‹ ClovisChapitre 11 sur 32 · I.sii GLOVIS · texte numérisé non relu

I.sii GLOVIS

à fait une surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant de Cambrai. Mais Clodion leur passa sur le corps et pénétra dans la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences de la première heure , la population ne fut pas exterminée; les vainqueurs se contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait pas de résistance1.

Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils étaient debout, la tramée à la main, pour continuer leur joyeux itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il, dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la vallée de la Candie, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer, lorsqu'enlin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était, encore une fois, cet Aétius que , depuis une vingtaine d'années, les barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux génie qui courait d'une extrémité à l'autre du inonde occidental, se multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire, de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il avait acquise de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il ne l'était pas moins

' Le Liber historiée, c.5,dit le contraire: Exinde usque Camaracum veniens illicque reseditpauco temporîs spatio, Romanos quos ibi invertit interficit. Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de Grégoire de Tours, n , 9 (Romanus proteret civitatem adprœhendW) mal compris. Grégoire parle d'un massacre des Romains en bataille rangée, avant la prise de la ville,

quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait de vaincre,

et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu la pureté et le désintéressement «les anciens jours, il eût été digue d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains.

Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes d'Aétius. 11 avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que leur général avait réconciliées avec la victoire.

Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai tableau d'histoire.

Éparpillés dans la vallée de la Canche, les Francs, semblet-il, ne s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la bourgade que le poète appelle vicus Helena \ et qui, selon toute probabilité, correspond à Vieil-

1 On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce vicus Helena, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Calais), avec Allâmes (Somme) , avec Vieil -Hesdin (Pas-de-Calais), avec Iklesmes (Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud do l'Artois (FrancUs qu i Chloio patentes Atrebatnm

Hesdin, célébrait alors avec une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de l'enceinte des chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main, et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs odorantes versaient à la ronde des Ilots d'hydromel et de cervoise. Déjà l'ivresse commençait à allumer les tètes, et les collines du voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en chœur. Tombant à l'improviste au milieu de toute cette allégresse, les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie, remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la noce, avec la blonde tiancée tremblante sous son voile nuptial.

Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée : le narrateur s'étend sur des détads insignifiants et se tait sur tout ce qui caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait à chanter la défaite de toute leur armée. Clodion n'y était pas, c'est certain, puisque le poète ne fait pas mention de lui. Sans doute, il est permis de croire qu'à la suite • le cette rencontre il y eut entre lui et le général romain des engagements plus sérieux. Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale, Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne ils restèrent maîtres

terras pervaserat, Sidoine, Carm. v), ce qui écarte Lens el Helesmes, situés au nord de cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière el près d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement ;'i Vieil-Hesdin.

de la plus grande partie du pays qu'ils avaient occupé avant la bataille '. On est doue fondé à croire qu'Aétius traita les barbares comme auparavant Julien l'Apostat avait traité leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles conquêtes, sous la condition qu'ils resteraient les tidèles alliés de Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les plus grands hommes de guerre de l'Empire au iv et au ve siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible. Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler d'un conflit entre Home et les Francs, et qu'au jour suprême où elle poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une fois se ranger sous ses drapeaux.

En attendant, les Francs purent se répandre à l'aise dans le vaste domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lys jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées de la Candie et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense que les envahis-

1 Fauriel, I, p. 214, a donc tort d'écrire que « Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la Somme », et qu'il ne garda que Tongres.

seurs, finit par absorber ceux-ci et par les noyer, ainsi que leur langage, dans ses irréductibles niasses romaines '.

Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest, ou Neustrie, comme lesFrancs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs immigrations dans les cartes géographiques : on y retrouve la trace de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements. L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis les rives du Dénier en Brabant jusqu'à celles de la Candie; au sud de cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent que cette répartition des vocables géographiques: elle nous permet de délimiter avec une précision remarquable l'aire d'expansion des Francs barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la population indigène du Tournaisis, du Gambrésis, du Boulonnais et de l'Artois.

Le règne de Glodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise; chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffit à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux armes, ce n'est plus à la guerre désonnais, niais aux travaux de la paix qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans, dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines de la

1 ('.. Kinlli, la Frontière linguistique en Belgique et dans le nord de Ut France, t. I. (Mémoires couronnés de l'Acad. royale de Belgique, coll. in-8°,

t. XI. VIII.)

