‹ Clovis et les origines de la France chrétienneChapitre 29 sur 33 · Chapitre huitième · texte numérisé non relu

Chapitre huitième

programme que devaient remplir les rois de France et qui leur a valu le titre glorieux de fils aînés de l'Eglise.

Avitus de Vienne, qui n'avait pas été étranger à la conversion et à l'instruction religieuse de Clovis, lui écrivit après son baptême pour lui dire sa joie et lui donner ses conseils. Il vivait sous la domination des Burgondes et cependant on sent que son cœur est avec le nouveau chrétien. Combien d'autres évêques durent avoir les mêmes sentiments !

Il le félicite d'avoir préféré l'Église catholique à l'arianisme. Il le loue d'avoir eu le courage de rompre avec les erreurs de ses ancêtres, dès qu'il avait vu où était la vérité. Il l'estime heureux d'avoir été régénéré par le baptême, le jour où le Seigneur du ciel est né pour la rédemption du monde.

« Que dirai-je, s'écrie-t-il, de la glorieuse solennité de votre baptême.-* Je n'ai pu y assister de corps, mais j'ai pris part à la joie commune, car la bonté divine m'avait accordé de connaître d'avance cette nouvelle. Pendant cette nuit sacrée où vous avez reçu le sacrement de la régénération, je me représentais tous ces évêques assemblés pour plonger un grand roi dans les eaux qui donnent la vie. Je voyais ce roi courber devant les serviteurs de Dieu cette tête que les nations ne regardent qu'en tremblant ; couvrir du casque du salut sa longue chevelure nourrie sous le casque guerrier ; échanger la cuirasse contre les habits de la candide innocence. Croyez-moi, roi très glorieux, ces habits blancs donneront à vos armes une force nouvelle, et la sainteté s'unira à votre bonne fortune pour accroître vos succès.

Clot3f0 et rGglise. 177

«Je voudrais à mes éloges, mêler quelques avis salutaires. Mais ai-je besoin de vous prêcher la foi à vous qui l'avez déjà depuis longtemps ? Est-il besoin de vous exciter à la miséricorde, lorsqu'un peuple entier, naguère encore captif, exalte votre clémence, devant les hommes par des transports d'allégresse, et devant Dieu par des larmes de bonheur ? Je ne vois qu'un conseil à vous donner. Maintenant que le Seigneur s'est servi de vous pour conquérir votre peuple, étendez votre sollicitude sur les autres nations encore ensevelies dans leur ignorance ; tirez de votre cœur cette bonne semence de la vérité et jetez-la sur ces peuples que n'ont pas encore gâtés les dogmes pervers de l'hérésie ; ne rougissez pas de leur envoyer des ambassadeurs pour soutenir auprès d'eux les intérêts de ce Dieu qui a si bien pris les vôtres. »

Les félicitations et les conseils du saint archevêque montrent quelle haute idée il avait du pouvoir de Clovis et de son dévouement à cette vérité qu'il venait d'embrasser. Il y a devoir pour tout homme en possession de la lumière évangélique de la faire pénétrer aussi loin et aussi profondément que possible. Dieu a donné à chacun de nous le soin de son prochain. Mais comme ce devoir est plus important et plus rigoureux pour un roi ! Il y avait des catholiques dans la Gaule; ils devaient trouver un défenseur dans le roi nouvellement baptisé. Il y avait des Ariens. Il était nécessaire de leur ouvrir les yeux, et, s'ils restaient obstinés dans leur erreur, de les mettre hors d'état de la propager. Il y avait dans la Gaule et dans la Germanie d'où i étaient venus les Francs, des païens. Pouvait-on les

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laisser dans ces ténèbres et cette corruption ? Et qui pouvait, avec plus d'autorité que Clovis, accomplir ces devoirs envers tous et soutenir cette cause qu'il venait d'embrasser ?

