I. — LES PREMIÈRES INVASIONS en GAULE
^A France, a dit Chateaubriand, est une contrée sauvage et couverte de forêts, qui commence au-delà du Rhin, et occupe l'espace compris entre la Batavie à l'Occident, le pays des Scandinaves au Nord, la Germanie à l'Orient, et les Gaules au Midi, Les peuples qui habitent ces déserts sont les plus féroces des barbares : ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages ; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug. Les vents, la neige, les frimas font leurs délices. Ils bravent la mer, ils se rient des tempêtes et l'on dirait qu'ils ont vu le fond de l'Océan à découvert, tant ils connaissent et méprisent ses écueils. Cette nation inquiète ne cesse de désoler les frontières de l'empire. Ce fut sous le règne de Gordien le Pieux qu'elle se montra pour la première fois aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition contre elle; Probus qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique. Elle a paru à la fois si noble et si redoutable, qu'on a fait en sa faveur une exception à la loi qui défend à la famille impériale de s'allier au sang des barbares. »
C'est sans doute le langage d'un poète plutôt que celui d'un historien, mais ce poète a puisé aux sources
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historiques, et s'il prend quelques libertés, pourrait-on lui en contester le droit ? Il n'est peut-être pas exact de circonscrire d'une manière si précise la partie de la Germanie habitée par la confédération des tribus franques. Ces peuples n'avaient pas de demeures fixes. Ils s'adonnaient peu à l'agriculture, vivaient du produit de la chasse, du lait et de la chair de leurs troupeaux, et se trouvaient en contact fréquent avec les peuples voisins ou ceux que l'^A-sie envoyait jusqu'aux extrémités occidentales de l'Europe, et qui troublaient les premiers possesseurs.
On ne sait pas par quelles conditions les différentes tribus étaient unies entre elles. Le sang les rapprochait peut-être et l'intérêt les empêchait de se séparer. Isolées, elles seraient facilement devenues la proie de l'ennemi ; confédérées, elles offraient une plus grande résistance, et pouvaient tenter des expéditions avantageuses, ou vivre dans les douceurs de la paix.
Vers le milieu du IIP siècle, les Germains les plus rapprochés du Rhin avaient compris les avantages de l'union et s'étaient rapprochés en vertu d'affinités particulières.
Les Suèves avaient été le centre autour duquel s'étaient réunis les Alamans. Au Nord, les Francs avaient mis leurs forces en commun. Les premiers étaient les hommes ; les seconds, les braves, les fiers, les intrépides, les féroces.Qç.u^-z[ portaient différents noms : Les Salisques ou Saliens habitaient les bords de l'Issel. Ils étaient réputés les plus courageux et les plus entreprenants. Les Ripuaires occupaient les bords du Rhin et ils surent en défendre le passage soit pour
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eux-mêmes, soit au profit de l'empire. La tentation était grande pour eux, et la Gaule qu'ils voyaient à si peu de distance, devait provoquer constamment leur avidité. C'est sans doute parce qu'ils les redoutèrent, que les Romains les chargèrent de défendre le passage, et leur offrirent à la place d'expéditions incertaines, des avantages assurés qui garantirent leur fidélité.
Les Sicambres étaient établis entre la Sieg et la Roer. On connaissait la fierté de leur caractère et leur indomptable bravoure. Les Bructères, les Chérusques, les Marcomans, les Cattes appartenaient à la confédération, et lui apportaient, avec des qualités diverses, un dévouement qui entretenait l'unité en assurant l'indépendance.
Les tribus franques étaient les moins nombreuses de celles qui, de la rive droite du Rhin, s'étendaient dans les forêts et les marécages de la Germanie. Pourquoi leur nom a-t-il été le plus retentissant et leur influence la plus durable ? Pourquoi seuls ont-ils formé un État qui a duré .'*
Ils eurent des qualités qui les distinguaient parmi les peuples barbares, et se montrèrent supérieurs, avant la conquête par leur courage, après leur établissement dans la Gaule, par l'ardeur avec laquelle ils embrassèrent la foi catholique. Leur vocation à laquelle ils ont cru de bonne heure, vient de là. Les Wisigoths étaient plus nombreux et ils les avaient devancés dans la Gaule. Les Burgondes montraient une grande douceur, l'amour des arts, de la paix et un génie colonisateur. Ils occupaient une partie du territoire si fort envié par les barbares, lorsque les corps Francs essayèrent
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leurs premiers établissements. Comme ils ne s'étaient pas violemment imposés aux premiers habitants, la fusion s'était rapidement opérée et l'on pouvait croire que leur influence extérieure ne rencontrerait pas d'obstacles.