Cl.olHON' l'.il

France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en droite ligne des guerriers que Clodion y a amenés à sa suite, et qu'il a installés sur ce sol après le leur avoir partagé.

Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Clodion. Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à l'embouchure du Rhin, et de l'île «les Bataves jusqu'au cours inférieur de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races : les envahisseurs francs, qui en formaient la seule population dans la région septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité dans les régions du Midi. Les Francs étaient les vainqueurs, partant les maîtres; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs complètes avaient été accompagnées des mille violences que peut se permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais quand la première lièvre de la complète fut passée, les rapports entre les indigènes et les envahisseurs se réglèrent et prirent un caractère plus pacifique. Les barbares laissèrent les Romains en possession de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes. Les indigènes gardèrenl la vie, la liberté, les petits héritages, la jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne, dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas incendiées au cours de tant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient fait flamber les dernières; ils n'avaient que faire d'hypocaustes, de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques; eussent-ils éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait pins personne pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils tirent comme, après la Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères détruits: ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant à quelque

vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient (pie parles proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons. Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image affaiblie.

Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus jusqu'à nous, et les effroyables convulsions des premières heures ne rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans laquelle les Romains ne sont pas admis. Elle n'ouvre ses rangs qu'aux viriles qualités de l'homme de guerre : or les Romains ne sont que des civils, et telle est chez eux la désuétude du métier des armes, que le mot de barbare et celui de soldat on! fini par devenir synonymes '. Par contre, tout ce «pie les Francs rencontrèrent de soldais germaniques établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent la main et les associèrent à leur triomphe, comme sans doute ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. A Ions ils accordèrent, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande naturalisation franque. 11 en fut ainsi, notamment, des Saxons que Carausius avail établis le long de la mer du Nord pour garder la côte de Boulogne: ils restèrent eu possession de leurs villages et de leurs biens. Très probable-

' (1. Kurth, les Francs et la France dans /'( langue politique du moyen âge i Revue des questions historiques , I. I.VII, p. 393).

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nit'iil d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée de Glodion, el l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays.

Ce n'était pas un réjouissanl spectacle que le nouveau royaume offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, lessultanies turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie

Mineure. On y voyait la foi chrétienne et la culture r ine

foulées aux pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les églises, et qui cassaient sous la hache les chefs-d'œuvre de l'art ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse à travers des populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, l'atticisme, la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiées au sud de la Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne, déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait maintenant sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur lesquelles la lumière de l'Evangile semblait ne s'être levée que pour s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Clodion, on eût pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore?

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Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence, la durée de son règne, le lieu et l'année de sa mort, tout cela nous est également inconnu. Une chronique <\\\ vin" siècle veut qu'il ait régné vingt ans; mais où a-t-elle pris ce renseignement? Quant au chroniqueur du \i" siècle qui prétend savoir qu'il a eu pour capitale Amiens, il est la dupe de sa propre imagination'. Si Clodion s'est tixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai.

La monarchie qu'il avait créée eut le sort de foutes les royautés barbares: elle fut morcelée. Si nos sources ne le disent pas, en revanche les faits l'indiquent. En i86, il y avait un roi franc à Tournai, il y en avait un autre à ('ambrai; un troisième

' Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste que cet auteur, qui copie le Liber historiœ, s'est laissé suggérer le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son original : usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un témoignage bistorique, t. I. pp. 130, lliiet 319.

enfin semble avoir eu pour lot ce pays de Thuringia, où était la mystérieuse Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin. Et nous savons (pie les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents, c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire, sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du ixc siècle, ses fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé? Il y eut à tout le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à l'ancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane; dans ce cas, elle correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier : ainsi du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement du vie siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens de Tournai.

De ces quatre royaumes, c'est celui de Tournai qui s'empare énergiquement de toute notre attention, refoulant celui de Cologne au second plan, et ceux de Dispargum et de Cambrai dans l'ombre. Il n'est pas facile d'en dire le pourquoi. Supposer que le royaume de Tournai aurait eu dès l'origine une situation prépondérante par rapport aux autres, ce serait se condamner à admettre sans preuve l'existence du droit d'aînesse chez les Francs du v° siècle. On ne peut pas admettre non plus que Tournai l'emportât au point de vue stratégique : sous ce rapport, en effet, tout l'avantage était pour Cambrai , d'où un conquérant de quelque ambition pouvait étendre la main sur toute la Gaule romaine. Il semble plus naturel de laisser aux personnages bis-

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toriques leur pari légitime d'influence sur le cours des événements, et d'interpréter la supériorité du royaume de Tournai par celle de ses rois.

