CHAPITRE XIII
Je vois que la sagesse elle-même t'inspire. Avec mes volonté» ton sentiment conspire. Va, ne perds point de temps; ce que tu m1as dicte Je veux de point tn point qu'il soit exécuté.
(Rkih, E êther.)
0 Dieux î quel favorable augure Pour ce» généreux fil» do Mars !
( J. B. Rtussui. )
Ici , Ton doit me rendre la justice d'avouer que l'action de ce petit drame se complique, sans rien perdre de son unité ; et qu'elle devient un peu plus intéressante que lorsque je n'en étais qu'au titre. Peut-être me reprochera-t on plus d'un caractère? mais que l'on s'en prenne à la nature et aux Camaldules, ou plutôt, que l'on cherche le grain de sagesse qu'ils y renfermèrent , et que l'on convienne, pour l'honneur des Rlioone, que cette histoire avance. Elle avance bien peu, dira-t on, mais enfin elle avance! et l'on s'attend à de grands événements... Amis, vous n'avez pas tort ; et sur ce, je reprends le fil de ma traduction libre, car je hais l'esclavage, ainsi daignez me pardonner mes digressions...
Chaque jour l'on nous retrace des scènes de la vie
humaine; mais rarement on nous offre des scènes de la vie de ces grandes masses que Ton nomme nations, et de ces rois qui les conduisent bien ou mal. Ces demi-dieux s'enveloppent d'une toile d'opéra, sur laquelle sont imprimées les lois de lèse-majesté... Cetle toile est comme le voile de plomb qui couvre l'avenir, en la levant on s'attire des chagrins : moi qui suis un vrai sans-souci, je brave le courroux et je me félicite d'avoir rencontré l'histoire d'un prince, et surtout d'un prince détrôné; car je vais essayer de remplir la lacune des histoires, quant aux secrets de l'intérieur des conseils des rois, et je vous introduis sans façon, et sans pudeur aucune, dans le cabinet du roi de Chypre; en déclarant que je regarde cette scène- comme le type, prototype, archétype de toutes celles qui se sont passées, qui se passent ou qui se passeront dans le cabinet des rois morts, vivants et à naître. Pour la rendre ressemblante, l'on n'aura qu'à l'étendre, y mettre plus de monde, de plus grands intérêts, et la mienne sera comme une lanterne magique dans laquelle on met les verres que l'on veut.
Princes morts, vivants et à naître! je vous demande grâce, la hart au col, à genoux et la torche à la main, pour le ton léger que je prends, et quoique j'aie fait ce vers depuis longtemps,
Le malheur est sacré , n'insultons pas les rois ;
ma foi, mon naturel m'emporte, et je ris, non pas de vous, mais de la sottise de l'humanité : toutefois
sachez que je serais grave et mélancolique, si j'avais à raconter le malheur d'un de mes frères ; je ne ris jamais que de l'homme en masse !...
Depuis cinq minutes les trois ministres étaient entrés dans le cabinet du roi de Chypre. Jean H, instruit du malheur qui le menaçait, avait oublié la formule qui servait de prélude à tous les conseils, et les ministres, étonnés de se trouver debout, attendaient l'ordre du prince. Monestan, les yeux baisses, tenait son chaperon à la main sans le remuer aucunement; tandis que Réfalein faisait mouvoir le sien avec l'insouciance qui résultait des désinences de son caractère; quant à l'évéque, il avait sa main droite appuyée sur sa hanche, et par sa pose et son œil fier il semblait s'indigner du silence du prince.
Jean II , assis sur son fauteuil , frappa son genou de sa main gauche avec un air embarrassé ; sa noble figure ressemblait assez à ces bustes antiques dont les yeux sans expression offrent l'image d'une impassible résignation. Enfin il rompit le silence par ces mots :
— Messieurs, jamais nous ne nous sommes trouvés dans des circonstances si graves et si pénibles.... En effet, nous avons pu perdre notre royaume , cefut unjaalheur bien grand ; néanmoins, il nous restait la perspective de pouvoir le reconquérir !... Mais la menace d'Enguerry, le dénuement où nous nous trouvons, dénuement que malheureusement il connaît ainsi que nos trésors , nous plongeront , si le Mécréant est vainqueur, dans un abîme d'où nous
t. i. ai
ne pourrons plus sortir , car nos espérances de rétablissement s'évanouiront...
