FO
cre de Clémence devait être d'une grande magnificence et aurait été élevé par les habitants de Toulouse à la gloire de cette femme célèbre. Mais nous ne trouvons rien dans l'histoire qui parle de la beauté de ce mausolée el qui nous le présente comme élevé par la reconnaissance publique. La seule inspection de la statue paraît indiquer que ce sépulcre était semblable à ceux que l'on aperçoit encore dans nos vieilles cathédrales gothiques ou dans les riches collections d'antiquités , composé d’un lombeau de marbre portant sur ses faces des inscriplions ou des signes symboliques et recouvert dans sa longueur d’uné statue tumulaire placée horizontalement.
H est assez difficile de déterminer d'une manière précise l'époque de la translation de la statue de Clémence de l'église de la Daurade au Consistoire; tout ce que l'on peut affirmer, c’est qu'elle a été antérieure à l’année 1549, puisqu'elle était au Capitole quand Saint- Aignan composa sa ballade.
I à fallu rechercher quels avaient pu être les motifs de cette translation qui mutila le tombeau de Clémence. Pierre Garros l'attribue au courroux d'Apollon , qui, irrité de voir lsaure honorée par des pompes funèbres contrastant avec la marche triomphale des vainqueurs, les jeux brillants de la distribution des prix et la somptnosité des festins, voulut, par l'élévation de sa statüe ,-lui donner la gloire d’une apothéose toute mondaine. En laissant de côté Apollon et son courroux , il est très possible d'admettre que le contraste dont nous venons de parler ait été une des causes de la translation.
L'Histoire de l'Eglise de la Daurade, publiée par Jean de Chabanel en 1623, nous présenie certains faits qui expliquent l'enlèvement de la statue. L'église de la Daurade, dont l’existence nous est authenti-
quement révélée dés le sixième siècle, après avoir été érigée en col-
légiale, fat cédée par Izarn, évêque de Toulouse, à l'abbaye de Cluny, dans le onzième siècle. Elle se trouva dès-lors desservie par le clergé (æ) régulier et séculier. Les moines, dès le principe, ne s'occupaient Ce) ) P Er point de l'office paroissial, qui était dévolu à un Recteur ou Curé assisté de quelques autres prêtres. Le Recteur remplissait les fonc-
Uons curiales au grand-autel de l’église et dans le chœur. Les religieux de Cluny occupaient un autre chœur exhaussé sur d'énormes piliers au fond de l’église et dans lequel se trouvait un oratoire dédié à saint Michel.
Une triste rivalité s'établit entre ces deux corps vers le milieu du quinzième siècle. Les moines abandonnèrent leur ancien chœur et firent irruplion dans la grande nef. Le service paroissial fut insensiblement rélégué dans l’oratoire de Saint-Michel , et il ne fut presque plus possible aux fidèles de pénétrer jusqu’à l'antique sanctuaire. Chabanel, dans son livre de l'Etat et Police de N.-D. de la Daurade(p. 52), sexprime ainsi sur ces empiètements : « Le second changement » remarquable que les moynes ont apporté en cette paroisse a été » qu'après s'être saisis de toute la nef, ils ont disposé de telle façon » petit à petit de toute l'église, qu'ils ont fait profit de tout. » En l’année 1547, c'est-à-dire deux ans avant la composition de la ballade de Saint- Aignan, le désordre était à son comble dans cette église. Ecoutons encore Chabanel dans toute la naïveté de son style : « Comme l'oiseau » de proye qui a pris l'essor, s'étant laissé aller au vent, vole plus haut
> qu'il ne doitetse perd par trop s’efforcer; aussi, ces moynes ayant » commencé de quitter le cloître pour mettre le nez aux affaires des > tables et des confréries de cette église, se laissèrent porter si avant » qu'ils ne doubtèrent pas d'entreprendre par trop de convoitise et » avidité d'envahir toute la paroisse (p. 93.) » L'auteur cite ici un arrêt du parlement de 1547 porté contre les religieux, et un autre de 1548 porté en faveur du Recteur. Ces désordres, ces querelles monacales, qui, plus tard, se terminèrent par le meurtre du prieur claustral , lâchement assassiné par les Religieux dans le chœur de la Daurade et auprès des restes du tombeau d'Isaure, déterminèrent probablement la compagnie du Gai Savoir et le Conseil de ville à transporter la statue de dame Clémence au Grand-Consistoire. Ce ne fut qu'en 1627 qu'on plaça cette statue sur la porte du greffe.
es
De l’épitaphe de Clémence Isaure,
Le titre de la ballade de Saint-Aignan montre qu’une inscription avait été gravée sur le tombeau d'Isaure. Bodin affirme qu'elle était gravée sur le marbre, marmoreo lapide sic insculptum. Cette inscri plion tumulaire, conservée jusqu’à nos jours, est ainsi conçue :
EPITAPHIVM CLE. ISAV.