Le premier de ceux-ci, Mérovée, a eu l'honneur de donner son nom à la dynastie royale des Francs. 11 y rut même un moment où le peuple tout entier portait, comme ses souverains, le nom de Mérovings, c'est-à-dire d'hommes de Mérovée '. Pendant bien longtemps, dans les âges crépusculaires qui ouvrent l'histoire moderne, les chants poétiques des Germains ont redil ce nom glorieux et redouté. Et pourtant nous ne savons rien du héros éponyme de la race franque. Il est pour nous bien plus inconnu que son père Glodion. Des deux chroniqueurs qui nous parlent de lui, l'un se borne à le nommer, l'autre à raconter sur lui une légende mythologique -. Nous ne parvenons pas même à deviner la raison qui a valu à son nom l'illustration refusée à sa mémoire, et pourquoi le même homme est à la fois si célèbre et si inconnu. Dans le désespoir que leur cause le mutisme de la tradition, plusieurs historiens on1 imaginé de reléguer Mérovée lui-même parmi les fictions de l'imagination épique. Il aurait été simplement inventé pour rendre compte du nom de Mérovingien; ou du moins, à supposer qu'il eût existé un Mérovée, il faudrait reculer son existence au delà de celle de Glodion, dans le passé lointain où s'élaborent les légendes nationales 3.

Ce scepticisme historique est exagéré. Il a existé un Mérovée, père de Childéric : on ne peut contester là -dessus le témoignage formel de Grégoire de Tours. Et ce Mérovée est bien , dans la pensée du vieil écrivain, le fils de Clodion. Ceux qui soutiennent le contraire tirent argument de la formule dubitative par laquelle le chroniqueur indique cette filiation : « Cer-

1 G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 527. = - De hujus (se. Chlodionis) stirpe quidam Merovechuin regem fuisse adserunt cujus fuit filins (lui dericus. Grégoire de Tours, n, 9. Pour le passage de Frédégaire auquel il est fait allusion, le voir ci-dessous, p. 198.= ' Histoire poétique des Mérovingiens, p. 153.

tains, dit-il, affirment queMérovée était de la race de Glodion. » Mais Grégoire de Tours a l'habitude de mentionner ses sources orales avec des réserves semblables, surtout lorsque, comme ici, elles contenaient des légendes mythologiques contre lesquelles protestait sa conscience d'évêque. S'il n'avait pas cédé à sa répugnance pour les récits de ce genre, il nous eût sans doute communiqué la fable franque sur l'origine de Mérovée, qu'un chroniqueur postérieur, moins scrupuleux que lui, a reproduite en l'altérant quelque peu1. D'après cette fable, un jour d'été que Glodion était assis sur le rivage de la mer avec sa femme, celle-ci voulut prendre un bain dans les flots. Pendant qu'elle s'y ébattait, un dieu marin se jeta sur elle, et elle conçut un tils qui fut Mérovée 2.

Les mythologies nous montrent fréquemment des traditions de ce genre auprès du berceau des dynasties royales. Mais celle-ci a été de bonne heure éliminée de la mémoire des Francs. Depuis leur conversion au christianisme , elle n'était plus compatible avec la religion : le dieu ne pouvait être, à leurs yeux, qu'un monstre marin, et c'est ce qu'il est devenu en effet sous la plume du narrateur qui nous a conservé cette légende, bien que résumée et mutilée, elle présente un haut intérêt,

' Celle explication du langage de Grégoire de Tours, que j'ai développée plus longuement dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 151-153, a été contestée. 1 1 n'en a été que p] us agréable pour moi de la trouver confirmée de tout point , depuis bientôt deux siècles, dans le célèbre mémoire par lequel Fréret a renouvelé, en 1714, l'étude des origines franques: « Le récit que fait Frédégaire de la fabuleuse tradition « qui donnait pour père à Mérovée une divinité marine qui était devenue amoureuse « de la femme de Clodion en la voyant se baigner toute nue dans la mer, ce récit, « dis-je, peut servir à expliquer Grégoire de Tours, qui se sera contenté d'indiquer « les doutes que plusieurs personnes formaient sur la légitimité de Mérovée, et qui « n'aura pas voulu s'engager dans un détail trop puéril, mais encore peu convenable « à la pureté de son caractère épiscopal, etc. » Fréret, Œuvres complètes, t. VI, p. 115. = '2 Fertur super litore maris a^statis tempore Chlodeo cum uxore residens, meridue uxor ad mare labandum vadens, bistea Neptuni Quinotauri similis eain adpetisset. Clinique in continuo aut a bistea auta viro fuisset concepta, peperit lilium nomen Meroveum, per eo régis Francorum post vocantur Merohingii. Frédégaire, m, 9.