Ce zèle pour l'extension de la foi, que le glorieux Avitus recommandait à Clovis, est resté le trait distinctif de nos rois. Par les biens qu'ils ont donnés à l'Eglise, par les institutions qu'ils ont fondées ou soutenues, par les encouragements qu'ils ont prodigués aux ouvriers évangéliques, par les expéditions qu'ils ont faites, ils ont, dans tous les temps, puissamment contribué à l'avancement du règne de Jésus-Christ, et, à leur exemple, comme sous leur conduite, la nation française s'est montrée fidèle à l'accomplissement de ce devoir sacré.

Les évêques purent toujours compter sur son appui pour leurs conquêtes pacifiques. Saint Rémi, saint Waast, évéque d'Arras, Solennis, évêque de Chartres, et beaucoup d'autres eurent fréquemment recours à lui dans les difficultés qu'ils rencontraient pour l'accomplissement des devoirs de leur ministère. Des missionnaires avaient pénétré chez les diverses tribus franques établies dans le Nord de la Gaule, que le désir de l'indépendance et la jalousie tenaient également éloignées de Clovis et de la foi chrétienne. Clovis favorisa ces apôtres dévoués à sa cause comme à celle de Dieu; et qui préparèrent ses dernières conquêtes.

Frédégaire raconte qu'un jour où saint Rémi lisait l'évangile dans lequel est racontée la passion de Notre Seigneur, Clovis se leva tout à coup, et portant la main sur son épée s'écria : « Si j'avais été là avec mes

GlotJis et regllse.

Francs, je n'aurais pas souffert ce crime. » Le sentiment était bon et le mouvement généreux.

Mais le nouveau converti ne savait pas qu'il fallait que le Christsouffrît et mourût pour nous sauver, et que celui qui aurait pu recevoir le secours

de plus de douze lé-

Restes de la Basilique de Saint-Martin : Tour de Charlemagne.

Restes de la Basilique de Saint-Martia à Tours ; Tour de l'Horloge.

gions d'anges n'aurait pas eu besoin d'un homme.

Il avait une grande confiance I en saint Martin. Frédégaire cite de lui un mot qui prouve la solide simplicité de sa foi.

Il avait offert avec un certain nombre d'autres dons, un cheval à la basilique

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de Saint-Martin('). Il voulut le racheter pour cent sous. Mais le cheval resta immobile, et refusa d'avancer. Clovis ordonna de donner cent sous de plus et dit en souriant : « Saint Martin est bon pour venir à mon aide, mais il faut reconnaître qu'il est cher en affaires», et il emmena le cheval qui lui obéit alors.

Dieu lui donna des preuves nombreuses de sa faveur et de sa sollicitude pour ses Francs. Il multipliait les miracles. Nous lisons dans la vie de saint Fridolin le récit suivant :

^ En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, le roi Clovis passa par Orléans, où il s'arrêta quelques jours avec une partie de son armée.

— C'était après son expédition contre les Wisigoths.

— Pendant son séjour dans cette ville, l'évêque de Poitiers, Adelphius, lui amena un abbé nommé Fridolin qu'on regardait comme un saint, et que le roi désirait beaucoup connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier des Francs, le solitaire à pied, et l'évêque à cheval, comme il convenait.

Le roi vint lui-même au-devant d'eux, entouré de beaucoup de monde, leur fit un accueil respectueux et amical, après s'être entretenu familièrement avec eux pendant quelques heures, il ordonna qu'on servît un grand repas.

Pendant le dîner, le roi se fit apporter un vase de jaspe, transparent comme du verre, décoré d'or et de

I, La basilique primitive devenue insuffisante à cause du grand concours des pèlerins, fut reconstruite au XI^ siècle par Hervé de St-Martin. Elle fut détruite en 1793 ; il n'en reste que les deux tours dont nous donnons le dessin.

