LE RÉME ET LA LÉGENDE DE OA60RERT
Ktat du commerce, de l'industrie et des arts sous les Francs. — Foires. — Marchés. — Vente des esclaves. — Culture des terres. — Influence de Tait byzantin. — Les basiliques. — Les tombeaux. — La sculpture. — Orfèvrerie. — Bijoux. — Corporations. — Habileté des ouvriers. — Saint Eloi.
— Commencement de Dagobert. — Son règne avec Caribert. — Son gou- Temement. — Sa famille. — Ses femmes. — Ses lois. — Sa vie. — Ses guerres contre les Saxons. — Les Bulgares. — Ses donations aux églises et ses chartes. — La fondation de Saint-Denis. — Testament de Dagobert.
— La légende du diable.
Voici une époque à deux faces : d'un côté les éléments de la civilisation, le commerce, l'industrie, les arts : de l'autre, la barbarie dans ce qu'elle a de plus violent, lutte curieuse qu'il faut étudier avec soin dans les chroniques; elle semble révéler une étrange contradiction.
Le règne de Dagobert embrasse à peine quelques années de la première race. A travers cette empreinte de férocité qui caractérise les chefs francs austrasiens, la physionomie de Dagobert apparaît plus doucement éclairée par ses rapports avec Rome et rem|)ire byzantin. Ces tendances sontelles dues aux évéques dont saint Ouen et saint Éloi furent la persomiiûcation dans le gouvernement? ou bien faut-il
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les attribuer à Téducation deDagobert préparée et accomplie dans une abbaye* sous la direction de Tévéque australien Arnould? Pendant cette période on voit traces partout des progrès de la richesse, de l'industrie. Les orfèvreries du temps de Dagpbert marquent dans l'histoire de l'art à l'égale de celles de Byzance.
Le commerce des Gaulés au cinquième siècle avait presque entièrement disparu au bruit confus des invasions et des ravages. Tout ce qui restait de transaction, d'échange était aux mains des juifs, des marchands lombards et grecs qui venaient par Marseille jusqu'aux foires et Landit. D'abord établis au midi des Gaules, les juifs s'étaient ensuite étendus vers le nord sous la protection des lois romaines. Le code Théodosien leur était très-favorable^. La reine Brunehaut établit la première des foires et marchés avec les privilèges particuliers pour tous les trafiquants ; elle organisa une police sévère sur les chemins et les chaussées avec des impôts (tonlieu) destinés à l'entretien de ces voies ; on payait à certaines barrières, aux portes des villes, et le système de fermage du fisc romain n'était pas absolument aboli. Les foires dans ce temps de désordre avaient cet avantage que placées sous la protection d'un monastère, d'un saint tombeau, d'une châsse, d'une relique elles étaient un objet de respect public. Quand une
1. 11 existe deux documents précieux sur le gouvernement de Dagohert : c'est d'abord sa propre vie, évidemment écrite par un moine de Saint-Denis, et puis la première biographie de saint Ëloi, ouvrage de saint Ouen. Ces deux derniefs documents ont été recueillis par Dom Bouquet {Francor, histor. Coll. t. IV.)
2. L'Institut couronna un de mes mémoires sur VÉUU des Juifs au moyen âge.
Charle accordait à un monastère la faculté de tenir une foire aux portes de Téglise, les marchands placés sous lu protection abbatiale étaient environnés de privilèges*; ils partaient en troupe comme. des pèlerins, aussi respectés en vertu de leurs privilèges, que s'ils portaient le bourdon et la panetière pour le voyage du Saint-Sépulcre : quiconque attentait à la liberté des marchands était inflexiblement puni. La foire était une institution publique autour des églises et environnée d'immunités. Les marchandises venues de Uonstantinople, d'Asie, d'Afrique étaient étalées aux yeux avides des barbares: les parfums d'Arabie destinés aux autels, les soies de Byzance tissues de pourpre et d'or, les drogues et les épices d'Orient ; on y vendait même de blonds esclaves d'Angleterre et d'Irlande. Le grand recueil des Bollandistes (la merveille historique) est rempli de détails sur ces foires et marchés ; et plus d un saint s'élevait avec vigueur contre cet indigne tralic de chrétiens sur la place publique'. L'esclavage existait en principe dans la loi romaine et franque ; les marchands su^hetaient des serfs partout pour les revendre sur les marchés publics; l'homme libre dédaignait la culture des terres, le colon, le leude avait donc besoin d'esclaves de toute nature servant le maître presque avec la même hiérarchie que dans la Rome antique.
1. L'abbé Carlier a fait imprimer une dissertation .sp«'cialo sur In commerce pendant la première et la seconde race : Amiens 1743. Voir les préfaces des ordonnances du Louvre.
2. Le pape Grégoire écrivit une véhémente lettre à Brunehaul sur sa to- Mérance impie à permettre le commerce des esclaves. (Duchcsue, tome !•'.
p. 902.) Voyez aussi Àcta S. S. ordin. sanct. Bened. sa'cuI. J. p. kl'i-kl^y.
