‹ Clinique ophthalmologiqueChapitre 8 sur 14 · ENVISAGÉE DANS SES RAPPORTS · texte numérisé non relu

ENVISAGÉE DANS SES RAPPORTS

AVEC LES AFFECTIONS CÉRÉBRALES (i)

Parmi les résultats les plus instructifs que nous retirons de l'examen ophthalmoscopique, nous trouvons la coïncidence fréquente des affections du nerf optique avec des altérations intra-crâniennes. Il y a environ trois ans que j'observai un malade atteint de divers symptômes cérébraux : faiblesse hémiplégique du côté gauche et paralysie incomplète du nerf facial, attaques épileptiformes périodiques, affaiblissement de la mémoire et des fonctions intellectuelles en général; il existait, en outre, chez ce malade, une amaurose progressive. Ma première pensée fut que l'amaurose était aussi causée par une paralysie du nerf optique, et que, par conséquent, je ne trouverais pas d'altération matérielle dans l'œil, si ce n'est des signes d'atrophie secondaire du nerf optique. Mais à rencontre de ma supposition, je trouvai, à l'aide de l'ophthalmoscope, la papille considérablement et irrégulièrement tuméfiée, de sorte que s'élevant brusquement d'un côté, elle redescendait du côté opposé d'une manière insensible au niveau habituel. La diaphanéité normale de son tissu avait disparu, faisant place à une teinte grisâtre

(1) Ce mémoire a été publié in Archiv fur Ophthalmologie . 1860, vol. VII, t. II, p. 58.

226 INFLAMMATION DU NERF OrTTQUE

très-fortement nuancée de rouge; ce changement d'aspect existait également dans les portions adjacentes de la rétine, dérobant ainsi au regard la limite choroïdienne de la papille. L'opacité rélinienne était uniforme , présentant cependant à l'image droite un aspect légèrement strié suivant la direction des fibres du nerf optique. Les veines de la rétine étaient plus larges qu'à l'état normal, excessivement flexueuses, très-foncées par places, et ressorlaient d'une manière très irrcgulière du tissu opaque; les artères étaient relativement amincies. L'opacité de la rétine diminuait à partir du bord de la papille d'une façon continue et comprenait en tout une zone large de !x millimètres, soit, avec la papille, un cercle d'environ 10 millimètres de diamètre.

Sans aucun doute il existait ici une hypérémie et une tuméfaction du nerf optique, dont la nature inflammatoire paraissait bien prouvée par l'opacité du tissu (1). Les lésions intra-oculaires, presque identiques dans les deux yeux, pouvaient bien expliquer la cécité à peu près complète; mais en tout cas elles coïncidaient avec une affection cérébrale dont le diagnostic, même en regard de tous les détails que je passe ici sous silence , resta longtemps indécis entre une encéphalite du côté droit et

(i) Cet état pathologique différait de toutes les variétés de rétinite pri* mitive, surtout en ceci que la tuméfaction et l'opacité étaient concentrées sur la papille même. La diminution des altérations à partir de ce foyer central dans la même mesure que la couche des fibres diminue ellemême d'épaisseur, l'aspect strié de la lésion, l'absence complète des points et plaques blanc jaunâtre qui nous décèlent ordinairement la dégénérescence graisseuse des couches moyennes de la rétine; tous ces faits nous confirmaient dans l'opinion que nous nous étions formée, à savoir que la couche des fibres optiques servait ici d'intermédiaire pour la propagation du processus pathologique du nerf optique sur la rétine.

une tumeur cérébrale ; ce dernier diagnostic finit par être accepté.

Puisque les autres symptômes cérébraux avaient précédé l'amaurose , il était naturel de considérer aussi la tuméfaction inflammatoire du nerf optique comme un symptôme consécutif, sans qu'on pût préciser la relation qui devait exister entre les deux affections. Six mois plus tard le malade mourut dans une attaque épileplilbrme. On trouva à l'autopsie une tumeur sarcomateuse trèsélendue dans l'hémisphère droit. Malheureusement, l'examen des yeux ne put être fait. Je dois ajouter que l'aspect d'un des nerfs optiques avait changé considérablement pendant les derniers mois ; la tuméfaction avait presque entièrement disparu et la papille était devenue blanchâtre; cependant la flexuosité des veines et l'opacité grisâtre de la rétine au voisinage de la papille distinguaient suffisamment cette lésion du fond de l'œil de celle que l'on rencontre ordinairement dans les amauroses cérébrales avec atrophie du nerf optique.

