COMME CAUSE DE PERTE SUBITE DE LA. VISION
Le 7 décembre 1858 a été présenté à ma clinique un homme qui avait perdu subitement la vue de l'œil droit une semaine auparavant. Le malade, atteint depuis deux mois à peu près d'autres phénomènes morbides, raconte les faits suivants :
Il avait toujours joui d'une bonne santé, n'avait jamais eu de rhumatisme, ni éprouvé aucun symptôme d'une maladie du cœur jusqu'au mois de septembre dernier. Voulant alors arrêter une voiture qui s'avançait, il avait reçu un coup violent du timon contre la partie gauche de la poitrine, ce qui avait immédiatement déterminé des douleurs, et quelques heures plus tard un gonflement visible àl'endroit frappé. Le lendemain, le malade éprouvait de l'essoufflement pendant la marche, et surtout en montant un escalier, essoufflement qui augmenta successivement, et le dixième jour après l'accident, il eut une expectoration de sang assez considérable. Cette hémoptysie s'est répétée quelques jours plus tard, suivie d'un grand épuisement et d'une oppression très-gênante ; puis le malade s'est remis peu à peu, mais il souffrait toujours d'essoufflement lorsqu'il montait un escalier. — Le 26 novembre,
(1) Ce mémoire a paru dans VArchiv fur Ophthalmologie, V, 1, 1859, et la même observation a fourni le sujet d'une leçon clinique publiée dans la Clinique européenne, 1859^ n° 14.
DE GRAEFE. 19
278 sur l'embolie
le malade avait déjà repris ses occupations de cocher, lorsqu'il s'aperçut, en travaillant dans l'écurie, qu'un nuage se formait devant son œil droit. Il ferma l'œil gauche pour juger de l'état de l'œil droit, et il reconnut qu'il pouvait encore voir tous les objets, mais d'une manière diffuse, et à travers un nuage coloré. Le champ visuel se rétrécit alors rapidement, et après quelques minutes, la perception de lumière de l'œil droit fut complètement abolie. Il n'avait plus que des sensations subjectives de couleurs, sensations qui augmentaient et variaient beaucoup pendant tous les mouvements de son corps.
À l'examen du malade, on constate d'abord une cécité absolue de l'œil droit qui a perdu complètement la sensation de lumière. Les phosphènes faisaient entièrement défaut, la pupille ne montrait aucune réaction lorsque la lumière tombait dans l'œil droit ; elle avait au contraire conservé les mouvements sympathiques avec ceux de la pupille de l'œil gauche, et elle se contractait aussi un peu lorsque le malade regardait du côté gauche, ou lorsqu'il faisait des efforts d'accommodation pour la vue d'objets rapprochés. L'extérieur de l'œil ne présente rien d'anormal.
En examinant avec l'ophthalmoscope l'œil de notre malade, je fus étonné de trouver un état que je n'ai jamais rencontré dans l'amaurose toute récente. Les milieux réfringents étaient parfaitement transparents, mais la papille du nerf optique était très-pâle, et tous ses vaisseaux étaient réduits au minimum. Les principaux rameaux artériels se présentaient aussi au delà de la papille sur la rétine comme des lignes très-étroites; leurs
ramifications s'amincissaient graduellement, et les branches qui, à l'état physiologique, sont encore assez larges, devenaient imperceptibles. L'état des veines différait de celui des artères; on les trouvait, il est vrai, partout plus minces qu'à l'état normal, mais en s'approchant de l'équateur du globe oculaire, on les voyait relativement augmenter de calibre. Les vaisseaux de l'œil gauche, tant sur la papille du nerf optique que sur la rétine, présentaient un aspect normal. La comparaison des deux images ophthalmoscopiques , représentée dans les figures 19 et 20, est en effet extrêmement remarquable.
La figure 19 représente le fond d'un œil normal et a" été dessinée, quant à la forme du nerf optique et la configuration des vaisseaux, d'après l'œil droit du malade, tandis que la largeur des vaisseaux est exactement celle des vaisseaux de l'œil gauche du malade. De cette manière, il sera facile de retrouver sur le fond de l'œil malade, représenté dans la figure 20, les veines et les artères, qui se distinguent dans la figure 19 par la différence dans la coloration.
280 sur l'embolie
Si nous avions affaire à une amaurose datant de plusieurs années, nous ne serions pas étonné de cet état des vaisseaux, car nous rencontrons un amincissement progressif des vaisseaux dans différents cas d'amaurose avec atrophie consécutive de la rétine. Nous savons, en outre,