CLE. ISAV. L. ISAV. F. EX PRAECLARA ISAV. FA. QVVM IN PP. CAELI. OP. VITA. DELEGI. CAST. Q. ANNIS L.
VIXI. FOR. FRV. VINA. PISCA. ET HOLITO. P. S. IN PVB VSVM STATVIT C. P. Q. T. LG. HAC LEGE VT QVOT. ANNIS LVDOS FLO. IN AEDEM PUB. QVAM IPSA SVA IMPENSA EXTRVXIT CAELEBRENT, RHOSAS AD M. EJVS DRFERANT ET DE RELIQVO IBI EPVLEN. QUOD SI NEGLEXE. SINE 9-0 FISCVS VENDICET CONDITIONE SVPRA DICTA EH. S. V.
F. M. VBI R. I. P. NS He
On voit dans cette inscription plusieurs lettres initiales qui faissent un vaste champ aux interprétations. Le capitoul Marie-Anne de Salluste, M. de Ponsan et plusieurs autres auteurs l'ont diversement expliquée. Il existe dans cette inscription des abréviations qu'il est très facile de terminer en un sens très véritable ; ainsi on lit très distinctement ces mots :
Ex præclarà . . . familià, quüm in perpetuum Cælibatum optimam vitam delegisset, castèque annis
L. vixisset, forum frumentarium, vinarium, piscatorium Et holitorium.
Après ce dernier mot on trouve les initiales P.S., que Salluste explique par les mots pratum septenarium , et M. de Ponsan par ceux de patriæ suæ. Ce dernier sens ne me paraît point véritable, car, d'après ce qui va suivre, 1} y aurait une répéütion inutile. J'expliquerais ces lettres, sauf meilleur avis, par ces mots : Propris sumplibus.
: . In publicum usum statuit
Capitolio, populoque T'olosano legavit
Hâc lege ut quotannis ludos florales in ædem Publicam quam ipsa suà impensà extruxit Celebrent, rosas ad monumentum ejus deferant
Et de reliquo ibi epulentur. Quod si neglexerint sine
À la suite de ce mot viennent les deux initiales 9-0. Marie-Anne de Salluste les explique par ceux-ci : Quingentis ; M. de Ponsan, par
ceux de Controversié , et qu'on pourrait peut-être traduire par ces , mots : Sine conflictu.
Fiscus vindicet
Conditione suprà dictà.
Cette inscription est terminée par ces lettres : H. S. V. F. M. ubi R. EL P. V. F. Salluste les interprète ainsi : Hos sumpius utiles fieri mandat ubi requiescit in pace. — Valete fideles. M. de Ponsan : Âoc sibi voluit fieri monumentum ubi requiescit in pace. — Vivens fecit. 11 est bien étonnant que Clémence ait ordonné qu'on Jui élevât un monument, et qu’elle ait réglé pendant sa vie l'ordre des honneurs funèbres qu’on devait lui rendre après sa mort! Aussi l'interprétation de M. de Ponsan ne me paraît pas naturelle, et je préfèrerais adopter celle-ci, qui a quelque analogie avec celle de Marie-Anne Salluste : Hanc supremam voluniatem fixam monumento ubi requiescit in pace voluit fier.
