‹ Clovis et les origines de la France chrétienneChapitre 27 sur 33 · II. — CLOVIS ET LES WISIGOTHS · texte numérisé non relu

II. — CLOVIS ET LES WISIGOTHS

'LARIC le redoutait. Il ne pouvait méconnaître les difficultés de sa situation, en présence de ce peuple jeune, vigoureux, entreprenant, et de ce roi toujours heureux dans ses expéditions, ferme en ses desseins et qui par ses qualités comme par la foi qu'il professait, semblait appelé à devenir promptement le maître de la Gaule.

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Il lui proposa une alliance. Ils se rencontrèrent dans une île delà Loire, non loin du château d'Amboise. Ils s'entretinrent, burent et mangèrent ensemble, et se séparèrent après avoir conclu un traité d'amitié. Cette alliance, faite par la nécessité, ne pouvait avoir une longue durée. Elle risquait, à chaque instant, d'être compromise par une imprudence, ou rompue par l'intérêt.

« Cependant, dit Grégoire de Tours, dans diverses parties de la Gaule, on désirait avoir pour maîtres les Francs. > Clovis qui n'ignorait pas ces dispositions, ne pouvait que les accueillir favorablement et chercher les occasions d'en tirer parti. Ses plus ardents et plus utiles partisans étaient les évêques qui ne pouvaient que se rallier au seul roi orthodoxe qu'eût la Gaule, et qui souffraient de leurs rapports avec les Ariens.

L'exemple de Quintianus, évêque de Rodez, indique combien devait être difficile leur situation. Il fut poursuivi par la haine des Wisigoths, qui lui reprochaient d'être favorable aux Francs, et de se préparer à placer le pays sous leurs lois. Il eut un différend avec le peuple, et les Goths qui demeuraient dans la ville se disposaient à le mettre à mort. Il se réfugia dans le pays des Arvernes, qui dépendait encore des Wisigoths, et bientôt à Lyon, chez les Burgondes, qui se montraient, en général, plus tolérants, et dont l'évêque lui donna largement tout ce qui devait le retenir et le dédommager.

Clovis ne pouvait rester indifférent à la persécution des évêques, ni repousser les espérances qui s'ouvraient devant lui.

Il dit donc aux siens, d'après Grégoire de Tours :

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« Je souffre avec peine que ces Ariens détiennent une partie de la Gaule. Allons avec l'aide de Dieu, et réduisons leur pays sous notre domination. » Et comme ces paroles provoquèrent une adhésion générale, il leva une armée et la dirigea vers Poitiers. C'est là que demeurait alors le roi Alaric. Comme il traversait le territoire de Tours, Clovis défendit, par respect pour le bienheureux Martin, de prendre dans ce pays autre chose que de l'herbe et de l'eau. Un de ses soldats, ayant trouvé du foin chez un pauvre, dit à ses compagnons : « Le roi ne nous a-t-il pas permis de prendre de l'herbe ? Et ceci, c'est de l'herbe. Nous ne manquerons donc pas à son ordre, si nous le prenons. » Et faisant violence au pauvre homme, il lui enleva son foin. Le roi en fut prévenu. Il tira son épée et en frappa le soldat, en disant : « Comment donc pourronsnous espérer la victoire, si nous offensons le bienheureux Martin ? » Ce fut assez, et l'armée ne prit plus rien dans cette contrée.

Il montrait ainsi son respect pour le vaillant soldat qui avait si admirablement combattu pour la foi. Il donnait aux peuples le spectacle nouveau d'une armée envahissante qui respectait les personnes et les propriétés. Il préparait, par un moyen que les barbares ne connaissaient pas, l'union sous un seul chef, de tous ces peuples qui ne savaient où chercher un appui.

Le roi envoya des messagers à la basilique de Tours et leur dit: «Allez et peut-être nous apporterez-vous de ce saint édifice quelque présage de victoire.» Et après leur avoir donné les présents qu'ils devaient offrir, il s'écria : « Seigneur, si vous venez à mon aide, et si

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vous avez la volonté de livrer entre mes mains cette nation incrédule , et qui est toujours votre ennemie, daignez le leur révéler à leur entrée dans la basilique deSaint-Martin,afinqu'ils connaissent quevous daignez être propice à votre serviteur.» Ses envoyés arrivèrent promptement au lieu indiqué par le roi, et comme ils entraient dans la basilique, ils entendirentcetteantienne que le primicier récitait: «Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre, vous avez mis sous mes pieds ceux qui s'élevaient contre moi; vous avez fait tourner le dos à mes ennemis, et dispersé ceux qui me haïssaient.»

