‹ ClovisChapitre 13 sur 32 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Clovis avait quinze ans lorsqu'il succéda à son père comme roi des Francs de Tournai. Il était né en 466, au f'orl des combats <[ue Childéric, après la mort d'.Egidius, livrait dans la vallée de la Loire aux Visigoths et aux Saxons. Si, comme c'est probable, la reine Basine avait accompagné son mari, Clovis aura vu le jour dans une des villes de la France centrale, peutêtre à Orléans.

Quand mourut Childéric, il y avait longtemps que son fils portait la framée. Cbezles peuples barbares, les jeunes gens ne se voyaient pas soumis à la séquestration studieuse que leur inflige le régime civilisé : ils étaient initiés plus tùt à la vie publique, et proclamés majeurs à un âge où de nos jours ils sont sur les bancs. La majorité commençait à douze ans dans la coutume des Francs Saliens ' : il n'y eut donc aucune interruption dans l'exercice du pouvoir royal à Tournai.

1 Pardessus, Loi salique, pp. 451 et suiv.

Clovis succédait de plein droit à son père, en vertu d'une hérédité qui était dès lors solidement établie dans son peuple. Il était roi de par la naissance, et les Francs n'eurent pas à délibérer sur la succession de Childéric '. 11 ne fut pas élevé sur le pavois : ce mode d'inauguration n'était pratiqué que dans le cas d'un libre choix fait, par le peuple, c'est-à-dire quand le nouveau souverain manquait d'un titre héréditaire bien constaté. Les guerriers se bornèrent à acclamer le prince qui continuait leur lignée royale, et dont la jeunesse était pour eux le gage d'un règne long et glorieux.

Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'avènement du tils de Childéric, lorsqu'un messager apporta à Tournai une lettre qu'un heureux hasard nous a conservée. Elle était écrite par Rémi, le saint évêque de Reims, un des plus illustres personnages de la Gaule. Métropolitain de la deuxième Belgique, il était la plus haute autorité religieuse de ce pays, et sa parole avait la valeur d'un oracle pour les tidèles. Rémi, en félicitant le jeune monarque nouvellement monté sur le trône, lui envoyait des conseils et des exhortations empreints de confiance et d'affection paternelle. On se souviendra, en la lisant, (pie le destinataire avait quinze ans, et que dans ce siècle les barbares païens eux-mêmes s'inclinaient avec respect devant la grandeur morale des évêques.

« Yne grande rumeur est arrivée à nous, écrivait l'évêque de Reims; on dit que vous venez de prendre en main l'administration de la deuxième Belgique. Ce n'est pas une nouveauté que vous commenciez à être ce qu'ont toujours été vos parents. Il faut veiller tout d'abord à ce que le jugement du Seigneur ne vous abandonne pas, et à ce (pie votre mérite se maintienne au sommet où l'a porté votre humilité; car, selon le proverbe, les actes des hommes se jugent à leur fin. Vous devez vous entourer de conseillers qui puissent vous faire honneur. Pratiquez

1 Junghans, p. 20.

LES hl.lil rs DE CLCn (S

2 il

le bien : soyez chaste et honnête. Montrez-vous plein de déférence pour vos évêques, et recourez toujours à leurs a\ is. Si vous vous entendez avec eux, votre pays s'en trouvera bien. Encouragez votre peuple ', relevez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins, faites que tout le monde vous aime el vous craigne. Que la voix de la justice se fasse entendre par votre bouche. N'attendez rien des pauvres ni îles étrangers, et

Le couronnement de Clovis. (Bibliothèque nationale, fr. 10133, f* 9i : XV siècle.

ne vous laissez pas offrir des présents par eux. Que votre tribunal soit accessible à tous, «pie nul ne le quitte avec la tristesse de n'avoir pas été entendu. Avec ce que votre père vous a légué de richesses, rachetez des captifs et délivrez-les du joug de la servitude. Si quelqu'un est admis en votre présence, qu'il ne s'y sente pas un étranger. Amusez-vous avec les jeunes gens, mais délibérez avec les vieillards, et si vous voulez régner, montrez-vous-en digne :. »

1 Cives tuos. Dubos, II, p. 496, commet une faute grave en traduisant ainsi : « Faites du bien à ceux qui sont de la même nation que vous. i> Le mot cives, dans l'occurrence, ne se traduit pas mieux par citoyens que par sujets: j'ai choisi un terme intermédiaire. = - M. G. H. Epistolœ Merovingici et -Karolini xvi , t. I, p. 113. Cette lettre ne portant pas de date , on l'a tour à tour supposée écrite en 486, après la victoire sur Syagrius, et en 507, avant la guerre d'Aquitaine. La question

Bien que cette lettre ne contienne que des conseils généraux et des recommandations banales, elle ne laisse pas d'avoir une grande signification. Toute l'histoire des Francs est en germe dans la première rencontre du roi et de l'évéque. L'Eglise, de tout temps, s'étail sentie attirée vers les barbares par le mystérieux instinct de sa mission; cette fois, elle allait résolument à eux, avec la pleine conscience de ce que signifiait une pareille démarche. Il faut noter la première manifestation de cette initiative hardie, qui aura pour conséquence le baptême de Glovis el la fondation de la monarchie très chrétienne.

Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, de voir le clergé de la deuxième Belgique saluer en Clovis son souverain. Nous l'avons déjà vu : Clovis était le successeur du dernier homme qui eût exercé sur cette province une autorité respectée et bienfaisante. Que l'épiscopat gallo-romain l'ait préféré à Syagrius, il n'y a là rien qui doive nous surprendre : en supposant même qu'ils fussent restés fidèles à l'illusion impériale, pouvait-on soutenir que Syagrius était le représentant de l'Empire plutôt que Glovis? La nationalité de celui-ci n'entrait pas en ligne de compte : il y avait des siècles que l'armée était composée de barbares. Quant au gros de la population, elle était sans doute bien indifférente à la question nationale et au maintien de l'unité romaine. On a vu les répugnances de la Gaule centrale contre la domination d'JEgidius; sans doute, ces répugnances croissaient à mesure qu'on approchait de la frontière septentrionale. Dans ces provinces en grande partie germanisées, Rome n'était

serait sans doute en suspens si une nouvelle collation du manuscrit 809 de la Vatica m- 1 1 ' ; i \ ; i i I montré qu'il faut lire le début de la manière suivante : Bumor ad nos magnum pervenit administrationem vos secundum Belgice suscepisse. Et une 1 1 ri i reuse conjecture de Bellunann, qui corrige secundum eu secundse, restitue à la phrase son sens vrai. (V. Neues Archiv., t. XIII, pp. :i80 et suiv.) Dès lors la dale de 507 est écartée, et le débat reste entre celles de 481 et de 486. Je me suis prononcé pour la première, parce que tout, dans le texte, désigne un jeune souverain i|ui vient de "monter sur le troue, rien un vainqueur qui vient d'écraser un rival. La date de 481 avait déjà été proposée par Pétigny, pp. 361 et suivantes. V. l'Appendice.

LES DEB1 TS DE CLOï I- ÎA2

plus qu'un fantôme, el les barbares apparaissaienl comme des disciples pleins de promesses.

Les premières années du règne de Clovis paraissent avoir été une période de recueillement : du moins m ms ae connaissons aucun acte de lui jusqu'en 186. On dirait que, bien inspiré ou bien conseillé, il ne voulut pas faire parler de lui avant d'être en état de se signaler par quelque chose de grand. Dans l'intervalle, le temps, en s'écoulant, lui apportait l'expérience du gouvernement et affermissait son autorité. Il n'est pas douteux cependant que dès lors la fongueuse activité qui le caractérise n'ait tourmenté cette aine passionnée, el qu'il n'ait promené autour de lui des regards pleins d'ardeur et d'impatience. Qu'allait -il faire de sa jeunesse et de sa force, et quel emploi donnerait-il à l'activité d'un peuple qui cherchait le secret de son avenir dans les yeux de ce roi de quinze ans?

Il n'y avait ni doute ni hésitation possible : l'avenir était du côté du Midi, et la voix prophétique des choses appelait le jeune monarque des Saliens à prendre possession de la Gaule. Mais il ne s'agissait plus, comme au temps de Clodion, de répandre sur les terres romaines des masses avides de barbares sans patrie, qui en expulseraient les anciens habitants. Les Francs étaient maintenant en possession de leurs foyers et de leurs champs. Ces domaines agricoles, tant convoités par eux aussi longtemps qu'ils avaient été confinés au delà du Rhin, ils les occupaient désormais, et chacun d'eux, devenu un propriétaire rural, versait joyeusement ses sueurs sur la glèbe flamande. La période de la colonisation était close. Ce n'est pas pour eux, c'est pour leur roi que les guerriers de la nation allaient se remettre en campagne. Il s'agissait, non de partager la Gaule entre ses envahisseurs, mais de la mettre tout entière, telle qu'elle était, sous l'autorité de leur monarque. Pour celui-ci, l'entreprise devait avoir, si elle réussissait, des résultats incalculables; pour son peuple, ce n'était qu'une expé-

dition militaire, et pour les populations gallo-romaines, un simple changement de maître.

Pour mieux dire, la (laide au nord de la Loire n'avait pins de maître du tout : c'était une proie pour le premier occupant. Depuis <[iie les Visigoths s'étaient avancés jusqu'à Tours et dans l'Auvergne, que les Burgondes avaient pris possession de la vallée du Rhône, et que les conquêtes des Francs avaient rompu sur le Rhin les lignes de défense qui la protégeaient contre eux, elle semblait n'être plus, au milieu du déluge de la barbarie, qu'un de ces îlots qui émergent encore quelque temps, mais qui sont faits pour être recouverts d'un instant à l'autre par les eaux. Entièrement coupée de l'Italie, malgré les héroïques efforts d'Aétius et d'/Egidius, elle n'avait plus rien à attendre de ce côté. La suppression du titre impérial en Occident était venue relâcher encore, si elle ne l'avait brisé entièrement, le faible lien qui la rattachait à l'Empire. Les empereurs d'Orient se trouvaient maintenant les seuls souverains nominaux du monde civilisé. Officiellement, c'étaient eux qui parlaient en maîtres à la Gaule, et qui étaient en droit de lui envoyer des ordres. Mais quelle apparence que des rives de la Propontide ils pussent faire respecter une autorité qui était déjà sans action alors qu'elle s'exerçait des bords du Tibre? L'Empire, en réalité, ne gardait sur la Gaule que des prétentions désarmées. Entourés de tous côtés de barbares, les Gallo-Romains ne rêvaient plus de percer les lignes profondes qui se mettaient entre eux et le fantôme romain. Mais ils tremblaient à l'idée de perdre les suprêmes biens de la vie sociale, et tout cet ensemble de jouissances morales et intellectuelles qui semblait compris sous le nom de civilisation romaine.

On ne sait pas ce qu'étaient devenues ces populations depuis la mort dVEgidius et de Paul. La lampe de l'histoire s'éteint subitement après leur sortie de scène, plongeant dans des ténèbres opaques le point qu'il importerait le plus d'éclairer pour connaître les secrets des origines de la Gaule franque.

LES DÉBUTS DE CLO\ l- 245

Pendant les années crépusculaires <|ni s'écoulenl de 5-68 à i-86, la désorganisation politique dut rire grande dans ce pays. Ceux qui tournaient les yeux vers l'Etat, pour lui demander de remplir sa mission de protecteur de l'ordre social, constatèrent qu'il avait disparu. Il n'y avait plus d'empereur, il m'y avaii plus même de maître des milices. Seuls, les évêques étaienl écoutés et obéis dans leurs cités, parce qu'au milieu du désarroi universel, ils représentaient une force qui n'avait jamais capitulé avec aucun ennemi, ni désespéré devant aucune détresse. Chaque évêque était l'arbitre de la cité dont il étail le pasteur, et son influence était en proportion du prestige que lui donnaient ses vertus et ses talents. Qui avait les évêques pour lui était le maître de l'avenir.

Il y avait cependant un continuateur de la politique conservatrice d'iEgidius et de Paul. iEgidius avait laissé un 61s, du nom de Syagrius, que nous trouvons, vers Ï86, en possession d'une partie de la Gaule '. Il ne portail pas, comme son père, le titre de maître des milices, moins encore celui de duc ou de patrice, qui lui est donné par des documents peu dignes de foi '. Nulle part on ne voit qu'il ait tenu d'une délégation impériale le droit de diriger les destinées de la Gaule : et quelle eût d'ailleurs été l'autorité d'un mandat qui venait d'être brisé en 470? Nous ne pouvons donc regarder le gouvernement de Syagrius que comme un pouvoir de fait, reconnu exclusivement par les cités qui préféraient sa domination à celle d'un autre, ou encore aux dangereux hasards de la liberté. Quelles étaienl ces cités? Nous l'ignorons absolument, mais nous avons lieu de croire qu'elles n'étaient pas la majorité dans l'Entre-Seine-et- Loire, ni la totalité au nord de la Seine. Plus d'une, indifférente aux destinées de Syagrius et sans sympathie pour sa politique, devait posséder un régime semblable à celui de la ville

1 Grégoire de Tours, h, 18 et 27.= - Frédégaire, m, 15; Hincmar, Viia l: gii dans les Bollandistes, 1er octobre, t. I , p. 144 E.

de Home au vnc siècle, c'est-à-dire que l'autorité spirituelle des évêques y avait fait la place du pouvoir civil absent.

L'histoire s'est donc laissé éblouir par le titre de roi des Romains-, que Syagrius porte dans les récits de Grégoire de Tours. Elle a supposé qu'à cette royauté correspondait un royaume, et que ce royaume comprenait toute la partie de la Gaule qui n'était pas soumise pour lors à des rois germaniques. C'est une illusion. Le titre de roi que le chroniqueur attribue à Syagrius, il l'a emprunté aux traditions des barbares euxmêmes, qui n'en connaissaient pas d'autre pour désigner un chef indépendant1. Sous l'influence de ces traditions, d'autres sont allés plus loin, et ils ont imaginé une dynastie de rois des Romains de la Gaule, dans laquelle se succèdent de père en tils Aélius, iEgidius, Paul et Syagrius"2. Si Grégoire avait connu celui-ci par d'autres sources que les légendes franques, il se serait gardé de lui donner un titre si peu en harmonie avec la nomenclature officielle de l'Empire. Mais il était dans la destinée du dernier tenant de la civilisation romaine de n'arriver à la postérité que dans les traditions nationales de ses vainqueurs.

Le centre du pays qui reconnaissait alors la domination de Syagrius, c'était le Soissonnais, qui avait déjà appartenu, s'il en faut croire le chroniqueur, à son père iEgidius 3. Ce renseignement, qui ne semble pas puisé dans une source écrite, doit être accepté sous bénéfice d'inventaire. Evidemment, dans la pensée des barbares auxquels il est emprunté, Soissons était un héritage que Syagrius tenait de son père en toute propriété, et il n'y avait aucune différence juridique, à leurs yeux, entre la royauté de Soissons et celle de Tournai. En réalité, toute l'autorité d'.Egidius en Gaule ultérieure reposait sur son mandat de

1 V. l'article déjà cité de Tamassia, y. 228, et ('•. Km lh , Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 213 et suivantes. = - Ibid., pp. !'(> et 214. = :i Siacrius Romanorum rex Egidii filius, apud civitatem Sexonas quam quondara supra memoratus Eiïidius tenuerat, sedem habebat. Grégoire de Tours, n, 27.

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1 Fondation à Paris, par Clovîs et sainte Clotilde, de l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, i qui d<

prophétie attribuée à saint Martin; miracle d Tapisserie de Flandre (XV siècle), conservée aujourd'hui à la cathédrale de Reims. — D'après l'ouvrage d'Achille Jubinal : ' < Tapisseries de Notre-Dame de Reims (pi. II.). — Une partie de la tapisserie, au centre

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îtl appelée Sainte-Geneviève ». — 2' Guerre contre les Burgondes. — 3" Expédition contre Alaric ; lanc qui indique un gué à l'armée de Clovis.

les historiées (Paris, 1S37, in-f"). Cf. In reproduction en béliogravurc dans l'ouvrage de Charles Loriquet intitulé: a été reconstituée par No', or. qui a indiqué par un pointillé l'étendue exacte de sa restitution.

maître des milices, et son tils n'avait pu en recueillir que ce que lui aurai! attribué, soil un mandat nouveau, suit encore la confiance des populations. Si donc nous le voyons établi à Soissons, aux abords de l'année i8&, c'est qu'il s'étail emparé de cette

ville ou qu'elle s'était donnée à lui.

SOISSONS unis lu Romain»

* t.;J-'ftU,r,r it f.y*.

Plan de Soissons sous la domination romaine, photographié d'après 17/ '<>. ville de Soissons .

par Leroux (1839).

Bâtie au sommet d'une colline qui commande la rivière de l'Aisne, Soissons était une des cités les plus riches et les plus animées de la Gaule Belgique l. L'Empire y avait eu d'importants ateliers militaires, où Ton façonnait des boucliers et des cuirasses, ainsi qu'une fabrique de batistes. Plusieurs édifices considérables surgissaient dans l'enceinte rectangulaire,

1 Voir sur Soissons les histoires de cette ville par Leroux et par Henri Martin et Jacob, auxquelles sont empruntés les renseignements contenus dans le texte.

et les fouilles attestenl la richesse et la beauté des constructions privées. L'on croit retrouver, dans les ruines d'un vaste monument situé au nord de la ville, et que la langue populaire appelait le château d'albâlre, les traces du palais des gouverneurs romains et de la résidence de Syagrius. A l'ombre de tant d'opulentes constructions, le christianisme avait élevé ses modestes sanctuaires, tout parfumés des souvenirs de ses premiers combats pour le Christ. Crépin et Crépinien, les deux cordonniers martyrs, avaient un oratoire dans la ville, sur les fondements de la chaumière qui avait abrité leurs restes sacrés; hors les murs, deux autres églises leur étaient dédiées, l'une à l'endroit où ils avaient été emprisonnés, l'autre au-dessus de leur tombeau. Enfin, au iv' siècle, une belle basilique sous l'invocation de la sainte Vierge, ainsi que des saints Gervais et Protais, avait surgi sur les ruines, dit-on, d'un temple d'Isis. Tous ces monuments étaient debout encore, les humbles comme les superbes; car, au dire de ses historiens, Soissons avait échappé non seulement à la grande invasion de i(H>, mais aussi à celle d'Attila, en £51. Si l'on peut ajouter foi à ces informations, on s'expliquera sans peine le choix que Syagrius fit, pour y résider, de cette ville si heureusement épargnée. L'œil eût pu s'y croire encore en plein Empire. « L'étendard romain, dit un écrivain, flottait encore sur les murs de Soissons dix ans après «pie l'épée des barbares l'avait renversé des murs du Capitole1. » Mais cet étendard n'était plus celui de l'Empire : c'était tout au plus celui d'un soldat de fortune, qui n'avait pas plus de titre que Clovis à gouverner la Gaule. Le sort des armes allait seul décider entre les deux rivaux.

Ce fut le roi des Francs qui ouvrit les hostilités. Il avait vingt ans, il était à la tête d'un peuple belliqueux et entreprenant, s'inspirait de la tradition héroïque de Clodion, et peut-être aussi du souvenir de quelque grave injure à venger. 11 dut

Leroux, Histoire de Soissons, t. I, p. 100.

cependant y avoir, au palais de Tournai, bien des délibérations avant qu'on se mît en campagne. Tout d'abord des alliances furent cherchées. Les rois saliens apparentés à Glovis, à savoir: Ragnacaire et Ghararic, promirent leur participation à l'entreprise '. Assuré de ce côté, Clovis prit résolument les armes. Au dire de la tradition, il envoya un défi à Syagrius, en le sommant de lui fixer le jour et le lieu de leur rencontre. Il se conformait en cela à l'usage germanique, qui ne voulait pas qu'on attaquât l'ennemi sans l'avoir défié*. Pareille coutume, étrangère à toute préoccupation de stratégie, devait singulièrement mettre à l'aise un adversaire au courant de la grande guerre. Mais la décadence de l'art militaire était venue, et avait nivelé les armées des deux partis. Les chances de la lutte se trouvaient donc à peu près égales, le jour où les deux rivaux eurent l'engagement décisif qui décida du sort de la Gaule.

Syagrius dut se préoccuper avant tout de couvrir sa capitale. Selon toute apparence, il se sera donc porté en avant de Soissons pour attendre son ennemi; mais on n'a pu faire que de vagues conjectures sur le théâtre de la lutte. Selon les uns, il se trouverait entre Epagny et Ghavigny; selon les autres, il faudrait le chercher du coté de Juvigny et de Montécouvé 3. Le roi des Romains avait ramassé tout ce qu'il avait de soldats, je veux dire les vétérans d'.Egidius, qui étaient restés fidèles au

1 Selon Dubos, III, p. 23, suivi par Pétigny, II, p. 384, par Junghans, p. 27, Chararic aurait refusé de prendre part à la guerre. Ces auteurs ont mal lu le texte de Grégoire de Tours, qu'on trouvera à la page suivante, note 2. Pétigny ajoute que le roi des P>ipuaires refusa de secourir Clovis. Mais sa seule raison pour affirmer cela, c'est que Grégoire de Tours ne dit pas qu'il l'ait secouru en effet. C'est incontestablement une fort mauvaise raison. = 2 Deux générations après Clovis, quand Sigebert Ier se proposa d'attaquer son frère Chilpéric, il lui envoya le même message. V. Grégoire de Tours, iv, 49. Et l'on voit par Zosime, n, 45, que l'usurpateur Magnence, qui était probablement d'origine franque, avait fait proposer k l'empereur Constance une rencontre à Siscia. On offrait alors le eboix du terrain, comme aujourd'hui les bretteurs offrent le choix des armes. = 3 Voir les dissertations de l'abbé Lebeuf et de Biet sous le même titre : Dissertation où Von fixe l'époque de l'établissement des Francs dans les Gaules, et dans le même volume, Paris, 173G.

lils, et peut-être aussi quelques corps de soldats indigènes el de colons barbares '. Mais que pouvaient ces troupes, sans enthousiasme et sans foi, pour résister au choc impétueux des forces franques?

Le jeune roi salien eul pourtant un moment de vive inquiétude : c'est lorsqu'il vit son parent, le roi Chararic, se tenir à distance de la mêlée, dans l'intention manifeste de ne se prononcer qu'en faveur de l'armée victorieuse2. Mais cette défection ne rendit pas beaucoup meilleure la situation de Syagrius. La défaite, autant qu'il est permis d'en juger, dut être écrasante, car Syagrius n'essaya pas de prolonger la résistance : il n'osa pas même se retrancher derrière les murs de Soissons, il s'enfuit éperdûment sans faire arrêt nulle part3; il ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut franchi les limites de la Gaule romaine, et ne reprit haleine, si je puis ainsi parler, qu'à la cour de Toulouse4. Ainsi ne fait pas un chef de nation qui, trahi par le sort des armes, a encore derrière lui tout un royaume fidèle. Si le comte Syagrius avait été réellement le maître de tout le pays au nord de la Loire, il aurait fait une autre résistance à son jeune et heureux rival. Sa fuite est celle d'un homme qui se sent étranger dans son propre pays, et qui, ayant perdu une bataille, a tout perdu.

Le malheureux ne savait pas ce que lui réservait l'hospitalité d'Alaric, qu'il vint implorera Toulouse. Les Visigoths n'avaient

1 Syagrius ne parait pas avoir eu à sa disposition d'autres ressources que celles de ses propres domaines, Junghans, p. 27. = 2 Grégoire de Tours, n, 42 : Quando aulem cura Siagrio pugnavit, hic Chararisus evocatus ad solatium Clilodovechi eminus stetit, neutre adjuvans parti, sed eventum rei expectans, utcui evenerit victuriani, riini illn et hic amicitia conligaret. Comment Junghans, p. 27, n'a-t-il pas \u la valeur de cet eminus stetit, et a-t-il pu écrire que Chararic ne prit point part à la guerre'.' = '■' Selon Leroux, Histoire de Soissons, I, p. 174, Syagrius se serait d'abord réfugié a Verdun; puis, après la prise du Soissons et de Reims, il aurait été demander un asile à Alaric. Ce n'est là, je pense, qu'une conjecture pour expliquer le texte du Vita Maximini, parlant du siège de Verdun par Clovis. = 4 Syagrius elisum cernens exercitum terga vertit et ad Alaricum regem Tholosa cursu veloci perlabitur. Grégoire de Tours, n, 27.

pas oublié les rudes coups que leur avait portés ^Egidius; ils n'étaient pas fâchés de voir crouler le peu qui restait de l'autorité romaine en Gaule, ne se doutant pas, à ce qu'il paraît, que le roi îles Francs devait être pour eux un ennemi beaucoup plus incommode. Alaric eût pu le pressentir toutefois en relevant le message par lequel Clovis lui enjoignait de livrer le fugitif, s'il ne voulait avoir la guerre à son tour. Il semblerait que devant une si hautaine sommation la cour de Toulouse n'eût dû se souvenir que de la dignité nationale, et repousser avec énergie cette mise en demeure de se déshonorer. Mais les Francs étaient en armes, exaltés par leurs premières victoire-, impatients de se mesurer avec les vieux ennemis de Ghildéric, assurés peut-être dès lors de l'alliance des Burgondes, avec lesquels nous voyons qu'ils négociaient assidûment '. Les Visigoths, par contre, sentaient le besoin de se recueillir au lendemain du règne persécuteur d'Euric, qui avait ébranlé la fidélité des Romains : tremblant devant l'issue hasardeuse d'un conflit avec les Francs, ils se résignèrent à l'opprobre. Au mépris des lois sacrées de l'hospitalité, Alaric livra à Clovis l'hôte qui était venu se réfugier auprès de son foyer. « C'est, dit avec une juste ironie le chroniqueur franc, l'habitude des Goths de trembler 2. »

Clovis avait d'ailleurs tout intérêt à se faire remettre la personne de son ennemi. Tant qu'il vivait, Syagrius représentait dans une certaine mesure la tradition romaine. Rien ne garantissait qu'un jour le lils d'.Fgidius ne pourrait pas, avec l'appui d'un roi rival, troubler le roi des Francs dans la possession de sa conquête, en évoquant les grands souvenirs de l'Empire disparu. D'ailleurs, si faible «pie l'eût rendu sa défaite, Syagrius axait incontestablement un parti qui devait garder de l'espoir

1 Dubos, t. III, p. 32; cf. Grégoire de Tours, n , 28. = - Ut Golhorum pavere mos est. Grégoire de Tours, n, 27. Pétigny, II. p. 289, et Jtmghans, p. 28, protestent: « Personne, dit ce dernier, n'admettra qu'Alarich , en se montrant docile aux vœux de Chlodovech, ait obéi à un sentiment de faiblesse. » Et pourquoi fias'.'

aussi longtemps que son chef restait vivant et libre : il fallait lui ôter d'un coup toutes ses illusions. Peut-être aussi les suggestions «le la rancune personnelle vinrent-elles se mêler aux calculs de la politique. Quoi qu'il en soit, Syagrius, jeté dans les fers, fut épargné quelque temps; puis, en secret, sans doute pour ne pas provoquer ouvertement ses partisans, Clovis fit tomber sa tête sous la hache du bourreau1. Par cet acte de froide cruauté, il vengeait sans le savoir, sur le dernier des Romains, la mort des rois francs, ses aïeux peut-être, qui, cent soixante-dix ans auparavant, avaient péri dans l'amphithéâtre de Trêves, sous la dent des bêtes féroces.

En relatant cette mort, nous avons sans doute anticipé sur les événements, car Grégoire de Tours, qu'il ne faut d'ailleurs pas prendre au pied de la lettre, nous dit que Syagrius périt seulement après que Clovis eut achevé la conquête de son royaume. Nous savons ce que nous devons entendre par cette expression ambitieuse, et nous ne reviendrons pas sur la distinction que nous avons faite entre la Gaule romaine et la Gaule de Syagrius.

Soissons avait ouvert ses portes au vainqueur dès le lendemain de la bataille, et Clovis s'y était installé aussitôt comme dans sa capitale. Tournai fut oublié, et les Francs germaniques des bonis de l'Escaut virent leur souverain abandonner, pour n'y plus reparaître jamais, le palais de la vieille cité mérovingienne. Pendant quelque temps, on se souvint encore de son ancienne gloire, et un hagiographe du vif siècle l'appelle la ville royah'-. Mais ce fut tout. L'abandon de Tournai, comme celui de la fabuleuse Dispargum, marquait une nouvelle étape de la carrière rapide des rois francs. Clovis s'installa dans le palais de Syagrius, et prit possession de tout le domaine du lise impérial, resté sans maître. Ce fut l'origine de ses richesses,

1 Quem Chlodovechus receptum custodiae mancipare praecepit, regnoque ejus acceptum, eum ^ladio clam feriri mandavit. Le même, "passage cité. = - Voyez la Vie de saint Éloi dans Ghesquière, Acla sanctorum Bclgii, III, p. 2-29.

qui constituèrent un des éléments essentiels de la jouissance de sa dynastie. Ce domaine comprenait un bon nombre de villas ([ne nous retrouverons par la suite dans le patrimoine des rois mérovingiens. On sait avec quelle prédilection ils résidèrent dans ces demeures champêtres, et l'on ne peut douter que ce goût n'ait été partagé par Glovis. Lui aussi, il aima le séjour des belles campagnes où il retrouvait le grand air de la liberté germanique, avec le voisinage des forêts giboyeuses. On croit savoir le nom d'une des fermes qu'il aura habitées : c'est Juvignv, à dix kilomètres de sa capitale, à l'entrée d'une vallée étroite et près de la chaussée romaine qui conduit de Soissons à Saint- Quentin '. Le même honneur est revendiqué, mais avec des titres plus douteux, par le village de Crouy, sur l'Aisne, à cinq kilomètres au nord de Soissons2. Certes, nous ne pouvons pas garantir l'authenticité des traditions qui font résider Clovis dans ces localités, mais elles ont un degré de probabilité et de vraisemblance qui nous autorise à les mentionner ici. Et il n'est pas indifférent pour l'historien de pouvoir se figurer ce roi au repos dans une de ses vastes exploitations agricoles, et menant, loin des étroites et sombres enceintes des villes romaines, cette existence de grand propriétaire rural, qui, jusqu'à la tin de la dynastie, resta celle de ses descendants.

Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient pas reconnu l'autorité du fils d'iEgidius ne pouvaient guère, même si elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur : dans cette lutte inégale, elles étaient

1 Vita sancti Arnulfi martyris, dans dom Bouquet, III, p. 383. Sur cette localité, lire la notice île Melleville, Dictionnaire historique de l'Aisne, t. I, p. 328. = - Pécheur, Annales du diocèse de Soissons, t. I, p. 115.

condamnées à succomber. Au surplus, comme nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on a pu deviner, par l'attitude de saint Rémi vis-à-vis des Francs, les dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple de leur métropolitain, reconnurent dans (llovis le légitime souverain de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté, ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant, dette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée par l'bistoire, est clairement indiquée par toute la situation qui résulta de la conquête : on peut y remonter comme de l'effet à la cause, et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a pu produire.

Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient plus dans la main de leurs chefs; il fallait, pour rester maître d'eux, leur lâcher la bride alors et tolérer leurs pires excès. Longtemps après la conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif : elles ne pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient défendre et celles qu'elles allaient attaquer '.

On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'année de Glovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les con-

1 Grégoire de Tours, iv, t7 - r>< > ; i<L, vin, 30; Vita sœncti Galli, dans M. (1. II. Scriptores, II, p. IK; Vita sancti Medardi, c. '21, dans M. (1. II. Auetor. Antiquis., t. IV, n, p. 7(>; Procope, Debello gothico, u, 2.~>; Marculf, FormiÂ., i, 33.

trées qui s'humiliaient «levant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis et pays rallié o'existail pas : dans son outrecuidance barbare, elle se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait pas se défendre, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne pouvail intervenir à tout propos, au risque d'user bien vile un pouvoir qui reposait surtout sur sa popularité. 11 devait fermer les yeux sur beaucoup d'excès, s'il voulait être en étal d'empêcher les plus criants.

Si l'on lient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement étonné de l'épisode que nous allons raconter : il apparaîtra plutôt comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut celle de la (laide romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Glovis de lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant, la signification de cette démarche : c'est celle d'un homme qui croit pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir lieu le partage du butin. Celle opération difficile se fit selon le procédé traditionnel chez les barbares : on jetait en un tas tout ce qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement, était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient évaluées qu'au poids du métal : si elles semblaient dépasser la

valeur d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition, jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats.

Glovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir à l'évèque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part. Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par leurs camarades, protesta contre la prétention de devis, et cassa le vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère, car en somme le soldat insolent était dans son droit strict , et il défendait celui de tous ses camarades. A coup sur, l'armée tVanque eût pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une atteinte à la liberté du partage, plutôt que la punition d'une injure. Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée, il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal.

L'année suivante, Clovis trouva une occasion de se venger, et il le tit cruellement, l'assaut ses troupes en revue au commencement de la campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement sur l'état de ses armes. « Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que toi ; taframée,ton épée, ta hache, rien ne vaut. » Et lui arrachant cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tète en disant : « C'est ce que tu as l'ail au vase de Soissons. » Personne n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur tous les soldats'.

