‹ Clinique médicale. v. 2, 1875Chapitre 58 sur 67 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

SOPUIIS^TICATIOIV l§^ATIJRIVIIVE DES BOISSONS (i)

Sommaùr. — Accidents déterminés par la sophistication saturnine des boissons.

Ohsr.rvntion v clh iqven,

St/mptômrs. — Liséré ardoisé, colique, arthralgie. — Crampes. — Ancsthésics partielles, amyosthénie, insomnie, teinte cachectique de la peau. — Troubles digestifs : constipation. — Dysurie. — Impuissance.

Traiinneuf, — Purgatifs, bains de vapeur, bains sulfureux. — Belladone.

Analyse chimique des boissons frelatées par les sels de plomb. — Procédés de l'auteur.

Messieurs ,

Los sophistications accidentelles ou involontaires des boissons par les préparations saturnines ont souvent donné lieu à des phénomènes d'cnipoisonViement qui, se manifestant simultanément chez un grand nombre d'individus, ont été plusieurs fois attribués à des influences épidémiques.

Wopsor, le premier, détermina la véritable cause de ces accidents; de[)uis lors, les obsenations de ce genre se sont multipliées et sont devenues vulgaires dans la sci(*nce. Néanmoins les accidents saturnins sont tellement regardés dans la pratique comme lapanagcî de certaines promissions, (|u'ils peuvent être méconnus lorsqu'ils se présentent en dehors de ces conditions conununes, et cela surtout si leurs caractères ne sont pas très-tranchés. Il est, je crois, utile, quand des faits semblables se présentent, de les signaler à l'attention des médecins.

(1) Extrait de la Gazette médicale de Paris, n^ 11, 13 mars 1852.

Obs. I. — Le 8 janvier "dernier, un homme âgé de vingt-cinq an» fui admis à Thôpital Sainte-Marguerite, dans une des salles dont j'étais chargé; il était pâle, maigre ; sa peau présentait une coloration jaunâtre ; il avait Tapparence cachectique. J'appris de lui qu'il était malade depuis deux mois. Il y avait peu de temps que cet homme avait quitté le service militaire ; depuis lors il avait vécu avec un de ses frères sans exercer aucune profession.

Pendant les dix ou douze premiers jours de sa maladie, il avait ressenti des malaises, de l'inappétence, de la faiblesse générale, des douleurs quelquefois accompagnées de crampes dans les membres inférieurs, très-vives surtout dans la plante' des pieds, lorsque le matin, en se levant, il appuvait cette partie sur le sol, ou lorsqu'il remuait les orteils. Bientôt à ces symptômes s'ajouta une rachialgie violente, qu'il soulageait en plaçant un cous<i sin sous ses reins.

Un mois avant son entrée à l'hôpital, des coliques se déclarèrent, continues, mais avec des exacerbations, revenant par accès irréguliers qui duraient de trois à quatre heures.

Ces douleurs occupaient toute l'étendue de l'abdomen, la pression les adoucissait momentanément ; souvent elles étaient accompag:nées de rétraction douloiureuse des testicules. Des nausées et des vomissements survenaient quelquefois pendant ces accès, dont le malade atténuait un peu la violence en plaçant son tronc et ses membres dans une flexion aussi complète que possible.

Le sommeil était presque nul ; il y avait des vertiges sans céphalalgie ; les selles étaient laborieuses, constituées par des matières d'un noir foncé, et elles n'avaient lieu que tous les cinq ou six jours ; il n'y en avait pas eu depuis douze jours lorsqu'il sollicita son admission à l'hôpital. 11 lui était impossible de supporter aucune nourriture, excepté le vin et la tisane : tout ce qu'il ingérait dans son estomac était immédiatement rejeté par le vomissement. Les urines étaient habituellement troubles; les facultés génitales étaient complètement anéanties depuis le début des accidents. L'ensemble de ces symptômes me ût immédiatement admetti^e une intoxication saturnine. L'examen des gencives me montra le liséré caractéristique qui venait confirmer mes présomptions ; restait à découvrir la source de cet empoisonnement, que je ne trouvais pas dans la profession du malade, ni dans le milieu qu'il habitait.

Je me rappelai alors avoir été consulté, il y a une dizaine d'années, par un Polonais que l'on traitait depuis plusieurs mois pour une prétendue gastroentérite. Il accusait des coliques, des vomissements, une faiblesse extrême dans les jambes, des crampes, des douleurs articulaires. Sa physionomie portait l'empreinte des longues souffrances qu'il avait éprouvées. En interrogeant ce malade, j'appris avec étonnement que celte gastro-entérite, à

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laquelle on avait inutilement opposé mainte application de sangsues, était accompagnée d'une constipation opiniâtre. L'inspection des gencives me lit voir le liséré ai*doisé qui accuse la présence du plomb dans l'organisme. Cet homme buvait habituellement du cidre ; je pensai que ce cidre avait pu être renfermé dans des vases de plomb, ou sophistiqué par quelque préparation saturnine.

Je traitai le malade dans cette vue par les purgatifs et les sulfureux ; je lui interdis l'usage du cidre, et j'eus la satisfaction de le voir rendu h la santé.

