Ursini raonachi Ti'. Lrodgar. Dom Bouquet
Neastrie du septième au huitième siècle comprenait les contrées de la Meuse et du Rhia avec Metz pour capitale. Les Austrasiens formaient comme une famille de chasseurs et de guerriers, actifs, insubordonnés, supérieurs par Té- Dergie. La tribu austrasienne ne s'était point aussi complètement que laNeustrieinfusé l'esprit gallo-romain; quelque chose de primitif, de puissant, de sauvage demeurait encore dans leurs mœurs. la Neustrie, au contraire, qui comprenait la Bourgogne, une portion des Aquitaines et des Armoriques ' s'était absorbée dans les coutumes et les lois latines du code Théodosien. Les Francs neustriens avaientperduce caractère vigoureux des forêts Hercyniennes et des Ardennes; ils s'étaient presque transformés en race latine avec les Bourguignons.
De cette distinction de mœurs et d'habitudes résultait également une différence dans la nature des pouvoirs et la tendance des lois. Si la Neustrie conservait quelque respect pour la race de Mérovée, si ce sang sacré n'avait pas cessé d'exercer son prestige sur les Francs neustriens, au contraire pour les Austrasiens, les Mérovingiens étaient une famille déchue : le besoin de guerre et de conquête avait créé la puissance des maires du palais chefs militaires des leudes. Ces leudes sous le titre de ducs, de graffs se réunissaient dans des plaids militaires pour élire les maires -dont le devoir était de les conduire à la conquête, au par-
1. Il faut dire cependant que l'Aquitaine avait ses ducs particulieri et qu-3 Il Bretagne avait des rois au septième ^i^cle. Voici un passage qui le constate positivement. « Anno 6'i3 Dagobcrtus Vascones subigit. Judicaêl rez Britoonum gratiam Dagobcrti sibi redemit.» [Chron, Sigebert. ad ann. 643 ) Mais le mot roi doit toujours être pris dans sod sens limité.
tagedu butin. Ainsi que ledit Frédégaire, < hommes forts, ils choisissaient un homme fort. > Comme les mœurs et les habitudes belliqueuses s'étaient attiédies chez les Neustriens au doux souffle de la vie civile et municipale, le titre de roi inspirait plus de respect. Les clerc3 l'avaient empreint dun caractère biblique : en 'plaçant le pouvoir des rois sous la protection de saint Denis, le roi Dagobertavait passé toute sa vie à combler les abbayes de donations, à élever des basiliques, à orner les tombeaux des martyrs. Cette distinction de caractère explique l'immense puissance des maires du palais en Austrasie et des ducs chefs des leudes, tandis qu'en Neustrie Tesprit latin pénétrant jusqu'à la moelle des os, les comtes et les clercs et les rois inspiraient quelque respect.
Dagobert mort S le partage de sa succession royale s'accomplit entre ses enfants selon l'usage des Francs. Le roi avait laissé deux fils, tous deux dans un âge fort tendre : à Sigebert, qui n'avait pas encore huit ans, Dagobert avait destiné TAustrasie; àClovis II, à peine âgé de cinq ans, il donna la Neustrie et la Bourgogne. Alors se manifesta encore la différence des deux nationalités. Sigebert, affiranchi de la tutelle de sa mère, dut régner et gouverner avec le concours des leudes, dirigés par Pépin • et Cunibert, l'un duc, l'autre évêque très-influent ; la garde du roi leur fut confiée. Ils étaient si puissants qu'ils ne laissèrent à cet enfant (Sigebert) qu'un vain titre de roi. Il n'en fut pas ainsi de Clovis II, roi de Neustrie et de Bourgogne ; sa
1. L'an 638, il fut enseveli dans la basilique de Saint-Denis.
2. Pépin le Vieux révéré comme un saint à Nivelle. Voyez mon CharUmagne et la Vita Beat. Pepinij dans Duchesnc, t. I, p. 595.
tutelle fut laissée à sa mère, la pure reine Nantilde. Tout dut se faire en son nom, et si elle partagea l'autorité avec Ega, maire du palais, c'est qu'Ega était son parent, son ami et le meilleur de ses conseillers. Ce respect pour la race sacrée se trouve chez tous les peuples primitifs ; on arrache l'épée, mais on laisse le sceptre de roseau, innocent attribut.