1 Grégoire île Tours, n, 27. Quo mortuo, reliquos abscedere jubet, magnum sil>i per hanc causam limorem statuens. Junghans, p. 29, el d'autres exagèrent la

L'intérêt de cette anecdote ne réside pas, comme on l'a si souvent répété, dans la différence <in pouvoir que le roi franc avait sur ses guerriers, selon qu'on était sous les armes ou non. En réalité, comme nous l'avons indiqué, le soldat mutin fui épargné la première fois, parce qu'il fallait trouver un prétexte ou une occasion pour le frapper: voilà tout '. Mais l'épisode nous révèle aussi les ménagements dont Glovis usait vis-à-vis de l'épiscopat au cours de sa complète, et les difficultés que cette politique prudente et circonspecte rencontrait dans l'humeur brutale des siens. Ceux-ci voulaient du butin et ne rêvaient que pillage : leur donner toute satisfaction, c'était s'exposera voir se lever la contrée entière, et les évêques se faire l'âme de la résistance. D'autre part, avoir trop d'égards envers les indigènes, c'était risquer de mécontenter l'armée. 11 fallait manœuvrer entre ces deux dangers opposés, et laisser passer les violences qu'on ne pouvait empêcher, tout en s'évertuant à réparer aussitôt le mal qui avait été fait. Ainsi, la population irritée contre les soldats s'apercevait qu'elle était protégée par leur chef, et elle se persuadait peu à peu qu'elle avait tout à gagner en reconnaissant l'autorité de ce protecteur.

Le nom de l'évèque qui fut le héros de cet épisode célèbre nous est resté inconnu. Grégoire de Tours n'a pas cru devoir nous le dire; mais, de bonne heure après lui, on s'est persuadé «pie c'était saint Rémi de Reims, et la conjecture n'a rien d'invraisemblable 2. L'archevêque Hincmar, se faisant l'interprète

portée de ce passage en y trouvant la preuve qu'en 487, Clovis put renvoyer l'armée dans ses foyers aussitôt après le champ de mars.

1 Sigebert, petit-fîls de Clovis, se trouva dans une situation analogue et s'en tira de la même manière. Son armée avait murmuré contre lui, parce qu'il avait interdit certains pillages; il monta à cheval et parvint à l'apaiser par de bonnes paroles; seulement plus tard, quand on fut rentré dans le pays, il lit lapider les principaux mutins. Grégoire de Tours, îv, 49. = - Grégoire de Tours, n, 27, suivi par le Liber historiée, c. 10, et par Roricon, II, p. 6, ne nomme personne. Frédégaire, ni, 16; Hincmar et Aimoin, I, xn, p. 36, nomment saint Rémi. Hincmar est extrêmement instructif à lire ici : il fait des prodiges pour que saint Rémi n'ait pas eu l'affront de se voir enlever le vase, mais pour qu'il garde l'honneur de se le

d'une vieille tradition locale, voit même un souvenir du passage des Francs dans le nom du chemin de la barbarie, que l'on montre encore aujourd'hui dans la campagne de Reims, et qui fut suivi, dit-il, par l'armée de Glovis '. Somme toute, il nous importe assez peu de connaître le nom resté dans la plume de Grégoire de Tours. L'anecdote n'a de valeur <pie par son côté général, en ce sens que tout autre évêque de la Gaule romaine eût pu en être le héros.

La bataille de Soissons avait ouvert la campagne de 48(» ; le partage du butin qui a eu lieu dans la même ville en a été l'acte final. Mais, dès le retour du printemps de l'année suivante, l'armée se réunissait de nouveau pour d'autres complètes. Nos sources sont malheureusement muettes sur la période de dix années qui s'écoule depuis la bataille de Soissons, en 486, jusqu'à la guerre contre les Alamans, en 496. Une seule ligne de Grégoire de Tours disant que Clovis tit beaucoup d'expéditions et qu'il remporta beaucoup de victoires, voilà, avec la laconique mention d'une lutte contre les Thuringiens, à quoi se bornent nos informations -. Seulement, comme au bout de cet intervalle nous trouvons le roi des Francs en possession de toute la Gaule jusqu'à la Loire , nous devons supposer qu'il en aura consacré au moins une partie à faire la conquête de ces riches et belles provinces.

Deux épisodes historiques pleins d'intérêt nous aideraient à

faire restituer, et il a trouvé de complaisante échos dans Dubos, II, p. 32, et surtout dans Pétigny, II, p. 386. Sur cette question controversée, voir G. Kurth, les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, p. 412, et Histoire poétique des Mérovingiens , pp. 223 et 224.

1 Transitum autem rex faciens secus civitatem Remis per viam quae usque hodie propter barbarorum per eam iter barbarica nuncupatur. Hincmar, o. c. Le chemin de la barbarie existe encore aujourd'hui sous ce nom ; c'est une ancienne voie romaine courant dans la campagne de Reims, du sud-est au nord-ouest, sur un parcours d'une quarantaine de kilomètres, et se reliant àAmbonnay à la chaussée romaine qui va de Reims à Soissons. Il n'y a rien de commun entre le chemin de lu barbarie et la rue du Barbastre, à Reims, comme l'a déjà montré Dubos, III, p. 28. = 2 Multa bella victuriasque fecit. Grégoire de Tours, il, 27.

combler cette vaste et regrettable lacune, si l'on pouvail ('carter tous les scrupules qu'ils éveillent chez l'historien consciencieux, et leur assigner avec quelque certitude la date approximative que nous sommes obligé de leur donner dans ce récit. Ces épisodes montrent, s'ils sont vrais, que l'entrée du roi franc n'eut pas lieu partout sans difficulté, et que, s'il y eut des villes qui lui ouvrirent pacifiquement leurs portes, d'autres lui opposèrent une vive résistance.

De ce nombre fut Paris. Cette belle ville, née dans nue île de la Seine, s'était bientôt sentie à l'étroit dans son berceau, et s'était répandue sur ses deux rives en opulentes constructions publiques et privées. Mais lorsque les barbares apparurent, elle se renferma dans l'enceinte de la cité , abandonnant à la brutalité de l'armée ennemie les villas et les sanctuaires de ses faubourgs. Pendant cinq ans, s'il en faut croire un contemporain', Clovis se fatigua devant les murs de sa future capitale : Paris ne voulait pas se rendre. Au bout de quelque temps, la disette éclata, et plusieurs habitants moururent de faim. Alors sainte Geneviève, la voyante qui avait déjà rassuré ses concitoyens lors de l'invasion d'Attila \ se lit pour la seconde fois le bon génie de la ville menacée. Malgré un investissement rigoureux, elle parvint à s'échapper en barque sur la Seine , gagna Troyes et Arcis-sur-Aube, où elle équipa une flottille de ravitaillement, et après avoir manqué de périr au cours de sa navigation, elle rentra en triomphe à Paris, rapportant d'abondantes provisions qu'elle distribua aux affamés3. Nous ne savons de quelle manière se termina ce siège, mais nous avons le droit de supposer que l'influence pacifiante de la sainte n'est pas restée étrangère au pacte qui l'aura enfin cédée à Clovis. L'immense popularité

1 Vita sanctse Genovefse, vu, 33 (Kohler) : Tempore igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est a Francis. Quelques manuscrits portent per bis quinos annos; mais un siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85 et ss. = 2 C'est à dessein qu'on a concentré autour de ce grand fait toute l'illustration relative à sainte Geneviève (p. 201 etss.). = 3 Vita sanctse Genovefse, c. 7 (Kohler).

dont elle ne cessa de jouir, à partir de cette époque, en est un indice assez éloquent. Paris resta reconnaissant à la mémoire de Geneviève, il en a fait sa patronne et a oublié pour elle le sophiste couronné de Lutèce : c'est dans ses mauvais jours seulement qu'il se détourne de la vierge de Nanterre pour reprendre les traditions de Julien l'Apostat.

Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est, ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts. Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population démoralisée n'attendait plus son salut que de la clémence du roi barbare.

Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux prêtre du nom d'Euspieius, qui était universellement vénéré pour ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour leurs personnes et pour leurs biens. La scène de l'entrée pacifique du vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le narrateur : en

quelques frails pleins de vivacité il nous montre le vieux prêtre qui, tenant Glovis par la main, l'amène au pied des remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient professionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation si heureusement ménagée par L'homme de Dieu. Il avait fait oftice d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle, comme les évêques le furent si souvent, le vrai defensor civilalis; quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au pontife défunt ! Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude, et les ombrages monastiques de Micv-sur-Loire lui réservaient, grâce à la libéralité de Glovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son cœur1.

1 Vita sancti Maximini dans dom Bouquet, III, pp. 393 et suivantes. Cet épisode n'étant pas daté, il est fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la defectio et de la pcrduellio des Yerdunois, ce qui ferait croire que la ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place cet événement dans les tout premiers temps du règne de Clovis, à preuve ces paroles: Sed cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur incursïbus, sicut se liabent multorum voluntates, quse cupidse sunt mutationum, et rébus novellis antequam conraleseanf inferrenituntur perniciem vel diffîcultatem , plurimi taies in regno ejus reperti sunt talium cupidi rerum. lnter ceteros vero cives Viridunensis opidi defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi uni -ils été bien embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il a été suivi par A. de Valois, [, p. '271 , qui donne les mêmes raisons. Hugues de Flavigny, qui parait avoir été frappé par la première partie du témoignage du Vita Maximini et n'avoir pas saisi la seconde, a cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos, III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par Bettberg, Kirclwngeschichte Deutschlands, t. I, p. 265; par Pétigny, II, p. 547; par Loebell, Gregor von Tours, p. 269, note 2; par Longnon, Géographie de la Gaule au VIIe tiède, p. 89. Junghans, p. 32, et Clouët, Histoire de Venin», p. 78, n'osent se prononcer. Je me suis rallié à la date de 486 ou 487 : 1° parce que le texte du Vita, dont nous

Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Glovis dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon tonte la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en règle. Glovis en prit possession comme d'une terre sans maître, qui avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont annexé les Francs. D'abord ils restèrent en possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants : les terres du lise, les domaines abandonnés étaient innombrables, et les provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion dans laquelle les Francs de Glovis se sont mêlés aux Romains de la Gaule septentrionale; mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et peu encombrants. Ils vécurent, dès le premier jour, sur le pied de la plus parfaite égalité avec les Gallo-Romains. La conquête n'avait consisté, si l'on peut ainsi parler, que dans la grande naturalisation franque accordée aux indigènes. De vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question : il y eut des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus. La

possédons des manuscrits du x° siècle, est formel , et que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2° parce qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir, à Verdun, l'évêque Possessor, tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502, l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune des autres hypothèses formulées ; 3° parce que la relation établie entre le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra plus loin.

seule barrière qui séparai Les deux races, c'était la différence de religion; mais le baptême de Glovis et de ses Bdèies vint bientôt la renverser. Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille germanique et la famille romaine : au boul d'une ou deux générations, la fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait disparu.

L'essor victorieux du conquérant ne se laissa pas arrêter par les flots de la Seine. Après s'être rendu maître des cités qui étaient au nord de ce fleuve, il le passa enfin, et se fit reconnaître comme souverain par toutes celles de l'Entre-Seine-et- Loire. Ce fut une seconde conquête qui, sous certains rapports, se distingua de la première, et qu'on aurait tort de confondre avec elle. Si vagues et si obscurs que soient les souvenirs des chroniqueurs, ils ont gardé la notion de la différence que nous indiquons ici : « En ce temps, dit l'historien du vm° siècle, Clovis, augmentant son royaume, l'étendit jusqu'à la Seine. Plus tard, il se rendit encore maître de tout le pays jusqu'à la Loire '. »

L'occupation de la Gaule romaine par Clovis se présente donc à nous comme divisée en deux phases. Ce qui les détermine, c'est la situation politique de la Gaule centrale à cette époque. Au nord de la Seine était la sphère d'influence de Syagrius; il est probable qu'il prétendait gouverner sur toute cette région, et que, même là où son autorité n'était pas reconnue, il avait

1 Liber historive, c. 1 i

des partisans qui travaillaient à la faire valoir. Soissons était ainsi, sinon la capitale d'un royaume véritable, du moins le noyau d'un royaume en puissance. Rien de pareil au midi de la Seine, où, selon toute probabilité, l'influence du fils d'^Egidins était nulle. On a déjà vu cette contrée, dans les derniers temps de l'Empire, secouer avec impatience le joug de Home et se pourvoir de gouvernements locaux; on l'a vue plus tard résister avec énergie à ^Egidius. Si le fils de ce dernier n'a trouvé de résidence qu'aux extrémités septentrionales de la Gaule romaine, c'est, évidemment, parce que les villes du centre ne voulaient pas supporter son autorité.

Il est sans doute bien difficile de se représenter l'epèce de gouvernement que s'était donné le pays : on ne peut que le deviner, en partant de ce principe qu'il se sera inspiré d'intérêts toujours les mêmes, et qu'il se sera conformé aux circonstances. Or nous voyons que partout, dans l'Empire agonisant, c'est l'autorité spirituelle de l'évêque qui se substitue à l'autorité disparue du comte: les villes qui ont des évêques possèdent en eux des cbefs qu'elles aiment et qui jouissent de leur confiance. Ce n'est donc pas exagérer que de supposer l'Entre- Seine-et-Loire sous la forme d'un certain nombre de républiques municipales qui sont, sinon gouvernées, du moins inspirées par leurs évêques, et que le danger commun aura rapprochées en une espèce de fédération nationale. Supposez les liens de cette fédération aussi lâches que possible: encore est-il qu'elle s'imposait en face du danger commun, et que le témoignage formel d'un historien presque contemporain en atteste l'existence. N'ayant plus d'épée pour la défendre, la Gaule centrale s'était mise sous la protection de ses évêques : elle regardait de leur côté chaque fois que l'orage se levait, attendant plus de leurs prières et de leur influence morale (pie de la valeur de ses soldats et du talent de ses généraux. Dans ces centres urbains qui ressemblaient à des navires désemparés, les évêques étaient des hommes providentiels qui venaient remplacer au gouvernail le

pilote frappé île vertige, et qui, sereins et ealmes au milieu de l'irritation des flots, guidaient vers le port les peuples rassurés. Installés dans les palais des gouverneurs, ils n'héritèrent pas seulement de leurs logis abandonnés, mais encore de leurs fonctions désormais sans titulaire. Ils remplirent la mission de l'Étal , que l'État ne remplissait plus. Partout où l'on peut jeter un regard sur leur activité, on les voit non seulement bâtir des relises et enseigner les fidèles, mais organiser la charité, présider aux travaux publics, veiller a l'hygiène, se faire les protecteurs de leurs ouailles menacées, monter sur les murailles à l'heure où il s'agit de mourir1. Ce que la papauté fut pour la ville de Rome menacée par les Lombards et abandonnée par les empereurs, les évêques de Gaule l'ont été pour leurs villes, non moins menacées et non moins abandonnées. L'histoire ne nous l'a pas dit, puisque en somme l'histoire ne dit plus rien; mais cela ressort de tous les faits, qui resteraient inexplicables autrement.

Gomment, dans ce pays de gouvernement épiscopal, l'autorité de Glovis va-t-elle s'implanter? Est-ce au moyen de la guerre, ou bien par la voie des négociations pacifiques? Y a-t-il eu conquête, ou y a-t-il eu accord? Encore une fois, nos annalistes gaulois sont muets. Mais on pense bien que le fils de Ghildéric, né lui-même dans cette Gaule centrale où son père a laissé de bons souvenirs, n'y est pas le premier venu. Il est puissant, il est irrésistible, il n'est pas l'ennemi de la religion, il est bienveillant; comment ne l' aurait-on pas reçu?

In écrivain étranger, presque contemporain, Procope, qui se trompe naturellement sur les détails locaux, mais qui décrit avec netteté les situations générales, prononce ici une parole révélatrice : « Les Francs, dit-il, ne pouvant avoir raison des Armoriques par la force, leur proposèrent l'alliance et dr^ mariages réciproques. Les Armoriques acceptèrent cette pro-

1 llauck, Kirchengeschichte Deutschland-s , t. I. pp. L25-426.

position, car les deux peuples étaient chrétiens, et de la sorte ils n'en formèrent plus qu'un seul et acquirent une grande puissance '. » Voilà le grand t'ait dans toute sa portée : un pacte d'égalité qui unit les Romains et les Francs, et bientôt après, la conversion des derniers aidant, une parfaite fusion des deux peuples, qui mêlent leur sang et leur nom dans une nationalité nouvelle.

On a voulu contester le témoignagne de Procope, et l'on a cru trouver, dans certaines inexactitudes de cet auteur, la preuve qu'il n'y a pas lieu d'y ajouter foi. Rien de plus contraire à une bonne méthode historique. Qu'on refuse de s'en rapporter à lui chaque fois qu'il s'agit de choses locales, difficiles à connaître pour qui ne les a vues de ses yeux, ou n'y a été mêlé en personne, c'est parfait. Mais soutenir que cet historien remarquable, qui est venu en Ralie, qui a été en rapports avec les Francs, dont l'attention était en éveil sur la situation politique des barbares, et qui avait d'ailleurs le plus grand intérêt à étudier le peuple de Clovis, n'ait pu connaître le fait le plus général et le plus fécond de sa carrière, ou qu'il l'ait inventé de toutes pièces sans ombre de vraisemblance, voilà une prétention qui doit être repoussée énergiquement.

A supposer d'ailleurs que le témoignage de Procope n'existât point, les faits sont là, qui déposent avec une éloquence plus convaincante «pie la sienne. Cette parfaite égalité qu'il dit avoir existé en vertu d'un pacte entre les indigènes et les conquérants, nous savons qu'elle a existé en effet, et cela dès le premier jour de la conquête franque. Ou, pour mieux dire, - - car le mot d'égalité suppose l'existence de deux êtres distincts, — il n'y avait plus aucune distinction, au moment où écrivit Procope, entre les uns et les autres: les deux peuples s'étaient fondus en un seul, dont tous les membres revendiquaient avec le même droit comme avec la même fierté le titre de Francs. Voilà ce

1 Procope, De bello gothico, 1 , xii, p. <i:i ( Bonn ).

que l'historien byzantin pouvait constater de son temps par le témoignage de la voix publique, de même que nous le constatons aujourd'hui par celui de l'histoire. Récuser l'explication qu'il en donne, ce serait non seulement une prétention téméraire et injustifiée, ce serait déclarer qu'il peut v avoir «les effets sans cause. Ici, ou jamais, l'induction historique doit réclamer sa place. Si, contrairement à la loi de toutes les complètes barbares de cet âge, les indigènes ont été reçus par les conquérants dans la jouissance de tous les droits politiques, c'est qu'au lieu d'une conquête proprement dite, il y a eu une prise de possession réglée par y\n pacte. Et nul ne contestera à l'épiscopat gaulois d'en avoir été le négociateur.

Nous n'irons pas (dus loin; nous nous garderons surtout de vouloir être plus précis. Nous ne prétendrons pas que ce pacte tut un traité en règle, négocié avant l'entrée de Clovis dans les villes de la Gaule centrale, et dont les clauses auraient été, au préalable, débattues entre elles et lui. Nous n'essayerons pas d'enfermer dans des dates, de préciser par des formules l'influence morale toute -puissante que nous devinons dans ce grand mouvement. Nous ne la connaîtrons jamais que par ses conséquences les plus générales et les plus durables; quant à ses manifestations vivantes dans le temps et dans l'espace, nous sommes réduits à les ignorer. Bornons-nous à rappeler que les indigènes de la Gaule n'avaient aucune hostilité préconçue contre les Francs; que, dégoûtés de l'Empire, ils voyaient plutôt en eux des libérateurs qui les affranchissaient à jamais du fantôme impérial; que, de leur part, les Francs ne venaient pas pour envahir et pour partager la Gaule, mais simplement pour la soumettre à leur roi; que, dans ces conditions, rien n'empècbait les villes de les accueillir spontanément; qu'au surplus, les cités s'inspiraient de leurs évèques, et que les évèques préféraient les Francs païens aux Visigoths hérétiques; qu'ils durent se borner à demander des garanties; que Clovis, à l'exemple de son père, était trop déférent envers

ces tout-puissants arbitres de la Gaule pour ne pas accueillir leurs propositions, et qu'enfin, il avait tout avantage à les accepter. Si toutes ces données sont exactes, - et nous ne voyons pas qu'elles puissent être contestées, — comment ne pas admettre l'hypothèse d'un accord pacifique au moyen duquel, soit avant, soit après l'entrée de l'armée franque dans l'Entre-Seine-et-Loire, ce pays serait passé sous l'autorité de Glovis? Et quand ce traité, suggéré presque impérieusement à l'esprit par l'étude des événements, est ensuite attesté d'une manière formelle par un contemporain bien informé, comment refuser de se rendre aux deux seules autorités qui guident la conscience de l'historien, le témoignage des hommes et le témoignage des faits?

Procope ajoute un détail trop précis et trop vraisemblable pour qu'il y ait lieu de le révoquer en doute, même si l'on pouvait en contester certains détails. « 11 restait, dit-il, aux extrémités de la Gaule, des garnisons romaines. Ces troupes, ne pouvant ni regagner Rome ni se rallier aux ennemis ariens, se donnèrent avec leurs étendards et avec le pays dont elles avaient la garde aux Francs et aux Armoriques. Elles conservèrent d'ailleurs tous leurs usages nationaux, et elles les transmirent à leurs descendants, qui les suivent fidèlement jusqu'à ce jour. Ils ont encore le chiffre des cohortes dans lesquelles ils servaient autrefois; ils vont au combat sous les mêmes drapeaux, et on les reconnaît aux ornements romains qu'ils portent sur la tète'. » Voilà, certes, un curieux témoignage. Qu'il soit entièrement inventé, c'est ce qu'on ne fera, certes, admettre à aucun historien sérieux. Qu'il s'agisse réellement de troupes romaines qui se seront trouvées sans maîtres, et qui, faute de savoir que devenir, se seront résignées à reconnaître Clovis, cela est plus discutable. 11 n'est pas interdit de rapporter les paroles de Procope aux divers groupes de barbares cantonnés dans les terres létiques du centre de la Gaule, dont ils jouissaient en vertu de

1 Procope, De bello goihico, l, xn, p. 64 (Bonn).

NOUVEIJ.ES CONQUÊTES 275

leur service militaire. Ces barbares, espèces de colons militaires désormais sans titre de possession, se seront empressés de saluer Glovis comme leur souverain, cl auront consent'' à ce prix l'intégrité de leur rang et de leurs biens. Ils auront continué de former des corps distincts sous leurs chefs à eux, et il n'est pas étonnant qu'ils aient gardé quelque temps, avec leurs étendards et leurs uniformes traditionnels, une existence distincte au milieu des populations de la Gaule. Qui sait si des noms comme Tiffauges et Sarmaize , dus à des colonies de lètes taïfales et sarmates, ne se sont pas perpétués précisément parce que ces localités appartenaient aux cohortes dont parle Procope? Ces questions, difficiles à résoudre, méritent du moins d'être soulevées, et peut-être qu'un jour viendra où l'anthropologie sera en état d'en donner la solution.

Quoi qu'il en soit, en admettant, dans sa portée la plus large et dans son sens le plus général, la soumission volontaire de l'Entre-Seine-et-Loire aux armes de Clovis, nous n'avons nullement la prétention de la présenter comme une occupation régulière et pacifique. S'il est vrai que bien longtemps les armées d'un roi ne pouvaient traverser son propre royaume sans y exercer des violences comme en pays conquis, est-il admissible que, même avec la meilleure volonté du monde, Clovis eût pu empêcher la prise de ce pays d'être une occasion de violences et de spoliation? Et d'autre part, il est probable qu'il y eut des résistances isolées. Certaines grandes villes se persuadèrent peutêtre qu'elles pourraient rester les arbitres de leurs destinées, et ne voulurent pas davantage d'un conquérant franc que d'un maître romain. Il s'est évidemment passé ici la même chose qu'au nord de la Seine, et peut-être l'histoire d'un siège soutenu à cette époque par la ville de Nantes, doit -elle être considérée comme le pendant de l'histoire, obscure elle aussi, du siège de Verdun.

Nantes était une grande ville marchande, un des centres du commerce gaulois : elle abritait dans ses murs une popu-

lation riche et industrieuse, et ne le cédait sous ce rapport qu'à Marseille et à Bordeaux. Par ses incessantes relations de commerce avec la Grande-Bretagne, par l'importance stratégique de sa position, qui commande le cours inférieur de la Loire et ferme la porte de toute la Gaule centrale, Nantes était une des conquêtes les plus enviables pour tout souverain. Mais la ville était assez forte pour se défendre avec succès contre l'ennemi. Écoutons le récit de Grégoire de Tours, que nous reproduirons textuellement. « Du temps de Clovis, la ville de Nantes fut assiégée par les barbares. Déjà soixante jours s'étaient écoulés pour elle dans la détresse, lorsqu'au milieu de la nuit apparurent aux habitants des hommes qui, vêtus de blanc et tenant des cierges allumés, sortaient de la basilique des bienheureux martyrs Bogatien et Donatien. En même temps, une autre procession semblable à la première sortait de la basilique du saint pontife Similien. Quand ces deux processions se rencontrèrent, elles échangèrent des salutations et prièrent ensemble; puis chacune regagna le sanctuaire d'où elle était venue. Aussitôt toute l'armée ennemie se débanda, en proie à la plus grande terreur. Lorsque vint le jour, elle avait entièrement disparu, et la ville était délivrée. Ce miracle eut pour témoin un certain Ghillon, qui alors était à la tête de cette armée. Il n'était pas encore régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint ; mais, sans tarder, il se convertit à Dieu dans la componction de son cœur, et, né à une vie nouvelle, il proclama à haute voix que le Christ est le Fils du Dieu vivant '. »

Bien ne défend et rien n'oblige de voir dans ce Ghillon , général d'une armée barbare qui assiège Nantes au temps de Clovis, un lieutenant de ce prince, qui serait venu conquérir pour son maître le littoral de l'Atlantique. A supposer que ce soit le cas, il restera que la ville de Nantes, Gère de ses richesses et consciente de sa valeur, aura cru, comme Paris el comme Verdun,

1 Grégoire de Tours , Gloria martyrum, c, !">!*.

MH'VKI.l.KS cONijn-: TKS

pouvoir se passer d'un maître et aspirer à être une république municipale. Mais c'était une ambition trop liante à cette époque : Nantes, comme le reste de la Gaule, dut se soumettre au roi des Francs, et si son évêque mort a chassé de ses murailles les ennemis épouvantés, il est probable que c'est l'évêque vivant qui les a ramenés réconciliés.

En résumé, que l'occupation de l'Entre-Seine-et-Loire par Clovis se soit faite sans résistance, ou que, sur certains points, il ait fallu recourir à la force, une chose est certaine: c'est que la soumission du pays fut complète, et qu'au nord du grand fleuve de la Gaule centrale tout le monde reconnut le roi des Francs pour maître. Il ne faut pas même faire d'exception pour les Bretons, retranchés dans leur sauvage presqu'île où tout les séparait du reste de la Gaule : leur origine, leur langage, leurs mœurs à moitié barbares. Ce peuple si amoureux de sou indépendance, et qui, sous les successeurs de Clovis, parvint même à secouer le joug des rois francs, le porta au contraire, sans murmurer, pendant les premiers jours de la conquête. Il garda, à la vérité, ses chefs nationaux; mais il se reconnut le tributaire de Clovis1. Ses évêques apparurent en .~>11 au concile où il avait convoqué tous les prélats de son royaume, et leur présence à cette assemblée est la preuve de leur soumission à son autorité2. Encore à la fin du \ï siècle, la terreur qu'il leur avait inspirée les retenait dans les liens de l'obéissance envers ses héritiers3.

A coup sur, la crainte des Visigoths ne fut pas étrangère à la facilité avec laquelle la domination franque s'établissail dans le pays de la Loire. Maîtres pour maîtres, combien les Francs païens étaient préférables aux Visigoths hérétiques ! Dans ceux-ci,

1 Xani sernper Britanni snl> Franeorum potestatem post obitum régis Chlodovechi fuerunt, et comités non regi< appellati sunt. Grégoire de Tours, iv, i. Cf. A. de Valois, t. I, p. 281. = - Ce sont les évêques de Rennes, Vannes et Léon-Tréguier (Osismi). V. Sirmond, Concilia Gattise, t. I, p. |S:i, et cf. A. de Valois, l. I, p. 279. = 3 V. Longnon, Géographie de la Gaule au 17 iiècle, pp. 109, 169 et 170.

on ne rencontrait jamais que à' opiniâtres persécuteurs; ceux-là, étrangers aux débats confessionnels qui divisaient les chrétiens, étaienl des amis qui pouvaient devenir des prosélytes. Aussi leur arrivée détermina-t-elle, même au-delà des frontières de leur domination, une fermentation extraordinaire parmi les populations catholiques soumises aux barbares ariens. Chez les Burgondes et chez les Visigoths, on s'émut du danger qui résultait, pour des royaumes aussi divisés, du voisinage de ces païens tolérants. Les évêques catholiques étaienl tout désignés aux ressentiments et aux soupçons des persécuteurs : on se vengea sur eux des dispositions hostiles de leurs troupeaux envers le régime établi. Ce fut alors que saint Aprunculus de Langres fut obligé de fuir, parce que, au dire du chroniqueur, les populations de son diocèse soupiraient après la domination franque'. Ce qui ferait croire que l'accusation dirigée contre ce prélat n'était qu'un prétexte pour satisfaire des rancunes locales, c'est qu'il se réfugia à Glermont, en plein royaume arien, et qu'il put, quelque temps après, y être élevé sur le siège épiscopal sans que les autorités de ce royaume en aient pris ombrage.

Aprunculus n'est pas le seul prélat catholique dont l'existence ail été troublée par la jalousie des Burgondes. Nous en connaissons deux autres, Théodore et Proculus, dont les diocèses sont inconnus, et qui se virent obligés finalement de fuir aussi. Ils vinrent se réfugier chez les Francs, où Clotilde, leur compatriote, était reine alors. Elle les accueillit avec bienveillance et leur procura, dans leur vieillesse, le siège épiscopal de Tours2. Un autre prêtre burgonde, nommé Dinitius, qui fut

1 Grégoire de Tours, il, 23. Il ne faut pas, avec Péligny, II, p. 398; Fauriel, II, p. 29; von Sybel, Entstehung der Deutschen Kônigthums , 2° édition, p. 298, et Junghans, p. 18, placer déjà ces événements sous le règne de Childéric, parce que leur place dans le récit de Grégoire fait supposer que dans la pensée de ce chroniqueur ils se rapportent à l'année 480. En réalité, on ne sait pas avec certitude quand Aprunculus devint évoque de Langres, et il ne parait pas que ce fut avant 484 ou même V.M. Rien, d'ailleurs, n'est plus fallacieux que l'ordre chronologique de Grégoire, surtout quand il doit classer des faits de diverse provenance. Bien des fois il les groupe par calégories el tien par années. = - Grégoire de Tours, m, 17, el x, 31.

peut-être évêque lui-même, paraîl avoir eu la même destinée;

du moins nous le retrouvons à Tours dans l'entourage de Clotikle, qui le donna pour successeur à Théodore et à Proculus1.

La complète du pays de la Loire n'était peut-être pas entièrement achevée, que déjà le conquérant était appelé à l'autre bout de son vaste royaume par une nouvelle entreprise. L'histoire n'a consacré qu'une seule ligne au récit de cette campagne : « La dixième année de son règne, Glovis lit la guerre aux Thuringiens et les soumit à sa domination...-. » Voilà tout, et le lecteur aura une idée des difficultés contre lesquelles doit lutter ce livre, si nous lui disons que cette simple ligue contienl plus de problèmes (pie de mots.

Le peuple contre lequel Clovis allait porter ses armes victorieuses, c'était cette mystérieuse nation des Thuringiens, tpii représente pour nous, sous un nom défiguré, les conquérants barbares de la cité de Tongres. Tous les historiens ne veulent pas en convenir; mais le moyen d'admettre qu'il faille penser ici aux Thuringiens de l'Allemagne centrale, séparés du royaume de Clovis par toute la profondeur du royaume des Ripuaires, et desquels nous savons positivement qu'ils ne furent soumis que par son tils Thierry 1? D'ailleurs, l'annaliste de la Gaule centrale, qui a fourni ce renseignement à Grégoire de Tours, ne connaissait pas la lointaine Thuringe : son regard n'em-

1 Grégoire de Tours, II. ce. Il faut remarquer la contradiction de cet auteur, qui, dans les deux passages, donne les deux séries que voici :

Dinifius Théodore et Proculus

Ommatius Dinifius

Léon Ommatius

Théodore et Proculus Léon

Francilio Francilio.

a Tout moyen de contrôle faisant défaut, dit à ce sujet M. l'abhé Duchesne, on est réduit à considérer que les indications du Libellas (c'est la seconde série ) , où l'évèque de Tours traite expressément de l'histoire de ses prédécesseurs, sont préférables à celles de sa compilation historique, où il ne s'en occupe qu'accidentellement. » (Les Anciens Catalogues épiscopaux Je la province de Tours, p. 2G.) = sNam decimo regni sui anno Thoringis hélium intulit eosdemque suis diccionibus subjugavit. Grégoire de Tours, n , 27.