Clot)î!5 et rGg:li0e. i8i

pierres précieuses. Il le remplit, le vida, et le remit à l'abbé, qui le prit en s'excusant, car il ne buv^ait pas de vin. Mais au moment oi^i il tenait la coupe, il la laissa ; échapper et elle tomba sur la table, puis à terre, où i elle se partagea en quatre. I

Un serviteur ramassa les morceaux et les plaça | devant le roi mécontent, moins à cause de la perte du { vase, que pour le mauvais effet que cet accident pouvait produire sur les assistants,dont beaucoup étaient païens. Il reprit cependant son air gai et dit à l'abbé : «C'est | par vous, Seigneur, que j'ai perdu ce vase, car s'il fut 1 tombé de mes mains, il ne se serait pas brisé. Dieu ne pourra-t-il pas faire quelque chose pour vous, en i faveur de son saint nom, afin que ceux d'entre nous \ qui sont encore dans l'idolâtrie, ne diffèrent pas de croire au Dieu tout-puissant? »

C'était faire un acte de foi envers Dieu et envers le saint solitaire dont le crédit lui paraissait si bien établi. L'événement ne trompa pas son attente.

Alors Fridolin prit les quatre morceaux du vase, les réunit, et les tenant serrés dans ses mains, la tête inclinée, il se mit à prier Dieu en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Sa prière achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva intact, et ne put reconnaître où il avait été brisé.

Ce miracle ravit les chrétiens et surtout les infidèles qui étaient en grand nombre. Le roi se leva aussitôt de table, en rendant grâces à Dieu ; tous les assistants l'imitèrent et ceux qui étaient encore païens, confessant leur foi en la sainte Trinité, reçurent le baptême.

Il s'efforçait en toute occasion de plaire aux évêques.

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Saint Rémi obtint de lui la grâce d'un riche Gallo- Romain, Eulogius, contre qui il avait de justes motifs de plainte. Geneviève, la vierge de Paris, lui recommanda fréquemment des malheureux, et son intervention fut toujours favorablement accueillie, car Clovis avait le plus grand respect pour ses vertus et la plus entière confiance dans ses prières.

Après sa mort, il eut soin de faire porter son corps dans une église dédiée à saint Pierre et à saint Paul, dont il avait commencé la construction, et que Clotilde acheva. Le roi ne croyait pas assez honorer celle que sa piété et sa charité avaient rendue si chère aux Parisiens, qu'une sainte amitié unissait à Clotilde, et qui avait montré par de si nombreux miracles son crédit auprès de Dieu.

Il bâtit un grand nombre d'églises, en restaura d'autres et fonda des monastères qui devinrent des centres de science et de sainteté.

Mélanius, évêque de Rennes, avait auprès de lui une grande faveur. Il le chargeait de distribuer ses aumônes, et s'inspirait de ses avis pour rendre la justice. Il ne croyait pas humilier la souveraine puissance en la soumettant à ceux dont une vie pieuse garantissait la justice et éclairait les décisions.

Saint Rémi reçut de lui de grands biens. Il les partageait entre les églises parmi lesquelles on peut placer au premier rang celle de Laon, et s'en servait pour multiplier les monastères. Son nom est resté attaché à la fondation de plusieurs de ces maisons consacrées à la prière et à l'étude, et l'on cite particulièrement celui de Saint- Maximien ou de Saint-Mesmin.

Cïotîls et VGçlm. 183

La ville de Verdun s'était soulevée contre le roi des Francs, dont la puissance n'était pas encore solidement établie. Il l'assiégea et la réduisit bientôt à l'extrémité. Elle députa vers lui un prêtre nommé Euspicius qui le toucha par ses prières, reçut l'assurance du pardon, fit ouvrir devant lui les portes de la ville, et l'amena au milieu d'une population confiante et joyeuse, jusqu'à l'église, où il rendit grâces à Dieu d'une victoire pacifique.