Il semblait donc que les Francs fussent destinés à être soumis à leur autorité ou à ne jouer qu'un rôle secondaire. Le génie de leur race prépara leurs destinées, le courage dont ils donnèrent des preuves éclatantes, les développa, la fusion étroite et rapide qui se fit avec les Gallo-Romains en hâta l'épanouissement, et la pureté de la doctrine chrétienne qu'ils embras- j sèrent, et dont ils se firent les champions, leur donna dans le monde une mission que les autres peuples ont | pu envier, mais à laquelle il ne leur a pas été donné | d'atteindre. î
Le nom des Francs est écrit pour la première fois par les historiens romains en 241. Aurélien, tribun légionnaire sous Gordien III, repoussa une de leurs invasions. L'empire était encore assez fort pour ne pas craindre d'être submergé par le flot barbare, mais les signes de décadence se montraient de toutes parts, et des voisins cupides devaient s'empresser de profiterdes avantages que leur offrait cette rapide dissolution d'un grand corps.
Les incursions des Francs ne ressemblaient pas aux tentatives faites dès cette époque, et renouvelées plus tard, par les autres peuples d'origine germanique. Ils ne se précipitaient pas dans les riches campagnes de la Gaule, tumultueusement, avec leurs femmes et leurs troupeaux, pour chercher après le pillage et la
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dévastation, un établissement nouveau. Ils faisaient des expéditions guerrières peu nombreuses, comme des hommes qui ont foi en eux-mêmes, parcouraient rapidement le pays, enlevaient du butin, et revenaient avec une confiance tranquille, mettre en sûreté dans des villages ou des camps, le prix de la valeur.
On comprend donc l'enthousiasme des soldats romains, qui après avoir battu un corps de Francs, célébraient leurs exploits avec enthousiasme et, en allant attaquer les Perses, chantaient : « Nous avons tué une fois mille Francs, mille Sarmates, nous allons affronter des millions de Perses. »
Leurs invasions étaient sans cesse renaissantes, et les historiens nous disent de quelle terreur elles frappaient des populations que le fisc impérial avait déjà si cruellement épuisées. Leur petit nombre les rendait insaisissables, et leur bravoure leur permettait de tenir tête aux légions les plus aguerries.
Pendant longtemps, on ne peut supposer en eux aucun projet d'établissement. Les forêts semblent leur convenir plus que les champs cultivés de la Gaule, et s'ils vont au loin, c'est que l'inconnu les attire, mais la patrie les rappelle.
En 256, sous le règne de Valérien, un corps se détache des tribus voisines du Rhin. Il lui faut de plus lointaines aventures et la Gaule ne satisfait plus l'ardent désir de nouveauté qui le tourmente. Il traverse i la Gaule, y trace un sillon que suivront un siècle et demi après les Alains, les Suèves et les Vandales, franchit les Pyrénées, ravage l'Espagne, y séjourne pendant douze ans, et va se perdre au milieu des
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populations du Nord de l'Afrique. Comment les peuples n'auraient-ils pas été frappés par le récit de cette expédition aventureuse qui témoignait d'une rare j intrépidité, d'une audace incomparable et d'une insou- i ciance peu habituelle aux barbares ? Ceux-là mêmes > qui étaient le moins disposés à les imiter, ne pouvaient | s'empêcher de leur accorder une sympathique admi- i ration. |
Probus qui les vainquit, leur dut en grande partie la gloire qui le fit monter sur le trône impérial. Il inspira à ses troupes un courage égal à celui de ces redoutables ennemis, et fit preuve d'une habileté à .; laquelle ils ne pouvaient encore atteindre. Ils s'étaient établis dans plusieurs villes voisines du Rhin, dont } ils sortaient à l'improviste pour des coups de main, et | où ils rentraient avec leur butin pour en jouir, ou après une défaite, pour se préparer à de nouvelles tentatives.
Il fit un grand nombre de prisonniers, qu'il ne voulut ni renvoyer au delà du Rhin, où ils ne seraient pas restés, ni garder dans des contrées voisines, ce qui eut été difficile et dangereux. Il crut, en les éloignant , de leur pays, inspirer aux autres une terreur salutaire, | et montrer aux populations orientales que Rome savait encore vaincre. j
Il les transporta sur les rivages du Pont Euxin. Mais les Francs aimaient leur Germanie, et ne connaissaient pas les obstacles. Ils s'emparèrent de quelques barques, les montèrent intrépidement et se dirigèrent vers le Sud. Les rivages qu'ils longeaient les appelaient fréquemment par leur fertilité. Convaincus que tout appartient aux braves, ils faisaient des descentes
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rapides, s'emparaient des richesses du sol qui étaient nécessaires à leur subsistance, et de celles des hommes qui tentaient leur cupidité. Puis ils reprenaient leur course et se dirigeaient vers le pays d'où ils étaient venus.
L'Asie, la Grèce, la Sicile, le Nord de l'Afrique furent ainsi visités et dévastés. Le Pont Euxin, la Propontide, la mer Egée, la mer Intérieure ne les avaient pas effrayés ; l'Océan ne les arrêta pas. Ils suivirent les côtes de l'Espagne, celles de la Gaule, et arrivèrent à l'embouchure du Rhin, fiers de leur longue navigation, et aussi familiers avec les eaux qu'avec la terre. Ils durent croire bien faible cet empire qu'ils avaient attaqué sur tant de points, et qui ne s'était montré capable ni de les arrêter dans leur course, ni d'empêcher leurs déprédations, ni de les punir.
