chapitre quatrième
m. — CHILDERIC.
EROVÉE eut pour successeur son fils Childéric, soit par le consentement des Francs, soit en vertu d'un droit qui avait commencé à s'établir au delà du Rhin, et devait s'étendre à toutes les tribus, lorsqu'elles eurent formé un peuple, j On comptait alors (456) plusieurs petits États liés par la communauté de race des vainqueurs, mais indépendants pour leur organisation. Les Saliens, maîtres de Tournai et d'Arras, avaient étendu leurs incursions jusqu'à la Somme. Ils étaient incontestablement les plus puissants et ceux à qui semblaient promises les plus belles destinées. Les autres tribus, sans reconnaître leur autorité, s'inclinaient cependant devant leur suprématie. Il fallait peu de chose pour amener une fusion complète, et ainsi créer une domination durable.
Les Ripuaires étaient à Cologne. Ils ne paraissaient pas vouloir s'éloigner du Rhin, et la possession des deux rives semblait suffire à leur ambition. D'autres chefs étaient établis à Cambrai, à Calais, et une expédition aventureuse, s'étant avancée jusqu'au Mans, les vainqueurs ne furent pas inquiétés. Un roi Franc se trouvait ainsi au milieu dépopulations sans doute hostiles, mais probablement indifférentes sur le nom des maîtres à qui elles étaient contraintes d'obéir. Il est dans la vie des peuples des moments où ils ne sont pas difficiles sur la qualité de leurs maîtres.
L'Empire était alors à ses derniers jours. Il y avait eu des empereurs depuis Théodose (395), et l'on peut citer Honorius, Valentinien III, Pétrone Maxime,
Irc0 prédécesseurs De Glouis. loi
Avitus, Majorien, Libius Sévère, Anthémius, Olybrius, Glycérius, Julius Nepos et enfin Romulus Augustule, mais il n'y avait pas eu un homme.
De 395 à 476, le pouvoir est instable. Honorius et Valentinien III régnent sans doute, le premier vingtneuf ans, le second trente-un, mais ils ont des maîtres, et leur faiblesse est telle que l'Empire ne se soutient que par les services de ceux qui y étaient entrés comme ennemis. Les autres paraissent à peine sur le trône et la chute de l'Empire est tellement certaine dans la pensée de tous, que lorsque en 476, un barbare, chef des Hérules, des Ruo-iens, des Alains et des autres contingents militairesà la soldedes empereurs, Odoacre, se dirigea vers Rome, s'en empara et déposa Romulus Augustule, le monde ne se douta pas du grand événement qui venait de s'accomplir.
Une domination que l'on supposait forte, se substituait à une domination que l'on savait faible. Odoacre avait renvoyé à l'empereur d'Orient les ornements : impériaux. Il reçut de lui le titre de patrice, et prii celui de roi. Le sénat romain reconnut comme empereur celui qui résidait à Constantinople, et ne se sentit ni humilié dans son orgueil ni inquiété pour sa sécurité. Un barbare occupait le trône d'Auguste, de Trajan, de Constantin et de Théodose.
La situation des peuples qui s'étaient établis sur divers points de l'empire ne doit pas être comparée à celle des peuples primitifs qui s'emparaient d'un pays déjà occupé. On les avait sans doute repoussés comme des ennemis. Mais lorsque la force les avait rendus les maîtres, les populations s'accommodaient de ces
102 Cfiapitre quatrième.
relations nouvelles, et ceux qui représentaient l'empire reconnaissaient sans peine ce droit de la conquête. Rien ne prouve mieux combien étaient relâchés les liens avec Rome, et combien les maîtres de l'empire eux-mêmes trouvaient naturelle la séparation des pays qu'ils ne pouvaient plus défendre.
Ce qui se passa sous Childéric montre la nature de ces relations entre vainqueurs et vaincus.
Saint Grégoire de Tours raconte que Childéric se livrant à toute espèce de désordres, ses sujets le chassèrent : « Apprenant qu'ils voulaient même le faire périr, il se retira en Thuringie, laissant auprès d'eux un homme qui lui était cher, et qui pût adoucir par de séduisantes paroles ces esprits furieux. Il lui donna un signe par lequel il lui indiquerait le moment où le retour serait possible. Voici ce signe : ils partagèrent un anneau d'or, dont Childéric emporta une moitié, et son ami garda l'autre. Et celui-ci lui dit : Lorsque je vous enverrai cette partie, et que vous verrez qu'elle s'adapte parfaitement à l'autre, vous pourrez revenir en toute sécurité dans votre pays. »
Childéric fut bien accueilli par le roi desThuringiens, Bisin ou Basin, et par sa femme Basine. Les Francs proclament alors unanimement roi ^gidius, chef de la milice romaine dans les Gaules. Cette affirmation de Grégoire de Tours ne repose sur aucune preuve. Il ne paraît pas possible d'ailleurs, qu'/Egidius ait été à la fois général ou roi des Romains et roi des Francs. Ce que racontent les chroniqueurs est la preuve de la confusion dans laquelle se trouvait alors la Gaule, et rien n'est alors invraisemblable. En dehors des royaumes
Jie0 préîiéce00euc0 îie CîoDî0. 103
des Wisigoths et des Burgondes, tout subissait encore nominalement la loi de Rome. Mais depuis longtemps, cette autorité n'était plus qu'une ombre. Sous le règne de Childéric l'empire succombait sous les coups d'un roi barbare, et ses derniers moments avaient été remplis par la confusion la plus extrême. Que pouvait ctre en Gaule un chef quelconque livré à lui-même, et sans appui à Rome ? Il n'y avait donc rien qui pût déterminer les Francs, venus dans la Gaule en conquérants, à se placer sous l'autorité d'un chef romain. Il est plus vraisemblable qu'après avoir chassé Childéric, ils se rapprochèrent du gouverneur des pays voisins, afin de s'assurer sa bienveillance, ou du moins sa neutralité, mais sans se soumettre à lui.
La fusion entre les tribus n'était pas encore complète, et si Childéric avait le titre de roi, les autres chefs devaient avoir conservé au-dessous ou à côté de lui, quelque chose de leur ancien pouvoir. Serait-il donc étonnant que, pendant son exil, ils se fussent substitués séparément au roi qui faisait subitement défaut ?
Les chroniqueurs qui ne pouvaient concevoir un peuple sans chef, et qui savaient que le siège du gouverneur romain était à Soissons, non loin des établissements des Francs et des villes conquises par eux, ont trouvé tout naturel de remplir cette vacance de la royauté par la reconnaissance de celle d'/Egidius.
Comment Childéric fut-il rétabli? Grégoire de Tours n'en dit rien, mais Frédégaire n'ignore pas ce qui s'est passé, et il tient à le faire connaître.
yEgidius ne pouvait gouverner seul. Il aurait donné aux Francs un vice-roi qui s'appelait Wiomade.