‹ Clovis et les MérovingiensChapitre 33 sur 150 · RÉ6NE DE CLOVIS · texte numérisé non relu

RÉ6NE DE CLOVIS

Clovis se substitue à la domination romaine de Syagrius. — Mariage avec ClotilJe. — Influence des évoques. — Lutte avec les Allemands. — Bataille de Tolbiac. — Adoption complète de la vieille société par le baptême de Clovis. — Conquêtes, agrandissement sur l'arianisme. — Guerres de Clovis; le caractère barbare les domine. — Consécration de sa puissance par les empereurs. — Clovis consul. — Double signe de l'ancienne civilisation. — Réaction vers les idées barbares.

Il serait difOcile de suivre avec des détails précis, la fondation et le développement de la monarchie française sous Clovis et les progrès de la civilisation ; tant de barbarie, de force et de violence se mêlent aux actes des rois francs ! on ne trouve un peu d'ordre que dans la société gallo-romaine. Aëtius, le vainqueur d'Attila, avait pris ou reçu le titre de roi : son fils Syagrius, que les chroniques appellent aussi roi des Gaules romaines, lui succéda à titre héréditaire'. La Chronique de Fredegaire se borne à l'appeler Patrice, di-

1 . Les noms romains se trouvent, du reste, presque toujours conservés dans les actes et chartes du cinquième siècle : le titre de sénateur mémo était un peu prodigué et Ton appelait sénat le simple conseil de la ville. Le testament de Epbebius, abbé de Gcniac, est signé dans le sénat de Vienne; une autre charte dit : « Testamcntum sororis noslra?, judicante senatu in Vienna. » (D'Achery, SpicUeg.f t. III, 318-319.)

gnité toute byzantine conservée dans le livre de pourpre et d'or. Les empereurs, au reste, ne gardaient plus que des droits incertains sur les officiers du palais qui gouvernaient la partie romaine des Gaules depuis l'Auvergne jusqu'à l'Armorique, confédération libre et indépendante.

La puissance des chefs francs devait donc considérablement s'augmenter par leur alliance avec les évéques galloromains ; une grande partie de la milice était composée de Lètes et de Saliens qui avaient reçu des terres en bénéfices et se recrutaient dans les pays de la Thuringe, de la Meuse et du Rhin : dès qu'il s'éleva un chef de tribu, capable et habile parmi les Francs, il dut sans eflbrts se substituer au pouvoir de Syagrius, au lieu de subir l'autorité d'un officier romain. La société mixte de Francs, Lètes, Saliens, Gaulois, devait élire un de ses chefs le plus capable de la prot^er et de la mener à la conquête.

Clovis, fils ou parent de Childeric ', car à cette époque la loi d'hérédité n'existait pas absolue dans la ligne directe, attaqua hardiment Syagrius le Romain : sa lutte ne fut ni longue, ni incertaine. Partout Clovis trouvait comme auxiliaires ses vieux compagnons, déjà colons dans les champs cultivés, ou soldats sous la tente. La Chronique de Saint- Denis dit : u Clovis moult estoit biaus et preus noble fu en bataille glorieux en victoire; il chassa dehors de Soissou Siagre le fils de Gilon le romain. » Les évéques qui crai-

1. Je n'uilupU', ni n'accepte, je le répète, la prétentieuse et barbtre ortbographe qui écrit : Chlodowiscli, le nom de Clovis. H y a longtemps que daii5 les Mt'inuires d<> V Académie des Itucriplions ^ tome XX, page 67, uo a\a.t dit que f'klodouisch signifiait Louis: seulement ou ue faisait ni brui ni êtidt d'une méthode qui brouille les récits.

gnaient que Syagrius par son alliance avec les Yisigoths n'adoptât la foi des Ariens, favorisèrent les projets de Clovis. L'arianisme était la grande terreur de TÉglise. Alaric, roi des Goths, renouvelait contre les catholiques les sup* plices des mauvais jours du polythéisme : les églises étaient fermées avec des troncs noueux d'arbres ou des épines aiguës, afin que les fidèles ne pussent y célébrer la messe. Quand Glovis parut au nord dans les colonies des Lètes, autour dé Cambrai, les choses étaient tellement préparées que tout fut décidé par une seule bataille : le patrice ou le roi Syagrius délaissé par les Lètes et les Colons fut vaincu avec ses Romains de l'Auvergne qui seuls obéissaient nominativement aux empereurs : il se retira en toute hâte à Toulouse*. Ainsi finit la domination des empereurs romains sur les Gaules ^

