Voyez Anonym. Vita S. L^dfgar
dit le moine qui a écrit la vie du saint, le monde vieillissai;it et chargé de vices ne peut pas supporter la fermeté d'un citoyen du ciel. » Profondément convaincu du bien qu'il faisait en rétablissant la liberté primitive, Léger ne garda aucun ménagement, même envers le roi. Une fois en pleine église, il lui fit des remontrances sur sa conduite, et le roi, plein d'irritation, lui répondit par des menaces. Le lendemain de la Passion , le roi leva même la main sur saint Léger, et l'envoya captif à Tabbaye de Luxeuil. Ainsi, les deux adversaires Ébrouin et Léger se trouvaient en présence, tous deux dans le même exil. Childéric ne survécut pas à cet acte de violence, et tandis qu'il chassait dans la forêt de LivriS il fut frappé d'un coup mortel par un de ses serviteurs : on accusa de ce meurtre les leudes et saint Léger lui-même. Il fut le signal de la plus grande anarchie ; les leudes aspiraient chacun à leur indépendance. « Les gouverneurs des provinces commencèrent, à Fenvi les uns des autres, à s'attaquer avec des haines horribles ; et, comme il n'y avait point de roi établi au faite du pouvoir, chacun voyait la justice dans sa propre volonté et agissait sans redouter aucun (rein. Nous connûmes bientôt que la colère de Dieu était venue, car nous vîmes se montrer dans le ciel l'étoile que les astrologues nomment comète, et dont l'apparition présage à la terre troublée par la famine, le changement des rois , les attaques des Gentils et les maux de la guerre'. »
I . L'abbé Lebœuf, si savant antiquaire, dit que c'était la forêt de ChtumoDtcii-Vexin. Ce meurtre est du mois de septembre 673.
1. Comparez avec les continuateurs de Fredégaire: cap. 95. Les Francs dV-iiLMit hérité de la terreur des Romains sur les comètes.
ET LES MEROVINGIENS. 195
Cette comète, signe menaçant de la colère du Seigneur, annonçait bien des tristesses ! Ëbrouin était sorti, en effet, de son monastère de Luxeuil par la volonté du roi Thierry qui avait succédé à son frère. Élu maire du palais, il avait ressaisi le gouvernement des Austrasiens ; sa haine contre saint Léger pouvait donc se satisfaire. Dans la ville d'Autun même, les violences éclatèrent contre Tévêque. Un grand parti s'était formé parmi les leudes et les clercs pour soutenir un filsdeClotaire, roideNeustrie. Ébrouin, maître du pouvoir, attaqua sans pitié le parti que représentait saint Léger ; il vint donc assiéger Tévèque dans Autun : les chefs austrasiens s'emparèrent de la ville. En vain, saint Léger se réfugia dans un monastère, il en fut enlevé. Conduit en la présence d'Ébrouin, l'évêque lui dit : t En t'efforçant d'opprimer les habitants de toutes les Gaules, tu perds le haut rang que tu as obtenu sans le méritera > A ces mots hardis, Ébrouin, plein de fureur, ordonna que Guérin, firère de Léger, fût jeté hors des portes, « afin que, punis séparément, ils ne se pussent consoler dans le supplice. > Comme on l'emmenait, le bienheureux Léger dit à son frère : « Sois calme, frère très-chéri, il faut que nous souffrions tout cela, et les maux de cette vie ne sont rien auprès de l'éternelle gloire qui nous est réservée.... Souffrons donc en ce monde, car nous sommes débiteurs de la mort; si nous portons patiemment ces douleurs, la gloire céleste nous attend. » Alors les serviteurs d'Ébrouin commencèrent à lapider Guérin, le frère de saint Léger, lié à un
