‹ ClovisChapitre 14 sur 32 · C LU VI S · texte numérisé non relu

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et où les hérétiques se montraient plus défiants. Tours surtout, ce grand foyer religieux de la Gaule, où accouraient les fidèles de tous les pays, devait éveiller au plus haut degré la sollicitude inquiète des Visigoths. Gomment le chef du troupeau catholique dans cet avant-poste du royaume visigoth eût-il pu être épargné par l'accusation de trahison? Il ne le fut pas. Saint Volusien, qui occupait alors le siège pontifical, fut chassé, emmené captif à Toulouse et traîné plus tard en Espagne, où il mourut dans les tribulations1. Son successeur Verus eut la même destinée : lui aussi fut accusé de conspirer avec les Francs, et arraché à son troupeau. Le vieux Ruricius de Limoges dut prendre à son tour le chemin de l'exil; nous le retrouvons à Bordeaux, où l'ombrageux tyran aimait à mettre en observation les hommes qu'il poursuivait de ses injustes soupçons2.

Mais de toutes les victimes de la jalousie des Visigoths, la plus illustre fut sans contredit le grand homme qui était alors métropolitain d'Arles, et la plus brillante lumière du royaume d'Aquitaine. Avec saint Rémi et saint Avitus, saint Gésaire forme la triade sacrée en laquelle se résumaient alors toutes les gloires et toutes les forces de l'Église des Gaules. Il ne fut pas appelé, comme eux, à jouer un grand rôle politique : il ne devint pas, comme Rémi, le créateur d'une nation et l'oracle d'un grand peuple, ni même, comme Avitus, le conseiller et l'ami d'un roi; mais comme docteur catholique et comme maître de la vie spirituelle, il n'eut pas d'égal au xf siècle. Pasteur du troupeau catholique dans la grande ville romaine qui était tombée l'une des dernières aux mains des Visigoths, et entouré par les fidèles

1 Grégoire de Tours, n, 2G, et x, 31. = - Sur l'exil de Ruricius, voir ses Epistolx, 17, et sur son séjour à Bordeaux , ibid., 33. Cf. la préface de Kruscli , pp. lxiii-lxiv. Quant à saint Quintien de Rodez, il ne fut pas chassé de son diocèse sous le règne d'Alaric II, car nousle voyons siégeraux conciles d'Agde en 506 et d'Orléans en 511 ; sa fuite à Clermont eut lieu quelques années après cette date, pendant le temps que les Gotlis avaient momentanément repris le Rouergue. C'est Grégoire de Tours, n, 36, qui s'est trompé en antidatant ces événements. Voir A. de Valois, I, p. 268 et suiv., et Longnon , p. 518.

de sou Église d'une vénération sans bornes, il ne pouvait guère échapper aux suspicions des ariens. Seulement, comme il était Burgonde d'origine, étant né à Chalon-sur-Saône, et que les Francs étaient bien loin, c'est à ses anciens rois qu'il fut accusé de vouloir livrer sa ville. Ceux qui se sont fait l'écho de cette calomnie n'ont pas réfléchi que Gondebaud était arien, et qu'il n'y avait pas d'apparence qu'un évèque catholique trahit un monarque arien pour un autre'. Mais les passions ne raisonnent pas. Césaire était l'objet de la haine des ariens, et les ariens étaient les maîtres : il fut enlevé à son siège et exilé à Bordeaux-. Pendant qu'ils expulsaient ainsi de leurs diocèses les plus grands et les plus saints évêques du pays, les Visigoths y laissaient pénétrer un prélat étranger, proscrit et fugitif, qui ne cherchait qu'un coin de terre pour y mourir tranquille, et qui, à son insu, devait devenir le plus redoutable agitateur des catholiques d'Aquitaine. Il s'appelait Eugène, il était évèque de Carthage, et il avait été à la tète de l'Église d'Afrique au cours de l'atroce persécution par laquelle les Vandales avaient fait revivre les jours les plus sombres du règne de Dioclétien. Eugène était entouré de la double auréole du confesseur et du martyr. Il avait confessé la foi devant les rois persécuteurs, il avait souffert la déposition, l'exil, les outrages et les mauvais traitements quotidiens; frappé enfin d'une sentence capitale, il avait été mené au champ du supplice, et, après avoir assisté à l'exécution de ses collègues, il s'était vu subitement gracié, à une heure où il n'avait plus rien à attendre de la vie ni rien à craindre de la mort. Enfin, il avait été relégué en Gaule, comme si, en le mettant sous la surveillance des