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puisqu'elle nous t'ait voir que les Francs, comme tous les autres peuples, étaient préoccupés de rattacher au ciel le premier chaînon de leur généalogie '..

Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives .1 Mérovée : l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains, aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était mort, et ses deux tils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du secours au roi des Huns, le cadet se mit sous la protection d'Aétius. Celui-ci l'adopta pour fils, le combla de présents et l'envoya a Home auprès de l'empereur pour qu'il en fit son allié. Priscus déclare avoir vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il se souvient de la longue chevelure qui Ilot tait sur les épaules du prétendant barbare 2.

Dans ce tils adoptif d'Aétius, plusieurs historiens ont voulu reconnaître Mérovée \ qui serait ainsi devenu le roi de son peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul royaume salien , il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs, et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la Haute -Germanie,

1 Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 147-151. Mais si celle tradition esl vraiment ancienne, le Mérovée dont il y est question n'est-il pas distinct du personnage historique qui porte son nom, et ne doit- il pas être considéré, tout au moins, comme antérieur à Clodion? Cela est fort possible, et dans ce cas il faudrait supposer que le chroniqueur n'a nommé ici un second Mérovée que par un vrai transfert épique, c'est-à-dire en attribuant l'histoire d'un héros ancien à un personnage plus récent qui a porté le même nom. Seulement l'antiquité de la légende n'est point démontrée elle-même, et rien ne défend de croire qu'elle a été, dès l'origine, inspirée par le père de Childéric. = - Priscus, Fragmenta, vin, p. 152 (Bonn).= 3 Entre autres Fréret, o. c, p. 79, et Péligny, II, p. 107. Fauriel, I, pp. 217 et suiv., qui combat fortement l'identification proposée, ne se prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et de même fait M. A. de Barthélémy (Revue des questions historiques , t. VIII (1870), p. 379).

alors étaltlis sur le Neckar. Le<juel de ces royaumes se trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge; il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D'autre part, nous voyons (pie l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs Saliens, et que l'envahisseur passe le Rhin à proximité du royaume du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence, abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien byzantin1?

Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements les plus grandioses de son temps, et luimême y a joué un rôle qui aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au moment où s'ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse glaçait les peuples de terreur. Ou savait ce (pie ce farouche destructeur réservait au monde; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il traînait à sa suite. Ce n'était (dus ici une invasion de barbares germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais accessibles à la pitié dans leurs heures d'apaisement, habitués au surplus, depuis des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Etrangers à la pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se promenaient par le inonde comme les génies de la destruction. On

1 L'opinion que je défends esl celle de Dubos, II, p. 85, el d'Ani. Thierry, H>sd'AUila, 1 . p 130.

MEUnVKK

-ni

eûl <lil <le ces vols de sauterelles qui s'abattenl sur les moissons avec l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre

Sainle Geneviève, patronne de Paris,

à laquelle l'antique VUa sanctœ Genovefx Virginia publiée par les Bollandistes (I, p. 13S et ss.) attribue

la gloire d'avoir détourné les Huns de Paris : Hunnos precibus a Parisiis avertit.

Statue de la -Sainte ( xnr siècle', d'après la Statistique monumentale d'Albert Lenoir.

lesquels toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passe, le Mil était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le bour-

donnement harmonieux des mille voix de la civilisation expirait

dans le grand silence de la mort.

Heureusement pour l'Occident, Aétius lui restait. Cet homme de génie fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le tléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et foutes celles de la barbarie. Il semblerait que ce dut être une tâche facile, car civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous les bannières romaines aujourd'hui, c'étaient ceux-là mêmes ([n'en vingt rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient vouloir attendre Attila chez eux et abandonner l'empire romain à ses destinées'. Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre contre Glodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements : sa force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au jour de la lutte décisive, les Saliens et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux impériaux, à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine. Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d' Aétius une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses, dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de la défense : en arrière d'Aétius, les évêques de la Gaule

1 Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 329 et suiv. ; Jordancs, c. 3G.

