Grégoire de Tours, liv. IV
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taire, alors à Constantinople. Le royaume de Paris, à la mort de Chilpéric, fut en tutelle sous Gontran, tandis que Childebert II allait combattre les Lombards comme auxiliaire des empereurs. Les chroniques racontent une suite de massacres et de vengeances dans cette suspension générale de tout pouvoir régulier. En parcourant les sommaires des vieilles chroniques de Saint-Denis, on peut se faire une idée de ces temps sans frein, sans humanité. Voici ce qu'on y lit : « Comment le roy Chilpéric estrangla sa femme et comment il espousa la seconde par malice de Frédégonde. — Comment le roy Sigebert fut occis par Frédégonde. — Comment ladite Frédégonde fit estrangler le roy Chilpéric son seigneur. — Comment Brunehaut empoisonna son neveu le roy Théodoric. »
On a besoin de détourner les yeux de cette société atroce qu'on a voulu présenter dans les livres classiques comme une monarchie régulière. Les chroniques racontent ces faits toujours sans s'émouvoir, comme s'ils étaient dans les habitudes, dans les mœurs des rois, des leudes, maires du palais et peuple. Frédégonde, tristement irritée de voir ses enfants mourir dans une épidémie, fit brûler Clovis II, leur compétiteur ; Childebert brise le crâne à ses deux neveux, sans examen, sans justice : nulle pensée d'ordre encore; une chronologie incertaine; des batailles, des combats sans suite, sans fin ; des rois enfants, des maîtres de la milice ou du palais; des minorités, des tutelles. Telle est la chronique de cette sombre époque*. Frédégonde, l'esclave émao-
l. Grégoire de Tours, liv. VIII.
'2. Je donnerai la chronologie des bénédictins comme la plus sûre, Uplu> exacte.
cipée, garda Tautorité par l'énergie de son caractère ou la cruauté de son pouvoir. Quand Sigebert assiégeait le roi de Soissons dans Toumay, Frédégonde mit le poignard à la main de deux afGdés pour le tuer. Maintenant, à la tête de rarmée, elle poursuit Brunehaut et ses fils, la veuve du malheureux roi austrasien, jusque dans Paris; elle s'en empare et la garde en otage. Fière de ses succès, Frédégonde fait égorger tous les enfants de Chilpéric afin d'assurer la succession aux siens ; Chilpéric est lui-même frappé et la main de Frédégonde a dirigé le bras du leude Landry, maire du palais, son amant, qui tue le roi sans hésitera
Ce fut le signal d'un soulèvement parmi les leudes. On accusa Frédégonde de la mort du roi : < Punissez l'adultère 1 > fut le cri des leudes. Abandonnée de tous, Frédégonde vint chercher un refuge dans l'église de Paris, Saint- Vincent ou des Apôtres, qu'elle avait enrichie d'or et de pierreries ; elle écrivit à Gontran, roi de Bourgogne, une lettre ferme et fière au nom de ses enfants, les légitimes héritiers de Chilpéric. Gontran, profondément touché, la proclama régente : elle régnait sous le nom de Childebert. lous les leudes qui tentèrent de se soulever, elle les exila, les frappa sans pitié. Expression de la société barbare, nag[nère esclave, Frédégonde garde toutefois dans ses cruautés une pensée de commandement. Elle essaye de frapper le enne roi d'Austrasie, et lorsque la vengeance de tant de rrimes soulève contre elle rois et peuples, Frédégonde
I. Chilpéric fui frappé en descendant de che?al au retour de la chasse en
n'hésite pas à marcher à la tête des leudes ûdèles ; partou^ j elle obtient la victoire. Elle n'était plus jeune, ses charme:, avaient disparu sous ses cheveux blancs : d'où venait prestige ? C'est qu'elle correspondait par son caractèrrra*e énergique à cette société franco-germanique que le chri tianisme avait tant de peine à contenir. Frédégonde en triompha, et dans ses jours de victoire elle mourut ^ apr avoir assuré le trône à ses enfants.
