ÉTAT DES SCIENCES ET DES LETTRES SOUS LA PREMIÈRE RACE
Les cathédrale^. — Les monastères. — Les mœurs. — La propriété. — Li langue parlée. — Le* idiomes. — L'écriture. — Les manuscrits. — Caractère scientifique de la Gaule. — Transformation. — La science dans TËglise. — Hagiographie. — Biographie. — Poésies. — Hymnes. — Chroniques. — Rédaction des Conciles. — Ëpîtres. — Commentaires sur l'Écriture. — Catalogue des principaux écrivains. — Action réciproque de la barbarie et de la civilisation. — Aspect littéraire des Gaules à la fin de la première race. — Actes. — Diplômes. — Chartes des Mérovingiens.
(iv« — Tii» siècle.)
Les lettres et les arts avaient gardé une certaine perfection dans les Gaules lors de Tinvasion des barbares. Il suffit de parcourir la France méridionale pour trouver les débris des temples, des cirques, les statues les plus perfectionnés. Les écrivains, poètes, historiens, philosophes, moralistes fleurissaient à Lyon, Autun, Arles, Marseille*, dont les académies étaient supérieures même à celle de Rome. Tous ces monuments de l'art disparurent aprèsTinvasion des barbares, étrangers au goût et à l'esprit; les ténèbres furent profondes comme les épaisses forêts où vivaient naguère les tribus envahissantes. Le retour vers la science
1 . Voir le chap. iv de ce livre et les pièces justificatives.
se lit par l'action persévérante des clercs, qui tous appartenaient aux nations latines et romaines. Cette lutte engagée entre la civilisation et la barbarie fut longue. Les nations conquérantes apparaissaient toutes avec un caractère fortement trempé de fer et d*airain qui échappait à toute autre action qu'à celle de la force ; la science s'y incrustait difficilement.
Toutefois, dans ce progrès qui s'opérait d'une manière lente et difCcile, l'action des évèques et des monastères fut considérable ; souvent en lutte avec les leudes austrasiens et neustriens, s'ils subissaient des persécutions passagères, la domination leur restait toujours sur les municipes, les curies presque composées de Latins et de Gauloise Les chroniques contemporaines comme les diplômes et les hagiographies nous ont conservé les noms des évoques, gr.mds citoyens qui exercèrent une salutaire influence d'ordre et de civilisation dans les principales cités des Gaules. Elus par le peuple, les évéques s'élevaient sur les ruines de la conquête afin de reconstituer l'autorité et de pacifier lésâmes. Saint Martin de Tours semble les dominer tous par la popularité de sa renommée ; on entoure son tombeau ; on invoque son intervention : il calme, il apaise les luttes. Avec lui on peut citer saint Waast d'Arras, saint Remy de Reiras; Césaire d'Arles; Hilaire de Poitiers; Claude de Besançon; Loup de Lyon; Agricole de Châlons- sur-Saône; Aubin d'Angers; Médard de Soissons ; saint Lô de Coutance; Landri, le fondateur de rHôtel-Dieu pour les pauvres ma-
1. M. Raynouurd a fait un très-bon travail sur la composilion des muoi' cipes gallo-romains dans son Histoiie du Droit municipal.
lades ; Germain de Paris ; Ferréol d'Uzès ; Grégoire de Tours, le scientiflque; Félix de Bourges; Sulpice Sévère, aussi de Bourges ; Féréol de Limoges * .
Tous ces noms célèbres dans la mémoire et la vénération des peuples rappellent leurs actions et constatent leur influence ; tous avaient rendu des services aux multitudes dans les épidémies, les famineS; les invasions qui ravageaient les provinces dans ces siècles de désordre et de confusion. Tandis que les passions politiques élèvent les noms des héros d'un jour, et brisent le lendemain les statues élevées la veille, ces saints, dignes citoyens des cités gallo-romanes, sont encore partout vénérés ; leurs tombeaux, leurs reliques sont entourés de Thommage des populations entières, parce qu'ils furent les palladium des cités; leur chape, leurs robes servirent d'étendard pour repousser les , ennemis. Il ne faut jamais railler ce qui a sauvé un pays. Les générations nouvelles en possession d'autres mérites ne doivent point dédaigner les croyances du passé.