Un grand homme, et je ne sais lequel a dit et je le répète : un rien allège les souffrances... tel homme se console delà perte d'un fils en discourant; tel autre sera soulagé de la mort de sa maltresse, par la sublime inscription qu'il a trouvée pour mettre sur sa tombe... Le bon roi Jean II, au milieu de sa.nouvelle infortune, éprouvait, en prononçant les paroles que Ton vient de lire, une espèce de joie, en voyant les affaires de l'État prendre une importance, une gravité, qu'elles n'avaient point eues depuis qu'il habitait Casin Grandes ; cette satisfaction de tenir un conseil véritable perça dans les mots suivans.
— Aussi , messieurs, nous nous sommes empressé de vous mander, pour profiter des lumières que vous avez acquises par votre expérience et votre savoir: employez-les à trouver une résolution digne des rois de Jérusalem et de Chypre! Nous sommes dans le dernier asile des Lusignans , il ne fut jamais violé!... c'est assez vous en dire!...
— Sire, dit l'évêque , Enguerry-le-Mécréant en plaçant cette croix vengeresse , que nous aurions évitée si l'on avait suivi mon conseil d'hier, a déclaré qu'avant trois jours il investirait votre château, Ton ne saurait donc prendre des mesures trop promptes...
A cette observation le roi leva brusquement la main qu'il avait appuyée sur sa cuisse gauche, et
cette main tendue semblait demander : « Est-il vrai?» Le silence des trois ministres affirma que l'évêque disait la vérité.
Le prince laissa retomber sa main sur sa cuisse; or, il y a bien des manières de laisser tomber sa main, et ce geste peut exprimer la douleur comme le plaisir; mais le prince mil tant de mélancolie dans ce mouvement , cette main tomba si bien d'aplomb, que Kéfalein fut ému de ce simple geste ; son corps fluet se pencha , sa petite tête oblongue suivit le mouvement de la main du prince , et son bonnet ne tourna plus entre ses doigts.... Quant à Monestan , il lève les yeux au ciel , croise ses bras , insère son pouce droit entre ses deux lèvres , et se met à réfléchir.... Le silence régna dans toute sa pureté.
Il devenait clair qu'il fallait prendre une décision importante dans ses résultats : la guerre ou la paix, la vie ou la mort dépendaient de ce conseil. Aussi je n'en omets aucune circonstance.
Remarquons , pendant qu'ils réfléchissent tous , 1° que la mère de M. l'aumônier le conçut pendant une guerre cruelle , au milieu du récit interrompu, que son mari lui fit un soir, d'un combat sanglant; et que l'altitude du père d'Hilarion était fière; qu'alors sa mère le mit au monde avec des organes, des fibres et des nerfs tellement disposés , que les idées qu'ils produisirent furent des idées guerrières, d'ambition et d'orgueil, qui se jouèrent dans une seule partie du cerveau d'Hilarion ; à force de
-s'y jouer ces pensées formèrent une bosse à son crâne , parce que les idées y affluèrent , en allant de préférence vers ce point cérébral ; enfin ces pensées n'étant pas réprimées , ni son crâne amolli dans cet endroit , elles firent de l'aumônier un homme du caractère dont je vous ai donné quelques esquisses.
2° Que la comtesse, mèretdu connétable, montait très-souvent à cheval pendant sa grossesse , et qu'elle accoucha de Kéfalein en descendant de cheval.
5° Que la princesse Ludovic de Monestan était dévote , ainsi que son mari...
Si je voulais rechercher les causes de la guerre pendant laquelle Hilarion fut conçu, celles du goût de madame Kéfalein pour les chevaux , et celles de madame Ludovic pour les églises, je remonterais jusqu'à la création, et je prouverais qu'elle est la cause première des événements dont vous allez lire le récit; mais je sens que cette vérité pourrait vous choquer , et je me restreins à Ja proposition suivante.