Brunehaut, qui lui survécut, offrait un caractère tout o^Kspposé. D'origine méridionale, elle avait conçu une haine i ^mplacable et une jalousie indicible contre Frédégonde, la femme du nord, qui avait étranglé la propre sœur de B^k*o. nehaut; malheureuse dans sa lutte contre l'esclave éle ^^ée sur le trône, Brunehaut, issue du sang royal, subit nm^Me résistances; toute trempée de l'esprit romain, elle embeL lissait les villes, construisait les chaussées, œuvre des légions colonisées. En histoire, ceux qui succombent a Ja peine dans une grande œuvre, sont inflexiblement jugés : le succès est nécessaire à la renommée. Brunehaut oe réussit qu'un temps, et sa mort terrible fut le châtiment de sa pensée hardie. Brunehaut eut à lutter contre mille résistani:es ; à mesure qu'elle vieillissait, elle devenait inexorable; l'âge cherche â voiler la faiblesse par la cruauté, et le cœur se fait dur â mesure que le corps s'affaiblit. Brunehaut voulut réprimer les chefs des leudes et ceux-ci s'en vengèrent '. La reine, avec son éducation la-
1. La mort de Frédégonde est 597 : elle avait cinquante- sept ans.
2. (irégoire de Tours a jugé la reine Brunehaut avec une grande impl^ tialite. Fredégaiic qui appartenait à la race franque ne Ta |>as épargnée- La lettre admirable de saint (^régoire, le pape, à la régente indique tout
tine, appartenait à une race dominée par la civilisation ; les Yisigoths conservaient les monuments publics et les vestiges du monde ancien. Tout ce qui reste de débris d'antiquités dans les Gaules, on le doit à Brunehaut ; elle répara les vastes chaussées ', les aqueducs, et son nom fut donné à des débris dispersés sur la surface des provinces.
La puissance de Brunehaut fut appuyée par les papes qui voulaient apaiser, adoucir les mœurs des barbares. Plus elle soulevait l'opposition parmi les leudes, plus elle trou* vait d'appui à Rome et à Byzance. Brunehaut succomba dans cette lutte, et les détails du terrible jugement porté contre elle ont été conservés par les chroniques comme une de ces tragédies de la Grèce, car à l'origine tous les peuples se ressemblent. C'était en l'année 613 ; le crédit de Brunehaut avait faibli déjà sous la résistance ^ Clotaire II, roi de SoissonSy recevait alors un message : les leudes d'Austrasie et de Bourgogne lui écrivaient « que, fatigués de la tyrannie de Brunehaut, ils le seconderaient s'ils voulait lever la hache contre la Reine. » Clotaire répondait : « J'ai avec moi les leudes et les comtes : qu'ils jugent ce que je dois faire, j'exécuterai leur sentence, » et les leudes rassemblés déclarèrent la régente déchue. Brunehaut, à cinquante-neuf ans, le front ridé soiis la couronne, apparut au milieu du champ de bataille. Elle conduisait par la main Sigebert, l'aîné des enfants de Thierry : dans les plaines de Châlons-
▼aleur morale de la reine : voyez Dom Bouquet, CoUeetian des anciens historiens de la France.
1. Plusieurs chaussées de la Flandre, de la Bourgogne et de la Picardie, de grands chemins portent le nom de Brunehaut.
3. Comparez Grégoire de Tours et Frédégaire, ad ann. GIO-CK).
sur-Marne, où naguère Tarmée d'Atti'a avait été dispersée par Aëtius le Romain , la reine vint offrir la bataille aux Austrasiens et à Clotaire qui les avait rejoints avec les colons francs et les Le tes de Soissons^
Ce ne fut pas un combat, mais une défection. Au signal donné par Warnacaire, maire d'Austrasie, tous les leudes abandonnèrent la régente sans combattre. Les enfants de Thierry, Sigebert, Corbe et Mérovée, furent livrés à Clotaire II ; deux tombèrent sous le glaive des chefs austrasiens, le troisième fut jeté dans un monastère avec la couronne du servage. Brunehaut avait quitté le champ de bataille pour se dérober à la vengeance par la fuite : son connétable la livra en traître dans le bourg d'Orville, près de Dijon. Amenée devant Clotaire, Brunehaut ne fléchit pas ; son attitude ne témoigna d'aucune émotion quand on l'accusa de tous ses crimes devant les leudes. Ceux-ci se vengèrent avec tous les délices d'un ressentiment satisfait. Les hommes les plus implacables sont ceux qui triomphent un jour après avoir tremblé longtemps. Pendant cent heures, Brunehaut dut parcourir l'armée des leudes promenée sur un chameau, en signe d'humiliation; on l'insultait, on lui crachait au visage ; elle fut liée par un bras et par un pied à la queue d'un cheval furieux qui lui brisa les membres. Ce supplice d'une femme, vieille déjà de soixante ans, réjouit les leudes, comme s'il s'agissait d'une fête : chez les
1. On doit remarquer une circonstance qui caractérise le triomphe des Leudes. Clotaire leur confirme et assure la possession entière des bénéfices : Ouod quid parentes nostri anteriore principes, vel nos per justitiam visi sumus concessisse et confirmasse, in omnibus debeat confirmari. » Charte du Iti octobre 615.
barbares, la vengeance a ses joies, ils aiment les longs et cruels supplices K Cette scène terrible se passa au village de Reneve, sur la rivière de Vingenne en Bourgogne.