Durant cette conquête, Clovis toujours au centre des Gaules, s'efforça de se rattacher les magistrats, évéques, sénateurs, dans les cités gallo-romaines, tous animés contre les Goths et les Bourguignons ariens. < Si l'ost (l'armée) des Francs toloit et roboit tout ce qu'elle pouvoit, » Clovis avec adresse réparait les pillages autant qu'il était en son pouvoir et les chroniques en ont laissé le témoignage dans le fameux vase de Soissons. Des soldats avaient enlevé d'une basilique un vase d'une grande valeur et d'une beauté étonnante de ciselure byzantine : < L'évéque envoya vers Clovis, dit Grégoire de Tours, des messagers pour demander que si

1 . Grégoire de Tours dit de Syagrius : « Terga vertit et ad Alaricum regem cursu veloce, Tolosan perlabitur. » (Lib. II, cap. xxvii).

2. « Atque ex illo die,adominatione imperii suMata est Gallin.» (Chrontr. S, Benign. Dit.),

on enlevait les autres vases on lui rendit au moins celui-là. Le roi ayant entendu ces paroles dit au messager : < Suismoi jusqu'à Soissons, parce que c'est là qu'on partagera tout le butin et lorsque le sort m'aura donné ce vase, je ferai ce que demande l'évêque. > Étant arrivé à Soissons, on mit au milieu de la place tout le butin et le roi dit : « Je vous prie, mes braves guerriers, de vouloir bien m'accorder outre ma part ce vase que voici. > Les plus sages répondirent aux paroles du roi : < Glorieux roi, tout ce'que nous voyons est à toi, nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce qu'il te platt, car personne ne peut résister à ta puissance K » Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, un Franc présomptueux, jaloux et emporté, éleva sa framée et en frappa le vase en s'écriant : < Tu ne recevras de ceci, rien que ce que donnera vraiment le sort. » A ces mots tous restèrent stupéfaits. Le roi, cachant le ressentiment de cet outrage, prit un air de patience. Il rendit au messager de l'évêque le vase qui lui était échu, gardant au fond du cœur une secrète colère. Un an s'était écoulé : Glovis ordonna à tous ses guerriers de venir au Champ de Mars revêtus de leurs armes pour voir si elles étaient brillantes et en bon état. Tandis qu'il examinait tous les soldats en passant devant eux, il arriva auprès de celui qui avait frappé le vase de Soissons et lui dit : « Personne n'a des armes aussi mal tenues que les tiennes ; ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont en bon état, » et lui arrachant sa hache il la jeta à terre. Le soldat s'était baissé un peu pour la ramasser, le

1 . Grégoire de Tours parle ici une langue un peu trop monarchique pour les temps de la première race.

ET LES MÉBOVINGIENS. 87

roi levant sa francisque la lui abattit sur la tète en lui disant : « Voilà ce que tu as fait au vase de Soissons. » — < Après ce qu'il fîit mort, continue la Chronique de Saint- Denis, se parti le roy de sa gent et retourna chascun en sa contrée. Ce fait espoventa si tous les François, que nul ne fu puis si hardi qu'il osast contredire sa volenté. »

Ainsi le roi Glovis tendait la main aux évéques * ! Dans ce curieux récit de Grégoire de Tours on peut remarquer plusieurs traits particuliers : Glovis n'est encore que le premier entre ses compagnons d'armes : il a sa part de butin, rien au delà ; mais le barbare, très-rusé, garde la mémoire de sa vengeance et l'accomplit, ce qui lui donne un ascendant suprême sur ses compagnons d'armes. Ce fut après cette guerre finie que Glovis désira pour femme Clotilde, de la famille des rois bourguignons : « Les Bourguignons avaient pour roi Gronderic' de la race du roi persécuteur Athanaric. U eut quatre fils : Gondebaud, Godegisele, Ghilpéric et Godemar. Gondebaud égorgea son frère Ghilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la noya'. Le plus âgé des enfants de Ghilpéric avait pris fhabit religieux, il s'appelait Ghrona et la plus jeune des filles était Clotilde. Glovis envoyait incessamment des députés en Bourg<^ne : ceux-ci virent la jeune Glotilde. Témoins de sa beauté et de sa sagesse et ayant appris qu'elle était du sang royal, ils dirent ces choses au roi Glovis. Gelui-ci envoya des

1. Aussi les évéques désiraient-ils le triomphe de Glovis : c Quia desiderium est ut Francorum dominatio hanc terram.... »

Page 1