes spontanées, au tremblement; ils font peu d'exercice ; ils tombent dans l'obésité ou dans l’amaigrissement ; ils sont enclins aux plaisirs de l'amour, à l’onanisme. Peut-être les excès auxquels ils se hivrent produisent-ils les lésions organiques etles désordres qui se manifestent lorsqué
(4) Esquirol, Des maladies mentales, À. 1, art. ÉPiLEPsiE, p. 282 et 283:
perqem ceci g sidi.
DE L'ÉPILEPSIE. 67 l’épilepsie à duré pendant longtemps. En général, les épileptiques ne parviennent pas à une longue vieillesse, Les fonctions cérébrales, les facultés intellectuelles se dégradent de plus en plus. »
Je ne vous apprendrai rien, messieurs, en vous rappelant que cette funeste influence du mal comitial sur les facultés intellectuelles, dont la démence, l'idiousme et la paralysie générale sont le dernier terme, est un fait avéré et de tout temps signalé par les observateurs.
S'il est des épileptiques qui, en dépit de la maladie dont ils ont eu de plus ou moins fréquentes attaques, conservent jusqu’à la fin d’une carrière même assez longue, non-seulement la plénitude de leur raison, mais encore l'intégrité de leur intelligence, et, comme ces grands génies dont l’histoire nous a transmis Îles noms, d’une intelligence supérieure qui leur permet de s'élever audessus du niveau ordinaire des hommes, les exemples qu’on en peut citer sont trop exceptionnels pour infirmer en rien la règle générale. Le plus habituellement, bien qu’au début, et alors que leurs accès sont rares, les malades puissent jouir de toutes leurs facultés, bien que « une merveilleuse apltude à concevoir vivement les choses, à les envisager sous leurs aspects les plus brillants etles plus poétiques puisse être, ainsi que le fait observer M. le docteur Morel (1), l'apanage de quelques-uns d'entre eux, » à mesure que les accidents se répètent et se multiplient, à mesure que la maladie marche, les facultés s’affaiblissent, se perdent et finissent par s'éteindre pour arriver à l’aliénation mentale.
Souvent déjà, chez ces individus dont l’activité intellectuelle est entière, une singulière variabilité de sentiments, d'humeur et de caractère, de violentes passions qu’ils ne peuvent maîtriser, témoigne d’un état mental particulier qui, chez le plus grand nombre des épilepüques, se traduira par des phénomènes physiques plus caractérisés, mais toujours du même ordre, par des troubles cérébraux plus sérieux, tels que des accès de délire, tantôt passagers, tantôt prolongés, et méritant spécialement alors le nom de folie épileptique.
Le plus ordinairement, en relation avec ce qu’on appelle les symptômes physiques de la maladie, c'est-à-dire avec les accidents convulsifs ou vertigineux, qu’ils se montrent dans l'intervalle, au début des attaques, ou, ce qui est le plus commun, plus ou moins immédiatement après elles, ces phénomènes psychiques, ces troubles cérébraux semblent quelquefois être la seule manifestation de l’épilepsie. Dans tous les cas, ils présentent dans leurs allures quelque chose de très-caractéristique et d’une très-grande signification au point de vue surtout de la médecine légale.
Ce chapitre de l’histoire de l’épilepsie a été, dans ces dernières années, l’objet d’études toutes spéciales et à fourni matière à de nombreux travaux, parmi lesquels je citerai le mémoire de M. le docteur Jules Falret (2).
(1) B. A. Morel (de Saint-Yon), Traité des maladies mentales Paris, 1860, p. 696. (2) Jules Falret, De l’état mental des épuleptiques (Archives générules de rrédecine, lécembre 1860, avril et octobre 1861)
« Les troubles intellectuels que lon observe chez les épileptiques, dit laus
teur auquel je vais emprunter Ja majeure partie de ce que j'ai maintenant à »
vous exposer, les troubles intellectuels doivent être divisés en trois catégories
principales : 4° ceux qui, se manifestant chez les malades dans l'intervalle de leurs accès, sont indépendants de ces accès el constituent l’état mental habë “ tuel des épileptiques ; 2° ceux qui, survenant passagèrement avant, pendant {
ou après l'attaque, peuvent être considérés comme de simples épiphénomènes
de cette attaque elle-même; 3° enfin des troubles intellectuels d’une plus # longue durée, qui, survenant sous forme d'accès, soit en relation directe avec 4 les accidents convulsifs ou vertigineux, soit d’une manière indépendante, mé= \ ritent spécialement (ainsi que je vous le disais tout à l'heure) le nom de folie à
épileptique. »
Messieurs, ainsi que je vous le disais aussi, bien que quelques individus
puissent jouir pendant toute la durée de leur existence de l’intégrité absolue
de leurs facultés et n’offrir dans leur manière d’être rien de sensiblement
appréciable, du moins au début de la maladie ou lorsque celle-ci se borne à quelques crises rares, cependant très-fréquemment, le plus souvent, les épi
leptiques, ceux surtout qui sont sujets à des attaques plus ou moins répétées; présentent, dans l'intervalle de ces attaques, certains phénomènes qui se rat=
tachent évidemment à un éfat mental particulier que l’on ne saurait encore #
qualifier du nom d’aliénation.
Ce qui domine chez ces malades, c’est l'extrême variabilité de leur humeur#
et de leurs dispositions mentales au moment où on les observe : c’est une véritable intermittence de ces phénomènes psychiques, soit dans l’ordre des sentiments et du caractère, soit dans celui des facultés intellectuelles.
« Tantôt, en effet, on les voit tristes, maussades, découragés et comme sous le coup de la douleur ou de la honte que leur fait ressentir leur affreuse malaz die; tantôt, au contraire, ils ont un sentiment intérieur de bien-être et de
satisfaction qui les porte à nourrir de vastes projets ou à concevoir les plus
irréalisables dans leur triste situation. Tantôt ils sont taquins, disposés à lan
controverse, à la discussion, aux querelles et même aux actes de violences tantôt, au contraire, ils montrent une douceur, une bienveillance, une affece
tuosité, et des sentiments religieux, de soumission et d’humilité aussi exagérés
et aussi peu motivés que l’étaient précédemment les manifestations opposées. » Les mêmes contrastes que l’on observe dans leurs sentiments, on les cons state dans le degré de leur intelligence et dans la nature des idées qui les préoccupent. Rien n'est mobile comme leurs dispositions d'esprit etie niveat de leur intelligence : tantôt les épileptiques ont lintelligence confuse, la mémoire affaiblie, l'attention et la compréhension difciles. Ts éprouvent une
crande difficulté à réunir leurs pensées, et ont eux-mêmes conscience de lobe
tusion de leur intelligence et de la confusion de leurs idées ; tantôt, au con:
traire, ils présentent une véritable activité intellectuelle, une circulation
rapide des idées qui correspond à un certain degré d’excitauon cérébrale. ils
dde dd dése Sne ee dé st
peuvent alors se livrer à un travail suivi dont ils seraient incapables dans | d’autres moments, et se rappeler certains faits et certaines idées que, dans d’autres instants, ils semblaient avoir complétement oubliés.
» Gette irrégularité qui existe dans leurs sentiments et dans le degré de leur intelligence se reflète nécessairement dans leurs paroles et dans leurs actes. Aussi leur conduite et leur manière d'être envers les personnes qui les entourent sont-elles essentiellement variables. Pendant certaines périodes de leur existence, ils se montrent laborieux, exacts, attentifs aux. travaux de leur profession, soumis et dociles, et ceux qui vivent avec eux ou qui les emploient n’oùt qu'à se louer de leurs relations ou de leurs services. Mais, dans d’autres moments, leur conduite se modifie tout à coup et présente les plus grandes irrégularités : ils sont alors incapables de remplir les fonctions qui leur avaient | été confiées ; ils deviennent négligents, paresseux, indolents. Ils oublient les choses les plus élémentaires, passent leur temps dans l’inaction ou errent çà et à sans but et sans direction, et ils constatent eux-mêmes le vague et la confusion qui existent dans leurs idées. On voit en même temps se développer chez eux les plus fâcheuses tendances et les plus mauvais penchants : ils deviennent taquins, menteurs, voleurs ; ils cherchent querelle à tous ceux qui les entourent, se plaignent de tout et de tous, s’irritent avec une grande facilité pour les plus légers prétextes, et se portent même fréquemment à des actes violents instantanés, le plus souvent sans provocation aucune de la part de ceux qui en sont les victimes (1). » |
Nous avons vu, messieurs, que le plus généralement, sinon toujours, les épileptiques, pendant leurs attaques, perdaient complétement connaissance,
et que cette perte de connaissance était même un des caractères de la maladie. Cependant nous avons vu aussi, et je vous en ai rapporté des exemples, que, dans quelques cas, les malades, sans rapport d’ailleurs avec le monde extérieur, proféraient certaines paroles, accomplissaient certains actes comme cela arrive dans le somnambulisme naturel. J’ajouterai que, tandis que les uns ne conservent aucun souvenir de ce qui s’est passé, d’autres ont une souvenance plus ou moins vague des idées qui les préoccupaient, se rappelant confusément qu’ils étaient alors comme « sous le coup d’un rêve pénible, d’un état de profonde souffrance, comme sous l'impression d’un violent remords de conscience ou d’un malheur insurmontable dont ils ne pouvaient parvenir à découvrir le motif. » Ces singulières perturbations intellectuelles se manifestent principalement dans les attaques d’épilepsie, qui, suivant la remarque de M. J. Falret, tiendraient le milieu entre le simple vertige et les grandes attaques convulsives, attaques incomplètes sous le rapport des troubles de mouvement comme sous celui de la perte de connaissance.
Mais les phénomènes psychiques qui peuvent se produire avant ou après les accès sont bien plus intéressants à étudier, bieu plus importants à connaître. A
(4) Jules Falret, loc. eit., décembre 1860, p. 669 et suiv.
côté de malades dont les attaques surviennent brusquement, sans aucun sym®= ptôme prémonitoire, vous en observerez chez lesquels des modifications appré: ciables d'humeur et de caractère annonceront, comme les nuages précurseurs
de l'orage, une crise plus ou inoins prochaine : « Ainsi, par exemple, certains !
épileptiques deviennent tristes, maussades, irritables, querelleurs, souvent plusieurs heures avant leurs accès ; d’autres éprouvent de la lenteur dans leurs conceptions, de l’affaiblissement dans la mémoire, de l’obtusion dans les idées, une sorte d’hébétude ou de prostration physique et morale qui, pour les per= sonnes habituées à vivre avec eux ou pour ces malades eux-mêmes, sont ui
présage certain de l'approche de l'accès. D’autres, au contraire, manifestent ! une gaieté insolite, un sentiment de bien-être Shystttdé et moral exagéré, une 4
confiance extrême dans leurs forces, quelquefois même un état de mobilité &t
de loquacité qui peut aller jusqu’à excitation maniaque ou à des emporté: ments violents.
» Indépendamment de ces symptômes précurseurs qui peuvent survenir à | une distance plus ou moins éloignée de l’accès épileptique, il est d’autres pro="
dromes du même ordre, sorte d’avra intellectuelle, qui ne devancent l'accès
convulsif que de quelques minutes et qui en constituent, en quelque sorte, lé"
premier symptôme (1). » Ge sont des hallücinations, des sensations fausses;
variables à linfint chez les différents malades, mais se reproduisant avec uné"
singulière uniformité chez le même malade.
Ainsi une jeune fille épileptique me disait qu’au moment de ses accès ellé
entendait des voix, des sons, qui formaient une harmonie, une Hits Income parables.
D'autres malades vous disent qu’ils entendent des bruits de cloche, ou bien. une voix déterminée qui prononce un même mot; d’autres, qu’ils sentent®
toujours l'odeur d'une même substance; d’autres encore, qu'ils voient une
spectre, un fantôme, des flammes, des cercles de feu, fréquemment la cou: leur rouge ou pourpre ; que, ainsi que cela arrivait au Brésilien dont je vous parlais dans notre dernière conférence, ce qui les entoure prend un éclat inac= coutumé, leur semble beau et forme devant leurs yeux un spectacle magique.
Ces sensations bizarres et excessivement variables sont comparables à celles qui !
naissent chez certains individus sous l'influence enivrante du haschisch.
Chez d’autres enfin l'aura intellectuelle consistera dans le souvenir d’un"
fait, dans la reproduction d'une idée qui, s'étant produite lors d’une première | attaque, en auront été la cause ou tout au moins l’occasion. « Beaucoup de. malades, dit M. J. Falret, devenus épileptiques à la suite d’une violente 6m0=* tion morale ou d’une profonde terreur, voient apparaître dans leur e esprit Ou sous leurs yeux, à chaque nouvel accès, les circonstances pénibles ou la scène | effravante qui ont déterminé chez eux la maladie pour la première fois. »
Un jeune homme de dix-sept ans, qui était dans les salles de mon honorable!
(4) Jules Falret, loc. cit., p. 664.
DE L'ÉPILEPSIE. 71 collègue M. le docteur Carl Potain, offrait un exemple de ces singuliers phénomènes. Né d’un père qui, à différentes reprises, avait manifesté de la tendancé au suicide; d’une mère qui, d’après les renseignements recueillis sur élle, était sujette à des accidents convulsifs, peut-êtré épileptiques, mais tout au moins hystériques, ce jeune hotime avait eu sa première attaque d’épilepsie à l’âge de onze ans : il l'avait eue à l’occasion de la mort de sa mère, dont il avait été vivement impressionné. Au début de ses accès, dont il était maintenant fréqueminent tourmenté, ce cruel événement lui revénait invariable ment à l'esprit : « Céla, disait-il, mé prend par pénsée ; » et 1l expliquait que cette pensée était toujours là même, $e rapportant constamment àu malheur qui l'avait frappé.
Messieurs, habituellement les épileptiqués, au sortir de leurs attaques, restent pendant un temps variable, de quelques minutés à plusieurs heures, dans un état d’engourdissement, de démi-hébétude plus ou moins prononcé. Ils ont de là péiné à coordonner leurs idées, à sé rendre compte des personnes et des choses qui les entourent; quelquefois ils gardent, pendant un ou plusieurs jours, de la confusion d'esprit ét Surtout de la mémoire. Maïs, si c’est là le fait le plus ordinaire, il n’est pas rare que cette perturbation dé l'intelligence, après s'être traduite par une stupeur et un abattement qui ont duré plus où moins longtemps, sé manifesté tout à coup par une excitation cérébrale, par un délire furieux qui pousse les mallieureux individus à commettre des actes d’une violence éxtrême, si bien que, chacun le sait, il n’est pas de sorte d’aliénés plus méchants et plus dangereux.
« On ne peut sans en avoir été témoin, écrit l’auteur de lexcellent travail dont je recommande la lecture, on ne peut sé faire une idée exacte de l'espèce de ragé qui s'empare alors subitement de ces malades et qui les porté à frapper ou à briser indistinctement tous les objets qui tombent sous leurs mains. Dans ces accès de fureur passagère, ils deviennent téllement rédoutables pour ceux qui les entourent et pour eux-mêmes, qu’on ne saurait trop attirer l’âtiention de l'autorité et des médécins sur ces états de violence instinctivé et aveugle que tous les auteurs ont signalés comme succédant fréquémment aux accès d’épilepsie. Ils peuvent entraîner à leur suite les blessures les plus graves, le suicide, l’homicide et l'incendie, sans que l'individu qui en est atteint puisse être considéré come responsable, à un degré quelconque, des actes violents commis par lui au milieu de ce délire QUIL à fait automatique, quoique de courte durée (1). »
Dans notre conférence sur la congestion cérébrale apoplectiforme, je vous ai rapporté un certain nombre de faits de ce genre. Je n'ai pas à ÿ revénir; j'ajouterai ici le suivant, que quelques-uns d’entre vous sé rappelleront satis doute :
À la fin de décembre 1860, nous recevions dans notre salle Saint-Bernard
(1) Jules Falret, Loc. cit., p. 967.
72 DE L'ÉPILEPSH.
une jeune femme en proie depuis quelques heures à un accès de fureur t nerveux, nous disait-on. Je vous déclarai en la voyant que cette malade était 4 épileptique, et le lendemain son mari venait me donner de précieux ren: #
seignements justifiant en tous points ce diagnostic. Il nous racontait, en
eflet, que sa femme était épileptique depuis plus d’un an ; que la veille dun jour de son entrée à l'hôpital elle avait eu, pendant son diner, un vertige pas- 4 sager suivi de quelques minutes d’égarement ; pendant la nuit elle avait été prise d’une attaque terrible d’épilepsie à la suite de laquelle avait éclaté l'accès #
de fureur dont nous étions témoins. Cet accès dura cinq à six jours.
Dans certains cas, ces accès de délire, dont la durée peut n'être que de:
quelques heures, se prolongent pendant douze ou quinze jours, mais d’ordinaire ils ne persistent pas au delà de deux ou trois fois vingt-quatre heures.
Chez quelques individus « le trouble intellectuel temporaire, qui succède *
aux attaques d’épilepsie, ne se manifeste pas sous sa forme de violence instine-
tive et aveugle, mais sous celle d’une excitation maniaque simple, plus où * moins prononcée. Le malade parle alors constamment et d’une manière incohé- : rente Il S’agite en tous sens et se livre à des mouvements plus désordonnés encore que violents. Il est même quelquefois dominé par des idées délirantes 4
empreintes de satisfaction, qui alternent rapidement chez lui avec des conceptions de nature triste et avec des hallucinations terrifiantes, surtout de la vue. Mais ce délire maniaque temporaire consiste plutôt dans la succession
rapide de pensées incohérentes, et dans un grand désordre des actes, que: dans leur extrême violence, qui se rencontre au contraire chez les malades
dontnous parlions précédemment (4). »
J'aborde maintenant, messieurs, l'étude des phénomènes psychiques
morbides qui, dans la division que j'ai empruntée à M. le docteur Falret sont rangés dans la troisième catégorie. Ils comprennent, je vous le rappelle, les troubles intellectuels qui, survenant, soit en relation directe avec les accidents convulsifs et vertigineux, soit d’une manière indépendante, sous forme d'accès de plus longue durée, méritent plus spécialement le nom de folie épileptique. |
Une description détaillée de ces phénomènes est d’une trop grande importance pour le praticien, pour que je ne craigne pas d'emprunter à peu près textuellement au mémoire de M. J. Falret, le paragraphe que je vous demande la permission de vous lire en entier (2).
« Deux espèces de trouble intellectuel bien caractérisé, constituant de véritables accès de folie, peuvent survenir chez les épileptiques, à divers intervalles, d’une manière irrégulière, comme les attaques convulsives elles-mêmes. Ils sont tantôt en rapport direct avec ces attaques, tantôt, au contraire, ils peuvent se
(1) J: Falret, oc. cit., p. 607.
(2) Id., chid., p. 6714.
produire en dehors de leur influence. Ces deux genres d'accès, trop souvent confondas dans une description commune, méritent d’être décrits séparément, malgré les ressemblances qu’ils présentent. Pour les distinguer nettement les uns des autres, nous leur donnerons un nom qui aura surtout l'avantage de rappeler l’analogie frappante qui existe entre ces deux formes du délire épileptique, et les deux espèces d’attaques que les auteurs ont distinguées chez les malades. Nous appellerons l’un le petit mal et l’autre le grand mal, voulant indiquer par là la parenté étroite que l’on observe entre les manifestations physiques et la manifestation psychique de l’épilepsie.
» Petit mal.— Les épileptiques éprouvent de temps en temps des troubles intellectuels plus prononcés, qui tiennent le milieu entre les maladies légères qui caractérisent l’état mental habituel de ces individus et les accès de fureur maniaque dont nous parlerons tout à l'heure. Ces troubles intellectuels, dont la durée varie de quelques heures à plusieurs jours, se produisent sous forme d'accès. Ils consistent principalement dans une grande confusion des idées, accompagnée le plus souvent d’impulsions instinctives instantanées et d'actes violents, phénomènes tout à fait spéciaux aux épileptiques, et intermédiaires entre la lucidité d'esprit des délires partiels et ce trouble complet des délires généraux.
» Les épileptiques atteints de cette forme particulière de délire commencent habituellement par devenir tristes et moroses sans motif, puis tombent tout à coup dans un profond découragement accompagné-d’obtusion dans les idées et d'irritation contre tout cequi les entoure. Is se sentent alors comme étourdis, disent-ils, ils ont une demi-conscience de l'état de vague dans lequel se trouve leur esprit, de l’affaiblissement de leur mémoire, de la difficulté qu’ils éprouvent à réunir leurs idées et à fixer leur attention, ainsi que des impulsions violentes qui surgissent en eux involontairement. La plupart d’entre eux ont de plus, dès le début de leur accès, un sentiment profond de l'impuissance où ils se trouvent de résister à une force supérieure qui domineleur volonté et les pousse malgré eux à des actes violents. Ils expriment ce sentiment d’une manière différente, selon le degré de leur éducation ou selon leur position sociale ; mais, dans presque toutes les observations de ce genre, on retrouve des expressions analogues pour rendre compte de ce même sentiment intérieur. Ces malades disent, par exemple, qu'ils ne sont plus eux-mêmes, que le mal les pousse, qu'ils ont en eux un mauvais esprit qui les domine, etc., etc. Mais tous, sous une forme ou sous une autre, constatent cet entraînement de leur volonté, qui paraît être un trait caractéristique de ce genre de délire, et qui persiste à divers degrés pendant toute sa durée.
» Sous l'influence de cet état mental, ces malades quittent brusquement leurs occupations ou leur domicile pour errer à l’aventure dans les rues ou dans la campagne. Ce besoin de marcher au hasard, de vagabonder en un mot, est presque constant dans cette situation d'esprit et mérite au plus haut degré d’être signalé. En proie à une anxiété vague, à un profond dégoût de la
vie, à une terreur instinctive et non motivée, à un besoin de mouvement auto matique et indétérminé, ces pauvres malades marchent sans but et sans diréction. Au milieu de la confusion de leurs idées, ils récapitulent en euxmêmes toutes les idées pénibles qu'ilsont conçues à diverses époques de leur existence et qui leur reviennént spontanément, et toujours les mêmes, à chaque nouvel accès. Ils se sentent horriblement malheureux. Ils se croient victimes et persécutés par les membres de leurs familles ou par leurs amis, Hs accusent tous ceux avec lesquels ils ont été en rapport d’être la cause de leurs anxiétés ou de leurs tourments. S'ils ont nourri précédemment des sentiments de hainé et de vengeance contre un individu, ces sentiments se trouvent ranimés par la maladie et élevés tout à coup à un degré extrême de vivacité qui les fait passer immédiatement à l’action. Le caractère essentiellement impulsif ét instantané du délire épileptique est vraiment très-remarquable, Dans cet état de trouble très-étendu des idées,’ d’anxiété générale et d'impulsions instinctives, ces malades se livrent alors, de la manière la plus inattendue et la plus subite, à tous lés genres d’actes violents, tels que le suicide, le vol, l'incendie et l’homicide. Les uns, pour se soustraire à l’anxiété intérieure qui les dévore, ne songent qu’à se donner la mort, vont se jeter dans une rivière qui se trouve sur leur passage, ou bien ont recours à un autré mode de suicide. Les autres,’ poussés par le même désespoir et par le même besoin d'échapper à cette situation intérieure intolérable, se frappent la tête contre les murs, ou bien, saisissantle premier instrument qu'ils trouvent sous leurs mains, frappent ou brisent indistinctement tout ce qui les entouré; et épuisent ainsi leur rage contre les objets inanimés. D'autres enfin se pré: . cipitent avec une véritable fureur contre la première personne qu'ils rencon: trent, la frappént à coups rédoublés, ét font ensuite plusieurs victimes, si d’autres personnes arrivent au secours de celle qui a été attaquée en premier lieu. Cette circonstance de frapper à coups redoublés et de faire plusieurs blessures ou plusieurs victimes, mérite, selon nous, d’être remarquée ; elle nous paraît caractéristique de cet état de fureur épileptique, et peut avoir une véritable importance au point de vue de là médecine légale.
» Aussitôt après l’äccomplissement d’un acte violent, les épileptiques; atteints du genre de délire que nous décrivons, peuvent se trouver dans deux situations moräles très-différentes : ou bien l'acte accompli devient pour eux comme une sorte de soulagement où de détente, et fait cesser tout à coup l'anxiété indéfinissablé et l’obtusion des idées qui existaient chez les malades. Ils sont alors comme dégrisés instantanément ; ils recouvrent en partie la connaissance, et commencent à se rendre compte, quoique d’une manière très-incomplète, de la gravité de leur acte ; ou bien, au contraire, ils continuent à courir devant eux dans un état de grande excitation ct de trouble général, dans lequel ils n’ont qu’une Conscience très-imparfaite de l’action qu'ils viennent de cotimettre ou même n’en conservent aucun souvenir. Za confusion trèsgrande des souvenirs, Sinon l'oubli complet d’un grand nombre de faits, est
donc, dans les deux cas, un symptôme presque constant de ce genre de délire.
» Lorsque les malades reviennent à eux-mêmes, soit immédiatement après l'acte violent qui sert de crise à leur accès, soit au bout d’un certain temps, ils parviennent quelquefois, à force d'efforts, à retrouver dans leur mémoire plusieurs détails des faits qui se sont produits pendant leur accès, surtout ceux qui ont eu lieu dans les derniers moments ; mais il reste toujours à cet égard une grande incertitude dans leurs souvenirs. Gette incertitude des souvenirs à surtout été regardée à tort comme simulée, mais élle est bien réelle et caractérise cette situation mentale d’une manière tout à fait spéciale. Les épileptiques sont alors dans un état comparable à celui dans lequel on se trouve en sortant d’un rêve pénible. Les principales circonstances de l'accès leur ont d’abord échappé ; ils commencent par nier les faits qui leur sont imputés ; peu à peu ils sé rappellent un certain nombre de détails qu’ils semblaient d’abord avoir oubliés; mais, en somme, leurs souvenirs sont toujours très-incomplets.
» Grand mal. — Dans tous les asiles d’aliénés il existe un certain nombre d’épileptiques affectés de cette forme de délire, à laquelle nous donnerons le nom de grand mal intellectuel, et qui est connu généralement sous le nom de manie avec fureur. Tous les auteurs ont noté l’extrême violence des individus atteints de cette forme particulière de maladie mentale. Plusieurs d’entre eux ont même signalé quelques-uns des caractères qui permeéttént de la distinguer des autres états maniaques analogues. Nous n'avons pas l'intention de la décrire ici dans ses détails ; nous voulons seulement indiquer ses principaux caractères distinctifs.
» Un premier caractère, propre à la manie épileptique, c’est son invasion beaucoup plus rapide que celle des autres variétés de la manie. Tantôt, en éffet, elle débute brusquement, sans être précédée d'aucun symptôme précurseur. Dans d’autres circonstances, il existe quelques prodromes physiques, tels que la céphalalgie, les vorissements, la rougeur ou l'éclat brillant des veux, l’altération de la voix, de légers mouvements convulsifs de la face ou des membres, où bien, au moral, une période prodromique de tristesse, d’irritabilité ou de légère excitation ; mais ces prodromes ne précèdent guère que de quelques heures au plus l'explosion de la nianie épileptique, sous la forme la plus accusée.
» Un autre caractère, également très-importait de la manie épileptique (caractère qui lui est du reste commun avec la plupart des manies intermittentes), c’est la ressemblance absolue de tuus l'es accès chez le même malade, non-seulement dans leur ensemble, mais encore dans chacun de leurs détails. Lorsqu'on observe avec soin les diverses phases d’un premier accès dé manie épileptique, on est vraiment frappé d’étonnément en constatant que le même malade exprime les mêmes idéés, profère les mêmes paroles, se livre aux ihêmes actes, éprouve, en un mot, les mêmés phénomènes physiques et moraux, à chacune des périodes de chaque nouvel accès. Ses idées, ses pa-
roles et ses actes, sont comme empreints de fatalité et se reproduisent avec ! une surprenante uniformité à tous les accès. |
» Pendant ces paroxysmes, les épileptiques présentent la plupart des phé= ! nomènes psychiques qui caractérisent l’état maniaque en général. Leurs idées ! se succèdent avec une grande rapidité. Ils parlent sans cesse. Ils passent sans : interruption par les séries d’idées les plus variées, et leurs actes sont aussi ! désordonnés que leurs paroles. Un trait particulier de leur agitation, noté par tous les auteurs, consiste dans l’excessive violence de leurs actes, qui les porte à frapper et à briser avec une sorte de rage tous les objets qui les entourent, à mordre, à déchirer, à crier sans interruption, et à se frapper eux-mêmes avec un véritable acharnement la tête contre les murailles. Cet état d’agitation poussée jusqu’à la fureur est quelquefois porté si loin, que ces malades deviennent les plus dangereux de tous les aliénés, sont redoutés de tous dans les asiles, et ne peuvent être contenus et protégés qu’à l’aide des moyens restrictifs les plus énergiques, tels que la camisole ou le séjour prolongé dans une cellule.