1 On est étonné de retrouver cette accusation dans le livre d'Arnold , Csesarius von Arelate, dont l'auteur fait généralement preuve d'indépendance d'esprit et d'une critique large et ferme. Selon Arnold, Césaire a rêvé de livrer Arles aux Burgondi-, parce que, sujet de Gondebaud, il aurait pu combattre avec plus de chances de succès les prétentions de saint Avitus de Vienne à la primatie. Rien de plus invraisemblable en soi , et de plus contraire aux sources. = - Yita sancti Csesarii . i , 12; dans Mabillon, Acta Sanct., t. I, p. 640.

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persécuteurs de ce pays, les persécuteurs d'Afrique avaient voulu garder comme otage l'homme dont ils n'avaient pas osé faire un martyr! Calcul funeste, puisqu'en offrant dans sa personne, à des populations catholiques, le témoin vivant des excès du fanatisme arien, ils fournissaient à leur haine de l'arianisme un aliment efficace. Pour les Aquitains, les Visigoths devinrent solidaires de toutes les atrocités de la persécution vandale; plus on vénérait les vertus et la sainteté de la noble victime, plus on abhorrait des maîtres en qui on voyait les complices de ses bourreaux. Eugène mourut à Allti en 505, après avoir fait rayonner dans sa personne, aux yeux de toute l'Aquitaine, l'éclat des plus hautes vertus et le mérite des plus saintes souffrances. A son insu, il avait plus que personne contribué à miner l'autorité de l'arianisme en Gaule1.

Le gouvernement s'aperçut enfin (pie le sol se dérobait sous lui, et que l'État allait s'effondrer. Partout autour de lui régnaient la désaffection et le découragement. Il sentait, dans les sourds grondements qui sortaient des masses populaires, les signes avant-coureurs d'un orage terrible, et le bruit des acclamations qui saluaient l'entrée de Glovis dans les villes du nord de la Loire avait pour lui une signification sinistre. Il voulut alors revenir sur ses pas, et il fît, sous l'empire de la peur, les démarches qu'auraient dû lui dicter depuis longtemps la justice ou du moins la prudence. Il montra qu'il était assez fort pour ne pas céder, quand il voulait, aux fantaisies persécutrices des tiolhs, et les sévices contre la hiérarchie catholique cessèrent à partir du jour où ils semblèrent désapprouvés par lui. Comme l'avait fait Gondebaud au lendemain d'une expérience pénible, il imagina de donner une satisfaction aux catholiques en réglant légalement leur situation, et le bréviaire d'Alaric, résumé de la législation impériale fait pour leur usage, fut, de même que la loi

1 Sjui lui , voir ( irégoiru de Tours , n , ■>, et Gloria Martyrum . 27 ; Victor i\r \ ila el le Vita sani t\ Eugenii, 13 juillet.

« L'évêque (saint Rémi i. comblé de joie, donne l'ordre de préparer les fonts sacrés Des toiles peintes ombragent les rues, les églises sont ornées de tentures, on dispose le baptistère, des nuages de parfums s'élèvent, des cierges odoriférants brillent de toutes parts, tout le temple du baptistère se remplit d'une odeur divine, et Dieu accorde une telle grâce aux assistants, qu'ils se croient transportés au milieu des parfums du paradis. Le roi demande, le premier, le baptême au pontife. Nouveau Constantin, il s'avance vers le bain qui doit enlever la lèpre invétérée qui le couvrait : il vient laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il s'avançait vers le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente : « Courbe humblement ta tète. Sicambre o Adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. » (Grégoire de Tours, II, xxxi. traduction Guadet.)

Hans notre illustration documentaire, nous avons reproduit en fac similé la page du plus ancien manuscrit de Grégoire de Tours où l'on trouve le récit de ce baptême.

Composition de GUILLONNET

Gambette, quelque chose comme un dédommagement accordé aux persécutés.