Ce sont les trots mères des trois ministres qui furent cause des malheurs de Jean II y lequel ne s'en douta nullement.
Sur la masse totale des lecteurs qui liront cette assertion, il y en a la moitié qui lèveront, par un mouvement soudain , le drap qui garnit leurs épaules ; je commence par les remercier....
Sur l'autre moitié qui reste , un quart de moitié sera pyrrhonien, et dira qu'il y a du pour et du contre, et ils seront sages; je les croirais même un
peu ministériels ou prêts à le devenir : le second quart sera composé de gens qui voudront passer pour savants , et qui diront que j'ai raison , en employant beaucoup d'esprit pour prouver leur dire ; je les félicite d'avoir de l'esprit : le troisième quart renfermera des penseurs philosophes ; et le dernier quart des originaux qui me croiront plus de talent que je n'en ai.... Ce quart sera le plus faible.
Telle est la nature humaine, que l'opinion de cette seconde moitié ne m'est de rien, précisément parce qu'elle m'est favorable ; et que je brûle d'obtenir l'assentiment de la première qui rit de moi. Mais si je voulais la réduire au silence, voilà ce que je lui dirais, en priant la seconde moitié et les femmes, de passer ce discours ab irato, que je regarde comme inutile.
• Oui, messieurs, ce que je dis est vrai, l'histoire « serait très-utile si l'on voulait rechercher ainsi « les causes des événements et des actions des hom-
« mes Oh! quelles lumières vives éclaireraient
« la nature humaine, et feraient voir qu'un atome u influe sur nos destinées et pèse beaucoup!...
« La jeune personne qui se pâme sous les allait ques réitérées d'un soldat vigoureux, la maman «< qui reçoit des injures parce qu'elle est laide , le u père que l'on vole, les échevins que l'on pend, les « soldats que l'on tue, les bourgeois dont on démolit m les remparts, les franchises et les maisons quand « on saccage leur ville en temps de guerre, auraient
• la consolation de savoir que cela leur arrive, parce «. que leur prince, ou le potentat voisin en colère, « n'avait pas été saigné la veille, ou parce qu'il avait
. * trop mangé , et que ce fut pendant qu'une indi- « gestion ou telle autre cause le portait à la mauvaise
• humeur, par la disposition acrimonieuse deshoup- « pes qui correspondent au cerveau, suivant le sys- « tème de Trousse, que l'on tint le conseil où il « opina pour la guerre. .. Alors la lancetted'un chirur-
• gien ou la canule d'un apothicaire auraient sauvé « la vie à trente mille hommes, et l'honneur à trente « et une mille pucelles, épargné trente millionsd'im- « pots; et vous , MM. N. N., qui me cherchez chi- « cane, vous ou vos ancêtres ne les auriez pas payés ! « Mais, vous seriez bien surpris, en apprenant tout « ce que des choses semblables ont de poids dans
• les balances où l'on pèse l'humanité d'un côté , « contre deux ou trois hommes de l'autre : vous frète miriez en lisant qu'un verre d'eau répandu sur
• la robe d'une duchesse à Londres, dans un palais
• où l'on dansait, a sauvé Louis XIV et la France, « qu'une fenêtre mal placée à Versailles avait « mis à deux doigts de leur perte ; car Louvois, « voyant son maître en colère de la critique sur la u croisée, et craignant de perdre son crédit, se ren-
• dit indispensable, en le jetant dans la fatale guerre,
« terminée parle verre d'eau qui lit rappeler Mari- «t borough.
* Fous sauriez que le jeune Biron donnant a son « père le moyen de prendre Rouen en dix heures, le
« vieux guerrier lui répondit : Veux-tu nous en- « voyer planter des choux à Biron ?
« Fous connaîtriez que quelques grains de sable
• dans la vessie d'un monarque ou qu'un sensorium « commune un peu trop compacte, rendent tout un «royaume malheureux; et que si la nourrice de « Charles VI n'eût pas raconté des histoires de reve- « nants et n'eût pas pressé la tête au jeune prince « quand elle le reçut au sortir du sein royal , trente « ans de guerres intestines, les Bourguignons et les « Armagnacs n'auraient pas désolé la France.