» Mais ce caractère d'extrême violence n’est pas le seul qui distingue la manie épileptique des autres états maniaques. Un fait également très-remarquable, c’est la nature terrifiante des idécs qui dominent ces maniaques, et la fréquence des hallucinations de même nature qui se produisent chez eux, hallucinations de l’ouïe, de l’odorat et surtout de la vue. Ces malades ont des visions presque continuelles ; ils voient des objets effrayants, des spectres, des fantômes, des assassins, des hommes armés qui se précipitent sur eux pour les tuer ; ils aperçoivent sans cesse des objets lumineux, des flammes, des cercles de feu, et, chose digne de remarque, la couleur rouge et la vue du sang prédominent fréquemment dans leurs visions.
» Ces accès de manie présentent encore une autre particularité très-importante à signaler. Malgré le désordre et la violence de leurs actes, /es paroles prononcées par les malades épileptiques sont, en général, beaucoup moins incohérentes que celles de beaucoup d’autres aliénés. On est étonné, au milieu d’une aussi forte agitation, de pouvoir suivre assez facilement la série des idées exprimées par les malades. Leur délire est plus suivi et plus comprébensible qu’il ne l’est habituellement dans la manie. Ils comprennent mieux les questions qui leur sont adressées ; ils ÿ répondent plus directement, d’une manière plus exacte, et s’aperçoivent plus souvent de ce qui se passe autour d’eux que la plupart des aliénés atteints de délire général avec excitation. L’incohérence moins grande du délire et la netteté plus prononcée des idées pendant les accès de délire épileptique, sont d’autant plus curieuses à signaler qu’elles contrastent singulièrement avec l'absence presque complète de tout souvenir de l’accès après sa cessation, absence de souvenir qui est également un symptôme presque constant des accès de manie épileptique.
» Pour terminer l’'énumération rapide des principaux caractères qui permettent de distinguer la manié épileptique de la manie ordinaire, disons que
les accès ne se prolongent ordinairement que pendant quelques jours, et ont ainsi une durée beaucoup moins longue que les autres accès de manie, Enfin, leur cessation est habituellement aussi brusque que l'a été leur invasion. En quelques heures, quelquefois même plus rapidement, ces maniaques reviennent presque sans transition à leur état normal. C’est à peine si, dans quelques cas, ils présentent une courte période de légère stupeur ou de torpeur physique et.morale, avant le retour complet à la raison. Ils guérissent de leurs accès comme on sort d’un rêve; ils se réveillent comme à la suite d’un cauchemar pénible, en ne conservant presque aucun souvenir des faits qui ont eu lieu pendant toute la durée de leur maladie. »
Ces deux formes du délire épileptique, le petit mal et le grand mal intellectuel, tout en ayant des caractères différentiels aussi tranchés que ceux que l’on constate, chez les aliénés, entre les délires partiels et les délires généraux, présentent entre elles de nombreuses analogies qui dénotent leur communauté d’origine. Dans l’une et l’autre, le délire survient sous forme d’accès d’une durée relativement courte, si on les compare à ceux qui caractérisent d’autres espèces de maladies mentales. Son explosion est rapide, sa cessation non moins brusque, et après sa cessation, le malade à perdu complétement ou à peu près complétement le souvenir des idées qui ont traversé son esprit, des actes auxquels il s’est livré ; idées pénibles, hallucinations terrifiantes, actes instantanés remarquables par leur extrême violence. |
Ce qui démontre l'identité de nature de ces deux variétés de folie épileptique, c'est que l’une et l’autre se manifestent fréquemment chez le même malade, en alternant entre elles ; c’est que, soit chez un même individu, soit chez des individus différents, on peut observer une foule d’états intermédiaires lormant comme une série nou interrompue, depuis le simple obscurcissement passager de l'intelligence jusqu’à l'agitation maniaque la plus furieuse; c’est qu'enfin, ces deux variétés de délire épileptique sont l’une et l’autre en rel:üon directe plus ou moins immédiate : l’une, le petif mal, avec les accidents verügineux; l'autre, le grand mal intellectuel, avec les accidents convulsifs de lépilepsie.
Les troubles des facultés intellectuelles marchent, pour ainsi dire, proporuonnellement avec le nombre des attaques de mal comitial; la rapidité de leur apparition étant subordonnée à la fréquence de ceux-ci, la première période de la maladie est presque toujours exempte de délire, qui se montre de préférence dans la période moyenne, c’est-à-dire alors qne lPépilepsie s’est manifestée à intervalles plus ou moins rapprochés, déjà depuis quelques années. | |
Dans la dernière période, lorsque les accès ont été fréquents et renouvelés pendant longtemps, les malades arrivent peu à peu à un ctat continu de démence et même d'idiotisme, interrompu de temps en temps seulement par des phases d’agitation de courte durée.
Cette subordination des troubles de l'intelligence à l'ancienneté dela mala-
die, à la fréquence des attaques, explique comment l’aliénation mentale peut !
survenir à tout âge.
J'en voyais dernièrement un remarquable exemple chezun enfant dequatre !
ans et demi. Il était épileptique depuis l’âge de dix-huit mois; à cette époque,
il avait eu ses premiers accidents vertigineux, consistant en une sorte d’hébé: ! tude, d’abasourdissement dans lequel il tombait tout à coup et qui durait !
quelques secondes. Dans l'espace de deux mois, ke petit malade eut cinq ou six accès ; après être resté un an sans paraître rien éprouver d’analogue, il fut repris vers l’âge de trois ans : cette fois, il eut de grandes attaques convulsives, en même temps que les phénomènes vertigineux se reproduisaient par inters valles. Quand je fus appelé près de lui, il avait depuis trois semaines des crises fréquentes de convulsions, et les vertiges étaient presque continuels. Entre les accès, sa raison était troublée ; il poussait des cris sauvages, proférait des paroles incohérentes et souvent il lui arrivait de mordre les personnes qui lui donnaient leurs soins sans épargner même sa mère.
En raison aussi de cette subordination sur laquelle nous insistons, on comprend pourquoi, lorsque l’épilepsie se montre tard dans la vie, la folie peut ne pas en être la conséquence. Cependant M. Calmeil a rapporté le fait d’une femme de soixante-treize ans, devenant aliénée au moment où elle éprouva la première attaque du mal comitial.
C’est que, messieurs, les phénomènes psychiques présentent dans cette ter rible et singulière maladie, les mêmes variétés d’allures, de fréquence, de mode de succession, que les phénomènes physiques.
Ainsi, tantôt, — c’est là à la vérité le cas le plus rare, — les grandes attaques où les vertiges sont invariablement compliqués de délire ; tantôt, — c’est là ce qui se rencontre le plus habituellement, — les accidents convulsifs ou vertigineux se manifestent seuls; tantôt enfin, ce sont les accès de manie qui seuls à leur tour attirent l’attention, que ces accès de manie surviennent dans l'intervalle des grandes ou des petites attaques chez des individas connus comme épilep= tiques ; qu'ils surviennent chez des individus dont l’épilepsie est méconnue, comme cela arrive par exemple chez des malades sujets seulement à des attaques nocturnes; qu'ils surviennent enfin chez des épileptiques qui, au moment où on les observe, n’ont plus depuis longtemps ni accidents convulsifs, ni vertiges, la maladie ayant subi une véritable transformation.
Si, en règle générale, les accès d'épilepsie fréquents et renouvelés pendant longtemps ont, ainsi que je vous l'ai dit, pour conséquence l’affaiblissement absolu de l'intelligence dont le dernier terme est la démence et l’idiotisme,
vbus rencontrerez des épileptiques qui, malgré l'intensité et la fréquente répé*
tition de leurs attaques, conserveront l'intégrité de leurs facultés et ne présenteront tout au plus que ces légères perturbations de l’intelligence et du caractère qu'on ne saurait qualifier de folie. Puis, à côté des malades dont les accès de délire reviendront à intervalles très-rapprochés, vous en vetrez d’aütres dont la raison parfaitement saine ne sera troublée que par un très-petit
nombre d'accès très-éloignés les uns des autres, ou bien, qui dans tout le cours de leur existence, n'auront qu’un seul accès.
Laissant de côté les faits exceptionnels, je terminerai ce que j'avais à vous exposer relativement à la grande question qui nous a occupé par une dernière remarque que j'emprunterai encore tout entière au mémoire qui à fait les frais de cette conférence.
« Les conditions qui, dans la marche de lépilepsie, dit M. J. Falret (1), favorisent le plus la production du délire, sont les suivantes : lorsque l’épilepsie est restée longtemps suspendue, elle fait souvent explosion avec une nouvelle intensité, en même temps sous la forme convulsive et sous la forme délirante.
» Lorsque les accès épileptiques se reproduisent à intervalles très-rapprochés, par séries, et comme coup sur coup, on voit fréquemment, dans ces circonstances, apparaître le délire; cela a lieu surtout lorsque ces attaques successives sont en quelque sorte avortées, ne se manifestent que d’une manière incomplète, et que /e mal ne sort pas, pour me servir d’une expression souvent employée par les malades eux-mêmes ou par ceux qui les entourent. Ainsi se trouvent conciliées, selon nous, les deux opinions en apparence opposées, exprimées à cet égard par plusieurs auteurs qui se sont spécialement occupés de cette question.
» M. Delasiauve, par exemple, pense « que les symptômes maniaques ont d'autant plus de chances de se produire, que les accès épileptiques sont plus rapprochés, plus multipliés, plus intenses, et qu’ils reconnaissent une origine plus ancienne. »
» M. Morel, au contraire (2), s'exprime ainsi : « J'ai remarqué que les accès épileptiques étaient compliqués d’une exaltation d’autant plus grande que ces accès étaient plus éloignés et que les individus jouissaient, dans les intervalles, d’une raison plus parfaite, » A la page suivante, M. Morel déclare adopter également l'opinion de M. le docteur Cavalier, relativement à l'influence plus grande des accès avortés d’épilepsie pour la production du délire.
» Ces opinions, qui paraissent contradictoires, nous semblent pouvoir se résumer dans la proposition suivante :
« Le délire se produit, surtout, à la suite d'attaques épileptiques répétées à intervalles rapprochés, après une longue suspension de la maladie. »
24— Rôle de l’hérédité, comme cause prédisposante de l’épilepsie. — Influence des mariages consanguins.
Messieurs, dans une de nos dernières conférences, je vous ai parlé de quelques-unes des causes réputées occasionnelles de l’épilepsie, je veux aujourl’hui vous entretenir de sa cause prédisposante la plus puissante.
L'hérédité à certainement une grande influence dans la production de
(4) J: Falret, loc: cit., adût 1864, p. 490-491: (2) Etudes cliniques; t, 11, p. 319.
l'épilepsie, et j'ai peine à comprendre comment des auteurs recommandables | ont mis en doute un fait accepté par la généralité des praticiens. Ce qui a pu” tromper ces médecins, c’est que les perturbations du système nerveux qui se tra: duisent chez les uns par l’épilepsie, se traduisent chez d’autres par des phéno-" mènes d’un tout autre ordre en apparence. Cette {ransformation des affections nerveuses les unes dans les autres est une immense question qui comporte desk développements dans lesquels je ne puis entrer ici; mais pour rester dans less limites du sujet que nous traitons, interrogez scrupuleusement les malades, étudiez attentivement tout ce qui se rattache à leurs antécédents, et dans biens des circonstances vous retrouverez, soit dans leurs ascendants directs, soit! chez leurs collatéraux, ou bien des accidents analogues à ceux qu'ils éprouvent eux-mêmes, ou bien l’aliénation mentale, sous une de ses formes diverses, ou bien seulement des singularités de caractère ou de manières, ou bien enfin des troubles de l’innervation caractérisés par des symptômes bizarres, par des phénomènes nerveux singuliers, qui témoignent d’une triste prédisposition trans: mise de génération en génération.
À l’appui de cette proposition, je veux vous citer quelques exemple. En voici d’abord un qui m'a singulièrement frappé, et que des relations de chiens tèle toutes spéciales m'ont permis d'étudier avec soin.
Un monsieur, actuellement âgé de quatre-vingt-huit ans, est tombé, à l’âge de soixante-quatre ans, dans un état de manie mélancolique dont il est parfais tement guéri. El a eu trois enfants, deux garçons et une fille. Le fils ainé est d’un caractère triste ; d’ailleurs il est parfaitement sensé. Le fils cadet a été atteint d’ataxie locomotrice et est mort fou. Le fils de celui-ci, àgé aujourd’hui de trente ans, est resté jusqu'à présent sain d'esprit; mais il est marié depuis quatre ans et il a un fils idiot. La fille, dépourvue d'intelligence et d’ailleurs assez bizarre, a eu deux fils : l'aîné est mort fou et paralytique, le second est presque idiot.
Ce monsieur avait une sœur qui est devenue folle à trente ans, laissant un fils et unc fille. Le fils a été héméralope dès son enfance ; il est épileptique maintenant ; la fille est morte amaurotique et folle, laissant aussi un fils qui déjà a eu des troubles notables du côté de l'intelligence.
J'étais mandé près d’un enfant affecté d'accidents vertigineux épilepti= formes et né d’un père dont l'intelligence est plus bornée que chez le com= mun des hommes : cet état se liait incontestablement à un vice d'organisation cérébrale. Chose curieuse tandis que je donnais mon avis sur l'enfant pour le: quel on m'avait appelé, sa mère me racontait que le frère du petit malade avait été pris depuis deux mois d’une toux convulsive, bizarre, ressemblant jusqu’à un certain point à la coqueluche, mais en différant essentiellement par certains autres caractères. Cette toux qui l’obsédait sans trêve ni repos, qui l’empêchait de dormir, avait tout à coup cédé après l'administration de deux granules de santonine qui avaient déterminé l'expulsion de quelques ascarides lombricoïdes.
En eux-mêmes, ces accidents nerveux, cette Loux convulsive, ne présens
taient rien de bien extraordinaire, Depuis longtemps ils avaient été signalés comme faisant partie du cortége des phénomènes morbides liés à l'existence des affections vermineuses ; et entre autres exemples, quelques-uns de ceux qui m'écoutent connaissent celui qui est consigné dans les Zecons cliniques de Graves.
il s’agit d’une jeune fille qui, pendant plusieurs mois, fut tourmentée par une toux incessante, accompagnée de fièvre et d’un état général fâcheux ; la malade maigrissait considérablement ; elle présentait de tels troubles généraux, que Graves et sir William Crampton, qui la virent en consultation, l’avaient considérée comme phthisique, bien qu'ils n’eussent Jamais pu trouver les signes de la phthisie. Cependant la toux persistait, la fièvre hectique et l’'amaigrissement se prononçaient davantage, lorsqu'un beau jour, après avoir pris pendant quelque temps de l’essence de térébenthine que lui donna une vieille garde-malade, cette jeune fille rendit un ténia et fut à tout jamais délivrée de ses accidents.
Chez le frère du petit malade dont je vous parlais, les accidents nerveux n'avaient donc rien de bien extraordinaire, mais ils témoignaient d’une susceptbilité nerveuse héréditaire, que l’on pouvait rattacher à l'imbécillité du père, et qui chez l'autre enfant se traduisait par les phénomènes vertigineux épileptiques pour lesquels on me demandait mon avis.
Ces exemples de la prédisposition à des troubles nerveux divers transmise de père en fils abondent dans l'histoire de la science, et parmi ceux que j'ai moi-même observés je vous rapporterai encore le suivant.
J'ai connu le chef d’une nombreuse famille qui offre le type le plus accusé de la susceptibilité nerveuse héréditaire se manifestant sous des formes les plus variées. Dès son enfance, il était atteint lui-même de cette singulière affection de l'appareil visuel qui rend incapable de juger les couleurs, affecion signalée par les ophthalmologistes sous le nom de daltonisme, et dont Mackenzie a rapporté plusieurs faits (4). Kils d’un peintre célèbre, M. X... dessinait dans la perfection ; placé dans l’atelier de Gros, il fut cependant obligé de renoncer à Ja peinture, où du moins il dut se berner à faire de la sépia, parce qu'il lui était impossible de distinguer le rouge du vert. Ainsi les fleurs, les fruits rouges de son jardin, lui paraissaient colorés absolument de la même manière que les feuilles des arbres ou l'herbe de ses gazons ; le ruban de la Légion d'honneur dont il est décoré ressemble en tout point, à ses yeux, au ‘uban vert d’un autre ordre. C'était assurément là déjà un fait aussi étrange qu’inexplicable, car, d’ailleurs, la vue est parfaite. C'était un trouble dépenlant d’un vice d'organisation du système nerveux, mais il n’y dyait jamais eu l’autres désordres.
Eh bien! de sept enfants qu'il eut, tous, un seul excepté, furent sujets aux onvulsions dans leur bas âge ; et l’un d'eux, que j'ai longtemps soigné,
(1) Traité des maladies des yeux. Paris, 1857,
éprouva des accidents éclamptiques à l’occasion de toutes les maladies dontil fut affecté : catarrhe aigu, pneumonie, rougeole, scarlatine, aussi bien qu'à l’occasion du travail un peu laborieux de sa dentition. Quelques années se passèrent ; l’enfant, arrivé à l'adolescence, fut pris d'attaques d’épilepsie franchement caractérisées, et à l’âge de vingt ans il fut emporté par cette terrible maladie.
Tout récemment encore, nous-avions dans là salle Saint-Bernard uné femme de quarante ans, atteinte, depuis trois ans, de vertige épileptique. Pendant l'accès, la malade court rapidement droit devant elle, puis tombe au bout de quelques secondes, sans perdre complétement connaissance, se relève hébétée, et reste ainsi durant quelques heures. Une de ses sœurs à des attaques sem= blables aux siennes, et leur père avait un caractère tellement violent, qu'il voulut un jour tuer sa fille à coups de hache, à propos d'un fait peu im= portant, et cela huit jours avant sa mort qui survint au milieu d'accidents nerveux.
Ainsi les antécédents héréditaires d’un épileptique peuvent consister uni: quement en des phénomènes nerveux bizarres très-différents de l’épilepsie elle-même ; ces mêmes perturbations peuvent aussi se retrouver seules dans sa descendance directe ou collatérale.
Messieurs, j'appelle toute votre attention sur ce fait que la transmission de génération en génération de l’épilepsie et, d’une manière plus générale, des affections nerveuses sous leurs diverses formes, comme d’ailleurs de toutes les maladies héréditaires, peut s'opérer directement ou imdirectement. Je m'explique : dans un grand nombre de circonstances, en interrogeant les antécédents d’un épileptique, vous rencontrerez chez son père ou chez sà mère, quelquefois, quoique cela soit assurément beaucoup plus rare, chez les deux à la fois, les traces originelles de la maladie, ou bien l’épilepsie elle-même dans les variétés qu’elle comporte, ou bien une de ces affections dont elle peut être la transformation et dans lesquelles elle peut à son tour se transformer, ou bien des maladies cérébrales comme le ramollissement, l'hémorrhagie, etc. Dans d'autres cas, plus communs peut-être, ces traces originelles du md comitial ne se trouvant plus chez le père ou chez la mère, c’est chez les ascendants, c'est chez les consanguins directs ou collatéraux, chez les aïeux, chez les oncles et tantes paternels ou maternels, chez les cousins de lune ot l’autre branche, qu'il vous faudra les rechercher. La transmission héréditaire, dans ces cas, aura pu réellement sauter par-dessus une génération qu’elle aura complétement épargnée; mais aussi la maladie, d’abord latente chez les p& rents, pourra se déclarer plus tard chez eux, alors que les enfants en auro les premiers présenté les manifestations.
N’en serait-il pas, en outre, de Pépilepsie comme d’autres maladies ? Le auteurs les plus recommandabies rapportent que des individns, nés d'u second mariage contracté par une femme parfaitement saine avec un homm également sain, ont été affectés de la même maladie que les enfants issu:
DE L'ÉPILEPSIE. 83 d'une union antérieure, maladie dont était atteint Le premier inaré de La mére,
Selon le docteur Olgive, cité par M. le docteur Boudin, dans un travail (l) dont j'aurai tout à l'heure à vous présenter une sorte d'analyse, « selon le docteur Olgive, une femme d’Aberdeen, mariée deux fois, avait eu des enfants des deux lits, Tous ces enfants étaient scrofaleux comme l'avait été le premier mari de leur mère, quoique celle-ci ainsi que son second mari fussent tout à fait exempts de ceite maladie. »
Vidal (de Cassis), également cité par M. Boudin, raconte (2) qu’une femme dont le premier mari avait eu une vérole très-rebelle, eut un enfant qui mourut avec les signes les plus évidents de la syphilis: puis, après la mort de ce mari, cetle femme, qui était parfaitement saine, avant contracté un second mariage avec un homme complétement sain, mit au monde, quatre ans après sa première union et après des rapports seulement avec son nouveau mari, un enfant syphilitique.
Quelque peu concluants que soient ces faits pris isolément, quelque singuliers qu’ils paraissent, ils perdent, ce me semble, une partie de leur smgularité et donnent tout au moins à réfléchir, lorsque l’on considère qu’il peut arriver dans l'ordre des faits pathologiques ce qui arrive dans l’ordre des faits biologiques, aussi bien d’ailleurs dans l’espèce humaine que dans les divers degrés de l'échelle animale.
‘ Or, il est maintenant acquis à la science zoologique que des femelles, — l'expérience en a été souvent renouvelée chez les animaux domestiques, — sont susceptibles de produire, dans une seconde parturition, des individus ayant des traits de ressemblance marqués avec des mâles par lesquels leurs mères avaient été fécondées à une époque antérieure. Pour prendre un exemple vulgaire, beaucoup d’entre vous savent assurément qu'il n’est pas rare de voir des chiennes mettre bas des petits ressemblant, soit de forme, soit de couleur, \ ceux d’une précédente portée, et ne ressemblant en rien à leur père.
Relativement à l’espèce humaine, le docteur Nott (3) parle de négresses jui, après avoir eu des enfants d'un blanc, continuèrent de produire des enants mulâtres avec un mari nègre. D’après le docteur Simpson (d'Édimbourg), ne jeune femme, née de parents blancs et qui avait un frère mulâtre né vant le mariage, portait des marques incontestables de sang noir (4). Le locteur Dyce dit avoir connu urie femme créole ayant eu des enfants blonds l’un Européen, et qui, mariée ensuite avec un créole, aurait eu de ce dernier
(1) J. Ch. M. Boudin, Dangers des unions consanguines el nécessité du croisemen ans lespèce humaine et parmi les animaux (Annales d'hygiène publique et de médecine igale, 2° série, t. XVIII, 1862).
(2) Traité des maladies vénériennes, 2° édit. Paris, 1855, p. 539.
(3) Types of mankind, he édit:, p. 806 (cité dans le mémoire de M. Boudin).
(4) Gazette médicale de Paris, 16 avril 1859, p: 231 (cité par M, Boudin).
8h DE L'ÉPILEPSIE,
des enfants ressemblant à son premier mari, autant par les traits que par la complexion.
Qu'on les explique par l'impression qui, éprouvée par les organes de la génération de la femme dans une première fécondation, persiste jusque dans les fécondations suivantes; qu’on renonce à les expliquer, ces faits existent ; ils ouvrent un large champ à l'étiologie des maladies diathésiques, et nous devons en tenir compte dans le sujet qui nous occupe.
Messieurs, à cette question de la transmission héréditaire des maladies s'en rattache une autre, qui, préoccupant à bon droit les esprits sérieux, est aujourd'hui plus que jamais à l'ordre du jour ; je veux parler des funestes influences des unions consanguines sur la propagation de l'espèce. I importe d'autant plus d’en dire ici quelques mots, que ces influences jouent un certain role dans l’histoire de l’épilepsie.
Vous n'êtes sans doute pas sans connaître quelques-uns des curieux et inté: ressants résultats fournis par les recherches statistiques faites en Amérique, en Angleterre, en Allemagne et en France. Dé ces recherches, de celles en particulier que mon savant confrère M. le docteur Boudin a consignées dans le travail auquel je faisais, il y à un instant, des emprunts, il ressort que les alliances consanguines peuvent avoir pour conséquence : soit l’infécondité absolue, ces mariages restant stériles ; soit la fréquence plus grande des avortements ; soit de donner naissance à des enfants « qui meurent en bas âge dans une proportion plus forte que ceux nés sous d’autres conditions, ou qui, s'ils franchissent la première période de la vie, sont moins aptes à résister à la maladie; soit de produire des sujets lymphatiques et prédisposés aux aflections qui relèvent de la diathèse scrofulo-tuberculeuse (1) » ; soit enfin de pro: créer des individus affectés de dégénérescences, d’infirmités physiques ou intellectuelles.
Ce sont des monstruosités telles que la polydactylie, le spina bifida, le pied bot, le bec-de-lièvre, monstruosités dont M. le docteur Devay a rapporté des faits dans son Zraité spécial d'hygiène des familles, en signalant encore le retard dans la dentition comme une des conséquences de la même cause.
j'est l'albinisme que, chez les animaux, on crée presque à volonté par les unions successives entre. proches parents, e£ cette singulière dégénérescence chez l'homme, où l’on en trouve d'assez nombreux exemples, ne reconnaîtrait peut-être pas d'autre origine que celle que nous indiquons.
Ce sont des maladies de l'appareil de la vision, consistant tantôt en des troubles bizarres de la vue, tantôt en la cécité complète, ou en cette affection décrite sous le nom de rétenite pigmenteuse, «caractérisée, pendant l'enfance, par un affaiblissement de la vue au crépuscule et par le resserrement du champ visuel à une faible lumière; plus tard, vers l’âge de trente à quarante ans,
(4) Rilliet (de Genève), Note sur l'influence de la consangquinité sur les produits du mariage (Journal de chimie, médecine et pharmacie, 20 juin 1856), cité par M. Boudin, p. 61.
par l'abolition de la vision, en ce sens que les malades ne peuvent plus se conduire seuls, bien que parfois ils réussissent encore à déchiffrer les plus fins caractères dans une étendue très-minime du champ visuel. L’ophthalmoscope révèle l’existence d’altérations graves de la choroïde et du nerf optique; la rétine, plus où moins atrophiée, est recouverte de taches noires de pigment qui s'unissent pour former un réseau (1). »
Afin de vous montrer la relation évidente entre ces troubles de la vision et la consanguinité des unions d’où sont issus les malheureux qui en sont atteints, permettez-moi de vous présenter quelques chiffres que je prends dans le mémoire de M. Boudin : « Vingt-sept mariages consanguins féconds, observés en Amérique par M. le docteur Bemiss (de Louisville), ont produit 2 enfants aveugles et 6 autres avec des troubles divers de la vision. » De son côté, «M. le docteur Liebreich (de Berlin) estime que près de la moitié (27 sur 59) des individus atteints de rétinite pigmenteuse sont issus de mariages consanguins. » Chez ces 59 malades, la rétinite coïncidait 18 fois avec la surdi-mu- : tité, 2 fois avec l’idiotie; sur ces 18 sourds-muets, 9 étaient nés de mariages entre cousins, et Il en était de même de l’un des 2 idiots. « Gette coïncidence entre la surdi-mutité et. la pigmentation rétinienne est d’autant plus fréquente, suivant la remarque de M. Liebreich, que la rétinite pigmenteuse est plus rare; d’autant plus frappante que les deux affections atteignent simultanément les enfants appartenant à des familles dans lesquelles ces maladies apparaissent et ne se montrent pas isolément (2). »
De toutes ces funestes conséquences des unions consanguines, la plus fréquente est sans contredit la surdi-mutité.