Cette inscription, que l'on peut regarder comme l’abrégé de l'histoire de dame Clémence, présente trois ordres de faits: le premier est relatif à sa personne, le second à sa fondation, le troi-
Pa) —— (Ve ——
LA
sième à certains usages depuis quelque temps établis à l’époque de la composition de cette inscription. Le premier ordre nous révéle les initiales de son nom, de celui de son père, la noblesse de sa famille, son célibat et la durée de sa vie. Le second nous apprend qu'elle a laissé à la ville les marchés au blé, au vin, aa poisson et à l'huile, instituant les capitouls et les citoyens de Toulouse ses légataires, à la charge de célébrer, tous les ans, les Jeux Floraux dans la maison commune qu’elle avait fait construire à ses frais. Le troisième parle des antiques usages relaufs à la.célébration des Jeux, et qui consistaient à orner de fleurs le tombeau d'isaure , et à célébrer sa fondation par un banquet. Quoique la construction grammaticale de l'inscription paraisse indiquer que Clémence a ordonné elle-même qu’on portât des fleurs à son monument et qu’on fit uñ banquet, cependant la suite montre que ces deux conditions n’ont point élé exigées par la fondatrice ; qu'il n’y a qu’une seule condition, conditione supra dicté , c'est-à-dire la célébration annuelle des Jeux, qui ait été attachée à sa fondation. Ainsi, l’auteur de l'inscription, ayant voulu graver sur le marbre tout ce qui était relatif à Clémence, lui a attribué l'établissement de certains usages qui n’ont été introduits qu'après elle, non comme une condition, mais comme une conséquence de sa fondation.
Il ne saurait exister aucune difficulté relativement aux divers marchés que Clémence a cédés à la ville. Il est incontestable qu'avant elle, Toulouse avait des marchés au blé, au vin, au poisson et à l'huile; mais la question est de savoir si ces marchés nont pas pu être transportés en d'autres lieux offerts à la ville par Clémence. En supposant d’ailleurs que ces marchés ont toujours occupé la même place, n’avons-nous pas observé plus haut que les seigneurs et coseigneurs des villes avaient des droits, des revenus, des censives sur ces marchés qu'ils pouvaient céder à ces villes ? et cest ce que Clémence a pu faire.
La question de la maison commune, ædem publicam, qu’elle aurait construite à ses frais, présente au premier abord plus de dif-
SpA
ficulté. On pourrait croire que ces mots indiquent, non la maison commune de la ville de Toulouse, mais une maison publiquement affectée par Clémence à la célébration des Jeux, œdem publicam. Laissant de côté cette interprétation qu’on pourrait peut-être admettre, et appliquant ces mots à l'Hôtel de-Ville, nous accordons sans peine qu'avant Clémence Toulouse avait sa maison commune. I faut qu'on nous accorde que cet établissement fat complètement incendié en 1463, ainsi que l’attestent tous les historiens ; qu'il n'a point toujours existé au lieu où se trouve aujourd'hui le Capitole ; qu'il fat reconstruit sur l'emplacement actuel vers la fin dü quinzième siècle, et qu'il est possible d'admettre que Clémence Isaure ait laissé des fonds considérables pour cette reconstruction. On sait qu'anciennement le Capitole existait auprès de l’église Saint-Quentin, vis-à-vis l'Hôtel-de-Ville actuel: Catel nous donne sur ce point des notions historiques assez curieuses (Mém., p. 125). Ce premier Capitole était peu digne de la grandeur de ia ville. Il est possible qu'avant même l'incendie de 1463 on ait formé le projet d'une construction plus étendue, et que Clémence ait favorisé ce projet en affectant des fonds pour son exécution plus ou moins éloignée. L'incendie de 1463 arrive peu d'années après la mort de Clémence, et le projet est réalisé par les libéralités de cette femme qui est à juste titre regardée comme la fondatrice de cet établissement.
Il existe une présomption très grande en faveur de ce sentiment. Dans le célèbre dénombrement de Gaillardy, en 1540, la Maisonde-Ville est placée au nombre des biens que Toulouse tient de la libéralité de ses bienfaiteurs. L'article 9° est ainsi conçu : « Plus, la » maison de la ville où est le consistoire, la cour civile , les carces, » lieu pour tenir l'artillerie, et autres maisons adhérentes et adja- » centes, laquelle maison et maisons adhérentes ont été dûment » amorties par les feus rois Pour ceci, néant. » Il est donc évident que la Maison-de-Ville était due à la libéralité de quelque seigneur ou de tout autre bienfaiteur, et que la ville, avant d'en retenir la propriété, avait payé la finance au trésor royal, ce qui avait produit l'amortissement de cet immeuble.