Ce ne fut pas tout. Allant plus loin dans la voie des réparations, Alaric II rendit à leurs troupeaux les évêques déposés. De ce nombre furent Verus de Tours', Ruricius de Limoges et saint Césaire d'Arles; ce dernier, avant de reprendre possession de son siège, avait eu la satisfaction de voir son accusateur confondu2. Bien plus, ce grand homme fut autorisé à réunir un concile national de l'épiscopat catholique. En effet, au mois de septembre 506, vingt-quatre évêques et dix prêtres délégués d'autant d'évêques absents se réunirent à Agde, dans l'église Saint- André. L'épiscopat catholique, après le rude orage qui semblait devoir le détruire, se retrouvait à peu près au complet dans ces pacifiques assises : les persécuteurs avaient perdu leurs peines, l'œuvre d'Euric croulait derrière lui! Après avoir prié solennellement à genoux pour le roi Alaric, « leur très glorieux et très magnifique seigneur », les Pères du concile se mirent à l'œuvre sans désemparer, et les quarante-sept canons authentiques qu'ils ont laissés sont la preuve éloquente de l'énergie tranquille avec laquelle, au sortir de la fournaise, l'Église des Gaules reprenait le travail civilisateur interrompu depuis une génération. Le concile était plein de confiance et de vitalité : avant de se séparer, il décida qu'une nouvelle réunion se tiendrait l'année suivante à Toulouse, et que les prélats d'Espagne y seraient invités3.

On ne peut donc pas contester qu'à un moment donné, la cour de Toulouse ait renoncé formellement à la politique du règne précédent, et essayé de se réconcilier les populations catholiques. Mais toutes ces mesures qui, prises à temps,

1 Le nom de son délégué ligure au bas des acles du concile d'Agde, en 50G. Voir Sirmond, Concilia GaUise, t. I, p. 171. = - Vita sancti Csesarii, c. i, 13, p. 040. = ' Sirmond ,o.c.,l, pp. L6I >-17 i. Sur le concile de 507, qui devait se tenir à Toulouse, voir le canon 71 d'Arles et la lettre de saint Césaire à Ruricius, dans l'édition de Krusch, p. '27 i

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auraient peut-être conjuré l'orage, avaient le défaut de tout ce que les gouvernements font malgré eux : elles venaient trop tard. Dans les relations publiques, comme dans la vie privée, la pente de la désaffection ne se remonte pas, et on ne regagne point la confiance une fois qu'elle a été gaspillée. Les liens étaient rompus, les sympathies avaient émigré, tous les regards catholiques étaient tournés avec admiration et enthousiasme d'un autre côté. Partout Clovis était attendu, partout les cœurs se portaient au-devant de son peuple, et, comme dit Grégoire de Tours dans son naïf langage, on désirait ardemment la domination des Francs1.

1 Grégoire de Tours, n, 35.

Rien de tout ce qui se passait au delà de la Loire n'échappait à Clovis. Il se rendait parfaitement compte du rôle qu'il était appelé à jouer dans ce royaume d'Aquitaine, où les fautes du gouvernement avaient fait de l'intervention étrangère le seul remède à une situation désespérée. Nul, d'ailleurs, n'était mieux qualifié que lui pour présenter au roi des Visigoths des observations sévères sur sa politique intérieure. Roi catholique, il était en Gaule le représentant de tous les intérêts de l'orthodoxie ; souverain des Francs , il ne pouvait pas tolérer que dans son voisinage des hommes fussent maltraités pour le seul crime de trop aimer son peuple. Il se voyait donc, par la force des choses, placé à la tête du parti franc et catholique chez les Visigoths ; tout au moins il en était le patron et le protecteur-né. Nul doute que la crainte de Clovis n'ait été un des principaux mobiles du revirement de la politique religieuse des Visigoths. Vainqueur de tous ses ennemis et ayant pour alliés les Rurgondes eux-mêmes, Clovis pouvait réclamer justice pour ses coreligionnaires : en la leur rendant spontanément, on lui enlevait tout prétexte à intervention.