En entendant ce chant, ils rendent grâces à Dieu, font leur vœux au bienheureux confesseur, et pleins de joie, vont porter cette nouvelle au roi.

Celui-ci, arrivé sur les bords de la Vienne, ne savait sur quel point il pourrait la faire franchir à son armée, car l'abondance des pluies l'avait grossie. Il avait, pendant la nuit, adressé ses prières au Seigneur, pour qu'il daignât lui montrer le gué où pourrait s'effectuer le passage. Le matin, une biche d'une taille extraordinaire entra dans le fleuve, par la volonté de Dieu, et le traversa sous les yeux de l'armée, qui connut ainsi le chemin qu'elle devait suivre.

Le roi était arrivé à Poitiers, et avait placé son camp sur une éminence. « Un globe de feu sortit delà basilique de Saint-Hilaire, et se dirigea vers lui ; par ce signe, le bienheureuxconfesseur l'excitaitàcombattre les sectes hérétiques contre lesquelles il avait si souvent lutté lui-même. Et le roi défendit à son armée de dépouiller qui que ce fût sur la route, ou d'enlever quoi que ce fût dans le pays. »

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Le chroniqueur raconte ensuite un miracle accompli à la prière de Maxence, abbé d'un monastère au delà des confins de Poitiers. Des soldats étaient arrivés jusqu'à sa cellule et les moines effrayés forcent sa porte afin qu'il vienne à leur aide.

Il s'avance plein de calme vers les soldats. L'un d'eux tire son glaive, le lève sur sa tète, et son bras reste immobile pendant que l'arme est rejetée en arrière. Il se prosterne aussitôt aux pieds du saint et demande sa grâce, pendant que les autres, frappés de terreur, retournent vers l'armée. Maxence touchant son bras avec de l'huile bénite, y fait le signe de la croix, et lui rend le mouvement.

Le monastère n'eut rien à souffrir de l'avidité des soldats que ne contenaient pas toujours les ordres dii Clovis, et le respect qu'en qualité de chrétiens ils devaient aux édifices et aux lieux consacrés à la prière. Il ne faut pas oublier que toute l'armée ne professait pas la foi de son roi, et que, d'ailleurs, le barbare devait fréquemment reparaître, lorsque les passions qui lui étaient chères se trouvaient éveillées par une occasion.

Clovis rencontra l'armée d'Alaric, roi des Wisigoths, dans les champs de Voglade, Voclade ou Vouillé, à dix milles de la ville de Poitiers, et ils en vinrent promptement aux mains. « Les Goths, dit Grégoire de Tours, qui n'a pas souci d'augmenter la gloire des Francs, tournèrent le dos selon leur coutume, et le roi Clovis, avec l'aide de Dieu, gagna la victoire. » Il est certain que le séjour dans la Gaule et la paix avaient diminué l'ardeur guerrière des Wisigoths, mais ce n'est probablement pas à leur lâcheté qu'il faut attribuer le prompt

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succès de Clovis, Les Wisigoths n'avaient avec eux que les Romains de l'Arvernie et des côtes de l'Océan. Presque toutes les cités comprises dans leurs possessions leur échappaient. Ils ne les avaient jamais occupées que comme des conquérants, et soumises que par des garnisons qui assuraient le paiement des tributs. Il n'y avait jamais eu de véritable pénétration ni de possession effective. Ils étaient peu nombreux, relativement aux peuples qui reconnaissaient leur domination, et l'hérésie qu'ils professaient éloignait d'eux les { zélés chrétiens de la plus grande partie de la Gaule.

Si, dans ces conditions, la victoire ne demanda pas de grands efforts, elle n'en fut pas moins féconde.