1. Le récit est plein d'incidents qui expliquent l'eut de la société, la lutte des leudes et des clercs.
tronc; pour lui, il priait le Seigneur en disant : < Bon Jésus, reçois Tesprit de ton serviteur.» Et il rendit le dernier souffle. Le bienheureux Léger voulut finir sa vie avec son frère pour partager avec lui la vie future et bienheureuse; mais le tyran Ébrouin différa sa mort pour lui préparer les peines éternelles; il ordonna qu*on le conduisit nu-pieds i travers une piscine semée de pierres aiguës et perçaotes comme des clous ; ensuite il lui fit tailler les lèvres et les joues, et enlever la langue avec un fer tranchante »
Ainsi était cette société mérovingienne, comment a-t-on pu y trouver les éléments d'une monarchie régulière'? Ébrouin garde le vrai caractère des maires du palais : il règne de fait et Thierry de nom. Les leudes francs, impati^ls du joug, secouèrent enfin le pouvoir d'Ébrouin ; il fut frappé dans le palais du roi : les Neustriens élevèrent un nouveau chef du nom de Warton. Or, comme Ébrouin avait servi les intérêts austrasiens, Pépin, maire d'Austrasie, exigea que le roi rendît tous les biens aux leudes fidèles à la mémoire d'Ébrouin. Thierry le refusa. Alors le maire Pépin marcha avec les Austrasiens contre les Neustriens conduits par leur roi et le maire Warton. Ce fut encore une lutte sauvage. En vain, saint Ouen voulut se poser en conciliateur, les Austrasiens, maîtres de la Bourgogne, marchèrent sous
1 . Saint Léger fut placé au rang des martyrs ; on célèbre sa fôte au 3 oc* tobre :
a Moz seztum nonarum Lcodcgarius ornât
« Seditione potcus qucm (Jux populusque, peremit.
On a supposé un testament de saint Léger, mais la pièce est éTidemœebt fausse, uinsi que le démontrent les Bénédictins.
2. 11 fut frappé par un seigneur franc du nom d'Krmcnfrid. Voyez Cknn- S. Medard.
la conduite de Pépin le Vieux jusqu'aux murailles de Paris. Les portes leur furent ouvertes par les leudes, et Thierry prit la fuite avec le maire Warton*, derniers défenseurs de la nationalité neustrienne abâtardie et vaincue.
Les Austrasiens délivrés des Mérovingiens, en entourant la grande race de Pépin, préparaient déjà cette succession d'hommes forts qui, plus tard, se personnifia dans Charlemagné. Les Mérovingiens n'eurent plus de pouvoir que sur l'Aquitaine, une fraction de la Bourgogne, restée soumise au droit gallo-romain, et encore n'avaient-ils aucune r.iitorité réelle. Thierry III, qui régna vingt et un ans, en passa près de quatorze dans le monastère de Saint-Denis^ ou au palais des Thermes, à sa métairie de Clichy ou au monastère de Ghelles, sans se soucier du gouvernement. Cette royauté devint aussi paresseuse des choses de la guerre, que les empereurs grecs de la décadence. Les rois se promenaient dans de lourdes voitures, traînées par des bœufs, comme les empereurs grecs dans les chars au milieu des hippodromes. Théodoric laissa le soin de la guerre à ses leudes. Or, dans cette société l'amour des arts, les soins pour l'agriculture n'étaient pas considérés comme une vertu; la vie latine, la science, la culture de la terre, étaient dédaignées. Ce changement opéré dans le caractère des rois francs résultait de la vive impression que fait toujours sur l'homme la civilisation douce et énervée; nul
1. Saint Ouen fut encore une des grandes physionomies épiscopales. Voyez Vita Àudoens, Duchesnc, t. 1.
2. Le roi Théodoric III mourut en 691 et eut sa sépulture à Saint- Waast d'Arras.
peuple n'y échappe, c'est comme une eau tiède qui assouplit et affaiblit les corps. N'avait-on pas vu les Vandales, féroces, implacables conquérants, se couvrir d'habits de soie en Afrique, et passer des journées entières dans des bains parfumés d'essences? Les Mérovingiens avaient subi la même irrésistible influence. Dagobert, le premier, imita la grandeur, le luxe byzantin, en acceptant les arts, les progrès de l'industrie et de la science grecque et latine. Ses successeurs suivirent cet exemple, et on les appela rois fainéants.
Clovis 111, le iils de Thierry, tient à peine une plaoe dans les annales ; on sait seulement qu'il succéda au titre de roi -, les cartulaires indiquent Tannée de sa mort comme s'il s'agissait d'un simple moine trépassé dans un monastère ^ Les Âustrasiens et Pépin désignèrent le maire du palais des Neustriens, pris dans la race franque, et qui gouverna les comtes et les leudes*. Sur leurs framées, en guise détrône, les Austrasiens élevèrentChildebert, frèrede Clovis 111 : on ne sait rien de lui'. Seulement, la chronique dit qu'il mourut à Choisy, près de Gompiègne, où l'on voyait encore sa sépulture. L'obituaire de l'Église donnait un peu de renommée à ces rois , morts avant d'être nés. Jamais race ne s'éteignit avec une régularité si parfaite, lente et successive. Ce grand fleuve des Franco-
1. La Chiï)nique de Saint-Denis, si p)arfaitement détaiUée, se borne à (lire : << Clodowcl Taisné Iils fu couronné, trois ans régna et puis morut. • (Chron. ad ann. 694.)