II. — LE CONCILE d'ORLÉANS
^A Gaule reçut de bonne heure 1 Evangile. Elle était en relations constantes avec l' Italie, dont elle partageait la culture intellectuelle, et qui avait toujours montré pour elle une prédilection marquée. Ce qui se passait à Rome avait son écho dans les principales cités de la Gaule, jalouses de façonner leur esprit et leurs mœurs à l'exemple de la capitale du monde.
Pierre et Paul avaient porté la foi au centre de l'empire, et ils devaient sceller de leur sang cette révolution pacifique et féconde. Mais avant leur glorieux martyre, ils purent envoyer de tous les côtés des messagers de la bonne nouvelle.
Les premiers noms, objets de notre reconnaissance
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religieuse, sont ceux de Crescent , de Luc et de Trophime, apôtres des Gaules.
Crescent fonda l'église de Vienne, et s'avança jusqu'à Mayence, métropole de la première Germanie. Luc aurait prêché dans la partie centrale, et Trophime se serait établi dans la ville d'Arles, où de nombreux disciples l'auraient promptement entouré.
La prédication de l'Evangile dans la Gaule remonterait donc au berceau du christianisme. C'est la foi d'un grand nombre d'églises, et cette tradition ininterrompue mérite bien quelque respect. On l'a combattue pourtant de nos jours, et un certain nombre d'historiens se sont donné la tâche de reléguer au rang de légendes, c'est-à-dire de récits non justifiés, ce qui avait été jusqu'alors l'objet d'une ferme et constante croyance. Ils ont pu paraître y avoir réussi, car rien n'est plus facile que la négation, mais s'ils ont eu raison pour quelques églises en particulier, il n'en reste pas moins certain que la Gaule a reçu de très bonne heure le bienfait de la foi.
Nous nous rattachons donc aux temps apostoliques. C'est le fait général qui reste. Qu'importe que quelques détails puissent être controversés. Pourquoi notre piété ne pourrait-elle pas croire ce que les siècles lui ont transmis, lorsqu'aucune impossibilité matérielle ou scientifique ne s'y oppose.'*
A ces premiers disciples envoyés par les apôtres, aux premiers témoins venus de la Terre-Sainte auraient rapidement succédé des ouvriers évangéliques qui se partagèrent la Gaule. Ils prêchèrent et convertirent un grand nombre de païens. Des églises se formèrent.
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la hiérarchie s'établit et les chrétiens furent bientôt assez nombreux pour inspirer au paganisme une terreur profonde.
Le propre de la vérité, c'est d'être persécutée. L'erreur s'établit facilement, et le droit de conquête semble lui appartenir. Rome fut de bonne heure persécutrice, et si les chrétiens ne furent pas toujours exilés, emprisonnés, torturés, jetés aux bêtes, décapités et crucifiés, ils n'en restèrent pas moins l'objet d'une surveillance haineuse ou d'un mépris insultant.
Il en fut de même dans la Gaule. Il n'est pas d'église qui n'ait à son berceau un confesseur ou un martyr. Il n'en est pas qui n'ait dû son accroissement à des persécutions et à des violences. C'est le sort du christianisme, dans tous les temps et chez tous les peuples, de commencer par une conquête qui ne coûte de sang qu'aux vainqueurs. Mais ne semble-t-il pas que la Gaule ait été privilégiée sous ce rapport, et que chaque cité se présente avec un passé riche de souffrances et de mérites?
Il est impossible de lire sans émotion et sans orgueil les actes de ces glorieux martyrs que nous rencontrons à chaque pas, et qui forment une chaîne ininterrompue jusqu'au moment où est proclamée la liberté de l'Eglise. C'est notre patrimoine et nous le conservons précieusement comme un trésor du passé, comme une force pour le présent, comme une espérance pour l'avenir.
Les épreuves ne vinrent pas à l'Eglise des Gaules uniquement de la part des persécuteurs. L'erreur fut pour elle plus dangereuse que la violence. Les hérésies y naquirent ou y pénétrèrent en grand nombre, et
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plusieurs se montrèrent assez habiles et assez tenaces pour obtenir des succès momentanés. Deux peuples, les Burgondes et les Wisigoths étaient ariens, et leur exemple ne pouvait qu'être pernicieux. Ailleurs, l'erreur était le fait de quelques hommes, dont l'action sur l'ensemble de la société chrétienne devait être peu puissante. Ici, au contraire, rois et peuples avaient embrassé la même hérésie, et ils dominaient, par la supériorité politique, les chrétiens orthodoxes. N'était-il pas à craindre que la Gaule tout entière ne devînt arienne?
