I. — CLOVIS et les CHEFS FRANCS
ll^^Q NE lecture rapide de \ Histoire des Francs de ^ saint Grégoire de Tours ferait peser sur la
^ Mémoire de Clovis des actes injustes et violents qui montreraient que les instincts primitifs et l'ambition l'emportent dans les dernières années de sa vie, sur les inspirations et les prescriptions de la foi chrétienne.
Il faut rapporter le récit du chroniqueur et se demander ensuite s'il a vraiment la signification qu'on lui attribue.
i. Comme le roi Clovis demeurait auprès de Paris, il envoya secrètement dire au fils de Sigebert : «Voici que ton père vieillit, et il boite de son pied malade. S'il mourait, son royaume te reviendrait de droit avec notre amitié. » La cupidité s'éveilla en lui et il prépara la mort de son père. Un jour, Sigebert sortit de Cologne, et, après avoir traversé le Rhin, se promena dans la forêt de Buconie, et s'endormit dans sa tente. Son fils envoya contre lui des meurtriers qui le firent mourir et lui assurèrent la possession du trône. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il avait creusée pour son père. Il expédia des messagers vers le roi Clovis pour lui annoncer la mort de son père et lui dire : Mon père est mort, et je suis maître de ses trésors et de son trône. Envoyez-moi des
(N» I. — Clovis 1er.)
(Or. — Tiers de sol.) (X'^ 3. — Clotaire 1^^.)
[Or. — Sol (No s. — Chérébert.
(Or. — Tiers de sol.) (N=> 7. — Dagobert I^r.
(Or. — Tiers de sol. ) (No 9. — Clovis IL)
(Or. — Tiers de sol.) {S'> II. — Childénc II.)
(N' 2. — Childebert !«'.)
[<-'r. — Tiers de aui.j (No 4. — Clotaire I^'.)
(Or — Tiers de sol.) (No 6. — Chérébert.)
(Or, — Sol.) (No 10. — Childéric II.)
(Or. — Sol.) (N° 12. — Childebert II.)
lOr. — litrs de sol.; (Or. — Tiers de sol.)
Monnaies M«.rovingiennes.
Jle0 îicrnîcrcs années Dc Clot)i0. 201
hommes sûrs et je vous ferai remettre volontiers ce qui pourra vous convenir. » Et Clovis : « Je rends grâces à votre bonne volonté, et je vous prie de tout montrer à mes envoyés, qui vous en laisseront ensuite l'entière possession. »
A leur arrivée, il ouvrit devant eux les trésors de son père. Et comme ils regardaient tous, il leur dit : « Mon Père avait l'habitude d'enfermer dans ce coffre ses pièces d'or et d'argent. — Plongez, lui dirent-ils, vos mains jusqu'au fond, afin de montrer tout ce qu'il renferme.» Il le fit, et, pendant qu'il était penché, un d'entre eux élevant sa hache, lui fendit la tête, et il subit ainsi le traitement qu'il avait infligé à son père.
Clovis apprenant la mort de Sigebert et celle de son fils, se rendit dans la ville où ils résidaient, convoqua tout le peuple et lui dit : « Ecoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Chlodéric, fils de mon parent, insistait auprès de son père pour lui persuader que je voulais sa mort. Et comme il parcourait la forêt de Buconie, il envoya contre lui des brigands qui l'assassinèrent. Et pendant qu'il montrait ses trésors, il a été frappé par je ne sais qui. Je ne suis nullement complice de tous ces crimes. Et je ne puis répandre le sang de mes parents, car ce n'est pas permis. Mais puisque tout cela est arrivé, tournez-vous vers moi, afin que je puisse vous prendre sous ma protection. »
Le peuple entendant ces paroles, applaudit des mains et de la voix, l'éleva sur un bouclier et le proclama roi. 11 reçut le royaume et les trésors de Sigebert et établit sa domination sur ses sujets (509).
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Ce récit fait planer les plus graves soupçons sur | Clovis, s'il n'établit pas absolument sa culpabilité. La | perspective ouverte devant l'ambition de Chlodéric était tentante, et pouvait contenir une invitation au < crime. Peut-être la pensée de Clovis n'alla-t-elle pas plus loin que l'offre d'une protection qui pouvait être *' proposée sans arrière pensée, et acceptée sans projet ^ coupable. Cette interprétation est aussi rationnelle que \ l'autre ; et elle est plus d'accord avec le caractère de \ Clovis qui s'est montré souvent violent, mais à qui l'on n'a pu reprocher l'hypocrisie.
