Ce nom est romain
2. On a eu tort de faire de Glotilde une fille douce et obéissante : elle avait le caraclère de sa race, la vengeance , qui domine toutes les Dations primitives.
de la décadence des lettres, il s'était adonné à l'étude, aux règles de bonnes mœurs*, et tel avait été son ascendant dans les cités que jeune homme, à vingt-deux ans, il fut élu par le peuple évéque de la métropole de Reims. Du sein de sa basilique, il gouverna le nord des Gaules par la puissance de ses lumières et de son caractère : dès que les Francs s'établirent dans cette province, saint Remy se mit en rapport avec les principaux chefs ou rois de la nation conquérante, avec Clovis surtout, le plus puissant d'entre eux. Remy appartenait au Sénat, à l'ordre des municipes qui exerçait un pouvoir réel au milieu des Gaules. CloviSy avec sa finesse barbare, sembla comprendre qu'il ne pouvait se substituer à la domination romaine qu'en s'identiûant avec les coutumes, les mœurs des habitants et il lui fallait le concours des évéques qui gouvernaient*. Il vit donc beaucoup l'évêque Remy, le consultant sur toute chose, et Remy lui insinua adroitement qu'il ne serait maître des cités gallo-romaines qu'en se faisant chrétien. Clovis hésitait néanmoins avant de prendre une telle résolution ; il paraissait fort attaché à ses dieux, à la religion des forêts ; ses leudes d'ailleurs accepteraient-ils cet abandon des habitudes de la Germanie ? La résolution de Clovis fut long-
1 . Sur la vie et les gestes de saint Bemy on peut comparer le Gallia Christiana avec VHistoire littéraire de France, ouvrage des Bénédictins de Saint- Maur, tome V, p. 44o.
2. Ce concours des évoques, les Francs le trouvaient môme chez les Visigotlis. L'évêque de Rhodez fut chassé de son siège parce qu'il protégeait ou- Tertement les Francs. Voici le vieux texte provençal de la Vie de saint Amant, c'est un peu le Catalan :
« Dijo que subjugar los vol certenamcn
« Al noble rei de Franses no los erra plasen. «
temps méditée et préparée. Les prières de Clotilde, la Bourguignonne catholique, avaient obtenu le baptême du premier enfant né en mariage : cet enfant mourut presque aussitôt, et Ton entendit murmurer qu'il était mort parce qu'il avait été offert à un autre Dieu qu'à celui des Francs. Lorsqu'un second fils naquit, Clotilde obtint encore qu'il serait baptisé, tant le roi ménageait la foi des Gallo-Romains ! Toujours en correspondance avec saint Remy, il lui écrivit que si personnellement il n'était pas éloigné de faire ce que l'évéque lui demandait, il n'était pas également sûr que ses compagnons adopteraient la même foi et suivraient son exemple : < Clotilde, dit Grégoire de Tours, ne cessait de supplier le roi de reconnaître le vrai Dieu et d'abandonner les idoles ; rien ne put l'y décider jusqu'à ce qu'une guerre s'étant engagée contre les Allemands, les deux armées se battirent avec un acharnement terrible; celle de Clovis commençait à être taillée en pièces*. Ce que voyant le roi éleva les mains vers le ciel et fondant en larmes il dit: « Jésus- Christ, que Clotilde afQrme d'être le fils du Dieu vivant, qui, dit- on, donnes du secours à ceux qui sont en danger et accordes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec dévotion la gloire de ton secours ; si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis, et que je fasse l'épreuve de cette puissance dont le peuple consacré à ton nom, dit avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et me ferai baptiser; car j'ai invoqué mes dieux et ils se sont éloignés de mon secours ; ce qui me fait croire qu'ils ne possèdent aucun
I. Cette bataille fut livrée en 49G : à Tolbiac, aujourd'hui Zulpich, pris de Cologne.
pouvoir, puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc, je désire croire en toi ; seulement que j'échappe à mes ennemis. » Gomme il disait ces paroles, les Allemands tournant le dos, commencent à se mettre en déroute et leur roi mort ils se rendent à Clovis en lui disant : « Nous te supplions de ne pas faire mourir notre peuple, car nous sommes à toi. " Clovis ayant arrêté le car-* nage et soumis le peuple rentra en paix dans son royaume, et raconta à Clotilde comment il avait obtenu la victoire en invoquant le nom du Christ ^ »
Le récit de Grégoire de Tours dit dans quelle condition Clovis résolut d'embrasser le christianisme ; il fallait achever l'ouvrage : Clotilde manda secrètement l'évéque Remy , le priant de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. Le pontife fit venir Clovis et commença à l'engager secrètement à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles qui n'étaient d'aucun secours ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis dit: « Très-saint Père , je t'écouterai volontiers ; mais il me reste à te dire une chose, c'est que le peuple qui m'obéit ne veut pas abandonner mes dieux ; j'irai à eux et je leur parlerai d'après tes paroles. > Lorsqu'il eut assemblé les Francs, avant qu'il eût parlé et par l'intervention de la puissance de Dieu, tout le peuple s'écria unanimement : « Pieux roi,
1 . D'après la Chronique de Saint-Denis, les premières paroles chrétiennes dites i Clovis, pour sa conversion, furent prononcées par saint Waast, èvéque da Toul et qui le fut ensuite d'Arras. Voyez le chapitre : « Comment « et par quel miracle le roy fu converti en la foi par la victoire qu'il eut c soudainement. » J'ai suivi le texte de Grégoire de Tours. Les chroniques postérieures ont prêté beaucoup de mots à Clovis sur sa conversion; ils ne sont nullement historiques.