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brassait que les peuples voisins de la Gaule, et même, dans cet horizon borné, il est loin d'avoir tout vu. S'il a nommé ici les Thuringiens, lui qui ne connaît pas quantité d'autres exploits de Clovis, c'est sans doute parce que ce peuple, établi en terre gauloise, et, en définitive, de même race que les Saliens de Tournai, était à portée de son regard et dans le cercle de ses notions géographiques.

Le royaume de Thuringie ', que nous pouvons aussi appeler le royaume deTongres ou le royaume de Dispargum, était, selon toute apparence, issu du partage de la succession du roi Glodion. On ne peut pas entreprendre de tracer les limites de cet État oublié. Se couvrait-il avec le territoire de la cité romaine de Tongres, ou le dépassait-il, ou encore n'en comprenait-il (prune partie? Nous ne le savons pas, et il est bien probable que nous ne le saurons jamais. C'était le plus occidental et le plus septentrional des trois royaumes saliens. Il touchait à l'est aux Ripuaires; à l'ouest il était contigu au royaume de Cambrai. Ses souverains avaient sans doute étendu ses frontières du coté du midi, pendant ce deuxième tiers du v" siècle, dont les vicissitudes restent plongées pour nous dans des ténèbres impénétrables. A l'époque où nous sommes arrivés, il avait à sa tête un descendant de Clodion, un parent de Clovis, dont nous trouverons peut-être le nom. Rappelons-nous qu'il n'y a eu que trois royaumes saliens attestés, et remarquons d'autre part qu'à la fin du v" siècle il y a eu effectivement trois rois saliens, qui sont, Clovis à Tournai, Ragnacaire à Cambrai, et Chararic, dont le domaine n'est pas indiqué. Sera-ce abuser de la conjecture que d'attribuer au seul de ces rois qui n'ait pas de royaume connu le seul de ces trois royaumes dont nous ignorons le roi?

' J'ai à peine besoin de faire remarquer au lecteur la distinction que je crois

devoir établir entre l'a Thuringie el la Thuringe, comn titre la Burgondie et la

Bourgogne. Il j aurait autant d'inconvénienl i ifondre ces noms entre eux qu'à

dire, coi i faisait au xvii' siècle, les Françai pour les Francs.

Les raisons qui mirent aux. prises les deux mis parents ne doivent pas être cherchées bien loin. Etabli dans la |ilu> ancienne résidence de leurs ancêtres communs, et se considérant peut-être par là comme plus noble que son cousin, Chararic pouvait avoir éprouvé des sentiments de jalousie à voir ce dernier prendre l'allure de chef de la maison mérovingienne. Partie pour ce motif, partie pour des raisons d'ambition personnelle, il avait pris, lors de la bataille de Soissons, une attitude expectante qui avait irrité au plus haut degré son jeune parent. Celui-ci n'attendait qu'une occasion de se venger; elle lui fut donnée sans doute le jour où ses conquêtes à l'est de son royaume l'amenèrent à proximité du royaume de Thuringie. Les péripéties de la lutte entre les deux rivaux nous sont restées inconnues, mais nous savons que Chararic finit par tomber avecson tils aux mains du vainqueur. Le tissu légendaire dont la tradition a entouré cet événement ne permet pas de tirer grand'chose d'historique du récit de Grégoire de Tours. Le chroniqueur n'a pas pris la peine de dire les ruses par lesquelles Clovis parvint à mettre la main sur Chararic et sur sou (ils; il croit être sur un terrain plus solide en abordant l'histoire de leur mort tragique. Conformément à l'usage barbare, en les détrônant on avait coupé leur chevelure royale. Chararic s'en plaignait et se lamentait devant son tils. « On a coupé le feuillage d'un arbre en vie, répondit le jeune prince; les rameaux ne sont pas morts, et bientôt ils pousseront des feuilles nouvelles. Puisse aussi périr promptement celui qui nous a réduits en cet état! » Ces menaces, au dire du narrateur, décidèrent Clovis à faire périr le fils avec le père; après quoi, il s'empara de leur royaume et de leurs trésors '.

Une destinée semblable atteignit, probablement vers la même époque, le roi Ragnacaire de Cambrai. Prêtons encore la voix à la tradition populaire recueillie par Grégoire de Tours. A Cam-

1 Grégoire de Tours, u , il .

brai régnait le roi Ragnacaire, si débauché, qu'à peine il ivspectail sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers, le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable. Puis il se mit en campagne. Ragnacaire à diverses reprises envoya des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la force de l'armée de Clovis. « C'est un fameux renfort pour toi et pour ton Farron, » lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la fuite; mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. « Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant enchaîner? Mieux valait pour toi mourir! » Et d'un coup de hache il lui fendit la tète. Puis, se retournant vers Richaire : « Si tu avais porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié. » Et, en disant ces mots, il le tua aussi d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes, les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en ces termes : « Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne mérite pas un or meilleur que celui-là; qu'il vous suftise qu'on vous laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans les tourments. » Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs trésors '.

1 Grégoire de Tours, n , 42.

11 est aujourd'hui acquis que les traditions sur la morl de Chararic, de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera question dans la suite de ce livre, ne sont autre chose que des chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels qu'ils étaienl , mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé : s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à la duplicité l'autre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées, sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice. Glovis devint une de ces figures chères aux barbares : ils en tirent un Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le glorifier en le peignant tel qu'ils l'admiraient. Quand les historiens sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on lésa étudiées de plus près; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certaine mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais , sans doute , faire le départ exact et complet de la fiction et de la réalité, et ce serait une tentative stérile cpie de vouloir, à quatorze siècles de distance, ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire.

On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années du règne de Clovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient pas de date. En les accueillant

dans sa chronique, Grégoire de Tours les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition qui raconte des histoires de meurtres analogues, et que nous sommes obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore, l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner sur les dernières pages de son histoire de Glovis. De toute manière, d faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui.

Cela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes jusqu'au delà du baptême de Clovis1, ce n'est nullement à cause de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Evangile. Qui ne sait, en effet, que cetle couleur barbare est précisément l'apport de l'imagination populaire? Ce n'est pas non plus parce que les dernières années du règne de Clovis seraient singulièrement encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration de l'Aquitaine vaincue, faisait rédiger la loi salique, et préparait le concile

' Je tiens à dire que je ne suis pas seul de mon avis sur cette question épineuse. Jungbans, pp. II!) et 120, récuse la chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés peu après la bataille de Soissons. Richter, Annalen des frânkischen Reichs im Zeitalter der Merovinger, Halle, 187li, p. 44, pense que la conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire, et qu'on ne peut pas placer ces événements dans les dernières années de ( '.lovis. 1 iinding , p. lit,

place l'ai xion des royaumes saliens axant le mariage de Glovis avec Clotilde.

Giesebreebt, Deutsche Kaiserzeit, t. I, p. 7'J, croit même qu'elle est antérieure à la guerre contre Syagrius. Lôning , Geschichte <les Deuischen Kirchenrechts, t. II, p. !), montre l'impossibilité d'admettre la cbronologie de Grégoire, et ne croit pas que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Gbararic. Daim , Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker, t. III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la lin du règne de Clovis.

NOUVELLES CONQUÊTES 28o

d'Orléans. Ce qui nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent plus aucun rôle par la suite dans ses campagnes, alors qu'en ">07 encore le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute il n'y a là qu'une présomption, et non pas une preuve; mais cette preuve sera faite pour Chararic tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 491. Quant à Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai; de l'autre, la rédaction de la loi salique suppose que tous les Francs établis au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis également, vivent sous l'autorité de Clovis1. On le voit, il est tout au moins difficile (pie Ragnacaire ait péri dans les dernières années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve, que les faits allégués par nous doivent être eux-mêmes ramenés le plus près possible de la mort de Clovis. La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces princes Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois, qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume. Et les bistoriens ont voulu voir un de ces souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut tué au Mans comme on vient de le dire2. Mais Grégoire de Tours ne dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que parce qu'on se faisaii une fausse idée delà valeur du titre royal chez les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était le cas de Rigno-

1 Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre xii. = s Quorum frater Rignomeris nomine apud Qenomannis civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. Grégoire de Tours, n, 42.

mer. Il serait contraire à tout ce que nous savons de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume '. Que Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas les légendes épiques.

L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit : « Malheur à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité! » Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur, dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût tuer 2.

La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque de l'Occident.

Concluons que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de Ragnacaire, c'est 'a défaite de ces princes et la complète de leur royaume par Clovis, et que ces événements se placent, selon toute vraisemblance, dans la longue période de son règne qui s'écoule entre 4<S0 et 496.

1 Comme l'admettent Dubos, Ht, p. 184, et Fauriel, II, p. îi , Pétigny, II, |i|>. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle de Rignomer; mais il suppose que les Francs du Mans sont les L'êtes francs de la Notice de l'Empire, qui, refoulés par li 's barbares, se seraient repliés sur la Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils sont venus l'un el l'autre du même pays salien. = -' ( trégoire de Tours, u , 42.

MARIAGE DE GLOVIS

Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les frontières de la Ganle. Tonte l'Europe avait les yeux iixés sur ce brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional. Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent atroce : c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Kavenne, mais déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le système d'alliances politiques auquel il «lut plus tard l'hégémonie du monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main île sa sœur Aldoflède '.

1 Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus, 63; Grégoire de Tours, ni, 31. Nous savons, par le premier de ces auteurs , que le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous écarter du témoignage formel de Jordanes.

Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 402 elle fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'aria nisme à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie : Aldoflède devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une tradition, colportée au m' siècle par les Francs, voulait qu'après la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre tille, dont elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave1 : légende sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut affirmer, c'est que le rapprochement ménagé à la faveur île ce mariage, entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps, fut un bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des circonstances, le conflit n'eut pas l'àpreté qu'il avait d'ordinaire, quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice : il convient d'en faire la remarque avant (pie le voile de l'oubli, un moment levé devant sa figure, retombe sur elle à jamais.

Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.

Clovis venait d'atteindre sa vingt- cinquième année, et il y avait dix ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Saliens. Il n'était pas encore marié; mais, d'une de ces unions inégales et temporaires qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il

1 Grégoire de Tours, in , il .

avait eu un fils nommé Théodorie. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi, qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Tliéodoric fut admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les trois (ils de Glotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre. L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodorie le Franc ', qui lui a été donné pour le distinguer de Théodorie de Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.

Devenu, par ses complètes, l'un des arbitres de l'Europe, Glovis voulut avoir pour épouse une personne <le sang royal. Étant depuis quelque temps, à ce qu'il parait, en relations assez suivies avec les Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été plus défiguré par la légende populaire.

Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch. L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil, avait pour résidence Genève'2. Un troisième frère, du nom de Godomar, était mort sans postérité; un qua-

1 Hugdietrich. Sur le nom il.' Hug, porté par les Francs dans les chants populaires île leurs voisins, voir ['Histoire portique des Mérovingiens, p. 028. = - Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève : Genovœ ubi Godigisclus germanus régis larem statuerat, dit le Vila Epiphanii d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.

trième, Chilpéric, qui avait été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis, qui doit nous arrêter quelques instants.

Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux titre de maître des milices1, n'a guère laissé de trace dans l'histoire de ces temps obscurs. 11 sert de peu d'entendre des rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté2, mais il est plus intéressant de voir l'ascendant qu'a auprès de lui sa femme Carétène3. Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien1, donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus", et était auprès de son mari la patronne des opprimés0. Chilpéric lui permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de leur alliance : Clotihle et Stedeleuba 7, qui porte aussi le nom de Chrona8. Lui-même, à partir de 4K0, on ne le voit plus participer à aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette date5'.

La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis par Godegisil de Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les deux princesses au moment du mariage de Clotihle. Ssedeleuba prit le voile10, et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé l'église Saint-Victor " dans un faubourg de Genève. Qiianl à Clotihle , dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait pas sa mère, adonnée comme elle

1 Sidoine Apollinaire, Epist., v, 6. = '- Virum non minus bonitate, quam potestate praestantem. ld., ibid., vu, 7. = :' Fauriel, 1,318, l'appelle Agrippine, par

une distraction pard lable pour qui connaît le langage prétentieux et tourmenté

de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, Epiât., v, 7, où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon, l' Agrippine de ce Germanicus. = ( Leblant, inscriptions chrétiennes de la Gaule, n" lîl , t. I, p. (39. =c s Epiât., vi, 12, et Leblant, l. c. = ,; /</.. ibid., v, 7. = ' Frédégaire, ni, 17. = 8 Grégoire de Tours, n, 28. :i Binding, p. 1 1 i. = 10 Grégoire de Tours, /. c. C'est à cette occasion qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue d'ailleurs : Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur. =" Frédégaire, rv, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que Saedeleuba, exilée à Genève, ail pu bâtir cette église; mais on a vu que cel >'\il n'esl qu'une légende.

MARIACK DE CLOVIS 291

aux œuvres pieuses qui ont rempli l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant son veuvage par un redoublement de pieuses austérités et d'œuvres charitables, et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter le joug du Christ après le diadème royal '. Elle eut le bonheur de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme sainte éprouva ici-bas.

Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires, ont représenté Gondebaud comme le meurtrier de son frère Ghilpéric, dont il aurait encore fait périr la veuve et les fils, en même temps qu'il reléguait ses tilles à Genève. L'histoire donne un éclatant démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Ghilpéric n'eut pas de tils, et ses fdles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve Carétène, on vient de le voir, mourut dans une heureuse vieillesse en 500. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté sincèrement, et saint Avitus, le grand évèque de Vienne, atteste lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de sympathie2. Ses relations avec son frère Godegisil paraissent avoir été satisfaisantes aussi; plus tard, il est vrai, elles furent troublées; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre fratricide, et l'on peut, croire que c'est la jalousie qui en fut le principal mobile.

Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins3.

1 Leblant, Inscription* chrétiennes de la Gaule, t. I, n° 3t, pp. 68-71. =

2 Flebatis quondani pietate ineflabili funera germanorum. S. Avitus, Epintolœ ad Gttndobadum, 5. =3 Cf. Ennodius, Vita sancti Epiphanii.

Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier avec lui à l'occasion de son mariage : cela n'empêche aucunement qu'il ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune fille, qui était catholique fervente, et qui tremblait devant les hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être précisément défendues par l'Église, étaient généralement envisagées par elle avec une certaine défiance, et Clotilde ne pouvait pas l'ignorer. Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée aux pasteurs de l'église de Burgondie, et l'on aime à se persuader que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé (pie plus d'une fois, selon la parole de l'Apôtre des nations, l'homme infidèle a été sanctifié par la femme fidèle\ Mais en même temps ils auront voulu ([lie la vierge chrétienne ne fût [tas exposée à devenir la mère d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit de l'Eglise catholique, que les enfants issus du mariage projeté recevraient le baptême2.

L'union de Clovis et de Clotilde fut donc conclue en 492 ou 493. L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a l'ail l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable poème nuptial. Ce poème a été pris longtemps pour

1 S. Paul, I Ail Corinth., vu, 14. = s La conjecture est de Dubos, III, p. 78.

MARIAGE IJK CLOA I- 293

de l'histoire : c'est l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à l'histoire de le rayer de ses pages1. Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles présentent pour l'historien : au contraire, rien n'occupe une place plus légitime, dans l'histoire des faits, que l'impression qu'ils ont produite des le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette place, la légende, par l'intérêt même qui s'attache à ses fictions, attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de voir la réalité. Et il se trouve (pie cette l'ois la réalité est bien plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours les héros chrétiens; elle rabaisse les personnages que leurs vertus placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les mobiles du vulgaire3. Nul n'a plus pâti de cette tendance «pie la figure de sainte Glotilde. En présentant ici son histoire dégagée de tous ses ornements poétiques, nous substituons, à l'héroïne romanesque de la tradition, la suave ligure historique d'une sainte trop longtemps méconnue.

Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery, près de Troyes, aux contins des deux royaumes . 11 la conduisit lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes du mariage '. L'union fut heureuse. Dès

1 Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au chapitre intitulé : le Mariage de Clovis, dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 225 à 251. =2 Léon Gautier, les Épopées françaises, 2« édit., t. III, pp. 785 et suiv. = 3 Vilariaco in qua Ghlodoveus residebat in territorio Trecassino. Frédégaire, m, 19. C'est Villery (Aube), au sud de Troyes. V. Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, pp. 75, note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès archéologique de Troyes en 1853 ; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp. 178-179. = 4 Le Chronicon sancti Benigni Divionensis (Dachéry, Spicilegium, t. II) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert d'Austrasie avec Brunehilde.

les premiers jours le jeune roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à l'épouse de son choix; il lui laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Clotilde devint le hon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle : nulle part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé l'injurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la reine de son cœur comme elle était la reine de son peuple.

Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation. Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.

La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua Clotilde. Dans celte œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de' sa femme, muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion, et la naissance de leur premier enfant, Ingomir, vint donner quelque chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait. Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie

atholique au trône des Francs n'était plus qu'une question de

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temps, et le germe de la conversion du peuple toul entier était

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lÂ'Â1'

Statues de Clovis et de sainte Clotilde, à l'église Notre-Dame de Corbeil, aujounïhui démolie.

D'après Willemin , M iments français pour servir à l'histoire des arts w siècle jusqu'au

commencement du xvn-, Paris, 1839, in-f, t. I, pi. 59 et 60. - Cf. Alexandre Lenoir, Musée des monuments français, t. V, pi. 20. — «F siècle.

jeté. Clovis consentit au baptême de l'enfant. Qu'il s'y

fût

engage

lors de son mariage ou qu'il n'ait fait que céder, le

29(i CLOVIS

moment venu, aux sollicitations de Clotilde, on peut voir dans celte concession la preuve du grand ascendant que la jeune reine avait déjà acquis sur son époux.

Clotildene négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal. L'église où eut lieu la solennité, -- peut-être Notre-Dame de Soissons, alors cathédrale1, — fut tendue de voiles et de tapis précieux : il s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme voulait que le baptême du tils devînt le salut du père. Une cruelle déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme : l'enfant n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume : « C'est votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais consacré à nos dieux, il serait encore vivant. » Mais Clotilde n'eut que des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait rendre un argument aux convictions païennes du roi. « Je rends grâces, dit-elle, au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue de Dieu pendant toute l'éternité -. »

L'année suivante, un autre tils, Clodomir, vint consoler les jeunes époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était pas terminée. Comme si tout se fût conjuré

1 Elle fut construite, au ive siècle, sur les ruines d'un temple il'lsis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob, Histoire de Soissons, t. I; Leroux, Histoire de Soi-sons, t. I, pp. 135-137; Poquet et Daras, Notice historique ri archéologique de lu : athédrale de Soissons, p. 10. = '2 Grégoire de Tours, n, 2!).

MARIACE DE CLOVIS

pour abattre le cœur de la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son baptême, et Glovis revint à ses

Église Saint-Remi, à Reims, consacrée à celui qui baptisa Clovis et la France avec loi ■ 1- Vue inférieure La nef , commencée au xr siècle, fut voûtée au x,r ; le chœur est du x..-. Ces dates sont celles que donne Viollet-le-Duc en son Dictionnaire de l'architecture.)

raisons. « Pouvait -il lui arriver autre chose qu'à son frère? dit-il. H a été baptisé au nom de votre Christ, il faut donc bien qu'il meure. » Cette sinistre prédiction ne se réalisa point. La

foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.

Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie domestique de Glovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources nous aient conservée, et il n'y en a pas, dans toute l'histoire des Francs, qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante, dans son rùle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari! Elle n'a d'appui que son Dieu; mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus amères ; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans qu'elle cesse de le gloriiier au milieu de ses tribulations, jusqu'à ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense ! Telle est cette âme sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les passions de l'héroïne de roman!

La mère était consolée : l'épouse continuait d'attendre avec patience et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de tout temps : pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires pour l'amener à une mesure si profitable à ses intérêts? La réponse à cette question est bien simple : Clovis n'avait pas la foi, et il n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait pas. Comme Théodoric le Grand, comme (iondebaud, qui auraient sauvé leur dynastie el assuré l'avenir de leurs

MARIAGE DE CLn\ h

peuples s'ils avaient embrassé à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église parce que l'Église n'était

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fj ct.XvrE,

Eglise Saint -Rémi. — '2- Vue extérieure. |La façade et les clochers sont du xn' siècle.)

pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la vérité : tant

qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait plongé dans les ténèbres du paganisme.

Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes inquiétudes à Glotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de victimes dans la famille de son père, venait de pénétrer

Tombeau de sainl Rémi, en l'église Saint-Remi, à Reims. — l'n premier tombeau avait été consacré

au baptiseur de Clovis par Hinemar, au îx* siècle, et un second par Herimar, abbé de Saint-Remi, au xr

Le troisième, dont la représentation est ci -dessus, est une œuvre de la Renaissance.

dans celle de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec l'arien Théodoric avait été précédé de la conversion de cette princesse au christianisme; peut-être des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour même de Clovis. Ce fut l'occasion d'une propagande religieuse dont une autre sœur de Clovis, Lanthilde, fui l;i première complète1. Certes, un pareil résultat était bien

1 Selon von Schubert, o. c. p. ;V7, Lanthilde aurait accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en sciait revenue arienne.

MAUIACE DE CLOVIS

fait pour encourager le clergé arien dans ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur roi1. L'arianisme était, en quelque sorte, le credo national des Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait n'être qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que

Tombeau de saint RemTj état actuel. — Le tombeau a été réédifié en 18V7, par les soins du cardinal Gousset

et sous la direction de M. Brunette. architecte. (Cf., à ce sujet, une note intéressante

îles Petits Bollonclisles . XI. pp. 593. 591.)

Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se faire chrétien, n'acceptât que l'Évangile mutilé auquel adhéraient jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son beau -frère Théodoric?

' Saint Avitus semble faire allusion à cette propagande quand il écrit à Clovis : Vestrae subtilitatis acrimoniam quorumcumque scismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis multitucline, vacuis veritate Christ iani nominis visi sunt obumbratione velare. S. Avitus, Epistolse, 36 (41).

D'autre part cependant , le cercle des influences qui devaient enfin pousser Clovis dans les bras de la vraie Eglise se resserrait de plus en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout : à son foyer, sous les traits d'une femme aimée; au dehors, dans ses relations avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en partie le protégé, en partie le protecteur des évêques; il avait sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion.

Il est permis de croire que saint Rémi, archevêque de Reims, était dès lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant un demi-siècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui fit plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Relgique. Fils d'une famille noble du pays de Laon, qui parait avoir été une des ////i/sons mitrées de la Gaule septentrionale, Rémi avait sans doute fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son éloquence: c'était, disaient -ils, un orateur accompli, possédant toutes les ressources de son art, et il n'y avait personne qui régalât'. La collection de ses discours, rapportée à Glermont par un amateur qui l'avait achetée chez un

1 Non oxtat ad pra^sens vivi hominis oratio, quam peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, i\,7. Erat autem sanctus Remigius episcopus egregise scientiae el rethoricis ad primum imbutus ^tuiliis. Grégoire de Tours, n, 31.

libraire de Reims, y excita l'admiration des plus tins lettrés1, et valut à saint Rémi une épître des [dus flatteuses de Sidoine Apollinaire. Dans ce curieux document, où s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique

•''■' • J*S7 ti<^W

Calice dit o <le saint Rémi i> . conservé au Trésor de Ja cathédrale'de Reims (xiii* siècle).

de décadence, dont il fait honneur à sou vénérable correspondant -. Mais Rémi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient comme une de leurs gloires. Elevé à leur école, il s'inspirait à d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette

1 Omnium assensu pronuntiatum pauca ruine posse si mi lia dictari. Sidoine Apollinaire, l. c. = - /'/.. ïbid.

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ci.ovis

gloire littéraire qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu'éclate son incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évoques pour avoir une idée du départ qui se

i'Htmriïc^Uictimus a fa clercs1 |l ûimr Wx cotps bp quu purW humble ucamcV isc cuniT oninl nlnmnrtjl le ûrùntmr © futc rfpnl an Jcul thru VtttnmipiV

Derniers moments et mort de saint Rémi , qui baptisa Clovis. Tapisserie de Reims (commencement du xvr siècle), d'après l'ouvrage d'Achille Jubinal : /es Anciennes tapisseries historiées. (Paris, 1837, in-l

faisait alors, dans l'Église, entre les hommes de l'avenir et ceux du passé: ceux-ci, s'attardant aux jeux frivoles d'une littérature usée, ne se résignaient ni à la disparition d'une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille', la

1 « Spernil senipedem stiluin Thalia. Ex quo septipedes videt palronos. « Sidoine Apollinaire, Carm. xn, 18.

langue et même l'odeur1; ceux-ci, oubliant qu'ils son! des Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans ses mains les destinées de l'Église catholique. Il ne fallait que du talent pour être un Sidoine; il fallait du génie pour être un Rémi. Ce génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient glorifiées à l'égal de son éloquence; un lui attribuait des miracles, et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de l'auréole des élus.

Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le pontife étaient anciennes sans doute: voisin de Soissons, qui était la capitale du royaume, et où son frère Principes occupait le siège épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à une heure où l'avenir était douteux encore, Rémi avait salué dans le jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Rémi continuait dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat indirect commencée parla lettre de 481. Son influence grandissait et s'affermissait; le roi païen apprenait à s'incliner devant la supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où les larmes de Clotilde et les enseignements de Rémi porteraient leurs fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un mort allait devenir l'instrument de la résurrection d'un peuple.

1 Sidoine Apollinaire, xn, 13.

L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit royaume des Saliens l'avait mis en contact avec tous les peuples qui se partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie de la Belgique première, il était devenu le voisin des Mamans, et une lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 490.

Les Alamans ' avaient été depuis le iue siècle, avec les Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance. C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rbin tous les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout le rv° siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre leurs tribus toujours renais-

1 Sur les Alamans il faut lire : Zeuss, Die Deutschen und die Nachbarslâmme, Munich, 4837; Huschberg, Geschichte der Alamannen und Franken bis zur Grûndung der frânkischen Monarchie durch Kônig Chlodwig, Sulzbach, 1840; MerkeljDe republica Alamannorum, 1849; von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, Strasbourg, 1884.

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santés, et la guerre alémanique se déroula parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains, les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire, une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant Ghnodomar, le monarque aux bras museuleux et à la taille gigantesque, qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumanl, et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps, combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire, dans la prison ou dans la mort '. Des Ilots de sang alémanique inondèrent les provinces envahies; des milliers d' Alamans succombèrent tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières. Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de trente -cinq, mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau -. A Ghàlons-sur-Marne, en 307, le brave Jovin leur infligea un désastre non moins cuisant 3. Entin, à Colmar, en 374, leur armée, qui comptait quarante mille hommes selon les uns, soixante-dix mille selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq mille trouvèrent leur salut dans la fuite /*. Mais, chaque fois, la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme si elle n'avait jamais connu la défaite8. Devenus les maîtres, après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre -Rhin-et-Danube, que ne protégeait plus le Limes tombé en ruines, les Alamans se répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville d'Augsbourg,

1 Amm. Marcell., xvi, 12. — . a Id., 1. c. = 3 Id., xxyii, 2. = * Id., xxxi, 10. = r' Id., xxvm, 5, 9.

et occupèrent toute la région comprise entre le Lech, et le coude <pie fait le Khin à partir de Baie. De là ils pouvaient à leur gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître sous les murs de -Milan1, et plus d'une fois depuis lors, séduits par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre ensoleillée. D'autre part, franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace tombait en leur pouvoir avec ses plaines fécondes; ils foulaient en vainqueurs ces champs qu'au siècle précédent ils avaient engraissés des flots de leur sang, et la vieille Argentoratum , témoin de leur premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes alémaniques, Reims trembla plus d'une fois devant eux.

En même temps qu'ils se dilataient ainsi, menaçant à la t'ois l'Italie, la Gaule centrale et la Pannonie, lesAlamans resserraient de plus en plus le lien politique qui unissait leurs diverses peuplades entre elles. De simple confédération de barbares qu'ils avaient été dans l'origine, ils devenaient une grande nation. Vers le milieu du \ siècle, nous voyons un leurs rois, du nom de Gibuldus ou Gebavultus, mettre en liberté des prisonniers gaulois à la prière de saint Loup de Troyes, et des captifs du Norique à la demande de saint Séverin -'. Voilà, régnant à la fois sur les Alamans du Danube et sur ceux de l'Alsace, le successeur unique des neuf rois vaincus par Probus, des sept rois qui ont combattu contre Julien à Strasbourg.

Mais le jour vint où les Alamans eurent à compter avec d'autres peuples de leur race, qui leur disputèrent avec succès

1 S. Ambroise, De Obitu Valentiniani, i et 22. = - Eugippius, Vita S. > e rini, c. 19; Vita S. Lupi, Act. Sanct., t. VII, 19 juillet, p. 70; comp. von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken,p. 19.

les terres impériales vacantes. L'Empire agonisant avait imaginé, conformément aux traditions artificieuses de la diplomatie romaine, de les mettre aux prises avec leurs voisins les Burgondes, les plus Romains des barbares. Ceux-ci étaient d'abord venus s'établir entre les Alamans et les Francs, sur la rive gauche du Rhin. Plus tard, l'Empire les avait rapprochés de lui en les établissant dans la Sapaudie, le long du Rhône et au pied des Alpes. Là, ils servirent de boulevard à l'Italie menacée, et ils ne laissèrent pas de gêner singulièrement leurs remuants voisins, à qui ils parvinrent même à enlever plusieurs cités '.

Du côté du sud, ce fut la monarchie ostrogothique de Théodoric le Grand qui devint la barrière. Lorsque le vainqueur d'Odoacre eut pris pied dans les belles plaines de la haute Italie, les Alamans comprirent que leur rôle était fini de ce côté. Adieu les descentes foudroyantes dans ces grasses contrées, et les tournées triomphales d'où l'on revenait, couronné de gloire et chargé de butin!

Il fallut refluer vers le nord. Mais, là aussi, la place était prise. Les Francs s'étaient répandus le long du Rhin et de la Moselle : ils n'entendaient pas se laisser déposséder de foyers qu'ils avaient achetés au prix de leur sang. La lutte fut vive et acharnée, et, si l'histoire en a oublié le souvenir, on peut dire que le sol en a gardé les traces. Partout, sur les hauteurs de l'Eifel, dans la vallée de la Moselle et jusqu'à l'entrée de la Ripuarie, les villages à nom alémanique s'insèrent comme des envahisseurs au milieu de ceux qui trahissent une origine franque, et ce pêle-mêle des vocables donne l'idée du terrible fouillis qui dut se produire dans ces jours où les colons venus du sud se heurtaient aux premiers occupants '.

1 Binding, Dus Burgundisch - Romanische Kônigreich, pp. KK3-108. = -' \Y. Arnold, Ansiedelungen und Wanderungen deutscher s/munir, 2° édit., Mai-bourg, 1881. Livre ingénieux, mais où l'élémenl conjectural occupe mie grande

place.

Devant les anciens frères d'armes devenus des ennemis, les Francs allaient-ils maintenir leurs positions? On pouvait craindre le contraire. Ils étaient divisés en deux peuples : les Alamans formaient une vaste et puissante nation militaire. Saliens et Ripuaires, il est vrai, n'étaient pas étrangers les uns aux autres; à leur tête étaient des rois rattachés entre eux par les liens du sang, et les deux groupes avaient le même intérêt à ne pas laisser grandir à côté d'eux une puissance qui put devenir menaçante pour l'un et pour l'autre. Néanmoins la facilité ([n'avaient les Alamans de se jeter tour à tour sur l'un des deux, et de le surprendre avant qu'il eût pu recevoir des secours de l'autre, jointe à l'éloignement considérable des deux villes de Soissons et de Cologne, qui étaient les centres de gravité de la politique franque, mettaient les Francs dans une situation stratégique fort inférieure à celle de leurs voisins, aussi longtemps du moins qu'ils se bornaient à rester sur la défensive.

Selon toutes les apparences, le plus fort de la lutte contre les Alamans a pesé sur les Francs Ripuaires. Leurs agresseurs n'avaient qu'à descendre le cours du beau fleuve dont ils gardaient la vallée supérieure : les flots les portaient sans obstacle au milieu des vastes campagnes ouvertes de la Ripuarie. Ce royaume était loin d'avoir l'élan irrésistible et la fougue conquérante de celui de Soissons. Resté comme à barrièregarde de l'invasion, et n'ayant plus devant lui aucune terre romaine qui ne fut déjà occupée, il se voyait réduit à un rôle de conservation pacifique qui n'était pas fait pour inspirer beaucoup de respect à ses turbulents voisins. Ceux-ci avaient manifestement le dessus : les traces de leur colonisation en Hesse et dans le pays rhénan nous montrent qu'ils s'étendaient graduellement dans ces régions au détriment des Ripuaires. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à une journée de marche de leur capitale : encore une bataille, et elle tombait dans leurs mains avec tout le royaume.