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faisaient de chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur.

Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces étonnantes facultés de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité : c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté auprès des barbares de la Gaule; mais qu'Attila restait redoutable, et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit l'Hellespont à la tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain, avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves ou germaniques : des Ruges, des Gelons, des Sevrés, des Gépides, des Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Rructères et des Francs du Neckar '. Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années plus tard 2. Gomme si les deux tendances contradictoires qui la possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée en ce jour entre deux camps. Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité du vieux Hermanaric, dans le pays de la mer Noire,

1 Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 321 et suiv. = "2 Am. Thierry, Histoire d'Attila, t. I. p. 235.

GLOVIS

les Francs Saliens et Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient si souvent serré la main au nf et au iv° siècle, lors des luttes communes contre l'Empire. Ce n'était pas une guerre de races ni de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde ; il s'agissait de savoir si l'Occident resterait un pays civilisé ou s'il retomberait dans le néant.

Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gra-

Sainte Geneviève, patronne de Paris.

Tombeau de la Sainte : coupe et ptan, d'après la Statistique monumentale d'Albert Lenoir. — La crypte

où se trouvait ce tombeau avait été entièrement restaurée en 1628 par le cardinal de Larochefoucault .

abbé de Sainte-Geneviève.

vite «les intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain, ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marcbes forcées ils allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé que dans leur itinéraire ils se heurtèrent à une partie de l'armée d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi tombèrent dans les mains de l'ennemi '.

1 A cela se rattacherait la légende racontée par Frédégaire, ni, 11 : Wiomadus Francus Qdelissimus ceteris Childerico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice faisant partie d'une interpolation du xic siècle dans plusieurs manuscrits du Liber historiœ, c. 5 : Ko tempore lluni in istas partes citra Renum eum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram. Fugatoque Veroveo rege, usque

MEROVÉE

Faisant un pas de plus dans la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher à la campagne d'Attila, en 451, les atrocités commises en pays franc, au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix, ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés sur la

Sainte Geneviève , patronne de Paris.

Façade de l'abbaye Sainte-Geneviève, à Paris (xm- siècle), d'après les Antiquités nationales de Millin . t. V, p. 57. — La tour n'a été achevée qu'au XV siècle, et se trouve aujourd'hui encla\ dans les bâtiments du lycée Henri IV.

contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes gens aux arbres par les nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de deux cents jeunes filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la campagne; d'autres auraient été

Aurelianis civitatem pervenerunt. (Krusch, p. 247.) M. A. de Barthélémy l Revue des questions historiques, t. VIII ( 1870), p. 380) pense qu'un parti de Huns aurait profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans le royaume des Saliens ; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert, sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, et l'argument tiré de la vie de saint.' Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne sont jamais arrivés dans le pays de Pan-.

étendues à terre, liées à des pieux, et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs corps1. Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait qu'au prix de l'exactitude.

La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la (iaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne, elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi saint, puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est difficile d'en marquer les étapes : dans le souvenir qu'en ont gardé les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de 406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et (pie, dans leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève parvint à les détourner de ce projet : « Ces villes que vous croyez mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé par la protection du Christ2. » La prophétie de la sainte fille se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous les murs d'Orléans par l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et le força d'accepter la bataille.

Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le

1 Grégoire de Tours, ni, 7. Cf. Amédée Thierry, Histoire d'Attila, l. I, p. 138. = - Vie de sainte Geneviève, m, 9 (éd. Kohler).

MEROVKK

terrible engagement qui allait décider des destinées du monde'. La nuit qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépid commandés par leur roi Ardaric, qui semble avoir formé l'arrière-garde d'Attila, et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations. Cette première rencontre coûta quinze mille hommes : large et cruelle saignée pratiquée sur

Sainte Geneviève, patronne de Pari?.

