CHAPITRE III
Sirt , grâce ! grâce ! . . . .
( Opéra du Condamné.)
Allons, donne-moi ton or !
(SuàKxsrs&BX.)
L'Amour, par tyrannie , obtient ce qu'il demande S'il parle, il faut céder ; obéir, s'il commande; Et ce dieu , tout aveugle et tout enfant qu'il est, |)i»po«« de no» corars quand et comme il lui plaît.
(CoBKMi.il , Trag.)
Jusqu'ici, lecteur, l'usage étant de se ranger du côté de la majorité , nous sommes forcés de laisser le beau Juif à la colline des Amants, et de suivre les sept personnages qui s'en retournent au château.
La belle princesse était pensive, et la route se serait achevée en silence, si Je guerroyant évéque n'eût dit à Moneslan :
— Je prétendais donc que rien n'est plus facile que de reprendre l'Ile de Chypre, et voici comme...
Alors il s'engagea une conversation très-animée , dont le lecteur doit savoir le résultat, c'est-à-dire, que Nicosie ne fut pas reprise, malgré la cavalerie de Kéfalein, les trente mille hommes de l'évèque, et les étendards que Monestan faisait bénir par le Saint-Père.
La princesse, toujours préoccupée, ne disait mot,
el tant qu'elle fut sur la roule, elle marcha très-lentement , sans toutefois se retourner.
Arrivée près de l'avenue, elle s'arrangea pour pouvoir, en y entrant , donner un coup d'œil sur l'endroit où était Nephtaly. Josette se trouva par malheur à ses côtés... Jamais la pauvre soubrette ne sut comment Clotilde avait pu faire un faux pas sur un sable uni comme une glace ; et surtout pourquoi la princesse, en s'appuyant sur elle, la poussa avec tant de violence.
Quoiqu'alors la fille de Jean II n'eût lancé sur le Juif qu'une fugitive œillade, elle n'en vit pas moins ce dernier embrasser un gland détaché de sa tunique et le mettre dans son sein....
Ce que la vérité historique force à dire, c'est que du moment qu'il fut impossible à la princesse d'apercevoir Nephtaly, elle s'avança vers le château avec trop de rapidité pour que Monestan , l'évêque et le connétable, pussent la suivre.
Sa course s'interrompit par un obstacle. Cet obstacle était la rencontre d'un petit homme gros et court, dont le centre, c'est-à-dire le ventre, se présentait avant l'homme même, tant cette partie semblait, par son volume, faire un être à part. Il sortit de cette machine vêtue de noir, une petite voix clairette comme celle d'un flageolet.
— Madame, la colonne d'air atmosphérique aurait-elle attaqué votre système nerveux ? je vous trouve la figure altérée ! Ah i vous aurez trop pensé. Je le répète pourtant assez, les émotions du cœur
et de l'esprit sont les plus grands fléaux de la santé ; moi, par exemple, si je me porte bien, c'est que je ne pense jamais... La vie est tout, et chacun la gaspille...
— Mais je vous assure, maître Trousse, que mon système nerveux , répondit-elle en souriant , n'a pas souffert de ma promenade.
— Alors , madame , mes fonctions de médecin cessent , et je vais m 'acquitter de celles d'huissier du roi, en vous prévenant qu'il m'envoie savoir quel accident vous retarde si longtemps dans votre promenade : et comme on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je m'étais chargé de mes instruments de chirurgie, en cas de malheur; car, moi, je prévois tout et j'opère fort bien, et c'est bien naturel, j'ai étudié à Grenade...
Cette observation fit marcher Clotilde encore plus vite : elle laissa son cortège en chemin. Josette , Castriot et la nourrice , seuls , la suivirent. — Au moment où elle entra, l'Albanais voulut s'esquiver. Ayant fourré dans sa cervelle , pendant la route , qu'il commettait un crime de lèse-majesté, en laissant vivre un Juif vénitien, coupable d'avoir regardé la princesse avec concupiscence, il courait le tuer. Castriot , semblable à cette bête féroce apprivoisée par Androclès , ne connaissait que Clotilde et son père ; il eût assassiné Monestan , tout le premier, s'il se fàt imaginé que le prince en était mécontent. La princesse le rappela, il vint à pas lents et la téte baissée.