Des hauteurs volcaniques de l'Eifel, qui entourent en hémi-

cycle, du côté du sud, la vaste et fertile plaine à l'extrémité de laquelle apparaissent les tours de Cologne, les barbares venaient de descendre dans ce jardin des Ripuaires. Un château fort, bâti par les Romains, en gardait l'entrée : c'était Tolbiac, ancienne garnison des légionnaires, encore reconnaissable sous son nom modernisé de Zûlpich. La bourgade, aujourd'hui au large dans sa vieille enceinte croulante vêtue par intervalles de larges pans de lierre, surgit comme une vision d'autrefois au milieu de la solitude immense. L'église, dont la crypte se souvient d'avoir vu ondoyer Glovis', le vieux château du moyen âge aux massives tours rondes, reposant sur des assises mérovingiennes, le tracé des rues, où l'on retrouve l'intersection des lignes principales du campement romain, les fossés, transformés en jardins largement nourris de soleil, et surveillés par des meurtrières en ruines, les pittoresques portes crénelées s'ouvrant aux quatre points cardinaux, le cimetière silencieux au bord de la route, à la sortie principale de la ville, et qui rappelle les avenues sépulcrales par lesquelles on entrait dans les cités romaines, tout y a gardé, si l'on peut ainsi parler, le moule des événements historiques, tout y évoque un passé lointain et «l'émouvants souvenirs. Une paix profonde semble plonger dans le silence de la mort cette petite localité, dont le nom seul est resté vivant. La plaine, immuable et monotone, est fendue, en quelque sorte, par la longue ligne droite et blanche de la vieille chaussée, qui, venant de Trêves, semble impatiente d'arriver à Cologne. Au luin s'étend la campagne solennelle et muette, dans le calme de son large horizon, qui s'élève comme les gradins d'un cirque immense autour de quelque grand théâtre historique.

C'est là, sous les tours du château romain, et sans doute en

1 Sur les souvenirs locaux de Zûlpich relatifs à Clovis et à la bataille < 1 « s Alamans, il faut lire Broix, Erinnerungen an das dite berûhmte Tolbiacum, Neuss,1842. Ces traditions ne remontent pas plus haut que l'époque de la Renaissance, et ne servent en rien à guider les recherches de l'historien.

LK VASE DE SOISSONS (p. 259-261)

,< Lorsqu'on fut arrivé à Soissons, tout le butin ayant été mis en tas, le roi dit en montrant le vase : « Je vous prie, mes braves guerriers, de vouloir bien m'accorder, outre

< ma part , au moins le vase que voilà. » Les plus sensés répondirent à ces paroles : « Glorieux roi, tout ce qui est ici est à toi. et nous-mêmes nous sommes soumis à ton

< pouvoir. Fais donc ce qui te sera agréable , car personne n'est assez fort pour te résis- « ter. D Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, l'un des soldats, léger, jaloux et vain, ayant levé sa hache à deux tranchants , en frappa le vase et dit d'une voix haute : a De tout ceci tu ne « recevras rien que ce que la justice du sort te donnera. » Tous restèrent stupéfaits. Le roi comprima sa colère sous le calme de la patience, mais en gardant un vif ressentiment au fond de son cœur. Un an après , il fit assembler toute l'armée en appareil militaire . chacun devant montrer au champ de Mars ses armes brillantes et en bon état. Comme il passait chaque soldat en revue, il vint à celui qui avait frappé le vase et lui dit : Nul « autre n'a des armes aussi mal tenues que les tiennes. Ta lance, ton épée, ta hache.

rien de tout cela n'est bon. » Et , saisissant la hache, il la jette à terre. Le soldat, s étant incliné pour la ramasser, le roi, levant la sienne à deux mains, la lui abattit sur la tête en disant : « Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. » Après l'avoir tué, il ordonna aux autres de se retirer, et inspira par cette action une grande crainte. ■ (Grégoire de Tours, 11. xxvn. traduction Guadet.)

Composition do Guillonnet.

avant de la ville, que les Ripuaires eurent à défendre contre les envahisseurs alémaniques le cœur même de la patrie Nous ne savons pas si les Saliens étaient venus à leur secours; mais, grâce aux circonstances que nous avons indiquées, Ie> attaques de l'ennemi pouvaient être assez imprévues pour empêcher les renforts envoyés par Glovis d'arriver à temps. Les Ripuaires

Bataille de Tolbiac, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 2006, f' 6. (Fin du xiv siècle ou commencement du XV.)

résistèrent avec courage : leur roi Sigebert fut blessé au genou dans le combat, et il en garda, pour le reste de sa vie, une claudication qui lui valut le surnom de boiteux '. Il paraît bien <pie la journée fut un succès pour les armes franques, car, longtemps après, nous retrouvons le roi Sigebert en paisible possession de son royaume 2. Ce ne fut pas sans doute la première rencontre à main armée entre Francs et Alamans, mais

1 « Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidum percussus in genuculu claudicabat. » Grégoire de Tours, n, 37. = -' Grégoire de Tours, H, 37.

c'est la première dont nous ayons connaissance. Et ce ne sont pas les annalistes, mais les poètes populaires qui en ont gardé le souvenir, el qui ont porté au loin, dans toutes les régions franques, le nom désormais fameux de Tolbiac.

Mais la lièvre d'expansion qui tourmentait les Alamans ne leur laissait pas de repos, et ils revinrent à la charge. Comme ils tâtaient successivement toute la frontière, et qu'ils n'épargnaient pas plus le domaine des Saliens que celui des Ripuaires, Glovis fut entraîné à descendre à son tour dans l'arène. Nous ne connaissons pas l'occasion de cette prise d'armes. Soit que les Alamans aient menacé les opulentes contrées de la Gaule orientale, dont les séparait la haute muraille des Vosges; soit que Sigebert de Cologne, craignant une nouvelle invasion, l'ait appelé au secours, il pénétra en Alsace par une marche rapide, et vint tomber sur l'ennemi dans la vallée du Rhin. 11 est impossible de marquer d'une manière plus précise le champ clos d'une rencontre qui devait être décisive pour l'avenir de l'Europe. Grégoire de Tours luimême l'a ignoré, et tout le moyen âge après lui. L'événement mémorable qui ouvre les annales du monde moderne est donc destiné à ne jamais porter de nom dans l'histoire. Le besoin de donner un point de repère à des souvenirs fameux a fait accueillir avec faveur l'ingénieuse conjecture d'un érudit du xvic siècle, qui a identifié la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac racontée plus liant '. Mais la popularité de

1 L'identification a été faite, pour la première fois, par Paul Emile , historiographe de France, De Rébus gestis Francorum, Paris, 1539, fol. v, verso, et admise sur la foi de cet auteur par la plupart des historiens. Elle repose uniquement sur la supposition que la bataille de Clovis contre les Alamans, dont Grégoire de Tours ne désigne pas le théâtre, es1 la même que le combat de Tolbiac livré par Sigebert de Cologne aux mêmes ennemis, et dont (.irogoire parle à un autre endroit de sa chronique. De preuve, il n'y en a aucune. L'hypothèse a d'ailleurs rencontré, dès le xvii0 siècle, une certaine opposition de la part des savants belges : Vredius, dans son Histoi-iœ Flandrtœ ehristianœ , Bruges, 1650, pp. I et ~-2, veut que la bataille aii ou lieu à Toul, puisque c'est par là que Clovis passa en retournant chez lui; Henschen, dans ses notes sur la vie de saint Vaasl (Bollandistes, t. 1 do février,

l'hypothèse ne la garantit pas contre le contrôle de la critique, et une longue possession ne parvient pas à créer de prescription dans l'histoire, au profil des opinions qui n'ont pas de preuve formelle à invoquer.

C'était en 196, la quinzième année du règne de Glovis '. Les annales franques n'ont accordé qu'une sèche mention au drame que nous allons raconter, mais les hagiographes du \ï siècle en ont mieux gardé la mémoire, et c'est à l'un d'eux que nous devons d'en connaître au moins l'acte principal.

La lutte fut acharnée. Sentant l'importance de l'enjeu et connaissant la valeur de l'adversaire, Glovis y avait engagé toutes ses forces, auxquelles probablement s'étaient joints les contingents des Ripuaires. De leur côté, les Alamans doivent avoir mis en ligne des forces au moins aussi considérables, puisqu'ils (lurent balancer la victoire et même, à un certain moment, faire plier les milices franques. Ils étaient de tout point dignes de se mesurer avec les vétérans de Clovis. La furia alémanique était célèbre sur les champs de bataille : les Alamans se ruaient à la victoire avec un élan qui renversait tout. Mis en présence de rivaux dont les derniers événements avaient grandi le nom et exalté l'orgueil, ils savaient qu'ils jouaient une partie suprême,

p. 796 A), propose les environs de Strasbourg pour 1rs mêmes raisons, et aussi parce que le Vita Vedasti place la lutte sur les bords du Rhin. Mais ni l'un ni l'autre de ces savants n'a invoqué le vrai argument, qui est l'absence de toute preuve et le caractère purement hypothétique de la version reçue. Toutefois Tolbiac n'a cessé de garder quelques partisans.

1 Actum anno 15 regni sui. Grégoire de Tours, n, 30. Cetle mention, il est vrai, manque dans quelques manuscrits de Grégoire de Tours, mais l'authenticité en est inattaquable. Ceux qui, dans les derniers temps, ont voulu rapprocher la date de la victoire sur les Alamans, invoquent cette circonstance que la lettre par laquelle Théodoric félicite Clovis de ce triomphe n'a pas pu être écrite avant 507 (Mommsen, M. (1. II. Auctores antiquissimi , t. XII, pp. '27 et suiv.); ils en concluent qu'il faut placer la bataille en 5nO (Vogel, Chlodwigs Sieg ûber die Alamannen und seine Taufe, dans Historische Zeitschrift, t. LVI). Mais toute difficulté disparait si l'on distingue la date de la bataille et celle de la lettre; cette distinction ^'impose d'ailleurs (voir Mommsen, o. c, pp. 3'2 et suiv.), et on verra plus loin comment elle aide à élucider l'histoire de la guerre contre les Alamans.

et la conscience de la gravité de cette journée augmentait en eux la lièvre du combat.

Déjà ils touchaient au terme <le leurs ardents efforts. L'armée des Francs commençait à fléchir, et une débandade était imminente. Clovis, (|iii combattait à la tète des siens, s'aperçut qu'ils mollissaient, et qu'il ne parvenait plus à les ramener à l'assaut. Gomme dans un éclair, il vit passer devant ses yeux toutes les horreurs de la défaite et tous les désastres de la fuite. Alors, sur le point de périr, abandonné de ses dieux, qu'il avait invoqués vainement , il lui sembla entendre en luimême la voix aimée qui y était descendue si souvent pour lui parler d'un Dieu meilleur et plus grand. En même temps, il voyait surgir, du fond de sa mémoire remplie des entreliens de Glotilde, la ligure de ce Christ si bon et si doux, qui était, comme elle le lui avait dit, le vainqueur de la mort et le prince du siècle futur. Et, dans son désespoir, il poussa vers lui un cri plein d'angoisse et de larmes : « Jésus-Christ, s'écria-t-il au dire de notre vieil historien, toi qui es, selon Clotilde, le Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma détresse, et si lu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me ferai baptiser. »

Le cri de Clovis a traversé les siècles, et l'histoire en gardera le souvenir à jamais. Sorti, au milieu des horreurs du champ de bataille, des profondeurs d une âme royale qui parlait au nom d'un peuple, il est autre chose que la voix d'un individu en péril, il représente ce peuple lui-même dans le moment le plus solennel de son excellence. Telle est la grandeur historique du vieu tombé des lèvres de Clovis à l'heure du danger : c'est un pacte proposé au Christ par le peuple franc, et que le Christ a ratifié. Car à peine Clovis eut-il prononcé ces paroles, continue le chroniqueur, que la fortune du combat fut brusquement intervertie. Comme s'ils s'apercevaient de l'entrée en scène de quelque allié tout-puissant, les soldats de Clovis reprennent courage. La bataille se rétablit, l'armée franque revient à la charge, les Mamans plient à leur tour, leur mi

LA CONVERSION DE CLOVIS :i I 1

succombe dans la mêlée, et alors, par un revirement aussi prompt qu'imprévu, les vainqueurs de tantùf se voient transformés en vaincus. La mort de leur chef a eu raison de leur ardeur; ils jettent les armes, el sur le champ de bataille même ils demandent grâce au roi des Francs '. Celui-ci les traita avec douceur et générosité, et, se contentant de leur soumission, il mit aussitôt lin à la guerre -.

Telle est, racontée par une source contemporaine, l'histoire du triomphe de Clovissur les Alamans,ou, pour mieux dire, de la loi chrétienne sur le paganisme. Cette grande journée n'a de pendant que celle du pont Milvius : l'une avait clos les annales du monde antique, l'autre ouvre les annales du monde moderne. Son importance est donc absolument hors pair dans les dates historiques. Nous y voyons, du haut de l'observatoire que t'ont à l'historien quatorze siècles superposés, les destinées de l'Europe se décider avec celles du peuple franc, l'avenir du peuple franc se ramener à la victoire de son roi, et tous ces grands intérêts dépendre de la solution donnée, au fond d'une

' Grégoire de Tours, n, 30: Vita sancti Vedasli, c. 2; saint Avitus, Epistolœ , 46(41); Cassiodore, Variar, n, 41. — Frédégaire, m, '21 , no fait que résumer le récit île Grégoire sans plus; le Liber historiée, c. 15, place à côté de Clovis, danla bataille, son fabuleux Aurélien, qui lui aurait suggéré d'invoquer Jésus -Christ ; Hincmar, dans sa Vie tir saint Rémi (Bollandistes, t. I d'octobre, p. 145), copie le Liber historise, niais n'oublie pas de faire dire à Clovis que le Dieu de Clotilde est aussi celui de Rémi. Roricon reste tributaire du Liber historiée. Quant à Aimoin, il combine le récit de Grégoire et celui du Vita Vedasli. Ces deux derniers sont en somme les soûls qui donnent une version originale; ils s'accordent pour l'ensemble (voir l'Appendice), et se contredisent en ce que, d'après Grégoire, le roi des .Mamans périt dans le combat, tandis que, selon le Vita Vedasti, il fit sa soumission avec son peuple. La lettre de Théodoric, dans Cassiodore, sait qu'il a péri, mais sans dire quand : Sufficiat illum regem cura gentis cecidisse superbia. — Les variantes du Vita Arnvlfi martyris (dom Bouquet, III, p. 383) ne méritent pas d'être pri>een considération : la fuite de Clovis et la blessure qu'il aurait reçue au visage sont de pure invention. = 2 Sur la clémence de Clovis, outre le témoignage de Grégoire de Tours, nous avons celui de saint Avitus : Numquid lidem perfecto prœdicabimus, quam ante perfectionem sine praxlicatore vidistis?... An misericordiam quam solutus a vobis adbuc nuper populus captivus gaudiis mundo insinuât, lacrimis Deo? S. Avitus, Epistolx, 1. c.

:si8 CLOVIS

conscience d'homme, au problème capital qui se pose à toute âme venant en ce monde. C'est là, à coup sûr, un spectacle d'une rare beauté. Le brusque mouvement d'une âme qui, se décidant avec la rapidité de l'éclair, tend les bras au Dieu sauveur, déplace en un seul moment le centre de gravité de l'histoire, crée la première des nations catholiques, et met dans ses mains le gouvernail de la civilisation. Pour ceux qui dédaigneraient d'accorder quelque attention aux luttes intérieures de la conscience religieuse, les plus émouvantes et les plus nobles de toutes, il y a, dans la grandeur historique de ces résultats, de quoi attirer au moins, sur la conversion de Clovis, l'intérêt qui s'attache aux événements les plus considérables de l'ordre politique.

En faisant dépendre tant de conséquences de la solution d'un problème psychologique, nous n'entendons pas présenter cette solution comme un acte improvisé , ou comme un résultat sans cause. Beaucoup de circonstances s'étaient réunies pour acheminer en quelque sorte le roi franc vers le Dieu de Clotilde, ou, si l'on veut, pour fermer les issues par lesquelles son âme, à l'heure d'une délibération solennelle, eût pu s'en aller du côté d'une autre foi. Nous les avons vues se grouper et faire cercle autour de lui, et l'on peut dire, sous un certain rapport, <pie sa conscience était comme investie. Mais, pour qu'elle se rendit, il fallait le mouvement libre et spontané d'une volonté qui gardait l'empire d'elle-même. Clovis eût pu, comme d'autres barbares illustres, comme Gondebaud, comme Théodoric le Crand, rester sourd à la voix qui sortait des choses, et refuser de jeter, dans la balance des siècles, le poids de la parole décisive. Sa grandeur vient de l'avoir prononcée, sous l'influence de la grâce sans doute, mais dans la plénitude de sa liberté. Toutes les péripéties de l'histoire sont venues, pendant quatorze siècles, prendre le mot d'ordre de son libre arbitre souverain.

La victoire de Clovis avait une telle importance au point de

LA CONVERSION DE Cl. 0 VIS 319

vue «le l'histoire <lu monde, qu'on a presque perdu de vue ses résultais immédiats. Et pourtanl ils ont été considérables. D'emblée, le danger alémanique était définitivement écarté. Après avoir été, pendant «les siècles, la terreur de l'Empire, après avoir voulu devenir la terreur du peuple franc, cette Hère nation n'inspirait plus à ses voisins que des sentiments de pitié. Le vainqueur n'avait pas daigné poursuivre ses avantages : sur le champ de bataille même, il avait accordé la paix à ce peuple sans roi, qui lui tendait des mains suppliantes. Un contemporain félicite Clovis d'avoir usé «le miséricorde en celte occasion, et déclare que les Alamans témoignaient leur bonheur par des larmes «le joie1. Le roi des Francs inaugurait par un acte de clémence son entrée dans la famille des rois chrétiens.

Mais les Alamans ne se résignèrent pas longtemps à porter le joug. Le premier abattement passé, ils relevèrent la tète, et probablement ils refusèrent de payer le tribut «{ue le vainqueur leur avait imposé en signe d'hégémonie. Comment eût-il pu en être autrement? Ils étaient nombreux encore, ceux «l'entre eux que la bataille avait épargnés, et «pie n'effrayaient pas les chances d'un nouveau recours à la fortune des armes, sans compter les jeunes gens qui n'avaient pas été de la défaite, et qui brûlaient d'être de la revanche. La générosité même avec laquelle Clovis les avait traités avait enhardi ces âmes farouches, pour qui la modération était trop souvent l'équivalent de la lâcheté. Ils reprirent donc les armes, et il fallut, pour les réduire, de nouveaux combats. Ces combats paraissent s'être échelonnés sur plusieurs des années suivantes, et n'avoir pris fin que dans les premières années du vê siècle. Cette fois, ce fut pour les Alamans non plus la défaite, mais l'écrasement. Poursuivis l'épée dans les reins par un vainqueur exaspéré, ils abandonnèrent en masse les heureuses vallées du Mein et du Neckar, qui étaient le centre de leur royaume, se jetèrent dans

1 S. Avitus, Epistolœ, 1. c.

une fuite éperdue sur les provinces méridionales, et gagnèrent, au delà du Rhin, les hauts plateaux de la Souabe et les vallées sauvages de la Suisse, où viennent déboucher les fleuves et les torrents des Alpes. Pendant ce temps, les terres qu'ils abandonnaient étaient envahies par des colons francs venus du pays des Chattes, qui s'établirent dans la patrie des Alamans, et qui franconisèrent ces régions encore aujourd'hui désignées sous le nom de Franconie.

Que devinrent les malheureux fuyards, qui avaient dans le dos la framée des soldats de Clovis, et devant eux les hauts glaciers des Alpes, ces redoutables boulevards du royaume d'Italie reconstitué? Blottis dans les détilés, entre un vainqueur irrité et un roi puissant qui n'entendait pas leur ouvrir son royaume, ils se voyaient en proie à la plus lamentable détresse. Théodoric le Grand vint à leur secours. Il avait tout intérêt à empêcher (pie Clovis, en leur donnant la chasse, ne les jetât comme une avalanche sur la haute Italie , dont ils connaissaient les charmes par les récits enflammés de leurs pères. Il ne redoutait pas moins de voir les Francs devenir ses voisins immédiats, s'ils parvenaient à dominer jusque sur les lignes de faîte du haut desquelles se découvrent les belles plaines lombardes. Alors ce prince, qui aimait la paix et qui demandait volontiers à la diplomatie les lauriers de la guerre, crut le moment venu d'entrer dans le débat. Affectant de considérer les hauts plateaux de la Rhétie comme le prolongement et comme une partie intégrante du royaume italique, il déclara qu'il ouvrait ce pays aux débris d'une nation déracinée, et que les Alamans sans patrie pouvaient s'y réfugier à l'abri de sa généreuse protection. Par ce trait d'habile politique, il couvrait la frontière de l'Italie, en jetant en avant d'elle des populations qui la défendraient au besoin avec l'énergie du désespoir, et il se procurait des titres à la reconnaissance d'un peuple qu'il avait l'air d'accueillir par humanité pure. Clovis, il est vrai, pouvait prendre de l'ombrage de cette intervention du roi des Ostrogoths, qui lui ravis-

sait une partie des fruits de sa victoire. Pour prévenir des observations, en même temps que pour justifier, d'une manière indirecte, l'attitude de son gouvernement, Théodoric écrivit à Clovis une lettre qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre de diplomatie. Conçu dans le style grandiose de l'ancienne chancellerie romaine, dont Cassiodore continuait la tradition auprès du monarque ostrogoth, ce document, très courtois dans la forme et d'une singulière fermeté dans le fond, se tenait dans le domaine des généralités élevées, et semblait ne faire appel qu'aux sentiments généreux du roi des Francs. 11 ne pouvait toutefois échapper à celui-ci que la démarche de son puissant beau -frère s'inspirait d'autres considérations que de celles d'une philanthropie désintéressée, et qu'il y aurait peut-être quelque danger à ne pas déférer à ses conseils de modération : « Nous nous réjouissons, écrivait Théodoric, de la parenté glorieuse qui nous rattache à vous. Vous avez, d'une manière heureuse, éveillé à de nouveaux combats le peuple franc, depuis longtemps plongé dans le repos. D'une main victorieuse vous avez soumis les Alamans abattus par la mort de leurs plus vaillants guerriers. Mais puisque c'est toujours les auteurs de la perfidie qu'on doit en punir, et que le châtiment mérité par les chefs ne doit pas frapper tout le monde , modérez les coups que vous portez aux restes d'une nation écrasée. Considérez que des vaincus qui se réfugient sous la protection de vos parents ont quelque titre à vos égards. Soyez clément pour des hommes qui se cachent, épouvantés, derrière les frontières de notre royaume. Vous avez remporté un triomphe mémorable en inspirant au farouche Alaman une telle terreur, qu'il a été réduit à vous demander humblement la vie sauve. Qu'il vous suffise d'avoir vu leur roi succomber avec l'orgueil de la race, et d'avoir en partie exterminé, en partie asservi cette innombrable nation. Faire la guerre à ses débris, c'est vous donner l'apparence de ne pas l'avoir vaincue toute. Croyez en ma vieille expérience dans ces matières. Les guerres qui ont eu pour moi

les résultats les plus heureux, ce sont celles où j'ai mis de la modération dans mon but. Celui-là est sûr de vaincre toujours qui sait être mesuré en tout, et la prospérité sourit de préférence à ceux qui ne déploient pas une rigueur et une dureté excessives. Accordez-nous donc gracieusement ce qui ne se refuse pas même entre nations barbares1 : de la sorte, vous n'aurez pas repoussé notre prière, et vous n'aurez rien à craindre du côté des pays qui nous appartiennent. »

La lettre ajoutait que les porteurs étaient chargés d'un message verbal qui devait rapporter des nouvelles de la santé de Glovis et insister sur la demande qu'elle avait exprimée. Elle enveloppait dans un dernier compliment des paroles qui ont assez l'air d'un avertissement déguisé, en disant que le but de la communication qui devait être faite de vive voix était que le roi des Francs fût désormais mieux sur ses gardes, s'il voulait jouir constamment de la victoire. « Votre prospérité est notre gloire, disait Théodoric, et chaque fois que nous recevons une bonne nouvelle de vous, nous considérons que c'est un profit pour tout le royaume d'Italie. » Enfin, pour laisser le destinataire sous l'impression la plus favorable possible, la lettre lui annonçait, par manière de conclusion, l'envoi du joueur de cithare que Clovis, paraît-il, avait demandé à son beau-frère. Théodoric connaissait l'effet qu'une attention délicate pouvait produire sur ses correspondants barbares; il y recourait volontiers, et il prit un soin particulier pour que le cadeau fût le plus agréable possible au destinataire. Une lettre écrite en son nom à Boëce, le premier musicologue de son temps2, le chargeait de choisir lui-même l'artiste digne d'être envoyé au roi

1 « Cerle itaque suaviter genio nostro quod sibi genlilitascommuni remittere consuevil exemple » Le sens est fort disputé, v. von Schubert, p. 39, note, qui traduit entre parents , et le glossaire de Cassiodore par Mominsen, s. v. gentilitas. = - V. Cassiodore, Var., i, 45 et 46, sur l'envoi d'une horloge d'eau à Gondebaud. Boëce est de nouveau consulté, et Cassiodore lui écrit au nom de Théodoric : Fréquenter enim quod arma explere nequeunt, oblectamenta suavitatis imponunt. Sit ergo pro re publica et cum ludere videmur.

des Francs. Cassiodore, qui tenait la plume, s'était mis, à cette occasion, en frais d'éloquence pour l'homme illustre qui était son rival littéraire. Ces amplifications, peut-être ajoutées après coup, se lisent aujourd'hui avec fort peu d'intérêl : toutefois, à la tin de la lettre, un trait mérite d'attirer notre attention. Dans une réminiscence classique, l'écrivain rappelle à son correspondant qu'il faut une espèce d'Orphée, capable de toucher, par la douceur de ses accords, les cœurs farouches des barbares '.

Tout fait croire que Théodoric réussit dans son entreprise, sans qu'il fui nécessaire de recourir au talent du cithariste. Clovis, qui venait d'ajouter à sa couronne un de ses plus beaux fleurons, avait tout intérêt à ménager le roi d'Italie, et n'en avait aucun à s'aventurer dans un pays montagneux et stérile, à la poursuite des fugitifs. Le gros de la nation s'était soumis à lui: il pouvait négliger le reste2. Aussi les panégyristes du roi d'Italie célébrèrent- ils le succès des négociations de leur maître dans des harangues où ils gonflent avec une exagération ridicule des résultats d'ailleurs sérieux. C'était, selon le rhéteur Ennodius, le peuple tout entier des Alamans que Théodoric venait de recueillir en deçà de ses frontières, et cette nation qui avait si longtemps été le fléau de l'Italie en devenait maintenant la gardienne. Les fugitifs eux-mêmes, à l'entendre, devaient se féliciter de la catastrophe qui leur avait enlevé leur patrie et leur roi : ne retrouvaient-ils pas un roi dans Théodoric, et n'échangeaient-ils pas les marécages de leurs anciennes résidences contre la fertilité du sol romain3?

1 Sapientia vestra eligat prœsenti tempore meliorem, facturas aliquid Orphei, (•uni dulci sono gentilium fera corda domuerit. = - Notre récit donne une explication satisfaisante des quelques lignes énigmatiques de Frédégaire, m, 21 : Alamanni terga vertentesin fugam lapsi. Cumque regem suum cernerint interemptum, novem annos exolis a sedibus eorum nec ullam potuerunt gentem comperire, qui ei contra Francos auxiliaret, tandem se ditionem Clodovke subdunt. — La date de 506, attribuée aujourd'hui par la critique à la lettre de Théodoric, vient donner à ce passage une ncontestable autorité. = 3 Ennodius, Panegyricu* Thcodorico dictus, c. 15. Ces

On ne doil pas se laisser tromper par cet enthousiasme de commande. Les Alpes n'étaient pas plus riches au vi° siècle qu'aujourd'hui, et Théodoric lui -même n'a voulu voir autre chose, dans les Alamans cantonnés par lui en Helvétie, que les faibles débris d'une nation écrasée. La vérité se trouve entre les déclamations du rhéteur, qui exagère à plaisir les proportions du succès, et les atténuations du diplomate, qui diminue le plus possible l'importance de la concession demandée. On peut dire, pour conclure, que Glovis ne sacrifia pas grand chose en limitant sa complète au Rhin, mais que le roi d'Italie profita en partie de sa victoire en s'attachant les vaincus. Ils lui fournirent des soldats et gardèrent sa frontière; seulement, le jour du danger venu, ils redevinrent, en vrais barbares qu'ils étaient, les pillards du pays dont on les avait constitués les gardiens.

Nous avons voulu présenter un tableau d'ensemble de ces faits pour aider le lecteur à en mieux saisir la signification, au risque d'interrompre la succession chronologique des événements. Nous nous hâtons maintenant de rentrer dans cette année 490, si riche en souvenirs mémorables, pour assister aux grands spectacles qu'elle nous réserve.

paroles du rhéteur: cui féliciter ccssit fugisse patriam suam, sont à rapprocher de celles du panégyriste de Constantin : Video hanc fortunatisslmam civitalcm (Trêves)... ita cunctis mœnibus resurgentem ut se quod-jmmodo gaudeat olim corruisse, auctior tuis factabeneficiis. (Panegyr. Int., vu, 22). I.es flatteurs sont partout les mêmes.

Clovis et son armée rentrèrent en triomphateurs dans une patrie qu'ils venaient de délivrer, acclamés par les populations de la Gaule orientale, qui désormais n'avaient plus à trembler devant le glaive des Alamans. L'ivresse de la victoire et la joie plus sereine de sa conversion récente se mêlaient dans l'âme du roi des Francs, et il n'est pas interdit de penser (pie le souvenir de Clotilde, dont le nom avait été uni sur le champ de bataille à celui du Dieu qu'il venait de confesser, le poussait à accélérer son retour.

Un hagiographe , qui a écrit un siècle et demi après ces événements, croit pouvoir nous faire connaître son itinéraire. Si le vieil écrivain ne s'est pas trompé, nous serions en état de refaire par la pensée les principales étapes suivies par l'armée franque. Contrairement à ce que nous aurions supposé, nous ne la voyons pas rentrer par une de ces grandes chaussées romaines qui, de Metz et de Toul, gagnent directement la capitale de la deuxième Belgique. C'est, au contraire, la route de Trêves à Reims que Clovis semblerait avoir suivie en revenant, comme si le principal effort de la lutte avait porté sur les régions qui continent à la Ripuarie, et que le théâtre de lu

bataille se fût trouvé en réalité dans les contrées qui avoisinent Tolbiac. Nous allons faire connaître sans commentaires la version de Fhagiographe , dans laquelle un fonds incontestable de traditions historiques a été combiné de bonne heure avec des conjectures assez difficiles à contrôler à distance.

Le roi Clovis, dit la biographie de saint Vaast, arriva à Toul après sa victoire sur les Alamans. Comme il avait hâte de recevoir le baptême, il s'y informa de quelqu'un qui pût l'initier aux vérités de la religion chrétienne, et on lui tit connaître un saint personnage du nom de Vedastes, qui y vivait dans la pratique de toutes les œuvres de religion et de charité. Clovis s'adjoignit le saint comme compagnon de route, et Vaast, - c'est sous cette forme que la postérité a retenu son nom, — devint ainsi le catéchiste du nouveau converti. L'hagiographe nous montre ensuite le royal catéchumène qui arrive, accompagné du saint, et sans doute suivi de son armée, à une localité nommée Grandpont ', située sur la route de Trêves à Reims, à l'endroit où cette chaussée traverse le cours de l'Aisne. C'était à peu de distance de Riguliacum, aujourd'hui Rilly-aux- Oies, dans le canton d'Attigny. Le saint y guérit un aveugle, et les fidèles des environs, pour perpétuer le souvenir du miracle, élevèrent en son honneur une basilique qui porte encore aujourd'hui son nom. Lorsqu'au vu8 siècle cet épisode fut mis par écrit, la tradition locale de Rilly avait, pour ainsi dire, toute la fraîcheur d'un événement récent, et c'est par elle que le biographe aura connu le nom du royal compagnon de voyage de son saint 2. De Rilly, on gagna la grande ville de Reims, où Clotilde, au comble du bonheur, put serrer

1 Aujourd'hui Vieux-Pont, près de Rilly-aux-Oies. = - C'est ce que von Schubert, o. c, a fort bien remarqué p. 108. Le même auteur, p. 109, note, croit pouvoir jalonner ainsi l'itinéraire du retour de Clovis : trouée de Saverne-Phalsbourg, Strasbourg, Toul, vallée de la Meuse, Verdun, Aisne, Vouziers. Cet itinéraire soulève plus d'une critique, et est peut-être l'argument le plus redoutable contre l'authenticité du récit du Vita Vedasti. — Vita sancti Vedasti, c. 3 dans les Bollandisles, t. 1 de février.

dans ses bras un époux qui était désormais deux fois à elle '. C'est là, selon toute apparence, que Glovis licencia son année, ne conservant auprès de lui que les guerriers spécialement attachés à sa personne, ses antrustions, comme on les appelait, garde du corps aussi vaillante que dévouée.