« La proportion des sourds-muets de naissance, dit M. le docteur Boudin, croît avec le degré de consanguinité des parents. Si l’on représente par 1 le danger de procréer un enfant sourd-muet dans un mariage ordinaire, ce danger est représenté par 48 dans les mariages entre cousins germains, 37 dans les mariages entre oncles et nièces , 70 dans les mariages entre neveux et tantes (3). »
L'hérédité morbide que l’on à voulu invoquer sans apporter de faits à l’appui de la théorie, l'hérédité morbide occupe une si petite place dans l’étiologie de la surdi-mutité, que les exemples de transmission héréditaire de la maladie sont exceptionnels. Bien plus, « habituellement, dans l'immense majorité des cas, les sourds-muets mariés à des sourdes-muettes ont des enfants qui entendent et qui parlent. Cela est vrai, à plus forte raison, quand le mariage est mixte, c'est-à-dire quand un des époux seul est sourd-muet (4). » Voilà
(1) Annales d'oculistique, fascicuie du mois d'avril 4864 (cité par M. Boudin, p. 55) (2) Boudin, Loc. cit., p. 54, 55, 56, 57 et 58.
(3) Id., 2bid., p. 80.
(4) Pr. Ménière, Recherches sur la surdi-mutité (Gazette médicale de Paris, 3° série, I, p. 243),
ce que professait Ménière dont l'opinion est d’une incontestable autorité en pareille matière. |
« La surdi-matité, dit encore M. Boudin (1), ne se produit pas toujours directement par les parents consanguins ; on la voit se manifester parfois 2nd1recternent dans les mariages croisés, entre individus parfaitement sains et exempts de toute espèce d’infirmité, mais dont l’un était issu d’un mariage consanguin. » | | -
A l’appui de cette proposition, l’auteur rapporte (2) l'observation suivante qu’il transcrit de la thèse de M. le docteur Chazarain (3).
« M, L..., maire de C... (Dordogne) avait épousé la fille de son cousin. Il eut de cette union un garçon et une fille, non-seulement exempts d’infirmités, mais encore doués, comme leurs parents, de la meilleure santé. Mademoiselle L..., mariée avec un jeune homme plus âgé qu’elle de quelques années, et avec lequel elle n’était parente à aucun degré, a donné le jour à une fille atteinte de surdi-mutité congénitale. Le père et la mère de cette enfant habitent un pays élevé, très-salubre, leur habitation est à l’abri de l’humidité; leur position pécuniaire leur permet de vivre, sinon dans le luxe, du moins dans l’aisance. Aucun autre sourd-muet n'existe à C... I n’y a jamais eu d’autre sourd-muet dans la famille, Enfin, la grossesse de la mère n’a été signalée par aucun fait particulier. »
Ce qui, dans ce cas, s'applique à la surdi-mutité ne pourrait:il pas s’appliquer aussi à toutes les fâcheuses conséquences des alliances consanguines ?
Un négociant de Paris et sa sœur épousent, lui sa cousine germaine, elle un cousin germain d’une autre branche, La sœur n’a pas d’enfants ; le frère atrois filles parfaitement constituées, parfaitement bien portantes. De ces trois filles, la plus jeune, moins âgée de sept ans que la seconde, à trois enfants très-bien conformés ; la cadette n’en a qu’un, quel que soit son désir d’en avoir plusieurs ; l’aînée, mariée depuis plus de dix ans, reste stérile à son grand désespoir.
Ces faits, le dernier surtout, ont, il faut en convenir, une signification trèscontestable, mais s'ils venaient à se multiplier, maintenant qu’on recherche attentivement tout ce qui touche à la question des unions consanguines, ils acquerraient une certaine valeur, et, à ce titre, les plus insignifiants méritent d’être notés.
Pour en finir avec cette digression à laquelle je me laisse aller sans regrets, personne n’a prétendu que les alliances entre proches parents eussent nécessairement, fatalement, des suites fâcheuses. Ce que l’on a cherché à établir, ce que démontre d’une manière incontestable observation médicale, d'accord
1) Boudin, loc. cit., p. 31.
(2) Tdi, VE. SpE OS
(3) L. T, Chazarain, Du mariage entre consanguins, considérécomme cause de dégéné: rescence organique et particulièrement de surdi-mutitécongénitale, thèse de Montpellier,
en cela avec celle des législateurs qui, dans un grand nombre de pays, se sont, pour cette raison, opposés à ces sortes d'alliances , c’est que la proportion des accidents que nous avons indiqués est relativement beaucoup plus forte chez les individus issus de mariages consanguins que chez ceux nés de mariages mixtes ; c’est que, en définitive, et cela aussi bien chez l’homme que chez les animaux sur lesquels l’expérimentation peut être faite et a été faite sur une grande échelle, « ces mariages entre parents compromettent l'espèce par la stérilité, par les infirmités et les maladies qui peuvent atteindre les produits, lorsque ces unions sont fécondes ; c’est que, à ne considérer que l'espèce humaine, ces mariages, lorsqu'ils se répètent pendant plusieurs générations, amènent la dégénérescence physique, morale, intellectuelle et finalement l'extinction de la famille. » Telle est l'opinion de M. Chazarain (1), opinion que partagent avec lui un grand nombre de médecins.
Relativement au sujet qui nous occupe aujourd’hui, les influences fâcheuses des alliances consanguines se traduisent souvent par des affections mentales. C'est là un fait signalé par Esquirol et après lui par tous les aliénistes, que l'idioisme et l’aliénation mentale étaient, dans un grand nombre de cas, la conséquence de mariages entre proches parents.
Il en est de même de lépilepsie.
Entre autres exemples : J'étais mandé naguère dans une famille napolitaine. L’oncle avait épousé sa nièce ; il n’y avait dans la famille aucun antécédent âcheux. Sur quatre enfants, la fille aînée est de nature fort bizarre, le second ils est épileptique, le troisième enfant est très-sensé, le quatrième est idiot et pileptique.
Je suis lié d'amitié avec une autre famille dont l’un des chefs a également ‘pousé sa nièce. De cette union sont issus quatre enfants, l’un a été pris à sa daissance de convulsions éclamptiques graves, un autre fils est idiot et épilepique. è
Dernièrement encore je voyais avec MM. les docteurs Moynier un jeune arçon épileptique né de cousins germains ; et à quelque temps de là j'avais ccasion d'observer deux faits analogues : l’un chez un jeune homme de rente-deux ans, l’autre chez un enfant idiot et épileptique.
Maintenant que je m’enquiers avec soin chez mes malades de ce qui a ‘apport à la consanguinité, alors que j'ai affaire à des sourds-muets, à des diots, à des épileptiques, je ne saurais vous dire combien cette influence me araît active dans l’étiologie de ces affections.
5. — Diagnostic entre l’épilepsie et l’éclampsie. — Transformation de l’éclampsie en épilepsie. — Diagnostic différentiel avec l’hystérie. —
Epilepsie symptomatique. — Traitement de l’épilepsie.
Messieurs, dans la question du diagnostic différentiel entre l’épilepsie et es autres affections convulsives, l’éclampsie occupe la première place, en raison
(4) Thèse citée,
même de l'extrême difficulté que ce diagnostic présente. Bien souvent, en effet, j'ai déjà signalé ce fait, l’éclampsie et l’épilepsie sont confondues l’une avec l'autre ; et cette confusion, vous ai-je dit aussi, est presque inévitable, car, à ne tenir compte que des accidents convulsifs qui les caractérisent, rien ne distingue ces deux affections.
Considérez une femme atteinte d’éclampsie au huitième, au neuvième mois de la grossesse ou au moment de l'accouchement ; observez un enfant pris de convulsions, soit au début d’une fièvre éruptive, soit au moment de la dentition, et quelque prévenus que vous soyez, quelque attention que vous * apportiez, vous ne saurez saisir aucune différence entre ces attaques et la forme convulsive du mal caduc.
Rappelez-vous ce qu'est l’éclampsie chez la femme enceinte, par exemple, Tout à coup les convulsions surviennent, quelquefois précédées d’un grand cri poussé par la malade ; ses membres se tordent principalement d’un côté, sa tête est renversée sur l'épaule, la face dirigée du côté opposé; la langue, sortie de la bouche, peut être blessée, coupée, déchirée par les dents : une écume ensanglantée souille les lèvres et les joues, absolument comme nousle voyons chez l'individu tombé du haut mal. Cette attaque convulsive dure une, deux minutes; la stupeur apoplectiforme lui succède. Tout ressemble ici à l’épilepsie ; mais ce qui tout de suite nous permettra de reconnaître l’éclampsie, c'est d’une part, le retour ordinaire des attaques qui se succèdent assez rapidement; ce sont, d'autre part el surtout, les circonstances dans lesquelles elle est survenue ; ce sont certains phénomènes qui l'ont précédée et qui l’accom® gnent.
Tandis que l’épilepsie est une maladie qui, lorsqu'elle affecte la forme convulsive très-prononcée, se reproduit à des intervalles assez éloignés, — je laisse de côté, bien entendu, l'état de mal ; —tandis que les grandes attaques ne reviennent généralement qu’à un an, six mois, trois mois, deux mois, huit jours de distance, l’éclampsie a une marche plus continue, ses accès sont trèsrapprochés, ils restent imminents tant que la cause de laquelle ils dépendent persiste et est en pleine activité. Mais aussi, cette cause ayant disparu, les retours de l'affection convulsive ne sont plus à craindre en général, tandis qu'une première atteinte du mal comitial donne toujours lieu d’en redouter d’autres et engage presque fatalement l'avenir.
Chez la femme en état de grossesse ou en couche, par exemple, les attaques d'éclampsie vont se répéter huit, dix, quinze, vingt fois dans les vingt-quatre heures ; nous allons retrouver là quelque chose d’analogue à cc status epilepticus, à cet état de mal, dont je vous ai parlé, et auquel tout à l'heure encore je faisais allusion. La malade n’est pas encore quitte d’un accès qu’un autre commence, les accidents convulsifs se reproduisant alors que dure encore la stupeur qui constitue la seconde période de l’attaque.
Il en est de même des convulsions de l'enfance. Les attaques se pressent, et lorsqu'elles ne consistent pas en de grands monvements musculaires, nous
voyons souvent se manifester, deux ou trois jours de suite, ces phénomènes décrits sous le nom de convulsions internes, qui rappellent, en quelques points, les accidents vertigineux de l'épilepsie. Ou bien ce sont des mouvements singuliers des globes oculaires qui se renversent sous la paupière supérieure ; ou bien Je visage du petit malade prend une expression grimaçante ; ou bien c'est un spasme de l’appareil respiratoire, la respiration étant momentanément interrompue pour reprendre, quelques secondes après, la régularité qu’elle présentait auparavant. :
Cette fréquence dans la répétition, cette continuité dans la succession des attaques d’éclampsie a souvent pour résultat d'entraîner la mort. Celle-ci peut être occasionnée par la commotion des centres nerveux qui accompagne les phénomènes convulsifs ; elle peut arriver aussi par asphyxie, lorsque la convulsion tonique persistant trop longtemps dans les muscles qui servent à la respiration, les fonctions de lhématose ont été plus ou moins longtemps suspendues, |
Vous comprenez dès lors comment, en ne considérant que la convulsion, la terminaison fatale est bien plus souvent la conséquence immédiate de l'éclampsie que de l’épilepsie. H est rare, en effet, de voir un épileptique enlevé dans une attaque, en dehors des cas où il succombe accidentellement, comme lorsque, dans sa chute, il s’est fait des blessures graves et wnortelles ; il n'est que trop fréquent, au contraire, de voir mourir des femmes dans des attaques d’éclampsie; il est encore plus commun que des enfants soient emportés dans les convulsions.
Ce que je viens de dire de l’éclampsie des femmes enceintes, des convulsions des enfants, s'applique à l'éclampsie saturnine, à V'éclampsie albuminurique. Rien, quant à la forme des accidents convulsifs, ne saurait les faire distinguer de lépilepsie. Ce qui les en distingue assez bien, c’est ce retour incessant des attaques, c’est leur continuité, qui est le fait habituel dans les unes, et qui, je le répète, ne se retrouve qu'exceptionnellement dans l'épilepsie.
Mais ce qui permet surtout d'établir ‘le diagnostic entre l’éclampsie et le mal comitial, ce sont les circonstances dans lesquelles les accidents se sont manifestés, c’est l'existence ou l'absence de certains phénomènes précurseurs On concomitants dont il importe essentiellement de tenir compte.
Dans la presque universalité des cas, lépilepsie frappe l'individu au milieu de la plus parfaite santé. Rien n’annonce l'attaque ; une minute avant qu’elle ait lieu, qu’elle commence par une aura, qu’elle survienne sans avoir été précédée de ce symptôme prémonitoire, l'individu qui va l'éprouver était aussi bien portant que huit jours auparavant. Telle est la règle, et les exceptions sont bien plus apparentes que réelles, car généralement elles ont trait seulement aux attaques de l’épilepsie symptomatique, laquelle, à vrai dire, ne devrait pas être séparée de l’éclampsie.
L'éclampsie, au contraire, ne survient que dans certaines conditions don-
nées, plus ou moins facilement appréciables; elle se lie à un état pathologique caractérisé par d’autres symptômes. C’est au début, c'est dans le cours, c’est au déclin d’une maladie aiguë ou chronique ; souvent même il sera per mis de prévoir la possibilité de ces attaques.
Ainsi l’albuminurie, qu’elle soit idiopathique, que ce soit la maladie de Bright, qu’elle se rattache à une scarlatine antécédente, qu’elle s’observe chez une femme grosse, l’albuminurie, dans ces deux derniers cas, encore plus que dans le premier, nous fait redouter Ja possibilité des accidents éclamptiques. Lorsque ceux-ci sont déclarés, indépendamment des autres symptômes généraux ou locaux qui appartiennent à l'albuminurie, la présence seule de l’albumine danses urines nous dit assez à quelle affection nous avons affaire. Il est, bien entendu, des cas où ce diagnostic est tout à fait impossible « ce sont ceux dans lesquels les individus pris d’éclampsie dans les conditions que nous venons de signaler étaient antérieurement épileptiques.
Ainsi, encore, en présence de convulsions survenant chez un enfant à l'époque de la dentition, ou bien au début d’une maladie aiguë fébrile, vous reconnaîtrez tout de suite que vous avez affaire à de l’éclampsie, ou du moins l’idée de l’épilepsie ne se présentera que secondairement à votre esprit.
Toutefois, messieurs, :il est des réserves à faire. Ces convulsions éclamptiques, quelle qu'ait été leur cause occasionnelle, sont souvent, en effet, de véritables attaques du mal caduc. Alors surtout que ces accidents convulsifs surviennent chez des enfants qui ont passé l’âge de cinq à six ans, et même chez des enfants plus jeunes, lorsqu'ils se répètent fréquemment à la moindre occasion, il y a lieu de redouter l’épilepsie pour l'avenir. De même, jai quelquefois rencontré celle-ci chez des femmes qui, plus ou moins longtemps au= paravant, avaient eu pendant leurs couches des attaques d’éclampsie. Je me suis toujours demandé si, dans ces cas, il n’y avait pas de relations à établin entre cette éclampsie et l’épilepsie, inclinant à résoudre la question par l’aflirmative.
Ces considérations, relativement à LEURS de l’enfance, sont surtout applicables à cette forme de convulsion partielle qui frappe les muscles du larynx, et que l’on a fort improprement appelée l'asthme thymique.
Vous en avez eu un exemple chez un enfant de notre crèche, âgé de huit mois et très-bien portant d’ailleurs : ce petit malade était fréquemment pris d’accidents dont sa mère nous rendait ainsi compte.
Qu'il fût assis dans son berceau, qu'il fût tenu dans les bras, il poussait tout à coup un grand cri, comme s’il éprouvait une vive douleur. Ce cri ressem= blait à celui de la colère, mais il était immédiatement suivi d’une inspiration bruyante et sifflante, analogue à celle de la coqueluche. La face était rouge, les veines du cou étaient gonflées; après quelques secondes, le calme renaissait et tout rentrait dans l’ordre.
Cet enfant avait eu, en outre, de grandes attaques convulsives.
Dans ces cas,— je reviendrai un jour sur ce point qui est de la plus haute im-
portance pratique, — soyez très-réservés dans votre pronostic. Bien qu’en général ces accidents ne soient pas graves, déjà, cependant, la vie du malade peut être immédiatement menacée, lorsque l'accès convulsif Jaryngé se prolonge au delà d’un certain temps ; il suffit qu’il dure deux minutes pour amener l’asphyxie, De plus, je le répète, ces convulsions partielles peuvent être une manifestation de l’épilepsie qui, tôt ou tard, se traduit par des phénomènes plus nettement caractérisés.
Messieurs, le diagnostic différentiel entre l'hystérie et l'épilepsie doit à son tour nous occuper, Ce diagnostic présente en certaines circonstances de grandes difficultés, c’est là un-fait que je vous ai déjà signalé. Ainsi, généralement précédée de symptômes nerveux très-caractéristiques, la grande attaque convulsive de l’hystérie peut quelquefois être soudaine ; ou bien la femme qui l'éprouve a accusé dès le début une sorte d’aura, une sensation spasmodique qui, partant d’un point du corps, s’est propagée partout et présente quelque analogie avec l'aura epileptica, Hâtons-nous d'ajouter que ce sont là des cas tout à fait exceptionnels, Le plus ordinairement les convulsions hystériques sont annoncées par des phénomènes qu’il suffit d'avoir une fois observés pour ne plus les méconnaître ; quant à l'aura hysterica elle-même, elle est bien différente de l'aura epileptica. J'ai déjà appelé votre attention sur ce fait, mais il me paraît d’une trop grande importance pour que je ne craigne pas d'y revenir. Partant à peu près constamment du même point, l'aura hysterica est une sensation que les malades comparent à celle d’un corps étranger, d’une boule exerçant une constriction à la région ombilicale et à la région épigastrique, puis qui, remontant le long de l'œsophage, arrive à la gorge où elle détermine un sentiment de strangulation. Quelque courté que soit cette sensation, elle dure ordinairement beaucoup plus longtemps que celle qui constitue l'aura epileptica, dont là rapidité est presque toujours comparable à celle de l’éclair.
Un autre fait important, c’est que l'hystérie s’observe presque exclusivement chez la femme ; déjà cela doit vous mettre en garde, et vous éclairer sur la mature des accidents dont vous êtes témoins.
La physionomie des hystériques présente en outre une expression toute différente de celle des épileptiques.
Quant à l'attaque en elle-même, elle est tumultueuse dans l’hystérie, elle est plus silencieuse dans l’épilepsie. L’individu tombé du haut mal s’agite quelques instants dans les convulsions; puis, après quelques secondes, il reste immobile, frappé de stupeur ; à la pâleur cadavéreuse du visage a succédé une rougeur plus ou moins livide et violacée. Les convulsions hystériques sont, si je puis ainsi dire, à plus grand spectacle : ce sont de grands mouvements, n’aflectant pas spécialement un côté, comme davs l’épilepsie, mais à peu près également les deux côtés du corps, excepté dans les cas où il y a complication de catalepsie ou de paralysie. 11 faut le concours de plusieurs personnes pour contenir la malade. Que Pépileptique soit pris de son
accès au moment où il est couché, il reste dans son lit; s’il est debout, il tombe et quitte rarement la place où il est tombé. L'hystérique, au contraire, s’agite dans tous les sens ; si elle était au lit, elle se lève, se jette à droite, à gauche. Tandis que le premier, après avoir poussé le cri qui précède habituellement sa crise, demeure silencieux, la seconde continue de crier pendant l'attaque, de se plaindre, ou bien, vers la fin, elle se met à pleurer ou à rire sans motifs. Enfin, tandis que la grande attaque d’épilepsie dure rarement trois minutes, les convulsions hystériques se prolongent pendant un temps beaucoup plus long.
Tels sont, d’une manière très-générale, les caractères distincufs de la grande attaque du mal comitial et de l’attaque d’hystérie; quant aux différences fondamentales entre ces deux maladies, je n’ai pas besoin d'y in: sister ICI. |
Cependant, messieurs, il est certains cas dans lesquels les accidents qu’on observe se trouvent réellement sur la limite des deux névroses. Vous vous rappelez une infirmière que nous avions dans notre salle de femmes, et qui maintenant est à la Salpêtrière. Elle était bien certainement hystérique ; mais ses attaques avaient quelquefois au début les caractères de l'accès épileptique. Dans la même salle vous pouviez voir en même temps cette jeune fille dont je vous ai déjà parlé, et qui, pendant ses attaques épileptiques, qui, à vrai dire, ne duraient qu’une minute, s’agitait assez souvent avec la violence et l'espèce de jactitation qui appartiennent à l’hystérie.
Disons encore (les exemples en sont assez nombreux à la Salpêtrière) que certaines femmes sont en même temps hvstériques et épileptiques; en vérité, on ne comprendrait pas pourquoi l’épilepsie serait une cause d’immunité pour l'hystérie, et réciproquement.
J'arrive maintenant à un autre point de la question du diagnostic de Pépis lepsie.
Un individu est affecté d’une tumeur cérébrale, production tuberculeuse, svphilitique, cancéreuse, etc. ; il a des accidents éclamptiques. Doit-on ap: peler cela de l’épilepsie ? Un grand nombre de médecins répondront affirmas tivement, mais en ajoutant au nom de la maladie l’épithète de symptomatique. Il est vrai de dire que ces convulsions épileptiformes ne diffèrent en rien, quant à leur manière d’être, des convulsions de la véritable épilepsie, mais l'attaque est quelquefois annoncée par des douleurs de tête plus où moins violentes, et dont le malade précise souvent le siége; quelquefois aussi il existe une paralysie plus ou moins complète, limitée à lun ou à l’autre côté du corps, aux muscles de la face, aux yeux, au voile du palais ; paralysie du mouvement à laquelle s'ajoute en quelques cas celle de Ja sensibilité : il peut y avoir, enfin, des désordres intellectuels, tous symptômes qui témoi gnent de l'existence d’une altération organique plus ou moins profonde de l’encéphale.
Voici un remarquable exemple, un des premiers que j'aie été à même d’ob:
serrer et, bien que plus de trente ans se soient écoulés depuis celte époque, j'en ai gardé le fidèle souvenir.
Un jeune homme tombe un soir frappé d’épilepsie dans les salons de l’ambassade d'Angleterre : c'était sa première attaque, mais, à quelque temps de la, les accidents se reproduisent. Un jour, entre autres, il est précipité de cheval au milieu d’une promenade aux Champs-Élysées et se fait à la tête une blessure assez grave; il renonce alors à aller dans le monde, puis, après avoir consulté Dupuytren qui lui conseilla les remèdes vantés contre l’épilepsie, et qui restent aussi inefficaces qu'ils le sont malheureusement le plus souvent, le malade se met entre les mains d'Alexandre Lebreton, praticien fort habile. Lebreton l'interroge avec soin; en remontant dans ses antécédents par un scrupuleux examen, il apprend que ce jeune homme a eu, à une certaine épo. que, de violentes céphalées revenant principalement la nuit. I] m’adjoint alors à sa consultation; nous étudions attentivement les symptômes de la maladie, nous reconnaissons que les douleurs nocturnes occupent presque exclusivement un même côlé du crâne. La périodicité des accidents, leur exacerbation nocturne, nous font penser à la vérole ; nous apprenons qu’en effet ce jeune homme en à été affecté cinq à six ans auparavant, et qu’elle à passé pour lui inaperçue. Nous plaçant alors au point de vue d’une exostose intracrânienne, d'une tumeur de nature syphilitique, nous prescrivons un traitement dont la liqueur de Van Swicten fait la base. Les accidents cessent dès lors complétement, etle malade guérit radicalement.
Nous avions donc affaire à des convulsions épileptiformes ou à de l’éclampsie, en acceptant la dénomination qui a cours dans la science; mais à coup sûr ce n’était pas là de l’épilepsie dans le sens que l’on attache ordinairement à ce mot.
Dans quelques cas la forme des attaques rappelle encore davantage l'épilepsie.
L'année dernière, je voyais dans mon cabinet une dame âgée de soixante et un ans, qui depuis l’âge de quarante ans était sujette à des accès se répétant avec une fréquence de jour en jour croissante, à ce point qu’elle était arrivée à en avoir jusqu’à vingt et un dans les vingt-quatre heures.
Chez cette dame le diagnostic était inscrit en gros caractères sur sa figure. Elle portait, en effet, au front une cicatrice large, profonde, qui, placée audessus et en dehors de la région sourcilière droite, pénétrait jusqu'à l'os coronal qui avait été nécrosé ; il y avait eu en outre une nécrose des 03 propres du nez, et celui-ci était écrasé, cassé.
Sous l'influence d’un traitementantisy philitique, des mercüriaux, de l'iodure de potassium, les accidents s’amendèrent rapidement, de telle sorte que dès le premier mois il n’y eut qu’une seule attaque et ce futla dernière.
Dans quelques circonstances la lésion qui provoque l'attaque est si légère, qu'il est difficile d'en soupçonner l'importance. M. le docteur Foville voyait avec mon excellent collègue de l'Hôtel-Dieu, Alph. Robert, un jeune clerc
9h DE L'ÉPILEPSIE.
de notaire qui, depuis quelques années, avait, chaque mois, plusieurs attaques d'épilepsie. Bien des moyens avaient été inutilement tentés, lorsque M. Foville proposa l'avulsion des dents cariées qui faisaient habituellement souffrir le malade. Les dents furent enlevées, et depuis cette époque pas un accident n'est revenu.
Le 2 mars 1861, M. le docteur Monier, médecin à Saint-Paul (Pyrénées: Orientales), me communiquait un fait non moins intéressant et qui rappelle, dans une certaine mesure, celui de Graves, que je vous citais dans notre der: nière conférence. Un homme de quarante ans, d’une haute stature, d’une constitution robuste, éprouva à plusieurs reprises, et à des intervalles assez rapprochés, de violentes attaques épileptiques. M. Monnier apprit de ce malade qu’il rejetait souvent, avec ses déjections, des fragments de ténia. De fortes doses d'huile de ricin furent administrées et firent rendre un ténia entier À partir de ce moment, les attaques convulsives ne se reproduisirent plus.
Que de fois, messieurs, alors qu'il nous est permis de croire à de semblables causes, et lorsque nous parviendrons à éloigner ces causes, que de fois, dis-je, la névrose comitiale continue à affliger les malades ! Nous n’en devrons pas moins tenter ces médications quelquefois heureuses, et satisfaire à toutes les indications qui se présentent.
Le peu d'efficacité des traitements opposés à l’épilepsie avait, dans l’antis quité, valu à cette névrose le nom de morbus sacer, de fléau envoyé par la colère des dieux. Celui qui en était frappé était fatalement voué aux convul® sions, et il ne fallait rien moins qu'une intervention spéciale de la divinité pour l’arracher au sort qui l’attendait. Les progrès des sciences ont peu changé la face des choses, et le mal comitial est généralement aujourd’hui tout aussi Imcurable qu'autrefois. Je dis généralement, et je fais cette restric” tion parce qu'il n’est pas de médecin ayant une longue expérience qui n’ait pu voir guérir quelques épileptiques. Vous aurez occasion aussi de voir un certain nombre de malades rester sept, huit, dix ans et plus sans avoir de nouvelles attaques, après en avoir éprouvé jusque-là de fréquents retours. Or, dans une maladie de la nature de celle que nous étudions, une longue trêve ressemble beaucoup à la guérison. |
Lorsqu'une maladie comporte un aussi fatal pronostic, le nombre des remèdes à l’aide desquels on prétend la guérir se multiplie avec un luxe infini. Et comme en quelques rares circonstances, la guérison s'opère spontanément, on s’empresse d'attribuer au fraitement l'honneur d’une cure dont Ia nature à fait tous les frais; mais il arrive un jour, qui ne se fait pas attendre, où dé nouveaux insuccès viennent démontrer l’inefficacité de la médication.