Cela suffisait-il, et n'était-il pas trop tard pour apaiser les

populations catholiques frémissantes, qui voyaient le désarroi se mettre parmi leurs bourreaux et Clovis apparaître en libérateur? Ne se produisit-il pas dès lors, parmi elles, des mouvements destinés à préparer ou à hâter une intervention franque? Ou, tout au moins, l'irritation populaire ne se traduisit-elle pas, en certains endroits, par de véritables soulèvements? A la distance où nous sommes placés de ces événements, et avec les faibles lumières que nous fournissent les sources, il est impossible de répondre à cette question, et nous ne l'aurions pas même soulevée, si quelques lignes très obscures de l'hagiographie ne semblaient en quelque sorte la suggérer '.

Mais, en dehors de la question religieuse proprement dite, il y avait quantité d'autres points sur lesquels devaient éclater tous les jours des conflits entre les Francs et leurs voisins. Les confins des deux pays étaient fort étendus, les relations des peuples très hostiles : des incidents de frontière, des querelles inattendues entre les nationaux des deux royaumes éclataient à chaque instant, et dégénéraient bien vite en froissements entre les deux cours. La tradition populaire des Francs, consignée dans une légende2, est d'accord avec la correspondance politique de Théodonc le Grand pour attribuer le discord à ces rivalités entre les deux puissances de la Gaule. Que Clovis ait voulu et désiré un conflit, qu'il ait compté dans ce cas sur les sympathies qu'il avait en Aquitaine, cela est fort probable ; il se sentait le plus fort de toute manière, et le chroniqueur franc lui-même lui attribue l'initiative des hostilités.

Alaric semble avoir fait ce qu'il pouvait pour ménager son redoutable adversaire. Il lui avait livré Syagrius; il est probable

1 Je veux parler de la mort de saint Galactorius 'de Bénarn, dont il sera question plus loin. = 2 Cette légende, très obscure, et dont on ne peut guère garder grand' chose, raconte au point de vue franc l'origine des hoslilités, et rejette naturellement tous les torts sur le roi des Visigotlis. Sans valeur pour l'histoire de Clovis, elle est au contraire pleine d'intérêt pour celle des mœurs barbares, et je renvoie le lecteur à l'étude que je lui ai consacrée dans l'Histoire poétique des Mérovingiens.

aussi qu'il lui avait renvoyé les prisonniers francs de (iondebaud. Enfin, il lui proposa une entrevue pour régler pacifiquement leurs différends. Clovis ne crut pas pouvoir refuser cette proposition. Les deux rois se rencontrèrent donc aux contins de leurs royaumes avec des formalités d'étiquette semblables

Amboise, où eut lieu l'entrevue entre Clovis et Alaric — Vue sur la Loire, d'après une nièce du xvi' siècle (?). conservée à la Bibliothèque nationale. (Cabinet des estampes.)

à celles qui avaient réglé autrefois l'entrevue sur la Cure. Il y avait dans la Loire, en face du bourg d'Amboise, une île qui s'est appelée par la suite Vile d'entre les Ponts ' ou Vile Saint -Jean- : c'est là, probablement sur terrain neutre, qu'ils mirent pied à terre, chacun avec une escorte désarmée dont le chiffre avait été strictement convenu d'avance. L'entrevue fut ou du moins parut cordiale : les deux rois burent et mangèrent ensemble, et se quittèrent après s'être mutuellement assurés de leur amitié 3.

1 Dubos, III, p. 267; A. de Valois, I, p. 29t. = - Fauriel. II, p. 57; Cartier, Essais historiques sur la ville d'Amboise cl non château, Poitiers, 1842. Du Roure, Histoire de Théodoric le Grand. I, p. 478, l'appelle aussi l'Ile d'Or. = 3 Grégoire de Tours, il, 35.