Bien que déchue alors de la splendeur qui l'entourait à l'époque romaine, la métropole de la deuxième Belgique restait une des plus belles villes du royaume franc. Le vaste ovale de son enceinte muraillée, qui datait du m" siècle finissant, englobait le centre et la partie la plus considérable de la cité primitive. Elle était percée de quatre portes correspondant à deux grandes rues qui se coupaient à angles droits, et ornée, à ses extrémités méridionale et septentrionale, de deux arcs de triomphe dont le dernier est encore debout aujourd'hui. Son amphithéâtre, ses termes opulents, fondés par Constantin le Grand, les riantes villas disséminées dans ses environs, en un mot, tout ce que ne protégeait pas l'enceinte rétrécie élevée sous Dioclétien, avait souffert cruellement pendant les désordres des derniers siècles2. Toutefois, une llorissante série de basiliques chrétiennes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville, la consolait de ses revers et était pour elle le gage de jours meilleurs. Depuis que la paix avait été rendue à l'Eglise, les tombeaux des saints et des martyrs de Beims, alignés le long de la voie Césarée, qui sortait de la ville par la porte du sud ,

1 Je me rencontre dans cette conjecture avec Adrien de Valois, Rerum frai rum libri VIII, t. 1, p. 259 : « Chrothildis Regina... apud Remos viro keta occurrit. o C'est ce que le texte de Grégoire de Tours semble insinuer en disant que la reine fit venir en secret saint Rémi pour catéchiser Clovis : ce qui ne se comprend d'aucune manière mieux qu'en supposant qu'elle-même résidait alors à Reims. C'est ainsi que Frédégaire , m , 21 , l'a compris : Nam cum de prilio memorato superius Chlodoveus Remus fuisset reversus. De même le Vita sancti Yedasti, c. 3 : Ac inde ad Remorum urbem ad pontificem Remigium, etc. La Vie de saint Arnulf de Tours fait rentrer Clovis à Juvigny dans le Soissonnais; mais, même si ce document avait l'autorité qui lui fait défaut, il n'exclurait nullement l'idée d'une halte à Reims. = - L. Demaison, les Thermes de Reims (Acad. de Reims, t. LXXV, année 1885). = 1 ('.'est aujourd'hui la rue du Barbàtre.

s'étaient transformés en opulents sanctuaires où les fidèles se complaisaient à multiplier les témoignages de leur piété. Là se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau de son premier pasteur. Voisine de Saint-Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée et Apollinaire gardait des souvenirs chers à la dévotion et au patriotisme des Rémois. Saint- Martin, non loin de là, surgissait entouré d'hypogées chrétiens remplis de peintures murales symboliques, dans le style de celles qu'on retrouve dans les catacombes de Rome '. De l'autre côté de la chaussée, et presque en face de ce groupe, l'œil était attiré d'abord par Saint-Agricole, bâti au iv° siècle par l'illustre préfet Jovin ; là se trouvait le beau sarcophage en marbre blanc de ce grand homme de guerre, et aussi celui de saint Nicaise, l'évèque martyr du vc siècle, substitué plus tard à saint Agricole dans le patronage de ce sanctuaire. A côté de Saint-Agricole était Saint-Jean, qui avait été probablement le baptistère de Reims à l'époque où Saint-Sixte en était la cathédrale, et Saint-Celsin, placé plus tard sous l'invocation de sainte Balsamie. Enfin, en arrière du premier groupe et en s'éloignant de la chaussée, on voyait encore, au milieu des tombeaux, un modeste oratoire dédié à saint Christophe, auquel était réservé l'honneur d'abriter les cendres de saint Rémi. Ce grandiose ensemble d'édifices religieux avait poussé, comme des fleurs suaves, sur les tombes des martyrs et des confesseurs; les fidèles étaient venus grouper leurs habitations à l'ombre de leurs murailles vénérées, et une seconde Reims, entièrement chrétienne , avait surgi en dehors et à côté de la vieille cité romaine. Au surplus, l'intérieur de la ville s'était lui- même enrichi, depuis la fin des persécutions, de plusieurs nobles monuments, qui racontaient les triomphes de l'Eglise et la foi des fidèles. Dès 314, l'évèque Bélause y avait bâti l'église des Saints-Apôlres, qui s'appela plus tard Saint - Symphorien ,

1 Leblant, Inscriptions chrétiennes de lu Gaule, t. I, p. 448.

et, dans les premières années du v° siècle, saint Nicaise avait élevé et dédié à la sainte Vierge le sanctuaire qui, depuis cette date, est resté en possession du siège cathédral de Reims. C'est, ou s'en souvient, au seuil de cette église qu'il avait succombé,

Conversion de Uovis. — Sainte Clotilde le fait instruire par saint Rémi. Tapisserie de Reims (xvr siècle), d après l'ouvrage d'Achille Jubinal : les Anciennes tapisseries historiées

(Paris, in-f, 1838), t. 11, pi. IV.

en 407, sous les coups des Vandales, et Reims conservait avec émotion le souvenir de son martyre, dont on montre encore aujourd'hui la place au milieu de la basilique agrandie. Avectous ces monuments sacrés, que desservait un nombreux clergé, la ville était donc un centre religieux considérable, et si l'on tient compte du prestige religieux qui entourait son évêque

saint Rémi, on n'aura pas de peine à se persuader que la métropole de la deuxième Belgique était, à certains égards, la métropole religieuse du royaume des Francs.

Tout porte à croire qu'elle était aussi devenue une des résidences favorites de Glovis. Comme la plupart de ses successeurs, Glovis n'eut pas de capitale proprement dite avant que, séduit par les charmes de Paris, il allât se fixer pendant les dernières années dans cette belle ville. 11 partageait son temps, nous l'avons déjà dit, entre ses grands domaines ruraux, et lorsqu'il voulait goûter les jouissances de la vie urbaine, il est peu probable qu'il ait trouvé un séjour plus attrayant que celui de Reims. C'est là que Clotilde l'attendait ', et c'est là, dans le centre religieux de son royaume, qu'il se prépara au grand acte de son baptême.

Le premier soin de la reine, lorsqu'elle eut reçu de la bouche même de Clovis, avec le récit de sa victoire, la consolante nouvelle de sa conversion, ce fut de mander secrètement saint Rémi. Le prélat n'eut pas à convaincre un prince qui était déjà chrétien de par son vœu; il put se borner à l'instruire des vérités fondamentales de la foi. Une tradition fort ancienne, et dont la vraisemblance psychologique permet de l'accueillir ici, nous fait assister à l'un des entretiens de l'évêque et de son royal catéchumène. Celui-ci, en entendant le récit de la Passion du Sauveur, aurait bondi dans un transport de colère et se serait écrié : « Que n'étais-je là avec mes Francs 3 ! » Plus d'un soldat chrétien a commenté de la même manière, au cours des siècles, la scène sanglante du Calvaire3, et l'interjection mise dans la bouche de Clovis a, dans tous les cas, à défaut d'une

1 V. la note ci-dessus, p. 327. = 2 Cum a sanctum Remedium in albis evangelio lectio Chlodoveo adnunciaretur, qualem Dominus noster Jésus Christus ad passionem venerat, dixitque Chlodoveus : Si ego ibidem cum Francis meis fuissem, ejus injuriant vindicassem. Frédégaire, ni, 21. = 3 Par exemple le brave Crillon. « On assure, dit M. Ed. de Barthélémy, qu'un jour, entendant la Passion prcchée à Avignon avec une grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère et s écriant : a Où élais-tu, Grillon'? » Revue britannique, septembre 1878, p. 94.

LE BAPTEME DK Cl. o VIS 331

authenticité incontestable, le mérite de refléter au vif le naturel du converti. Au surplus, il est permis de croire que le souverain d'une nation en grande partie catholique, l'époux de Clotilde, le catéchumène de saint Vaast, possédait déjà une certaine connaissance de la doctrine chrétienne. Et comme, d'autre part, l'Église catholique devait avoir hâte de s'assurer de sa précieuse conquête, saint Rémi ne tarda pas à considérer sa tâche comme terminée.

Il ne restait plus qu'à donner à la conversion de Glovis le sceau du baptême. C'était le vœu le plus cher de Clotilde et de Rémi, et Glovis lui-même était pressé de s'acquitter d'une promesse faite à la face du ciel. .Mais une démarche de ce genre n'était pas sans difficulté. Le peuple franc vénérait dans Glovis non seulement le fils de ses rois, mais le descendant de ses dieux. Quand il marchait à la tête de son armée, secouant sur ses épaules les boucles blondes de sa chevelure royale, une auréole divine semblait rayonner autour de sa tête. Eu brisant la chaîne sacrée qui rattachait sa généalogie au ciel, ne devait -il pas craindre que son autorité fût ébranlée par la diminution qui atteindrait son origine, le jour où il n'aurait plus d'autre titre à régner que ses qualités personnelles ' ? Gette question était sérieuse, et elle pouvait faire réfléchir tout autre que Glovis; lui, il se sentait assez sur de son peuple pour pouvoir passer outre.

Un autre obstacle semble avoir fait plus longuement réfléchir Glovis. Qu'allaient dire ses antrustions? Liés à sa personne par le lien sacré du serment, obligés envers lui, par leur honneur de guerriers, au dévouement le plus absolu, ils ne pouvaient pas rester les adorateurs de Wodan alors qu'il allait être le fidèle de Jésus-Christ. Entre eux et lui tout était commun, et

1 Saint Avitus de Vienne t'ait allusion à cette difficulté dans les paroles suivantes : Vos de toto priscaî originis stemmate sola nobilitate contentus, quicquid omne potest fastigium °renerositatis ornare piosapne vestne a vobis voluistis exurgere. Epist., 40(41 i.

son Dieu devait être le leur. Le pacte d'honneur et de dévouement qui les groupait autour de lui était sous la garantie de la religion : quelle en eût été la sanction, s'il n'avait pas eu de part et d'autre le même caractère? Clovis ne pouvait pas se faire chrétien sans ses hommes, et s'il se convertissait, il fallait qu'ils abjurassent avec lui. Sinon, la bande se dissolvait, et le roi, qui avait abandonné la tradition nationale, se voyait abandonné lui-même par ceux qui voulaient y rester fidèles.

Ce n'est donc pas le consentement de ses antruslions à son baptême, c'est leur propre baptême que Clovis devait obtenir, s'il voulait accomplir avec sécurité la grande œuvre de sa conversion '. Aussi n'était-il pas sans inquiétude sur le résultat de sa démarche. « Je t'écouterais volontiers, saint père, dit-il à l'évêque dans le récit de Grégoire de Tours, seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas abandonner leurs dieux. Mais je veux aller les trouver, et les exhorter à se faire chrétiens comme moi. » L'épreuve, au témoignage du chroniqueur, réussit au delà de toute espérance. Clovis eut à peine besoin d'adresser la parole aux siens; d'une seule voix ils s'écrièrent qu'ils consentaient à abandonner leurs dieux mortels, et qu'ils voulaient prendre pour maître le Dieu éternel que prêchait Rémi. La popularité du roi venait de remporter là un triomphe éclatant; l'adhésion joyeuse et spontanée de ses antrustions à la foi qu'il avait embrassée écartait tous les obstacles à sa conversion, et l'on comprend que le narrateur

1 La plupart des historiens, induits eu erreur parle langage vague de Grégoire de Tours, ii, 30 (populus qui sequitur me), se sont figuré qu'il s'agissait de toute l'armée franque. Mais : 1° l'armée avait été licenciée après la campagne, et elle était rentrée dans ses foyers ; d'ailleurs elle était composée de Romains catholiques aussi bien que de barbares païens; 2° il est peu vraisemblable que cette armée ne comprit que trois mille hommes, comme on l'a supposé d'après le nombre de ceux qui reçurent le baptême avec Clovis; Grégoire d'ailleurs dit : de exercitu amplius tria milita, ce qui est tout autre chose; 3° Clovis avait certainement une bande, et dès lors il ne peut pas ne l'avoir pas consultée; mais Grégoire n'a probablement pas eu une idée très nette de celle institution, et de là les termes fort généraux qu'il emploie.

Le baptême de Clovis dans l'art : 1' Époque mérovingienne.

Plaque d'ivoire, attribuée au vu- siècle, ayant fait partie de la collection Rigollot. — Épisodes de la vie

de saint Rémi : 1- Résurrection dune jeune fille. — t L'huile miraculeusement obtenue du ciel.

3- Baptême de Clovis. (Cf. la Dissertation sur un dlplyq ' < -par M. Rigollot.)

ait vu dans ces dispositions le résultat d'une intervention providentielle '.

Pour le reste de l'armée franque, elle n'eut pas à se prononcer, et la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt

'iV^Ï!]^;'

Le baptême de Clovis dans l'art : 2° Le moyen âge. D'après les statues de la « Galerie des rois p , à la cathédrale de Reims (xm" siècle).

général. Cette armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs fovers : ceux-ci avaient

1 Grégoire de Tours, n, 31.

regagné les villes gauloises qui étaient leur patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs familles sur les bords de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les contemporains de Constantin le Grand; quant aux barbares païens, ils restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifier à leurs dieux jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut plus d'une génération pour les convertir : ils jetèrent leurs premiers apôtres dans l'Escaut ', et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la tin du vin" siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement débarrassés du paganisme que pendant le xi°. Cette lenteur du peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer, s'explique par la torpeur morale de toute barbarie : elle n'était pas le fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de l'esprit des Francs, à celte heure, que de prendre ombrage de la vie religieuse d'un monarque aimé et victorieux2.

1 Vita sancti Amandi, par Baudemund. = - Cependant Dubos, II, p. 538; Fauriel, II, p. 59; Pétigny, II, p. 418; Loebell, 2''édit., p. 329, suivis de quantité d'écrivains qui parlent d'après eux, affirment que lors du baptême de Clovis, les Francs qui voulurent rester païens se séparèrent de lui et allèrent se mettre sous les ordres de Ragnacaire de Cambrai. Pétigny va même plus loin en affirmant qu'à cette occasion Ragnacaire se sépara ouvertement de Clovis. A supposer que Ragnacaire existât encore a cette date (on a vu plus haut que le contraire est probable), il y a là une grave erreur, résultant de l'interprétation vicieuse du passage d'Hincmar que voici : Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum Régis parente Raganario ultra Sumnam iluvium aliquaindiu degerunt, donec Christi gratia coopérante gloriosis potitus victoriis, eundem Raganarium flagitiis turpitudinum inservientem vinctum a Francis sibi traditum rex Cblodowieus occidit, et omnem Francorum populum per beatum Remigium ad fidem converti et baptizari obtinuit. L'idée d'Hincmar est très claire, sinon bien exacte: il se figure que tous les Francs de Clovis se sont convertis avec lui, et il ajoute que ceux qui faisaient partie du royaume de Ragnacaire restèrent païens (comme leur ici) jusqu'à la conquête de ce

/ il

Le baptême de Clovis dans l'art : 3° Fin de l'époque gothique. D'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr., 2605, f 13 [xv« siècle).

L'instruction religieuse des hommes de Clovis fui menée rapidement, et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection pour les hommes et pour Dieu '. Mais le respect de la tradition ne prévalut pas, dans l'esprit des évêques, sur les raisons majeures qu'il y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la cérémonie à la veille de la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sauveur était assurément, dans toute l'année liturgique, celle qui, par sa signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir.

Est-il vrai qu'en attendant ce grand jour, Clovis voulut s'y préparer par un pèlerinage au tombeau de saint Martin, le patron national de la Gaule? Saint Nizier, évêque de Trêves, parle de ce pèlerinage â une petite-tille de Clovis, comme d'un fait qui est dans toutes les mémoires"2, et l'on sait la

royaume par Clovis. Il n'est pas question là de soldats de Clovis qui l'auraient quitté pour protester contre sa conversion , et qui seraient allés servir Ragnacaire. J'ajoute que si Hincmar ne nomme ici que Ragnacaire et non Chararic, c'est parce qu'il considère ce dernier comme s'étant converti avec son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis les introduisant de force dans l'ordre du clergé.

1 Voir, pour la Gaule, le canon 18 du concile d'Auxerre et le canon 3 du deuxième concile de Màcon. Toutefois il y a des exemples que dans la Gaule du vi° siècle on administrait le baptême à Noël (Grégoire de Tours, mu, 9). = - Audisti ava tua, domna bone memorie Hrodchildis, qualiter in Frauda venerit, quomodo domnum Illodoveum ad Iegem catbolicam adduxerit, et cum esset bomo astutissimus, noluit adquiescere antequam vera agnosceret. Cum ista quœ supra dixi (il s'agit des miracles des saints) probata cognovit , humilis ad domni Martini limina cecidit et baptizare se sine mora promisit. M. G. H. Epistolœ Merovingici et Karolini sévi, t. I, p. 122. Beaucoup d'historiens ont mal compris ce passage et l'ont expliqué dans ce sens que saint Nizier parlerait du baptême de Clovis à Saint-Martin de Tours. C'est là une erreur manifeste, et il était inutile de la

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dévotion particulière de Clotilde pour le sanctuaire de Tours, auprès duquel elle voulut passer ses dernières années. Les miracles de l'illustre thaumaturge avaient été un de ses grands arguments au temps de ses controverses religieuses avec son époux : serait -il étonnant qu'au moment où il allait devenir chrétien comme elle, elle eût voulu témoigner sa reconnaissance au sainl en lui menant sa royale complète? (l'était, en même temps, procurer à Clovis lui-même la grâce d'être le témoin oculaire des prodiges que la miséricorde de Dieu réalisait tous les jours auprès du glorieux tombeau, et aviver sa foi au spectacle de tant de merveilles. Il n'est donc nullement invraisemblable que Clovis ait inauguré la nombreuse série des pèlerinages de souverains aux reliques du confesseur de la Touraine. 11 est vrai que Tours appartenait pour lors aux Visigoths; mais le roi de ce peuple, qui ne savait pas même défendre la tête de ses hôtes contre les exigences de son puissant voisin, aurait-il voulu s'opposer à ce que Clovis vînt faire ses dévotions auprès d'un sanctuaire qui était le rendezvous des fidèles de toute l'Europe? C'est à peine, d'ailleurs, si le roi des Francs s'y trouvait en pays étranger : il n'avait (pie la Loire à passer, et il pouvait visiter le sanctuaire sans entrer dans la ville même, qui était éloignée d'un quart de lieue environ.

Revenu à Reims, Clovis ne s'occupa plus que de la grande affaire de sa régénération. Il s'entendit avec les évêques pour donner à la fête tout l'éclat religieux et profane qu'elle comportait. Tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume y fut convié ', et les invitations allèrent même

réfuter autrement qu'en reproduisant le texte. Sur le pèlerinage de Clovis à Tours, je me suis rallié à l'ingénieuse interprétation de M. Lecoyde la Marche, Saint Martin, p. 362.

1 C'est ce qui ressort du passage suivant de la lettre de saint Avitus à Clovis : Conferebamus namque nobiscum tractabamusque, quale esset illud, cum adunatoi mu numerosa pontificum manus sancti ambitione servitii membra regia undis vitalilms confoveret, cum se servis Dei inflecteret timendum gentibus caput. On ne

chercher les princes de l'Eglise au delà des frontières '. Le baptême de Glovis prenait la portée d'un événement international. La Gaule chrétienne en suivait les préparatifs avec une attention émue ; les princes de la hiérarchie catholique, tournaient du côté des Francs un regard plein d'espérance, et un tressaillement d'allégresse parcourait an loin l'Église humiliée sous le joug des hérétiques. En même temps, de sérieuses préoccupations durent visiter les hommes d'État de l'arianisme , en particulier dans les cours de Toulouse et de Ravenne. Qu'annonçait, en effet, pour la famille des monarques barbares, cette diversité de confession religieuse qui allait se produire pour la première fois au milieu d'eux? Et <pie réservait au monde l'espèce de complicité morale qu'ils sentaient sourdre entre le roi des Francs et les populations catholiques soumises à leur autorité?

Au milieu de l'allégresse des uns et de l'inquiétude des autres, se leva enfin le grand jour qui devait faire de la nation franque la tille aînée de l'Église catholique. Ce fut le 2."> décembre 490, jour de la fête de Noël. Jamais, depuis son existence, la ville de Reims n'avait été témoin d'une solennité si grandiose; aussi avait-elle déployé toute la pompe imaginable pour la célébrer dignement. De riches tapis ornaient la façade des maisons; de grands voiles brodés, tendus à travers les rues, y faisaient régner un demi-jour solennel; les églises resplendissaient de tous leurs trésors; le baptistère était décoré avec un luxe extraordinaire, et des cierges innombrables brillaient à travers les nuages de l'encens qui fumait dans les cassolettes. Les parfums, dit le vieux chroniqueur, avaient quelque

connaît toutefois aucun île ces prélats, sauf saint Soleine de Chartres v. Appendice). Il est parlé aussi de saint Vaast (Yita Vedasti, c. 3) et des saints Médard et Gildard (Yitu sancti Gildardi, dans Analect. Bolland., t. VIII, p. 397).

1 S. Avitus, Epistolze, 4G (41) : Si corporaliter non accessi, gaudiorum tamen communione non defui, quandoquidem hoc quoque regionibus vestris divina pietas gratulationis adjecerit, ut ante baptismum vestrum ad nos sublimissimse humilitalis nuntius, qua competentem vos profitebamini pervenerit.

chose de céleste, et les personnes à qui Dieu avait fait la grâce d'être témoins de ces splendeurs purent se croire transportées au milieu des délices du paradis '.

De l'ancien palais des gouverneurs de la deuxième Belgique, où il avait pris sa résidence, le roi des Francs, suivi d'un cortège vraiment triomphal, s'achemina à travers les acclamations enthousiastes de la foule, jusqu'à la cathédrale Notre-Dame, où devait avoir lieu le baptême. « 11 s'avance, le nouveau Constantin, écrit une plume contemporaine, il s'avance vers la piscine baptismale pour se guérir de la lèpre du péché, et les vieilles souillures vont disparaître dans les jeunes ondes de la régénération -. » Ce fut un délilé processionnel selon tout l'ordre du rituel ecclésiastique. En tête venait la croix, suivie des livres sacrés portés par des clercs; puis venait le roi Clovis, dont l'évêque tenait la main comme pour lui servir de guide vers la maison de Dieu :!. Derrière lui marchait Clotilde, la triomphatrice de cette grande journée; elle était accompagnée de Théodoric, le lils aîné du roi, et des princesses ses sœurs, Àlboflède et Lanthihle, celle-ci arienne, celle-là plongée jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme. Trois mille Francs, parmi lesquels toute la bande du roi, et un certain nombre d'autres hommes libres de son armée ',

1 Velis depictis adumbrantur platea\eclesiaeurtinis albentibus adurnantur, bapti-

stiriimi i ponilur, balsama difunduntur, mirant flagrantes odorem cerei, totumque

templum baptislirii divino respergeretur ab odore, talriininc sibi graliain adstantibus Deus li'ibuit, ut œstimarent se paradisi odoribus collocari. Grégoire de Tours, n, 31. = '-' Procedit novos Constant i nus ad lavacrum, deleturus lepra veteris morbum,sordentesque mai nias gestas antiquitus recenli latice deleturus. Grégoire de Tours, u, 31. = :1 Sicque prœcedentibus sacrosanctis evangeliis et crucibus, cura hymnis et canticis spiritualibus atque laianiis, sanctorumque nominis acclaraatis , sanclus ponlifex nianiim tenens régis a domo regia pergit ad baptisterium , subséquente regina et populo. Hincmar, l iln •nnn-ii iïcutitjii ( lîouquet, 111, pp. :>76-377). On ne s'étonnera pas de nous voir emprunter ces détails descriptifs à Hincmar : l'ordre liturgique d'une cérémonie de ce génie était sans doute le même au ixe siècle qu'au vie. = '' Grégoire, n, :!l , suivi par le Liber historiée, C. 15, se borne à dire d'une manière générale: De exercito ejus... amplius tria mi lia. EYédégaire, m, 21 , dit : sex mi lia Francis. Hincmar, Vita Remigii, parle de trois mille sans compter les femmes et les

' 'AXER. se.

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Le baptême de Clovis dans l'art : 5 Époque contemporaine.

Le baptistère de Itemis. — Sur une estrade au-dessus de la scène principale, est figurée cette bannière

de saint Martin qui a été le premier drapeau de la France. | Fresque de M. Laugcc,

en l'église Sainte -ilh'tilde, a Pans.)

s'acheminaient à la suite du monarque, et venaient, comme lui, reconnaître pour chef suprême le Dieu de Clotilde. Les litanies de tous les Saints alternaient avec les hymnes les plus triomphales de l'Eglise, et retentissaient à travers la splendeur de la ville en fête comme les chants des demeures célestes. « Est-ce là, aurait demandé Clovis è saint Rémi, le royaume du ciel que tu me promets? — Non, aurait répondu le pontife, mais c'est le commencement du chemin qui v conduit '. »

Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évêques réunis pour la circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Rémi lui conférât le baptême -. « Eh bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline humblement la tète, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré 3. * Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute la solennité qu'elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux questions liturgiques de l'officiant, le roi déclara renoncer au culte de Satan, et lit sa profession de foi catholique, dans laquelle, en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacraenfants. D'autre part, la Vie de suint Solcinc de Chartres connaît trois cent soixantequatre nobles baptisés avec Clovis. II faut s'en tenir au témoignage de Grégoire.

1 Dura autem simul pergerent, rex interrogavit episcopum, dicens : Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis? Cui episcopus : Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium vite per quam venitur ad illud. Hincmar, Vita sancti Remigii (Bouquet, III, p. 377). = - Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare. Grégoire de Tours, n, 31. Ce prior semble trahir une liturgie un peu différente de l'actuelle: Sacerdos interrogat : Quo nomine vocaris? Catechumenus respondet: N... Sacerdos : Quid petis ah Ecclesia Dei? R. Fidem, etc. V. le rituel romain, Ordo baptismi adultorum. Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé pardessus les Formalités? = 3 Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore faeundo : Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti, incende quod adorasti. Grégoire de Tours, n, 31.

mentelle au nom du Père, du Fils et de l'Esprit- Saint. Au sortir du baptistère, on lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent ondoyés après le roi; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite catholique '. Quanl aux trois mille Francs qui se pressaient sous les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.

La légende n'a pas voulu laisser passer le souvenir de la grande journée du 25 décembre 496 sans y suspendre ses festons, et pendant longtemps le peuple n'a connu le baptême de Glovis qu'à travers ses récits merveilleux. On racontait qu'au moment d'ondoyer le roi, saint Rémi s'aperçut que le chrême qui devait être, selon les prescriptions liturgiques, versé dans l'eau aussitôt après la bénédiction de celle-ci faisait défaut, parce que le prêtre chargé de l'apporter n'avait pu se frayer un passage à travers les Ilots de la multitude qui se pressait aux ii bords. Alors il leva les yeux au ciel dans une supplication émue, et voilà qu'une colombe, tenant dans son bec une ampoule remplie du précieux onguent, descendit jusqu'à lui, la laissa tomber dans ses mains et disparut. Telle était, dès le ix" siècle, la tradition rémoise. Plus tard, lorsque l'usage se fut introduit de sacrer les rois de France, on se persuada que le chrême miraculeux avait été apporté du ciel, non pour le baptême, mais pour le sacre de Glovis, et celte croyance a valu plus tard à l'église de Reims l'honneur de sacrer tous les rois. On aurait tort de sourire de ces légendes: elles ne manquaient pas de grandeur, el elles possédaient même une vraie valeur natio-

1 Grégoire de Tours , u, :!l .

nale en un temps où le peuple français vénérait la couronne de ses rois comme l'emblème de la patrie. Celle-ci lui semblait plus sainte quand il en croyait les représentants consacrés par Dieu

Samct inm{

Saint Rémi, baptiseur de Clovis, portant la sainte ampoule dont la tradition est liée au baptême de Clovis. D'après les Grandes Chroniques de France, de Robert Gaguîn (Paris. Galliot-Dupré, loi i. f* 1 ).

même, et il faut respecter les poétiques fictions dont il a entouré l'origine de son obéissance.

Immense fut dans tous les milieux l'effet produit par le baptême de Clovis. Partout où la vie chrétienne avait ouvert les yeux aux hommes sur les intérêts généraux, on comprit que quelque chose de grand venait de se passer. Les populations catholiques du royaume franc se sentirent du coup relevées et

3oU CLOVIS

rassurées : elles pouvaient regarder l'avenir en face, maintenant <[ue la framée de Clovis taisait la garde autour de leurs sanctuaires; elles étaient désormais, sous tous les rapports, les égales des barbares, qui partageaient leur foi et qui se rangeaient sous la houlette des mêmes pasteurs. La journée de Reims mettait donc le sceau à la conquête de la Gaule, en enlevant le dernier obstacle qui s'opposât à la parfaite fusion des éléments indigènes et étrangers. Elle rendit possible l'étonnant spectacle offert pour la première fois au monde par un royaume barbare : des Romains adhérant à l'autorité d'un roi germanique, non avec résignation, mais avec enthousiasme, et jetant le vieux nom national dont ils étaient si fiers pour se parer, comme d'un titre plus beau, du nom nouveau de Francs. Une nation catholique était née, in destruc tiblement unifiée dans la même foi et sous le même roi, par un ciment tellement fort que jamais les siècles n'ont réussi à l'entamer.

Et ce royaume, sujet de joie et d'orgueil pour les fidèles qui l'habitaient, devenait en même temps un sujet d'espérance pour ceux qui portaient le joug des hérétiques burgondes ou visigoths. Chaque fois qu'un acte d'injustice ou de violence venait révolter les consciences catholiques dans les royaumes ariens, les yeux des opprimés se tournaient instinctivement du côté où ils voyaient sur le trône un souverain catholique. Les royaumes ariens ne laissaient échapper aucune occasion de multiplier ces tentations pour leurs sujets orthodoxes, et quand ils assistaient à l'explosion de leurs sympathies franques, ils s'indignaient de démonstrations qu'ils avaient follement provoquées. Au fond, eussent-ils mis à ménager la conscience des orthodoxes le même soin qu'ils semblaient avoir pour l'exaspérer, la création d'un grand royaume catholique à côté de leurs constructions hybrides était par elle-même un phénomène redoutable et menaçant, dans une époque où la religion était la base principale, pour ne pas dire unique, des royaumes et des sociétés. Quel contraste, dès le premier jour, entre cette jeune nation hère et hardie qui

LE BAPTEME DE CLOA IS

s'avançait à pas de géant, soulevée par une seule inspiration nationale et religieuse, et les vieilles et branlantes monarchies ariennes, que tout le génie de leurs fondateurs ne parvenail pas à empêcher de se lézarder incessamment, assises qu'elles étaient sur un sol toujours remué par les discussions confessionnelles! Il devenait manifeste que les monarchies ariennes avaient t'ait

La sainte Ampoule. — Cf. l'Histoire et description de Nolre-Da ne •<■■ !■' i . par L'abbé Cerf, 1861,

in-8*, t. II, p. 488. (Ancien et nouveau reliquaire : deux planches gravées.)

leur temps en Occident, que la conversion de Clovis avait déplacé le centre de gravité de l'Europe, et que l'avenir allait passer du côté catholique.

Ouant à l'Eglise, elle célébrait un de ses plus éclatants triomphes. Hier encore elle était, dans le monde entier, une société d'inférieurs, et il semblait que pour avoir quelque titre à commander aux peuples il fallut posséder la qualité d'hérétique. Aujourd'hui, par un vrai coup de théâtre, la situation était brusquement renversée, et la conversion des Francs apportait à l'Église l'émancipation d'abord, la souveraineté ensuite.

Il était difficile, à coup sûr, qu'à cette heure on entrevit une Europe catholique et un moyen âge uni dans la foi romaine. Nous voyons toutefois qu'il s'est trouvé un homme dont le regard a clé assez perçant pour découvrir ces lointaines conséquences, et la main assez ferme pour oser les retracer d'avance, en ternies prophétiques. Les archives de l'humanité contiennent peu de documents d'un aussi haut intérêt que la lettre de félicitation écrite à Glovis par saint Avitusde Vienne, qui était, au milieu des Burgondes ariens, la gloire de l'Eglise catholique et le bon génie du royaume. On ne sait ce qu'il faut admirer le [dus, dans cette lettre vraiment historique, de l'élévation du langage, de la justesse du coup d'œil, ou de l'inspiration sublime de la pensée :

« C'est en vain, écrit l'évêque de Vienne, que les sectateurs de l'hérésie ont essayé de voiler à vos yeux l'éclat de la vérité chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant que nous nous en remettions au Juge éternel, qui proclamera au jour du jugement ce qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. Beaucoup d'autres, quand les pontifes de leur entourage les sollicitent d'adhérer à la vraie doctrine, aiment à objecter les traditions de leur race et le respect pour le culte de leurs ancêtres. Ainsi, pour leur malheur, ils préfèrent une fausse honte au salut; ils étalent un respect déplacé pour leurs pères en s'obstinant à partager leur incrédulité, et avouent indirectement qu'ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire. Désormais, des excuses de ce genre ne peuvent plus être admises, après la merveille dont vous nous avez rendus témoins. De toute voire antique généalogie, vous n'avez rien voulu conserver que votre noblesse, et vous avez voulu que votre descendance fît commencer à vous toutes les gloires

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qui ornent une haute naissance. Vos aïeux vous ont préparé de grandes destinées: vous avez voulu en préparer de plus

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La cathédrale de Reims (xnr siècle), où est conservé le souvenir vivant du baptême de Clovis.

grandes à ceux qui viendront après vous. Vous marchez sur les traces de vos ancêtres en gouvernant ici-bas; vous ouvrez la voie à vos descendants en voulant régnerai! ciel.