« Que si les sens d'une jeune fille, émue par je ne « sais quoi , n'avaient produit un réve fantasque, la m France n'eût pas été sauvée, nous serions devenus « Anglais, et au lieu de ce mot au plaisir consacré,
• nous aurions dit goddem !
« Que si l'Angleterre secoua le joug du papisme,
• c'est parce que Henri VIII étant enfant mangea « beaucoup de fruits, qui produisirent une telle « âcreté dans ses humeurs séminales, qu'il voulut « divorcer comme bon lui semblerait, afin de con- « tenter sa voracité amoureuse.
« Que si le premier piqueur du connétable n'avait « pas aimé la fille d'un meunier et traversé je ne « sais quelle rivière en un certain gué, il ne l'aurait u pas indiqué à son maître, allant opiner au conseil m du roi Jean avant la bataille de Poitiers.
• Que si M. d'Armagnac n'eût pas offensé lecon- « nctable par une plaisanterie, le connétable aurait « été de son avis; la bataille n'eût pas été perdue,
« la noblesse massacrée, et Jean prisonnier ; de là « des malheurs, des impôts!... Sans cela nous pos- « séderions l'Angleterre, et au lieu de goddem ils « diraient le superlatif de nos jurons, et nous n'aum rions pas perdu notre marine à la Hogue, nos écus « au siège de Dunkerque, et nos soldats à Fontenoi ; « mais nous les aurions toujours perdus quelque « part...
« Que s'il n'eût pas fait froid lorsque le duc de «Guise alla à Blois, il n'aurait pas été assassiné; « parce que Henri 111 n'était irascible et ne prenait « de grandes résolutions que lorsque le froid l'aia grissait.
« Que si le curé de Denain ne s'était pas promené, « Villars aurait été battu par le prince Eugène, car « Villars n'aurait pas su que l'on pouvait rompre « les lignes du prince à Marchiennes. »
Enfin il en est mille exemples. Alors combien de victoires dont les généraux ont eu la gloire, tandis que, semblablesàKéfalein, ce fut par le conseil d'un soldat, par la défense d'un lieutenant, même par la maladresse d'un goujat, que l'ennemi fut battu. Alors j'engage la moitié récalcitrante de mes lecteurs, 1° à ne pas oublier, dans ses prières pour le maintien de la paix, la lancette des chirurgiens, les canules d'apothicaires, les cerveaux, les fenêtres, les songes des jeunes filles, leurs amants, et l'Éternel avant tout.
2° A convenir qu'elle portait tout au moins un jugement précipité, irréfléchi, sur mon assertion, et
je l'engage à ne plus lever les épaules, parce que c'est Faction de la colère ou du dédain, et que je ne mérite ni l'un ni l'autre.
Alors personne ne me contestant plus que les trois mères des trois ministres sont la cause des malheurs qui vont fondre sur Casin- Grandes , puisque ce sont elles qui leur communiquèrent leurs passions d'homme, je reprends la suite du manuscrit des Camaldules tout en vous observant, que les événements de ce monde sont liés entre eux , par une force de cohésion telle , qu'ils forment un véritable tout, et que l'événement qui se passe aujourd'hui est la suite du mouvement imprimé aux choses de ce monde depuis longtemps. Continuons...
Parmi les historiens du cœur humain, La Roche* foucauld est un de ceux qui surprirent le plus de ses secrets, et je pense avec lui que l'amour-propre est le motif de toutes les actions des hommes ; mais j'y joins l'intérêt : et cela posé, je prétends que tous les conseils des rois finissent comme celui du roi de Chypre, c'est-à-dire selon l'intérêt et les passions de ceux qui les composent.
L'aumônier pensa que la guerre lui fournirait l'occasion de se distinguer, et de faire briller ses talents militaires.
Kéfalein, de son côté, se disait intérieurement que sa cavalerie pourrait faire des prodiges, des charges, des évolutions, etc.
