‹ Cloches en la nuitChapitre 5 sur 6 · LA CHANSON DE NIRVANA · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE NIRVANA

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres. Ch. Baudelaire.

Inapaisé tu condamnes l'Ennemi fugace et moqueur

Et ton bûcher le dévore — mais II renaîtra de ses cendres

Oh combien de fois proclamé défunt à toujours — mais ton cœur Puits où tu sais les seaux de Nul sans cesse monter et descendre?

Tu t'éprenais dis-tu des ombres passantes — mais trop souvent Tu te mentais ce fut pour oublier qu'il triomphait encore —

Son règne une fumée — mais tu le veux même si décevant Car II est le mouni charmeur et ton âme avide l'implore

Etrange moissonneur II fait sa gerbe noire et puis s'envole Toi lâche glaneur tu Le suis ramassant les épis qui tombent

Des jours de sang avec Lui c'est une lutte aux étreintes folles D'où navré tu te réjouis parce que ton âme succombe —

Mais voici peureuse et frustrée de son beau rêve matutin Ton âme est une lame inutile que corrode l'ennui

Son passé ruine sordide son futur un phare éteint

Son présent croule — et l'Ennemi vainqueur ricane dans ta Nuit

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Donc c'est la forêt de vie morne dans la Nuit Jets d'eau très-loin si lente musique d'ennui D'où du trop suranné s'essore à petit bruit —

Dormir en vos linceuls ô feuillages jaunis —

Ritournelle des vieux ennuis Le vent sanglote dans la Nuit

Le vent se venge ô frisson jusque dans les moelles Le vent disperse les feuilles et puis s'enfuit Et là-haut les pâles caravanes d'étoiles Se hâtent vers l'oasis de lune et ses puits

Dormir insoucieux de l'Isis sous ses voiles —

Complice des louches minuits Le vent sanglote dans la Nuit

Aussi des bassins où l'eau dort sans clapotis Où flottent des plumes de palombe envolée Et le triste traînis des feuilles des allées Vient fmir aux bassins et se mue en débris

Pauvres feuilles d'amour si tremblantes sur l'eau Et les Etoiles sont toutes tombées dans l'eau —

Ironique aède des blancs espoirs détruits Le vent sanglote dans la Nuit —

Il fait tard il fait froid l'heure tombe sourdie C'est demain déjà c'est l'hiver et c'est la vie Seul veille un vieillard fou qui grelotte pouvoir Un peu dormir oh s'ignorer issu du noir Errant au noir et guetté des gueules du noir — Mais l'insomnie stagne en la forêt des bannis Le vent sanglote dans la Nuit

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Par l'hiémale saison de honte et d'agonies Ainsi se lamenter en vaines litanies :

« Houles d'un océan nocturne sur nos grèves Épaves dont se jouent les flux et les reflux Vaisseaux partis et de nouvelles jamais plus »

C'est la gamme de l'âme au sourd clavier des Rêves —

Idéal deuil d'Idées ô sinistre marotte En les mains lasses de séniles Triboulets Aux forçats du Réel que l'Irréel garrotte Tes rites d'un antan se rivaient en boulets —

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Geindre vers les arbres d'impassible Forêt: « Mélodie oubliée à la note sensible Tristesse du soleil au couchant sulfureux Hantise d'un au-delà dérisoire — cible D'où nos flèches douées d'un Vouloir ténébreux Reviennent transfiger des cœurs douloureux Ombre sur les carreaux des fenêtres de l'Etre Étoiles déchues feuillages fanés »

— Silence Dans nos veines le sang s'est tari des Ancêtres Le froid des derniers jours au grand Noir se fiance Et l'antique Forêt ne s'éveillera pas —

« Alors tous les blessés les souffrants les vaincus Puisque les frères morts nous appellent là-bas Nous appareillerons ascètes convaincus Vers le bon Nirvana où l'on ne rêve plus »

Le carillonneur se penche

et regarde en bas vers la ville

les cloches ont de lourdes cadences

et pieu vent en cris noirs sur la ville —

sans apparat s'en va là-bas un cercueil escorté de spectres

« Sonnez cloches ! » — elles se taisent

une seule s'essouffle en tintements fébriles —

Le carillonneur se penche

et regarde en bas vers la ville

« Qui donc emportez-vous là-bas ? » —

C'est toi.

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