C'est alors que se manifeste d'une manière éclatante la protection divine pour le pays qui est devenu la France. C'est là ce qui marque l'importance du rôle de Clovis et lui donne une gloire à part. En rendant les Burgondes tributaires, en repoussant de l'Aquitaine et en rejetant au-delà des Pyrénées les Wisigoths, il portait un coup mortel à l'arianisme. En se faisant l'ami des évêques, il rendait leur ministère puissant pour le bien. En se montrant partout et pour tous le champion de l'Eglise, il établissait cette alliance féconde de la religion et de la royauté, qui a placé si haut l'influence et les destinées de la France.
Combien de fautes, de faiblesses et de violences doivent compenser ces éminents services!
Il était réservé à ses dernières années de montrer, par la convocation d'un concile, combien il était préoccupé des intérêts de l'Eglise, et avec quelle sagesse il fournissait aux évêques les moyens d'accomplir leur mission.
Dès que l'édit de Constantin donné à Milan, en 313, eut proclamé la liberté de l'Église, la Gaule
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avait manifesté sa vie religieuse par des assemblées d'évêques. Une des premières et assurément une des plus importantes est le concile d'Arles (319) dont nous avons les canons. Trente-trois évêques d'Italie, des Gaules, de la Bretagne, de l'Espagne et de l'Afrique en signèrent les actes. On s'y occupa des Donatistes et d'un grand nombre de questions de discipline. Il fallait faire une loi de ce qui était l'usage commun des Kglises et la manifestation de leur unité.
Depuis, toutes les fois que des évêques étaient accusés d'hérésie, que des questions étaient controversées, et que des abus se produisaient, on assemblait les évêques et, par des décisions dont l'autorité ne pouvait être contestée, on portait remède aux maux présents. Des conciliabules répondirent quelquefois aux conciles, et l'erreur voulut se donner les apparences de la vérité, mais l'influence des évêques légitimement assemblés fut prépondérante, et la fidélité à la foi en reçut une confirmation et un accroissement.
En 506, le royaume des Wisigoths avait eu un concile qui s'était tenu à Agde, avec la permission d' Alaric. On y fit quarante-huit canons relatifs au clergé, aux biens ecclésiastiques, à la liturgie, à l'état monastique, aux simples fidèles. Des évêques illustres y assistèrent et saint Césaire en fut l'âme.
En 511, Clovis convoqua dans la ville d'Orléans, les évêques du royaume des Francs et de l'ancien royaume des Wisigoths. Saint Rémi et saint Mélanius étaient ses confidents, et c'est pour répondre à leurs vues qu'il fit cette convocation. Les évêques poursuivaient l'unité dans la foi, dans la discipline et dans
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le culte, et ils préparèrent une autre unité qui semblait alors bien difficile à réaliser : l'unité de la nationalité française. Le mot de Gibbon est d'une exactitude parfaite et on ne saurait trop le répéter : « les évêques ont fait le royaume de France comme les abeilles font leur ruche. » Et nous, oublieux de ce grand bienfait, et étrangers à toute reconnaissance, nous ressemblons à ces enfants « drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, et qui, dit Labruyère, battent leur nourrice. »
La convocation fut adressée aux évêques par Clovis qui avait fait préparer les questions dont on devait s'occuper. Les conciles précédents avaient été réunis par les empereurs ou les rois de la Gaule, qui s'étaient préoccupés des moyens de garantir la sécurité des évêques, et de fournir aux frais de leur voyage. Après le concile, les actes étaient toujours communiqués et soumis à l'évêque de Rome, dont la suprématie ne fut jamais contestée en Gaule.