Ce fait était resté gravé dans ma mémoire. Je demandai au malade de quelle boisson il faisait usage. Il me répondit qu'il buvait exclusivement du cidre. J'en fis prendre une bouteille chez le débitant qui le lui fournissait, les résultats de l'analyse furent négatifs ; je n'en persistai pas moins dans ma première impression, pensant que le môme débitant pouvait avoir des cidres de diverses provenances, comme les recherches de la police l'ont démontré depuis.

Le malade fut traité par l'emploi alternatif des purgatifs et des bains de vapeur ; tous les soirs il prenait un julep avec 0^05 à 0,10 centigrammes d'extrait de belladone. Le soulagement fut immédiat, la guérison fut rapide. Une fois les coliques apaisées et la constipation vaincue, des bains sulfureux combinés avec l'usage interne d'un opiat (1) soufré contribuèrent à achever la cure. Après avoir institué ce traitement, je laissai l'hôpital Sainte-Mar. guérite pour aller prendre la direction d'un autre service à l'hôpital Saint- Antoine. Quand je retournai le voir, vers le 20 janvier, huit jours après l'avoir quitté, je remarquai que la coloration jaunâtre de la peau s'effaçait, que son teint s'animait de couleui*s plus naturelles ; il n'éprouvait plus aucune douleur ; il m'annonça qu'il avait eu, la nuit précédente, un témoignage du retour des facultés viriles : il se regardait comme guéri.

Voilà le premier fait qui éveilla mon attention.

Ous. II. — Le 13 janvier, je reçus à l'hôpital Saint-Antoine une femme âgée de cinquante-huit ans, employée dans la caserne de la rue de Reuilly. Six semaines auparavant, elle avait commencé à ressentir quelques coliques dans les régions épigastrique et ombilicale, avec un sentiment de constriction au niveau du diaphragme.

L'appétit avait diminué, les selles étaient naturelles ; elle éprouvait dans

(1) L'opiat dont je parle dans ce travail, publié en 1852, et que je prescrivais depuis plusieurs années dans les coliques saturnines, est composé de parties égales de fleur de soufre et de miel. En l'employant, je n'ai pas cru qu'il constituât une découverte thérapeutique ; et ce n'est pas sans étonnement que, huit ou dix ans après, j'ai Yu indiquer ce remède comme une méthode nouvelle dans le traitement de rinto>ication saturnine.

les masses musculaires des cuisses des douleurs qui rendaient la marche difficUe.

Quinze jours avant son entrée, les douleurs abdominales étaient devenues plus intenses ; elles étaient continues avec des exacerbations, quelquefois assez violentes pour lui arracher des larmes. La pression la soulageait, bien qu'il y eût habituellement un peu de sensibilité à l'épigastre.

Le teint de notre malade était pâle, jaunâtre; la langue était blanche ; elle n'avait pas eu d'évacuation alvine depuis l'avant- veille. En examinant la bouche, l'apparition du liséré saturnin m'éclaira sur la cause des symptômes qu'elle éprouvait et qui n'avait pas été saisie par ceux qui jusque-là lui avaient donné des soins. Je lui demandai quelle était sa boisson habituelle, elle me répondit qu'elle faisait usage du cidre. Les jours suivants, trois autres cas analogues se présentèrent à mon observation, et je sus de mes malades que plusieurs de leurs parents ou commensaux, soumis au même régime, avaient été affectés de la même manière.

Ce fait me parut tellement grave, que je cms devoir le signaler à Tautorilé, pendant qu'un habile chimiste, M. Gobley, analysait, à ma demande, une bouteille que j'étais parvenu à me procurer.

J'appris alors que l'attention des magistrats avait été déjà appelée sur ce sujet par le docteur Bonvalet et par un fabricant du faubourg, patron d'une des malades que je soignais dans mes salles : celui-ci avait appris de ma malade que le cidre dont il faisait usage était regardé par moi. conMne la cause d'accidents qu'il éprouvait lui-même et dont la nature n'avait pas été jusque-là reconnue.

Les analyses de M, Gobley concordèrent avec celles que la police faisait exécuter, en même temps, pour démontrer qu'une quantité Ircs-notable de sels de plomb existait dans les cidres examinés. Des recherches, faites d'après les indications du docteur Bonvalet et d'après les miennes, amenèrent la découverte d'immenses quantités de cidres sophistiqués. Une de ces maisons, celle où s'approvisionnait ma seconde malade, fournissait à toutes les cantines de la garnison. J'ai demandé qu'on appelât sur ce fait l'attention de nos confrères préposés aux hôpitaux militaires, pensant que chez des soldats qui ne' font qu'exceptionnellement usage du cidre, les accidents auxquels cette boisson aurait peutêtre donné lieu pouvaient être assez obscurs, assez masqués, pour échapper à la sagacité la plus attentive, quand elle n'est pas avertie.

Le fabricant de ces cidres, interrogé par la police, a avoué qu'il avait employé du sous-acélate de plomb pour les clarifier ; il avait espéré d'ailleurs qu'étendu dans une aussi grande masse de liquide, le prin-

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