En Austrasie, Pépin le vieux, Arnould, évéque de Metz et Cunibert, évéque de Cologne, gouvernèrent pendant la minorité de Sigebert; tout se fit avec énergie, la répression des révoltes, la guerre contre les Thuringiens, les Allemands. Le jeune roi était si paresseux de corps, qu'on ne faisait intervenir son autorité que pour la fondation de quelques monastères dans la forêt des Ardennes ou dans la ville de Metz^ Comme il fut toujours paisible et qu'il mourut adolescent, on le plaça au nombre des saints^. La succession royale était dès lors si peu assurée en Austrasie que déjà les maires du palais essayèrent de proclamer leurs propres enfants. Le maire Grimoald, pendant sept mois, donna à son fils du nom de Childebert, le titre de roi des Francs. Les leudes refusèrent de le reconnaître ; le temps n'était pas encore venu où une race forte et nouvelle pourrait par son énergique concours assurer la succession dans une famille élue. Aussi les leudes entourentrils encore le berceau de Childéric II, qui à sept ans porte le sceptre sous la protection du duc Wulfoade. De race germanique.
1 • Il existe de Sigebert une charte de fondation pour le monastère de Stavelo dans les Ardenoes : CBoUia ehristiana, t. IV.
2. Sigebert mourut le I" février G.'>6. Ses reliques étaient vénérées dinv réglise de Nancy.
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Wulfoade Secondant Timpulsionde tous les hommes libres, fit sanctionner le principe du code Germanique : « que chacun Austrasien, Neustrien, Gallo-Romain, pouvait se gouverner selon sa loi ou sa coutume personnelle ' : salique, austrasienne romaine ou visigothe. » L'autorité des leudes fut tempérée par Tintervention de saint Léger, ou Léogard, évéque d'Autun. l'un des plus sages conseillers auquel tous s'adressaient pour le gouvernement de l'Etat.
A cette époque s'accomplit une nouvelle tentative de la race d'Austrasie pour s'assurer la suprématie définitive sur les Neustriens. Saint Léger, toujours très-influent sur les Leudes % prit sous son pallium Childéric II, qu'il amena dans son char pacifique à la métairie de Clichy, résidence des rois neustriens; quelques chartes y furent signées. Le dernier roi de Neuslrie fut Dagobert II, fils de Sigebert, et que le maire Grimoald avait fait disparaître. Le proscrit s'était retiré en Angleterre, auprès de saint Wilfride, archevêque d'York. Du sein de sa cathédrale, Wilfride revendiqua les droits de Dagobert sur la Neustrie. On ne peut compter ce règne dans l'histoire des rois d'Austrasie, car toute l'autorité était restée dans les mains des ducs et maires du palais. Dagobert II fut assassiné jeune homme encore. Il était devenu importun à cette puissance des maires de palais qui s'élevait sur les ducs et les leudes. La race de Pépin, qui grandissait toujours, convenait à leurs mœurs et à leurs habitudes ; elle préparait sa place par d'incessants services
1 . Cet édit est de Tannée 660 : le principe était en harmonie a?ec les distinctions des tribus et des races.
2. Un des plus curieux monuments d^bistoice pour cette époque c*est: Anonym. de VUa S, leodig, (Duchesne, 1. 1.)
ET LES MEROVINGIENS. 189
rendus aux leudes. La triste famille mérovingienne cessait de régner sur les races franques, qui voulaient enfin avoir leur chef couronné par la marche naturelle des événements. Pépin maître, en fait, du gouvernement, devait le devenir de droit.
La décadence mérovingienne fut plus lente dans la Neustrie, où le titre de roi était adhérent aux mœurs, aux habitudes. Clovis II, paisiblement donc, succéda à Dagobert avec la tutelle de sa mère Nantilde * et le conseil d'Ëga, maire, homme sage, ami de la régente. Bientôt, au maire Ega, succéda Ârchinoald, toujours dévoué à la reine Nantilde, qui convoqua les leudes de la Bourgogne pour élire un pa- Urice, dignité impériale^ que les Neustriens avaient adoptée ; l'élection faite, la reine vint se retirer dans Tabbaye de Chelles, près Paris, où elle mourut*. On voyait encore, à Saint-Denis, son tombeau à côté du sépulcre de Dagobert; tous deux, bienfaiteurs de Tabbaye, ils reposaient sous les grandes voûtes, à gauche, au dessous de roriflamme. Leur statue de pierre aux longs plis resta couchée sur leur tombe pendant des siècles. Clovis II, si jeune encore, fut Thomme de rÉglise : ce n'était plus le roi franc brandissant la framée, mais le prince aumônier et bienfaisant. Une famine accablant le peuple, Il distribua tout l'argent de son trésor 'pour le partager entre les souffreteux. Labbaye de Saint- Denis devint, dès ce moment, la demeure habituelle des rois neustriens. Elle comptait plus de trois cents religieux.