L'évêque et les habitants de Paris implorent la Sainte dans une calamité publique. (D'après le manuscrit

de la Bibliothèque nationale, lat. 1023, xiv siècle.)

la vaillante nation franque, qui dut laisser sur le carreau la fleur de sa jeunesse \ Mais qu'était-ce au regard de l'effroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur? « Ce fut, dil l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée. L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui

1 Le plus ancien écrivain qui ait parlé de la présence île Mérovée à Mauriac esl l'auteur d'une Vie de saint Loup </<■ Troyes, écrite au ixe siècle : Postremo Aurelianis eis (se. Hunnis) obsidentibus , ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum Etius, fultus et ipse Theoderici Wïsigothorum et Merovei Francorum reiris aliarumque gentium copiis militaribus. Acta Sanctorum des Bollandistes, 29 juillet, t. VII. p. 77 E. = ' Jordanes, c. 41.

qui n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus rien qui le surpasse dans sa vie ' ». Si l'on en peut croire la tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille fut tellement grossi par les flots de sang, qu'il se changea en torrent impétueux \ Le lendemain, au dire du même narrateur, cent soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au sinistre silence que gardait l'armée d'Attila, enfermée derrière son retranchement de chariots3. On n'osa pas l'y inquiéter, et le roi des Huns, obligé de se retirer, le lit à la manière du lion blessé, qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée. Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des Visigoths , et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs4, et l'on peut admettre que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière tâche de la campagne '. Mérovée aura donc terminé cette lutte de même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils reculaient de Mauriac jusqu'aux contins de la Thuringe, où Aétius les reconduisit à la tête de ses soldats victorieux.

La victoire de Mauriac avait été le triomphe du génie militaire sur la force brutale du nombre, et la gloire en doit être laissée au grand général romain. Mais les barbares qui avaient servi sous ses ordres dans cette journée n'entendirent pas qu'elle leur fût disputée : c'était, à les en croire, leur triomphe national à eux; chacun voulait avoir vaincu les Huns à lui seid. Les Visigoths allèrent plus loin : ils mirent en circulation une

1 Jordanes, c. 40. = - fil., 1. c. = 3 Id., 1. c. = '' Agecius vero eum suis, etiam Francos secum habens, posl tergum direxit Chunorum, quos usque Thoringia a longe prosecutus est. Frédégaire, n, 53.= 5 "Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderung , 2e édition, t. Il, p. 258.

MÉROVEE

légende d'après laquelle Aétius, pour s'attribuer les honneurs du triomphe et conserver le champ de bataille, en aurait écarté par la ruse d'une part Attila, de l'autre le roi des Visigoths '. Colportée chez les Francs, cette légende y reçut un complément inévitable : le roi de cette nation, dit-on, avait été éloigné2 grâce au même artifice. C'est ainsi que de toutes parts la vanité barbare s'attachait à diminuer l'auréole que mettait

Sainte Geneviève, patronne de Paris.

Son culte à Paris. — Descente solennelle de la châsse. (Statistique monume >'. ■ i Ubert Lenoir;

d'après une gravure du xvn" siècle. )

autour de la tête d' Aétius son incomparable triomphe de S-51. Elle n'y est point parvenue; l'histoire a oublié les traditions épiques des foules, et elle a retenu les paroles des annalistes. Nous n'avons donc pas à nous en occuper davantage, non plus (pie des traditions locales sur le passage d'Attila en (laide, à l'aller et au retour. Elles ne contiennent que des récits fallacieux, et ce n'est pas la peine d'en remplir l'imagination du lecteur, puisqu'il faut, au nom d'une bonne critique, les biffer de l'histoire 3.

1 Frédégaire, l. c. = 2 Grégoire de Tours, n, 7. = 3 Lire sur la bataille de Mauriac l'excellente étude critique de M. A. Barthélémy, intitulée: la Campagne d'Attila. Invasion des Htm* dans la Gaule en 451 (Revue des questions ItiMo-

Quelques années après le grand triomphe qui avait fait de lui Le sauveur de l'Empire, Aétius tombait assassiné par un empereur du nom «le Yalentinien III qui n'est connu dans l'histoire que par cet exploit. Aétius disparu, il n'y eut plus d'Empire. Pendant qu'au fond de l'Italie des ombres d'empereur se disputaient le trône et se renversaient mutuellement, la Gaule, sans maître, restait en proie au premier envahisseur venu. Les barbares comprirent que leur heure venait de sonner, et de toutes parts, « semblables à des loups affamés qui flairent l'odeur des grasses étables » \ ils se ruèrent sur les provinces occidentales. Les Saxons, montés dans leurs canots de peaux, reparurent sur les rivages de la mer du Nord; les Chattes ou Francs du Neckar se jetèrent sur la première Germanie, et les Francs Saliens reprirent leurs courses victorieuses à travers la deuxième Belgique2. L'œuvre de Clodion, interrompue par l'intervention décisive d'Aélins, était maintenant continuée par son successeur. Jusqu'où Mérovée poussa-t-il ses conquêtes, c'est ce que nous sommes réduits à ignorer. Il est toutefois bien difficile de croire que dès lors une bonne partie de la France septentrionale et de la Belgique méridionale ne soit pas tombée définitivement au pouvoir du peuple franc. On nous dit, il est vrai, que la nomination d'Avilus en qualité de maître des milices de la Gaule mit un terme aux ravages des barbares, que les Alamans tirent amende honorable, que les Saxons cessèrent de troubler les rivages, que les ("battes se laissèrent confiner dans leurs domaines '. Mais celui qui parle ainsi, c'est le gendre d'Avitus, et il ne convient pas d'attacher beaucoup d'importance aux assertions d'un panégyriste.