Sous le roi Dagobert, les caravanes partaient de l'Egypte à travers l'empire byzantin ou débarquaient à Ifarseille et les juifs toujours si actifs, si intelligents, étaient les intermédiaires, les vrais courtiers des négociations ; ils gagnaient des sommes considérables. A Saint-Denis, à la grande foire et landit, les marchands grecs, syriens apportaient les produits de Constantinople, par Marseille toujours florissante sous l'autorité de son évéque, de ses comtes ou de Tabbé de Saint-Victor ; des navires à voiles et à rames faisaient escale pour acheter des épices, les bois rares, la soie, la laine. Les marchandises remontaient le Rhône, la Saône pour aller joindre la Seine. Une inscription constate même chez les Romains l'existence d'une corporation de nautes ou bateliers chargés de transporter les marchandises par les rivières^ jusqu'aux foires. C'était jour de fête à Saint-Denis, à Saint-Haur quand la foire ou landit arrivait. Les marchands se rendaient en procession dans le moutier et après la bénédiction de l'abbé, les inmiunités étaient accordées de telle sorte que nul n'osait plus touchera un marchand; les droits de la force étaient suspenduj sous peine de sacrilège.
L'accroissement du commerce devait entraîner le déve — loppement du luxe, du bien-être et des arts. Sous le tègùm£ de Dagobert, se manifeste le plus visiblement la tendanc^c byzantine dans les monuments: les basiliques qui s'élèvenf de toute part ne sont plus seulement des bâtiments en
1 . On a trouvé une curieuse inscription sur la corporation des Nautes de la Seine. Quant à la navigation et à la forme des navires, on peut consulter un mémoire de M. Mongîîs. {Collection de VInslituty t. V, p. 91.)
pierres carrées, avec des tours pesantes, des murailles épaisses et des créneaux comme on le voit dans les ruines de Saint-Victor de Marseille : on les façonne avec un art particulier; la basilique précédée du pronaos ou baptistère offire toutes les formes latines du sixième siècle, avec des colonnettes en plein cintre; quelques Figures drapées de longues tuniques décorent les façades et en sont pour ainsi dire les cariatides. A Tintérieur, des mosaïques forment le pavé du sanctuaire ^ Si les cryptes qui abritaient les chrétiens aux jours de persécutions n'avaient point complètement disparu, ils n'étaient désormais que les souterrains vénérables et silencieux de la basilique qui s'élevait glorieuse par tout le sol chrétien. L'architecture avait pris ainsi un certain développement; Dagobert fut le roi qui bâtit le plus d'églises : le tombeau de saint Martin de Tours se changea en cathédrale. La basilique de Saint- Dénis n'avait été d'abord qu'un oratoire élevé par une pieuse femme de race latine du nom de Catula qui avait recueilli le corps de saint Denis martyr; sainte Geneviève l'avait transformé en église de pierre, simple et modeste. Dévastée par Sigebert, roi d'Austrasie, ce fut à Dagobert que la basilique dut sa première splendeur. Si les châsses, les tombeaux étaient artistement ornés, les formes extérieures gardaient les apparences des murailles romaines, les créneaux, les portes en bois de chêne doublées de fer; les monastères avaient à se garder contre les barbares. Les tours antiques des deux Saint-Germain de Paris, de Saint- Victor de Mar-
I. La mosaïque est une importation grecque : Pline l*appe]le genuspo' timenti grecianici.
seille étaient de véritables fortiGcaiions destinées à protéger les religieux qui souvent se défendaient avec courage.
Une grande perfection était aussi apportée dans les ciselures, dans les ouvrages d'or et d'ivoire, Jes vêtements de pourpre et de soie. C'était dans ces dessins et ces tissus à mille couleurs, carmin, d'azur échiqueté de pierreries que les ouvriers byzantins excellaient^ A leur exemple, se formèrent les ouvriers gallo -francs dont saint Élol fut le maître : il n'est question dans les chroniques que de l'habileté des orfèvres joailliers dans les ornements somptueux de la châsse des saints, des palais et des églises. L'art de forger le fer, de tremper l'acier, de ciseler Tor était aussi fort avancé chez les Gallo-Romains qui se couvraient d'armures travaillées, d'épais boucliers, de casques à répreuve de l'épée et des flèches ; ils avaient transmis aux barbares le secret de ces métiers pour forger les cottes de mailles, les visières de casques, les lances et les longues épées. Le siège ou le fauteuil qu'on appelle du roi Dagobert, conservé encore aujourd'hui, indique la forme sévère des chaises curules des sénateurs de Rome'. Quant aux châsses, aux reliures d'ivoire ornées de pierres précieuses, on peut les comparer aux coffrets byzantins, si riches d'ornements et plus finis peut-être que les œuvres sévères des Homains.
Voici donc la face de civilisation que présente le règne* de Dagobert : reste maintenant le roi austrasien. Reprenons
1. Aussi saint Chiysostôme, dil-il : « Toute noire admiration lujour-
il liui est réservée aux orfèvres et tisserands. » (Homelia de dirite et Laiare,
(.. :i et 4.)