« L'Orient peut se réjouir d'avoir élu un empereur qui partage notre foi : il ne sera plus seul désormais à jouir d'une telle laveur. L'Occident, grâce à vous, brille aussi d'un éclat propre, et voit un de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur: ainsi les eaux régénératrices vous uni fait naître au salut le jour même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce jour est pour vous comme pour le Seigneur un anniversaire de naissance: vous y ries né pour le Christ comme le Christ pour le monde; vous y avez consacré voire âme à Dieu, votre vie à vos contemporains et votre gloire à la postérité.

« Une dire de la glorieuse solennité de votre régénération? Je n'ai pu y assister de corps, mais j'ai participé de cœur à vos joies; car, grâce à Dieu, notre pays en a eu sa part, puisque avant votre baptême, par un message (pie nous a bien voulu envoyer voire royale humilité, vous nous aviez appris que vous éliez catéchumène. Aussi la nuit sainte nous a-1-elle trouvés pleins de confiance et sûrs de ce que vous feriez. Nous voyions, avec les yeux de l'esprit, ce grand spectacle : une multitude de pontifes réunis autour de vous, et, dans l'ardeur de leur saint ministère, versant sur vos membres royaux les eaux de la résurrection; votre tête redoutée des peuples, se courbant à la voix des prêtres de Dieu; votre chevelure royale intacte sous le casque du guerrier, se couvrant du casque salutaire de l'onction sainte; voire poitrine sans tache débarrassée de la cuirasse, et brillant de la même blancheur que votre robe de catéchumène. N'en doutez pas, roi puissant, ce vêtement si mou donnera désormais plus de force à vos armes; tout ce que jusqu'aujourd'hui vous deviez à une chance heureuse, vous le devrez à la sainteté de votre baptême.

« J'ajouterais volontiers quelques exhortations â ces accenls qui vous glorifient, si quelque chose échappait à votre science ou à voire attention. Prêcherai-je la foi au converti, alors

qu'avant votre conversion vous l'avez eue sans prédication? Vanterai-je l'humilité que vous avez déployée en nous rendant depuis longtemps, par dévotion, des honneurs que vous nous devez seulement depuis votre profession de foi? Parlerai-je de votre miséricorde, glorifiée devant Dieu et devant les hommes par les larmes et par la joie d'un peuple vaincu donl vous avez daigné défaire les chaînes? Il me reste un aveu à exprimer. Puisque Dieu, grâce à vous, va l'aire de votre peuple le sien tout à fait, eh bien! offrez une part du trésor de foi qui remplit votre cœur à ces peuples assis au delà de vous, et qui, vivant dans leur ignorance naturelle, n'ont pas encore été corrompus par les doctrines perverses : ne craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider auprès d'eux la cause du Dieu qui a tant fait pour la vôtre '. »

Ici, la main du copiste qui nous a gardé ces admirables effusions a été distraite, et une lettre destinée à l'empereur de Constantinople a été soudée maladroitement au document dont elle nous enlève les suprêmes accents2. C'est le programme du peuple franc que nous avons entendu formuler dans les dernières paroles du confesseur burgonde. Pour qui, à quatorze siècles de distance, voit se dérouler dans le passé le rôle historique de ce peuple alors enveloppé dans les ténèbres de l'avenir, il semble qu'on entende un voyant d'autrefois prédire la mission d'un peuple d'élus. La nation franque s'est chargée pendant des siècles de réaliser le programme d'Avitus : elle a porté l'Evangile aux peuples païens, et, armée à la fois de la croix et de l'épée, elle a mérité que ses travaux fussent inscrits dans l'histoire sous ce titre : Gesia Deiper Francos3.

Il était dit que Clovis ne goûterait pas jusqu'à l'ivresse la joie de ces grands événements. Quelques jours s'étaient écoulés depuis son baptême, que sa sœur Alboflède, qui, à ce qu'il paraît, avait embrassé la vie religieuse après sa conver-

! S. Avitus, Epist., 46 (41). = ~ Voir à l'Appendice. = 3 Sur la lettre du pape Anastase à Clovis, qui est un document apocryphe, voir L'Appendice.

3"i0 CLOVIS

sion ', fut enlevée à sa tendresse. Ce lui fut un sujet d'amère douleur, à laquelle s'associèrent ses amis. En apprenant la pénible nouvelle, saint Rémi se hâta de lui envoyer un de ses prêtres avec une lettre de condoléances dans laquelle, tout en s'excusant de ne pas aller le trouver en personne, il se disait prêt, au premier appel du roi, à se mettre en route, malgré la rigueur du climat, pour se rendre auprès de lui. Le langage à la fois ému et ferme du pontife était bien fait pour relever l'âme t]\\ nouveau converti, en le rassurant sur les destinées immortelles de la sœur qu'il avait perdue, et en lui rappelant ses devoirs d'homme d'État.

« Je suis accablé moi-même par la douleur que vous cause la mort de votre sœur Alboflède, de glorieuse mémoire. Mais nous avons de quoi nous consoler en pensant que celle qui vient de quitter cette vie mérite plutôt d'être enviée que pleurée. Elle a vécu de manière à nous permettre de croire (pie le Seigneur l'a prise auprès de lui, et qu'elle est allée rejoindre les élus dans le ciel. Elle vit pour votre foi chrétienne, elle a maintenant reçu du Christ la récompense des vierges. Non, ne pleurez pas cette âme consacrée au Seigneur; elle resplendit sous les regards de Dieu dans la Heur de sa virginité, et elle porte sur la tête la couronne réservée aux âmes sans tache. Ah! loin de nous de la pleurer, elle qui a mérité de devenir la bonne odeur du Christ, et de pouvoir, par lui, venir au secours de ceux qui lui adressent des prières. Chassez donc, seigneur, la tristesse de votre cœur, et dominez les émotions de votre àme : nous avez à gouverner avec sagesse, et à vous inspirer de pensées qui soient à la hauteur de ce grand devoir. Vous êtes la tête des peuples et l'âme du gouvernement : il ne faut pas qu'ils vous croient plongé dans l'amertume de la douleur, eux qui sont habitués à vous devoir toute leur félicité. Soyez donc vousmême le consolateur de votre àme; veillez à ce qu'elle ne se

1 ( "est une conjecture d'A. de Valois, t. I, p. 261, reprise de ims jours par Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands , t. I, p. 227.

laisse pas enlever sa vigueur par l'excès de la tristesse. Croyez-le bien, le Roi des cieux se réjouit du départ de relie qui oous a quittés, et qui est allée prendre sa place dans le chœur des vierges '. »

Clovis retrouvail dans la voix de Reini l'accenl qu'avait déjà celle de Glotilde, lorsque, devanl le cadavre de son premierné, elle s'était montrée si pleine de résignation cl de confiance dans le Dieu qui la frappait. 11 entendait des choses que les pontifes païens ne lui avaient jamais dites, et il éprouvait pour la première fois ce qui entre de consolation et d'espérance dans les deuils chrétiens. Il apprenait aussi au prix de quels holocaustes le Maître dont il s'était proclamé le fidèle distribuait sa grâce à ses serviteurs. Si quelque chose dul compléter son éducation religieuse, ce furent les leçons de la douleur tempérées par les promesses de la foi. Mêlées aux saintes et joyeuses émotions du grand jour du baptême, elles étaient le résumé de toute la vie chrétienne. Pendant que dans le palais royal les larmes coulaient, l'allégresse de la conversion remplissait plus d'une des âmes héroïques et tières qui avaient passé par la piscine de Reims. Dans leur joie d'être à Jésus-Christ, elles s'épanchaient en accents dont la naïveté n'a encore rien perdu de sa fraîcheur printanière. Écoutons retentir à travers les âges la voix jeune et passionnée du poète inconnu qui, parlant pour beaucoup d'autres, a inscrit en tête de la Loi salique l'hymne de la nativité d'un grand peuple :

« Vive le Christ qui aime les Francs! Qu'il garde leur royaume, qu'il remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce, qu'il protège leur armée, qu'il leur accorde l'énergie de la foi, qu'il leur concède par sa clémence, lui le Seigneur des seigneurs, les joies de la paix et des jours pleins de félicité! Car celle nation est celle qui, brave et vaillante, a secoué de ses épaules le joug très dur des Romains, et c'est eux, les Francs, qui,

' M. G. H. Epistohc Merovingici cl Karolini a ui , t. I, p. 1 12.

après avoir professé la foi et reçu le baptême, ont enchâssé dans l'or et dans les pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, mutilés par le fer ou livrés aux dents des bêtes féroces ' ! »

Ces paroles sont le commentaire le plus éloquent et le plus clair du grand acte du 25 décembre 496; y ajouter quelque chose, ce serait diminuer leur mâle et simple beauté.

1 Prologue de la Loi salique.

Maître du royaume le plus vaste et le plus solide de l'Europe, Glovis était devenu l'arbitre de l'Occident. Seul, parmi les souverains de son voisinage, il se sentait vraiment roi. Les Francs barbares vénéraient en lui le représentant le plus glorieux de leur dynastie nationale; les Gallo-Romains le saluaient, comme le défenseur de leur foi et de leur civilisation. Il pouvait, sans inquiétude, tourner toute sou attention du côté du midi; en arrière de lui il n'avait que des alliés, dans son royaume que des sujets fidèles. Il n'en était pas de même de ses voisins, les rois visigoths, ostrogoths ou burgondes. En Burgondie, tout spécialement, le trône était assiégé de soucis sans nombre, et le roi ne pouvait envisager sans inquiétude l'avenir de la dynastie. Les troubles confessionnels étaient à l'ordre du jour, la défiance sévissait entre indigènes et barbares; au sein de la famille royale elle-même régnaient des dissensions fatales. Il y avait là autant d'invitations tacites à l'intervention étrangère. Jeune, ambitieux, chef d'un peuple belliqueux, conscient du courant de sympathies qui du fond des royaumes ariens dirigeait vers lui les espérances catholiques, Clovis ne pouvait manquer de répondre avec empressement à un appel explicite

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qui lui viendrait de Burgondje*. Cet appel ne tarda pas à se faire entendre, et il partit de la dynastie burgonde elle-même.

Le royaume des Burgondes avait eu, dès l'origine, une destinée bizarre et semée de vicissitudes. En 413, à la suite des troubles de la grande invasion, les Burgondes étaient parvenus à passer jusque sur la rive gauche du Rhin, où Worms était devenue leur capitale. Là, au contact des indigènes catholiques, une partie d'entre eux avait embrassé la foi romaine1, et l'on eût pu croire qu'ils étaient appelés à remplir quelque grande mission dans l'histoire du monde naissant. Les traditions épiques de l'Allemagne ont conservé le souvenir de ce premier royaume burgonde, et le poème des Niebelungen a enchâssé dans ses récits la description de la brillante cour de Worms, où trois rois jeunes et vaillants régnaient entourés d'un peuple de héros. Mais le royaume de Worms n'eut qu'une existence éphémère. Aétius, en 435, infligea à l'armée burgonde une défaite sanglante, dans laquelle périt le roi Gunthar, et, deux ans après, les Huns, sans doute excités par lui, exterminèrent presque le reste. C'est ce dernier désastre qui est devenu plus tard, dans l'épopée germanique, le massacre des héros burgondes à la cour d'Attila. Il était cependant de l'intérêt de l'Empire de conserver les débris d'une nation qui lui avait déjà rendu des services dans sa bille contre les Alamans, et qui avait toujours fait preuve de dispositions plus bienveillantes que les autres barbares. En 443, il accueillit donc sur son territoire les Burgondes fugitifs, et leur assigna sur les deux rives du Rhône, avec Genève pour capitale et à peu près pour centre, la région montagneuse alors connue sous le nom de Sapaudia*. Ce fut là le noyau du deuxième royaume des Burgondes. Les barbares s'y établirent el partagèrenl le sol avec les propriétaires indigènes, d'après un règlement calqué sur celui qu'on appliquait, dans les provinces, à l'occasion des logements militaires. Les Romains

1 l'ai il ( (rose, vu , 32, = ; Longnon, p. <i!i ; Binding, pp. H> et suiv.

durent livrer chacun à sou hôte, — c'est ainsi que la loi appelait le soldat, — le tiers de sa maison et de ses esclaves, les deux tiers de ses terres et la moitié de ce qu'il possédait en forêts '. Seulement, ces logements militaires d'un nouveau genre étaienl définitifs, et l'hôte s'installa pour toujours avec femme et enfants. On comprend les souffrances que l'arrivée des nouveaux venus dut causer à la population indigène, et que d'amers souvenirs soient restés attachés, pour elle, aux premiers jours de la nationalité burgonde. Les racines du royaume plongeaient, pour ainsi dire, dans une spoliation universelle qui ne se laissait pas oublier, toute légale qu'elle fût, et que de nombreuses violences individuelles devaient rendre plus insupportables encore. Un saint de cette époque a flétri avec une courageuse indignation les excès que les barbares se permettaient envers des populations inoffensives et désarmées, et dans une de ces inspirations prophétiques comme en avaient si souvent les grands solitaires, il prédit aux Burgondes l'arrivée d'autres hôtes qui leur appliqueraient leur propre mesure, et avec lesquels il leur faudrait partagera leur tour -.

Les années, en s'écoulant, n'avaient en rien amélioré celle situation de malaise et d'hostilité mutuelle. Deux nations restaient en présence l'une de l'autre, ou, pour mieux dire, vivaient l'une sur l'autre. Partout le Romain sentait sur ses épaules le poids de ce barbare qui avait pris son bien, qui parlait une langue inintelligible, et qui était étranger à toute vie sociale et intellectuelle. Tout l'éloignait de lui, et ce qui aurait dû l'en rapprocher, le voisinage et la cohabitation, ne servait qu'à rafraîchir sans cesse le souvenir des humiliations et des violences de la première heure. La religion, ailleurs si puissante à éteindre les conflits et à rapprocher les cœurs,

1 Prosper, a. 443; Marins, a. 4ô6; Lc.c Burgundionum , lit. 54; Frédégaire, n, 46. Voir sur cette question des partages Gaupp, Die Gernianischen Ansiedelungen und Landtheihingen , pp. 8ô et sui\antes.= - Vita Lupicini, dans les Acta Sanctorum, des Bollandistes, t. III de mars (25), |>. 265.

restait désarmée ici : au lieu d'unir elle divisait. Car les Burgondes, séduits par l'exemple des autres nations de leur race, venaient de passer en grande majorité à l'arianisme, si bien qu'on ne se rencontrait plus même au pied des autels. Telle était la situation intérieure dans celui des royaumes hérétiques où le vainqueur était le moins inhumain, et où les rois veillaient avec le plus de soin, à préserver les droits de leurs sujets de race romaine.

Car les Burgond.es ne furent jamais les ennemis de l'Empire. Campés, comme on vient de le dire, au milieu d'une province romaine, ils entendaient payer l'hospitalité qu'ils recevaient. Ils étaient les soldats de Borne, et ils observaient loyalement le pacte conclu entre eux et les empereurs. En échange des terres romaines, ils donnaient leur sang, et le versaient sans marchander. Ils furent à Mauriac en 451 , combattant sous les drapeaux de cet Aétius qui, fidèle à la politique romaine, se servait tour à tour des Huns contre les Burgondes, et des Burgondes contre les Huns. Tant qu'ils vécurent comme peuple, ils gardèrent une vraie dévotion à l'Empire. Que le maître du monde fût à Borne ou à Byzance, ils ne cessèrent d'être à ses pieds, et de lui parler dans des termes d'une obéissance humble et pour ainsi dire servile. Borne les récompensa avec des insignes et avec des dignités. A l'un de leurs rois, Gundioch, celui que le pape Hilaire appelait son fils 1, elle donna le titre de maître des milices ; un autre, Chilpéric, reçut les honneurs du patriciat. Les rois burgondes étaient donc de grands personnages, mais comme fonctionnaires romains plus encore que comme monarques indépendants. Gondebaud hérita du titre de patrice qu'avait porté son oncle; cela lui permit, à un moment donné, de créer un empereur : il est vrai que c'était le faible et éphémère Glvcérius. Ces rois se considéraient de plus en plus comme faisant

1 Sirmond, ConcU. Gall., I, p. 132. Ce qui ne prouve pas qu'il lut catholique, car ce titre est donné par le même pape au prince visigoth Frédéric (Sirmond, o. c, I , p. 128) , et par le pape Jean à Théodoric le Grand.

partie du corps de l'Empire, et comme constitués à sa défense. Ils ne prêtèrent pas l'oreille aux suggestions des Romains, qui, comme le préfet Arvandus, leur offraient le partage de la Gaule avec les Visigoths. Lorsque ceux-ci, ambitieux et entreprenants à l'excès, mirent la main sur Arles et sur Marseille, et manifestèrent l'intention de soumettre toute la Gaule, les Burgondes furent dans ce pays les meilleurs soutiens de l'Empire agonisant, et ils allèrent tenir garnison à Glermont, en Auvergne, pour mettre à l'abri d'un coup de main ce dernier poste de la civilisation romaine '. On ne leur en sut pas gré dans ce inonde de décadents : on trouvait qu'ils faisaient fuir les Muses, et qu'ils sentaient mauvais avec leurs cheveux frottés de beurre rance 2. Finalement, un empereur de rencontre abandonna sans combat, aux conquérants barbares, cette province qui n'avait eu que des barbares pour défenseurs. Euric et ses Visigoths entrèrent à Clermont en vertu du pacte conclu avec eux par Julius Nepos, malgré les supplications désespérées des patriotes arvernes. Quant aux Burgondes, dupés mais chamarrés d'honneurs stériles, ils purent voir, pendant qu'ils restaient volontairement enfermés dans leurs montagnes, les Visigoths parcourir la Gaule jusqu'à la Loire, et leur fermer à jamais l'accès de la mer, en s'emparant de ces cotes lumineuses et parfumées de la Méditerranée, l'éternel objet des convoitises des hommes du Nord.

Ainsi, comme leurs voisins les Alamans, les Burgondes ne parvinrent pas à se procurer le grand débouché de l'Océan : ils restèrent, pour leur malheur, un peuple sans issue. Ils avaient, il est vrai, élargi leur domaine primitif. Après Mauriac, l'heure avait sonné où quiconque voulait mettre la main sur l'héritage de Borne en avait emporté sa part. Les Burgondes avaient pu s'étendre du côté du sud jusqu'à Avignon, de l'est jusqu'à Windisch, du nord jusqu'à Besançon, à Langres et à

1 Sidoine Apollinaire, Epist., m, 4 et 8. = - Id., Carm., xii.

364 GLOVIS

Dijon. Ils n'allèrent jamais plus loin, parce qu'ils ne surent pas profiter des occasions propices. Non qu'ils manquassent d'ambition, ou qu'ils fussent exempts de l'âpre passion du barbare pour la terre romaine et pour le butin. Mais ils n'avaient ni le génie militaire ni l'esprit politique de leurs puissants congénères. Lorsque la guerre d'Odoacre et de Théodoric éclata dans leur voisinage, elle leur offrit une occasion unique d'intervenir comme arbitres souverains entre les deux adversaires. Au lieu de cela, ils se contentèrent de tomber en pillards sur la liante Italie, où ils allèrent chercher du butin et des captifs. Après quoi ils furent trop heureux, lorsque finalement Théodoric fut resté le maître, d'obtenir la main de sa tille pour leur prince Sigismond. C'est ainsi qu'ils devinrent presque les vassaux du dernier venu de l'invasion, eux qui avaient vu, à plusieurs reprises, les destinées de la Gaule et de l'Italie entre leurs mains. Si l'on ajoute que la Burgondie, pas plus qu'aucun autre royaume barbare, n'échappa aux inconvénients du partage forcé, ce fléau de toutes les monarchies germaniques, on aura l'idée achevée d'une nation sans frontières naturelles, sans unité morale, resserrée entre trois voisins également redoutables, et privée de boussole au milieu des incertitudes de ce temps agité.

Gondebaud est resté, devant l'histoire, le vrai représentant de son peuple, donl il a, si l'on peut ainsi parler, incarné les grandeurs et les faiblesses. C'était un barbare lettré, car il savait le latin et même le grec1, lisait volontiers, s'intéressait aux hautes questions théologiques, et aimait, à les faire discuter devant lui. 11 s'entourait de ministres romains, se préoccupait de la condition des populations romaines de son royaume, et légiférait en leur faveur. Arien, il était dépouillé de toute prévention contre l'Eglise catholique, à ce point que, sur des questions qui ne touchaient pas aux points discutés entre les

1 S. Avitus, Contra Eutychen, I. n , p. 22 (Peiper).

dt'iix confessions, il prenait volontiers l'avis des prélats orthodoxes, comme saint Avitus. Les lionnes relations qu'il ne cessa de garder avec les évêques de son royaume donnèrent même aux catholiques l'espoir d'une conversion que malheureusemenl ses hésitations perpétuelles empêchèrent d'aboutir. Il étail humain, modéré, accessible aux affections de la famille, el l'on ne peut lui imputer aucune action sanglante dans une époque où le sang coûtait si peu à verser. De plus, il avait des préoccupations de civilisateur, et il mérita que Théodoric le Grand le complimentât des progrès que, sous sa direction, les Burgondes faisaient dans la vie sociale '. Mais Gondebaud ne trouva pas la vraie voie du salut. Il n'eut ni le regard assez perspicace pour le voir, ni le cœur assez ferme pour rompre les attaches du passé. Il resta, lui et son fils, l'obséquieux vassal de la cour de Byzanee. Il ne sut pas s'émanciper davantage des liens de l'arianisme, qui était l'obstacle à la fondation d'une vraie nation burgonde. Nature élevée, mais caractère faible et indécis, il échoua en somme dans l'œuvre de sa vie. Mais il faut dire qu'avec un génie plus grand, Théodoric échoua comme lui. Les grands hommes de l'arianisme n'étaient pas dans le courant de l'avenir.

A côté de Gondebaud, et plus grand que lui, parce qu'à l'énergie d'une volonté droite il joint l'intuition vive et lumineuse des vérités latentes, se dresse l'homme illustre qui est la principale gloire du royaume burgonde. Alcimus Ecdicius Avitus appartenait à une de ces grandes familles gallo-romaines dans lesquelles le sacerdoce catholique semblait héréditaire. Il était né dans la grande ville de Vienne, dont son père avait occupé le siège épiscopal, et des liens de parenté le rattachaient au dernier lettré de la Gaule, au célèbre Sidoine Apollinaire, évêque de Giermont. A la mort de saint Mamert, en 490, l'église de Vienne l'appela à sa tête, à peu près vers le même temps

1 Per vos propositum gentile deponit. Cassiodore, Variar., i, 40.

que son frère Apollinaire prenait possession du siège épiscopal de Valence. Eloquent et lettré, et de plus fort versé dans l'Écriture sainte, il avait toute la haute culture intellectuelle de son temps, et aucun des problèmes qui préoccupaient ses contemporains n'a passé devant son intelligence toujours en éveil, sans qu'il lui ait donné une réponse. Mais cet esprit, qui partons ses souvenirs plonge dans le monde ancien, appartient par toutes ses aspirations au monde nouveau. C'est la Rome des papes, et non plus la Rome des Césars, qui est la patrie de sa pensée et de son cœur. Rien ne lui est plus cher que la prérogative du siège de Pierre, et quand la cause des souvei^ains pontifes est enjeu, sa voix s'élève et vibre d'une émotion communicative. Il salue dans la papauté la tête du genre humain incarné dans l'Église universelle, l'institution providentielle qui préside aux destinées de la civilisation. Mais l'Eglise, pour lui, ne se borne pas au clergé et aux évêques : l'Eglise, selon sa magnifique expression, doit être le souci commun de tous les fidèles1. La mettre partout et tout ramener à elle, voilà le programme d'Avitus, et sa vie entière a été consacrée à le réaliser. Avec l'ardeur sacrée de l'apôtre et l'habileté consommée du diplomate, il se fait le champion, l'avocat, l'interprète de l'Eglise auprès de ce monde bizarre et nouveau qui l'entoure et qui cherche sa voie. Il n'attend pas qu'on vienne à elle; il ne s'enferme pas dans l'orgueil de son sang de patricien, il va aux barbares, il va aux hérétiques, il se fait l'ami de l'arien Gondebaud, dont il gagne le respect, de son tils Sigismond, qu'il convertit, de Clovis, à qui il envoie ses félicitations avec ses encouragements. Il a le pressentiment des grandes choses qui vont se faire par les barbares, et de l'ordre nouveau <pii va surgir des ruines de l'antiquité. Lui-même, qui a passé par les écoles des rhéteurs, et qui a gardé, dans sa prose, L'empreinte de leur enseignement, il sait, quand il le faut, renon-

1 Non ad solos sacerdotes Eeclesiw pertinel status; runetis fidelibus sollicitude» i i.i communis est. S. Avitus, Ep'isi ., .!(i.

cer aux thèmes usés et frivoles de l'ancienne littérature qui séduisent encore un Sidoine, pour chauler, avec un souffle digne de Milton, la création du monde et la chute des premiers humains.

Avitus est déjà une physionomie moderne, autant par l'élan hardi de son intelligence vers l'avenir, que par les hautes préoccupations qui visitent son âme de chrétien et de pontife. 11 est très intéressant de savoir que cet illustre représentant de l'Église catholique chez les Burgondes était en relations épistolaires avec saint Rémi, le patron spirituel de Clovis1. La Providence, qui a rapproché les noms et l'activité de ces deux grands hommes, leur a cependant assigné une destinée bien différente. L'un disparaît presque dans la pénombre de l'histoire, derrière l'ampleur magnifique de l'œuvre à laquelle il se voua; l'autre, debout sur les ruines d'une nationalité qu'il n'a pu sauver, semble à première vue un génie trahi par la fortune, et qui survit à ses travaux. Mais non : si l'édifice politique du royaume burgonde a croulé, l'arianisme seul a été écrasé dans sa chute, et les Burgondes, rentrés dans l'unité catholique, ont survécu comme nation à la catastrophe de leur dynastie. L'apostolat d'Avitus n'a donc pas été stérile , car nul n'a plus contribué que lui à ce grand résultat.

Combien apparaît vaine et fausse, pour qui a contemplé de près cette noble physionomie d'évêque, la supposition de certains historiens qui veulent que ce grand patriote fût, au moins par l'intention, un traître envers son peuple et son roi, et qu'il ait en secret désiré la domination franque ! Ni l'ardeur de son zèle catholique, ni les termes enthousiastes dans lesquels il s'adresse à Clovis converti, ne donnent le droit de proférer

1 Flodoard, Hist. rem., m, 21 (éd. Lejeune). Il est vrai que M. Schroers (Hinkmar, Erzbischof von Reims, p. 452) suppose que Hincmar, qui nous ,-ipprend l'existence d'une lettre d'Avitus à Rémi (Flodoard, l. c), a confondu avec la lettre d'Avitus à Clovis, et que, selon M. Krusch {Neues Archiv., XX, p. 515), cette confusion est manifeste. Mais je ne voudrais pas me porter garant de la conjecture de ces deux érudits.

contre lui une accusation aussi injurieuse. S'il se réjouit du baptême de Reims, c'est qu'il ne reste étranger à rien de ce qui intéresse le royaume de Dieu. Sa vaste correspondance le montre s'associant avec la même chaleur de sentiment à toutes les causes catholiques. Nulle part dans le monde il n'entend un cri de joie ou de douleur sortir du sein de l'Eglise sans que son âme vibre ;i l'unisson. « Je suis une vigie, dit-il quelque part, je liens le clairon, je n'ai pas le droit de me taire '. » Et qui ne voit tout ce qu'aurait perdu l'archevêque de Vienne à passer sons le joug des Francs restés aux trois quarts païens, lui qui était l'ami de ses souverains, et qui voyait les Burgondes, conquis par l'exemple de leur prince royal, revenir toujours plus nombreux à sa loi? A moins donc de vouloir que tout prélat orthodoxe, vivant sous l'autorité d'un monarque arien, ait été nécessairement un traître de profession, il faut bien admettre qu'Avitus avait intérêt, plus que tout autre, au maintien du royaume et de la dynastie, et se résigner à laisser intacte cette gloire si haute et si pure de l'Eglise de Burgondie.

Gondebaud et Avitus, c'est, si l'on peut ainsi parler, toute la nation burgonde en résumé; c'est l'image vivante et fidèle des contrastes et des dissidences qui l'empêchèrent de se constituer. D'un côté, le doute, l'indécision, l'hésitation mortelle au carrefour des destinées, c'est le peuple burgonde, c'est la dynastie arienne; de l'autre, le coup d'oeil juste et sûr, l'assurance sereine, l'imperturbable fermeté de direction, c'est l'épiscopat, c'est l'Eglise catholique. Mais ces éléments sont opposés, et la nation, tirée en deux sens, se troublé et se disloque. Elle n'aura jamais son credo, elle n'arrivera jamais à la lière et joyeuse conscience d'elle-même, de son unité, de sa mission providentielle. Tout ce qui fait la force et la grandeur du jeune royaume franc lui est refusé, et elle estfatalement destinée à devenir quelque jour la proie d'une puissance mieux organisée.

1 S. Avitus, Epist., i9: Speculator sum , tubam teneo, tacere mibi non licet.

LA Cl EIUiE HE nini.ONDIE 309

Ce jour n'était pas encore arrivé, mais les événements le préparaient. La succession de Gundioch n'avait pas laissé de créer de sérieuses difficultés entre ses tils. Un écrivain burgonde prétend qu'à la mort de ce roi, Gondebaud s'était emparé des deux tiers de l'héritage, ne laissant qu'un tiers à son frère Godegisil; mais ce renseignement ne peut pas être tout à fait exact'. Et même s'il l'était, il faudrait admettre que Godegisil dut couver bien longtemps son ressentiment avant de le satisfaire, carChilpéric était mort avant 41)3, et la guerre des deux frères n'éclata qu'en 500. Ce qui est certain, c'est que la supériorité matérielle de Gondebaud sur son frère, reconnue par les contemporains et attestée par quantité de faits, devait être bien blessante pour l'amour-propre de celui-ci. Quoi qu'il en soit, une rivalité d'intérêts et de vanité reste encore l'explication la plus plausible de la guerre fratricide qui allait mettre aux prises les deux oncles de Clotilde. S'y mèla-t-il aussi une querelle religieuse? Nous n'en voyons pas de trace dans les relations personnelles entre les rois; mais il est possible que les dissentiments confessionnels aient eu une certaine influence au moins sur leurs peuples. La fermentation qui régnait dans le pays, vers 485 et pendant les années suivantes, permet de croire qu'au moment dont nous parlons il en restait encore quelque chose. Ce qui est probable, dans tous les cas, c'est que les deux frères appartenaient à deux confessions opposées : tandis que Gondebaud restait l'espoir et l'appui de la secte arienne, Godegisil paraît avoir été catholique ainsi que sa femme -.

1 Vita sancti Sigismundi dans Jahn, Die Geschiclite der Burgundionen und Burgundiens, t. II, p. 505. = 2 La dynastie fut toujours divisée au point de vue religieux. Godegisil fut le tuteur des deux princesses catholiques, filles de Chilpéric : pourquoi, plutôt que Gondebaud, s'il n'avait pas été catholique? De plus, pendant le peu de temps qu'il fut maître de Lyon, Godegisil construisit dans cette ville, avec sa femme Théodelinde, le monastère de Saint-Pierre. Voir Pardessus, Diplomate, I, p. 15(i, et cf. Binding, Das burgundisch-romanische Kônigreich, p. 160. Il est vrai que Grégoire de Tours, Hist. Franc, livre m, préface, considère Godegisil comme arien; mais Grégoire ne connaît toute l'histoire de Burgondie qu'à travers la légende.

Quoi qu'il en soit, incapable de soutenir seul le poids de la lutte contre son frère, Godegisil appela Clovis à son secours. Le roi des Francs avait, semble-t-il, plus d'un bon motif pour intervenir en sa faveur. C'est Godegisil, on l'a vu, qui avait été le tuteur de Glotilde et de sa sœur; elles avaient grandi à sa cour, et, sans doute, assise sur le trône des Francs, la fille de Ghilpéric gardait un souvenir reconnaissant au protecteur de ses jeunes années. Si, comme nous l'avons supposé, Godegisil partageait la foi de Clotilde et de Clovis, il ne lui aura pas été difficile de les intéresser à sa cause. A ces raisons, il faut ajouter l'intérêt politique qu'avaient les Francs à protéger le plus faible des deux rivaux contre le plus fort, et aussi la promesse faite par Godegisil de leur payer un tribut annuel au taux qu'il leur

plairait de fixer

A en croire notre chroniqueur, l'accord entre Clovis et Godegisil aurait été négocié dans le plus grand secret, et Gondebaud ne se serait douté de rien. Bien plus, voyant les armées franques envahir son territoire, il aurait imploré l'aide de son frère, et celui-ci lui aurait promis main forte à l'heure même où il s'ébranlait pour aller rejoindre l'armée de Clovis. Rien de moins probable. Si, comme il ressort du récit de Grégoire luimême, des rivalités et des dissentiments existaient déjà entre les deux frères, comment Gondebaud aurait-il pu se méprendre sur le sens de l'intervention de Clovis, et n'y pas voir le fait d'un accord préalable avec Godegisil? Comment les négociations entre les deux complices auraient-elles pu lui rester tellement cachées, qu'il eût la naïveté de compter sur le secours de son frère jusqu'au moment où les troupes de celui-ci, sous ses propres yeux, allèrent rejoindre les étendards des Francs? De pareilles méprises ne sont possibles que dans les récits populaires, où la vraisemblance est sacrifiée au besoin de produire un effet dramatique; on ne saurait les supposer chez un homme

1 Grégoire de Tours, H, 32.

d'Étal (|iii a donné plus d'une preuve de perspicacité et d'intelligence '.