[U cms J se
Il est encore à remarquer qu'il existe un rapport très frappant entre inscription du tombeau d’Isaure et le dénombrement de Gaillardy. L'inscription parle du marché au blé frumentarium , et à l'article 12 du dénombrement on lit : « Plus, à la dite ville le profit et émolument de la place de la Pierre, dûment amorti. » Il est question dans linseription du marché au vin vinarium , et l’article 6° porte : Plus, l'émolument du denier de la place Saint-Georges. » C'était sur cette place qu'avait lieu la vente du vin. Il est fait mention dans l'inscription du marché au poisson (la Halle) piscatorium, et l'article 8 porte: « Plus, le profit et émolument de la Halle, lequel a été dûment amorti. » Quel que soit l'auteur de l'inscription tumulaire, il est certain qu’il n’a pu inscrire sur le marbre et dénombrer des biens donnés par Clémence sans avoir des preuves incontestables de la vérité de ces dons. En supposant que ces donations n'ont jamais existé, comment la ville a-t-elle laissé subsister un monument destiné à perpétuer une erreur qu'il était si facile de détruire ? Lorsque Gaillardy parla dans son dénombrement des six vingts arpents de terre cédés par feue dame Clémence , il dut nécessairement produire aux commissaires da roi Jes pièces authentiques qui établissaient la certitude de cette donation. A la vérité, il ne désigne pas Clémence comme ayant donné les divers marchés , mais il ne dit point le: contraire; et si, d’un côté, on observe que ces marchés sont venus à la ville par les mains de ses bienfaiteurs, et, de l’autre, qu'une inscription publique placée sur un tombeau affirme que Clémence, cette même femme dont parle Gaillardy, a cédé les revenus de ces marchés à Toulouse, il résulte de ce rapprochement une probabilité qui approche de très près de la certitude.
Je parlerai dans le paragraphe suivant de la famille de Clémence Jsaure. Il suit de toutes nos observations qu'il est impossible de produire un seul argument qui puisse détruire les assertions énoncées dans l'inscription trouvée dans l’église de la Daurade, et dont nous venons de donner l'explication.
Quant à l'époque à laquelle cette inscription tumulaire a été composée, 1l est impossible de l’'assigner d’une manière précise. Tout
PR Lu
ce qu'on peut dire avec vérité, c’est que le sentiment de Catel , qui affirme qu'elle fut faite en 1557 par Marins Gascons, est victorieusement réfuté par la ballade de Saint-Aignan qui porte la date de
La destinée de cette pierre qui décorait le tombeau d'Isaure à Ja Daurade, et qui accompagnait sa statue , fut assez singulière. Séparée du sépulere probablement à l'époque de la translation de la statue, elle fut portée à Paris et achetée par Papyre Masson. Ce fait est constaté par une lettre authentique que l'abbé Masson, son frère, écrivit aux capitouls au mois de mars 1612. Voici cette pièce importante : ' Aux CITOYENS ET CAPITOULS DE TOULOUSE,
Jean Masson, aumônier du Roi et archidiacre de Bayeux dans la seconde Lyonnaise.
La pierre de marbre précieux présentant l'épitaphe de Clémence Isaure, ayant élé apportée à Paris de l'église Notre-Dame de la Daurade en votre ville, tomba aux mains de Papyre Masson, mon frère. Ayant reconnu la beauté et le prix de cette pierre, il la fit encadrer en très bel or avec tout l’art possible et retenir par des liens. Il en fit jusqu’à sa mort l’objet de ses plus chères délices.
Illustres Citoyens, je vous envoie et vous restitue cette pierre précieuse artistement élaborée, parce qu’elle vous appartient. Je le fais par les conseils et les ordres de très haut personnage Nicolas Verdun , président du parlement de Paris, et naguère de Toulouse, qui vous honore infiniment. Je vous prierais de la recevoir avec plaisir, si je ne savais d'avance que ce présent vous sera agréable.
Paris, le jour des kalendes de mars 1612.
D'après les assurances de l'abbé Masson, cette pierre fut transportée à Toulouse. Il y a tout lieu de penser que Papyre Masson avait reçu cette pierre des mains de l’archidiacre de Bayeux. Lacroix du Maine, dans sa Bibliothèque , nous représente l'abbé Masson comme un grand chercheur d'épitaphes, de sépultures et d'inscriptions tumulaires ( V. la Biogr. univ., art. Masson ). En expliquant iei cette inscription , nous avons voulu montrer qu’elle n’énonce aucun fait qui soit manifestement contraire à l’histoire, surtout en ce qui
regarde le dénombrement des biens laissés par Clémence à la ville de Toulouse.
PSE
ns Mn re