Dès lors on peut constater un désir d'établissements durables en deçà du Rhin. Ils paraissent toujours prêts à l'attaque, et comme les contrées voisines étaient depuis longtemps ravagées, comme les villes les plus rapprochées étaient trop bien défendues pour être emportées par un coup de main, ils durent multiplier les expéditions. L'empire était vulnérable de trop de côtés pour prévenir les attaques, et il devenait trop faible pour les repousser.
Aussi essaya-t-on de les intéresser au maintien de la puissance romaine. En 293, Constance transporta dans la Gaule une colonie franque, pour en faire un rempart en deçà du Rhin, comme celui des Ripuaires au delà.
Julien les combattit énergiquement pour défendre l'honneur de l'empire, mais le pays par où ils devaient
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passer était tellement dévasté, qu'il crut inutile de le leur disputer. Il le leur offrit. Ils s'établirent donc sur les bords de la Meuse. L'empire ne pouvait plus voir en eux des ennemis; aussi aima-t-il mieux les considérer comme des alliés, et compter que les soins d'un établissement durableles éloigneraient pendant longtemps de toute tentative d'agression.
Rien ne marque mieux la faiblesse de l'empire que la facilité avec laquelle il accueille les barbares. On se redoute d'abord des deux côtés; on ne compte guère s'entendre, et la force seule décide entre ceux qui possèdent et ceux qui veulent les dépouiller. Mais la négociation suit les combats. L'empire, qui se sent faible, offre des terres et de l'argent. Le barbare que des courses aventureuses et incertaines ne satisfont pas toujours, s'empresse d'accepter ce qui convient à son avidité, et qui lui est si facilement accordé, ou si spontanément offert.
Mais la guerre sourit toujours au peuple qui n'aime ni le repos, ni les arts de la paix. L'empire lui ouvre alors les rangs de ses légions. Il en fait des corps qu'il prend à sa solde, et ne craint pas de confier aux plus vaillants ou aux plus habiles les commandements. Rome et l'Italie étaient épuisées d'hommes, on y redoutait le métier des armes, comme on l'avait aimé autrefois, et les provinces ne se prêtaient qu'avec peine aux levées. Comment n'aurait-on pas demandé aux anciens ennemis de l'empire, des généraux et des soldats.-*
Lorsque Valentinien 1 1 fut fait empereur par Théodose, il reçut un tuteur dans la personne du franc Arbogast. Ce général avait fait ses preuves contre les
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Germains qu'il avait repoussés, parce qu'ils envahissaient à la fois le territoire de l'empire et celui des nouveaux possesseurs. Puis, avec une activité étonnante et une aptitude remarquable, il s'occupa de tous les détails de l'administration, et en confia les emplois à ses compatriotes. L'empereur trouva la tutelle lourde et essaya de s'y soustraire. Il enleva au Franc ses dignités et son commandement. « Je tiens ma charge de Théodose, répondit arrogamment Arbogast, lui seul peut me l'enlever. » L'empereur le menaça de son épée, et Arbogast parut dédaigner l'offense et le danger. Quelques jours après (15 mai 392),Valentinien II fut trouvé mort dans son lit, et personne ne demanda quel était son meurtrier.
Arbogast n'osa pas ou ne voulut pas prendre le pouvoir qu'il venait d'arracher avec la vie à l'empereur. Il fit proclamer le Rhéteur Eugène, un de ses secrétaires. Il était païen, et il voulut donner des païens pour appuis à ce pouvoir nouveau, La résistance qu'il rencontra dans la Gaule prouve combien le christianisme y était étendu et puissant. Il marcha vers l'Italie; et rencontra près d'Aquilée l'armée de Théodose. Il fut défait et se donna la mort (394).
Les Francs Ripuaires se trouvèrent en 406 dans une situation périlleuse. Ils devaient défendre le passage du Rhin et des flots de barbares s'efforçaient de le passer. Ils devaient protéger l'empire, et l'empire s'abandonnait. Ils firent leur devoir, mais, écrasés par le nombre, ils se crurent déliés de leurs engagements. Eux aussi, ils iranchirent le Rhin et pénétrèrent plus avant dans le pays, où ils s'établirent.
Clovis. s
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Les autres tribus ne tardent pas à les suivre. La confédération que l'intérêt avait formée, est rompue par l'intérêt. La Gaule attire la Germanie, et les tribus franques y viennent successivement, appelées par les circonstances, ou déterminées par l'ambition de leurs chefs. Bientôt, le mouvement devient général, le Rhin n'est plus une barrière, et chacun court pour s'emparer des dépouilles de cet empire qui avait été si longtemps la terreur de la Germanie.
Alors se reforme une autre confédération, qui ne touche pas encore à l'autonomie des tribus. Mais le jour où les Francs ont un roi, la tribu s'efface, pour disparaître bientôt, et lorsque ce roi montre des qualités à la hauteur de son ambition et reçoit le baptême avec une partie de son armée, le royaume chrétien et civilisé remplace la confédération païenne et barbare.