1 . Clovis II succéda à Dagobert en G38 et non pas en Oi'i cuuinie <.>ii la écrit.
2. Lc<lti/it rumain s'clait coii:)ervi* en Bourgogne. ii. La niurt de Naniilde est 4ic 641 .
Glovis II la combla de chartes et de diplômes. Le roi affranchit la basilique de la juridiction de Tévêque de Paris. 1/ardente dévotion de Glôvis II le porta même à dérober un bras au corps de saint Denis, en son sépulcre, pour le pla* cer dans une châsse brillante à son palais ^ des Thermes, sacrilège bientôt puni, car la chronique rapporte que le roi fut frappé comme de folie. Ces miracles, multipliés dans les chroniques, paraissent étranges à notre génération sceptique; et pourtant il ne faut pas dédaigner ces légendes qai enseignaient à la multitude le respect des tombeaux et prot^eaient la propriété contre la violence des forts. Sans légendes, le moyen âge eût été un désordre brutal A ce temps, où rien n'était â l'abri, ne fallait-il pas arrêter les bras prêts â tout fouiller et à tout jeter au vent? Au reste, voici le récit : < Le roi Glovis II, pendant tout le cours de son règne, maintint dans son royaume la paix sans aucun trouble; mais, par un coup du sort, dans les dernières années de sa vie, il vint un jour, comme pour prier, dans l'église des Saints Martyrs, et, voulant avoir en sa possession leurs reliques, il fit découvrir leur sépulcre. A la vue du corps du bienheureux et excellent martyr Denis, et plus avide que pieux, il lui cassa l'os du bras et l'emporta, et, frappé soudain, tomba en démence. Le saint lieu fut aussitôt couvert de ténèbres si profondes, et il s'y répandit une telle terreur que tous les assistants, saisis d'épouvante, ne songèrent qu'à prendre la fuite. Le roi Glovis, pour recouvrer
1. La vénération peur les reliques est un sentiment du cœur humain ; chaque opinion a ses reliques : on garde une fleur flétrie, on adore an petit ctiapeau,et des fragments de vieux habits. Le Musée du Louvre n'est-il pas un reliquaire ?
le sens, donna ensuite à la basilique plusieurs domaines, fit garnir d'or et de pierreries Tos qu'il avait détaché du corps du saint, et le replaça dans le tombeau ^ Il lui revint quelque peu de raison, mais il ne la recouvra jamais tout entière, et perdit, au bout de deux ans, son royaume et la vie*.... »
Clovis n eut pour successeur un enfant encore à peine âgé de quatre ans, Clotaire III, placé sous la tutelle de sa mère Bathilde % douce figure de reine qui illumine ces annales. Quand il n'y a pas un maire du palais, on voit une reine qui protège l'enfant. En lutte avec le maire du palais, Ebrouin, Bathilde fut forcée de chercher un abri dans Tabbaye de Ghelles \ depuis si illustre par le nom de la reine Bathilde qui l'avait fondée. Renfermée dans sa cellule, Bathilde correspondait avec son fils Clotaire III, faible, maladif, pour maintenu: son droit. Lorsque la maladie fit des progrès, le jeune roi se fit transporter à Tabbaye, près de sa mère, où il mourut On trouvait son tombeau et sa figure de pierre debout, sous ses longs plis sculptés, à Saint-Denis, à la droite du maître autel. Clotaire III eut pour successeur Thierry III, son frère, toiyours sous la protection du maire
1 . CloTÎs fit même enlever l'absick d'argent dont Dagobert avait enrichi Téglise de Saint-Denis, pour le distribuer aux pauvres: « Ipsum argentum desuper predicta abside pauperibus Christi et egenis atque peregrinis erogari pr<ecipit. v {Mon. S. Denis j ad, ann. 651 .)