riques, t. VIII), el le mémoire de G. Kauf'mann, Ueber <lif Hunnenschlachi des Jahres 451 ( Forschungen zur Deutschen Geschichte, t. VIII), ainsi que les chapitres correspondants d'A. Thierry, Histoire d'Attila, et do Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderung.

1 Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 363. = '-' Francus Germanum primum Belgamque secundum Sternebat... Sidoine Apollinaire, Carm., VII, :>72. = 3 Sidoine Apollinaire, Carm . \ Il , 388 et sui\ .

MEROVEE 211

Somme toute, la campagne franque de 455 coula à L'Empire un nouveau lambeau de la Gaule, qui ne devait jamais lui être rendu.

Mérovée doit avoir disparu de la scène peu après ces événements. Dès 457, nous le voyons remplacé par son fils Ghildéric. Tout fait croire qu'il mourut jeune, comme d'ailleurs presque tous les princes de sa lignée.

Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne <le Clodion et celui de Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui de leur successeur Childéric. L'histoire de ce prince ressemble à ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans l'éclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant nos yeu\ nous est garantie par le témoignage positif et contemporain des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il esl impossible d'y faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie.

Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à l'histoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire de quelques faits d'ordre public. Celui de la légende, au contraire, esl plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée à flots sur ses héros, concentre la

"-i J i CLOVIS

curiosité et la sympathie sur leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Ghildéric de l'histoire est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut y avoir de l'inconvénienl à vouloir remanier un type arrêté, à ce qu'il paraît, dès le milieu du \ï siècle. Dans les traits qui constituent la physionomie du Ghildéric légendaire, il s'en trouve peut-être plus d'un qui aura été fourni par l'histoire ; les biffer tous indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante. D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, presque contemporaine du héros qu'elle gloritie, n'a-t-elle pas droit à notre attention presque au même titre que l'histoire ellemême? Celle-ci nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression que la réalité a produite en son temps sur l'àme des peuples, et les formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de l'imagination nationale.

Le Ghildéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté du Ghildéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa mère, nous dit la tradition ', au pouvoir des redoutables cavaliers d'Attila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être les apprêts de sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la tradition donne le nom de Wiomad, sauva les jours de l'enfant menacé. On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu l'enlèvement : ce fut sans doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées au travers des plus terribles dangers, comme l'histoire et l'épopée de ces époques nous en ont raconté plusieurs \ Mais les péripéties nous en sont restées ignorées, et

1 V. ci-dessus, p. 204. = ■ J'ai reproduit le récit de quelcpies-unes dans l\Hïstoire poétique des Mérovingiens, au chapitre intitulé: lu Jeunesse de Childéric, pp. 1G1-178.

i llll.lil-.lili 215

nous sommes hors d'état de dire la pari qui revienl à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière poétique <\u héros franc

Au dire du chroniqueur du \ni siècle, c'est en 'iô7 que Ghildéric succéda à son père '. Admettons celle date, bien que l'exactitude des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie. Toutefois le nom de Ghildéric n'est pas prononcé dans nos annales avant 463. Nous ignorons ce qu'il lit pendant les six premières années de son règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus animés. Laissons donc ici la parole aux poètes populaires; le tour des annalistes viendra ensuite.

A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout»1 l'ardeur d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir débaucher leurs tilles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de son maître : il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer, pendant son absence, à lui ramener les cœurs de ses guerriers. « Emportez, lui dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux; lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous pourrez revenir en toute sécurité. » Ghildéric se retira en Thuringe, auprès du roi Basin et de la reine Basine. Pendant ce temps, les Francs mettaient à leur tête le comte ^Egidius, maître des milices de la Gaule.

