XIE
Examen d'une opinion de l’un des membres de l’AcADÉMIE DssS LANTERNISTES sur dame Clémence.
L’académie des Lanternistes n’était autre chose qu’une simple réunion d'hommes qui formèrent à Toulouse, en 1640, une société littéraire. Elle eut pour fondateurs M. de Vandages de Malapeyre et le célèbre Pélisson. Elle prit son nom des lanternes que chacun de ses membres faisait porter le soir devant lui pour se rendre, pendant l'hiver, au lieu ordinaire des séances hebdomadaires. Ces académiciens firent imprimer le recueil de leurs diverses compositions. La bibliothèque de la ville possède deux volumes in-4° renfermant des notes biographiques sur les Lanternistes et plusieurs de leurs ouvrages. C’est dans le second tome de cette collection curieuse qu'on trouve une pièce ayant pour titre : Factum pour l'établissement fixe d'une académie de belles-lettres dans la ville de Tolose. Cet écrit est anonyme , sans date et sans nom d'imprimeur. L'auteur y combat l’existence de dame Clémence et explique ainsi l'origine de ce nom : « Voici ce que J'ai oui dire à des personnes savantes et curieu- » ses : Cette Clémence est une agréable équivoque d’un capitoul qui, » voulant parler sur l’origine des Jeux Floraux pour faire une action » de grand éclat, assura que c'était la même fête dont il est parlé » dans le Codede Justinien et appelée Hujuma, parce qu’elle se faisait » au mois de mai dans plusieurs villes de l'empire. Elle s'appelait » aussi Floralia, et avait été supprimée par quelque grande raison » ou à cause des excessives dépenses ou des excès qui s'y cominet- » taient. Mais enfin elle fut rétablie par un rescrit des empereurs » Arcadius et Honorius, sur la fin du quatrième siècle. Ce capitoul » trouva donc à propos de se servir de cette loi pour autoriser les » Jeux Floraux, soutenant qu'ils étaient fondés sur le Droit romain ;
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» et parce qu'elle commence par ces mots : Clementiæ nostræ placuit, » il crut ou voulut faire accroire qu'une dame de Tolose appelée » Clémence avait demandé cette grâce aux empereurs et qu’elle » avait établi ces Jeux. Cela fut applaudi par les assistants, et,
» depuis, le vulgaire n’en douta point (p. 8.)» Après avoir lu ce passage, il me semble que l'existence de dame Clémence tire une nouvelle force de la faiblesse des arguments dont on se sert pour la combattre. Il est fâcheux que l’auteur du Factum ne nous ait pas conservé le nom de f'illustre capitoul qui a eu la gloire de cette découverte. Il est vrai qu'il est excusable de ne pas lavoir transmis , puisque les personnes curieuses et savantes qui lui ont rapporté ce fait ne devaient probablement pas connaître elles-mêmes ce capitoul si profondément érudit.
XIIT.
Conjectures sur le nom et la famille de dame Clémence,
Les changements opérés dans les noms ont pu quelquefois jeter une certaine obscurité dans l’histoire et empêcher de découvrir les ütres originaux et authentiques que présentaient les noms primitifs. Celui de Clémence a-1il été vraiment porté, tel qu’on le prononce aujourd'hui, par la bicnfaitrice de nos Jeux? Les recherches que J'ai faites m'ont conduit à conclure qu'il serait possible d'admettre que ce nom a été modifié.