Selon toute apparence donc, les choses se sont passées beaucoup plus simplement. Soil que les deux frères lussent déjà aux prises, soit que l'entrée en campagne de Clovis ail été le commencement des hostilités, Gondebaud ne paraît pas s'être trompé un instant sur la gravité de l'intervention franque. Rassemblant à la hâte toutes ses forces disponibles, il courut au-devant de son dangereux adversaire avant qu'il eût pénétré au cœur de ses États, et le rencontra sous les murs de Dijon.

Cette ville était située dans une plaine agréable et fertile, au pied des coteaux vineux de la Bourgogne, dont les crus étaienl célèbres dès cette époque, et au continent de deux rivières, l'Ouche et le Suzon. Ce dernier entrait en ville par une arche ménagée sous une des portes, et en sortait par la porte opposée. L'enceinte formait un quadrilatère dont les massives murailles, de trente pieds de hauteur et de quinze pieds d'épaisseur, étaient construites en grandes pierres de taille depuis le bas jusqu'à une hauteur de vingt pieds; le reste était en petit appareil. Elle étail percée de quatre portes s'ouvrant aux quatre points cardi-

1 L'exposé de l'origine de la guerre burgonde que nous faisons ici est en contradiction manifeste avec le Collatio episcoporwm . où Clovis apparaît comme l'agresseur. Maison a reconnu de nos jours que ce document est apocryphe; v. l'Appendice. Quant au récit de Procope, De Bcllo gothico, 1, 12, c'est un tissu d'inexactitudes : il a manifestement confondu la guerre de 523 et celle de 500, et il attribue à Théodoric une attitude qui jure avec toute sa politique, et qui est d'ailleurs d'une parfaite invraisemblance. Dubos, III, p. 221, et Pétigny, H, p. 409, ont tort d'accueillir la version de Procope, que Fauriel passe prudemment sous silence, et que Manso, Geschichte des Ostgothischen Reiches, p. 69, note; Junghans, p. 75; Binding, p. 154, note, rejettent catégoriquement. Il faut écarter la version du Liber historiœ, c. lti, suivi par Hincmar, Vita sancti Remigii, 91 (Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I d'octobre, p. 153 E), qui prétend que Clovis dut marcher contre Godegisil et Gondebaud unis. Pour Roricon (dom Bouquet, III, p. 12) et Aimoin, i, 19 (ibid., III, p. 40), ils sont dans la logique de la légende en soutenant que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger les injures de Clotilde. En effet, si Clotilde a eu des griefs, il est inadmissible qu'elle ait attendu la mort de son mari, et qu'elle les ait fait venger par ses enfants !

naux, et flanquée de trente-trois tours. A l'intérieur de la ville

s'élevaient une église et un baptistère; au dehors surgissaient deux basiliques, et des moulins tournoyaient avec une grande rapidité sur le cours des rivières. Protégée par sa puissante muraille, la localité avait gardé son importance pendant que Langres, dont elle dépendait, était tombée en ruines; aussi les évêques affectionnaient depuis longtemps le séjour de Dijon, et Grégoire de Tours s'étonnait que la ville n'eût que le rang d'un simple caslrum, alors qu'elle méritait le titre de cité1.

Du haut de leurs murs, les habitants de Dijon purent assister à la rencontre des deux armées. Gondebaud, accablé par des forces supérieures, dut prendre la fuite. On ne sait s'il essaya de tenir quelque temps à Lyon et à Vienne, et il est assez difficile de supposer qu'il ait cru tout perdu après une première rencontre. Dans tous les cas, nous ne le retrouvons qu'à l'extrémité méridionale de son royaume, à l'abri des hautes murailles d'Avignon. La légende, qui s'est mêlée dans de fortes proportions au récit de la guerre de Burgondie, n'a pas voulu s'en tenir là ; elle a imaginé que le roi des Francs serait allé assiéger Gondebaud à Avignon, et que le Burgonde n'aurait été sauvé (pie grâce à la ruse d'un de ses fidèles nommé Aredius. Ce dernier aurait passé dans le camp de Clovis, aurait gagné la confiance de ce roi en se faisant passer pour un transfuge, et l'aurait finalement décidé à lever le siège, et à se contenter d'un tribut annuel que lui payerait Gondebaud. Là-dessus, le roi franc se serait bénévolement retiré, laissant à son rival les mains libres pour tirer une éclatante vengeance de son frère.

Oui croira que Clovis, s'il avait poursuivi Gondebaud jusqu'à Avignon, dans l'intention de s'emparer de lui et de le mettre à mort, se serait laissé gratuitement détourner de son projet par un transfuge2? Selon toute apparence, après que tout le

1 Grégoire île Tours, m, 19; Lorgnon, Géographie de, la Gaule au VIe siècle, p, l21(t. = - Je renvoie, pour la démonstration du caractère légendaire de l'épisode,

LA Gt'ERRE DE BURGONDIE iHI!

pays eut été soumis, Clovis, croyant Gondebaud réduit à l'impuissance et ne voulant pas d'ailleurs l'accabler, considéra sa lâche comme terminée. Il parti! donc, laissant auprès de Godegisil un corps de troupes franques de cinq mille hommes environ, qui devaient l'aider à s'affermir dans sa nouvelle conquête, et maintenir autour de lui le prestige de l'alliante franque1. On ne sait quel profit personnel le roi des Francs relirait de la campagne, car le tribut annuel promis par Godegisil ne lui jamais payé, et rien ne nous autorise à supposer, avec certains historiens, que son allié aurait acheté son concours au prix d'une partie du territoire burgonde2. Au surplus, les événements se précipitèrent de telle sorte que l'histoire est hors d'étal de noter les menus faits qui remplissent les intervalles entre les catastrophes.

Godegisil, comme on l'a vu, s'était installé dans la capitale de son frère, à Vienne, et s'y abandonnait à toute l'ivresse de son triomphe. Son bonheur fut de courte durée. A peine le roi des

aux pages 253-264 de mon Histoire poétique des Mérovingiens. Aux auteurs que j'y cite en note page 255, je ne sais si je ne puis pas joindre Dubos, III, pp. 235 et suivantes : il est certain qu'il a fait, à son insu, la démonstration la plus piquante de l'impossibilité du récit de Grégoire de Tours, en essayant « d'expliquer les causes des malheurs surprenants et des succès inespérés de Gondebaud durant le cours de l'année 500 » (p. 237).

1 Grégoire de Tours, ci, 33; Frédégaire, m, 23, qui est seul à faire mention d'un chiffre. Je crois avoir prouvé l'historicité de cet épisode. Voir les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, p. 402, et l'Histoire de Clovis d'après Frédégaire, pp. 92-93. = "2 Binding, p. 159. Jahn, II, pp. 30 et 125, croit même savoir que Godegisil céda à Clovis Lyon et toute la partie du royaume située sur la rive gauche de la Saône et du Rbône, mais que Gondebaud, après avoir triomphé de Godegisil, reprit possession du tout. Il n'y a rien de tout cela dans les sources, sinon que, d'après Grégoire de Tours, H, 32, Godegisil, après la victoire de Dijon, aurait promis à Clovis une partie de son royaume (promissam Chlodovecho aliquam partent regni sui). Mais, à supposer qu'il eût fait cette promesse, il ne dut pas avoir le temps de la tenir; d'ailleurs, elle est en contradiction avec le récit du même Grégoire, disant quelques lignes plus haut que Godegisil s'engagea à payer tribut à Clovis. La promesse d'un tribut et celle d'une cession de territoire ne sont pas tout cà fait la même chose. J'avoue cependant que la seconde est plus vraisemblable que la première, surtout s'il s'agit du territoire conquis sur Gondebaud, que les vainqueurs se seraient partagé. Cf. Junghans, p. 75.

Francs était-il rentré chez lui que, sortant de sa retraite d'Avignon, Gondebaud venait à la tête d'une année assiéger l'usurpateur dans la ville conquise. Pour s'expliquer un si prompt revirement de fortune, il faut admettre que ses malheurs ne lui avaient pas enlevé la fidélité de tous ses sujets, et que, derrière l'armée étrangère qui se retirait, le pays se soulevait pour accueillir son roi légitime. Cette supposition contrarie, sans doute, les idées de ceux qui exagèrent l'importance des dissensions confessionnelles, et qui croient que les partis politiques étaient toujours déterminés, dans la Gaule du vic siècle, par des mobiles religieux. Plus d'une fois encore, dans le cours de ce récit, on aura l'occasion de se convaincre que les populations catholiques, malgré leur attachement à leur religion, ne se croyaient pas dispensées de servir loyalement un souverain hérétique. La fidélité d'un homme comme saint Avitus, le dévouement d'un catholique illustre comme Aredius ', prouvent suffisamment le contraire pour les catholiques de Burgondie, et l'accueil (pie Gondebaud reçut en rentrant dans son royaume honore à la fois les sujets et le roi qui en fut l'objet.

Au surplus, il est probable que, dans cette réaction contre un frère intrus, Gondebaud aura compté sur ses alliances autant que sur ses propres forces. Nous voyons, par une marque de déférence qu'il donna au roi des Visigoths après la campagne, qu'il cherchait tout au moins à se concilier les lionnes grâces de la cour de Toulouse. Et rien n'interdit de croire qu'Alaric, effrayé dès lors des succès croissants de Glovis, aura voulu relever un homme qui avait le même ennemi que lui. Ainsi s'expliquerait encore la neutralité que Glovis crut devoir garder pendant cette seconde lutte entre les deux frères, ne voulant pas se créer un nouvel ennemi pour le seul plaisir d'obliger

1 Aredius esl un personnage historique, bien qu'il ne suit généralement connu que comme héros de deux récits légendaires, à savoir,les Fiançailles de Clotilde et le Siège d'Avignon, et d'un épisode apocryphe, le colloque de Lyon. Il y a une lettre de S. Avitus, Epist., r>(>, qui lui est adressée.

LA GUERRE DE [il lii, i i.Mi 1 V. 375

Godegisil1. Peut-être aussi, quand même il l'aurait voulu, il ne serait plus arrivé à temps pour conjurer la chute de son allié. La brusque apparition de son frère au pied des murailles de Vienne fut un coup de foudre pour Godegisil. Il n'avail pris, ce semble, aucune précaution en vue d'une pareille éventualité, el elle le trouva entièrement au dépourvu. Si les solides murailles de la vieille cité romaine suffirent pour la mettre à l'abri d'un premier assaut, en revanche, la ville mal approvisionnée n'était pas en état de soutenir un siège quelque peu prolongé. Or Gondebaud, décidé à reconquérir sa capitale à tout prix, en avait fait un investissement en règle, et bientôt les souffrances de la faim commencèrent à se faire sentir parmi les assiégés. On recourut au moyen cruel et dangereux usité en pareil cas: on expulsa les bouches inutiles. Parmi les malheureux frappés par cette mesure se trouvait l'ingénieur préposé à l'entretien des aqueducs de la ville. Indigné, il alla trouver Gondebaud, et lui offrit de faire pénétrer ses soldats dans la place. A la tête d'un corps de troupes qu'on lui confia, et précédé d'ouvriers munis de leviers et d'autres engins, il s'engagea dans le conduit d'un aqueduc qui avait été coupé dès le commencement du siège, et, parvenu au cœur de la cité, lit soulever la lourde pierre qui couvrait l'œil du conduit. Aussitôt les soldats de Gondebaud se précipitent dans les rues en sonnant de la trompette, et courent ouvrir les portes de la ville à leurs frères d'armes. Les assiégés, surpris en désordre, sont massacrés2. Godegisil se réfugie dans l'église arienne, espérant qu'elle le protégera plus efficacement qu'un sanctuaire catholique; mais la colère des vainqueurs ne respecte pas le droit d'asile ; ils pénètrent dans le sanctuaire et massacrent le roi ainsi que l'évêque arien3. Le corps de troupes

1 Cf. Jalin, Die Geschichte derBurgundionen und Burgundiens, II, p. 125. = -' Cette prise de ville n'a rien d'invraisemblable; Bélisaire s'est emparé de Naples grâce au même stratagème, v. Procope, de Ilcllo goth., r, 10.= 3 De même on voit, en 531, le roi Amalaric, attaqué à Barcelone par Childebert, se réfugier dans une église. Grégoire de Tours, ni, 10. Cf. Histoire poétique des Mérovingiens . p. 263, note.

376 CLOYIS

franques laissé par Clovis auprès de son allié échappa seul au carnage. Ces soldats s'étaient réfugiés dans une tour; ils purent capituler et eurent la vie sauve, car Gondebaud avait expressément défendu qu'on touchât à leur personne. Il les envoya à Toulouse, à son ami Alaric, qui tenait ainsi des otages de Clovis1. La vengeance de Gondebaud fut atroce et indigne de lui. La curie de Vienne, qui existait encore et qui comptait quantité de personnages distingués, parmi lesquels plusieurs se glorifiaient du titre d'illustres, fut saignée largement. Tous ceux de ses membres qui avaient embrassé le parti de Godegisil périrent dans des supplices raffinés2. Le même sort frappa ceux des Burgondes qui s'étaient rendus coupables de la même trahison. La terreur régna dans le pays, retombé tout entier, depuis la prise de Vienne, au pouvoir de Gondebaud. Après les hécatombes des premiers jours, le vainqueur s'attacha à ramener par la douceur de son gouvernement les cœurs qu'il avait pu s'aliéner par ses violences. C'est des années qui suivirent ces événements que date la loi Gambette, ce code plus doux, fait, au «lire d'un chroniqueur peu suspect, pour empêcher les liurgondes d'opprimer les G allô- Romains \ Les leçons de l'expérience avaient profité au vieux roi : il s'était rendu compte de la nécessité de ménageries populations indigènes, seule base d'une nationalité stable et forte. Il semble même avoir entrevu l'urgence de combler l'abîme religieux qui le séparait de la plus grande partie de ses sujets : ses conférences religieuses avec saint Avitus se multiplièrent à partir de cette date, et, s'il en faut croire Grégoire de Tours, il aurait même demandé à l'évêque de Vienne

1 Grégoire de Tours, n, 33. Frédégaire, m, 23, prétend qu'il les fit périr: il n'y a là qu'uni' des preuves de la négligence avec laquelle il résume Grégoire. = - Interfectis senatoribus Burgundionibusque qui Godigiselo consenserant. C'est la leçon d'un des meilleurs manuscrits de Grégoire de Tours, le Casincnsis (voir l'édition de Grégoire par W. Arndt, p. 23). Les autres manuscrits omettent le qnr, ce qui rend le texte inintelligible. En effet, en Burgondie, tous [es senatores sont romains et touslesiîurgwidtonessont barbares ; dessenatores Burgundioncs seraient des Romains Germains ou des civilisés barbares. = ' Grégoire de Tours, n , 33.

de le recevoir en secret dans la communion catholique'. .Mais il ne put se décider à faire publiquement l'acte d'adhésion qu'on exigeait de lui, et la crainte des Burgondes ariens l'arrêta toute sa vie sur le seuil de la maison de Dieu.

Somme toute, il avait seul profité de la guerre entreprise pour le dépouiller du trône, et dans laquelle il avait passé par de si singulières vicissitudes. Elle lui avait permis de rétablir l'unité burgonde, de se débarrasser d'un rival dangereux, et de forcer le roi des Francs lui-même à compter avec lui. La neutralité de Clovis, quel qu'en ait été le motif, contribuait à rehausser encore le prestige de Gondebaud auprès des siens, et Avitus était sans doute l'interprète de l'opinion publique en Burgondie lorsqu'il lui écrivait : « Tous vos dommages se sont tournés en profit; ce qui faisait couler nos larmes nous réjouit maintenant3. » Quant au peuple franc, étonné de voir sou souverain, pour la première fois, revenir d'une guerre les mains vides, il se persuada qu'il y avait là-dessous quelque ruse déloyale qui lui avait enlevé les fruits de sa vaillance, et il imagina la légende que nous avons résumée plus haut.

Cependant les relations entre les deux monarques semblenl s'être améliorées de bonne heure. Une ou deux années après la guerre, Gondebaud et Clovis eurent une entrevue aux roiitins de leurs royaumes, sur les bords de la Cure, affluent de l'Yonne en amont d'Auxerre3. Selon l'étiquette barbare, les deux souverains se rencontrèrent au milieu du cours de la rivière, chacun dans une embarcation avec son escorte : c'était le moyen imaginé par la diplomatie pour qu'aucun îles deux ne fût obligé de poser le pied sur le sol d'autrui, et que les négociations pussent avoir lieu en pays neutre, dans des conditions de sécu-

1 Grégoire de Tours, n, 34. = - S. A.vitus, Epist., •'>; ad Gundobadum. = :' Ou du Cousin, affluent de la Cure, selon M. Thomas, Sur un passage de la Vita sancti Eptadii , dans les Mélanges Julien Havet, Paris, 1895. Le texte, qui n'est conservé que dans deux manuscrits, est fort corrompu, et la leçon reste douteuse. V. l'Appendice.

rite et de dignité égales de part et d'autre'. On devine quel fut l'objet principal de l'entretien des deux rois. Chacun désirait effacer le souvenir des dissentiments anciens; il ne fut donc pas difficile de s'entendre. Mais un point plus délicat, el qui fut certainement abordé par Clovis, ce fut la question de l'alliance franco-burgonde2. Gondebaud n'ignorait pas qu'elle signitiait pour lui la rupture avec les Visigolhs, ses alliés d'hier, et qu'elle l'entraînerait dans tous les hasards où voudrait s'aventurer la politique de son jeune et ambitieux parent. Il est possible qu'il n'ait pas cédé sur l'heure, et qu'il ait voulu prendre le temps de la réflexion; ce qui est certain, c'est qu'en somme l'alliance fut conclue, et les Visigoths abandonnés par le roi des Burgondes. Viennent les jours où éclatera l'inévitable conflil entre le jeune royaume catholique et la vieille monarchie des persécuteurs ariens, et le roi des Burgondes sera aux côtés de Clovis, comme un auxiliaire sur et éprouvé.

Un épisode de l'entrevue sur la Cure a été heureusement conservé par l'histoire. 11 y avait alors, aux contins des deux royaumes, un saint personnage du nom d'Eptadius, que Clovis désirait vivement attacher à la destinée des Francs. Il pria Gondebaud, dont cet homme était le sujet, d'abandonner ses droits sur lui, et de permettre qu'il devînt évêque d'Auxerre. Gondebaud, dit l'iiagiographe, ne céda qu'à grand'peine, et comme quelqu'un à qui on demande de renoncer à un trésor; finalement, il ne put pas se dérober aux sollicitations de son nouvel allié, et il accorda l'autorisation demandée. On eut plus de peine à vaincre la modestie du saint que la constance de

1 Le Vita Epladii, par qui nous connaissons cette entrevue, n'en marque pas la date; mais d'aucune manière elle n'est postérieure à 507. Jalm, t. II, p. 109, qui ne cesse de se distinguer par l'excessive faiblesse de sa critique, s'axise celle fois de déployer une rigueur non moins excessive en contestanl le témoignage du Vita Eptadli, mais ses raisons n'ont aucune valeur. = - Eodem tempore quo se ad fluvium quorandam, pacis mediante concordia, duorum regnum Burgundionum genlis et Francorum est conjuncta potentia. Vita Eptadii dans Bouquet, III, p. 380. Voir toutefois l'Appendice.

LA GUERRE DE Rl'RGONDIE 379

son roi. Eptadius eut beau être élu à l'unanimité par le clergé et par le peuple, il ne voulut pas accepter le redoutable honneur qu'oD lui destinait, et il s'enfuit dans les solitudes montagneuses du Morvan. Il fallut, pour le décider à revenir, que Clovis s'engageât à respecter ses scrupules, et lui fournil les ressources pour racheter les prisonniers qui avaient été faits pendant la guerre. Alors le saint reparut, et, encouragé par le roi, reprit avec une énergie redoublée sa noble tache de rédempteur des prisonniers. 11 est bien probable que les deux souverains secondèrent son action en se rendant spontanément l'un à l'autre les captifs qu'ils avaient faits : ainsi la religion fermait les plaies qu'avait ouvertes la guerre, et effaçait la trace des dissentiments d'autrefois.

C'est un chef-d'œuvre de la diplomatie de Clovis d'avoir gagné à son alliance la Burgondie arienne, et toute frémissante encore des récentes humiliations qu'il venait de lui infliger. Peut-être, en la détachant de l'amitié des Visigoths, le roi des Francs pensait-il déjà à sa campagne d'Aquitaine, qu'il n'aurait pu entreprendre s'il avait eu sur ses tlancs les Burgondes hostiles. Il est permis aussi de croire que la disparition de Godegisil aplanit les difficultés entre les deux rois, et que les instances de Clotilde n'auront pas été étrangères à l'heureux aboutissement des négociations. Si cette dernière hypothèse est fondée, on conviendra (pie l'histoire a été bien ingrate pour la reine des Francs.

Clovis n'avait plus qu'un seul rival en Gaule: c'était, il est vrai, le plus dangereux de tous. Malgré les vices de sa constitution et l'affaiblissement de ses forces, le royaume des Visigoths restait la plus formidable puissance militaire de l'Occident, aussi longtemps qu'une épreuve suprême n'avait pas révélé sa décadence. Le moment est venu de jeter un coup d'œil rapide sur cette puissance, et sur les pays qui allaient devenir l'enjeu de la lutte entre elle et les Francs.

La Gaule méridionale avait été, sous l'Empire, le jardin de l'Europe et la perle de l'Occident. La sérénité du ciel, la douceur du climat, la beauté des sites, la richesse du sol et l'aménité des mœurs se réunissaient pour en faire l'un des plus heureux séjours de la terre. Tous les écrivains de l'Empire l'ont aimée et vantée : Pline ne connaît pas de province qui la surpasse; Ausone et Sidoine Apollinaire en parlent avec ravissement, et l'austère Salvien lui-même la décrit comme un véritable Éden. Selon lui, les habitants de cette contrée devaient une reconnaissance particulière à Dieu, parce qu'ils avaient reçu en partage une image du paradis plutôt qu'une partie de la

* • ; 1 1 1 le '. Nulle part on n'était plus fier du litre de Romain, plus passionnément épris des bienfaits de la culture romaine. Aucune autre province ne comptait une si florissante série de villes et de inunicipes illustres: c'était Marseille d'abord, la vieille cité phocéenne, toujours en communication par son commerce avec les extrémités du monde habité, et versant au milieu de la Gaule les richesses de toutes les nations; c'était Narbonne, dont le mouvement commercial ne le cédait qu'à celui de Marseille, et qui était pour la Gaule un centre administratif et un centre intellectuel; c'était Arles, qui fut au vc siècle la capitale de l'empire d'Occident, la Rome gauloise, comme dit un poète2; c'était la belle et riche Bordeaux, la Marseille de l'Atlantique; c'étaient encore, à l'intérieur, des villes opulentes comme Toulouse, Vienne, Saintes, Poitiers, sans compter une multitude de localités de second ordre qui allumaient sur tous les points du pays des foyers ardents de vie romaine. Cette terre avait largement payé sa dette à l'Empire ; elle lui avait donné des empereurs comme Antonin le Pieux, des savants comme Varron et Trogue- Pompée, des romanciers comme Pétrone, des poètes comme Ausone et comme Sidoine Apollinaire. A l'heure où déjà le soleil de la civilisation pâlissait dans toutes les contrées avoisinantes, la Gaule méridionale restait un milieu plein d'élégance et de luxe raffiné, au seuil duquel semblait expirer la voix douloureuse du siècle agonisant. Les relations mondaines y avaient un charme exquis dans leur frivo'ité, et l'on y goûtai! cette douceur de vivre qui est le privilège des aristocraties vieillissantes, ou du moins de tous ceux qu'elles admettent à la participation de leurs jouissances. Retirés dans des campagnes délicieuses dont les ombrages parfumés abritaient leur oisiveté de bon ton, les grands seigneurs y vivaient comme des rois, voisinant entre eux et persiflant dans des petits vers

1 Salvien, De Gubernat. Dei, vu, 2. = - Gallula Roma. Ausone, Opuscula, XIX , 7:? et suiv.

mignons les lourds et grossiers barbares devenus les maîtres des cités.

Car les barbares avaient pénétré enfin dans le dernier asile de la félicité romaine. En 406, ils s'étaient rués sur ces belles provinces comme un torrent dévastateur, signalant leur marche par les plus cruels ravages, à travers des régions qui depuis des siècles ne savaient plus ce que c'était qu'un camp ennemi.

A la vérité, ils n'avaient fait que passer, et les traîtres qui leur ouvrirent les détilés des Pyrénées rendirent au moins à la Gaule le service de l'en débarrasser en les jetant sur l'Espagne. Mais dès 412 étaient arrivés les Visigoths, et ceux-ci ne devaient plus disparaître. L'Empire se servit d'eux pour mettre à la raison les envahisseurs de la péninsule ibérique; puis, ne voulant pas les y rendre trop puissants, il imagina de récompenser leurs services en leur cédant la deuxième Aquitaine, avec Bordeaux pour capitale (418). Telle fut l'origine du royaume visigothique. Installés dans le pays par l'empereur, selon les modes administratifs en vigueur pour le cantonnement des troupes, les Visigoths prirent possession des deux tiers des terres et laissèrent le troisième tiers aux indigènes '. Pour légale qu'elle fût, cette occupation militaire, on l'a déjà vu, ne laissait pas d'être singulièrement oppressive, et c'était un fâcheux point de départ pour les relations qui allaient s'établir entre les barbares et les indigènes.

Bientôt, voyant toute la Gaule à leur merci et l'Empire incapable de la défendre contre eux, les Visigoths voulurent s'agrandir. Ils avaient alors à leur tète un homme dont le long règne lui permit une politique suivie, et qui devint le fondateur de leur dynastie royale, Théodoric I" (419-45 1 1. A plusieurs reprises, Théodoric essaya d'arriver à la Méditerranée; mais deux tentatives sur Arles, l'une en 425 el l'autre en 429, et une troisième sur Narbonne en 437, furent repoussées victorieusement par

1 Cf. ci -dessus, p. H60.

384 GLOVIS

Aétius. Aétius força le roi barbare à se contenir dans ses frontières; il lit mieux: lorsque Attila envahit la Gaule, il sut rappeler aux Visigoths les liens de fidélité qui les rattachaient à l'Empire et les entraîner à sa suite dans les champs de Mauriac, où ils jouèrent un rôle important dans la lutte commune contre le grand destructeur. Mauriac fut pour les Visigoths une victoire nationale. Leur roi l'avait payée de son sang, et ses guerriers lui avaient fait des funérailles pleines de grandeur sur le champ de bataille même, sous les veux des Huns vaincus.

Thorismund, (ils aine de Théodoric I", ne régna que deux ans, et périt assassiné par ses frères Théodoric et Frédéric. Le premier de ceux-ci monta alors sur le trône sous le nom de Théodoric II, mais en assignant une place considérable auprès de lui au frère qui avait été son complice. Théodoric II fut un souverain énergique et obéi. Il put, à un moment donné, se permettre de créer un empereur romain, et il donna la pourpre à Avitus, un grand seigneur arverne de ses amis (455). Avitus disparut bientôt; mais Théodoric, par la mort d'Aétius, resta le maître de la Gaule, et s'étendit en Espagne du côté des Suèves, en Gaule dans la direction du Rhône et de la Loire. Deux hommes l'arrêtèrent pendant quelque temps : .Egidius, qui le força à lever le siège d'Arles en 459, et Majorien, qui le contraignit à renouveler les traités avec l'Empire. Mais, à la mort de Majorien, Narbonne fut livrée à Théodoric par un traître, et iEgïdius, réfugié dans la vallée de la Loire, s'y voyait pourchassé par le prince Frédéric. Celui-ci succomba peu de temps après dans la lutte, débarrassant son frère d'un rival plutôt qu'il ne le privait d'un appui. La mort d'.Egidius, survenue peu après, livra toute l'Aquitaine au roi barbare.

Le portrait que nous trace de celui-ci une plume romaine éveille l'idée d'une force royale pleine de modération et d'activité, qui se possède elle-même au milieu de la toute-puissance. La journée de Théodoric, commencée par les pratiques de piété, se continue par les graves occupations de la politique, parmi

Cl.oYIS ATTENDU EN AQUITAINE 385

lesquelles se place surtout la réception des ambassadeurs étrangers. Les distractions du roi consistent à passer en revue son trésor ou à visiter ses écuries; souvent aussi il goûte le plaisir de la chasse. Ses repas sont simples, même les jours de fête; après le dîner, le roi prend un léger somme; parfois il joue, et il s'amuse de la mauvaise humeur de son adversaire perdant. Le reste de la journée est de nouveau consacré aux affaires. Le si >ir, le repas est égayé par quelque chantre mélodieux ou par les saillies d'un bouffon, mais tout se passe avec mesure, et sans rien de blessant pour aucun convive '.

Ce puissant, toutefois, ne devait pas vieillir en paix au milieu de sa prospérité. Il avait inauguré ce qu'un écrivain franc appelle la détestable coutume qu'ont les Goths de tuer leurs souverains-. Mais, de même qu'un fratricide l'avait fait monter sur le trône, un fratricide l'en précipita, et il périt à la fleur de l'âge sous les coups de son frère Euric.

Alors commença la carrière conquérante du plus remarquable des rois visigoths. Devenu maître du pouvoir, il fit oublier à son peuple le crime qui le lui avait valu, et il y déploya l'ai dente activité et l'ambition insatiable d'un génie dont la vocation est de commander. En face de l'empire d'Occident qui faisait, sous Anthémius, de languissants efforts pour remonter la pente fatale des choses, le Mars de la Garonne, comme l'appelait Sidoine3, s'affirma avec une égale puissance comme diplomate et comme homme de guerre. Il ouvrit des négociations avec les Suèves d'Espagne, avec les Vandales d'Afrique, et entretint des intelligences avec cette partie de la population romaine qui avait pris son parti d'une occupation barbare, et aimait mieux la préparer que la subir. Rome, qui n'avait plus d'armée et plus de généraux, combattait ses ennemis les uns par les autres : aux Visigoths envahissants elle opposa les Burgondes, qui vinrenl tenir garnison à Clermont ; les Bretons, qu'elle campa au

' Sidoine Apollinaire, Epist., [, 2. = '" Grégoire de Tours, m, 30. = :: Sidoine Apollinaire, Epist., vin , 9.

nombre de douze mille au cœur du Berry; les Francs, qui avaient servi sous les ordres d\5igidius, el qui étaient restés fidèles à son successeur.

Mais rien n'arrêtait Kuric. Tenu au courant, par des traîtres comme Seronatus, <le ce qui se passait <ln côté romain, il allait écraser les Bretons à Déols (468), et, après celte journée qui lui rouvrait la vallée de la Loire, il venait mettre le siège devant Clerinonl (473), qui était, dans les montagnes, la clef de toutes les positions qui commandent la Gaule centrale. Maître de ce poste, il pouvait se porter à tour de rôle, selon les intérêts du moment, sur la Loire ou sur le Rhône, et tenir en échec les Francs, les Burgondes et les Romains d'Italie.

La patrie de Vercingétorix lit preuve alors, envers l'Empire agonisant, de cette fidélité qu'elle avait montrée, il y avait cinq siècles, à la liberté gauloise, comme s'il avait été dans sa destinée de s'honorer en faisant briller sur les causes déchues un dernier rayon de gloire et de dévouement. Seule en face d'un ennemi devant qui pliaient toutes les résistances, abandonnée par l'Empire qui ne défendait plus que l'Italie, par les Burgondes que l'heure (\u danger ne trouva plus dans ses murs ', la vaillante cité soutint bravement le choc. A la tête de la résistance était son évêque, Sidoine Apollinaire, dans lequel l'ordination épiscopale semblait avoir créé un pasteur de peuples et un patriote, à côté du grand seigneur ami de la vie mondaine el du faiseur de petits vers élégants. Cet homme, qui s'est complu, au cours de ses œuvres, dans une loquacité souvent si fatigante, ne nous dit rien du rôle qu'il a joué dans ce siège, comme si la grandeur à laquelle il dut élever son «une dans ces jours de crise nationale n'était pas compatible avec le frivole babillage qui était le caractère de son talent. Mais, s'il s'est, oublié lui-même, il a tracé dans une page inoubliable les services qu'un autre, qui lui était cher, a rendus alors à l'Auvergne

1 Dahn, Die Kônige der Germanen, V, p. 92, croit à tort que les Burgondes j étaient encore; il n'y en a aucune preuve.

et à l'Empire. Cet autre, c'était son beau-frère Ecdicius, tils de l'empereur Avitus, dont Sidoine avait épousé la fille.