La domination d'.Egidius sur les Francs et l'exil du roi Ghildéric durèrent huit années. Wiomad les employa, avec une rare ténacité, à aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement, il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le rendre impopulaire. In premier impôt d'un sou d'or par tête, qu'il leva sur eux, fut payé sans protestation. Alors, sur l'instigation de Wiomad,

1 Liber historiée, c. 9.

.Egidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore, et dirent entre eux : « Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter les vexations de Ghildéric. » Mais, toujours poussé par l'homme qui s'était fait son mauvais génie, JCgidius alla plus loin : il lit arrêter un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. « Ne vous suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme des troupeaux? — Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est Ghildéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui sans doute nous serions délivrés de ces tourments. » Wiomad n'attendait que cette parole : il renvoya aussitôt à Ghildéric la moitié de la pièce d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage muet, et rentra aussitôt dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur '.

A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Ghildéric si redoutable aux ménages de ses guerriers: entraînée par l'amour, elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Gelui-ci lui ayant témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé : « C'est, dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la traversée pour aller demeurer avec lui. » Il n'y avait rien à répondre à de pareilles déclarations : Childéric en fut charmé, dit la légende, et lit de Basine sa femme 2.

C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire (pie, si l'on passait dans la continence la nuit des

1 Grégoire de Tours, n , 12; Frcdégaire, ni, 11 ; Liber historix, 6-7. La conilii-

naison c[ue j'ai laite, dans le texte, du récit de ces Unis auteurs, me semble repré-

enter la version primitive de la légende. Pour la justification de ce point de vue, je

renvoie à {'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 17!'- 187. = '-' Grégoire 'le

Toiii-, ii, 12; Frédégaire, ni, 12; Liber historiée , c. 7.

Cllll.llHIUC

an

noces, on avait des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées mystérieuses de la dynastie qui devail

La vision de Childe'ric, d'après le manuscrit français de la Bibliothèque nationale. 2608, P 7.

i Fin du mv siècle. )

sortir de ses lianes. « Cette nuit, dit-elle à sou époux, nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que lu auras vu devant la porte

218 GLOVIS

du palais. » Childéric, s'étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. 11 revint et raconta sa vision à sa femme. « Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que tu auras vu. » Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une troisième fois, Basine l'envoya avec le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient et s'entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent le lendemain, Basine dit à Childéric : « Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la signification : Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume; ils régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui , ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement'. »

Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du vif siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son accomplissement. Basine donna le jour à un tils qui reçut le nom de Chlodovich , et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut, ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier -.

Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos

1 Fmlégaire, m, 12. = ■ Grégoire de Tour.-, n, 12 : Hic fuit magnus et pugnatur egresius.

commentaires, le poétique récit des chroniqueurs; toutefois, avant de passer outre, il convient de le caractériser rapidement. 11 se partage en deux parties assez distinctes, contenant l'une l'histoire politique, et l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle renferme tout au plus un seul trait réel : c'est que la mère de Clovis s'appelait Basiue. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de toute la légende1. L'histoire de l'exil et du retour de Ghildéric contient peutêtre un fond de vérité plus substantiel, mais il est bien difficile de le déterminer. Il est possible qu'elle ait été inventée peu à peu pour rendre compte de la royauté franque d'jËgidius. Celle-ci est restée un problème pour tous les historiens, et il faut avouer que dans les conditions où elle se présente elle est fort peu croyable. Mais peut-être n'est-elle que la forme poétique sous laquelle l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les événements qui ont forcé Ghildéric à fuir devant jEgidius, et qui ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de l'Escaut? D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme nous l'avons vu, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait le gouvernement militaire du pays, et que Ghildéric lui avait fait sa soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations, très naturelles, et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien aux raisons politiques, et, cherchant partout des mobiles individuels, aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées, seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les problèmes de l'histoire ! !

1 Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 196 et suivantes. = - Cf. Pétigny, II, p. 129.

CLOA IS

Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique dans la tradition relative à l'exil du roi franc : pour le reste, loin d'avoir chassé iEgidius des terres des Saliens, il fut, depuis 403 jusqu'à la mort de ce général, survenue peu

iSSI

Objets trouvés dans le tombeau de Childéric, conservés aujourd'hui au Cabinet de France,

et dessinés d'après les originaux*

I. L'épée (cf. l'abbé Cochet, le Tombeau de Childéric, p. 111). — 2. La hache (Aid., p. 110).

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