L’épilepsie ne pouvait point échapper à la règle commune, Son incurabilité devait nécessairement porter les médecins à user, pour la combattre, dé toutes les ressources de l'arsenal thérapeutique. Substances tirées de la matière médicale connue ; moyens nouveaux, les uns rationnels en apparence, les autres empiriques, quelquefois les plus étranges, tout a été essayé, et il serait
difficile de dresser la liste des prétendus spécifiques tour à tour préconisés contre le mal caduc, et bientôt, à bon droit, abandonnés, depuis ceux dont nous parlent les anciens auteurs, quelques-uns, remèdes abominables inventés par la superstition, guædam satis abominanda, superstitiosa plurima, jusqu’à ceux dont lignorance et la mauvaise foi ne craignent pas aujourd’hui encore d’exalter les vertus.
La médecine est-elle donc complétement désarmée en présence de ce terrible mal? Au milieu de ce fatras de moyens thérapeutiques n’y a-t-il donc rien de bon? Ce bon se résume malheureusement en peu de chose. Cependanb il'est une médication qui, si elle ne guérit que très-rarement l’épilepsie, procure du moins, à un assez grand nombre de malades, de réels soulagements : c’est la médication par la belladone.
Bien qu’on puisse faire à ce mode de traitement les reproches qui s’appliquent aux autres, en arguant de la difficulté que l’on a d’en juger les effets, le scepticisme toutefois ne doit pas dépasser certaines bornes, et l’on ne saurait se refuser à croire aux témoignages de médecins graves. Depuis longtemps, au dire de Murray, Greding avait plusieurs fois administré la belladone, soit en poudre, soit en extrait, à des malades atteints d’une épilepsie simple ou compliquée ; et s’il n'avait pas obtenu la guérison, il avait singulièrement amendé les accidents. Ces observations ont été confirmées par celles de Leuret, à l’hospice de Bicôtre, et par celles de M. Ricard ; mais c’est Bretonneau qui, de nos jours, a manié ce remède avec le plus de persévérance et de succès. -
Presque en même temps que lillustre médecin de Tours, le père Debreyne, médecin de la Trappe de Mortagne, et trappiste lui-même, obtenait les mêmes résultats. Pour ma part, depuis plus de trente ans que j’expérimente cette médication, elle m’a paru la moins inefficace que j'aie jamais tentée ou vu tenter. Aujourd'hui, en effet, je compte un certain nombre de guérisons solides, et dans beaucoup de cas j'ai obtenu une amélioration que je n’osais espérer.
Avant toutes choses, il est un point essentiel à établir : c’est que l’on ne doit compter sur le remède qu’autant qu'il sera administré suivant certaines règles dont il est impossible de se départir. Il est un grand principe de thérapeutique qu'ici, moins que jamais, il ne faut oublier, à savoir que lorsqu'une maladie est profondément entrée dans l'organisme, lorsqu’elle domine pour ainsi dire toute sa substance, on ne saurait avoir la prétention de faire taire $es maniféstations, de la guérir en un court espace de temps. A maladie chronique il faut un traitement chronique. Ainsi quand la vérole remonte à cinq, six, huit, dix ans, vous ne pouvez espérer la guérir qu’à la condition de faire suivre au malade un traitement de très-longue durée ; qu’à la condition de Pysoumettre pendant cinq, six mois d’abord, pour le suspendre pendant quelque temps, v revenir encore, et ainsi à diverses reprises. À cette condition, mais à cette condition-là seulement, vous déracinerez le mal, vous en chasserez jusqu’au souvenir, |
96 DE L'ÉPILÉPSIE.
Or, s’il faut une action thérapeutique aussi continue dans une maladie telle que la vérole, combien plus soutenue cette action doit-elle être quand on veut combattre l’épilepsie, maladie dont l'organisme porte généralement le germe en lui depuis sa formation ! Il est donc nécessaire que la médication soit continuée, non plus cette fois cinq, six, dix, vingt mois, mais plusieurs années de suite, avec une grande persévérance. Le mal doit être attaqué presque sans trêve, l'économie doit être sans cesse sous l'empire du médicament, si vous ne voulez pas qu’elle retombe sous le joug de la maladie que vous forcez à se taire. Voilà, messieurs, ce dont vous devez être bien convaincus ; voilà ce dont vous devez, avant toutes choses, prévenir le malade qui se met entre vos mains et sa famille qui vous demande vos conseils.
Voyons par conséquent comment la belladone doit être administrée.
On fait préparer des pilules ainsi composées :
2% Extrait de belladone....... .. À centigramme (1/5° de grain). Poudre de feuilles de belladone. 1 centigramme.
F,s. a. une pilule, cet en préparer 100 semblables.
Pendant un mois, le malade prend chaque jour une de ces pilules : le matin, si les accès ont lieu surtout dans la journée; le soir, si les accidents surviennent particulièrement la nuit. Chaque mois, on donne une pilule de plas, et quelle que soit la dose, on l’administre foujours au même moment. On arrive ainsi à faire prendre cinq, dix, quinze, vingt pilules et même davantage, sans qu'il soit possible de dire d’avance quelles sont les doses auxquelles on doit s'arrêter. Ces doses n’ont, en effet, d’autres limites que la tolérance du malade et l'influence que le médicament exerce sur la maladie. La dilatation excessive des pupilles, la sécheresse trop incommode du gosier, indiquent un effet toxique qui ne doit pas être dépassé. Si la belladoue est très-diflicilement supportée, on n’augmente la dose que tous les deux, (rois, quatre mois.
Lorsque la névrose paraît heureusement se modifier, on maintient d'abord la dose administrée en dernier lieu; puis on descend suivant une progres= sion inverse; on essaye enfin de suspendre, pendant quelque temps, la médi cation, pour la reprendre après cet intervalle de repos dont la longueur est subordonnée elle-même à l’amélioration du mal.
Je ne saurais assez vous répéter que la patience de la part du médecin et de la part du malade est la condition capitale du succès. Une année, quelquefois, suffit à peine pour connaître l'influence de la belladone ; et si l’année d'après il y a quelque amendement, il faut insister encore deux, trois, quatre ans,
suivant les règles que. je vous indiquées, de manière à maîtriser complétement le système nerveux.
DE L'ÉPILÉPSIE, 92.
Depuis quelques années j’emploie l’atropine de préférence à la belladone. Je fais préparer la solution suivante au centième :
2% Sulfate neutre d’atropine.. ...... 9 centigramines. Eau-de-vie blanche... ......... 9 gramines.
Une goutte de cette solution, c’est-à-dire un centième de grain ou un demimilligramme de sel atropique, remplace la pilule d'extrait et de poudre de belladone dont j'ai tout à l'heure indiqué la formule, et j'augmente la dose d’une goutte de mois en mois, comme j'augmentais d’une pilule.
Bien que cette médication, je le dis encore, soit celle qui m’ait paru la moins inefficace, le plus souvent, je dois l'avouer aussi, je l'ai vue complétement échouer. La belladone n’est donc pas, il s’en faut de beaucoup, le spécifique de l’épilepsie ; mais elle rend plus de services que les préparations d'argent, de cuivre et de zinc : ce qui n'empêche pas que, lorsque la première est restée sans effet, nous ne recourions quelquefois à celles-ci avec un certain avantage.
Le plus souvent, il m'arrive de combiner ces diverses médications. Ainsi la belladone étant prise le matin, je donne du nitrate d'argent le soir, dix jours de suite chaque mois.
Je fais préparer des pilules selon la formule suivante :
2% Nitrate d'argent cristallisé.. 10 centigrammes (2 grains). G à arc MOT NANEEE nc ; ; Hit “ aique | aa q.s. pour faire dix pilules. Be GiLiee : 2e... + un ) Même à un enfant, entre quatre et dix ans, on administre, chaque jour, deux de ces pilules.
Les dix jours suivants, je remplace le sel d'argent par la Zimaille de cuivre, 2% Limaille de cuivré.....,.. 4 gramme (1/4 de gros). Suéré....mre.see Etgratinés (uit près);
Mèêlez et divisez en vingt paquets.
Le malade en prend d'abord deux chaque jour, et il en augmente la dose qu’il porte progressivement jusqu’à six, en ayant toujours égard à la tolérance dé l'estomac. Si c’est un enfant, chaque paquet ne contiendra qu’un ou 2 centigrammes de limaille, au lieu de cinq,
Les dix derniers jours du mois, je remplace encore le cuivre par les prépapations de zinc à doses un peu élevées. Je donne le lactate de zinc associé au sucre, comme dans la formule précédente, pour le faire prendre en poudre; ou à la conserve de roses pour le faire prendre en pilules : la dose est de 10 à 40 centigrammes (deux à huit grains environ).
Enfin je reviens au nitrate d'argent, puis aux préparations de cuivre et de zinc,
TROUSSEAU, 2€ édit, — 11, 7
Tels sont, messieurs, les moyens auxquels j'ai habituellement recours. Parmi tous ceux que j'ai employés ou vu employer, ils m'ont paru le moins inefficaces, et modifier, en quelques cas, très-avantageusement une maladie à juste titre réputée presque incurable. Ces heureuses modifications, vous les obtiendrez bien plus dans la grande forme convulsive de l’épilepsie que dans la forme vertigineuse. Le petit mal, en effet, est bien autrement rebelle que le grand mal. |
Dernièrement, mon excellent ami le docteur Henry Gueneau, de Mussy, m'affirmait avoir obtenu de remarquables succès dans le traitement de Îa maladie qui nous occupe, en administrant le bromure de potassium
Considérant que les modifications de la circulation entraînent souvent des modifications corrélatives de l'innervation, M. le docteur Duclos (de Tours), a eu l’idée d'employer, dans le traitement de l’épilepsie, la digitale, ce puissant modificateur des fonctions circulatoires. Dans un certain nombre de cas, il a vu des attaques hebdomadaires ou mensuelles diminuées dans leur intens sité, éloignées même, au point de rester vingt-sept mois sans paraître, Ila vu encore des épileptiques traités par lui, n'avoir d'attaques nouvelles que cinq et même sept ans après la cessation du traitement. Celui-ci consiste dans l’ad= ministration de l'extrait hydro-alcoolique de digitale. Il en fait diviser 5 grams mes en 400 pilules. Le premier jour, il ne donne qu’une pilule; le second jour, il en donne deux, une le matin et une le soir ; le troisième jour, trois, une le matin et deux le soir; le quatrième jour, quatre, deux le matin et autant le soir; enfin le cinquième jour, cinq, deux le matin et trois le soirs et il continue ainsi jusqu’à ce qu’un effet sensible, notable, soit produit sur la circulation : ce qui a lieu ordinairement au bout d’une douzaine de jours: Il interrompt alors la médication pendant dix jours ; puis reprend à doses pros gressives pour cesser encore, en continuant longtemps ainsi. À mesure que le traitement se prolonge, il augmente la durée des intervalles de repos « de dix jours, il les porte à vingt, à trente, à quarante, et cesse enfin au bout d’une dizaine de mois. Je vous ai donné tous ces détails, messieurs, parce qu'il s’agit d’une médication où l'art d’administrer les médicaments entre pour une très-grande part dans le succès, et parce que le médecin qui a pré conisé cette médication est l’un des plus habiles représentants de la grande école de Bretonneau. |
Je vous ai dit que quelques individus étaient prévenus du retour de leurs accès par une sensation particulière qui constituait ce qu'on appelle l’'auræ On a cité des cas dans lesquels la crise avait été empêchée par une forte compression exercée entre le point de départ de cette aura et les centres nerveux, lorsque l'aura occupait un membre; des faits de ce genre ont été rapportés par les auteurs les plus dignes de foi. On a même imaginé des appareils ingénieux pour faciliter aux malades le moyen d'exercer cette com: pression énergique. Ainsi un fabricant d'appareils orthopédiques avait inventé pour un jeune homme épileptique, chez lequel l'aura, partant du pouce,
gagnait le bras et la tête, une sorte de bracelet de cuir muni de boucles, qui pouvait se passer rapidement au poignet et se serrer avec une excessive énergie. Je doute, messieurs, que ces moyens aient Ja puissance qu’on leur accorde ; il ne faudrait donc pas trop compter sur leur efficacité.
J'en dirai autant des moyens chirurgicaux mis en usage, et dont quelquesuns me semblent tout au moins inutiles. Ainsi on a proposé non-seulement la cautérisation avec le fer rouge sur le trajet des nerfs que l'aura était supposée suivre, mais on à été jusqu’à proposer encore la castration dans des cas où . l’aura semblait avoir son point de départ dans les testicules. Bien plus, les auteurs d’une singulière théorie, qu'ils ont appelée la fhéorie du laryngisme, suivant laquelle l’épilepsie serait due à l’occlusion de la glotte par le spasme des
muscles du larynx, de façon, disent-ils, qu'il suffirait d'ouvrir à l'air une voie
que les muscles convulsés ne puissent fermer, pour que tous les accidents soient conjurés, ces auteurs ont proposé comme un remède bien simple... la trachéotomie! S'ils n’ont pas la prétention de guérir l’épilepsie, et je m'étonne qu'ils n'aient pas cette prétention, du moins ils ont celle d'en prévenir les accès, d'en détourner les dangers.
J'aurais passé sous silence cette sauvage méthode, si, dans ces derniers temps, elle n'avait eu un certain retentissement. Mais en vous la rappelant ici pour fa stigmatiser, ce serait vous faire injure que de croire qu’il est nécessaire d'entrer dans une discussion sérieuse pour vous démontrer l’absurdité d'une théorie aussi étrange, et la barbarie d’une pratique qu'aucun vrai médecin ne sera tenté de suivre,
À son siége ordinaire dans les branches du nerf trifacial. — Est accompagnée le plus souvent de convulsions partielles. — Est à peu près incurable.—Analogie avec l’aura épileptique.—Diffère de l’épilepsie. — S’observe quelquefois chez les épileptiques. — Est soulagée par la section du nerf douloureux. — Par de hautes doses d’opium.
MESSIEURS
La névralgie épileptiforme présente deux variétés. L'une, et c’est la plus com= mune, est caractérisée par des douleurs névalgiques non accompagnées de mouvements Convulsifs.
L'autre est accompagnée de mouvements convulsifs. Je la désigne sous le nom de éic et je l'appelle fic douloureux, pour la distinguer de ce qu'on entend ordinairement et de ce qu’on entend avec raison par fic. Gelui-ci, espèce de chorée, très-distincte d’ailleurs de la danse de Saint-Guy, est une affection convulsive non douloureuse que vous avez eu bien souvent occasion de ren= contrer, Elle consiste en des mouvements involontaires passagers, rapides, qui se passent soit dans la face, soit dans le cou, soit dans les membres, et qui varient à l'infini. Le fic douloureux, aussi bien que la névralgie épileptiforme non douloureuse; occupe toujours le même siége, du moins, jusqu'ici, je ne les ai jamais observés l’une et l’autre que dans les branches de la cinquième paire:
Un individu qui, un instant auparavant, n’éprouvait aucune sensation extraordinaire, et témoignait hautement de l’absence totale de souffrance, est tout à coup pris d'une horrible douleur au moment où il vous parle. Vous le voyez porter la main à son visage, qu’il presse avec une force extrême, qu'il frictionne avec une énergie extraordinaire, au point que ces frictions répétées finissent par détruire complétement le système pileux du côté malade. (Je fais 1e allusion, entre autres exemples, à cet homme qui depuis si longtemps est dans les salles de la clinique, et dont je vous rappellerai l'observation.) Il balance sa tête entre ses mains en poussant des gémissements étouffés. Cette scène dure dix, quinze secondes, une minule au plus, et le tout est fini sans convulsions. L'individu reprend son discours interrompu, jusqu’au moment où il vous rendra témoin d’un paroxysme nouveau. Voilà la névralqte épileptiformesimple.
Ou bien au moment où la douleur commencera, vous verrez tousles musclés d’un côté du visage agités de mouvements convulsifs rapides, et l'attaque, comme pour le malade précédent, sera accomplie en une minute au plus : voilà la névralgre épileptiforme convulsive, le tic douloureux.
Ainsi que tout le monde, j'avais confondu les névralgies épileptiformes avet toutes les douleurs qui, occupant le trajet des nerfs de la cinquième paire, son
comprises sous la dénomination commune de névralgies faciales; mais il m’a fallu peu d'années de pratique pour en reconnaître la nature. Tandisque celles-ci n'avaient en général aucune gravité, et cédaient, les unes spontanément, après quelques heures, quelques jours, les autres obéissant à un traitement général ou topique convenablement dirigé, j'ai bien vite appris que celles-là résistaient avec une opiniâtreté désespérante à tous les efforts de la thérapeutique ; à ce point qu'aujourd'hui encore, depuis plus de trente-six ans que j'ai commencé ma pratique médicale, je ne l'ai pas encore vue quérir une seule fois sans retour. |
Je n'ai pas tardé à m'apercevoir que cette forme, rebelle à toute médication, avait les allures du vertige ou de l’aura épileptique, qu’elle en avait la soudaineté, la durée, qu’elle en avait surtout Ja presque incurabilité. En la comparant aux vertiges épileptiques accompagnés ou non d’une awra douloureuse, aux attaques du mal caduc, commençant par un membre et y restant bornées, en la comparant à l’angine de poitrine, je ne pouvais ne pas être frappé de l’analogie, de la ressemblance de toutes ces névroses.
Le premier individu que j'ai vu, ou plutôt le premier sur lequel j'ai étudié cette névralgie bizarre dont nous nous occupons ici, était placé, en 1831, dans notre même salle Saint-Bernard, occupée à cette époque par les hommes, où, comme médecin du Bureau central des hôpitaux, je remplacais alors mon illustre maître, le professeur Récamier; j'avais l'honneur d’avoir pour interne À. Bonnet (de Lyon), dont la science déplore aujourd’hui la mort prématurée. Le pauvre malade, qui avait été employé subalterne à l’hôpital Saint-Antoine de Paris, était atteint de la névralgie convulsive depuis longues années. Ses accès duraient tantôt quelques secondes seulement, tantôt jusqu’à une minute ; ils se reproduisaient dès que le patient parlait, buvait, mangeait, dès que l’on touchait avec le bout du doigt les quelques dents qui lui restaient; la douleur siégeait dans toutes les branches du nerf trifacial d’un côté, mais surtoutdans la branche sousorbitaire, Déjà il avait subi la section de plusieurs cordons nerveux avec un soulagement temporaire, et le mal était toujours opiniâtrément revenu après quelques semaines, quelques mois de répit. L'avulsion de ce qui lui restait de dents ne donna aucun soulagement; les applications longtemps continuées d’une solution de cyanure de potassium firent du bien; mais le mal restait tou jours là, horrible, insupportable, et je résolus de faire faire la section de la branche sous-orbitaire au point d’'émergence. Bonnet pratiqua très-habilement cette opération ; le malade, à l'instant soulagé, fut guéri pendant quelques mois. L'année suivante, je le revis, souffrant de la même facon dans un autre rameau nerveux de la face, avec les mêmes convulsions, Le professeur Roux, autant que je puis m'en souvenir, fit encore la section de quelques nerfs, Enfin, en 1841, mon collègue dans les hôpitaux, le docteur Piédagnel, retrouvait, dans son service de la Pitié, ce malade qu’il avait connu à trente ans de là, lorsqu'il était interne de l'hôpital Saint-Antoine. 11 le retrouvait le visage balafré de blessures chirurgicales ; car le pauvre diable, à bout de souffrances, implorait
le secours du bistouri, qui du moins lui donnait quelques jours, quelques mois de soulagement. |
Presque à la même époque, je voyais, dans le quartier du Marais, une dame de cinquante ans à peu près, qui, depuis vingt ans, était atteinte de la névralz gte épileptiforme de la face. Elle avait, chaque jour, dix, vingt, cent attaques ; quelquefois elle restait un jour, une semaine, un mois, Sans pa= roxysme. La convulsion ne durait guère plus d’une minute, et n’occupait que le côté gauche du visage; la douleur était atroce. Cette dame n'avait un peu de soulagement qu’en pressant le côté affecté avec ses deux mains, et de cetté pression, continuée pendant une si longue série d'années, était résulté un aplatissement du côté droit du visage. Le maxillaire inférieur, l'os de la pommette, avaient été en quelque sorte écrasés. M. le docteur Lebaudy pratiqua la sec= tion de la portion temporale du nerf trijumeau:; il y eut un soulagement momentané, mais tout revint ensuite avec une violence nouvelle dans les autres branches qui étaient naguère moins douloureuses. Cette triste maladie accompagna cette dame jusqu’à la mort.
En 41846, je voyais entrer dans mon cabinet un homme de cinquante-cinq ans environ, semblant appartenir à la classe la plus élevée de la société. Il s'était à peine assis auprès de moi, que tout à coup ilse dressa comme s'il eût été mû par un ressort, en portant rapidement les mains sur le côté droit du visage, qui grimaçait convulsivement; il semit à se promener en frappant du pied avec une sorte de rage, gémissant, blasphémant comme un insensé. Cetté scène étrange dura une minute, et mon homme se rassit. « Monsieur, lui dis-je, avant qu’il eût lui-même dit un mot, je sais ce que vous avez; je vous soulagerai peut-être, je ne vous guérirai pas. » Quoique mon entrée en matière ne fût pas de nature à Jui inspirer beaucoup de confiance, il me re* mercia d’une franchise qu'il n'avait encore trouvée, dit-il, chez personne,“ et dont il me savait gré : ilme conta que depuis plus de vingt ans il était sujet à cette odieuse ‘névralgie, qui toujours avait occcupé le même ordre de nerfs, et qui, disparaissant pendant quelques jours, quelques mois, revenait avec une opiniâtreté désespérante, défiant les traitements les plus divers et les plus énergiques. Six ans après je le revoyais ; il était encore dans l'état où je l'avais vu six ans auparavant: il n'avait pas voulu se soumettre à la médication pallia® tive dont je vous parlerai plus tard.
Enfin, messieurs, vous avez actuellement encore sous vos yeux, au n° 8 de notre salle Sainte-Agnès, le malade auquel je faisais allusion tout à l'heure.
Vous avez été frappés de l’air de souffrance empreint sur sa physionomie: Bien qu'il soit âgé seulement de quarante-huit ans, son visage est sillonné de rides profondes, qui se sont creusées par le fait des contractions dont les muss cles de la face sont presque continuellement agités.
Ce malheureux nous raconte qu'il a toujours souffert des dents, mais que depuis quatre ans environ, ses douleurs ont pris une intensité telle, qu’il a été obligé de se mettre entre les mains d’un médecin, Des vésicatoires volants;
une médication intérieure composée de pilules dont il ne connaît pas la composition, calmèrent momentanément ces névralgies ; toutefois l’amélioration ne fut pas de longue durée : un an après, il venait à Paris, où il fut admis à l’hospice de Bicêtre. Là on le soumit pendant deux mois à un traitement qui consista encore en des applications de vésicatoires volants, saupoudrés de chlorhydrate de morphine. Sorti de Bicêtre, il fut obligé de rentrer à l'hôpital de la Pitié : indépendamment de ses douleurs habituelles, il avait été pris de fièvres intermittentes-qui furent coupées par l'emploi du sulfate de quinine, sans que la névralgie fût en rien modifiée. Huit mois plus tard il se faisait admettre, pour la seconde fois, dans le même établissement, où il fut soigné par mon collègue M. Marrotte. Le sulfate de quinine, l’iodure de potassium donnés à hautes doses, les vésicatoires avec le chlorhydrate de morphine, les bains sulfureux, la faradisation, les cautérisations au fer rouge sur la joue et le front, ne produisirent aucun résultat,
Aussi, à deux mois de là, le vimes-nous arriver ici. Sa maladie était nettement caractérisée ; j'essavai tout de suite les préparations narcotiques à haute dose qui, dans des cas analogues, m’avaient paru avoir une grande utilité. Je lui prescrivis l'extrait gommeux d’opium, en commençant presque d’emblée par 05°,50 (10 grains) que je portai progressivement et rapidement jusqu'à 15 grammes, qui étaient pris dans les vingt-quatre heures. Peu de jours suffirent pour le soulager. Quatre à cinq mois après, il se trouvait si notablement mieux, qu’il demanda sa sortie.
Cette amélioration nese maintint pas longtemps. Pendant trois mois le malade n’éprouva plus que quelques attaques modérées de son mal, il put boire, manger, dormir et se remettre à ses occupations de tourneur en cuivre; mais bientôt les accès reprirent leur intensité première. Rentré de nouveau dans nos salles, de nouveau soumis au traitement qui lui avait si bien réussi, il nous quittait encore notablement soulagé.
Cependant, l’année dernière, il revenait à l'Hôtel-Dieu, et était placé dans un autre service, où il fut traité par les mêmes moyens que nous avions employés. Toutefois, les douleurs étant moins vives que précédemment, on n’eut pas besoin de porter les doses d’opium aussi loin que nous avions été obligé de le faire.
Depuis cette époque il était resté presque un an sans grandes douleurs, lorsqu'au mois d'avril 1860, ces douleurs ayant repris leur intensité première, le malade entra pour la troisième fois à la salle Sainte-Agnès, d’où il demande de sortir, se trouvant en bon état.
Au point de vue de ses antécédents personnels, il affirme que jamais l n’a eu d'accidents vénériens; la seule maladie grave dont il ait été atteint est une attaque de colique de cuivre qui le força de cesser momentanément son métier : cette attaque fut d’ailleurs très-courte. Vous savez qu'en outre il eut des fièvres intermittentes, mais elles ne durèrent pas: longtemps. Quant à ses antécédents héréditaires, il dit ne connaître, dans sa atnille, aucun exemple d'affection nerveuse,
Relativement à l'affection qui le tourmente depuis de si longues années, Al raconte qu’indépendamment de ces accès de douleurs, il éprouve constamment dans le côté affecté une sensation pénible qu'il compare aux battements oscillatoires du balancier d’une pendule, puis dans l’espace de cinq minutes surviennent sept, huit, dix, quinze crises d’une douleur excessivement aiguë. Partant indifféremment de trois points constants qu’il indique parfaitement, c’està-dire des points d’'émergence du nerf trijumeau, cette douleur est accompas= gnée d’une contraction convulsive des muscles de la face; elle est atroce et porte le malade à saisir violemment la partie affectée, à Ja frotter avec une sorte de rage. Cela le soulage un peu. Ainsi que je vous le disais tout à Pheure, ces frictions sont si énergiques, elles ont été si fréquemment répétées, que ce côté du visage est devenu complétement glabre. Les accès se répètent nuit et jour : une émotion morale, la transition du chaud ou du froid, les éveillent, et ils ne sont jamais plus fréquents ni plus violents que par les temps humides ou par les variations atmosphériques. Ils sont généralement accompagnés d’une sécrétion plus abondante d'urine. Ces douleurs presque continuelles ont jeté ce malheureux dans un état de crainte perpétuelle ; ses facultés intellectuelles ne paraissent d’ailleurs troublées en aucune façon, sa mémoire est parfaitement conservée. |
Chose remarquable ! lorsque l’usage prolongé de l’opium a calmé ses souffrances et l’a parfaitement guéri, le malade est averti du retour de ses crises par des douleurs lombaires, par l’exagération de la sécrétion de la salive (principalement en hiver), enfin par lapparition d’une éruption prurigineuse siégeant surtout dans le dos et lui causant des démangeaisons insupportables:
Ses douleurs névralgiques ont toujours occupé la même région, et jamais il n’a rien éprouvé du côté droit. Ses sens fonctionnent régulièrement; cepens dant toute lecture un peu prolongée lui est interdite, sous peine de voir ses accès se reproduire. Iflui suffit aussi de mâcher quelque chose de dur pour en provoquer le retour. Sa parole est embarrassée, mais cet embarras provient de ce que, de peur de réveiller ses douleurs, 1l n’ose faire mouvoir sa bouche et faire contracter les muscles de la face. Son appétit est toujours resté bon ses digestions n’ont jamais été dérangées.
Cette fois, comme précédemment, je l’ai soumis au traitement par l’opium à haute dose, et, sous l'influence de cette médication, la même amélioration s’est fait sentir.