Trente-deux évêques prirent part au concile. Les métropolitains de Bordeaux, de Bourges, de Tours, d'Éause ou Eauge et de Rouen y assistaient. Éloignés les uns des autres, soumis à des pouvoirs différents, ils se trouvaient pour la première fois réunis par un roi en parfaite communion avec eux, désireux de seconder leurs vues et animé d'un zèle ardent pour la pureté de la foi et sa propagation. Il fallait constituer sur des bases solides une société chrétienne, et l'Eglise qui l'animait de son esprit, devait pourvoir à tous ses besoins.
Les canons, au nombre de trente-un, portèrent sur les mêmes sujets que ceux des conciles précédents. Ils
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en différèrent sur quelques points, car les conditions sociales étaient changées : ils les complétèrent sur d'autres, car l'expérience avait signalé des lacunes ; ils établirent des obligations nouvelles, car la prudence ne permettait pas de laisser s'affermir des abus qui pouvaient avoir pour la tranquillité publique, pour la foi et pour les mœurs, de graves conséquences.
Parmi les canons relatifs à l'état ecclésiastique, on remarque les dispositions suivantes :
Les maisons des. évêqueset les églises sont déclarées lieux de refuge. Si l'évêque livre ceux qui ont cherché un asile dans des lieux saints, il doit exiger par serment qu'il ne leur sera fait aucun mal. Les criminels pouvaient aussi profiter de ce privilège.
Les évêques ne doivent pas excommunier ceux qui font valoir leurs droits contre eux ou contre les églises, à moins que leur cause ne soit manifestement injuste.
Si un esclave dont la situation est connue, reçoit l'ordre du diaconat ou de la prêtrise, le prix qu'il représente sera payé au double par l'évêque au maître. L'ordination sera valable, et par conséquent, la liberté acquise.
L'Eglise, en condamnant de tous temps l'esclavage, usait de ménagements envers les maîtres afin d'éviter un ébranlement général. Elle favorisa toujours avec prudence l'émancipation. La mesure prise par le concile, reconnaissait le droit de la propriété, et introduisait une espèce d'expropriation légale faite dans l'intérêt de la dignité humaine.
Toutes les églises dépendaient de l'évêque dans le territoire duquel elles se trouvaient.
Clovis.
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La loi fut longtemps appliquée non selon le pays, mais selon les personnes. C'était une nécessité à cause des différences que la race, l'éducation et la religion mettaient entre les habitants.
L'Église faisait prévaloir un système qui offrait moins d'inconvénients, considérait l'unité comme réalisée, et supprimait des privilèges qui devaient être blessants. N'était-elle pas, d'ailleurs, la même pour tous ? Il n'y avait donc aucun motif pour laisser introduire ou pour maintenir dans la société chrétienne les inégalités que les circonstances avaient introduites dans la société politique.
Il fallait, pour être reçu dans le clergé, l'agrément du roi ou celui du juge. Cette disposition existait sous l'empire et fut maintenue. Elle avait pour but de ne pas priver le roi d'un trop grand nombre de soldats, ce qui prouve combien était puissant le mouvement qui poussait les populations dans les rangs du clergé. On ne voulait pas qu'il y eût un intérêt temporel à se donner à Dieu.
Il était défendu aux prêtres d'aller à la cour pour y solliciter, sans avoir le consentement et la recommandation des évêques. On sauvegardait à la fois la dignité des uns et l'autorité des autres.
On ne reconnaissait pas comme valables les ordinations faites par les Ariens, mais l'évêque pouvait les renouveler, et leurs églises devaient recevoir une nouvelle dédicace. Ce canon témoigne de la sollicitude des évêques pour les populations soumises à des pouvoirs ariens, et montre que les retours à l'orthodoxie étaient nombreux.
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Une seconde classe de canons est consacrée aux biens ecclésiastiques.
Les revenus des dons faits par le roi, avec exemption de tribut, devront être employés aux besoins du culte, à l'entretien du clergé et des pauvres et au rachat | des captifs, L'évêque qui en faisait un autre usage était | excommunié, s'il ne se corrigeait après avoir été repris.
L'évêque a la moitié des offrandes, faites dans l'église épiscopale ; l'autre appartient aux clercs. Il n'a que le tiers des offrandes dans les autres églises. Il a l'administration "générale des terres, des vignes, des esclaves et de l'argent donnés à l'église épiscopale ou aux paroisses. Il doit nourrir et vêtir les pauvres et les infirmes. Il n'est par conséquent que l'économe de la société chrétienne et il doit pourvoira tous ses besoins.