Monestan gémissait, et lui seul avait raison : car le prince étant résolu à ne pas donner sa fille , seul
moyen d'apaiser le Mécréant, ce sage ministre voyait bien que la guerre allait fondre sur l'asile de son roi.
— Non, s'écria Jean II en frappant sur la table, nous ne sacrifierons pas notre fille!...
A cet élan généreux, l'évéque jugea que le prince penchait pour la guerre, et il répondit :
— Sire , qu'a donc d'effrayant la guerre avec Enguerry? Ne peut-on pas armer vos vassaux, votre maison; et conduits par un chef habile, la cavalerie commandée par le connétable, j'ose croire à des succès, et dans l'hypothèse la plus désespérante, c'est-à-dire le siège de Casin-Grandes , ne pouvonsnous pas le défendre pendant cent ans contre Enguerry?... même contre trente mille hommes
Ah ! si nous les avions !...
— Hilarion, dit le prince entraîné par l'accent du prélat , il faudra bien faire ce que vous proposez : ce n'est pas un expédient, c'est ce que la nécessité nous force d'entreprendre. Certes, nous savons que nous devons espérer des succès ; les Lusignans vainquirent souvent quand ils commandèrent!...
— Sire, répondit le prélat se chagrinant à l'idée de voir le prince commander en personne ; votre grand âge?...
— Notre âge!... A cent ans les Lusignans sont jeunes, quand il s'agit de défendre leurs sujets!...
— Sire, ditKéfalein, nous n'avons pas à choisir, il faut combattre!...
— C'est ce que nous observions , répliqua le roi.
A ce moment Monestan détacha son pouce d'entre ses dente, et dit avec une douceur monastique :
— Sire, je crois que Ton peut encore éloigner le fléau de la guerre...
—Le moindre détour déshonorerait les Lusignans, s'écria Tévêqueen interrompant.
— Ce n'est point une défaite que je propose, reprit Monestan sans s'émouvoir; tout le premier je défendrai mon prince lorsque tout espoir sera perdu; mais, sire , laissez-moi suivre un dessein qui m'est inspiré par un bon ange. Envoyez une ambassade au sire Enguerry? qu'on lui fasse amitié; qu'on lui dise qu'il partit trop matin ; que vous ne pouvez prononcer sur le sort de votre fille; qu'elle a demandé huit jours pour rendre réponse. Au moins, messieurs, pendant ce temps nous pourrons rassembler nos forces pour résister ; nous enverrons à Aix ou en Dauphiné demander du secours ou soudoyer des troupes : qui sait même si le ciel pendant ce temps ne nous secourra pas si nous l'implorons!...
A ces paroles dictées par la prudence, chacun fut comme illuminé d'une lueur subite, et l'évêque luimême ne trouva point d'objection.
— Monestan, dit le roi, flatté d'avoir une ambassade à nommer , à envoyer , à attendre , nous vous remercions de cette opinion sage et qui peut s'accorder avec notre dignité; nous vous nommons ambassadeur avec notre aumônier ; Maître Trousse vous accompagnera comme secrétaire, et Vérynel
avec deux Cypriotes vous serviront d'escorte ; acquittez-vous avec noblesse de vos fonctions ; que votre vertu en impose, et si Ton vous refuse, déclarez la guerre; que dès aujourd'hui l'on s'y prépare !
Ces mots éveillèrent dans l'esprit du prélat l'idée des combats , car il se promit bien qu'il s'acquitterait de l'ambassade de manière à ne pas apaiser le Mécréant , et Kéfalein songea sur-le-champ à sa cavalerie. Monestan calcula que de toute manière on prierait Dieu pour vaincre et que l'on chanterait des Te Deum en cas de victoire , et de son côté il espéra calmer le Mécréant. Le prince se retira moitié content, moitié chagrin; et, ne sachant quelle issue aurait cette guerre future, il résolut de cacher à sa 011e l'amour du chevalier noir pour elle, car le matin il avait décidé de l'en instruire en lui déclarant qu'il désirait ce mariage.
Clotilde eut donc encore du répit, et elle aurait eu sans doute la même joie que Josette, si elle avait su que la guerre lui évitait cet ordre paternel.