On a dit, il est vrai, que le texte de saint Grégoire j de Tours avait pu être altéré à une époque où l'on j avait intérêt à diminuer le respect attaché à la per- ! sonne royale. Le fait est possible, mais c'est un argument dont on ne peut se servir : on serait autorisé à { jeter le même discrédit sur d'autres parties de son • histoire, et tout serait alors mis en doute. Il vaut | mieux chercher la justification de Clovis dans le \ chroniqueur lui-même, dont le récit semble l'accuser.
« Dieu, dit-il, abaissait tous les jours les ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait devant lui le cœur droit, et faisait ce qui était agréable à ses yeux. »
Saint Grégoire de Tours aurait-il parlé ainsi d'un prince dont il viendrait de raconter un crime ? Il est vraisemblable, quelles que soient les circonstances rappelées par lui, que Clovis profita de la mort de Sigebert et de Chlodéric, pour agrandir ses Etats, mais qu'il fut innocent de la mort de l'un et de l'autre. Le chroniqueur qui est une âme droite, un cœur oénétrt
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de l'esprit évangélique, qui écrivait plus d'un demisiècle après la mort de Clovis, et ne pourrait par conséquent être accusé d'adulation, n'aurait pas dit, s'il avait cru raconter un crime, que le roi « faisait ce qui était agréable à Dieu ».
Ce fait n'est pas le seul que l'on reproche à la mémoire de Clovis, Le chroniqueur continue ainsi : «Après cela, Clovis s'occupa du roi Chararic. Lorsqu'il combattait contre Syagrius, ce Chararic appelé à l'aide des Francs s'était tenu à distance, ne prenant aucun parti ; il attendait l'issue, décidé à faire alliance avec celui qui remporterait la victoire. Clovis en conçut un profond ressentiment, l'entoura de pièges, s'empara de lui, et lui fit raser la tête. Chararic fut fait prêtre et son fils diacre. Et comme Chararic se plaignait de son abaissement et pleurait, son fils lui répondit: <L C'est sur le bois vert que ces feuilles ont été coupées ; elles ne sont pas tout à fait desséchées, mais elles surgiront de nouveau afin de pouvoir croître. Que périsse celui qui a si promptement agi ! »
Ces paroles arrivèrent à Clovis et il y vit une menace de déchéance et de mort. Il leur fit trancher la tête et acquit ainsi leur trône, leurs trésors et leur peuple.
La trahison de Chararic est incontestable et la con- j duite de Clovis à son égard peut être sévère, mais elle i est juste. Sans doute, Chararic n'était pas le sujet de f Clovis, et leurs États étaient absolument distincts, mais ces chefs ou petits rois avaient des devoirs à remplir à l'égard de celui qui commandait à la plus grande partie des tribus, et qui certainement
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garantissait par sa protection leur indépendance. Si Chararic appelé par Clovis était venu, et, avec plus de prudence que de loyauté, avait attendu que le sort des combats décidât, pour se mettre du côté du plus fort, ne méritait-il pas un châtiment ?
Que l'on se transporte à cette époque, et que l'on dise s'il est possible de trouver, pour la trahison, une peine plus douce que celle dont Clovis frappa Chararic et son fils ? Mais lorsqu'il vit renaître l'idée de la révolte et de la vengeance, il fut impitoyable. Les formes de la justice n'étaient pas celles des époques suivantes, où le formalisme romain protégea, dans une certaine mesure, ceux-là mêmes qui étaient accusés de crimes politiques. Mais les coutumes barbares étaient encore dominantes. Clovis était juge, et c'est en vertu du pouvoir inhérent à la royauté qu'il frappa ceux qu'il avait reconnus coupables.
Le dernier fait, différent dans ses circonstances, et plus sanglant encore, n'est pas de nature à diminuer les accusations que l'on a voulu faire peser sur sa mémoire. Le respect qu'inspire son caractère et l'opinion que nous avons de sa justice en souffrent, quoiqu'il soit possible de trouver des atténuations.
Sigebert régnait à Cologne, Chararic sur les Morins et résidait probablement à Térouanne; Ragnachaire était roi de Cambrai.
Ragnachaire, prince sans mœurs, avait pour conseiller et pour compagnon de débauche un certain Farron. Lorsqu'on lui apportait de la nourriture, un présent, un objet quelconque, il disait :« C'est assez pour moi et pour Farron.» Les grands s'en indignaient
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profondément. Clovis profita de ces dispositions, fit faire des bracelets et des baudriers d'or, ou qui du moins paraissaient être de ce métal, tandis qu'ils étaient seulement de cuivre doré. Il les donna à ses leudes, pour les soulever contre lui, puis il courut l'attaquer avec son armée. Les espions de Ragnachaire , de retour vers lui, et interrogés sur les forces de l'ennemi, lui répondent : « Vous et Farron en avez plus qu'il ne vous en faut. » Clovis l'attaqua aussitôt. Ragnachaire se voyant vaincu prend la fuite , mais ses soldats s'emparent de lui, lui attachent les mains derrière le dos, et le conduisent à Clovis avec son frère Richaire. Clovis lui dit : « Pourquoi humilier ta famille en te laissant enchaîner? Il eût mieux valu pour toi mourir. » Et élevant la hache, il lui partagea la tête. Et se tournant vers Richaire : «Si tu avais porté secours à ton frère, tu n'aurais pas été enchaîné,» et il le frappa également de sa hache.