Chez quelques malades, les douleurs névralgiques cèdent peu à peu, et finissent par disparaître pendant deux, trois, quatre mois; puis, lorsque les pauvres patients se croient guéris, la maladie revient avec une fureur nouvelles, pendant deux, trois et jusqu’à six mois et un an. Tout récemment je voyais dans mon cabinet un cabaretier de Meaux qui m'était adressé par mon honos rable confrère 1. le docteur Charpentier : il avait, quand je le vis, des attaques qui duraient de quinze à vingt secondes, et qui revenaient à des intervalles de deux ou trois minutes au plus, Lorsqu'elles cessaient, et elles cessaient
quelquefois pendant deux et trois mois, la guérison était absolue, en ce sens que le nerf maxillaire inférieur, qui était le siége de la douleur, était tout à fait insensible.
Mais dans les cas malheureusement les plus nombreux, le soulagement est incomplet, lors même qu'il n’y à pas d’accès depuis plusieurs mois, le malade conservant toujours un sentiment un peu douloureux au point d’émergence du nerf affecté.
Quelque analogie que l’on observe entre la névralgie épileptiforme dont je me suis efforcé de tracer le tableau, et l’épilepsie véritable, je ne puis pourtant me dissimuler qu'il n’y a entre ces maladies qu’une grande analogie et non point identité. En effet, quand on voit survenir chez un individu des vertiges ou des aur a épileptiques, il est rare que la grande attaque ne s’observe pas quelquefois, il est rare surtout que l'intelligence ne soit pas légèrement troublée pendant et après le vertige. Or jamais encore, dans les attaques de névralgie épileptiforme , je n’ai constaté fa moindre altération de l'intelligence.
Cependant, messieurs, quelques faits recueillis dans ma pratique sembleraient donner à penser que, dans quelques cas, la névralgie épileptiforme est une des manifestations de l’épilepsie véritable.
Je donnais des conseils à un confrère de province atteint de tic douloureux; pendant bien des années, nous luttâmes avec énergie contre cette terrible affection, et, dans les derniers temps de la vie du pauvre malade, il y eut de véritables accès d’épilepsie.
Encore maintenant, M. le docteur Beylard, mon ancien chef de clinique, et moi, traitons un Américain qui, depuis plus de trois ans, a des accès de névralgie épileptiforme horriblement douloureux, et des attaques comitiales très-bien caractérisées.
Peut-être dans ces deux exemples n’y a-t-il que simple coïncidence ; mais, si la véritable épilepsie se rencontrait plus souvent liée à la névralgie dont nous rous occupons, il faudrait séparer moins que je ne l’ai fait les deux affections, et voir entre elles une sorte de parenté.
J'avoue que j'ai négligé, dans l’histoire des malades, la recherche des antécédents héréditaires ; mais si, comme pour l’épilepsie, on trouvait dans les familles, des aliénés, des ataxiques, des hypochondriaques, il faudrait peut-être ranger la névralgie épileptiforme à côté du mal comitial, et considérer ces deux maladies comme l’expression de la même cause.
Bien qu’en raison même de sa nature, la névralgie épileptiforme doive être considérée comme presque incurable, je me suis toujours fait un devoir d'employer, pour la combattre, les moyens thérapeutiques les moins inefficaces et les plus énergiques dont je pouvais disposer. J’y étais d’ailleurs encouragé par les exemples très-authentiques, quelque rares qu’ils fussent, de guérison du mal comitial.
Les moyens chirurgicaux dont je contestais tout à l'heure et dont je conteste encore l'utilité quand il s’agit de l'aura epileptica, les moyens chirurgi-
caux rendent quelquefois ici de réels services. Vous comprenez tout de suite la raison de cette différence. Dans l'aura, rien ne nous dit que la sensationsse passe dans un nerf plutôt que dans un autre, tandis que dans la névralgie épileptiforme la localisation du mal est facile à saisir. Aussi la section des nerfs affectés, dans les points où ils peuvent être atteints sans péril, donne presque certainement un soulagement immédiat. Mais je me hâte de le dire, sije n'hésite pas à conseiller cette section des branches douloureuses du nerf tri: facial, je ne compte pourtant pas sur ua succès durable; et lors même que, pendant un temps assez long, je verrais le malade en meilleur état, je crain= drais toujours les retours de son affection. J'ai cru autrefois, comme beaucoup d'autres, à l'entière efficacité de ce moyen thérapeutique; en vieillissant, j'ail malheureusement perdu mes illusions à cet égard.
En 1836, un M. N..., employé au ministère des finances, vint me consulter pour une névralgie épileptiforme dont le point de départ était dans la langue. L'aura se manifestait d’abord dans la moitié gauche de cet organe, et de là gagnait les lèvres, tout le côté correspondant de la face, accompagnée de douleurs horribles et de légères convulsions. Je mis en œuvre tous les agents stupéfiants les plus énergiques. Les applications directes d'extrait de belladone et de datura stramonium, les vésicatoires recouverts de sels de morphine, l'usage interne des stupéfiants à doses très-élevées, amenèrent un soulagement temporaire ; mais le mal revenait avec une opiniâtreté désespérante. Je résolus de faire la section du nerf lingual. Cette opération n'était pas sans périls et sans difficultés ; je résolus d'éviter au moins le danger, et je procédai de la manière suivante :
Une aiguille ronde et recourbée fut armée d’un fil d'argent, je saisis là langue par le bout, en interposant du linge entre mes doigts et l’organe dou loureux, puis j'introduisis l'aiguille par la partie inférieure et je la fis res= sortir par la face supérieure ; réunissant alors les deux fils, de manière à come prendre dans l’anse le côté gauche de la langue , je plaçai ces deux fils dans un petit serre-nœud à écrou, que le malade, de cinq minutes en cinq minutesÿ serrait un peu.
Le premier temps de cette petite opération ne fut pas très-douloureux, et la pression successivement augmentée, produite par le serre-nœud, le fut beaucoup moins que je ne l’avais supposé. Cinq heures suffirent pour couper complétement la partie considérable de la langue qui était comprise dans l’anse du fil; cela se fit sans la moindre hémorrhagie.
Dès que la compression commença à être un peu énergique, toute aura douloureuse cessa de se faire sentir ; il n’y eut plus que la douleur inséparable de la section progressive de l'organe. Quand tout fut terminé, il n’v avait plus de douleur, et le malade se croyait guéri. Les choses allèrent au mieux pendant près d’un mois. Je me félicitais d’un succès sur lequel, à vrai dire, j'avais un peu compté ; mais bientôt de petits éclairs de douleurs se manifestèrent à la lèvre supérieure, du même côté, conservant toujours le caractère
épileptiforme : ils étaient accompagnés de petites grimaces saccadées, durant moins d’une minute.
Peu de jours s'étaient à peine écoulés, que le mal commença à s'étendre à a lèvre inférieure, aux deux arcades dentaires, aux nerfs sous-orbitaire et menonnier; quoique l’attaque fût en définitive infiniment moins douloureuse, lle n’en existait pas moins, et elle se reproduisit pendant plusieurs années; près quoi le malade ayant quitté Paris, je le perdis de vue.
Mon excellent collègue M. le professeur Nélaton ne fait plus seulement la ection du nerf, il en enlève une partie, dans une étendue d’un demi-centimètre. | m'a souvent affirmé que, par la névrotomie ainsi pratiquée, il avait obtenu leux guérisons solides. El est vrai que deux années ne s'étaient pas encore icoulées lorsqu'il n'’entretenait du succès de ses deux opérations.
Est-ce donc à dire, messieurs, qu’il ne nous soit jamais donné de soulager, le telle manière que ce soulagement puisse équivaloir à une sorte de guérison ? Je vous confesse ici tout haut que je n’ai jamais guéri un seul malade, un de
eux du moins que j'ai pu suivre pendant quelques années: mais j'ai rendu a Vie tolérable à quelques-uns, ainsi que vous avez pu le constater vousmêmes chez l'individu qui est encore dans notre salle, et dont je vous racontais out à l'heure l’histoire.
Voici par quels moyens. Je dirai tout de suite que la belladone, qui, dans es grandes formes convulsives de l’épilepsie, nous rend quelques services, la séllidone ne peut presque rien dans la névralgie épileptiforme, tandis que ’opium procure incontestablement du soulagement.
Une vieille dame d'Anvers me fit l'honneur de se confier à mes soins, en 1845; lle était atteinte d’une névralgie épileptiforme de la face depuis plus de dix ans. Elle avait d’abord des douleurs assez légères, mais toujours passagères, dans le trajet de l’un des rameaux du trifacial ; plus tard, ces douleurs avaient ris une intensité considérable, et des traitements divers étaient restés mutilés.
Les accès névralgiques duraient depuis quelques secondes jusqu’à trois nihutes ; ils commençaient tantôt par le nerf sous-orbitaire, tantôt par le méntonnier, tantôt par le sus-orbitaire. Le mal irradiait rapidement dans les trois rameaux, et, lorsque le paroxysme était à son summum de violence, les musclés du visage grimaçaient convulsivement. La pauvre dame avait queljuefois vingt accès par heure, qui revenaient à l’occasion du moindre mouvement. Elle ne pouvait parler, tousser, manger, boire, sans être prise d'un paroxysme atrocement douloureux. Pour modérer la douleur, elle portait rapidement la main au visage, qu’elle pressait avec violence, faisant mouvoir là peau sur lesos. Quand la douleur était plus aiguë, elle se dressait avec une sorte d’emportement, parcourait son appartement en frappant du pied et en poussant de sourds gémissements ; c'en était arrivé au point qu’elle était devenue une gêne pour tous ses voisins, qu’elle réveillait la nuit.
Quelquefois le mal cédait pendant huit, quinze, trente jours, et même davantage; puis il revenait avec une nouvelle fureur,
Ce qu il v avait de remarquable, c’est que la douleur disparaissait complétement après chaque paroxysme, à cela près d’un sentiment d’engourdissement qui n'avait d’ailleurs rien de pénible.
Je ne veux pas dire tout ce .qui avait été essayé, Médications dites ration: nelles, médications empiriques, avaient eu toutes le même résultat, M. le docteur Sommé, d'Anvers, avait fait la section du nerf sous-orbitaire. Cette opération avait amené une guérison apparente ; mais peu de mois s'étaient écoulés, que le mal revenait comme auparavant.
Après avoir repris avec méthode et persévérance plusieurs médications qu: me semblaient n'avoir pas dit leur dernier mot, je restais désarimé devant ur mal si violent, si opiniâtre. Je résolus cependant detenter un remède palliatif qui devait donner des résultats plus notables, s’il était supporté. Je choisi l'opium; j'y étais invité par le soulagement très-évident que j'avais obtenu, chez cette dame et chez d’autres, de l'application des sels de morphine sur le derme dénudé.
Je donnai d’abord la morphine à l’intérieur, en commençant par des doses assez élevées, 15 à 20 centigrammes par jour , bien résolu d'élever ces doses, si les premières étaient bien supportées. J’arrivai ainsi, en moins de quinze jours, à donner chaque jour jusqu’à quatre grammes (un gros) de sulfate de morphine. L'amélioration était immense; c’est à peine si dans le courant de la journée il y avait de petits éclairs de douleur obtuse dans les cordons nerveux du trifacial. Les fonctions digestives étaient peu troublées, les fonctions intellectuelles restaient en bon état. Mais ilse présenta une grande difficulté: la malade avait une fortune bornée, le prix énorme de la morphine la mettait presque dans la misère; j’eus recours à l’opium; dans l’espace d’un an, elle en consomma pour douze cents francs. C'était encore trop. Elle recom= mençait à souffrir dès que, pendant huit ou dix jours, elle cessait d'employer le médicament, et de nouveau elle se voyait dans la nécessité de réduire une dépense à laquelle elle ne pouvait plus faire face. J'obtins alors d’un pharmacien qu'il consentit à lui céder de l’opium brut au prix du commerce de la droguerie, et ainsi elle put acquérir à la fois, au prix de 40 ou 50 francs, un kilogramme (2 livres) d’opium brut. Elle en faisait elle-même des bols d’un gramme, et elle en prenait, suivant la nécessité, cing, dix, vingt par jour.
Il est assez remarquable que ces doses énormes d’opium ne troublaient pas notablement la digestion ; il n’y avait pas de somnolence, et, pendant la nuit, le sommeil venait comme à l'ordinaire. Pendant plus de six ans, j'ai vu cette dame de temps en temps, et j'ai pu constater les effets thérapeutiques suis vants. Elle restait quelquefois un, deux, trois mois, sans attaques; elle suspendait alors lopium, après en avoir graduellement diminué la quantité à mesure que les douleurs diminuaient elles-mêmes et s’éloignaient; puis la névralgie épileptiforme revenait tout à coup avec une violence nouvelle; alors d'emblée elle prenait, dès le premier jour, jusqu'à 45 et même 20 grammes d’opium brut, et se maintenait à cette dose jusqu'à ce que les accidents se fussent
calmés : dès que les accès s'étaient éloignés et atténués, elle diminuait encore la quantité de Fopium, parce qu’elle ne pouvait plus le supporter à cette dose sans éprouver des nausées et beaucoup de malaise. Peu de jours suffisaient pour amener la malade à un état fort supportable, je dirais presque à une guérison, si de petites douleurs n'étaient venues de temps en temps lavertir qu’elle n’était pas guérie; on continuait l’opium, et enfin elle arrivait à ne plus souffrir du tout pendant un temps plus ou moins long.
L'opium donnait donc un soulagement immense, mais non une complète guérison, et, je le répète, depuis que mon attention est fixée d’une manière plus expresse sur cette espèce de névralgie, je n’ai jamais vu un cas de guérison durable.
C’est donc à l’opium que j'ai toujours recours maintenant; c’est à lui que je me suis immédiatement adressé chez notre homme du n° 3 de la salle Sainte-Agnès ; et, en peu de jours, comme vous l'avez vu, je suis monté jusqu’à 40 et 15 grammes d’extrait thébaïque. Mais je trouve souvent des malades qui s’effrayent d’un remède aussi énergique, d’autres qui n'en peuvent supporter, sans vomir, des doses suffisantes.
Au commencement de l'été 1852, le même jour, par un hasard singulier, je recevais dans mon cabinet deux vieux officiers, tous deux atteints depuis longues années d’une névralgie épileptiforme : l’un m'était adressé par M. le docteur Pillon (je vous raconterai son histoire tout à l'heure); l'autre venait chez moi de la part d’une personne que j'avais guérie d’une névralgie simple et par un traitement fort simple aussi. Les accès revenaient à peu près toutes les dix minutes, et duraient quarante ou cinquante secondes ; ils occupaient le nerf mentonnier et le nerf sous-orbitaire, accompagnés de petites secousses convulsives dans tout le côté du visage affecté. Je proposai Popium ; le malade dut, dès le premier jour en prendre à peu près 20 centigrammes (quatre grains) divisés en quatre pilules, dont le nombre serait augmenté chaque jour, jusqu’à ce que les douleurs fussent notablement réduites en durée et en violence.
Il fallut à peine 20 centigrammes pour produire beaucoup de somnolence, des nausées, de l’inappétence; mais les accès diminuèrent immédiatement et devinrent très-supportables. J'augmentai la quantité de l’opium, que je portai à 50 et même à 75 centigrammes par jour. La névralgie fut merveilleusement modifiée; mais le médicament troublait tellement les digestions, et jetait le malade dans un état d’engourdissement si pénible, que je ne pus en augmenter les doses de manière à faire complétement disparaître la névralgie.
Ainsi que je vous le disais tout à l’heure, je voyais le même jour un officier en retraite qui m'était adressé par M. le docteur Pillon.
J'extrais les détails suivants de l'observation que M. le docteur Pillon fils à eu la bonté de me remettre.
M. M..., âgé de cinquante-quatre ans, avait fait la plupart des campagnes d'Afrique, et avait eu des fièvres intermittentes rebelles et des accidents gastriques assez sérieux ; à cela près, sa santé avait toujours été bonne,
En 1845, il ressentit pour la première fois, dans la joue droite, des douleurs! d'abord peu accusées, avec une sensation alternative de chaleur et de fourmillements ; leur siége était variable : tantôt leur maximum d’acuité était vers Ja région de la dent canine, tantôt vers la région mentonnière; leur durée variait! de quelques secondes à deux ou trois minutes.
Peu à peu ces douleurs prirent les caractères qu’elles avaient lorsque Je! malade me fut adressé : les accès étaient plus ou moins fréquents, mais appa-. raissaient toujours avec la même instantanéité, arrachant des plaintes au! malheureux patient, le sollicitant à se cramponner aux objets qui l’entouraient ; tous les muscles de la face du côté affecté se contractaient avec violence, entraînant tous les traits à droite; puis, après douze à quarante secondes, là: douleur, qui avait été horriblement violente, cessait aussi brusquement qu’elle! était apparue ; le malade reprenait son sourire interrompu et le fil de sa con-! versation, puis il jouissait de la plus parfaite tranquillité pendant un temps qui variait depuis un quart d'heure jusqu'à plusieurs heures,
Quelquefois la maladie prenait une forme un peu différente; presque sans! cesse, durant plusieurs heures, plusieurs jours, il n’y avait pas d'accès véri= tables, mais seulement de petits avertissements, de petits élancements, d' autaïg plus pres qu’ils étaient moins nettement dessinés.
M. le docteur Pillon, en souvenir d’une fièvre palustre peut-être contractéel en Afrique, donna le sulfate de quinine à haute dose sans aucun avantage! puis l’électricité fut employée par M. Duchenne (de Boulogne), le galvanisnie. par M. Delacroix; mon honorable collègue, le professeur Chomel, prescrivit' de la poudre de Dover, et d’autres médecins conseillèrent les pilules de Méglin, la valériane, la belladone, le cyanure de potassium.
Rien ne réussit.
C’est dans ces circonstances que je vis le malade. A ceite époque, ses accès! avaient pris une fréquence et une acuité qui rendaient son existence aussil horrible que possible ; son appétit se perdait, et chaque fois qu'il essayait del prendre quelque nourriture, les mouvements nécessaires à la mastication dé-| terminaient les douleurs les plus atroces; l'intervalle de ses accès était tout au plus de quelques minutes: M. Pillon en put compter dix-sept pendant une! heure qu'il passa auprès de lui. La vie lui était insupportable, et des idées de! suicide traversaient quelquefois son esprit.
Je résolus d’employer l’opium à haute dose. Dans la première quinzaine de juin, le malade prit chaque jour 40 à 50 centigrammes d’ opium brut; il en pri 60 dans la seconde quinzaine ; du 4° au 45 août, il arriva à 80 ceniigrammes. ! Pendant tout le mois d’août que les doses furent continuées, les accès divin | très-rares, surtout très-faibles; la vie était devenue supportable; mais une! diarrhée violente, une céphalalgie opiniâtre, des nausées continuelles, lorcèr | rent à interrompre le traitement. |
Nonobstant cette interruption, l'amélioration produite par ces doses fort | | modérées d’opium se continua jusqu’à la fin du mois d'octobre, A cette époque,
iln°y avait plus que dix ou quinze accès par jour au lieu de quinze ou dix-huit par heure, et dans la nuit il n’y en avait plus que trois ou quatre.
Ce ne sont pas là de beaux résultats, mais enfin ce sont des résultats comparativement heureux. De tous les agents thérapeutiques que j'ai employés, et j'en ai employé un bien grand nombre avec une extrême persévérance, l’opium est donc celui qui m’a donné le moins de mécomptes.
Mais, rappelez-vous bien ceci, messieurs, l'opium, dans le traitement de la névralgie épileptiforme, doit être administré à hautes doses, et ces doses n’ont rien de nettement déterminé ; elles doivent être telles que les douleurs soient calmées, et elles peuvent être augmentées tant qu’elles n'amènent pas d’accidents, c
On peut dire comme règle générale, que les mêmes doses qui, dans l’état normal, donnent lieu à des troubles fonctionnels fort notables, sont au contraire d'autant plus facilement supportées, que les douleurs sont plus vives. Il y a ensuite des dispositions individuelles qu'il est impossible de connaître à l'avance et qui peuvent empêcher absolument d’administrer l’opium à doses suffisantes.
L’excitation électrique superficielle a, entre les mains M. Duchenne (de Boulogne), rendu de grands services dans le traitement de cette névrose si rebelle (4). On obtient quelquefois un soulagement presque immédiat; mais malheureusement cette importante médication est le plus souvent impuissante à soulager la névralgie et à en prévenir le retour.
(1) De l'électrisation localisée et de son application à la pathologie el à la théra-
peutique, 2° édit, Paris, 1861, p, 959,
Les altérations organiques sont souvent l’effet et non la cause des con“ vulsions. — Gependant ces lésions anatomiques secondaires devront être prises en considération. — Causes prédisposantes, héréditaires! acquises. — Causes occasionnelles. —T/acte convulsif comprend deux périodes, l’une de contraction tonique, l’autre de mouvements clos niques. — Une troisième période de collapsus est l'effet de la convuls sion elle-même.— Les convulsions présentent des variétés infinies.— Convulsions générales, partielles. — Etat de mal. — Convulsions al ternes. — Asthme thymique. — Accidents consécutifs. — La mort quand elle arrive, arrive par asphyxie, par syncope nerveuse. — Pronostic. — Traitement.
MESSIEURS
C’est à peine si quelques-uns d’entre vous auront vu un petit malade qui entré avant-hier au n° 47 de notre salle Saint-Bernard, succombait le sois même de son arrivée à l’hôpital. |
Cet enfant, âgé de dix-neuf mois, et qui n'avait encore que six dents, était, depuis huit jours, pris de convulsions dont les accès se répétaient à quatre ou cinq reprises dans les vingt-quatre heures. Déjà, il y à près d’un an, il en avait été atteint, à l’occasion ce l’évolution de ses premières dents, et comme cette fois-ci, l'attaque avait duré huit jours; mais les accidents, revêtant une! forme différente de celle qu’ils nous ont présentée, avaient constitué ce qu’on appelle des convulsions internes.
Lorsque sa mère l’amena à l’Hôtel-Dieu, l'enfant était donc malade depuis huit jours. Toutefois, dimanche dernier, il n'avait pas eu de mouvements con vulsifs ; tout pouvait te fini, quand le lendemain les accidents repriren avec une nouvelle intensité, à ce point que depuis mardi soir {le malade est entré dans nos salles le jeudi suivant) ils se succédèrent presque sans inter ruption, Depuis lors aussi, ce petit garçon refusa de teter et resta dans um véritable éfat de mal. |
Ces convulsions se renouvelaient toutes les quatre ou cinq minutes ; chaque accès durait de trente-cinq à quatre-vingts secondes. Quelque rapides qu'ils fussent, il nous fut possible de saisir les deux périodes très-distinctes qui les constituaient, une première période de convulsions toniques, auxquelles succé daient les convulsions cloniques, qui dans l'intervalle des accès, persistaient encore à un certain degré pour s’exagérer au moment de la crise. Les bras el les jambes étaient agités de grands mouvements déterminés par la contraction involontaire et par le relâchement alternatif des muscles de ces parties. Il y avait en outre, dès le commencement de l'accès, un strabisme convergent}
CONVULSIONS DE L'ENFANCE. 113 les veux étaient abaissés vers la paupière inférieure ; il y avait de plus émission involontaire d'urine.
Nous constations de la réaction fébrile, caractérisée par la chaleur à la peau, par l'accélération du pouls, qui battait 168, et la mère nous disait que la fièvre | s'était déclarée dès le début. Enfin l'enfant toussait ; mais, en examinant attentivement sa poitrine, nous ne constations aucun phénomène anomal.
A l’autopsie, nous ne trouvions aucune lésion des centres nerveux; toute- | fois il nous sembla que la substance grise des circonvolutions cérébrales était d'une couleur un peu plus violacée qu’elle ne l’est normalement. Les poumons, légèrement engoués, présentaient de l'emphysème, principalement le lobe moyen du poumon droit.
Les convulsions chez les enfants sont des accidents que vous serez fréquemment appelés à observer dans le cours et dès le début de votre carrière médicale. Je vous en ai déjà dit quelques mots en différentes occasions, notamment dans nos conférences sur les fièvres éruptives, et, plus récemment encore, à propos de l’épilepsie ; mais le sujet est d’une trop grande importance pour que je ne lui consacre pas une ou plusieurs leçons, me réservant de revenir, chemin faisant, sur quelques points que j'ai seulement indiqués.
Envisagée d’une manière générale, — je n'ai pas besoin d’insister longtemps sur ce fait, —la convulsion est un symptôme commun à un grand nombre d'états pathologiques de nature très-diverse. En quelques cas, elle paraît dépendre de lésions anatomiques évidentes du système nerveux ; dans d’autres, lelle ne semble se lier à aucune affection matérielle, ou du moins l'examen nécroscopique le plus rigoureux ne nous révèle l'existence d’aucune altération organique à laquelle il soit permis de rattacher les phénomènes morbides qui se sont manifestés pendant la vie. De là une première et grande distinction entre les convulsions dites symptomatiques et les convulsions dites id iopathiques ou essentielles.
Celles-ci peuvent être l’expression et quelquefois l'unique expression de maladies très-différentes. Nous avons vu qu’à elles seules elles caractérisaient la grande forme du mal comitial; et vous n’ignorez pas le rôle important qu’elles jouent dans l'hystérie. Ce sont elles encore qui constituent les phénomènes prédominants dans les diverses espèces de chorées, et les contractions musculaires permanentes involontaires du tétanos et de la maladie décrite sous le nom de contracture essentielle ne sont rien autre chose qu'une convulsion tonique. Enfin, sous le terme générique de convulsions idiopahiques, il faut comprendre les diverses variétés de l'éclampste, à laquelle on doit rattacher les convulsions de l'enfance.
Avant d'aborder leur étude clinique, une première question demande à être élucidée. J'ai dit que ces convulsions essentielles ne pouvaient être rattachées à l'existence d'aucune altération anatomique appréciable; je n'ai pas voulu Le par là qu’elles étaient indépendantes d’une affection matérielle, dent TROUSSEAU, 2° édit, — Il. )
les centres nerveux sont incontestablement le siége, je prétends seulement que les dissections les plus minutieuses ne nous ont point encore fait connaître! si tant est qu’elles y parviennent jamais, l’état organo-pathologique en vertu duquel l'acte convulsif se produit, Je conteste encore moins que l’on trouve, à l’autopsie des individus enlevés par ces accidents, des lésions plus ou moins! considérables de l'appareil de l’innervation ; mais, je répète ici ce que j'ai dit à propos de l’épilepsie, ce que je dirai pour toutes les névroses, que si ces lésions tiennent, sans contredit, leur place dans l’histoire de la maladie, c'estt une place secondaire. Elles sont, pour la plupart, le produit des troubles sur venus dans le système nerveux, peut-être de ces modifications organiques! inappréciables auxquelles nous avons fait allusion, et que l'appareil de l'in nervation a subies, mais elles en sont le produit et non le point de départ.
Aïnsi un enfant est pris de convulsions et succombe. A l’autopsie, on constate une congestion plus ou moins considérable des méninges, du cerveau, de’ la moelle, un épanchement séreux dans les ventricules où dansla cavité arachnoïs dienne ; quelquefois encore on pourra trouver un ou plusieurs foyers hémor= rhagiques. Devra-t-on considérer cette congestion, cet épanchement, comme la cause des accidents convulsifs qui se sont manifestés? Non! assurément non ! Ils n’en sont pas plus la cause que les congestions encéphaliques, que les hémorrhagies cérébrales qui surviennent dans les attaques d’épilepsie nel sont la cause de l’épilepsie ; pas plus que l'engouement pulmonaire, que les! épanchements séreux dans les plèvres consécutifs aux accès d’asthme ne sont la cause de l'asthme. C’est quelque chose d’analogue à cette congestion fugace qui colore les joues d’un individu sous l’empire d’un mouvement de colère et d'une émotion morale vive, congestion, en quelques cas, portée à un très-haut: degré et se produisant jusque dans l’encéphale ; c’est quelque chose de tout à fait comparable à ces fluxions qui accompagnent les affections névralgiques, phénomènes sur lesquels j'appelle à chaque instant votre attention, et qui ont été signalés par M. le docteur Notta dans un excellent Mémoire sur les lésions: fonctionnelles qui sont sous la dépendance des névralgies (1).