Il ne peut donner que temporairement des terres à cultiver. Ces terres échappaient à la prescription légale, comme elles étaient à l'abri des abus de la force. Leur caractère de biens ecclésiastiques leur donnait une immunité qui fut respectée même par les hommes les plus violents. € Les biens immenses que Clovis assura aux églises, dit Michelet, particulièrement à celle de Reims, durent étendre la salutaire influence de l'Église : quelque bien qu'on mît dans les mains ecclésiastiques, c'était toujours celade soustraità la violence, à la brutalité, à la barbarie. »
Les canons relatifs à l'état monastique mettaient les abbés sous la surveillance des évêques. Les abbés de chaque diocèse devaient se réunir une fois par an au lieu indiqué par l'évêque, et il leur était défendu de quitter la communauté, pour aller vivre dans la
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solitude, à moins qu'ils n'en eussent obtenu l'autorisation de l'évêque.
Les prescriptions liturgiques donnent au carême une durée de quarante jours, fixent les rogations ou litanies aux trois jours qui précèdent l'Ascension, obligent à un jeûne rigoureux et interdisent le travail, même aux esclaves. Cette fête avait été établie par saint Mamert de Vienne. Le concile d'Orléans l'étendit à toute la Gaule; c'est ainsi que l'initiative particulière de la piété a provoqué d'utiles créations et introduit les pratiques les plus salutaires.
Le but du concile de Paris était de communiquer à toute la Gaule soumise à Clovis les décisions partielles des conciles antérieurs, révisées et appropriées aux exigences du temps. Ce fut une grande œuvre d'organisation religieuse et sociale. Les hommes éminents qui occupaient alors les grands sièges de la Gaule comprenaient la nécessité de refaire une société avec les éléments nouveaux que la barbarie avait apportés, et de tout soumettre à la discipline vigoureuse et vivifiante de l'Eglise. C'est ce qu'ils réalisaient par ces grandes assemblées où ils mettaient en commun leurs lumières, et dont ils faisaient confirmer les résolutions par l'autorité infaillible du Souverain Pontife, à qui on recourait dans toutes les difficultés.
L'étude détaillée de ces conciles provinciaux ou nationaux nous révèle les hautes vues de ces législateurs qui, à la clarté de la vérité religieuse, distinguaient les besoins de la société civile, et lui appor talent les satisfactions les plus promptes et les plus efficaces.
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Les évêques du concile rendirent un grand hommage à Clovis. C'est par lui qu'ils avaient été réunis, et c'est sous sa protection qu'ils siégeaient. Les questions à traiter avaient été introduites par des prélats qui étaient en communication constante avec lui. N etait-il pas juste que le résultat de ces travaux fût porté au roi, en même temps qu'il était soumis au premier des évêques, à Rome ?
Voici la lettre adressée à Clovis :
« Au seigneur roi Clovis, très glorieux fils de l'Eglise catholique, tous les évêques assemblés au concile par son ordre :
« C'est par l'inspiration de votre zèle ardent pour le bien de la religion et de la foi, que vous nous avez réunis en concile, afin que nous traitions ensemble, comme il convient à des évêques,de plusieurs questions importantes.
« Il est juste que nous vous adressions les réponses que nous avons faites aux questions que vous nous avez proposées. Si vous les jugez dignes de votre approbation, l'autorité d'un si grand roi, -jointe à celle de tant d'évêques, en assurera l'exacte observation. »
Avec le sentiment du catholique et la pénétration d'un grand politique, Clovis comprit que ce témoignage ne s'adressait pas à lui seul, et qu'il devait aller plus haut. Il le transmit au Pape Symmaque (498-5 14) qui envoya au clergé et aux fidèles de son royaume une exhortation propre à raffermir leur foi et à raffermir la paix parmi eux, Clovis lui témoigna sa déférence et sa soumission par le don d'une couronne d'or enrichie de pierreries.
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La réunion du concile d'Orléans n'a pas moins de poids pour la gloire de Clovis que la plus éclatante et la plus féconde de ses victoires. Elle contribua puis- j samment à l'organisation religieuse et politique des ' ! conquêtes faites par les armes.