Hieronymi, Epist. ad Ageruchiam
pas périr, tout était dans Tinaction et dans une folle sécurité ; on ne songeait qu'à se livrer à la gourmandise, à rivrognerie, au sommeil : un assoupissement s'était répandu sur eux. » Trêves venait à peine d'échapper aux fureurs des barbares qu'elle demandait le rétablissement des jeux publics : « Vous voulez des jeux publics! s'écrie Salvien; mais où les représenterez- vous? sera-ce sur le bûcher, sur les cendres, sur les ossements, sur le sang de vos concitoyens massacrés ? Quel endroit de la cité ne vous offre-t- il pas ces lugubres spectacles?... Ville infortunée ! je ne suis plus surpris des maux que tu as soufferts ; parce que tes premiers malheurs ne t'ont pas corrigée , tu as mérité de périr pour la quatrième fois* ! »
Ainsi les évéques des Gaules, génies ardents, en rappelant les malheurs publics, cherchaient à corriger les âmes et à préparer la résistance des cités. La plupart issus des grandes familles gallo-romaines , chefs des municipes et des curies , les évéques donnaient l'exemple du dévouement : ils exhortaient le peuple à une défense nationale et leur patriotisme partout éclatait. Quand ils ne pouvaient repousser les barbares, ils cherchaient à les apaiser^, à les attirer vers la civilisation chrétienne. Les premiers de ces nomades qui donnèrent l'exemple d'une transaction avec les citoyens ce furent les Bourguignons et les Visigoths. Les Bourguignons' s'étaient établis dans les terres qui s'étendaient depuis Autun jusqu'à Genève en face de
1 . Le livre de Salvien porte le litre de Proridentia (lib. VI , p. 233). La xneilleure édition est celle de Paris 1594.
1. Une grande fraction des Bourguignons avait embrassé la foi catho- 1 ique mêlée à rarianisme.
l'Italie : les Visigoths dominèrent l'ancienne Province romaine jusqu'à Narbonne, les Pyrénées et même en Espagne^
L'époque de ces troubles profonds, comme contraste, vit l'amour de la solitude. Jamais siècle n'avait présenté une convulsion plus étrange des multitudes; et de ces agitations naquit la vie monastique. Pour les âmes fatiguées le bruit est importun ; on cherche le repos lorsque partout le heurtement des armes se fait entendre. Les églises devinrent des asiles pour les faibles : autour de la châsse d'un saint, on se groupa pour se préserver! Les hommes éminents du monde romain fuirent jusque dans le désert: aux agitations incessantes ils opposaient le repos silencieux : à la destruction un certain esprit de conservation : il n'y eut plus de sentiment moral qu'à l'abri des cellules. Tout grand fait social a sa cause : nulle idée nouvelle ne surgit et ne se propage si elle n'a son principe et sa justification dans l'utilité ou la nécessité; quand les nations marchaient errantes, à l'aventure, les âmes d'élite cherchaient le repos et l'ordre; il n'y avait plus de frein par les lois, on s'imposait des règles volontaires et ici se révèlent trois hommes d'une rare distinction, saint Martin de Tours, saint Germain d'Auxerre et Cassien, l'organisateur véritable de la règle monastique en Occident '.
Dans la primitive société gallo-romaine un ordre régfulier existait par la triple action des magistrats, des municipes et des évoques. Quand cet ordre disparut sous l'inva-
1 . La loi des Visigoths fut tout entière rédigée sous rinfluence des évéques.
2. La vie de Cassien et ses règles sont du plus grand intérfit.
sion, il fallut chercher à restaurer la règle. A la fin du quatrième siècle, quelques rares monastères florissaient dans les Gaules et saint Martin fonda celui de Tours, type d*oi^nisation : la vie commune, la modestie, la résignation. Mais les véritables fondateurs des ordres monastiques furent Cassien de Marseille et Germain d'Auxerre. Cassien, moine de Saint-Lerins*, n'était point gaulois. Un vieux livre, d'office de saint Victor de Marseille le fait naître à Athènes la ville policée: tout jeune il quitta la Grèce pour le monastère de Bethléem; à pied, un bâton blanc à la main, il visita les anachorètes de l'Egypte et de la Thébaïde; ordonné diacre par saint Chrysostome (la bouche d'or), il habita Rome un moment; enfin pour fuir les barbares qui envahissaient l'Italie, Cassien vint chercher un refuge à Marseille, où il fonda deux monastères en l'honneur de saint Victor* et de saint Pierre. Ses disciples s'élevèrent bientôt au nombre de cinq mille. Entouré de vieillards, Cassien écrivit son livre des Institutions monastiques^, œuvre tout à la fois d'histoire, d'ordre et d'obéissance, à l'instar de la Répubtique de Platon ; tout y est réglé : le vêtement des moines, la nourriture, le travail, les offices. Cassien n'ordonna pas les macérations, pas même les jeûnes quand ils n'étaient pas utiles. Le fondateur poussa si loin l'amour de l'égalité et de la fraternité que dans son institution les
1. Il était placé dans 111e qu'on appelle aujourd'hui Saint-Honorat , près de Fréjus. H faut la distinguer des lies Sainte -Marguerite : elle est appelée par Strabon Planetia et par Sidoine Apollinaire , Insula plana.