Par malheur, il y avait dans le monde une puissance qui était singulièrement intéressée à brouiller les relations entre les deux princes barbares. Byzance n'avait jamais renoncé à la souveraineté de l'Occident. Pour elle, les Germains qui s'étaient emparés des provinces n'y étaient que des garnisons au service de l'empereur, ou des envahisseurs qu'il en fallait chasser dès qu'on pourrait. Elle ne cessait de rêver aux moyens de remettre sous son obéissance ces florissantes contrées, et l'idée de ramener les aigles romaines, malgré le veto des siècles, aux limites où les avaient posées Germanicus et Trajan fut de toutes les chimères byzantines la plus grandiose et la plus persistante'. Longtemps avant Justinien, qui le premier en réalisa au moins une partie, elle hanta l'imagination de ses prédécesseurs, et nous en retrouvons plus d'une trace dans leur politique. Mais l'expédient auxquel ils recouraient n'avait rien de la grandeur imposante du luit : il consistait à diviser les barbares et à les détruire les uns par les autres. L'ennemi à anéantir tout d'abord, c'étaient les Goths. Ils tenaient deux des trois grandes presqu'îles méditerranéennes, et ils empiétaient sur la troisième. Maître de l'Italie et d'une partie de l'Illyrie, Théodoric affectait même des allures d'empereur qui, plus encore que son pouvoir, révoltaient profondément l'orgueil des Byzantins. Depuis qu'en 504 ses lieutenants avaient infligé aux armées impériales une défaite humiliante, et porté l'autorité de leur maître jusque dans la Pannonie 2, les rapports étaient extrêmement tendus entre les cours de Bavenne et de Constantinople. Tirer une revanche éclatante de l'insolent barbare, c'était devenu en quelque sorte l'idée fixe de l'empereur Anastase.

En cherchant le peuple qui devait lui servir d'instrument dans cette entreprise, il hésita probablement quelque temps entre les Francs et les Burgondes. Les Burgondes étaient de

1 Ci. Kui'tli, les Origines de la civilisation moderne, 1. I, pp. 301 et suivantes. — " Ennodius, Panegyricus Theodorico dictus, c. 12. Cf. le comte Marcellin, année 501 , et la chronique <!<• Cassiodore, année 504 ( Mommsen).

tous les Germains les plus sincères amis de l'Empire, et les plus respectueux envers les empereurs. On a vu plus haut les preuves de leur espèce de culte pour la majesté impériale, et de la subordination au moins nominale de leurs rois aux souverains de Byzance. Voisins des deux royaumes gothiques, ils avaient également à se plaindre de l'un et de l'autre, car le premier avait fermé leur carrière à peine commencée en s'emparant de la haute Italie, et l'autre, en mettant la main sur la Gaule maritime, les avait à jamais enfermés dans leurs montagnes. Mais les Burgondes n'étaient pas assez forts pour engager la lutte contre les Goths. D'ailleurs, depuis la campagne de 500, ils étaient devenus, sinon les tributaires, du moins les amis et les alliés des Francs, qui exerçaient sur leur royaume une suzeraineté déguisée.

C'était donc aux Francs décidément qu'il fallait s'adresser. Les Francs étaient les ennemis -nés des Goths. Les ardentes rivalités qui régnaient entre les deux peuples n'étaient pas un mystère pour Byzance, toujours parfaitement renseignée sur ce qui se passait chez les barbares. La position stratégique des Francs les rendait admirablement aptes au rôle d'agresseurs. Couverts du côté des Ostrogoths par les Burgondes, ils pouvaient anéantir les Visigoths avant que l'Italie eût pu venir au secours; eux-mêmes, libres sur leurs derrières, ils n'avaient pas à craindre de diversion sérieuse pendant qu'ils seraient aux prises avec leurs ennemis au sud de la Gaule. Leur supériorité militaire ne faisait de doute pour personne; il paraissait certain que si, alliés aux Burgondes, ils se jetaient sur l'Aquitaine, ils en balayeraient facilement leurs ennemis. Et si Théodoric s'avisait de venir au secours de ceux-ci, ne pouvait-on pas, quand on le voulait, lui donner de l'ouvrage en Italie, et une démonstration de la Hotte byzantine ne devait-elle pas suftire pour retenir chez lui ce barbare déliant, établi au milieu de populations romaines mal réconciliées?

Si, comme on n'en peut guère douter, ces considérations ont

frappé l'esprit des contemporains, il dut y avoir d'activés négociations entre Byzance et Glovis pendant le cours de l'année 506. Anastase venait de rompre toute espèce de relations diplomatiques avec les Ostrogoths : les fastes consulaires de l'Occident ne contiennent plus, à partir de 507, le nom du consul créé dans l'empire d'Orient. L'empereur pressait activement Glovis d'entrer en campagne, lui promettant de faire de son côté une démonstration assez sérieuse pour empêcher Théodoric d'intervenir dans la lutte. En même temps, il est probable qu'il encourageait Gondebaud, qui était d'ailleurs l'allié de Glovis, à prendre part à l'entreprise, promettant aux deux rois de ratifier le partage qu'ils feraient des dépouilles des Visigoths. Sans doute, nous ne possédons aucun témoignage positif attestant que telle fut la marche des négociations ; mais elles s'accusent d'une manière éclatante au cours des événements qui vont se dérouler sous nos yeux.