Autour de ces tombeaux s'élèvent les premières basiliques qui vous étonnent par leur hardiesse : les reliques furent d'abord placées dans des châsses, sous le crypte qui grandit, et se transforma en cathédrale. A Paris, la plus ancienne fut celle des Saints- Apôtres, Pierre et Paul, élevée par Clovis, consacrée par saint Germain (d'Auxerre) et dédiée ensuite à sainte Geneviève. A peine un siècle écoulé
1 . Les BoIlandi:>tcs ont précieusement consené leurs légendes, et c'est peut^re Tétude la plus curieuse et la plus essentielle pour Tbistoiie des mœurs de la Gaule. Dom Bouquet a inséré plusieurs de ces précieux ducuments dans sa collection Gallic. histor. CoUeet.; mais, selon sa malheureuse habitude, il les a morcelés cooime les chroniques. Voyez ternes I et II.
s'élevèrent les basiliques de Saint-Vincent, de Saint-Victor*. La reine Clotilde, à Timitation de sainte Hélène, la mère de Constantin, fut la fondatrice des églises; comme sainte Bathilde elle aima la vie monastique. Après la conversion des tribus païennes au christianisme, on vit encore se multiplier les basiliques, avec la croix au sommet pour iodiquer que grands et petits devaient s'incliner devant le signe de la rédemption. Une fois la religion triomphante, les cryptes des jours de la persécution furent peu à peu abandonnées ; l'Église manifestait son culte au grand jour. Les cathédrales consacrées à saint Martin de Tours, à saint Symphorien de Toulouse, celles de Langres, de SoissoDs, furent les premières bâties dans des proportions considérables ; le type en fut pris par les architectes à Constaotinople et à la Rome antique.
Avant les cathédrales, les monastères s'étaient déjà multipliés comme des écoles et des maisons de prières, dans les cités, dans la campagne. Presque aussitôt commencèrent les défrichements de terre, leur culture fécondes; les monastères furent à la fois des fermes modèles, des écoles et des archives pour l'histoire et les sciences. Les chroniques nous parlent des bibliothèques monastiques riches en manuscrits
1 . Après ces églises, les abbayes de Saint-Mesmin, près d'Orléans, et de Sainl-Pierre, à Chartres, sont les plus anciennes. Les basiliques de RoufO furent élevées sur les débris des temples d'Apollon, de Jupiter et de Mercure qui existaient encore au septième siècle : il y avait même un temple dédié à Vénus :
« In medio castri palet arca, more thcatri « Quo fanum Veneris titulus spurcae uiulicris " Falso frequeutur, scorti species veneralur. »
{Vita S, Roman.)
OU papyrus. Les cartulaires citent les abbayes de Nanteuil dans laNeustrie^ de Bayeux, du Mans, d'Avranches et de Rennes. Une des plus curieuses de ces fondations fut accomplie par Evrould, un des leudes les plus fiers du roi Childebert. Secouant avec une ferme volonté la vie du monde, saint Evrould fit don de tous ses biens aux pauvres, et devenu pauvre lui-même, il se retira avec trois de ses compagnons dans la forêt d'Ouches, au diocèse de Lisieux. 11 faut lire dans les Bollandistes Tépouvantable description de cette forêt, toute peuplée de bêtes fauves et des hommes plus cruels encore. Le leude Evrould cultiva la terre de ses mains et civilisa ces tristes contrées; les plus violents d'entre ces hommes devinrent ses disciples, quinze cents cellules s'élevèrent à côté de la sienne. Tous les villages des environs de Lisieux doivent leur origine à saint Evrould qui brava la peste, la famine pour sauver les populations '. Dans le Poitou le fondateur de la règle monastique fut saint Maxens. Un autre leude, du nom de Ûéodalt*, s'établit en solitaire entre Blois et Orléans, alors désert profond, campagnes dévastées. Sur les montagnes de TAuvergne ce fut un serf qui fonda la vie monastique, histoire touchante qui constate la protection que TÉglise chrétienne accordait à la liberté. Pourain était esclave d'un Franc de haute lignée; maltraité par son maître il s'enfuit dans la cathédrale et
l. Saiot Paterne fut le grand fondateur des ordres monastiques dans la Neustrie. 11 faut lire sa vie si Ton veut se faire une juste idée de la lutte ▼iface de la prédication chrétienne contre le paganisme. {Fortunat, Vita S. Patemi inter icto, SS, ISÀpril.)
1. Vita S. Ebredulfi ah iptitu discipul. scripta apud Surium^ 29 De-
eewd).