Ecdicius était une âme généreuse et grande, que la richesse n'avait pas amollie, et qui avait gardé toute sa fermeté au milieu de l'universel fléchissement des caractères de cette époque. Aux premières nouvelles du danger qui menaçait sa patrie, il quitta Rome, où l'avaient appelé les intérêts de sa province, et s'élança sur la route de la Gaule. Brûlant les étapes, dévoré d'ardeur et d'inquiétude, il déboucha enfin, à la tête de dixhuit cavaliers qui formaient toute son escorte, dans le vaste bassin de la Limagne, ayant en face de lui, sur la colline, les murailles aimées de la ville natale, et, entre lui et elle, le camp des Visigoths. Il le traverse au galop, se frayant un chemin à la pointe de l'épée, au milieu d'une armée stupéfaite d'une audace qui semblait de la folie, et il parvient à rentrer dans la ville san> avoir perdu un seul homme. La population de Clermont, qui «lu haut de ses remparts avait assisté au magnifique exploit de son concitoyen, lui fit une ovation indescriptible. A travers les rues noires de monde, les cris de joie, les sanglots et les applaudissements retentissaient sans discontinuer, et il eut plus de peine à traverser cette multitude désarmée que tout à l'heure à fendre les rangs des ennemis. Chacun voulait le voir, le toucher, baiser ses mains ou ses genoux, l'aider à détacher son armure; on comptait les coups dont sa cotte de mailles portait les traces, on emportait comme des reliques la poussière glorieuse qui couvrait ses habits, mêlée à la sueur et au sang. Reconduit jusqu'auprès de son foyer par cette foule en délire qui le bénissait avec des larmes, le héros savoura pleinement, en une heure, l'ivresse de la reconnaissance populaire et la joie d'une récompense si haute qu'elle semblait le salaire anticipé de la mort. Cette incomparable journée avait exalté tous les cœurs : désormais la défense eut l'entrain et l'enthousiasme d'une attaque. Avec ses propres ressources, Ecdicius leva un corps de soldats à la tête desquels il harcela l'ennemi par une série de sorties heureuses.

:î88 clovis

Les barbares, transformés presque en assiégés, eurent toutes les peines du monde à maintenir leurs positions. Les pertes qu'ils faisaient dans les rencontres quotidiennes étaient telles qu'ils se voyaient obligés, pour n'en pas laisser reconnaître l'étendue, de couper les têtes des morts; après quoi ils brûlaient les cadavres, sans aucune solennité, dans des buttes où ils les entassaient '. Le courage des assiégés ne se démentit pas: ils endurèrent les souffrances de la faim sans parler de se rendre, et lorsque les provisions commencèrent à s'épuiser, ils allèrenl jusqu'à se nourrir des herbes qui poussaient dans les interstices de leurs murailles2. Ce furent les assiégeants qui perdirent patience : démoralisés par les exploits d'Ecdicius, fatigués d'une lutte qui se prolongeait sans mesure, effrayés de l'hiver qui s'avançait avec toutes ses rigueurs, ils levèrent le siège, et Euric repartit avec l'humiliation d'avoir été arrêté par une seule ville.

Mais les souffrances de l'Auvergne n'étaient pas finies, car les Goths avaient ravagé cruellement les campagnes des environs, et ils laissaient derrière eux la famine, qui continuait leur œuvre de mort. Alors le rôle de la charité commença. Sidoine Apollinaire se multiplia; plus d'une fois, à l'insu de sa femme, il distribuait aux pauvres l'argenterie de sa maison, qu'elle allait racheter ensuite3. Les évêques des provinces voisines vinrent aussi au secours des victimes. Tous les chemins de la province étaient sillonnés par les voitures chargées des provisions envoyées par saint Patient, le généreux évêque de Lyon i. Cette fois encore, Ecdicius ne manqua pas à sa patrie : il fut aussi prodigue de son orque de son sang, et à lui seul il nourrit sous son toit quatre mille affamés3. Mais la malédiction des décadences, c'est que l'héroïsme y est stérile, et qu'elles ne savent que faire des plus généreux dévouements. Les Arvernes croyaient avoir prouvé au

1 Sidoine Apollinaire, Epist., ni, 3. = - Id., Epist., vu, 7. = 3 Grégoire de Tours, ii, 'J:i. = ' Sidoine Apollinaire, Epist., vi, 12. — '' Grégoire <!<• Tours, il, 24.

monde qu'ils avaient le droit de garder leur indépendance : ils furent trahis par celui-là même qui avait pour devoir de les défendre. Comme les Visigoths ne cessaient de troubler l'Empire, menaçant les autres provinces si on ne leur cédait celle qui les avait repousses, un malheureux du nom de Julius Nepos, alors revêtu du titre impérial, eut le triste courage de leur livrer cette noble contrée (475). On devine le désespoir des patriotes arvernes. Ceux qui ne pouvaient se résigner à cesser d'être Romains durent prendre le chemin de l'exil. Ecdicius, on le comprend, fut du nombre; il alla, loin des murs chéris dont il avait été le défenseur, terminer obscurément une carrière que des âges plus heureux auraient couverte d'une gloire impérissable1. Quant à son beau-frère Sidoine, il fut arraché à son troupeau et relégué à Livia, près de Narbonne-. Voilà comment l'Auvergne passa sous le joug des Visigotlis.

La chute de Clermont faisait d'Euric le maître de toute la Gaule au sud de la Loire : il se hâta de cueillir les fruits de ce nouveau succès. Les circonstances d'ailleurs le servirent à souhait. En 470, Odoacre mettait fin à l'empire d'Occident, et peu après mourait Julius Nepos, l'empereur détrôné, mais légitime, envers lequel les Visigoths étaient liés par le traité de 47."). Ayant les mains libres désormais du côté de Rome, Euric reprit le programme de ses prédécesseurs, et, plus heureux, mit enfin la main sur les villes qu'ils avaient si ardemment convoitées. Arles, qui avait soutenu quatre sièges de la part des Visigoths, lui ouvrait ses portes, de même que l'opulente Marseille, la reine du commerce d'Occident. Cette conquête livrait au barbare tout le littoral méridional de la Gaule ; il s'étendait, sur la rive gauche du Rhône, jusqu'à la Durance, et il fermait définitivement aux Rurgondes l'accès de la Méditerranée.

Euric était maintenant à la tète d'un royaume immense, qui ressemblait à un empire. Les frontières en couraient depuis les

1 Jordanes, c. 45. Cl'. Binding, Das Burgundisch-Romanisclie Kœnigreich, p. 90, note 360. = - Sidoine Apollinaire, Epist., vin, "3.

Alpes jusqu'au détroit de Gibraltar d'une part, jusqu'aux rives de la Loire de l'autre, et comprenaient les plus belles contrées de l'Occident. Maître de ces superbes domaines, Euric pouvait se considérer comme le véritable héritier des Césars, maintenant surtout qu'il n'y avait plus personne qui portât le titre impérial. Il fut, avant Théodoric le Grand, et dans une aussi large mesure que lui, l'arbitre de l'Europe, et il ne lui a manqué, pour prendre le même rang devant l'histoire, que des panégyristes pour le vanter et des chanceliers pour parler en son nom le langage imposant de la civilisation romaine. Tant qu'il vécut, il n'y eut pas de plus grand nom que le sien, ni de plus redouté. Sa cour, qu'il tenait alternativement à Bordeaux1 et à Toulouse2, et qu'il transporta enfin à Arles3 dans sa nouvelle conquête, était le rendez-vous des ambassadeurs de tous les peuples. Les Francs et les Saxons s'y rencontraient avec les Hérules et les Burgondes; les Ostrogoths y coudoyaient les Huns, et les envoyés de Borne, qui venaient demander des soldats pour défendre l'Empire, étaient étonnés d'y trouver les députations du roi des Perses, qui offraient au puissant barbare l'alliance du despote d'Orient4. Les cadeaux et les secours d'Euric prenaient souvent le chemin de la vieille Germanie, et bien des fois la terreur de son nom suffit pour y protéger ses amis contre les attaques de leurs voisins5.

Mais cette domination ne sut pas prendre racine dans les peuples sur lesquels elle s'étendait. Conquérants, les Visigoths le restèrent toujours, même après que les jours de la conquête lurent passés. Ils ne cessèrent de se considérer comme un peuple de militaires campés au milieu d'une population de civils qu'il fallait tenir en respect. Ils ne se préoccupèrent pas de rendre leur autorité acceptable, se contentant qu'elle fût solide, et

' Sidoine Apollinaire, Epist., vin, 3 et 9. = '- Id., ibld., iv, 22. = ;i Jordanes, c 47. = 4 Sidoine Apollinaire, Epist., vin, 9. = '' Cassiodore, Variar., m, 3: Ilecolile namque Eurici senioris aflectum, quantis vos juvit stepe muneribus , quotiens a vobis proximarum gentium imminentia bella suspendit.

'-/UtV-

Carte de la Gaule en 506, avant la guerre d'Aquitaine, dressée par M Tin

L Thuilher. t/e/'

. par Auguste Longaou. (Hachette, éditeur. )

oubliant qu'elle avait besoin pour cela d'être populaire. Ils étalèrent au milieu de ces Romains d'humeur paisible, et qui De demandaient qu'à l'aire bon accueil à leurs maîtres nouveaux, la morgue et l'insolence du traîne-sabre à qui la conscience de sa supériorité ne suffit pas, tant qu'il ne l'a pas affirmée par quelque signe bien visible, par quelque manifestation bien blessante. Ils semblaient affecter, par leur fidélité à leurs coutumes nationales au milieu de la vie romaine, d'accentuer encore l'écart qu'il eût fallu dissimuler. A la cour de Bordeaux, l'étiquette ne permettait pas au roi de répondre autrement que dans sa langue gothique aux envoyés impériaux'. Il pouvait y avoir danger pour lui à s'affranchir trop ouvertement des préjugés de sa nation : tel d'entre eux, comme Ataulf, avait pavé de sa vie son mariage avec une princesse romaine et son engouement pour le monde impérial. Rien d'instructif à lire comme la description, tracée par un contemporain, d'une assemblée générale des Visigoths en armes pour délibérer sur les affaires publiques : on se croirait transporté dans les forêts d'outre- Rhin par le tableau de cette réunion tumultueuse de guerriers vêtus de peaux de bêtes, et l'on est étonné de rencontrer sous le ciel bleu de Toulouse les scènes qu'on a lues dans la Germanie de Tacite2.

Mais les populations romaines avaient appris à supporter beaucoup. Amoureuses avant tout de la paix, et la croyant garantie par la présence de leurs nouveaux maîtres, elles ne se plaignaient pas d'eux. Sans les aimer, elles s'habituaient à eux comme à un mal nécessaire. N'étaient-ils pas là de par la volonté de l'empereur, avec un titre légitime, et avec la mission de défendre le pays? Ces défenseurs étaient hautains et arrogants; mais il n'en était jamais autrement, et cela faisait partie des ennuis que créent aux civils tous les logements militaires. On avait la ressource de se moquer d'eux dans les salons, et une

1 Ennodius, Yita sancti Epiphanii; cf. Fauriel, I, 530. = -' Sidoine Apollinaire, Carm., VII, -452 et suiv.

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épigramme heureuse, ([iii faisait rire d'eux dans le beau monde, dédommageait de tant de mortifications! Et puis, on s'avouait tout bas , parfois même on reconnaissait tout haut qu'on était plus à l'aise maintenant que du temps des fonctionnaires impériaux. Une fois établis dans leurs lots, les barbares ne demandaient pas autre chose : ils savaient même montrer de la probité dans leurs relations avec les indigènes, et ils ne faisaient pas fonctionner la machine du fisc avec l'impitoyable virtuosité des gens du métier. C'est pour ces raisons d'ordre négatif qu'à tout prendre on s'accommodait d'eux, malgré leur superbe et leur brutalité.

Faut-il s'étonner, après cela, que des hommes désabusés du rêve romain, des esprits positifs et bourgeois allassent plus loin, et préparassent les voies à la domination visigothique sur toute la Gaule? Là où il restait quelque esprit romain, dans les hautes classes des provinces qui n'avaient pas encore été occupées par les barbares, en Auvergne surtout, on s'indignait de cette attitude, on la qualifiait de haute trahison, on en poursuivait la condamnation à Rome. Mais ce qui prouve que cette indignation portait quelque peu à faux, et que cet attachement archaïque à l'ombre de l'Empire ne correspondait plus à l'état général des consciences, c'est l'indifférence des multitudes, c'est la stupéfaction de ceux-là même qui se voyaient poursuivis pour haute trahison, et qui ne pouvaient comprendre qu'ils fussent punissables1. La sympathie non déguisée du clergé catholique pour les barbares le prouve mieux encore. C'est que, malgré toute leur grossièreté, et même sous leur vernis d'arianisme, le prêtre catholique sentait battre des cœurs plus purs que ceux des Romains, et frémir des âmes vierges dont on pouvait espérer de faire quelque chose. 11 faut voir avec quelle éloquence ces sentiments se traduisent dans le livre de Salvien, qui peut être regardé comme l'organe d'une grande partie du clergé de celle

1 Lire à ce point de vue l'instructive lettre de Sidoine Apollinaire, Epist., i , 7.

époque. Même dans les rangs supérieurs de la hiérarchie, on ne se cachait pas de préférer les barbares hérétiques aux Romains impies, et on ne craignait pas d'en témoigner de la manière la plus éclatante. Lorsque le roi Théodoric F' fui assiégé dans Toulouse, en 439, par le général Litorius, c'est du côté des barbares qu'allèrent les vœux desévêques: saint Orientius, évêque d'Audi, ne cessa de prier pour le succès de leurs armes, et son biographe considère la victoire de Théodoric comme le résultat surnaturel des prières du saint ' !

En somme donc, l'Aquitaine, prise dans son ensemble, n'était pas hostile à ses maîtres nouveaux. Elle leur passait beaucoup, elle ne leur résistait en rien, elle se prêtait avec bonne volonté à leur régime. Le pouvoir trouva dans la population tous les éléments nécessaires à son service : elle fournit au roi son premier ministre, Léon de Narbonne, ses gouverneurs de province, et autant d'agents de tout grade qu'il lui en demanda. Sidoine lui-même, si longtemps irréconciliable, finit par se laisser conquérir, et nous le voyons faire l'inscription du vase offert par son compatriote Evodius à la reine Ragnahilde1'. Peu s'en fallut même qu'après avoir fait un madrigal pour la reine, il ne consentît à écrire le panégyrique du roi. Ce fut un sentiment de dignité qui l'arrêta. Il se souvint qu'il était le beau-frère d'Ecdicius, et il s'excusa poliment !.

En présence de pareilles dispositions de la part des Romains d'Aquitaine, combien il eût été facile de les rallier en masse au régime visigoth, et d'en faire les zélés partisans de la dynastie barbare ! Il eût suffi pour cela de ne pas leur rendre l'obéissance odieuse et rattachement impossible, en les violentant jusque dans le plus intime de leurs consciences. Mais le fanatisme religieux des Visigoths ne tint compte de rien. Premiersnés de l'arianisme , ils avaient au plus haut degré la passion de leur secte, et ils avaient si bien identifié leur nationalité avec

1 Vita sancti Orienta dans les Bollandistes, t. I de mai; Prosper d'Aquitaine; Isidore, Chronicon.= i Sidoine Apollinaire, Carm., iv. 8. = 3 Id., Epist., iv, 22.

leur hérésie, qu'on disait la foi gothique pour désigner la doctrine d'Arius1. Bien plus, ils étaient parvenus à faire de l'arianisme une espèce de religion germanique, en la communiquant successivement à tous les peuples de leur race. Lorsqu'ils furent établis en Gaule, ils continuèrent cette espèce d'apostolat, mais en lui donnant, cette fois, un caractère nettement anti-catholique. Ce n'était plus, en effet, des peuplades païennes qu'ils endoctrinaient, mais des nations déjà chrétiennes, comme les Suèves d'Espagne et les Burgondes. Les missionnaires ariens introduisirent l'hérésie dans ces chrétientés naissantes. Les princesses ariennes, envoyées comme épouses aux rois suèves2, emmenèrent avec elles des prêtres de leur confession, et, à la tête de ceux-ci, un certain Ajax, Galate d'origine, alla, sous le haut patronage du roi des Visigoths, jeter la perturbation dans la vie religieuse d'un peuple ami3. Il n'est pas douteux que les Visigoths n'aient travaillé avec la même ardeur leurs voisins les Burgondes, et n'aient été la principale influence qui détourna de l'Église ce peuple déjà en grande partie converti. La campagne de i56-457, que les deux peuples tirent en commun contre les Suèves'1, fournit aux prédicateurs ariens une occasion excellente de déployer leur zèle hérétique. Au retour de l'expédition à laquelle ils s'étaient laissés associer contre un roi catholique, les Burgondes rapportèrent dans leurs foyers la religion des Goths.

Tant que cette propagande fut limitée aux seuls barbares, les Bomains se contentèrent de l'envisager avec la parfaite indif-

1 Gothica lex. Voir le Vita sancti Sigismundi dans Jahn, Geschichte der BurgundionenundBurgundiens , I. II , p. G7, et Revillout, De l'arianisme des peuples germaniques qui ont envahi l'Empire romain, p. 07. = - Idacius, Chronicon, 140 et 226; Isidore de Séville, Chronicon, 33. = 3 Idacius, 232 : Ajax natione Galata effectus apostata el senior Arrianus inter Suevos régis sui auxilio liostis catholicai fidei et divina? Trinitatis emersit. A Gallicana Gothorum habitatione hoc pestiferum inimici hominis virus advectum. = 4 Jordanes,c.44. Sur la participation des Burgondes à celle campagne, Binding, o. c, p. 54, noie 2 lit, contre Pétigny, Il , p. 145, note 2.

férence que leur inspiraient toutes les choses barbares. Il n'en fut pins ainsi lorsqu'ils la virent foire des ravages dans leurs propres rangs. Ils n'avaient rien de pins précieux que leur foi : elle leur était devenue plus chère encore depuis la banqueroute de la patrie. On peut même dire que l'attachement à l'Eglise catholique restait pour eux la seule forme du patriotisme. La propagande arienne fut assez active pour alarmer une nature aussi optimiste que Sidoine Apollinaire, qui exprime à ce sujet de sérieuses inquiétudes. Dans une lettre à l'évêque Basile d'Aix, il se plaint de la fausse sécurité des pontifes qui ne voulaient pas voir le danger, et qui laissaient l'hérésie ravager impunément leurs troupeaux. « Qu'il me soit permis, écrit-il, de le dire sans manquer de respect aux évèques, je pleure sur les âmes livrées à l'ennemi, qui protite du sommeil des pasteurs pour fondre sur les brebis abandonnées1. » In de ces prédicateurs d'arianisme parmi les populations catholiques était un certain Modahar, que l'évêque Basile, dans une discussion publique, réduisit au silence, ce qui lui valut les félicitations de son correspondant '. L'orthodoxie avait les mêmes luttes à soutenir en Burgondie, et l'on voit par les lettres de Sidoine que Patient de Lyon y défendit la vérité catholique avec autant d'énergie que Basile l'avait fait à Aix \ Les apôtres de l'arianisme pénétrèrent-ils plus loin, et vinrent-ils disputer aussi à l'Église catholique les prémices de la nation franque? Nous avons déjà indiqué que cela n'est guère probable, et c'est seulement sur la foi de documents apocryphes qu'on a pu parler de l'arianisme de Cologne 4 et de Tournai ;. Mais ce que les

1 Sidoine Apollinaire, Epist., vu, G. = - Id., ïbid., I. 1. = 3 Id., ibid., vi, 12. = ' Le concile de Cologne, en 346, dans lequel Euphratas, évêque de cette ville, aurait été déposé pour crime d'arianisme à l'instance de saint Servais de Tongres,est une fiction dont je me propose de faire connaître un jour l'origine. Euphratas a été une victime et non un fauteur de l'arianisme. = 5 Sur les sévices des ariens à Tournai et sur l'expulsion des catholiques, il n'y a d'autre témoignage que celui d'un Vita Eleutherii . qui n'est pas antérieur au xi0 siècle, et qui manque de toute autorité. V. l'Appendice.

missions ne faisaient pas, la diplomatie pouvait le faire, et l'on a vu que la sœur de Clovis avait été conquise à l'arianisme par les négociateurs du mariage de Théodoric.

Un peuple aussi ardent à propager sa foi chez les catholiques du dehors devait résister difficilement à la tentation de l'imposer à ceux du dedans, et la persécution religieuse était comme sa pente naturelle. Mais les premiers rois visigoths étaient trop lins politiques pour ne pas comprendre la nécessité de ménager l'Église, et ils tinrent en bride les impatiences sectaires de leurs compatriotes. Ils eurent des relations d'amitié avec plusieurs des grands prélats de la Gaule méridionale; c'est ainsi qu'Onentius, le saint évêque d'Auch, était le commensal de Théodoric I"1, et que Théodoric II parvint, comme on l'a vu plus liant, à faire la complète de Sidoine Apollinaire. Quant au prince Frédéric, nous le voyons réclamer auprès du pape Hilaire contre une élection épiscopale irrégulière, et lepapeparle de lui en l'appelant son /ils-. Ces relations courtoises auraient pu continuer longtemps entre l'Église et les rois: des deux côtés on y avait intérêt. Mais le fanatisme grossier et aveugle des masses barbares ne pouvait envisager sans défiance les preuves de respect que leurs souverains donnaient aux prélats; elles y voyaient une trahison, elles attendaient d'eux qu'ils les aidassent dans leur conflit quotidien avec les orthodoxes. Pour résister à leur impatience, pour leur refuser les mesures de rigueur qu'elles réclamaient à grands cris, il eût fallu chez les rois une grande somme de justice, de courage et de clairvoyance politique; il leur eûl fallu surtout une popularité bien assise, et une autorité qui ne tremblât pas devant le murmure des foules.

Le moment vint où ces conditions ne se trouvèrent plus réunies sur le trône. Euric devait sa couronne à un fratricide; il n'osa pas , en donnant mi nouveau grief à son peuple , s'exposer à s'entendre rappeler l'ancien ; il fut persécuteur comme ses

1 Yilu sancti Orienta dans les Bollandistes , I. I de mai. = - Lettre 'lu pape Hilaire ;'i Léonce d'Arles dans Sirmond . Concil, Gall., I, p. 128.

prédécesseurs avaient été tolérants, par raison d'Etat. Au surplus, il partageait les passions religieuses de son peuple. Le nom de catholique lui faisait horreur: par contre, il professait un grand attachement pour le culte arien, auquel il attribuait sa prospérité. On eut pu, dit un contemporain, le prendre pour un chef de secte plutôt que pour un chef de peuple '. La persécution cependant n'eut pas sous lui le caractère de brutalité féroce qui marqua celle des Vandales d'Afrique. On dirait plutôt qu'il chercha, dès les premiers jours, à donner le change sur ses vrais mobiles, et qu'il voulut avoir l'air de ne frapper que lorsqu'il était provoqué. Ce n'est pas qu'il reculât devant l'effusion du sang: nous savons qu'il a immolé plusieurs évêques2, et une ancienne tradition locale nous apprend que saint Vidien de Riez périt pour la foi sous les coups des (iotlis :. D'autres furent envoyés en exil, comme Sidoine Apollinaire, comme Faustus de Riez, comme Crocus de Nîmes, comme Simplicius, dont on ignore le siège. Mais c'étaient là des mesures isolées. Ce qui est plus grave, c'est qu'Euric imagina de faire périr le culte catholique par l'extinction graduelle de la hiérarchie. Il défendit de pourvoir aux sièges épiscopaux devenus vacants, et c'est ainsi qu'en peu d'années la tradition du sacerdoce fut interrompue à Bordeaux, à Périgueux, à Rodez, à Limoges, à Javoulz, à Eauze, à Comminges, à Auch, et dans d'autres villes encore. A ceux qui restaient, toute communication fut interdite avec le dehors; éternelle et illusoire précaution de tous les persécuteurs contre la puissance de la solidarité catholique ;! Les rangs du clergé inférieur s'éclaircissaient rapidement, et, comme là aussi le recrutement était à peu près impossible, l'exercice du culte catholique fut arrêté dans une multitude d'endroits. Les églises abandonnées tombaient en ruines, les toits s'effondraient, les épines envahissaient les sanctuaires ouverts à tous

1 Sidoine Apollinaire, Epist., vu, 6. = - Grégoire de Tours, n, 25. = :! V. sur saint Vidien les Bollandistes du 8 septembre, t. III, p. 261. = * Sidoine Apollinaire, îv, 10.

les vents, les troupeaux couchaient dans les vestibules des lieux saints, ou venaient brouter l'herbe au flanc des autels profanés. Déjà les villes elles-mêmes se voyaient envahies par ces vides de la mort, et les populations, privées de leurs pasteurs et de leur culte, s'abandonnaient au désespoir1.

Ces rigueurs n'avaient toutefois rien d'uniforme, rien de général. Si elles s'inspiraient d'un plan systématique, il n'y paraissait guère; une royauté barbare est trop peu armée pour atteindre également, par des mesures administratives, toutes les provinces d'un vaste royaume. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir, au plus fort de la crise , la vie catholique se dérouler tranquillement partout où la persécution n'était pas organisée sur place, des églises se bâtir et se consacrer2, des monastères se fonder3, et, bien plus, des officiers du roi, des ducs et des comtes, intervenir généreusement dans les frais de ces fondations. Le duc Victorius, nommé gouverneur de l'Auvergne par Euric, ne craignit pas de bâtir une église à Clermont et une chapelle à Brioude4, et lorsque mourut saint Abraham, c'est lui qui prit à sa cliarge les frais des funérailles". Le roi tolérait cela et ne pouvait guère s'en plaindre; au contraire, les mêmes raisons qui le faisaient céder à la fièvre persécutrice des Visigotbs lui faisaient désirer de ne pas pousser à bout la population romaine, et il ne devait pas être fâché d'avoir autour de lui des ministres qui, discrètement, réparaient une partie du mal et réconciliaient la dynastie avec quelques-unes de ses victimes.

A lotit prendre, grâce à l'impardonnable aberration du

1 Le principal document pour l'histoire de cette persécution est la lettre de Sidoine Apollinaire, vu, 6, reproduite, avec quelques inexactitudes, par Grégoire de Tours, il, 25. Le persécuteur a eu plus d'un apologiste qui a trouvé plaisant, comme fait encore Dahn, Kônige der Germanen, V, p. 101, de voir dans l'oppression des consciences catholiques « une mesure de légitime défense contre l'opposition tenace et dangereuse que les évêques catholiques faisaient partout au gouvernement ». Est-il besoin d'ajouter que Dahn ne fournit pas la moindre preuve de cette opposition tenace et dangereuse? = s Sidoine Apollinaire, EpiM., iv, 15. Cf. Revillout, p. 144. = 3 Vie etVaissette, Histoire du Languedoc, t. I, p- 238. = i Grégoire de Tours, n, 20. = '' Sidoine Apollinaire, Epist., vu, 17.

gouvernement, la situation était singulièrement troublée, et la clairvoyance politique la plus élémentaire suffisait pour en comprendre le danger. Comme il arrive toujours, lorsque la persécution s'abat sur une cause juste, elle stimule et relève le moral des persécutés. Ces molles populations d'Aquitaine, si amoureuses de la vie facile, si accueillantes pour le maître barbare, si vite consolées de la disparition des empereurs, se redressèrent sous l'affront qu'on faisait à leur foi : elle leur devint plus chère quaml ils la virent opprimée, et les plus indifférents retrouvèrent pour elle une certaine ardeur patriotique. Et puis, les Aquitains tenaient à leurs évêques ; c'étaient les pères et les défenseurs des cités; on les avait trouvés sur la brèche chaque fois que l'heure était venue de mourir; on se souvenait que plusieurs avaient sauvé leur ville, et on se rappelait avec fierté l'audace du barbare domptée par la majesté surhumaine de l'homme de Dieu. La guerre faite à l'épiscopat révoltait donc tout ce qu'il y avait de plus généreux et de plus lier dans les âmes : tout catholique se sentait atteint dans ceux qu'il regardait comme des chefs et comme des pères. Le dualisme jusqu'alors dissimulé entre Goths et Romains reparaissait dans toute son acuité; en face des barbares hérétiques, toute la population romaine se retrouvait unie dans un commun sentiment d'exécration. Tel était le fruit des mesures persécutrices d'Euric : elles avaient produit ce que n'avaient pu des années entières de pillages et de spoliations; elles avaient ressuscité le patriotisme romain de la Gaule, et rappelé à chaque habitant que le Yisigoth était un usurpateur étranger.

Euric mourut en 484, au milieu des mécontentements croissants causés par sa politique, léguant un triste héritage à son tils Alaric IL Le royaume ne tenait debout que par la force; dans chaque ville, une poignée d'hérétiques se faisaient les tyrans de la population; le moindre événement pouvait amener une explosion. Et précisément à l'heure où disparaissait l'homme puissant qui avait créé cette situation et qui semblait jusqu'à un

certain point la dominer, on voyait surgir à l'horizon la monarchie jeune et hardie du peuple franc. En quelques années de temps, elle était devenue la voisine des Visigoths sur toute l'étendue de la Loire, et elle plaçait, en face des catholiques opprimés dans ce malheureux royaume, un spectacle hien fait pour exciter leur envie et leurs regrets. Dans cette nation à qui tout souriait, leur religion était celle de tous, le roi recevait la bénédiction de leurs évêques, et, selon l'expression de saint A vit us, chaque victoire du souverain était un triomphe pour leur foi.

Quelle éloquence il y avait dans ce simple rapprochement, et avec quelle force persuasive les faits devaient parler aux esprits! Les Visigoths le comprirent peut-être avant les catholiques. Ils se rendirent compte que la présence d'un royaume orthodoxe à leurs frontières était pour leurs sujets catholiques le plus formidable appel à la défection. Ils les accusèrent de trahison et de sympathies franques sur la seule foi des légitimes sujets de mécontentement qu'ils leur avaient donnés. C'était leur conscience de persécuteurs qui évoquait le fantôme de complots imaginaires. Gomme au temps de l'Empire, quand on prétendait que les chrétiens persécutés se réjouissaient de chaque désastre public, de chaque victoire des Perses ou des Germains, de même on entendit retentir tous les jours, à l'adresse des catholiques, les mots de traîtres à l'Etat et d'ennemis de la patrie. Et certes, s'il suffisait des calomnies des persécuteurs pour faire condamner leurs victimes, il faudrait croire (pie le royaume visigoth a succombé sous les intrigues des catholiques d'Aquitaine au moins autant que sous les armes de Clovis. La vérité, c'est que, si les accusations reparaissent sur toutes les pages de l'histoire de ce temps, on n'y trouve pas la moindre trace des prétendus complots. Il n'y avait d'autre révolte que celle des consciences opprimées; il n'y avait d'autre conspiration que le mécontentement universel d'une nation blessée dans ses sentiments les plus chers. Les oppres-

seurs n'avaient pas le droit de se plaindre de ces dispositions, qu'ils avaient créées.

Le gouvernement eut pu, au lendemain de la mort d'Euric, liquider le passé et inaugurer une politique nouvelle : peut-être était-il temps encore. Le comprit-il, et se rendit-il compte de l'abîme qui allait s'ouvrir sous ses pas? Nous n'en savons rien. Un incident en apparence futile nous révèle le profond dédain avec lequel on continuait de traiter les catholiques dans les régions ofticielles, et l'étourderie avec laquelle on courait audevant de leur ressentiment. A Narbonne, il y avait une église catholique dont le campanile enlevait au palais royal la vue de la Livière. La cour ordonna de le faire abattre, et cet incident, qui en d'autres circonstances aurait passé inaperçu, devint, à ce qu'il parait, quelque chose comme un scandale '. Dans l'état où se trouvaient les esprits, rien n'était plus facile à prévoir. Les ministres du roi, en froissant inutilement la susceptibilité religieuse d'une ville entière, prouvaient tout au moins combien ils avaient peu l'esprit politique, et à quel point l'intelligence de la situation leur manquait.

11 faut cependant rendre au gouvernement cette justice que, depuis l'avènement d'Alaric II, la persécution ne paraît plus avoir été organisée par le pouvoir, mais par le peuple visigotb lui-même. C'est l'aveugle et grossier fanatisme des minorités barbares qui mène la campagne contre l'Église : l'Etat se borne à laisser faire, ou encore obéit à la pression qu'exercent sur lui les zélateurs ariens. Voilà pourquoi, sous le règne d'Alaric plus encore que sous celui de son père, la lutte religieuse revêt an caractère local. Telles régions semblent entièrement épargnées par la fièvre des violences : telles autres en souffrirent d'une manière ininterrompue. C'était le cas, notamment, des villes voisines de la frontière franque, où, à cause de la proximité d'un royaume orthodoxe, les catholiques se sentaient plus forts,

1 Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 91.

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