Clovis avait dans son armée le fils de Sigisbert, le Boiteux, nommé Chlodéric. Ce Sigisbert, en combattant à Tolbiac contre les Alamans, avait reçu une blessure au genou. Il fit bravement son devoir à Vouillé. Il ne paraît pas que Clovis ait eu le secours des autres chefs Francs, que la jalousie et l'intérêt devaient éloigner de lui.

Le roi Alaric^ entouré de ses meilleurs soldats, soutint l'effort les Francs avec beaucoup de vigueur. Il tomba dans la mêlée, et peut-être de la main de Clovis. Sa mort découragea les plus vaillants et la fuite fut générale. Le roi s'était mis à la poursuite de l'ennemi avec cette impétuosité qui l'avait rendu redoutable, et frappait d'une admiration enthousiaste ses soldats. Il courut un grand danger. Deux Wisigoths se précipitant contre lui des deux côtés le frappèrent aux flancs de leur lance. Mais la solidité de son armure et la rapidité de son cheval le sauvèrent.

lyo Ctiapitrc septième.

Le danger qu'il avait couru rendit sa personne plus chère à l'armée témoin de sa valeur, et sa victoire plus éclatante.

Alaric fut remplacé par son fils Gézalic, qui occupa une partie de son royaume, pendant que Théodoric roi des Ostrogoths gouvernait l'autre. Théodoric cherchait toutes les occasions d'intervenir dans les affaires de la Gaule. La mort d' Alaric 1 1 lui en offrit une qui lui permettait de secourir un peuple de sa race et de s'opposer à un voisin trop puissant.

Clovis avait, après la victoire de Vouillé, partagé son armée en deux corps : l'un commandé par un fils qu'il avait eu avant son mariage avec Clotilde, Theudéric, Théodoric ou Thierry, soumit l'Arvernie, les villes de Rodez et d'Albi, se rapprocha des Burgondes, qui restèrent fidèles à leur traité, et arriva jusqu'à la ville d'Arles.

Les Wisigoths étaient découragés par la défaite : la division régnait parmi eux, et un roi enfant n'était pas plus en état de relever leur confiance, que de rétablir entre eux l'union, Théodoric les aida de ses conseils et de ses forces. Son armée battit, devant Arles, les Francs qui furent obligés de reculer et se joignirent au second corps que commandait Clovis.

Ce second corps avait poursuivi ses succès et marché vers le midi.

La victoire lui soumit tout le pays jusqu'à Bordeaux. Clovis remonta la Garonne, trouvant partout un accueil empressé, prit Toulouse qui avait une grande importance et une population nombreuse, et fit le siège de Carcassonne. Cette place était forte et fut vivement

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défendue. Le siège traîna en longueur, et les généraux de Théodoric parvinrent à le faire lever.

C'était un double échec pour Clovis. Mais il ne lui enleva rien des conquêtes précédentes, qui restèrent à lui, parce que les évêques préféraient sa domination à celle des Wisigoths, et que les populations étaient de l'avis de leurs évêques. Les Wisigoths conservèrent la partie de la Narbonnaise comprise entre les Pyrénées, le Lot et le Rhône. C'est ce qu'on appelait la Septunanie, et ils la gardèrent encore pendant trois siècles, quoique le centre de leur puissance eût été porté en Espagne, immédiatement après la défaite de Vouillé. Ils avaient pour roi Amalaric.

On reproche aux Francs les ravages qu'ils firent dans un certain nombre de villes, et le pillage de plusieurs églises ou monastères. Ni l'ascendant de Clovis, ni l'exemple de ceux d'entre eux qui étaient chrétiens, n'étaient suffisants pour dompter de vieilles habitudes et des instincts féroces. Clovis répara autant qu'il le put ces actes coupables, soit spontanément, soit sur la demande des évêques, et les habitants de ces contrées ne renoncèrent ni à leur fidélité, ni aux espérances que leur donnaient les qualités du roi et sa piété.

LesGoths s'étaient enrichis des dépouilles du monde romain. Ataulf les avait portées dans la Gaule, et les renferma à Carcassonne, où l'on prétend qu'elles sont restées dans une cachette qui n'a pas été découverte ('), et à Toulouse, d'où Clovis les enleva. Il passa quelque

I. On a fait vainement des fouilles considérables il y a une vingtaine d'années.

Cf)apitre septième.

temps à Bordeaux, pour affermir sa conquête, et terminer lui-même les difficultés auxquelles donne lieu une nouvelle occupation. On le craignait comme soldat, on le respectait comme roi, on était heureux de l'avoir pour juge, et on se félicitait de voir en lui un défenseur de la vraie foi.