2. De l'antique abbaye de Saint- Victor, il ne reste aujourd'hui que l'église et la crypte.
3. C'est un beau livre de gouvernement {Instituiio monasttc.f lib. I,
plus riches devaient servir les pauvres : « nul bien appartient à un seul, pas même la corbeille d'osier qui sert à la distribution du pain ; » la pénitence était imposée à celui qui disait : « mon livre, mes tablettes, ma tunique. • Avec le travail, il ordonna la science et la lecture; les huit vices capitaux furent : la gourmandise, l'impureté, la colère, l'avarice, la tristesse, la paresse ou l'ennui, la vaine gloire ou l'orgueil : « Thomme qui travaille n'a qu'un démon qui le tente; celui qui demeure oisif en a une infinité. • Cette admirable règle fut bientôt appliquée à un grand nombre de monastères dans les Gaules par saint Germain, disciple de Cassien, depuis acclamé évëque par les Auxerrois. II était impossible que les peuples ne fussent vivement frappés par ces idées et ces règles.
Ainsi, sur les débris de l'administration romaine s'élevait l'organisation ecclésiastique : métropole, succursale, abbaye, paroisse. Les évéques interviennent seuls pour défendre la cité, les barbares étaient pénétrés de respect en présence de ces hommes vénérables sous leur mitre d'or et leur vêtement de lin. Quand une ville était menacée, qui faisait entendre la voix d'une courageuse défense ? l'évéque. Le tombeau du martyr devenait le palladium autour duquel se groupait le peuple*. L'église donc s'emparait de cette société abandonnée, et rien de plus légitime que l'autorité qui nait des grands services.
Au commencement du cinquième siècle, époque où les Francs apparaissaient, la géographie des Gaules s'était sen-
l . On peut s'en convaincre par la lecture des fragments publiés par Dom Bouquet, dans le I*' volume du Hist. gallie., la si précieuse collection.
siblement modifiée. Indépendamment de la classiGcation gallo-romaine, l'invasion des barbares avait déterminé d'autres limites, groupé d'autres nationalités. Le peuple qui avait poussé le plus loin ses conquêtes, surtout vers l'extrémité méridionale des Gaules, c'étaient les Visigoths ; leurs établissements s'étendaient au delà des Pyrénées, sur une fraction de l'Espagne; ces peuples avaient apporté avec eux-mêmes de certains principes de civilisation ; les Goths n'étaient plus des barbares* dans l'acception du mot. Depuis deux siècles en rapport avec les Byzantins, sur le bas du Danube et le Pont-Euxin, ils en avaient gardé l'empreinte; chrétiens déjà, les évêques, profondément versés dans le droit romain, formulaient un code de lois ; la plupart des cités restées municipes gardaient la magistrature civile; les possessions territoriales des Goths s'étendaient depuis les Pyrénées presque jusqu'à la Loire; ils créèrent des ducs pour les sept cités, dans la première Narbonnaise, Toulouse, Béziers, Arles, Nîmes, Mende, Montpellier et Lodève. Les Visigoths, sous un roi élu, obéissaient à des comtes; les lois étaient discutées et proclamées par un conseil ou concile, composé de comtes, d'évêques plus versés que les leudes dans la connaissance des institutions gallo-romaines.
A côté des Visigoths, et pour ainsi dire sur leur flanc, les Bourguignons s'étaient groupés depuis Màcon jusqu a
1. Déjà Dous TavoDs dit, sous Valens, lors de l'invasion des Huns, le» Goths avaient demandé à l'Empereur un asile : « Ut partem Thracix sive Moesix, 5i illis traderet ad colendum, ejus legibus viverent; » ils avaient mémo promis de se faire chrétiens : « promittunt se si doctores lingus sus dooaverit, fieri chrislianos. » (Joroandes, chap. xxv.)
Genève et aux Alpes. Un moment même, ils prolongèrent tellement leur pointe vers le Midi que Marseille reconnut leur souveraineté'. De cette manière leur territoire était placé entre les Visigoths et les Lombards, maîtres de l'Italie. Les chefs des Bourguignons, également sous le titre de rois, résidaient à Lyon (cité bien déchue de sa splendeur), à Dijon ou à Genève. Les Lombards, moins avancés dans la civilisation que les Visigoths, étaient la plupart dévoués à Tarianisme', dogme qui paraissait plaire aux barbares par sa simplicité; tous d'origine vandale, ils avaient conservé profondément l'empreinte du nord de l'Europe (la Vandalie ou Suède). Comme le souvenir de l'empire des Césars était encore puissant sur les imaginations, les Bourguignons ainsi que les Visigoths n'étaient point complètement affranchis de la suprématie byzantine; les chefs recevaient le pallium de pourpre avec un titre consulaire', comme une reconnaissance de leur souveraineté légale.
La domination suprême des empereurs, considérée dans l'exercice réel du pouvoir, n'était même pas toute efiisu^ée de la Gaule. Il existait encore des comtes, des préfets romains à qui les chroniques donnent souvent le titre de roi; tels qu'Aëtius ou Syagrius; leur puissance était réelle; esprits d'élite souvent consultés ou appelés eu aide par les princes barbares. Ainsi, l'autorité impériale s'était con-