Après leur mort, ceux qui les avaient trahis reconnaissent que l'or qu'ils avaient reçu n'était pas pur. Ils le dirent au roi qui leur répondit : « Il mérite un pareil or celui qui volontairement livre son maître à la mort; il devrait leur suffire de conserver la vie, lorsqu'ils devraient expier leur trahison dans les supplices. » En entendant ces paroles, ils sollicitèrent du roi irrité leur grâce, regardant comme un bien qu'on leur laissât la vie.
Tous ces rois étaient parents de Clovis. Rignorner fut aussi tué dans la ville du Mans par l'ordre de Clovis, qui devint maître de leur royaume et de leurs trésors. Il fit mourir aussi un grand nombre d'autres rois, ses proches parents dans la crainte qu'ils ne lui
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enlevassent le trône, et il étendit sa domination sur toute la Gaule.
On dit qu'un jour il rassembla ses fidèles, et leur dit : <l Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers. Je n'ai pas un parent qui puisse venir à mon aide si je suis atteint par l'adversité. » Ce n'était pas qu'il éprouvât quelque regret de leur mort, mais il le disait pas ruse, afin de découvrir s'il y avait encore quelque parent qu'il pût faire périr. »
Le chroniqueur ne fait aucune autre réflexion sur cette dernière action qu'il raconte en détail, et sur les meurtres qu'il se contente de signaler. Il serait difficile de prétendre que Clovis ne fût pas coupable. Il pourvoyait sans doute à sa sûreté, en se débarrassant de ceux que sa prospérité devait rendre jaloux, et qui, dès lors, devenaient facilement des ennemis. Mais avait-il autre chose que des soupçons? Des soupçons d'ailleurs, suffisent-ils pour justifier des meurtres?
Cequiexplique,sans les justifier, ces actesde violence, c'est le désordre dans lequel se trouvait la société après des conquêtes si rapides et des changements si considérables, c'est la barbarie encore régnante, c'est la puissance des idées et des traditions. Lorsque l'intérêt conseille, il faut une grande force de volonté pour soumettre ce qu'elle inspire au jugement de l'équité. Clovis sans doute était chrétien, et la morale dont il avait accepté le joug, en recevant le baptême, n'admet aucune transaction en fait de justice. Mais il faut tenir compte de l'idée qu'il avait de son pouvoir comme roi, et des préjugés qui devaient encore lui rester des usages germaniques.
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Saint Grégoire de Tours ne porte sur ces faits aucun jugement, et il termine son histoire de Clovis sans dire d'une manière générale ce qu'il pense d'un roi dont il a longuement raconté la vie. Est-ce embarras, et ces dernières années le gêneraient-elles ? On ne peut pas le supposer lorsqu'on le voit, dans le prologue du cinquième livre de son Histoire des Francs, s'adresser ainsi au roi : « Rappelez-vous ce qu'a fait Clovis qui vous a donné l'exemple de la victoire : Il a fait périr les rois qui lui étaient opposés, il a vaincu les nations ennemies, il a placé sous le jougcellesqui appartenaient à la même race que lui. »
C'est un modèle qu'il propose à leur imitation. Il peut sans doute avoir volontairement oublié sescrimes pour ne signaler que ses hauts faits. Mais son silence n'est-il pas la preuve que, s'il les considérait comme des actes regrettables, il les expliquait soit par une nécessité mal comprise, soit par un retour du premier mstinct barbare l'emportant sur l'esprit chrétien, soit par le sentiment que ces rois nouveaux avaient de leurs droits ?
Peut-être Clovis sut-il être juste envers lui-même, et la réflexion que lui prête saint Grégoire de Tours pourrait être autre chose que le désir de savoir s'il ne lui restait pas encore quelqu'un à faire périr. Pourquoi n'y verrions-nous pas un remords .<* Il ne changerait certainement pas le caractère de ces actes, mais en les condamnant, il nous aiderait à les rendre plus légers pour la mémoire du roi. En péchant ainsi, il montrait que l'homme et le barbare n'avaient point disparu. En se repentant, il méritait la miséricorde de Dieu.
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Comment l'histoire pourrait-elle garder pour lui ses sévérités ?
II n'en est pas moins pénible de voir se terminer par des actes douteux, s'ils ne sont pas manifestement coupables, une vie que remplissent de si glorieuses actions.