La vieille chronique de Saint- Denis raconte aussi dans son langage le supplice de Brunehaut : « Quant le roy eut parlé, tous les leudes s'écrièrent qu'elle devait périr par la plus cruelle mort que Ton pourrait penser ; lors le roy ordonna qu'elle fût liée par les bras et par les cheveux à la queue d'un jeune cheval qui onques n'eust esté dompté et traînée par tout l'ost (l'armée) . Ainsi comme le roy le commanda fu fait ; au premier coup que celui qui estoit sur le cheval feri (frappe) des esprons , il lança si roidement que il lui fist la cervelle voler des deus pies de derrière. Le cors fu traîné parmi les buissons, par espines, par mons, par valées, tant que elle fu toute dérompue par membres '. «
L'Églîse seule n'accepta pas l'impitoyable sentence des leudes. Les cendres de Brunehaut, qu'on avait voulu jeter au vent, furent recueillies par les moines avec un soin attentif. Un tombeau les abrita dans le monastère de Saint- Martin d'Autun , que la reine avait fondé. Les noms des bienfaiteurs restaient inscrits dans les nécrologes des abbayes et sur les pierres funéraires dans les églises. Le tombeau de Frédégonde fut aussi bien conservé que celui de Brunehaut : au monastère de Saint-Germain-des-Prés, on voyait naguère sur une mosaïque déchiquetée par le temps, la figure couchée d'une femme aux vêtements longs, la
1. 11 faut aussi lire le récit de ce supplice dans la chronique de Frédegaire.
3. Pour justifier ce supplice atroce, la chronique de Saint-Denis met dans U bouche du roi Clotaire H un discours, sorte d'acte d'accusation. (Grandes chroniquef de Saint-Denis j livre IV, cliap. xxi.)
couronne sur la tête, une sorte de sceptre à la main, et on lisait : c Frédégonde, femme de Chilpéric^ > Aussi le souvenir de ces deux reines ne s'effaça pas : Frédégonde, l'esclave reine, mourut dans son lit et conduisit à bien le pouvoir qu'elle avait presque usurpé ; Brunehaut, au contraire, d'une naissance illustre, souleva contre elle les leudes, et ils ne lui pardonnèrent pas I Ce supplice de la reine Brunehaut fut une révolution qui retrempa les leudes francs dans l'esprit germanique : elle grandit naturellement la haute puissance des maires du palais. Amould et Pépin avaient joué un rôle considérable dans la tragédie de Brunehaut, et ils profitèrent du triomphe.
Clotaire II, qui réunit désormais sous sa main la souveraineté de la Neustrie, de la Bourgogne et de l'Austrasie, ne régna pas en réalité : seulement il garda la couronne au front comme l'expression d'une race sacrée sous la main des maires du palais % avec cette différence qu'en Neustrie, où dominaient des mœurs plus douces, avec les traditions gallo-romaines, les maires du palais n'étaient encore qu'une institution subordonnée, tandis qu'en Austrasie les maires du palais, chefs des leudes, gouvernaient réellement. Après Brunehaut, il n'y eut plus que des fantômes de rois d*Austrasie. Nul pouvoir régulier ne devait s'élever au milieu de ce désordre. Pour donner une idée de cette société et de ce temps, l'histoire doit recueillir les épisodes, les inci-
1. Je suis de TopinioD de Leiioir : si la mosaïque est bien du sixième siècle, l'inscription Fredegundia reginauxor Chilperici régit ^ me parait plus récente.