Dans le courant de la même année j'eus l'occasion d'observer un malade d'une trentaine d'années, chez lequel je pus constater également la coexistence d'une tuméfaction inflammatoire du nerf optique, s'accompagnant d'amblyopie amaurotique, avec divers symptômes cérébraux. Ces derniers ne me permirent pas de poser un diagnostic différentiel certain entre une encéphalite du côté gauche et une tumeur du cerveau. L'altération de la papille était la même que dans le premier cas , le nerf optique paraissait encore un peu plus rouge et l'on distinguait quelques ecchymoses dans la rétine adjacente. J'ai remarqué de plus que, pendant la diminution de la tumé-

faction, les troubles fonctionnels revêtaient de plus en plus la forme d'une hémiopie, correspondant à la paralysie de la bandelette optique gauche. La force visuelle augmenta un peu, tout en restant toujours excessivement faible (Jaeger, n° 18). La papille reprit plus tard à peu près son niveau normal, devint d'un blanc opaque, tandis que les veines restèrent fïexueuses et que la rétine dans le voisinage du nerf optique demeura un peu opaque et blanchâtre. Dix-huit mois plus tard, la malade succomba à son affection cérébrale, et à l'autopsie on trouva un sarcome énorme dans l'hémisphère gauche.

Enfin, j'ai encore suivi en 1858 et 1859 l'observation de deux cas pareils. Dans l'un et l'autre, des symptômes cérébraux très-prononcés indiquaient une affection centrale. Chez un des malades il existait un bourdonnement continuel dans la tête, des vertiges fréquents avec tendance à tomber toujours du même côté, des attaques épileptiformes fréquentes suivies chaque fois d'un état comateux prolongé, de la faiblesse et des douleurs lancinantes dans le bras gauche, de la paresse de la langue, de la faiblesse de la mémoire, de l'apathie et de la somnolence. Chez l'autre, on observait une céphalalgie violente avec des étourdissements périodiques, une altération de l'odorat et du goût, un affaiblissement de l'ouïe et de la sensibilité cutanée sur toute la moitié gauche de la face ; plus tard, il survint une hémiplégie du côté gauche, des attaques épileptiformes se répétant à de longs intervalles et un affaiblissement de la mémoire sans autre trouble de l'intelligence.

Chez ces deux malades les pupilles étaient très-dilatées; l'affection amaurotique ne s'était développée qu'après

l'apparition de la plupart, des autres symptômes cérébraux. Le nerf optique avait subi les altérations que nous avons décrites plus haut' ; il était atteint des deux côtés ; la tuméfaction était très-forte et s'accompagnait, dans le premier cas, d'une coloration rougeâtre très-prononcée. Ceci mis à part, on constata les mêmes symptômes que chez les autres malades. Dans le premier cas surtout on observa de larges ecchymoses sur la rétine dans le voisinage de la papille, ecchymoses qui disparurent plus tard. Ce malade mourut un an après le premier examen, l'autre succomba déjà après quelques mois.

J'avais diagnostiqué dans les deux cas, une tumeur des hémisphères cérébraux; mon diagnostic était motivé, d'abord par le développement successif des symptômes, puis par les attaques épileptiformes, par l'absence de toute cause spéciale qui eût pu produire une encéphalite simple ou une encéphalite apoplectique et enfin par l'affection du nerf optique , qui elle-même présentait le même type que dans les deux cas de tumeurs cérébrales, observées déjà par moi. En effet, l'autopsie pratiquée par le professeur Virchow démontra de nouveau dans les deux cas l'existence de sarcomes de l'hémisphère droit (1). Les yeux du second des deux malades, chez lequel la tuméfaction et la coloration des papilles optiques avaient déjà diminué, furent placés dans une solution de chromate de potasse et examinés par le docteur Schweigger, qui m'a remis à ce sujet la note suivante :

(1) L'histoire de ces malades et les résultats de l'autopsie ne sont ici que simplement indiqués sans plus amples détails , parce que cet article n'est destiné qu'à attirer l'attention des praticiens sur ce sujet. Je me propose d'ailleurs de publier plus tard quelques considérations plus détaillées sur les rapports des maladies oculaires avec les affections cérébrales.

Page 1