Il revint ensuite à Tours, où il offrit comme témoignage de reconnaissance,et pour l'accomplissement de son vœu, de magnifiques présents à la basilique de Saint-Martin. Il considérait ce saint que la Gaule entourait de sa vénération, comme l'auteur de sa victoire, et montra toujours pour lui une dévotion particulière. Les rois, ses :^^ successeurs, ont hérité de ces sentiments. La chape de saint Martin

les a longtemps con-

'""^X^ "13 s^ --^-^ ~^^ ^-^'^^iduits au combat, et ils Chape de saint Martin. se sont honorés d'être

chanoines de sa cathédrale.

Ainsi, tout nous montre, dès les premiers temps de la monarchie française, l'alliance féconde de l'église et de la royauté. L'exemple de Clovis fut une règle de conduite pour ses successeurs, et nous voyons, dans

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tous les temps, ces deux grandes forces, étroitement unies pour un même but.

Il reçut à Tours les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, Anastase, qui venaient lui apporter les insignes du consulat. Les empereurs d'Orient se considéraient toujours comme les maîtres des contrées dont les barbares s'étaient emparés, et ils trouvaient une certaine satisfaction à donner ce que l'on avait pris sans eux. Les barbares, de leur côté, leur offraient fréquemment l'occasion d'exercer un pouvoir nominal. Ils étaient très avides de distinctions, et comme chacun d'eux se présentait aux populations avec quelques-uns des insignes dont les gouverneurs romains s'étaient parés dans les derniers temps, ils voyaient une reconnaissance de leurs droits, et une confirmation de leur titre dans les témoignages qui leur venaient de Constantinople.

Ciovis parut dans la basilique de Saint-Martin vêtu d'une tunique de pourpre et couvert d'une chlamyde. Il plaça sur sa tête un diadème, ce qui ne dut pas provoquer moins de joie que d'étonnement. Ce n'est pas ainsi que se produisaient devant le peuple les chefs Francs, et l'élévation sur un bouclier, dans un camp, n'avait rien de cette pompe romaine. Il y avait toute une révolution dans cette cérémonie et ce qui la suivit.

Ciovis monta sur un cheval richement orné, jeta au peuple, avec une large libéralité, des pièces d'or et d'argent, et au milieu des acclamations de la foule, fut proclamé consul et Auguste. Ce conquérant que l'huile sainte avait consacré à Reims, que l'empereur de Constantinople revêtait des noms les plus honorés

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et des dignités les plus hautes, que son armée poursuivait de ses félicitations enthousiastes et des témoignages de son dévouement, devenait véritablement roi, et régnait sur un peuple.

Il régnait par l'autorité, mais surtout par les bienfaits. Comment ne se serait-on pas attaché à un chef que sa valeur rendait redoutable, et que sa sollicitude pour les intérêts de ses sujets distinguait de tous ceux qui depuis près d'un siècle, étaient devenus les maîtres uniquement par la force?

Jusqu'alors, les Burgondes et les Wisigoths s'étaient imposés aux populations, en occupant les villes et en faisant dans les campagnes des expéditions redoutées. On ne les aimait pas, on ne se joignait pas à eux ; on les supportait, ou l'on tremblait devant les forces dont ils disposaient.

Il en fut tout d'abord ainsi des Francs. Les populations les subirent sans les aimer, et leur obéirent sans avoir rien de commun avec eux. Mais la conversion de Clovis, ses égards pour les évêques, sa sollicitude pour les intérêts de ceux qu'il avait vaincus, sa politique hardie et conciliante, sa volonté de faire un gouvernement de ce qui n'avait été qu'une occupation, l'action bienfaisante de Clotilde dont les vertus conquéraient les cœurs, les qualités aimables des Francs qui faisaient oublier leurs instincts violents, tout cela prépara la formation d'un royaume et la création de la France sous un roi habile et puissant.

Paris devint dès lors sa résidence, et, dit Grégoire de Tours, il y établit le siège de son gouvernement

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