2. Warnacaire fut créé maire de Bourgogne, Raddon de TAustrasie, Her pon pour la Neustrie. Clotaire mourut en 628.
dents conservés dans les chroniques, car ils donnent une idée des mœurs et des coutumes de cette société : < Le comte Sichaire , après avoir tué les parents de Chramnisinde, s'était lié avec lui d'une grande amitié, et ils se chérissaient tous deux avec une telle tendresse qu'ils prenaient souvent leurs repas ensemble et couchaient dans un même lit. Un jour, Gbramnisinde avait préparé à souper et avait invité Sichaire à son festin. Celui-ci étant venu, ils se mirent ensemble à table ; comme Sichaire, pris de vin, tenait à Chramnisinde beaucoup de fâcheux propos, il en vint À dire à ce qu'on rapporte : « Tu dois bien me rendre grâce, ^ mon très-cher frère, de ce que j'ai tué tes parents, car la composition que tu as reçue pour cela fait que Tor et l'argent abondent dans ta maison : tu serais maintenant nu et misérable si cela ne t'avait pas un peu remonté. > Ces paroles de Sichaire excitèrent une grande amertume dans l'âme de Chramnisinde et il dit en lui-même : si je ne venge pas la mort de mes parents, je mérite de perdre le nom dhomme et être appelé une faible femme. » Aussitôt ayant éteint les lumières, il fendit avec sa framée la tète de Sichaire, qui en ce dernier moment de la vie jeta un cri et tomba mort^ »
Ces épisodes sauvages remplissent la moitié de la chronique de Grégoire de Tours et de Frédegaire. Elle continue ainsi : « La quinzième année du roi Childebert, le roi Gontran chassant dans la forêt des Vosges y trouva les restes d*un buffle' qu'on avait tué. Le garde de la forêt sévère-
1. Grégoire de Tours, liv. IV ; nous traduisons le mot à mot. 3. Les buffles peuplaient alors les forêts domaniales.
ment interrogé pour savoir qui avait osé tuer un buffle dans la forêt royale nomma Ghaudon, chambellan du roi. Alors le roi ordonna qu'il fût saisi et conduit à Chàlons chargé de liens. Tous les deux ayant été confrontés en la présence du roi et Ghaudon soutenant qu'il ne s'était nullement permis l'action dont on l'accusait , le roi ordonna le combats Le chambellan présenta son neveu pour combattre à sa place ; tous deux se rendirent sur la chaulée et le jeune homme ayant poussé sa lance contre le garde des forêts lui perça le pied, celui-ci tomba aussitôt en arrière; et comme le jeune tirant le couteau qui pendait à sa ceinture tâchait de lui couper la gorge, l'autre lui perça le ventre de son couteau. Tous deux tombèrent morts, ce que voyant, Ghaudon prit la fuite pour se rendre dans la basilique de Saint-Marcel : le roi s'écria qu'on le prit avant qu'il n'atteignît le seuil de l'édifice sacré ; il fut "pris, attaché à une potence et pendu. Le roi eut ensuite un grand repentir de s'être laissé aller si promptement à la colère et d'avoir fait mourir avec tant de précipitation pour une petite faute un homme qui lui était nécessaire et fidèle. »
Telle était la société mérovingienne de Glotaire n : sous ce règne le territoire des Francs reçut sa plus grande extension. Par l'Allemagne, il s'étendait jusqu'en Bohême et à la rive gauche de l'Elbe. Au nord, les frontières dépassaient presque la Hollande jusqu'à l'embouchure du Rhin et revenaient à travers les Flandres et la Bretagne jusqu'à l'océan Britannique; au midi, ce territoire avait pour limites les
l. C*est une des traces les plus antiques du combat judiciaire, qui ne fut une règle de justice qu'aux neuvième et dixième siècles.
Pyrénées, la Méditerranée ; les Alpes et le Tyrol servaient de frontières. Indépendamment de cette souverameté, les rois francs avaient pour tributaires les Bavarois et les Lombards, les Saxons de manière que presquetous lespeupies de rinvasion étaient groupés sous un chef ou payaient tribut*. Et pourtant la famille des Mérovingiens était en décadence : Glotaire n n'était plus roi ou chef que de nom, les maires du palais gouvernaient librement chacune des nationalités soumises ; les Austrasiens avec plus d'énergie, les Bourguignons avec plus de caprice, les Neustriens avec plus de douceur et de mansuétude romaine, parce qu'ils s'étaient assouplis sous l'ancienne domination. Tous les actes, toutes les lois de Glotaire se ressentent de cette situation nouvelle. Les bénéfices furent confirmés d'une manière irrévocable aux leudes et aux comtes qui les possédaient ; quelques principes de l'hérédité furent proclamés même pour la possession des fiefs '. Les leudes imposaient des conditions au roi : n'étaient-ils pas les maîtres de la couronne? Les Boui^uignons se montrèrent surtout avides de terres domaniales et de fiefs : aux uns, le roi accordait des exemptions de tributs ; aux autres, il concédait les terres du fisc'.
Glotaire espérait par ces actes de générosité préparer l'association de son fils Dagobert à sa couronne. Dagobert était né dans le royaume d'Austrasie et son éducation, bien
1. Voyez les cartes de d'ÂnyiHe et les explications que donnent sur ce territoire les bénédictins dans VArt de vérifier les dates, règne de Glotaire II, tom. II.