De quelque secret qu'aient été entourés ces pourparlers, ils n'échappèrent pas à la perspicacité du roi d'Italie. Il devina l'orage qui allait fondre sur son édifice politique, et il ne lui fut pas difficile de se rendre compte que dans la personne de son gendre Alaric, c'était lui avant tout qui était visé. On peut croire qu'il s'attendait depuis longtemps à une attaque de ce genre, et qu'il avait pris, en vue de cette éventualité redoutée, toutes les précautions que peut suggérer le génie de l'homme d'État le plus exercé. Il avait fait tour à tour entrer, dans sa clientèle ou dans son alliance, tous les peuples barbares de l'Occident, et il était en Europe le chef d'une famille de rois qu'il travaillait à serrer le plus étroitement possible autour de sa personne, (irâee à une série de mariages politiques, il se trouvait le beau-père du roi des Burgondes et de celui des Visigoths, le beau-frère de celui des Vandales et de celui des Francs, et l'oncle de celui des Thuringiens; enfin, il avait adopté comme (ils d'armes celui des Hérules. Ces liens de parenté entre les rois lui semblaient la meilleure garantie de la paix entre leurs peuples. Il avait été

assez heureux pour voir sa politique couronnée de succès, el tous les royaumes barbares reconnaître tacitement la suprématie de son génie. Glovis était le seul donl les allures conquérantes vinssent troubler ce bel ordre, et donner de l'inquiétude au patriarche des rois. Une première fois déjà, il avait fallu que Théodoric intervint pour arrêter le cours de ses succès militaires, qui menaçaient île rompre l'équilibre de l'Occident '. Aujourd'hui, le danger était plus sérieux : c'était la nation gothique elle-même, c'était le sang de ses rois qui était menait'. Théodoric mit tout en œuvre pour conjurer le conflit, et l'on peut juger, par le zèle qu'il y apporta, de l'importance qu'avaient à ses yeux les intérêts en cause.

lue contre-alliance qui serait assez forte pour effrayer Clovis et pour neutraliser auprès de lui les influences byzantines, tel fut le moyen qui s'offrit tout d'abord à son esprit. Sa correspondance, qui nous a été heureusement conservée, nous le montre s'adressant tour à tour à tous les rois barbares ses parents et ses alliés, pour les décider à faire avec lui une démarche collective auprès du roi franc, auquel on offrirai! de trancher par voie d'arbitrage son différend avec Marie. En cas de refus, on lui notifierait qu'il aurait sur les bras une guerre avec tous les princes représentés dans l'ambassade.

Il n'y avait pas de temps à perdre : l'attitude de Byzance laissait entrevoir une prise d'armes à bref délai. Ce fut donc probablement vers la fin de 506 ou dans les premiers jours de 507 que partit, de la cour de Ravenne, l'ambassade chargée de faire le tour des capitales européennes. Outre la lettre qu'ils devaient remettre, de la part de leur souverain, aux divers rois alliés, ils étaient chargés pour chacun d'eux d'un message verbal, contenant sans doute des choses trop délicates pour être mises par écrit. Ces communications contidentielles n'ont pu, d'ailleurs, que continuer les grandes lignes du plan dont la corres-

1 Voir ci -dessus, p, 320 et suivantes.

pondance de Tliéodoric nous a gardé le croquis. Leur voyage circulaire terminé, les négociateurs devaient, renforcés des ambassadeurs de tous ces rois, se présenter auprès de Clovis avec le message de leur maître, qui lui parlerait de la sorte au nom de toute l'Europe germanique. Plan vaste et grandiose sans doute, et dont l'issue prospère était la seule chance qui restât île conserver la paix de l'Occident.

La première visite de l'ambassade fut, pour le roi de Toulouse. Elle lui porta, avec des paroles d'encouragement, le conseil de ne pas bouger avant que les négociations de Tliéodoric avec les autres rois barbares eussent abouti.