L'opinion que je soutiens et qui est acceptée par la plupart des praticiens, est loin d’être une opinion nouvelle ; Morgagni la professait très-explicitement, lorsqu'il écrivait dans sa Auitième lettre sur le siége et la cause des maladies « La cause des convulsions qui consiste dans un changement invisible opéré dans le cerveau et dans les nerfs, ne tombe pas sous nos sens après la morts on n’observe que ses effets, qui varient suivant la violence et la durée de ces convulsions. » |
Cependant, messieurs, il ne faudrait pas aller au delà de ma pensée, ét croire que je n’attache aucune importance à ces lésions matérielles. Tout en n'occupant ici qu'un rang secondaire, en tant qu’eflets et non causes des
(4) Archives générales de médecine, 5° série, tome IV, juillet, septembre, novems bre, 1854,
convulsions, elles n’en doivent pas moins être prises en considération. Si, lorsqu'elles sont légères, elles disparaissent rapidement et spontanément une fois que la cause qui les a produites cesse elle-même d'agir, portées à un trèshaut degré, elles sont susceptibles d’introduire dans l’état du malade les complications les plus sérieuses. Souvent répétées, elles peuvent amener des désordres anatomiques, et consécutivement des désordres fonctionnels irrémédiables ; si la vie n’en est pas immédiatement menacée, du moins les individus conservent-ils des infirmités incurables, comme nous avons vu les épileptiques rester quelquefois paralysés à la suite de leurs grandes attaques ; à plus forte raison, devrons-nous tenir compte des épanchements de sang qui sont le résultat de l'attaque d’éclampsie. J'aurai à revenir sur ces faits.
Ce que les anciens appelaient la cause prochaine des convulsions nous échappe donc, mais nous connaissens mieux leurs causes prédisposantes et leurs causes occasionnelles.
Dans nos conférences sur l’épilepsie, j'ai cherché à vous démontrer par des faits l'influence de la prédisposition héréditaire sur les affections convulsives. Cette susceptibilité nerveuse se manifeste dans les générations différentes par des phénomènes différents ou par des phénomènes identiques. Il est assez ordinaire que des parents, que des mères surtout, sujets dans leur enfance à des accidents éclamptiques, donnent le jour à des individus qui à leur tour sont affectés d'accidents analogues.
Une des observations les plus extraordinaires que je connaisse en ce genre est celle qui a été rapportée par mon ancien élève et ami M. le docteur Duclos (de Tours), dans sa remarquable thèse (1). C’est l’histoire d’une femme de trente-quatre ans, sœur de dix enfants dont six étaient morts de convulsions, et qui elle-même avait eu jusqu’à l’âge de sept ans de fréquentes attaques d'éclampsie ; elle en avait conservé un peu de déviation de la bouche et de prolapsus de la paupière supérieure du côté gauche. Cette femme eut dix enfants, Tous eurent des convulsions : six avaient succombé, cinq dans les deux premières années, un autre à l’âge de trois ans. Son dernier, qu’elle amenait dans mon service, à l'hôpital Necker, était une petite fille de six mois. A l’âge de trois mois elle avait eu une première attaque qui avait duré dix minutes environ, et que la mère attribuait à une vive impression morale éprouvée par elle : immédiatement après un accès de colère, elle avait donné le sein à son enfant, la convulsion était survenue dès le lendemain. Cette petite fille succomba, trois mois après, à une encéphalo-méningite.
Les médecins qui s'occupent spécialement des femmes en couches ont souvent observé que des enfants dont les mères avaient eu, peu de temps avant leur accouchement, des attaques d’éclampsie, étaient pris de convulsions peu après leur naissance. En quelques cas, ils succombent à la violence des
(4) Études cliniques pour servir à l'histoire des convulsions de l'enfance, Paris, 4847, p. 79,
accès: d’autres fois ils guérissent, bien que les accès se soient répétés en grand nombre et à des distances très-rapprochées. Bien plus, les mêmes auteurs racontent avoir vu des nouveau-nés venir au monde avec des contractures des membres où des muscles du cou ; et ces affections étaient, suivant eux, la conséquence des convulsions, ou du moins de quelque chose d’analogue que ces enfants avaient éprouvé alors qu'ils étaient enfermés dans le sein maternel, les mères ayant eu pendant leur grossesse des accidents convulsifs.
Indépendamment de cette prédisposition transmise des parents aux enfants, il est une série de causes qui prédisposent singulièrement aux convulsions ce sont toutes celles qui tendent à affaiblir l'économie. Aussi ces accidents ne sont-ils jamais plus fréquents que chez les enfants dont l'alimentaz tion est insuffisante, que chez ceux qui ont éprouvé des pertes de sang, relativement considérables, soit que les hémorrhagies aient été spontanées, soit qu’elles aient été provoquées artificiellement par une saignée ou par une application de sangsues. Des diarrhées abondantes ou longtemps pro= longées agissent dans le même sens et de la même façon. Il n’y à rien Rà qui doive surprendre, lorsqu'on réfléchit à cette grande loi de physiologie, que plus le système nutritif et les phénomènes végétatifs sont pauvres et languissants, plus aussi les phénomènes nerveux sont mobiles, exaltés, irréguliers, loi admirablement formulée dans cette simple observation d’Hippocrate sanguis moderator nervorum ; si l'on réfléchit surtout que cette subordination du système nerveux au système sanguin, à la force plastique, n’est chez personne plus évidente que chez les jeunes sujets.
Je ne suivrai pas les auteurs dans la longue énumératjon qu'ils vous ont donnée des causes occasionnelles des convulsions de l'enfance. Je vous rappels lerai seulement que le séjour dans une température élevée, que l'exposition subite au froid, que des émotions morales, des 27rifations locales, ont pour effet d'amener ces accidents.
Il y a quelques années, j'étais mandé, avec mon confrère et ami M. le docteur Blache, auprès de Penfant d’un ministre étranger près le gouverne ment français. Get enfant était depuis quelques heures pris d'accès convulsifs® on l'avait fait mettre au bain. Les accidents ne cessaient pas, lorsque n. Blache, en ôtant le bonnet du petit malade, aperçut un brin de fil posé sur le crâne. En cherchant à l'enlever, il attira à lui une longue aiguille à laquelle ce fil tenait, et qui était enfoncée profondément dans le cerveau. Les convulsions s’arrêtèrent immédiatement, mais peu de temps après il survint une hydrocéphale qui entraîna la mort.
Un autre malade, un fils de mon excellent collègue le professeur Soubeiran; ayant succombé à des convulsions dont on ne pouvait saisir la cause, l’autopsié fat demandée, et l’on trouva fixée danse foie une aiguille à laquelle on attribua les accidents mortels que rien ne pouvait expliquer.
Underwood, dans son 7raité des maladies des enfants, rapporte un fait analogue au premier. Un enfant, dit-il, après des cris continuels, était tombé
dans des convulsions dont le médecin ne put absolument rendre raison et dont la cause ne fut connue qu'après la mort. En ôtant le bonnet qu’on n’avait pas encore enlevé, on découvrit une petite épingle fichée dans la grande fontanelle.
N'oubliez pas ces faits, car il pourra vous arriver de voir cesser des convulsions, lorsqu’en faisant déshabiller le petit malade, vous aurez découvert qu’une épingle mal attachée dans ses vêtements, ou même qu’une constriclion
trop douloureuse exercée par les langes, en étaient le point de départ.
N'oubliez pas non plus que ces accidents sont souvent occasionnés par des vésicatoires, par des sinapismes que l’on aura appliqués sur les membres des malades sous prétexte de combattre des troubles nerveux sans aucune gravité. Que de fois j'ai vu survenir des convulsions mortelles chez des enfants que l’on avait couverts de vésicatoires ; que de fois j'ai vu des médecins lutter par des vésicatoires nouveaux contre le mal qu'ils avaient causé, oublieux des accidents nerveux qui accompagnent si souvent la brûlure au premier degré !
C'est en grande partie à l’irritation occasionnée par l’évolution difficile des dents qu’il faut attribuer les accidents éclamptiques si communs chez certains sujets, non-seulement à l’époque de la première dentition, mais encore, Ce qui est beaucoup plus rare, à l’époque de la seconde.
Au point de vue de l’étiologie, les convulsions, liées à des états physiologiques bien définis, sont assurément les plus intéressantes à étudier. Gelles qui dépendent d’une affection matérielle appréciable des centres nerveux, comme les convulsions de la méningo-encéphalite, ne doivent pas nous occuper, et l’histoire de ces convulsions symptomatiques se rattache à celle de l'affection dont elles sont une des manifestations. Mais les convulsions qui, survenant au début, dans le cours et à la fin de diverses maladies, sont dites sympathiques, deutéropathiques, appartiennent bien à l'éclampsie proprement dite, dont ces maladies doivent être considérées comme les causes ocCasionnelles : ce sont celles qui surviennent au début des fièvres éruptives et dont je vous ai déjà parlé : au début de la rougeole et de la variole, bien plus qu'au début de la scarlatine ; au début des affections catarrhales pulmonaires
ou intestinales ; au début, en un mot, de la plupart des phlegmasies ou des
pyrexies que l’on observe chez les enfants.
En dehors de ces phlegmasies catarrhales ou franchement inflammatoires, en dehors des flux diarrhéiques qui agissent à la façon que je vous ai dite,
les affections des voies digestives ont la plus grande influence sur la production
des convulsions.
L'indigestion en est une des causes les plus fréquentes, que cette indigestion ait été causée par des aliments pris en trop grande quantité, comme lorsque des femmes donnent à profusion à leur nourrisson un lait de bonne qualité d’ailleurs ; qu’elle ait été causée par l’ingestion de substances grossières, non adaptées à l’âge, aux forces digestives, aux dispositions individuelles du sujet, comme chez les enfants à la mamelle nourris de trop bonne
heure de bouillies épaisses, de haricots, de lentilles, de pommes de terre, et@, ainsi que vous n'aurez que trop souvent occasion d’en être témoins.
Je veux insister fortement sur ce point que j'ai déjà indiqué et sur lequel je ne saurais trop revenir, à savoir, que, contrairement à l'opinion généralement reçue, les enfants à la mamelle qui sont sujets à la diarrhée éprouvent des convulsions bien plus souvent que ceux dont les garderobes sont habituellement régulières, non que la diarrhée dispose plus particulièrement à l’éclampsie, mais bien parce que les individus à entrailles délicates, et souvent dévoyées, sont bien plus exposés que les autres à l’indigestion, cette cause puissante de phénomènes convulsifs. Aussi est-ce une règle que je me suis imposée depuis bien des années, de ne pas laisser la diarrhée même aux enfants qui font des dents.
On a cité des faits dans lesquels des enfants avaient eu des convulsions après avoir pris le sein au moment où leurs mères venaient d’éprouver une émotion vive,
J'ai vu l’éclampsie survenir, dans le service de l'hôpital Necker dont jai longtemps été chargé, chez un petit malade dont la nourrice avait eu un vio= lent accès de colère un instant avant de lui donner à teter.
M. le professeur Andral racontait dans ses cours des faits plus curieux encore, et qui prouvent qu'il existe de singulières idiosyncrasies en vertu desquelles le lait d’une nourrice est bien supporté par les uns et ne l’est point par les autres. «Une femme, dit mon honorable collègue, nourrissait son propre enfant sans inconvénient ; elle donne le sein à un second enfant qui fut pris de convulsions, à un troisième qui le fut également. » Dans tous ces cas, les accidents convulsifs se produisent sans qu’il y ait aucun autre symptôme d'in: digestion ; il semble que le lait, sous l'influence d’une cause ou d’une autre, change de nature et devienne un véritable poison dont les effets se font sentir sur le système nerveux.
Déjà, dans bien des occasions, j'ai appelé votre attention sur ce fait impor: tant signalé depuis quelques années, que l’éclampsie, chez les enfants aussi bien que chez les adultes, survenait à la suite de l’albuminurie, soit que là sécrétion albumineuse se fit dans le cours d’une maladie aiguë, comme je vous ai dit que cela arrivait souvent à la fin de la scarlatine, soit qu’elle fût l’expression de la maladie de Bright.
Dans ces cas, généralement, les individus ont ou ont eu une anasarque plus ou moins considérable; mais il ne faudrait pas croire, ainsi que quelqués médecins semblent l’admettre, que cette anasarque soit la condition la plus favorable au développement des convulsions; car, d’un côté, chez les enfants qui sont pris d’anasarque sans albuminurie à la suite de la dysenterie, d’une diarrhée opiniâtre, d’une rougeole même, l’éclampsie est rarement à craindre; tandis que, dans l’albuminurie sans anasarque, les convulsions se manifestent fréquemment, et cette fréquence est telle, que certains auteurs n’ont pâs craint d’affirmer que, dans la presque universalité des cas, les convulsions de
l'enfance étaient un des symptômes de l’albuminurie; ce qui me paraît exagéré. Ils ont voulu même faire de la présence de l’albumine dans les convulsions un signe diagnostique entre l'éclampsie et l’épilepsie.
Je vous ai souvent rappelé la curieuse expérience de M. Claude Bernard, relativement à l'influence que les lésions du quatrième ventricule exercent sur la sécrétion urinaire. Si l’on blesse, chez un animal, un certain point de ce ventricule, peu après les urines contiennent de la glycose, en même temps
-qu'elles sont plus abondamment sécrétées. Si la lésion est faite dans un autre point, il y a une polyurie simple, sans sucre dans l'urine. La lésion d’un autre point encore de ce même ventricule rend bientôt les urines albumineuses (1).
Peut-on supposer alors que la même modalité nerveuse qui causerait chez la femme et chez l'enfant l’albuminurie, disposerait aux convulsions “éclamptiques ? | = La présence de vers intestinaux dans les voies digestives a été signalée par tous les auteurs comme une des causes occasionnelles les plus ordinaires des attaques d’éclampsie de l’enfance; et je vous ai déjà raconté l’histoire d’un épileptique guéri après l'expulsion d’un ténia. Cet ordre de faits rentre dans ce qu'on a appelé les convulsions par action réflexe.
Sans vouloir passer en revue toutes les causés des convulsions de l'enfance, j'appellerai votre attention sur cette particularité, que les circonstances les plus insignifiantes en apparence peuvent en être le point de départ, chez les sujets prédisposés ; qu’il est des enfants qui entrent en convulsion aussi facilement que d’autres sont pris de rêvasseries et même de délire ; et que, si cette prédisposition peut être acquise, elle est surtout héréditaire. En vous renvoyant ici à ce que j'ai longuement établi à propos de lépilepsie, je vous répéterai que cette susceptibilité, que cette excitabilité nerveuse, peuvent en quelques cas se prévoir.
Il importe cependant de ne pas prendre pour des convulsions les mouvements rapides et-#nvolontaires que l’on voit se produire, même à l’état de veille, chez certains sujets dont le système nerveux est très-excitable, lorsqu'ils sont surpris par des bruits inattendus ou lorsqu ils éprouvent une émotion morale un peu subite. Ces mouvements, en apparence convulsifs, manquent des caractères essentiels de la convulsion proprement dite.
Voyons donc quels sont ces caractères. | | Considérée dans son élément le plus simple, la convulsion se compose de deux temps successifs et bien distincts. C’est d’abord une période de contraction, sans secousses, consistant dans une contraction graduelle, mais rapide, de la fibre musculaire, qui se traduit par une dureté et une roideur quelquefois invincibles des muscles affectés. Cette période de tonicité est bientôt
(4) Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collége de France.
suivie d’une période de clonicité, dans laquelle se produit une série de mou vements alternatifs de contraction et de relâchement indépendantsde la volonté qui est aussi impuissante à les suspendre ou à les modérer qu’elle l’a été à le provoquer.
La période tonique précède toujours la période clonique; mais la duréet l'intensité de celle-ci ne sont en aucune facon subordonnées à l'intensité et la durée de celle-là. Ainsi, des mouvements cloniques d’une grande vio lence succèdent souvent à une contraction tonique légère, et réciproquemèen une contraction tonique d’une excessive énergie peut être suivie de mouve ments cloniques très-modérés. Ainsi, la durée de la première période & parfois si rapide, la seconde arrive si promptement pour se prolonger pendai un temps plus ou moins long, qu’il semblerait à un observateur non préven ou inattentif que les mouvements cloniques ont signalé le début des accidents Dans d’autres circonstances, plus rares il est vrai, la période clonique manque et l’on ne constate pendant toute la durée de l’acte convulsif qu’une contractio musculaire plus ou moins énergique et persistante. C’est là le cas de la con tracture dont nous n'avons point à nous occuper pour le moment, mais don j'aurai certainement à vous entretenir un jour. Dans l'éclampsie, et plus spécia lement dans l’éclampsie des enfants, objet unique de cette conférence, l’absent des mouvements cloniques s’observe lorsque, pendant l'accès et par le fait mêm de la longue durée de la convulsion tonique, la mort survient par asphyxie © par syncope, suivant un mécanisme que nous étudierons ultérieurement.
De ce que je viens de vous dire ressort ce fait très-remarquable, que tonicité paraît être l'élément essentiel obligé de tout acte convulsif : iln manque jamais et peut même exister seul ; qu’il constitue la convulsion tot entière, comme dans la contracture ; que cette convulsion reste incomplè comme dans l’éclampsie, lorsque la période clonique n’a pas le temps d’arrive tandis que les mouvements cloniques ne se produisent peut-être jamais d’en blée.
Il est une troisième période qui, bien que ne faisant pas partie de lac convulsif lui-même, n’en doit pas moins être indiquée : c’est la période à collapsus, de stupeur ou de coma. Qu'il soit la conséquence de l’étonnemei du cerveau produit par la congestion encéphalique ou par l'épuisement € l’incitabilité nerveuse, ce collapsus est l'effet, mais non un élément de la cot vulsion. Si la plupart des malades tombent, à la suite de leurs attaqué d'éclampsie, dans cette stupeur plus ou moins profonde, plus ou moins pas sagère, en quelques circonstances, très-rares à la vérité, entre l'attaqu éclamptique et le retour à un état normal il n’y a aucune transition.
Messieurs, après vous avoir présenté cette analyse des divers phénomènt constitutifs de l'acte convulsif, abordons l'étude plus générale des convulsiot de l’enfance, et essayons d’en donner une description aussi complète que pos sible. C’est là un sujet d’une excessive difficulté.
L'éclampsie revêt en effet les formes les plus variées. Le plus ordinairemet
elle se manifeste à la façon de la grande attaque d’épilepsie. Rien n’annonce l'invasion de l'accès, et pour ma part je n’ai jamais observé ces phénomènes précurseurs dont Brachet a dressé le tableau que d’autres ont cru devoir copier d’après lui. Get état d’impatience, d'inquiétude, d’agitation, de malaise dont on parle, ce sommeil léger ou ces insomnies, remplacés quelquefois au contraire par de l’abattement, par de l'hébétude, par de la somnolence, sont les prodromes de la maladie dont les accidents convulsifs vont être une première manifestation et ne sauraient être rapportés à la convulsion ellemême.
Celle-ci survient brusquement. Tout à coup l'enfant pousse un cri, perd connaissance, se roidit et se lord, la poitrine immobile, la respiration suspendue; le visage, d'abord pâle, devient rouge, violet; quelquefois les yeux se remplissent de larmes qui s’échappent et coulent sur les joues; les veines du cou se dessinent en cordes noueuses. Alors commencent les secousses cloniques, caractérisées par des mouvements désordonnés et involontaires d’un grand nombre de muscles ; les membres se plient et s'étendent tour à tour ; les doigts.et les orteils sont alternativement fléchis et étendus, écartés ou rapprochés les uns des autres, mais le plus souvent dans une flexion forcée; le pouce, porté dans l’adduction, est caché sous les doigts qui le couvrent. La tête se renverse en arrière ou se fléchit en avant, et parfois est entraînée latéralement par des mouvements irréguliers et saccadés de rotation; les muscles du visage participent à la convulsion générale ; les yeux, agités de mouvements saccadés, roulent dans leurs orbites ; généralement renversés en haut sous la paupière supérieure, plus rarement ils sont entraînés en bas, et il y a un strabisme convergent. Les commissures des lèvres, tirées en dehors et en haut, donnent à la physionomie un air grimaçant quelquefois effrayant à voir; puis à chaque secousse convulsive, l’air, passant dans l'espèce d’entonnoir que forment les coins de l’orifice buccal entr’ouvert, produit un bruit de succion accompagné d'un écoulement de salive écumeuse, parfois ensanglantée. C’est qu’ici comme dans l’attaque d’épilepsie, la langue, poussée au dehors, peut être mordue et déchirée par les dents. Les muscles du tronc étant également affectés pendant la période tonique, les muscles inspirateurs sont immobiles, et le larynx luimême, spasmodiquement contracté n'offre plus un libre accès au passage de l'air. La convulsion des muscles de l'abdomen chasse au dehors les urines et les matières fécales, qui s’'échappent involontairement. Les mouvements convulsifs cloniques, d’abord rapides et petits, deviennent plus lents et plus étendus; enfin une profonde expiration, suivie d’une détente complète, indique la fin de l’accès. L'enfant tombe alors dans la somnolence et la stupeur.
Messieurs, ces divers phénomènes s’accomplissent en beaucoup moins de temps que je n’en ai mis à les décrire, et l'accès, toujours trop long pour la mère épouvantée, dure une ou deux minutes,
Lorsqu'il est complétement terminé, et que, la stupeur ayant à son tour disparu, tout est rentré dans l’ordre, il est impossible de saisir la moindre trace
du passé, si ce n’est que l'enfant garde de la lassitude qui se traduit par des pandiculations, par des bâillements, par de la tendance au sommeil.
L'attaque peut se composer d’un seul accès, mais il est rare qu’il en soit ainsi. Ordinairement, après un intervalle de repos plus ou moins prolongé, un nouvel accès se reproduit avec une forme analogue à celle du précédent, dure le même temps, pour se terminer comme lui par le carus et aboutir au retour à l’état normal.
Survenant, ainsi que le premier, sans cause appréciable, mais survenant aussi sous l’influence d’une émotion, d’une contrariété, d’une douleur, d’un mouvement, il peut se répéter d'heure en heure, de demi-heure en demiheure, et même à des intervalles encore plus rapprochés.
L'attaque d’éclampsie, ainsi composée de plusieurs accès, peut durer une demi-journée, un, deux ou trois jours; mais il est loin d’être sans exemple qu'elle se soit prolongée bien au delà, l’enfant restant aux prises avec des convulsions qui, revenant à des distances plus ou moins courtes dans le cou rant des vingt-quatre heures, se reproduisent pendant cinq, six, sept, quinze jours, comme M. Duclos en rapporte des exemples (1), et même pendant dix-huit jours, ainsi que nous l'avons vu à l'hôpital Necker, chez un enfant de cinq mois.
Dans le cours d’une coqueluche, cet enfant eut chaque jour un ou deux accès formés d’une série d’attaques subintrantes, c’est-à-dire se succédant de telle sorte que le paroxysme précédent n’était pas encore terminé lorsque le suivant commençait; le grand accès durait ainsi sans la moindre interruption pendant deux, trois et même quatre heures (2).
Ceci, messieurs, vous donne déjà la confirmation de ce que je vous disais tout à l'heure de la variété de formes des convulsions de l’enfance.
Ordinairement entermitéentes, séparées par des intervalles de repos pendant lesquels tout semble rentré dans l’ordre, d’autres fois vous les voyez, comme dans le cas de cet enfant, se succéder sans interruption. L'accès qui a duré une ou deux minutes, est à peine fini qu’il est suivi d’un autre, auquel suc= cèdent un troisième, un dixième, un vingtième ; de sorte que le petit malade ne cesse de s’agiter dans les contorsions de la convulsion que pour tomber dans une torpeur plus effrayante encore, et beaucoup de médecins peu attentifs considèrent cet état comme une convulsion continue.
Il suffit d’un peu de soin pour reconnaître une succession de paroxysmes dont la violence n’est pas alors ordinairement aussi grande que celle des con= vulsions intermittentes. C’est là quelque chose de tout à fait semblable à ce que dans l’épilepsie nous avons appelé l’état de mal, état de mal qui se ren= contre beaucoup moins fréquemment, je vous l'ai dit, dans cette dernière maladie que dans l’éclampsie,
(1)" Loc", pe 25:
(2) Id., ibid, p. 23:
Cette convulsion, en apparence continue, est susceptible d’avoir une durée “onsidérable : elle peut se prolonger jusque pendant huit à dix heures, puis près un intervalle de repos plus ou moins long, reprendre sa forme continue, 4 se reproduire un, deux et même quinze à dix-sept jours de suite.
Cette forme de l’éclampsie ne diffère donc de celle dans laquelle les accès ont franchement intermittents que par la manière dont les accidents se succèdent. |
Il existe pourtant une forme continue, qui se rencontre assez souvent près un accès épileptiforme violent. Au moment où l’on s'attend à voir cesser es secousses, celles-ci se répètent de seconde en seconde, ou bien à des interalles un peu plus éloignés, et cette scène dure un quart d’heure, une heure pu même des journées entières.
Dans ce cas, nous avons vraiment affaire à la mêtne attaque. Ce n’est pas que de temps en temps la convulsion ne semble se modérer pour reprendre avec une intensité nouvelle ; mais enfin il n’y a jamais ni une cessation complète, ni cette stupeur profonde , avec résolution générale , qui suit un paroxysme ordinaire.
Cependant, dans cette forme d’éclampsie continue, il existe une chose capiale sur laquelle je veux tout de suite appeler votre attention. Tandis que dans les deux premières formes il y avait perte de connaissance, dans celle-ci, au contraire, l'enfant, tout en s’agitant dans les convulsions, semble n'avoir pas perdu tout à fait la conscience de lui-même, et ne reste pas complétement étranger à ce qui se passe autour de lui. Il crie pour exprimer un besoin ou pour se plaindre d’une douleur ; il retire quelquefois avec assez de vivacité la main que l’on pince, le pied que l’on chatouille, et pourtant la convulsion persiste dans le membre même où la volonté n’a pas encore cessé d'exercer son empire.
À vrai dire, celte convulsion qui frappe toutes les parties du corps n’est pas si universelle qu’elle semble l'être, puisqu'elle laisse des muscles obéir à l'intelligence qui commande ; elle est donc partielle, rigoureusement parlant.
Nous allons voir maintenant la convulsion se localiser davantage.
Les convulsions partielles présentent les différences les plus tranchées, et la diversité infinie de leur expression est en rapport direct avec le siége : qu’elles occupent. |
Il arrive quelquefois qu'après une grande attaque épileptiforme, la mottié du corps reste pendant plusieurs heures agitée de mouvements spasmodiques. cloniques, qui se répètent à des intervalles d’une à plusieurs secondes. Cependant l'intelligence de l'enfant est entière; les mouvements de l’autre moitié du corps ont une facilité, une harmonie qui contrastent singulièrement avec l'agitation du côté affecté.
Je me souviens d’avoir vu un jeune garçon de onze mois qui était sous l’empire d’une diathèse tuberculeuse. A la suite d’un accès violent d’éclampsie, il
revint à lui; mais durant plusieurs heures, il avait le côté droit du visage e* le bras droit agités de mouvements convulsifs violents. IL reconnaissait se. mère et sa nourrice, buvait, quoique avec assez de difficulté, dirigeait un regard attentif et intelligent sur les objets qui l’entouraient, retournait vive- | ment la tête pour regarder les personnes qui entraient dans l’appartement, € quelquefois même, importuné par les secousses du bras droit, y portait lé main gauche, et s’efforçait de lutter contre la violence des mouvements convulsifs.
Dans d’autres cas, la convulsion des membres, au lieu d’affecter commeic* la totalité des muscles d’un côté du corps à un égal degré, affectera à del degrés différents tel ou tel muscle, et souvent des muscles qui ne sont paf animés par la même paire nerveuse. Un seul muscle du bras, le biceps pat exemple, sera pris, tandis que les autres resteront dans une parfaite immobilité® dans un état de relâchement complet; les mouvements convulsifs ne se pro= duiront que dans un ou plusieurs doigts. Quelquefois, quoique cela soit beauf coup plus exceptionnel, c’est dans les membres inférieurs que ces phénomène. s’observent.
Ils sont fréquemment précédés et accompagnés des troubles généraux qui caractérisent la grande attaque d’éclampsie : cri, perte subite de connaissance,! pâleur du visage; souvent aussi l’accès se termine également par la période del stupeur et de carus. Ces phénomènes ne sont jamais plus manifestes que dans les cas où les accidents convulsifs se limitent au tronc, et qui, sans être rares, sont cependant beaucoup moins communs que ceux dans lesquels la convulsion reste bornée aux membres.