nous rejetons les dieux mortels et nous sommes prêts à obéir au Dieu immortel que prêche Remy. » On apporta cette nouvelle à l'évéque qui transporté d une vive joie ordonna de préparer les fonts sacrés. On couvre de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église ; on les orne de voiles blancs : on dispose les fonts baptismaux, on répand des parfums, les cierges brillent de clarté, tout le temple est embaumé d'une odeur divine et Dieu fait des« cendre sur les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au milieu du paradis \ Le roi pria le pontife de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin marche vers lu basilique pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait et laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il s'avançait vers le baptistère , l'évéque lui dit de sa bouche éloquente: « Sicambre, abaisse humblement ton cou, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Saint Remy était un évéque d'une grande science et livré surtout à l'étude de la rhétorique ; il était si célèbre par sa sainteté qu'on égalait ses vertus à celles de saint Silvestre. Nous avons un livre de sa vie où il est dit qu'il ressuscita un mort'. *
La hauteur hardie des paroles de saint Remy que tous les contemporains rapportent, exprimait avec énergie le
1 . Saint Remy voulait vivement frapper l'imagination des barbares ; quoique la basilique primitive n'existe plus, je me représentai dans un récent voyage, 1868, cette grande cérémonie autour du baptistère de Rheinu.
2. Grégoire de Tours, liv. II. Saint Remy exerça toujours une grande puissance sur Clovis. Les Bénédictins lui ont consacré une longue notice dans V Histoire littéraire de France ^ tome III, p. 155-163).
triomphe de la civilisation gallo-romaine sur la barbarie des Francs. La Chronique de Saint-Denis ajoute au récit quelques naïves incidences : < Messire sainct Rémi fist tout maintenant les fons appareiller, pour le roy baptisier et cens que sa prédication avoit convertis. Quant tout fu appareillé, le roy descendi es fons comme un autre Constantin. Et comme sainctJ\emi récitoit la manière de la passion de Jésus-Christ, < Comme le Seigneur fu lié à Testache, battu, escopié et puis crucefié, » le roy qui avoit moult compassion des griefs que on lui avoit fait, dist un biau mot : « Certes, si je eusse là esté atout mes François, je eusse bien vengié les outrages que on lui faisoit*. »
La place qu'occupait Clotilde dans cette société barbare fut toujours considérable; si elle n'avait pu éteindre les instincts sauvages de la race des Francs, elle les avait apaisés autant qu'il était en son pouvoir, et par son caractère quelquefois implacable, elle avait favorisé l'autorité des évéques, médiateurs suprêmes; elle avait bâti des églises pour constater sa foi et détruire Tidolâtrie; elle avait fondé des monastères, maisons de refuge où les rois dépouillés de leur lonçue chevelure échappaient à la mort. Dans ces retraites, au pied des autels, souvent les rois déchus acquéraient par leur vertu, par leurs actions merveilleuses, Tintluence qu'ils avaient perdue comme tils de la famille sacrée. La légende de saint Cloud(Clodowald}*constatecomment un roi dccouronné pouvait agir sur la société franque dans ces
1 . Ces paroles reproduisent bien le sentiment chevaleresque de l'époque où fuient écrites les Chroniques de Saint-Denis (Charles V) : h Comment le « lo) fu baptisé. »
-2. La Vie de saint Cloud ost dans les HoUandistes (septemtie)
jours de désordre. Clodowald n'avait plus la longue chevelure des Francs, mais dans la solitude d'un monastère il exerçait une sorte d'arbitrage sur toute sa famille. Les évéques n'avaient pas toujours une autorité assez forte pour lutter contre ces impitoyables habitudes; les miracles et les légendes avaient à peine assez d'ascendant pour les contenir; il fallait multiplier le culte des ipiages. Ici la tunique d'un saint élevée en étendard empêchait le massacre du peuple ou protégeait une ville et ses habitants ; là les châsses d'or devenaient les protectrices des droits municipaux, souvent une vision récitée ou une apparition subite empêchait le mal ou préparait le bien. Les légendes et les miracles furent la sauvegarde de cette génération : il fallait du merveilleux pour contenir et diriger ces imaginations ardentes ^
L'évéque Remy en déployant une grande pompe byzantine au baptême de Clovis et des Francs avait voulu frapper les yeux par l'aspect de la basilique couverte de tentures et de tapis à mille couleurs éclatantes. L'alliance du roi franc et de la société gallo-roinaine était assurément accomplie par un acte aussi solennel que le baptême; néanmoins en lisant les chroniques contemporaines on doit reconnaître que le vieux Sicambre ne s'était pas dépouillé de ses armures» ni jeté loin de lui sa sanglante framée. Clovis fut toiyours le sauvage des bords du Rhin et de la Meuse, le Sicambre couvert de peaux de bêtes fauves, l'habitant des forêts Herciniennes ou des Ardennes, et c'est à dompter ce caractère que Clotilde consacra sa vie : elle se mêla quelquefois