— Castriot, dit-elle, jurez, par ma vie, que vous respecterez celle de Nephtaly Jaffa. L'Albanais, comme un renard pris au piège, prononça le serment en rechignant. Ce serment était solennel pour lui , il le tenait avec la même fidélité que les dieux d'Homère , celui du Styx.
Ainsi rassurée, la belle Clotilde traversa les cours, aux sons du cor, et au milieu de la haie respectueuse formée par la foule des domestiques et des Cypriotes de la maison. Son passage peu fréquent donnait lieu à des acclamations et à des cris de joie. Plusieurs lui parlèrent; contre son ordinaire, elle ne leur répondit rien , et ces pauvres gens furent étonnés de ne pas entendre sa douce voix et les mots pleinsdebienveillance qu'elle leur adressait toujours.
Parvenue à la dernière cour et au corps-de-logis dont la façade donnait sur le bord de la mer, elle monta avec empressement aux appartements du roi.
Jean de Lusignan , ayant choisi pour demeure le premier de cette somptueuse façade, s'y trouvait entouré d'une magnificence royale. Une vaste salle des gardes , bâtie par Guy pour contenir ses chevaliers, impose par son air guerrier. Elle est ornée de trophées , d'armures et de tous les portraits des rois de Chypre sauvés du pillage de Nicosie par Kéfalein ; le salon d'audience vient après, il est décoré par des étoffes précieuses du Levant, et un dais rouge et le trône y brillent malgré les autres meubles précieux qui les garnissent , la balustrade du trône est en or pur. Le cabinet royal vient ensuite ;
puis, la chambre du monarque se trouve la dernière : elle est ornée d'un tapis de Perse et d'un mobilier gothique , mais éclatant par un rare travail. La chaise grossière de la fameuse Mélusine forme par sa présence un contraste assez singulier.
Le prince, vétu d'une dalmatique garnie de menuvair, mais encore mieux décoré par ses vénérables cheveux blancs, qui rendaient plus louchant Pair de bonté répandu sur son visage , était alors dans cette chambre. Rassemblant les forces de sa vue éteinte, il fatiguait ses yeux paralysés en cherchant à découvrir sa fille , dans le groupe qu'il entrevoyait comme une masse dans les cours.
Tout à coup le vieillard quitte sa fenêtre, prête l'oreille, et comptant sur son reste de vue, se dirige vers la porte, en heurtant tous les meubles qu'il rencontre. Clolilde n'est encore que dans le salon rouge, et déjà ce bon père entend les pas légers de sa fille. Sa figure presque morte s'anime de tout l'incarnat qui peut nuancer la pâleur delà vieillesse, et lorsque Clotiide entre, elle trouve son père qui lui tend les bras.
— C'est vous , ma fille , je ne vous ai pas encore vue d'aujourd'hui!... Et le vieillard l'embrassa sur le front , sans se tromper. — Vous êtes émue , car j'entends battre votre cœur, qu'avez-vous?... Est-ce le bonheur ou d'autres infortunes qui causent votre trouble ? y a-t-il de mauvaises nouvelles ?. . . Enguerry aurait-il connaissance de nos trésors ?... Ces derniers mots furent prononcés à voix basse. •
— Non , mon bien aimé père ; si je suis émue , c'est que je viens implorer la bonté du roi, sans être sûre de réussir.
— Vous êtes donc du complot , ma fille ? L'on veut me faire croire que je règne toujours !...
— Hélas , mon père , je vous présente la requête d'un pauvre Juif...
— Un Juif!... s'écria le monarque; ma fille, un Juif vous aurait-il approchée?... Il s'en trouverait dans mon royaume!... que dis-je?... dans mon domaine!... Oubliez-vous que Henri Ier a péri de la main d'un de ces ennemis du Sauveur?...