« Vous avez le droit, écrivait le monarque ostrogoth, de vous glorifier de la valeur traditionnelle de votre peuple, et de vous souvenir qu'Attila a été écrasé par vos ancêtres. Rappelez-vous cependant qu'une longue paix amollit les nations les plus belliqueuses, et gardez-vous d'exposer sur un seul coup de dé des forces qui sont restées trop longtemps sans emploi. Prenez donc patience jusqu'à ce que nous ayons envoyé notre ambassade au roi des Francs, et tranché votre litige par voie de jugement amical. Vous êtes tous deux nos parents, et nous ne voulons pas que l'un de vous soit mis dans un état d'infériorité vis-à-vis de l'autre. Gomme il n'y a d'ailleurs entre vous aucun grief sérieux, rien ne sera plus facile à apaiser, tant que vous n'aurez pas recouru aux armes. Au reçu de cette ambassade, joignez vos envoyés à ceux que nous adressons à notre frère Gondebaud et aux autres rois, et fasse le Giel que nous vous aidions à vous protéger contre les intrigues de ceux qui se complaisent malignement aux querelles d'autrui. Quiconque voudra vous faire du torl nous aura pour ennemis1. »

De Toulouse, renforcée selon toute probabilité des envoyés d'Alaric, l'ambassade se rendit à la cour de Menue,, auprès du roi Gondebaud. La lettre adressée à ce monarque est conçue

1 Cassiodore, Variar., m , I .

de la manière la plus diplomatique : Théodoric n'y sorl pas du domaine des considérations morales, semble éviter de serrer de près la question, et ne parler, en quelque sorte, que par acquit de conscience.

« C'est un grand mal, écrit-il sententieusement, que les querelles entre personnages nivaux, et, pour nous, nous souffrons de voir les dissentiments de nos proches. C'esl à uous qu'il convient de rappeler ces jeunes princes à la raison, el de prononcer au besoin des paroles sévères pour les empêcher d'aller aux excès. Aidez-moi dans cette tâche; joignez votre ambassade à la mienne et à celle d'Alaric, alin que nos efforts unis parviennent à rétablir la concorde entre ces rois. Il n'y aura personne qui ne nous rende responsables de leur querelle, si nous ne faisons tout pour l'apaiser1. »

Il est peu probable que Gondebaud, qui dès lors était en secret l'allié de Clovis, ait déféré aux instances de Théodoric, et les envoyés de celui-ci durent le quitter assez mécontents, pour achever leur message auprès des rois des Hernies, des Warnes et des Thuringïens. Chacun de ces trois princes reçut un exemplaire d'une lettre unique dans laquelle Théodoric s'exprimait sur le compte de Clovis en termes beaucoup plus explicites que dans la lettre à Gondebaud.

« Celui, dit-il en -substance, qui veut injustement ruiner une nation respectable, n'est pas disposé à observer la justice envers les autres, et si le succès le favorise dans cette lutte impie, il se croira tout permis. Joignez donc vos envoyés à ceux qui portent nos offres de médiation à Clovis, pour qu'en esprit d'équité il renonce à attaquer les Visigoths, et qu'il s'en rapporte au droit des gens, ou qu'il sache qu'autrement il aura affaire à nous tous. On lui offre une entière justice: que veut-il donc de plus, sinon bouleverser tous les royaumes voisins? Il vaut mieux réprimer tous ensemble, dès le débul et à peu <le

1 Cassiodore, Variar., ni, '2.

frais, ce qui autrement risquerait de causer une conflagration générale. Rappelez-vous combien de fois Euric vous a comblés de ses présents, combien de fois il a écarté de vous les armes de voisins puissants. Rendez aujourd'hui au fils ce que le père a fait pour vous : vous agirez pour votre propre bien, car si le roi des Francs parvenait à l'emporter sur la grande monarchie visigothique, nul doute qu'il ne s'attaque ensuite à vous1. »