Les convulsions partielles du tronc revêtent d’ailleurs deux formes bien! distinctes. Tantôt incomplet, l’acte convulsif consiste dans une contraction! exclusivement tonique des muscles de la gouttière vertébrale, et représente un véritable accès tétanique. Le corps se roidit ; la tête, renversée en arrière, reste dans une immobilité absolue ; puis, sans qu’il y ait eu aucun mouvement de flexion, la contraction cesse, et tout rentre dans son état habituel. Tantôt cette période tonique est si passagère, qu’elle semble ne pas exister, et l’on n'observe que des contractions cloniques en vertu desquelles la tête exécute des mouvements, soit de rotation, soit de flexion en avant et en arrière, la convulsion paraissant exclusivement bornée aux muscles du cou. Je vous ferai ici la même remarque que je vous ai faite précédemment sur la nécessité de ne pas confondre avec ces accidents convulsifs certains mouvements ayant avec ceux-ci une certaine ressemblance, et que vous verrez se produire chez un grand nombre d’enfants sous l’influence d’une maladie fébrile. Ces mou vements, par lesquels se traduit l’excitation du petit malade, bien qu'ils dépendent d’une surexcitation du système nerveux, n’ont en réalité rien de convulsif.
De toutes les convulsions partielles, les plus fréquentes sont assurément celles du visage. Tantôt elles occupent tous les muscles de la face d’un seul
côté; les paupières, les globes oculaires, les ailes du nez, les joues, sont agités de mouvements convulsifs ; la bouche est grimaçante ; la mâchoire inférieure, portée en bas, se tord à gauche, à droite; les dents sont serrées les unes contre les autres, ou il y à une sorte de mâchonnement continuel. Tantôt a convulsion, encore plus limitée, occupe seulement, soit l’orbiculaire des paupières, et consiste dans un clignotement involontaire précipité qui dure plus où moins longtemps ; soit quelques faisceaux musculaires des joues et les lèvres dont la commissure est alors entraînée violemment en haut et en lehors ; soit les muscles qui se rendent aux ailes du nez, lesquelles se dilatent t se serrent alternativement.
Les muscles de la langue sont quelquefois affectés, et alors l’articulation les mots devenant impossible, ilse produit une espèce de bégayement d’ordiaire passager, mais qui persiste quelquefois. »
Les convulsions des muscles de l’œil sont les plus communes de toutes les onvulsions partielles de la face, et je ne crains pas d’ajouter que ce sont peuttre aussi celles qui passent le plus souvent inapercues. Si généralement elles nnoncent le début des attaques d’éclampsie, quelquefois aussi elles sont la eule manifestation de cette maladie. En quelques cas, elles sont exclusivement oniques ; le globe oculaire reste renversé en haut sous la paupière supérieure, ju bien il y a un sérabisme double et convergent ; exceptionnellement il est livergent. D’autres fois, un seul œil est affecté, l’autre restant dans une paraite immobilité; le strabisme est alors presque toujours convergent. Il peut rriver aussi qu'il y ait strabisme convergent d’un côté et divergent de l’autre. Jrdinairementles convulsions des muscles de l'œil sont complètes, c’est-à-dire qu'à la contraction permanente succédant la période de mouvements cloniques, es globes oculaires sont agités d’une oscillation continuelle, se renversant ous la paupière supérieure, puis sous l’inférieure, se portant en dedans bien lus ordinairement qu’en dehors.
Il est une particularité dont vous devez être prévenus. Vous serez pro- Jablement plus d’une fois appelés auprès d’enfants que l’on vous dira itteints de convulsions, parce que chez eux on aura pris pour un acte conrulsif le renversement du globe oculaire qui, dans l’état de sommeil, est un hénomène essentiellement physiologique. Ge renversement est quelquefois orté à ce point, qu’en entr’ouvrant les paupières, il est absolument imposible d’apercevoir l'iris, et surtout la pupille. Celle-ci est d’ailleurs parfaiement contractée, tandis que dans la convulsion elle est au contraire plus u moins dilatée. Ce phénomène physiologique en impose fréquemment, lors surtout que les enfants ont eu récemment de véritables attaques l’éclampsie.
Messieurs, dans ces différentes formes que je viens de passer en revue,
’éclampsie est facile à reconnaître, quelque élémentaire, quelque partielle qu'elle puisse être, Ces formes sont bien distinctes, bien spéciales, et les
médecins restent d’accord, sinon sur le fond de la maladie, du moins sur la! dénomination à imposer au phénomène. 11 s'agira toujours d’une convulsion. |
Mais dans les formes que nous allons maintenant étudier, les opinions ont! été et sont encore très-divergentes : je veux parler des convulsions internes, : auxquelles quelques auteurs ont réservé, lorsqu'elles sont légères, le nom de spasmes, et qui, suivant les muscles qu’elles vont frapper, produisent des accidents qui sont diversement et quelquefois singulièrement interprétés.
On entend vulgairement par convulsions internes, des convulsions partielles qui occupent plus particulièrement le pharynx, le larynx et tout l'appareil musculaire de la respiration. Cette dénomination de convulsion interne n’a pas sans doute un sens bien précis et bien net; mais enfin, telle qu’elle est, elle est suffisante, du moment qu’on s’est entendu sur le sens qu’il convient: de lui donner.
La forme la plus ordinaire de la convulsion interne est caractérisée par ce renversement avec mobilité du globe de l’œil dont je viens de vous entretenir; par la perte presque complète de connaissance, ou tout au moins par une stupeur assez profonde ; par la difficulté extrême ou l'impossibilité de la déglutition, par une respiration inégale, tantôt à peine perceptible, tantôt large, profonde et soufflante, ce qui indique que le diaphragme et les muscles respirateurs de l'abdomen et de la poitrine sont plus spécialement pris; quelquefois, pendant une, deux ou plusieurs minutes, on entend un bruissement laryngé singulier qui indique un obstacle à l’entrée et à la sortie de l’air; nous allons revenir tout à l'heure sur ce fait.
Ces convulsions internes peuvent se manifester concurremment avec les convulsions générales ou partielles qui occupent les membres et le visage, — je vous ai déjà dit que les convulsions des globes oculaires les accompagnaient habituellement ; — elles peuvent exister seules.
Dans l’un et l’autre cas, elles peuvent encore être complètes, c’est-à-dire toniques et cloniques; ou incomplètes, se bornant par conséquent à la période de contraction tonique. Si dans le premier cas on examine le malade mis à nu, On voit la convulsion du diaphragme et des muscles respirateurs setraduire par des mouvements peu étendus, mais très-répétés, très-précipités, de la base de la poitrine; dans le second cas, la base de la poitrine, violemment resserrée, reste dans une immobilité absolue.
La convulsion clonique, en raison même de son retour fréquent et du peu d’étendue des mouvements qui la constituent, amène nécessairement une perturbation profonde dans l’acte de la respiration, qui s'embarrasse, et conséquemment dans l’hématose, De plus, les secousses convulsives expliquent les petites quintes de toux particulières qui accompagnent souvent les convul= sions internes.
La convulsion tonique enraye brusquement et suspend complétement les fonctions de l’appareil respiratoire. Dès lors vous comprendrez facilement qu'elle ne peut durer longtemps sans interruption, sous peine d’entraîner Ja
mort. Aussi, tandis que les convulsions des membres et de la face se prolongent sans inconvénients pendant une minute et demie, deux minutes, la convulsion tonique du diaphragme et-des muscles inspirateurs doit essentiellement être passagère, et ne saurait persister au delà d’une minute sans danger immédiat.
La convulsion interne consiste donc principalement dans la convulsion du diaphragme et des muscles respirateurs de l'abdomen et de la poitrine ; mais il arrive aussi que les muscles propres du larynx sont convulsés en même temps que ceux-ci, et de cette convulsion laryngée résultent encore des désordres du côté de la respiration, susceptibles, dans quelques cas, d’inspirer des alarmes sérieuses.
On amenait un jour, dans mon service de l'hôpital Necker, un jeune enfant rachitique et sujet d’ailleurs à des convulsions épileptiformes qui, depuis quelques mois, se renouvelaient plusieurs fois par jour à l’occasion du moindre accès de colère. Il avait en outre, de temps en temps, des accidents dont sa mère ne nous rendait pas bien compte, et qui, suivant elle, avaient encore plus de gravité que les grandes convulsions. Nous fûmes témoin de plusieurs de ces attaques.
L'enfant tout à coup se renversait en arrière, le cou tendu, la bouche entr'ouverte, les yeux fixes, les bras et les jambes agités de saccades convulsives légères. Cependant des mouvements rapides d'inspiration faisaient dans la poitrine un vide que l’aplatissement des côtes comblait immédiatement ; l'air ne semblait pas pénétrer dans le larynx, ou bien s’il en pénétrait quelque peu, c'était avec un sifflement aigu, assez semblable à celui que l’on entend quelquefois pendant les plus violents paroxysmes d’orthopnée croupale. Tant que durait l'accès, le visage, le cou, la poitrine, la membrane muqueuse de la bouche, prenaient une teinte de plus en plus livide, jusqu’au moment où le spasme cessant, une ou plusieurs inspirations profondes terminaient cette scène terrible. Alors survenait un accablement profond, identique avec celui qui succède à une attaque d’éclampsie.
Ce sont ces convulsions frappant d’une manière plus expresse sur l’appareil respirateur, et notamment sur le larynx, qui constituent l’affection décrite par Kopp.sous le nom d'asthme thymique, le laryngismus stridulus de Hood et de Levy, affection dont mon collègue M. Hérard a fait le sujet d’une bonne monographie (1).
Permettez-moi, messieurs de m'’arrêter un instant sur cette question qui a soulevé de nombreuses discussions. Vous n’ignorez pas en effet que l’affection dont nous parlons a été considérée comme occasionnée par un développement anomal du thymus; mais il est péremptoirement établi qu’elle er est parfaitement indépendante, Tout d’abord est-il nécessaire de dire que le thymus, ainsi que les capsules surrénales, organes de transition, organes destinés à l’atrophie après l’éclosion de l'œuf humain, sont moins que tous les autres
(1) Du spasme de la glotte (Thèses de Paris, 1847),
organes du corps dans les conditions de l'hypertrophie? Pour ma part, je suis resté pendant plus de vingt ans chargé d’un service important de très-jeunes enfants, et je n’ai pas vu ne seule fois un gonflement du thymus capable de produire le plus léger accident. Comment imaginer d’ailleurs que le thymus puisse acquérir un volume tel, qu’il oblitère en grande partie la trachée, sans qu’une dyspnée habituelle ait averti la famille et le médecin ? Et s’il n'ya jamais eu de dyspnée, comment comprendre que le gonflement d’un organe si peu vasculaire puisse en quelques instants devenir cause de la mort, ou tout au moins d'accidents horriblement graves? Si maintenant on suppose que la glande, en s’hypertrophiant ou en s’altérant, a pu embrasser le nerf récurrent laryngé, comme cela s’est vu à la suite de l’engorgement tuberculeux des ganglions lymphatiques du cou et de la racine des bronches, comment croire qu'il n’en sera résulté aucune modification dans la voix, dans la respiration, et que la maladie va se révéler par une attaque subite d’orthopnée ?
L'anatomie pathologique a suffisamment éclairé aujourd’hui ce point litigieux, en nous faisant voir que si le thymus était quelquefois développé d’une façon anomale, cette hypertrophie pouvait exister chez des enfants qui durant la vie n’avaient présenté aucun des symptômes de ce prétendu asthme thymique, tandis que chez d’autres qui avaient été enlevés par des convulsions internes analogues à celles que l’on décrit sous le nom d’asthme thymique, la glande n’offrait aucune altération.
L'étude des symptômes devait du reste amener à ce résultat, qu'il ne s’agissait véritablement ici que d'accidents convulsifs ; car, en suivant la dégradation des formes de l’éclampsie, on reconnaît aisément la convulsion frappant l’appareil respirateur, le diaphragme, et plus spécialement le larynx.
Qui ne voit qu'il suffit d’un défaut d'harmonie entre les mouvements spas: modiques du diaphragme et ceux des muscles qui meuvent les cartilages ary= ténoïdes pour produire tous ces sifflements laryngés, toute cette orthopnée ? Dans l’acte régulier de l'inspiration, la partie supérieure du larynx s’entr’ouvre, en même temps que le diaphragme, en s’abaissant, fait le vide dans la poitrine ; que si cet abaissement du diaphragme s'opère trop rapidement, et si en même temps il y a spasme dans le larynx, comme cela à lieu dans la coque: luche, l'inspiration est rendue presque impossible et est accompagnée d’un sifflement très-violent.
Mais dans le cas qui nous occupe, il n’est pas besoin d’invoquer un défaut d'harmonie entre les mouvements du diaphragme et ceux des muscles du larynx ; il suffit de supposer que la volonté ou l'instinct ne préside plus pour un moment aux mouvements des cartilages aryténoïdes ; les muscles qui meuvent ces cartilages, n’obéissant plus à aucune impulsion nerveuse, se trouvent pour un moment dans la condition de ceux des animaux auxquels on a coupé le nerf récurrent laryngé.
Ce qui se passe profondément dans le larynx peut quelquefois se passer sous les yeux de l'observateur. Pour juger de la réalité de la théorie que je
m'étais faite-du prétendu asthme thymique, il w’est arrivé de rester longtemps auprès d’un enfant atteint de convulsions du diaphragme sans participation du larynx, et d'amener à volonté les accidents de l’asthme thymique, en fermant pour un instant la bouche et le nez de l'enfant.
Mais si l’on fermait la bouche, et si l’on pinçait un peu les narines de manière à les obturer pendant une seconde seulement et à les laisser ensuite à demi fermées, au moment où une plus grande convulsion du diaphragme entraînait l’air plus rapidement à travers les fosses nasales, on voyait les ailes du nez, obéissant à la pression de l'air, s’appliquer sur la cloison, intercepter le passage, et une suffocation immédiate en était la conséquence. Cela tenait à ce que, pendant la convulsion les ailes du nez ne s’entr'ouvraient pas au moment de l'inspiration forcée, comme cela a lieu dans l’état physiologique et même dans l’état pathologique.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler la distinction à établir entre l'asthme thymique et l'asthme aigu de Millar : celui-ci est la laryngite striduleuse, dans laquelle le spasme du larynx qui la caractérise se lie à une inflammation des organes respiratoires.
L'asthme thymique peut être précédé où accompagné des autres accidents de l’éclampsie ; mais il peut en être aussi la seule manifestation. Il peut survenir tout à coup, au milieu de la plus belle santé en apparence, sans cause appréciable; plus souvent il survient à l’occasion d'une émotion morale, d’une peur, d’un accès de colère. J'ai été consulté pour un petit garçon qui, depuis le début jusqu’à la fin de la première dentition, resta sujet à ce genre d'accidents. D'une nature très-excitable, l’enfant avait des attaques sous l'influence de la plus petite contrariété; quoiqu'il ait gardé sa susceptibilité nerveuse, il n’éprouve plus aujourd’hui rien de semblable.
En anticipant sur ce que je vais avoir à vous dire dans un instant des convulsions éclamptiques en général, je vous rappellerai ce que je vous ai déjà signalé dans nos conférences sur l’épilepsie, à savoir, que ces accidents spasmodiques laryngés, comme l’éclampsie d’ailleurs, sont, en certaines circonstances, l'expression du mal comitial qui, à mesure que l'individu avancera en âge, se traduira par des troubles plus nettement caractérisés, et que c’est là, par conséquent, une raison d’être extrêmement réservé sur le pronostic de l'asthme thymique ; mais ce qui doit vous engager à plus de réserve encore, cest la crainte de voir les malades emportés dans un accès, lorsque celui-ci se prolonge outre mesure, bien qu'en oénéral ces accidents, quand ils ont une très-courte durée, n’aient en eux-mêmes aucune gravité,
Messieurs, c’est en effet quelque chose de bien remarquable que l’éclampsie des enfants ne laisse ordinairement après elle aucune trace de son passage, alors même que ses attaques ont été fréquentes, violentes, et qu’elles se sont répétées pendant cinq, huit, dix jours et même davantage. La petite fille dont je vous ai parlé précédemment guérit complétement, et sa santé ne sembla
avoir souffert en aucune façon des convulsions qui s'étaient répétées pendant dix-huit jours.
Il arrive cependant que ces convulsions entraînent en quelques circonstances des accidents consécutifs, les uns très-passagers, les autres plus persistants et: irrémédiables.
Ainsi, les muscles qui ont été le plus spécialement et le plus violemment affectés restent quelquefois, après l’attaque d’éclampsie, le siége d’assez vives douleurs qui reconnaissent pour cause, soit des déchirures de fibres, soit des épanchements de sang, lorsqu'elles ne sont pas tout simplement l'effet de la lassitude qui suit les efforts musculaires exagérés.
Dans d’autres cas, aux accès éclamptiques succèdent des difformités plus ou moins incurables. Vous n’ignorez pas que parmi les théories émises pour expliquer certaines distorsions du cou chez les enfants nouveau-nés, certaines déformations congénitales des membres, les pieds bots en particulier, il en est une qui admet l'influence des convulsions éprouvées par le fœtus renfermé dans le sein maternel. 1
Ces infirmités peuvent se produire après la naissance, et vous savez que l'éclampsie est signalée comme une des causes les plus fréquentes du sérabisme et du bégayement.
Il est vrai d'ajouter que ces infirmités acquises sont le plus ordinairement liées aux convulsions symptomatiques d’une lésion appréciable des centres nerveux, et qu’elles dépendent alors moins des accidents éclamptiques que de la cause matérielle persistante qui a provoqué ceux-ci.
L’éclampsie est quelquefois encore accompagnée ou suivie de paralystes. Tantôt ce sont les parties affectées de convulsions qui, après l'attaque, restent dans un état d’affaiblissement notable, qui peut être porté jusqu’à la perte absolue du mouvement ; tantôt la paralysie se produit dans les membres du côté opposé; enfin le membre supérieur peut être convulsé, tandis que le membre inférieur du côté correspondant est paralysé. Ordinairement passa= oères comme les convulsions qu’elles accompagnent, ces paralysies persistent après l'attaque d’une façon plus ou moins permanente; elles peuvent aussi être partielles, et n’affecter, de même que les convulsions, qu’un ou plusieurs” muscles. Cela s’observe surtout à la face, et ces accidents, qui se produisent, soit du côté où les convulsions se sont produites elles-mêmes, soit du côté opposé, paraissent être l’origine d’un certain nombre de paralysies faciales dont on cherche en vain ailleurs le point de départ.
Ces accidents paralytiques donnent pour leur part la raison de quelques= unes des difformités dont nous parlons. Ces difformités sont dues en effet à la contracture permanente d’un ou de plusieurs muscles; or, si cette contracture peut être consécutive aux convulsions, il est parfaitement connu aussi qu’elle affecte après un temps plus ou moins long les muscles qui ont été longtemps” frappés de paralysie,
Enfin, nous voyons bien souvent l’diofie succéder aux convulsions de là
première enfance, et il est rare que, dans ce cas, il n'y ait pas un côté du corps plus faible que l’autre, le côté paralysé prenant moins de développement, II est probable qu'alors les convulsions ont été accompagnées ou suivies de profondes lésions des centres nerveux.
Messieurs, ces accidents consécutifs aux convulsions, quoique n’étant pas très-rares, lejsont cependant, relativement à l’extrême fréquence de l’éclampsie, et nous pouvons répéter ce que nous disions il y a un instant, que, d’une manière générale, celle-ci est habituellement sans gravité. Toutefois les cas malheureux auxquels j'ai fait allusion en plus d’une circonstance, et dans lesquels la mort à 6t6 la conséquence immédiate des attaques, ces cas se rencontrent trop souvent encore pour que vous ne soyez pas prévenus de la possibilité de cette redoutable terminaison. Elle est à craindre, non-seulement à la suite d'accès multipliés et très-rapprochés les uns des autres, mais encore dès une seule et première attaque. |
La mort arrive alors, soit par esphyxte, c'est le fait le plus ordinaire, soit par Syncope, soit enfin par épuisement nerveux. |
L’asphysie peut être la conséquence des convulsions internes ; elle peut survenir après les grandes attaques.
Dans le premier cas elle se produit de deux manières très-distinctes.
Elle peut être immédiate; l'enfant meurt dans un accès de suffocation ; il meurt comme étranglé, ou comme si on lui eût violemment et brusquement serré la poitrine dans un cercle de fer. C’êst là, je vous lai dit, ce que nous observons dans l'asthme thymique, dans la convulsion du diaphragme, lorsque là Contraction tonique, se prolongeant outre mesure au delà d’une minute .et demie, deux minutes au plus, euraye complétement les mouvements respiratoires et suspend les fonctions d’un appareil dont l'exercice est immédiatement nécessaire à l'entretien de la vie.
C'est ainsi qu'a succombé sous nos yeux un jeune enfant dont je vous ai plus d’une fois entretenus et dont l’histoire détaillée trouve ici sa place.
Get enfant, âgé de onze mois, avait été amené à l'hôpital Necker, où il fut couché au n° 42 £és de la salle Sainte-Julie, dans le service que je dirigeais à elite époque. Il était atteint de diarrhée chronique, qui s’amenda sous l’inluence de l'administration du calomel et de l'opium associés, à petite dose, En dehors de cela, ce petit malade, qui était allaité par sa mère, ne nous avait résenté rien d’extraordinaire, lorsqu'une nuit il fut pris tout à COUP, sans ccident précurseur, sans aucun symptôme préalable, d’une attaque d’éclampie, La convulsion occupa le bras droit, et fut d’ailleurs légère. Cependant inspiration était accompagnée d’une espèce de sanglot assez semblable à celui le la coqueluche. Ces accidents qui se reproduisirent à des intervalles assez approchés, persistaient encore à l'heure de la visite. Ils se répétèrent à difféentes reprises pendant que j'étais dans la salle ; et chaque accès durait moins "une minute, sans qu'il y eût d’oppression notable,
Après avoir vu les autres malades, je revins vers l'enfant, que je fis tenir par
une infirmière et mettre complétement nu, afin de bien lexaminer. À peine ! y était-il que tout à coup, sous nos yeux, il fut saisi d'un mouvement con vulsif tonique du bras droit, en même temps que de mouvements respiratoires | rapides accompagnés du bruit dont nous avons parlé. Huit ou dix secondes ne s'étaient pas écoulées que la rigidité tétanique avait envahi les bras, les jambes, | le tronc tout entier, rigidité tétanique analogue à celle que l’on observe dans le premier stade d’un accès d’épilepsie. Les parois de la poitrine étaient roides ! et immobiles; nous ne voyions aucun mouvement du diaphragme; la res-! piration était complétement interrompue. Nous observions le malade avec | une grande anxiété, attendant impatiemment un mouvement clonique, las moindre agitation musculaire, lorsque après moins d’une minute d’immobilité ! absolue, nous vîmes la peau, qui jusque-là avait conservé sa coloration! naturelle, bleuir, la face devenir turgescente:; la langue, tuméfiée, sortir dela bouche, en poussant un peu d’écume; l’urine s’écouler en grande abondance: Nous essayâmes d’exciter les mouvements en pressant et frictionnant la poi. | trine : nos efforts furent inutiles, l'enfant tombait dans la résolution : il était! mort.
À l’autopsie, nous trouvâmes la pie-mère légèrement injectée ainsi que là substance grise, et le cerveau p eut-être un peu plus mou que d'habitude, circonstance que pouvait expliquer la température élevée de la saison. L'examen: le plus minutieux ne nous fit découvrir aucune autre altération. Le thymus, un peu plus gros qu'il ne l’est ordinairement, n’offrait ni induration, ni trace d'injection, et ne comprimait en aucune façon la trachée. Dans les pou: mons, rien qu'une congestion vive de sang noir, et les bronches contenant un peu d’écume. Un des ganglions bronchiques était légèrement tuméfié eb ramolli.
L'autre mécanisme suivant lequel les convulsions internes produisent l’asphyxie est tout différent. C’est lorsque, la convulsion étant complète, les mouvements alternatifs de contraction et de relâchement des muscles respirateurs se succèdent à des intervalles si rapprochés, qu'ils ne permettent plus
à la cage thoracique, et par suite au poumon, de se développer suffisamment; c’est lorsque, le spasme de l’orifice supérieur du larynx se répétant presque sans interruption, le libre passage de l'air dans le larynx, la trachée et les bronches, est intercepté. L’hématose ne se fait plus régulièrement, parce que, d’une part, l’appareil respiratoire ne recoit plus une quantité suffisante d’un air réparateur; parce que, d'autre part, il ne se débarrasse plus de celui qui, ayant perdu son oxygène, est devenu impropre à la respiration. Celle-ci es! alors insuffisante, incomplète, et l’asphyxie survient comme chez les individus qui succombent à des affections organiques du larynx, à l’angine laryngét œdémateuse par exemple.
La mort par les poumons est encore la conséquence des grandes attaques, conséquence beaucoup moins immédiate que dans les deux ca! précédents, Il se passe ici, suivant la juste remarque de M, Duclos, quelqut
chose d’analogue à ce qui se produit si fréquemment à la suite de quelques trachéotomies pratiquées dans la période extrême du croup. Il semble qu'une fois que l'ouverture faite à la trachée aura donné une libre entrée à l'air dans le poumon, on a paré aux accidents que l’on voulait combattre. Cependant l’asphyxie continue, ou du moins nous ne sommes plus maîtres d'empêcher les effets que les troubles de l’hématose trop longtemps prolongés ont amenés dans l’économie, effets que les belles expériences de M. le docteur Faure nous ont si clairement démontrés. L’individu est frappé à mort, et, tout en enlevant l'obstacle mécanique qui a primitivement produit l’asphyxie, nous sommes désormais impuissants à opérer une résurrection.
Or, après des convulsions qui pendant plusieurs heures se sont répétées presque sans interruption, et surtout après ce qu'on a appelé l’état de mal, les enfants succombent d’une manière analogue. Ces mouvements convulsifs répétés amènent une perturbation considérable dans la respiration et dans la circulation. Le visage se congestionne, devient d’un rouge livide ; l'oppression arrive et va en augmentant; l’accès est à peine terminé, qu'un second commence pour être suivi d’un troisième, de telle sorte que la respiration et la circulation n’ont pas le temps de reprendre leur régularité. Aussi, lorsque l'attaque étant passée, le calme lui succède, lors même que la respiration paraît régulière, c'est un calme trompeur, et le malade succombe en quelques heures, sans qu'aucune convulsion se soit de nouveau produite, sans oppression notable, sans qu'aucun symptôme grave se soit manifesté. Il meurt, si je puis ainsi parler, non par asphyxie, mais des suites de son asphyxie.
La congestion, qui est la conséquence et non la cause de l’éclampsie, la congestion cérébrale, lorsqu'elle est portée à un très-haut degré, peut avoir une certaine gravité. Mais, tandis que cet accident a été longtemps et est encore considéré par quelques-uns comme le plus commun, comme le plus habituel, il ne se présente au contraire que très-exceptionnellement.
La mort par asphyxie, voilà donc celle qui survient ordinairement alors que les convulsions se terminent fatalement. Cependant on ne peut pas ne pas admettre que, dans quelques cas, les individus sont emportés par une Syncope ; qu'on explique celle-ci par l’ébranlement considérable éprouvé par le système nerveux, ou qu’on l'explique par une convulsion affectant l'organe central de la circulation de façon à empêcher ses mouvements.
Messieurs, rien n’est aussi difficile, à mon avis, que de formuler d’une manière générale le pronostic des convulsions de l'enfance. Ce pronostic est subordonné à une foule de circonstances, Ce que nous venons de dire vous montre déjà que les convulsions internes sont beaucoup plus redoutables que les grandes attaques convulsives occupant presque exclusivement les membres; qué pour les premières, il est encore des distinctions à établir entre les convulsions incomplètes, dans lesquelles là période de contraction tonique se montre seule et persiste outre mesure, et la convulsion complète avec ses
alternatives de tension et de relâchement musculaires. Pour les grandes atta”! ques, les différences portent sur l'intensité, la durée, la répétition plus ou moins fréquente des accidents. ;
S'il est un ordre de considérations vraiment digue du plus haut intérêt dans | cette question du pronostic, c’est assurément celui qui a trait aux convulsions qui surviennent, soit au début, soit dans le cours, soit à la fin. de certaines maladies, car il importe singulièrement de tenir compte alors du moment de leur apparition.
