Grag. Tur., lib. V, cip. m
dans des formes pittoresques. La nuit suivante, les gens de Frédègonde frappèrent rudement à ]a porte de Grégoire de Tours ; ils venaient lui offrir deux cents livres d^argent s^il voulait se déclarer contre Prétextât. Grégoire répondit : « On me donnerait mille livres d'or et d'argent que je ne le ferais pas ; je me conformerai à ce que feront les autres, selon les canons. » Au jour, le concile rassemblé pour la seconde fois, le roi y vint dès le matin et dit avec sa rude voix : « Les canons ordonnent de déposer un èvèque convaincu de larcin, or vous avez vu ce que Prétextât nous a volé. > Le roi avait montré trois jours auparavant deux ballots pleins de bijoux précieux, estimés plus de trois mille sous d^or, et un sac qui en contenait bien deux mille tout reluisants. Prétextât répondit : « Je crois, roi, que vous vous souvenez qu'après que la reine Brunehaut eut quitté Rouen, je vous dis qu'elle m'avait laissé en dépôt cinq ballots, et qu'elle m'envoyait souvent de ses gens pour me les redemander; je ne voulais pas m'en dessaisir sans votre agrément. Vous me dîtes : Défaites-vous de cela; rendez à cette femme ce qui lui appartient. Ainsi étant retourné à Rouen, je délivrai aux gens de Brunehaut un ballot. Étant revenus, ils demandèrent les autres. Je voulus avoir encore votre consentement, et vous me dîtes : Défaites-vous de tout cela. Je leur donnai encore deux ballots. Ainsi deux sont restés chez moi. Pourquoi nonmiezvous larcin ce qui est un dépôt? » Le roi répliqua : « Si c'était un dépôt, pourquoi avez-vous ouvert un de ces ballots et partagé un drap d'or à des gens que vous vouliez engager à me chasser de mon royaume? «> Ces détails sur la vie privée disent bien l'état des personnes et des mœurs dans la société mérovingienne.
Une autre fois, Grégoire fut accusé par le comte Leudaste d'avoir fait répandre des bruits injurieux contre l'honneur de Frédégonde. Leudaste était un serf, qui de l'esclavage s'était élevé à la dignité de comte de Tours, avec juridiction sur les Francs tributaires. Il vint trouver Chilperic, et lui dit que Grégoire racontait le commerce adultère de Frédégonde. Le roi ne put retenir son indignation, frappa Leudaste des pieds et des poings, et le fît mettre en prison. Tout en colère, Chilperic envoya ses leudes et ses clercs à Braine, maison royale sur la Verle,à trois lieues de Soissons. Grépoire y fut cité; il se défendit, se justifia pleinement de ce bruit calomnieux ; l'évêque obtint la vie, mais il fut appliqué à de croel-
les épreuves. Pour Leudaste, après s'ôtre réfugié dans diverses églises, Frédégonde le fît mourir*.
A celte époque la coutume barbare, on le voit, a envahi Pépiscopat ; les clercs ne sont plus exclusivement de la race gallo-romaine ; il y a des Francs et des Austrasiens, violents, colères, autorisant les désordres. Après la mort de Radegonde, Chrodielde, fille de Charibert, et Basine, fille de Chilperic, voulurent être abbesses du monastère de la Sainte-Croix. Après Télection de Leubovère, elles se révoltèrent et sortirent du couvent avec quarante religieuses. Cette troupe de vierges folles se rendit de Poitiers à Tours, malgré les mauvais chemins et la pluie. Grégoire en vain les sermonna; il ne put parvenir à les faire rentrer au monastère. Elles répondirent que « rien ne pourrait les empêcher de porter plainte aux rois leurs parents. » Les évêques les excommunièrent, mais elles avaient pris à leur gage une troupe de voleurs qui traînèrent les évoques sur le sol et les chargèrent à coups de pieds et de poings.
H ne faut pas s'étonner de ces désordres, c'était Tépoque des grandes querelles de Frédégonde et de Brunehaut. Childebert, roi dWustrasie, envoya Grégoire de Tours en ambassade vers Contran, son oncle. Il trouva le roi à Chalon-sur-Saône et lui dit en Tabordant : • Le roi Childebert, votre neveu, vous salue et vous rend grâce de ce que vous continuez à lui donner des avis salutaires pour le bien de ses peuples. — Et moi, dit Contran, je n'ai pas lieu de le remercier, car on ne garde pas ce qu'on m'a promis. Êl«^s-vous venu à bout d'établir une amitié solide entre ma sœur Brunehaut et Frédégonde, l'ennemie de Dieu et des hommes? » Grégoire répondit : « Jamais ces deux femmes ne seront amies, je veux dire qu'elles se détesteront toujours •. Nous souhaiterions, nous, que vous eussiez moins d'amitié pour Frédégonde; car vous faites plus d'honneur à ses envoyés qu'aux nôtres. » Gontran dit : ■ Sachez que je ne puis donner mon amitié à une femme qui a envoyé des assassins pour m'ùter la vie. » Grégoire ne répondit pas à ce grief : t Vous avez souhaité que le roi Childebert, votre neveu, fit assembler un concile de tous les évêques de son royaume avec ceux du votre? — Oui, répondit Gontran, le concile devra