‹ Clovis et les origines de la France chrétienneChapitre 11 sur 33 · II. — LES MŒURS des FRANCS · texte numérisé non relu

II. — LES MŒURS des FRANCS

•ES peuples qui habitaient la Germanie avaient un caractère commun de race et des traits particuliers. On retrouve en eux la preuve d'une même origine et une très grande variété dans leur physionomie, leurs mœurs et leurs habitudes. Sidoine Apollinaire constate ces différences, non dans la Germanie elle-même, mais pour les divers barbares réunis à Bordeaux, à la cour d'un roi Wisigoth.

« J'ai presque vu deux fois la lune achever son cours, dit-il, et n'ai obtenu qu'une seule audience; le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi, car l'univers entier demande aussi une réponse, et l'attend avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus,

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lui qu'aucune mer n'étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux Sicambre, tondu après une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici, se promène l'Hérule aux joues verdâtres, presque de la teinte de l'Océan dont il habite les derniers golfes. Ici, le Burgonde haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici, l'Ostrogoth réclame le patronage qui fait sa force, et à l'aide duquel il fait trembler les Huns, humble d'un côté, fier de l'autre. »

Sans doute, tous ces peuples ne venaient pas du centre de l'Europe, mais la variété n'est pas moins grande entre les Germains eux-mêmes, qu'entre les Germains et les races plus orientales. Les Francs, en leur qualité de Germains, ressemblent donc aux peuples du voisinage, mais ils se distinguent d'eux de manière à ne pouvoir être confondus.

La confédération des Francs s'étendait, avant son entrée en Gaule, sur les côtes de la mer du Nord, depuis l'embouchure de l'Elbe, jusqu'à celle du Rhin, et sur la riye droite du fleuve, jusqu'à l'endroit où il reçoit le Mein. Elle était voisine des associations des Saxons et des Alamans. Mais la demeure des diverses tribus qui la composaient, n'était pas stable, et si l'on peut déterminer d'une manière approximative l'étendue qu'elles occupaient, il est impossible de marquer la place de chacune d'elles.

Les tribus les plus occidentales étaient échelonnées sur le cours inférieur du Rhin. Ce sont celles qui ont pénétré les • premières, et avec le plus de facilité, sur les'terres de l'empire. Le cours du Rhin est paresseux à son embouchure, et les eaux se divisent de manière

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à former non un grand tleuve, mais plusieurs ruisseaux. C'est dans l'espace compris entre ces diverses bouches, et au-dessus, dans un terrain coupé et marécageux, que les Francs s'établirent comme dans un camp retranché, d'où ils s'élançaient, quand l'occasion était favorable, contre l'ennemi. La tribu qui habitait sur les bords de l'Yssel était celle des Saliens, et l'emportait sur les autres en courage et en noblesse. C'est à elle qu'appartenait la famille des Mérowings, dont notre première race a pris son nom. Elle remontait fort avant dans les souvenirs belliqueux de la tribu, et on la croit de beaucoup antérieure au roi ou au chef Mérovée, successeur de Clodion.

Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de IMajorien, fait le portrait suivant des Francs. « Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d'un blond roux, qui formaient une espèce d'aigrette, et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres, avec un large ceinturon auquel pendait l'épée. »

Ils avaient pour arme habituelle et redoutable, une hache à un ou à deux tranchants, dont le manche était très court. Ils la lançaient contre l'ennemi, et comme ils étaient très habiles, ils manquaient rarement leur coup. Frappé au corps ou sur ses armes, l'ennemi succombait ou restait immobile de douleur ou d'effroi. Le Franc avait alors facilement raison de lui, en l'attaquant de près avec impétuosité.

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Ils avaient aussi une arme appelée hang ou hameçon. « C'était, dit Agathias, une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés comme des hameçons. Le bois était recouvert de lames de fer, dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier, les crocs dont il était garni en rendaient l'extraction impossible ; il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité ; alors le Franc s'élançait, et posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps, et forçait l'adversaire à baisser le ^^ bras et à dégarnir ainsi la tête et la poitrine. »

Angons des Francg,

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Quelquefois deux guerriers se réunissaient pour se servir de cette arme redoutable. Un d'eux lançait le trait, l'autre tenait une corde à laquelle il était attaché, et s'unissait au premier pour forcer l'ennemi à se découvrir ou l'attirer de manière à rendre toute défense impossible.

L'infanterie faisait la force des armées franques. Quelques chefs seulement avaient des chevaux, et il n'y eut des corps de cavalerie que lorsque le tontact avec les Romains et la nécessité de les combattre sans î trop de désavantage, eurent imposé avec une tactique | nouvelle, des armes plus perfectionnées et plus : diverses. f

Les Francs marchaient donc à pied contre l'ennemi. Ils n'avaient point d'armes défensives. Il leur eût paru étrange de se mettre à l'abri des coups, et ils croyaient bien plus glorieux de les affronter sans boucliers et sans cuirasses. Ils ne croyaient pas honorable de frapper de loin. Il est probable que l'arc et la fronde leur paraissaient les armes des lâches, comme après l'application de la poudre à la guerre, les chevaliers dédaignèrent de s'en servir, parce qu'ils ne trouvaient aucune gloire à atteindre à distance un ennemi non prévenu.