C’est ici le lieu de vous répéter ce que je vous ai dit ailleurs. À bien an4lyser les phénomènes dont il se compose, le frisson n’est rien autre chose qu'une convulsion à un faible degré. Partiel ou général, il est caractérisé par du tremblement, par des mouvements involontaires des parties qui en sont le siége, produits par la contraction et le relàchement alternatifs des muscles: il n’est donc pas extraordinaire que chez un individu dont le système nerveux est excitable, comme il l’est chez les enfants, ces phénomènes s’exagèrent, et arrivent jusqu’à constituer la véritable attaque d’éclampsie.
Aussi dans le jeune âge, principalement chez les sujets dont la susceptibilité nerveuse est portée à un très-haut point, le moindre mouvement fébrile est-il annoncé par les accidents dont nous parlons, que ce mouvement fébrile soit occasionné par un simple trouble de la digestion, qu’il soit sous la dépendance d'une affection catarrhale, d’une phlegmasie intestinale ou pulmonaire, qu'il fasse partie des prodromes d’une pyrexie, |
Ces convulsions initiales ne sont toutefois jamais plus fréquentes qu'au début des fièvres éruptives, de la rougeole en particulier, et plus encore de là variole. Leur manifestation à cette époque des pyrexies exanthémateuses est si commune, que quelques auteurs, Sydenham entre autres, ont voulu la poser comme une loi presque absolue, et que, suivant eux, leur apparition chez un enfant ayant passé l’âge de la première dentition devait faire soupconer lime minence d’une de ces maladies. Bien plus, Sydenham voulait que ces convul: sions fussent un symptôme favorable et annonçassent que la fièvre éruptive serait bénigne |
Nous sommes loin de partager son avis à cet égard, ‘Tout en admettant que les convulsions du début de la rougeole et de la variole sont presque tou: jours des accidents sans gravité, nous croyons aussi, d’une part, qu'elles ne préjugent rien sur la marche ultérieure de la maladie, et d’autre part, qu’elles peuvent être elles-mêmes, bien qu'exceptionnellement, des complications fâcheuses, soit en raison de leur intensité et de leur fréquence, soit en raison du siége qu'elles occupent ; mais ce qui les rend encore exceptionnellement graves, c’est l'intervention intempestive de la médecine, Dans nos conférences sur la rougeole, j'ai longuement insisté sur cé fait malheureusement trop commun. Combien de fois des personnes étrangères à notre aft et même des médecins ne se hâtent-ils pas, en présence d’un enfantpris de convulsions, de faire une médication toujours trop active et perturbatrice ? C’est une ap-
plication de sangsues derrière les oreilles, en vue de combattre une congestion cérébrale dont on se préoccupe par-dessus tout, et cette saignée, contrairement au but qu’on se propose d'atteindre, met le malade dans des conditions les plus favorables à la production des accidents nerveux; ce sont des bains, des affusions froides, des applications de glace sur la tête, qui, si l'éclampsie survientau début d’une rougeole, par exemple, vont augmenter l’inflammation catarrhale des bronches qui en est le cortége habituel, et transformer en une affection grave ces épiphénomènes d'ordinaire sans importance ; ce sont encore des applications sur les membres de vésicatoires, où même de linges trempés dans l'eau bouillante, et la douleur occasionnée par ces brutales vésications va exalter un système nerveux dont il faudrait avant tout calmer l’éréthisme.
Si, toutes choses égales d’ailleurs, les convulsions initiales, sont, je le répète, généralement sans gravité, il n’en est plus ainsi de celles qui apparaissent dans la période d’acuité des maladies, et à plus forte raison des convulsions terminales.
Celles-ci ont une signification funeste. Qu'il s'agisse d’une phlegmasie, d'une affection pulmonaire ou intestinale ; qu’il s'agisse de la coqueluche, de la rougeole, de la variole, les convulsions, survenant dans le cours ou vers la fin de ces maladies, indiquentun danger dépendant d’une complication fàâcheuse qui s’est introduite dans l’état du malade. L'attaque convulsive est alors précédée de phénomènes cérébraux semblables à ceux que l’on observe dans les fièvres typhoïdes ; elle se renouvelle pendant deux, trois, quatre jours; dure quelquefois seulement quelques heures, quelques minutes, et amène ordinairement la mort.
Ces accidents ne sont jamais plus redoutables que dans la scarlatine. Déjà, je vous l’ai dit et répété, lorsqu'ils se produisent au début de cette pyrexie, ils ont un caractère bien autrement sérieux que les convulsions initiales de la rougeole et de la variole ; mais, lorsqu'ils surviennent dans la troisième période, ils sont presque constamment mortels. Ils se lient le plus ordinairement alors à l'existence d’un œdème général et à l’albuminurie qui accompagne l’anasarque ; mais quelquefois aussi ils se manifestent en dehors de toute infiltration séreuse au même titre que l'agitation, le délire, les vomissements, en un mot que tous les troubles nerveux que je vous ai signalés dans l’histoire de la fièvre rouge.
Le pronostic des convulsions de l'enfance désend, non-seulement du siége qu’elles occupent, de la marche qu’elles suivent, de l’époque de leur apparition dans le cours des différentes maladies où elles se montrent, il dépend encore d'autres considérations que le praticien doit connaître et apprécier.
Il est un fait d'expérience clinique, c'est que les convulsions sont d'autant moins dangeureuses qu’elles sont plus faciles à exciter, et l'on peut appliquer aux individus dont la susceptibilité nerveuse est exagérée ce que Stoll disait des enfants en général. « Convulsio et spasmus, ufr frequentior in infantibus, ta minus periculosus 1is plerumque est quam adultis. » Il est en effet des
sujets qui, à l'occasion de la cause la plus légère, seront pris de ces accidents, et ces accidents eux-mêmes n’auront aucune conséquence fàcheuse.
Toutefois, ayez toujours présent à l'esprit que cette susceptibilité nerveuse peut être héréditaire, et que si elle se traduit dans le jeune âge par des attaques d’éclampsie, elle pourra se manifester ultérieurement par des affections nerveuses fort graves, telles que l’épilepsie. Rappelez-vous à ce sujet les faits que je vous ai rapportés à propos de cette névrose, rappelez-vous surtout que les convulsions sont des accidents qui exposent le médecin aux plus fâcheux mécomptes. Même celles qui se présentent dans les conditions les plus favorables peuvent avoir une terminaison funeste ; aussi, lorsque vous serez appelés auprès d’un enfant atteint d’éclampsie, tenez-vous dans une prudente réserve,
Messieurs, d’après ce que je viens de vous dire, il semblerait que le médecin doive intervenir toujours et quand même pour combattre les convulsions de l'enfance. Ma conviction est tout opposée. Je crois bien fermement que, moins nous ferons, mieux nous ferons en général, et que notre traitement doit être expectant. Interrogez les mères dont les enfants ont été plus d’une fois sujets aux attaques d’éclampsie ; elles vous répondront souvent qu’elles les ont fait cesser, soit en mettant dans la bouche du malade une pincée de sel, soit en lui faisant respirer du vinaigre ou de l’eau distillée de fleur d'oranger , soit en lui jetant au visage quelques gouttes d’eau froide, soit par toute autre médication aussi insignifiante.
Mais de ce que nous avons rarement à intervenir, en faut-il conclure que nous n’ayons qu’à nous croiser les bras quoi qu’il advienne? Non, à coup sûr; car, en présence de semblables accidents, l'attention doit être plus que jamais en éveil. Si avant toutes choses il faut se garder de ces moyens perturbateurs, saignées, sangsues, prétendus révulsifs cutanés, toujours dangereux, presque jamais utiles, il est essentiel aussi de ne pas quitter un instant le malade. Si l'attaque d’éclampsie, en considérant sa marche, sa durée, le siége des convulsions, semble ne pas présenter de gravité, on se bornera à employer des moyens qui, Sans nuire au malade, consolent une famille, soutiennent son espoir, et peuvent laisser au médecin l'honneur de la cure. Qxelques-uns de ces moyens d’ailleurs ont une réelle uulité, et les antispasmodiques occupent ici le pre mier rang. Ce sont des préparations d’éfher seules ou associées au muse, à la belladone ; le musc à la dose de 25, 30, 40 centigrammes; la belladone à la dose de 4 à 2 centigrammes.
Lorsque les accidents se prolongent en se répétant, il faut avant tout en rechercher la cause, et, ainsi que je vous l’ai dit, il suffira, en quelques circonstances, d'enlever celle-ci pour guérir le mal. Un vomitif, un lavement purgatif, administrés à propos, ont fait cesser les convulsions occasionnées par un embarras des premières voies ; dans d’autres cas, les attaques se sont terminées après qu’on eut changé de langes un enfant chez lequel une “PH mal placée, un bandage mal appliqué, les avaient provoquées.
Mais quand la cause des convulsions nous échappe, ou quand elle échappe
à nos moyens d'action, comme dans l’éclampsie liée aux douleurs de la dentition par exemple, dans certaines éclampsies symptomatiques, et quand ces convulsions se prolongent, il est encore des moyens thérapeutiques d’une puissante efficacité, Je vous ai déjà parlé de la compression des carotides pratiquée suivant les préceptes que je vous ai assez longuement exposés (1) pour qu'il soit inutile d’y revenir. Il en est un autre qui dernièrement encore m’a rendu un incontestable service ; ce sont les 2nhalations de chloroforme.
Vous comprenez, messieurs, avec quelle prudence cet agent anesthésique doit être manié. C'est en tenant en main le pouls du malade, c’est en comptant ses pulsations, en en appréciant la force, que vous devez faire respirer le chloroforme, ct en prenant ces précautions indispensables, il vous sera permis de pousser l'opération très-loin.
Au commencement de l’année 1860, j'étais appelé dans la famille d’un de mes meilleurs amis pour un jeune enfant de cinq ans qui, la veille, avait eu une attaque d’éclampsie très-passagère. Ce petit garçon, atteint d’une affection cérébrale qui a arrêté son développement intellectuel, venait de tomber de nouveau dans des convulsions. Cette fois, les accès avaient une violence et une énergie épouvantables. Quand j'arrivai, je constatai une congestion de la face portée à ce point que le malade paraissait au dernier degré de l’asphyxie. Je donnai le chloroforme en le faisant respirer sur un mouchoir que j'avais soin de tenir assez loin des narines et de ne laisser que quelques minutes, tout en avant la précaution de tâter constamment les battements du pouls. De six heures à minuit, peudant six grandes heures! le chloroforme fut ainsi administré presque sans interruption, et je ne saurais vous dire la quantité que j'en employai. Grâce à cette médication, cet enfant qui était à la dernière extrémité revint à la vie, et aujourd’hui il est aussi bien portant qu'auparavant.
Je me suis élevé et je m’élève encore contre l'application des révulsifs cutanés, en particulier contre les vésicatoires dont l'emploi m'a paru, en général, plus nuisible qu'utile. Il est des circonstances cependant où l'on est forcé d’avoir recours à ces moyens et dans lesquels ils peuvent être d'une réelle efficacité. C’est lorsque l’on a affaire à ces convulsions infernes qui, prenant le diaphragme, le cœur lui-même, restent toniques et se prolongent au point de déterminer l’asphyxie ou la syncope. Dans ces cas, une révulsion violente et rapide produite sur la peau de la poitrine, comme celle que l’on obtient avec l'ammoniaque, peut être avantageuse en déterminant une excitation qui provoque les mouvements des appareils musculaires dont le jeu est indispensable aux actes de la respiration et de la circulation.
(4) Tome 1°7, page 130.
MESSIEURS
Gertains détails dans lesquels je suis entré dans nos dernières conférences, me permettent d’être bref sur ce que j'ai à vous dire aujourd’hui de l’éc/ampsie puerpérale à propos d’une malade qui était couchée au n° 28 de notre salle Saint-Bernard.
S'il me fallait vous donner une description détaillée des symptômes de cette maladie, j’aurais à vous reproduire, en grande partie, le tableau que je vous ai tracé des convulsions de l’enfance ; et ce tableau de l’éclampsie de l'enfance ressemblait déjà lui-même singulièrement à celui des attaques du mal comitial, car, ainsi que je vous l'ai plus d’une fois répété, à ne tenir compte que de leurs manifestations extérieures, ces affections convulsives ont entre elles la plus parfaite analogie.
Rappelez-vous ce qui s’est passé chez notre jeune femme de la salle Saint- Bernard, et ceux qui ont été témoins des accidents éclamptiques dont elle était si violemment agitée ont pu voir combien ces convulsions ressemblaient à celles de l’épilepsie.
Elles se sont produites dans les circonstances suivantes : la veille de son entrée, la malade, arrivée au terme d’une première grossesse qui, dans son Cours, n’avait rien présenté d’extraordinaire, était accouchée à trois heures du matin. La sage-femme qui l’assistait crut devoir administrer, après la délivrance, une forte dose d’ergot de seigle, probablement en vue d’arrêter une perte de sang abondante. Deux heures après, l’éclampsie survenait, et dansla journée cette jeune femme était amenée à l'hôpital.
À la visite du soir, mon chef de clinique, M. le docteur Moynier, jugea à propos de pratiquer une saignée du bras, de 800 grammes. Mais de huit heures à minuit les accidents se répétèrent avec une extrême intensité.
Les convulsions avaient cessé quant nous vimes la malade, le lendemain matin. La cyanose du visage, qui la veille était portée à un très-haut degré, avait presque complétement disparu. Nous trouvions sur la langue de nombreuses traces de mofrsures. Nous prescrivimes une potion composée de : muse, 90 centigr. ; extrait de valériane, même quantité; incorporée à 80 grammes d'eau de mélisse sucrée avec sirops d'éther et de fleur d'oranger, de chaque 20 grammes.
Le surlendemain, vers onze heures du matin, survint une nouvelle attaque aussi violente que celles qui l'avaient précédée, et à laquelle succéda, comme les premières fois, une stupeur profonde avec une perte absolue du sentiment.
Les convulsions puerpérales s'étaient manifestées ici dans les conditions où
elles ne se montrent pas le plus habituellement, c’est-à-dire après là délivrance.
Les maîtres dans l’art des accouchements vous enseignent, en effet, que l'éclampsie, rare avant le sixième mois de la gestation, s’observe un peu plus souvent après la délivrance que pendant la grossesse, mais qu’elle n’est jamais plus fréquente que pendant le travail.
Nous n'avons pu saisir, chez notre malade, les causes occasionnelles qui ont provoqué les accidents, et la seule circonstance étiologique à laquelle nous ayons pu les rattacher, était la primiparité.
L'influence d’une première grossesse sur la production de la maladie dont nous parlons est, en tant que cause prédisposante, un fait admis par la plupart des accoucheurs.
Au dire de Gazeaux dont l'ouvrage est dans les mains de tous, les sept huitièmes des cas d’éclampsie ont été observés chez des femmes primipares.
Mais dece que la primiparité joue ici ce rôle considérable, iln’en faudrait pas conclure qu’une femme qui a traversé sans encombre une première grossesse et un premier accouchement soit à tout jamais à l’abri des convulsions puerpérales, pas plus d’ailleurs que la production de ces convulsions dans une grossesse antérieure n’entraîne nécessairement leur retour aux grossesses suivantes.
Si vous vous rappelez ce que je vous ai dit à propos de l’épilepsie et des convulsions des enfants, il est certain que la susceptibilité nerveuse, qui chez certaines femmes a pu se traduire dans leur enfance par des accidents convulsifs, plus tard par des phénomènes hystériques, ou par des troubles plus ou moins bizarres de l’innervation, il est certain, dis-je, que cette sensibilité nerveuse est une cause prédisposante dont la connaissance pourra préoccuper l'esprit du médecin.
Je ne passerai pas en revue toutes les causes occasionnelles mises en avant dans les traités classiques; il.en est une cependant sur laquelle je dois appeler votre attention, bien que chez notre jeune femme elle ait complétement fait défaut, je veux parler de l’a/buminurie.
Que l'albuminurie des femmes grosses reconnaisse pour cause unique au début une compression exercée sur les reins eux-mêmes, sur les veines iliaques ou sur le tronc de la veine cave inférieure par l’utérus ; qu’elle dépende, ainsi que l’admet M. Braun (de Vienne), de cette compression, de la staguation du sang veineux qui en est la conséquence, et des modifications parti- Culières subies par le sang pendant la gestation; qu’elle ait sa raison d’être dans là perturbation nerveuse qui accompagne si souvent la grossesse, ce sont des explications que je n'ai point à discuter ici. Il est suffisamment établi, par les faits cliniques, que cette albuminurie est un accident assez fréquent dans le cours de la grossesse, principalement chez les primipares, chez les femmes qui ont une conformation vicieuse du bassin, un utérus trop élevé ou considérablement augmenté de volume, soit par la présence d’un fœtus volumineux lui-même, ou d’un produit de conception multiple, soit par une quantité
exagérée des eaux de l’amnios. Il est suffisamment établi aussi que cette albuminurie exerce assez souvent une influence fâcheuse sur la grossesse, sur sa marche, sur l'accouchement et sur ses suites, et enfin, bien que quelques auteurs se soient refusés à l’admettre, qu’il existe une relation, tout au moins ! une coïncidence entre l’albuminurie et la convulsion puerpérale.
Il est vrai d'ajouter, messieurs, que cette coïncidence est loin d’être con- 4 stante. Il en est des rapports de l’albuminurie avec l’éclampsie comme des : rapports de Palbuminurie avec l’anasarque, Bien que l’une et l’autre coïncident ! souvent ensemble (et alors il y a une relation évidente entre lalbuminurie et l’anasarque), celle-ci peut se montrer sans que jamais l’examen le plus attentif des urines y révèle la présence de l’albumine, et réciproquement une hydro- : pisie partielle ou générale peut complétement manquer, bien qu'il y ait une & albuminurie abondante. De même, quoique les convulsions surviennent fré- \ quemment chez les femmes albuminuriques, — M. Imbert-Gourbeyre les à à rencontrées 94 fois sur 459 (1),— quoique par conséquent l'existence de l’albu- | minurie pendant la grossesse doive faire redouter le développement de l'éclam- : psie à une époque plus ou moins avancée, il ne faut pas oublier que, dans un grand nombre de cas, celle-ci ne s’est pas produite, bien que celle-là existât depuis longtemps. |
Enfin, l'observation de notre jeune femme, d’autres faits dont j'ai été témoin, sont en formelle opposition avec cette loi qu’on a voulu poser, que chez ! toutes les femmes éclamptiques on trouvait invariablement de l’albuminurie. 4 J'ai fait examiner à différentes reprises les urines de notre malade, et jamais, 4 ni par la chaleur, ni par l'acide nitrique, nous n’avons obtenu le plus petit» flocon albumineux.
J'ai dit, messieurs, que je ne m’arrêterais pas à la description de l’éclampsie ! puerpérale, j'ajouterai seulement que le plus ordinairement, si ce n’est toujours, les convulsions sont générales comme elles l’ont été dans le cas que! vous avez actuellement encore sous les yeux. Il arrive néanmoins quelquefois # qu'elles soient partielles. Bien que le fait soit rare, il s’observe, et à ce proposk permettez-moi de vous rapporter une observation que j'ai retrouvée dans les! notes recueillies dans mon service à l'hôpital Necker, observation qui met paraît présenter quelque analogie avec cette éclampsie partielle.
Le 16 janvier 1846, entrait au n° 24 de la salle Sainte-Anne, une femme de! vingt et un ans, accouchée à terme, six mois auparavant, d’un enfant qu’elle allaitait. Habituellement de bonne santé, cette jeune femme avait été prise, L deux mois avant son accouchement, d’une convulsion qui survint tout à coup! etsans cause appréciable dans la journée, et qui, ayant occupé tout le côté! gauche du corps, laissa après elle une hémiplégie incomplète qui dura unes heure. Pendant cette attaque, la malade ne perdit pas connaissance.
(4) De Palbuminurie puerpérale ct de ses rapports avec l’éclampsie (Mémoires del l’Acadénue impériale de médecine. Paris, 1856, t. XX.) | \
ÉCLAMPSIE DES FEMMES ENCEINTES ET EN COUCHES, Al
Au moment de la couche elle n’eut aucun accident, mais deux mois après sa délivrance, elle fut prise, cette fois pendant la nuit, d’une nouvelle attaque, qui se répéta rois semaines plus tard, se composa de plusieurs accès, dura d’une demi-heure à ure heure. Ces accidents se renouvelèrent ensuite tous les huit jours, puis toutes les vingt-quatre heures. À partir du 28 ou du 29 décembre 1845, jusqu’au 16 janvier de l’année suivante, époque où nous voyions la malade, les attaques s'étaient répétées presque sans interruption ; à partir aussi de ce moment, la jambe et le bras gauches étaient restés paralysés.
Cette jeune femme se plaignait d'éprouver, dans les parties affectées, une sensation non douloureuse qu’elle comparait à « quelque chose qui coulerait sur sa jambe » ; bientôt la convulsion commençait : occupant d’abord le pied, elle remontait successivement jusqu’au tronc, envahissant le bras et même les muscles du visage; d’autres fois, au lieu d’être ascendante, la convulsion était descendante, et d’autres fois aussi elle restait limitée à Ja face.
Elle commençait par une roideur tétanique avec distorsion des membres affectés, roideur presque immédiatement suivie des secousses convulsives, et l'accès se terminait par la résolution. Au milieu de tout cela, la santé restait bonne; l'appétit était conservé, et nous ne constations aucun autre signe d’affection locale, soit du côté de l’encéphale, soit du côté des organes thoraciques ou abdominaux.
Peut-être trouverez-Vous, messieurs, que ces accidents ne présentaient, en vérité, d'autre rapport avec l’éclampsie que de s'être primitivement manifestés pendant la grossesse ; que d’ailleurs ils ne ressemblaient en rien aux convulsions puerpérales, et que leur forme rappelait plutôt celle de l’épilepsie partielle précédée de son aura. Je vous ferai cependant observer que, s’ils étaient épileptiformes, ces accès, par leur mode d’invasion, par leur marche, différaient essentiellement des attaques du mal comitial.
La malade resta à l’hôpital jusqu’au mois de mars suivant. Sous l'influence des préparations de strychnine, auxquelles nous substituâmes bientôt une médication narcotique, dont la belladone, donnée d'emblée à la dose de 15 centigrammes (3 grains), fut la base, les attaques convulsives diminuèrent graduellement de fréquence, d'intensité, et avaient complétement cessé le 24 février. La paralysie persista plus longtemps ; dès le commencement de wars, il n’y avait plus qu’un peu d’engourdissement dans les extrémités affectées, et quand cette femme nous quitta, le 20 de ce mois, elle paraissait depuis plusieurs jours complétement guérie.
À ceux qui verraient dans ce cas une espèce de chorée, nous répondrons que la danse de Saint-Guy n’a ni cette forme ni ces allures; qu’il en est de même de la chorée, ou si vous l’aimez mieux du tremblement hystérique; qu'enfin, si absolument on ne peut considérer ce fait comme un exemple d'éclampsie partielle, du moins, faute de pouvoir le rattacher à une espèce nosologique bien déterminée, est-il permis d’en parler à propos des convulsions provenant chez les femmes à l’occasion de la grossesse,
Je reviens à la malade de la salle Saint-Bernard.
Après ses attaques d’éclampsie dont la dernière eut lieu le 41 septembre, elle resta quarante-huit heures dans un état comateux profond ; dans la nuit du 13 au 14 elle fut prise de délire, avec une agitation telle, que, pour la contenir, on fut obligé de lui mettre la camisole de force.
Les journées du 16 au 20 se passèrent bien, le calme semblait revenu, et il ne restait plus que l’hébétude qui n'avait jamais disparu, lorsque le 24, pendant la visite, -survint un accès de mante aiguë. Tout à coup nous entendîmes la malade crier ; et, lorsque nous approchâmes d’elle, nous la vîmes l'œil animé, demandant, en criant : « Ma fille! ma fille! » qu’on lui donnât son enfant dont on avait été obligé de la séparer. Elle ne paraissait avoir aucunement: conscience de ses actes, de ses paroles, et gardait cet air d’hé-" bétude qui ne l'avait pas quittée depuis les premiers accidents.
Notre salle ayant été évacuée pour les besoins de Padministration, la malade fut transportée dans un autre service où elle ne tarda pas à guérir.
Cette mante est assez souvent encore une des suites de l'éclampsie ; il n’est: pas sans exemple que les malheureuses femmes soient restées dans cet état de délire maniaque, et quelquelois de démence plus ou moins complète. Ordinairement, l'attaque passée, les facultés intellectuelles sont troublées pendant plus ou moins longtemps; la mémoire surtout est très-affaiblie, quelquefois complétement perdue, et pendant plusieurs Jours les malades n’ont. aucun souvenir, non-Seulement des accidents qu’elles viennent d’éprouver, mais encore des faits qui les ont précédés. Chez quelques-unes cette perte de la mémoire est partielle et ne porte que sur certains faits, elles ont oublié les noms de certaines personnes, même de celles qu’elles voient le plus babituel- * lement et qui leur sont les plus chères.
De ces suites fâcheuses de l’éclampsie la paralysie est une des plus fréquentes; elle peut-dépendre alors d’une lésion matérielle de l’encéphale, d’une hémorrhagie, méningée ou parenchymateuse.
Il arrive ici ce qui arrive dans l’épilepsie, Remarquez bien que, dans l’un et l’autre cas, les choses se passent absolument de la même facon, c’est-à-dire que la congestion cérébrale, portée, en quelques circonstances, au point de produire cette hémorrhagie, n’est pas plus la cause des convulsions puerpérales qu'elle n’est la cause de l’épilepsie ou de l'éclampsie des enfants : elle en est l’effet et rien de plus,
Je ne comprends donc pas plus dans le #raitement de l’éclampsie, les saignées générales ou locales destinées à combattre cette prétendue cause des convulsions puerpérales, que je ne les comprends dans l’épilepsie ou dans l’éclampsie des enfants.
Les antispasmodiques trouvent au contraire formellement ici leur indication, et les 2nhalations anesthésiques semblent parmi ces moyens occuper aujourd’hui le premier rang.
On connaît maintenant un assez grand nombre de cas dans lesquels le
chloroforme a rendu d’incontestables services. En y revenant à plusieurs reprises, en le maniant avec prudence, on a vu des attaques violentes se suspendre complétement et les malades entrer immédiatement en convalescence. Nous citerons à cet égard, comme pouvant être consultées avec fruit, les observations consignées par M. Gros dans le Zullerin général de thérapeutique (janvier 1849), par M. Richet dans un autre recueil ; et M. le docteur Campbell nous racontait dernièrement encore, entre autres faits qui lui sont personnels, les merveilleux résultats que cette médication avait eus chez la fille d’un personnage des plus haut placés dans l’État. J'ajouterai que plusieurs accoucheurs recommandables, et parmi eux je nommerai M. Blot, qui s'étaient élevés longtemps contre l’emploi du chloroforme dans le traitement de l’éclampsie des femmes en couches, reconnaissent et proclament aujourd’hui hautement l'utilité de cet héroïque remède.
En terminant, je vous rappellerai que, lorsque l'éclampsie survient au huitième ou neuvième mois de la grossesse et qu’elle a résisté aux médications mises en usage pour faire cesser les attaques, l'accouchement provoqué est un moyen employé par la plupart des accoucheurs, moyen conseillé par M. Stoltz, et approuvé par des hommes de la plus haute valeur. Il me suffira de vous citer M. le professeur Velpeau et Cazeaux. Quand les accidents surviennent pendant le travail, il faut hâter sa terminaison si les attaques sont violentes, pour soustraire la mère et l'enfant aux dangers qui les menacent. Cependant, messieurs, bien que, dans la majorité des cas, les convulsions cessent peu après la délivrance, chez certaines femmes, ces accidents marchent, se répêtent avec une violence nouvelle et les conduisent rapidement à la mort.
Al TÉTANIE,