Il aurait voulu faire d'Euspicius un évêque de Verdun, mais le saint prêtre s'y refusa, et le roi l'ayant amené à Orléans, et le voyant décidé à vivre loin du monde, lui fit choisir un lieu où il pût accomplir son pieux dessein.

Ruinart nous a conservé l'acte de donation, dans son appendice à \ Histoire des Fra^ics de saint Grégoire de Tours. Il est probablement d'une époque postérieure, mais il constate la libéralité de Clovis et son intervention utile dans la fondation de Saint- Mesmin.

Les évêques rattachaient leur cause à celle de Clovis, et le suivaient dans toutes ses expéditions avec une attention et un intérêt qui expliquent ce mot que lui adressait Avitus : « C'est pour nous que tu combats et que tu triomphes. »

Avant son expédition contre les Wisigoths, saint Rémi lui écrivait : « Nous avons appris une bonne nouvelle. On dit que vous entreprenez une grande expédition. Je ne m"étonne pas que vous soyez digne de vos pères. Mais il est de votre devoir, en toute occasion, de ne point vous écarter de la loi du Seigneur,

Sainte Geneviève distribue du pain aux pa.uvres.

Les anges se réjouissent de la naissance de sainte Geneviève.

Légende de sainte Geneviève.

Sainte Geneviève attire la foule à son tombeau.

Sainte Geneviève délivre Paris de la peste des ardents.

D'après les vitraux de la sacristie de N.-D. de Paris.

i86 G&apitre huitième»

qui, pour vos mérites, vous a élevé au faîte de la puissance

« Choisissez des conseillers qui puissent ajouter à votre gloire.

« Dans les affaires, soyez pur et plein de réserve, honorez les évêques et prenez souvent leurs conseils. Si vous êtes d'accord avec eux, tout ira bien. Soulagez vos peuples, consolez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins. Vous leur apprendrez ainsi à vous aimer et à vous craindre. Que vos jugements soient toujours conformes à la justice ; ne demandez rien aux pauvres, ni aux étrangers et refusez toute espèce de présents. Que votre prétoire soit ouvert à tous, et que personne n'en sorte triste. Vous avez reçu d'immenses richesses, servez-vous-en pour délivrer les prisonniers. Ne faites sentir à personne qu'il est étranger. Délassez-vous avec les hommes jeunes, mais traitez les affaires avec les vieillards. Si vous voulez être vraiment roi, méritez d'en être jugé digne. »

C'est à l'homme non moins qu'au roi que s'adressent ces exhortations. Il ne faut pas s'en étonner. Les évêques ne pouvaient méconnaître que le barbare n'avait pas entièrement disparu, et en lui inspirant les vertus chrétiennes, on rendait le roi plus grand et meilleur.

On trouve la preuve de cette influence dans la lettre écrite par Clovis aux évêques des Aquitaines après ses conquêtes sur les Wisigoths :

« Votre Béatitude a eu connaissance des ordres donnés à mon armée avant son entrée sur les terres des Goths. J'avais défendu de piller les monastères et les églises, d'injurier les vierges, les veuves consacrées

Clot)i0 et rGglise. 187

à Dieu, les clercs, les enfants des clercs, et les veuves habitant dans leurs maisons. Je prescrivais même de respecter les esclaves appartenant aux églises.

« Il faut que vous sachiez qu'en vertu d'un édit, on devra restituer sans retard ce qui aurait été enlevé aux personnes nommées, soit dans l'église, soit au dehors.

« Si vous avez des réclamations à faire, adressez-nous des lettres scellées de votre anneau et, pour éviter les fraudes, ayez soin, mon peuple le veut, d'attester par serment la vérité de votre déclaration. Priez pour moi. »

Cette attention d'associer son peuple à sa sollicitude, montre, de la part de Clovis, un dessein arrêté de ne pas être seul favorable à l'Eglise. Il voulait faire les Francs complices de sa foi et de sa piété, et il ne les séparait pas de lui, dans ses actes glorieux.

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