Le courage consistait pour eux à ne craindre aucun danger et à ne reculer jamais. La force devait leur paraître le souverain droit et son exercice passait à leurs yeux pour la suprême raison. Il en est ainsi dans toutes les sociétés sauvages ou barbares. Celui-là est le premier qui contraint tous les autres au respect ou à l'obéissance, non pas parce qu'il est le meilleur, mais parce qu'il est le plus fort ou le plus audacieux,

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Vaincre c'était la première gloire ; résister jusqu'au bout, même quand il n'y a plus aucun espoir de l'emporter, même quand le sang coule, et quand les blessures sont profondes, c'est un devoir auquel les braves ne manquent pas. La violence et la brutalité devaient être communes, et quiconque usait de sa supériorité pour abattre un ennemi, épuiser sur lui sa colère et lui enlever tout espoir de miséricorde, ne faisait qu'user d'un droit légitime.

Quoique les Francs aient été considérés comme les plus féroces des barbares, il y avait en eux des instincts de générosité. L'intérêt, la veng-eance, l'enivrement du combat imposaient souvent silence à ces nobles élans, mais il suffit que les historiens les signalent au milieu de scènes de cruauté, pour que nous ne confondions pas les Francs avec les barbares qui les ont précédés ou suivis dans la Gaule.

Sidoine Apollinaire nous les représente comme aimant la guerre avec passion, et voyant en elle le moyen de devenir riches dans ce monde, et convives des dieux dans l'autre. Les plus jeunes et les plus violents éprouvaient quelquefois au contact de l'ennemi, et au milieu des coups qu'ils recevaient et donnaient, des accès d'extase frénétique. Ils paraissaient alors irrésistibles dans leur attaque, insensibles à toute blessure, et doués d'une puissance de vie qui inspirait la terreur. Comment n'aurait-on pas admiré ceux que l'on trouvait si redoutables ? On comprend que les vaincus les aient crus possédés par quelque divinité, et par conséquent invincibles.

Et cependant, il ne paraît pas qu'ils aient été après

Boucle et plaque de ceinturon. Vase en verre, de 162 millimètres de hauteur.

j Objets découverts dans des tombeaux francs, à Saint-Ouen en décembre 1884. ^ ■

Boucle en or revêtue de verroteries cloisonnées et de gemmes conservée dans le trésor de l'église Notre-Dame à Namur.

V'= et VP siècles.

I, 2 et 3 Ornements en bronze trouvés sur le ceinturon d'un guerrier franc inhumé au haut des rochers de Samson, près de Namur, le n" i formait la boucle du ceinturon, le n^ 2 servait à rattacher l'épée au ceinturon dont le n°3 formait la plaque. — Ces divers objets sont décrits de la publication de la Société de V Art ancien en Belgiqtie, 3™^ fascicule.

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la conquête, trop exigeants ou trop avides. Est-ce parce qu'ils ont été les vainqueurs, que les historiens ont eu des égards pour eux ? Leur silence sur des excès et des violences n a-t-il été qu'une concession faite au succès ? Il est impossible de se prononcer. Nous trouvons dans l'histoire de la première race de i nos rois tant d'actes de froide cruauté, et d'avidité ; i criminelle, que nous sommes prêts à condamner nos j j pères au nom de l'humanité et de la justice. Mais nous I I rencontrons un si Q^rand nombre de manifestations de j générosité, de loyauté, de courtoisie avenante et de ; - délicatesse chevaleresque, tant de résolutions aboutis- ' ; sant à un dévouement héroïque, que nous nous formons \ du Franc, un idéal sous lequel disparaît le barbare. ! Qui pourrions-nous lui comparer parmi les peuples ■ si nombreux que la Germanie ou les contrées du Nord \ ont jetés vers l'Occident et dans la Gaule.'* ;

' Sans doute ce contraste s'explique par l'action simul- 1 tanée des mœurs communes, et de celle que produisait l'esprit chrétien, mais ce mélange était certainement | antérieur, dans une certaine mesure, à la conversion < , des Francs. C'est ce qui explique l'ardeur avec laquelle j ils embrassèrent le christianisme, la vivacité de leur "; foi, la pureté de leur doctrine et les services qu'ils | rendirent à l'Eglise dont ils étaient devenus les ' : enfants.

L'Evaneile les a transformés sans doute, et seul il ! a pu assurer leur moralité et adoucir leur férocité, mais j il n'est pas téméraire de dire qu'ils se prêtèrent facile- I ment à cette transformation, et que plus que d'autres barbares, ils avaient mérité d'y être appelés par un

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ensemble de qualités que nous n'oserons pourtant pas appeler des vertus.