Les ministres sortirent du conseil, et descendirent dans la cour : tous les gens de la maison, excepté Clotilde et Josette , étaient rassemblés en attendant avec impatience le résultat de ce conseil; les ministres furent tous flattés de l'importance que leurs dignités acquéraient dans un asile où ils ne croyaient pas avoir à gouverner. Kéfalein , en qualité de connétable, ût la harangue suivante, en agitant ses deux bras en forme de télégraphe. « Fidèles
serviteurs du roi notre maître, la guerre Tient d'être décidée. »
A ces mots une espèce de frayeur s'empara de rassemblée.
* En décidant la guerre, reprit Kéfalein qui prit ce mouvement soudain pour un effet de son éloquence , nous avons décidé la victoire , et c'est en voyant votre dévouement que nous en pouvons répondre; que chacun songe donc à défendre son prince, et à se défendre soi-même : dès à présent nous allons prendre les mesures les plus sévères, pour composer une armée qui sera redoutable , si vous avez du courage; et c'est vous faire injure que de le mettre en doute, car tout homme en a, lorsqu'il combat pro arts et forts , pour son sac et ses quilles, sa patrie et son prince, celte seule idée en donne. »
Un morne silence succéda à cette harangue , la seule que le connétableeùt faite dans sa vie: le seul Castriot ayait joyeusement tiré son sabre et il le frottait, le nettoyait, l'aiguisait sur le fer du perron en tâchant de faire disparaître la brèche qu'il reçut, en tombant sur le gorgerin du Mécréant. Les trois ministres descendirent le perron après avoir décidé à voix basse de faire une revue générale des forces militaires du château.
— « Nous aurons bien de la peine à arriver à trente mille hommes, dit tristement l'évèque en jetant un piteux regard sur les deux cents serviteurs qui composaient la tremblante assemblée.
f. LOTII.DE. T. !• 21
Le corps d'élite fut formé de Castriot, que Ton promut sur-lc-champ au grade de commandant ; on lui donna pour soldats, les trois Cypriotes et les trois musiciens du prince , ses huit valets de pied , les trois valets de chambre et cinq aides de cuisine; le concierge , le boulanger et deux de ses garçons , le sommelier et son fils, le sacristain de la chapelle, le gardeur de troupeaux, et huit hommes de peine.
Ce premier corps composé de trente-huit hommes se sépara du reste et se groupa mélancoliquement autour de Castriot, qui ne put s'empêcher d'éprouver un mouvement d'orgueil, ses gros sourcils noirs rerouèrent si bien que nul des incorporés n'osa se plaindre , il les rangea tout le long d'un mur et se promena devant eux en caressant la poignée de son sabre.
L'évêque, le connétable et Monestan, virent avec chagrin que dans ce qui restait d'effectif, il n'y avait plus que quatre-vingts hommes.... ils se regardèrent d'un air consultatif, et l'évêque rompit le silence en s'écriant :
— On fera un corps de réserve avec les femmes , nous l'emploierons en temps et lieu.
— En amazones, observa le connétable.
L'on procéda à la formation du second corps, dont le commandement fut décerné au docteur Trousse.
—Mais, monseigneur, s'écria le docteur en émoi, songez donc que moi, comme médecin , chirurgien et apothicaire, j'aurai les blessés à soigner et qu'il
conviendrait, loin de m'exposer, de me placer avec une vingtaine de femmes dans un lieu bien sûr, et hors de tout danger.
— 11 n'y aura pas de blessés , répondit l'èvéque.
— Qu'y aura-t-il donc? s'écria le docteur consterné.
— Que des morts, observa Kéfalein , on s'arrangera pour cela, et obéissez sans murmurer.
Trousse fronça la peau tendue de sa grosse ûgure bien nourrie et il se retourna tristement vers l'intendant, qui lui dit :
— J'avais bien prévu qu'il arriverait mal...
— Et moi aussi !... interrompit Trousse au désespoir, commander un corps!... quand je ne suffis pas à gouverner le mien et celui du prince!... me