Clotilde fut presque heureuse de ce que son père ne put voir la rougeur de son front.
— 0 mon père , reprit-elle en caressant le vieillard et en prenant les plus douces inflexions de sa voix, si vous connaissiez ses malheurs , vous en seriez touché. Enguerry-le-Mécréant a brûlé , ce matin, sa demeure, il est sans asile, et ne demande que d'habiter votre domaine. Voici la première fois que je vous implore.... me refuserez-vous ?...
— Petite sirène, un rocher s'attendrirait à votre voix !... où est-il ce protégé?
— A la colline des Amants!... Il y est peut-être encore!... ajouta-t-elle entre ses dents.
— Comment savez-vous qu'il y est resté, reprit Jean II dont l'ouïe , par sa finesse, compensait la cécité.
Clotilde embarrassée garda le silence.
— De quel pays est-il ?...
—De Venise , répondit-elle en tremblant.
— 0 ma fille î... c'est admettre un serpent ! s'écria le méfiant vieillard ; Venise, continua-t-il avec cette chaleur guerrière , apanage des Lusignans ; Venise ne l'a-t-elle pas chargé de détruire une dynastie qui, tant quelle existera, ne la laissera pas tranquille dans sa possession ?... Je ne tremble que pour vous, ma fille!... Un Lusignan , trop vieux pour reconquérir le trône qu'il a perdu, peut se regarder comme dans la tombe!...
— 11 mourra donc, l'infortuné!... Le vieillard s'émut. — Le Mécréant le fera périr!... ajouta la jeune fille. — Alors le monarque chercha sur sa table d'ébène son sifflet d'or : l'empressée Glotilde l'eut bientôt poussé sous sa main , et Jean remua la léte, en signe de mécontentement , pendant qu'il siffla deux coups. — Bientôt l'on entendit les pas pesants de maître Trousse.
— Faites venir Hercule Bombans.
L'intendant ne tarda pas à montrer sa figure soucieuse. Si l'avarice n'y avait pas éclaté , par les protubérances si savamment décrites par Gall, ses habits hors d'âge l'eussent certainement indiquée. Toutes les fois qu'il paraissait devant le prince, sa visible anxiété n'annonçait pas une conscience très-nette. Il se rassura donc en entendant ces paroles:
— Allez à la colline des Amants, vous y trouverez on Juif: dites-lui, que Jean de Lusignan lui accorde on asile , à la condition qu'il n'approchera jamais du château ; si on le trouve à dix pieds de distance
il sera pendu... L'intendant frémit involontairement à ce mot.
— Avertissez, continua le prince, Castriot et les gens de cette circonstance. Bombans sortit.
— Ètes-vous contente? dit le vieillard à sa fille.
Pour toute réponse, elle embrassa ses yeux privés de lumière ; elle tint compagnie au bon vieillard , joua du luth toute la soirée , chanta des romances du temps, en choisissant de préférence celles qui parlaient d'amour ; enfin elle donna mille petits ■ signes d'une joie intérieure, dont Lusignan ne comprit pas le motif... Je le crois , la jeune fille l'ignorait encore!... mais elle était contente!...
L'intendant, monté sur un vieux cheval qui lui fut donné par un fermier arriéré , s'empressa d'exécuter les ordres du roi , en essayant de faire trotter le pauvre animal vers la colline des Amants , et par habitude il regardait autour de lui, comme s'il eût , craint les voleurs.
Au milieu de l'avenue , il se mit à réfléchir combien il devenait de plus en plus difficile de faire les comptes; qu'il serait prudent de mettre en sûreté son petit trésor, en quittant le service du prince.... N'avait-il pas, lui Bombans, gagné loyalement son argent?... Il est vrai qu'il interpréta toujours les choses en sa faveur; mais le système interprétatif n'est-il pas admis?... L'argent que j'ai en ma possession , tant qu'on ne me prouve pas qu'il n'est pas à moi, est à moi !... 11 le comptait et recomptait déjà dans sa pensée, lorsqu'une voix retentissante,