En 1658, Simon de Peyronnet, prêtre de Toulouse et curé de
l'église paroissiale du Taur dans la même ville, publia un Traité qui à pour ütre : Onomasticon sanctum gallico-latinum. Le mot onomasticon signifie vocabulaire. À la page 60°, on lit ce qui suit. : « Escla- » monde {Clementia ), à Clemente seu potius Clementià , nomen
fæminis pluribus est inditum apud Tolosates, ut ipsum etiam » vulgus affirmat. [laque quod Clemens gallicè dicitur Clement, vulgd
LENGUEER » Clament , ndè fæmineum extitit Clemente, et posteà Clemonte, Cla- » inonle , Clemonde, mutationi litteræ T in D et aliarum vocalium » promiscuè in alias... Primæ syllabæ additionem referre oportet » ad perversum usum ignari vulgi, infinita propè nomina tum addi- » tione , tum detractione, tum mutatione corrumpentis. »
Il est évident, d’après ce passage, qu'Esclamonde , Clamonde et Clémence sont un seul et même nom qui a pris diverses désinences selon les temps et les lieux ; que le nom de Clarmonde et d'Esclamonde ou Esclarmonde était très usité à Toulouse ; que la même personne qui s'appelait primitivement Clarmonde a pu être plus tard appelée Clémence, en conservant en réalité le même nom; qu'il est probable qu'en fouillant dans les archives publiques, soit de la ville, soit du parlement , soit des notaires , on trouverait , SOUS ce nom de Clermonde , quelques actes ou arrêts relatifs à cette femme célèbre , et qu'on à sans doute inutilement cherchés sous celui de Clémence. Ohservons que les initiales C. L. E. qui se trouvent en tête de l'inscription tamulaire peuvent sappliquer également à ces deux noms. |
Quant au nom d'fsaure, j'ai acquis la certitude qu’il a été porté, et qu'il v'a point été inventé à plaisir, puisque M. de Peyronnet le cite à la page 103° de son Onomasticon comme un nom du genre masculin Jsaure, Isaurus : ce qui fait voir que, s’il appartient réellement à dame Clémence, c'est un nom qui désigne sa famille. Mais les auteurs qui ont interprété l'inscription du tombeau de cette femme ontils saisi la véritable signification du mot inachevé isav en lisant Isaure? Ce nom ne désignerait-il pas Zzaut, baronie autrefois existante dans le pays de Comminges, non loin du pays de Foix ? ou bien ces initiales n’indiqueraient-elles pas le nom célèbre de la famille selgneuriale des Izalguier ? C'est ce qu'il faut examiner. J’expose ici, en toute bonne foi, mes recherches; je fais part des rapprochements historiques qui m'ont frappé et qui me déterminent à regarder ce sentiment comme trés probable. Je vais produire des témoignages irrécusables qui montreront 1° quil a existé dans le pays de Foix une seigneurie d'Esclarmonde où de Clémence ; 2° que les seigneurs de cette terre ont con-
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tracté des alliances avec la famille des Izalguier ; 3° que, dans cette dernière famille , il ÿ a eu des alliances avec la maison d’JZzaut ou d'Izaur, car, d'après le P. Anselme, dans sa grande généalogie, on dit lun et l'autre (t. IV, p. 666, et t. IX, p. 187.)
J'arrive à l’exposition simple et fidèle de certains faits ou témoignages dont Je laisse l'appréciation: au lecteur.
Personne n’ignore que la famille des Zzalguier n'ait été, après celle des Raymond, la maison la plus illustre de Toulouse, et qu’elle n’ait partagé avec celle-ci les droits seigneuriaux sur cette cité ; en sorte que les Izalguier étaient coseigneurs de Toulouse. Il n’est donc pas étonnant qu'un membre de cette famille eût pu céder à da ville des revenus sur les places et marchés publics.
Le palais des Izalguier était situé dans la rue qui a longtemps porté ce nom. Cette rue porte aujourd'hui celui de Clémence Isaure. Ceux qui ont donné ce nom à celte rue n’avaient-ils pas la pensée que cette femme appartenait à cette famille ?
La famille des Izalguier avait son tombeau à la Dauradé , et la fameuse statue de Clémence, ainsi que l'inscription qui l'accompagne, a été trouvée à la Daurade. L'auteur anonyme da Factum dont j'ai parlé plus haut semblerait jeter quelque jour sur ce rapprochement. Voici comment il s'exprime à la page 8° : Ii y a à la Daurade un » ancien tombeau et même assez magnifique d'un cavalier qui s’ap- » pelait Izalguier ; de sorte que d'Izalguier on avait fait aisément » Îzaurier et Isaure. » | |
La statue de Clémence ne faisait-elle pas partie de ce tombeau, et n'est-ce pas de ce mausolée dont Pierre Garros a dit :
Tolose avait dressé un tombeau que les mains Plus doctes de ce temps et plus industrieuses Avaient fait surmonter les œuvres somptueuses Des vieux Assyriens et des riches Romains.
Et jà d'Isaure avait la cendre et les os saints À ce marbre voué reliques précieuses
Pour être en un repos éternel glorieuses Par une suite d'ans prisée des humains.