' Lorsque Dieu appelle un peuple à de grandes destinées, il met en lui d'avance, ce qui lui permettra de servir le plus utilement la cause qu'il a le dessein de lui confier. Mais l'humanité ne disparaît pas et des défauts ou des vices la rappellent trop souvent.

L'hospitalité était en honneur chez les Francs, comme chez les autres Germains. Les Francs, dit Salvien, sont menteurs, mais hospitaliers. Cela devait être, parmi des populations sans cesse en mouvement, et qui gardaient volontiers les usages dont elles tiraient profit à leur tour. L'abus des liqueurs fortes était-il général chez eux comme chez d'autres tribus campées sur le même sol ? C'est probable et certains excès peuvent n'avoir pas d'autre cause que l'ivresse. L'amour effréné du jeu les possédait aussi, et rendait moins monotones les jours et les nuits qui s'écoulaient d'une expédition à l'autre. Tacite nous a dit ce qu'était cette passion des Germains.

La femme ne paraît pas avoir joué chez eux un rôle considérable, ni revêtu ce caractère sacré que Tacite attribue à quelques-unes d'entre elles dans la Germanie. Elle ne pouvait guère être honorée chez des peuples qui mettaient la force au-dessus de tout. Elle cultiva d'abord le sol, le guerrier n'ayant pas d'autre occupation que de porter les armes, de combattre, de vaincre ou de mourir. Salvien, dans son livre de la Providence, rend hommage à la chasteté des Goths, des Vandales et des Saxons. Aurait-il pu en dire autant de celle des Francs ? D'ailleurs l'éloge de ces trois peuples

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est-il autre chose que la constatation d'une vertu relative ? !

Le culte dominant dans la Germanie était celui des ' éléments, des arbres, des fleuves, des fontaines, Tacite ; nous expose dans son traité des Germains l'idée que | l'on se faisait de la principale des divinités et les hon- 1 neurs qu'on lui rendait.

« Ils adorent Ertha, c'est-à-dire la Terre-Mère. Ils croient qu elle intervient dans les affaires des hommes, et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans une île de l'Océan est un bois consacré, et, dans ce bois, un char couvert, dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire; elle part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; c'est une fête pour tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les guerres sont suspendues; on ne pi-end point les armes, le fer est enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse étant rassasiée des hommages des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après, le lac les engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur cet objet mystérieux qu'on ne peut voir sans périr. »

Le culte d'Odin ne prit que plus tard les développements qui en firent une religion avec quelque apparence

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spiritualiste. Il apportait quelque chose de moins mystérieux et semblait avoir été fait pour ceux qui sont toujours sous les armes. Il promettait l'immortalité comme récompense de la valeur. Dans ce paradis, dans ce Walhalla élevé au-dessus des nuages, placé dans un endroit inaccessible, les guerriers avaient la vie qui leur convenait et des occupations dignes d'eux. Le combat incessant pendant le jour leur permettait de se tuer et de se vaincre, de se tailler en pièces et de se retrouver toujours vivants et pleins d'une ardeur renouvelée. Le banquet du soir n'était pas nécessaire pour réparer les forces, mais il donnait des joies capables de faire oublier tous les malheurs de la terre et de récompenser les plus héroïques sacrifices. L'unique mérite, pour être digne de ce paradis, c'était d'avoir été brave.

Il y avait pour tous ces peuples des aspirations mystérieuses. Ils voyaient devant eux de grandes destinées et rien n'était impossible à leur bravoure. Ils étaient attachés à leurs chefs, car malgré le sentiment de l'indépendance personnelle tout-puissant parmi eux, ils ne pouvaient oublier que ceux-là sont nécessairement vaincus, qui marchent sans ordre et sans commandement.

On ne combat pas côte à côte sans lier d'étroites amitiés. Les guerriers ont besoin de leurs voisins, et ils sont heureux de leur venir en aide. « Le rôle de compagnon, dit Tacite, n'a rien dont on rougisse. Il a ses rangs et ses degrés. Entre les compagnons, c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est à qui aura le plus de compagnons et qui les aura

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meilleurs... Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit dans l'oisiveté d'une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher la guen e chez quelque peuple étranger, tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre plus facilement dans les hasards, et l'on a .besoin du règne de la force et des armes, pour entretenir de nombreux compagnons. >>

Rien ne prouve mieux que la guerre était, sinon l'unique, du moins la principale occupation de ces peuples. Le courage cherche les occasions de se produire, et ces occasions elles-mêmes sont un encouragement pour de nouvelles et plus audacieuses tentatives. La valeur militaire est restée le caractère distinctif du royaume fondé par les Francs. Mais pour remplir le rôle providentiel qui leur avait été destiné il fallait aux Français d'autres qualités et d'autres vertus. Elles ne leur manquèrent pas.

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