Les roitelets barbares déférèrent- ils au vœu de leur puissant allié, et se joignirent -ils à lui pour la démarche comminatoire qu'il leur proposait de faire ensemble auprès du roi franc? Nous ne sommes pas en état de le dire, et leur inaction dans la lutte qui éclata peu après pourrait faire croire qu'ils ont prudemment évité de s'aventurer. Quoi qu'il en soit, les envoyés de Théodoric, après ce long itinéraire à travers les cours barbares, terminèrent leurs pérégrinations auprès de Clovis, en lui remettant de la part de leur maître une lettre dont nous résumons le contenu :

« La Providence a voulu nouer des liens de parenté entre les rois, afin que leurs relations amicales entre eux aient pour résultat la paix des nations. Je m'étonne donc que vous vous laissiez émouvoir, par des motifs frivoles, jusqu'à vous engager dans un violent conflit avec notre tils Alaric. Tous ceux qui vous craignent se réjouiront de cette lutte. Jeunes tous les deux, et tous les deux à la tête de florissantes nations, craignez de porter un rude coup à vos royaumes, et de prendre sur vous la responsabilité des catastrophes que vous allez attirer sur vos patries. Laissez-moi vous le dire en toute franchise et affection : c'est trop de fougue, de courir aux armes dès les premières explications. C'est par voie d'arbitrage qu'il faut trancher vos débats avec vos proches. Votre querelle serait un opprobre pour moimême. Je ne veux pas d'une lutte d'où l'un de vous deux peut sortir écrasé; jetez ces armes que vous tournez en réalité contre

' Cassiodore, Variai'., m, -i.

LA C0NQI ETE DE I. VQ I ITAIN1 121

moi. Je vous parle connut' un père el comme un ami : celui de

vous qui mépriserait mes exhortations doit savoir qu'il aura à compter avec moi et avec tous mes allié:-. Je vous exhorte floue comme j'ai exhorté Alaric : Ne laissez pas la malignité d' autrui semer la zizanie entre vous et lui; permettez à vos amis communs de régler à l'amiable vos différends-, et rapportezvous-en à eux de vos intérêts. Celui-là n'est certes pas un lum conseiller qui veut entraîner l'un ou /autre de vous dans la ruine '. »

Ces dernières paroles, et les autres que nous avons soulignées, ne laissent pas de doute sur la personnalité visée par Théodoric : c'est, à ne pas s'y tromper, l'empereur d'Orient dont il s'agit5. La démarche du roi d'Italie, complétée et précisée par les instructions verbales de ses ambassadeurs, était une lutte ouverte et acharnée contre l'influence byzantine auprès de Glovis. On mettait ce dernier en demeure de se prononcer entre Ravenne et Gonstantinople , entre le monde barbare où il avait ses voisins, ses parents, ses amis, et le monde romain où il ne rencontrait qu'un empereur perfide et intrigant. Toute l'éloquence des ambassadeurs dut tendre à rompre les liens qui se nouaient, à persuader à Clovis que ses intérêts et >a gloire le détournaient également d'une pareille alliance.

Ce fut en vain. L'ambassade venait trop tard, el elle ne servi! qu'à précipiter les événements. Peut-être n'était-elle pas encore rentrée au palais de Ravenne que l'année franque et l'armée burgonde s'ébranlaient chacune de son côté. Quand saint Avilus revint dans sa ville épiscopale, qu'il avait quittée pour aller célébrer une fête religieuse dans son diocèse, l'héritier de la couronne burgonde, à son grand étonnement, était déjà parti avec ses soldats . Cette précipitation était commandée par les circonstances : une fois la lutte décidée, il importait de

1 Cassiodore, Variar., ni. i. = : H faut avoir l'esprit bien prévenu pour sii[iposer, avec Junghans, p. Si. que Tbéi doric a voulu faire allusion aus menées du clergé catholique. = 3 S. Avitus. L'pist., 45(40).

fondre ensemble sur l'ennemi commun avant que Théodoric eût le temps de venir à son secours.

L'explosion des hostilités prit les Visigoths au dépourvu. Ce peuple, déshabitué par une longue paix des labeurs et des périls de la guerre, avait perdu, comme le craignait Théodoric ', de cette valeur qui le rendait si redoutable aux Romains des générations précédentes. Il souffrait aussi d'une gêne tinancière à laquelle il avait cru porter remède en émettant de la monnaie altérée-. L'arrivée des Francs causa une espèce d'affolement. Pendant qu'on dépêchait en toute hâte un message à Théodoric pour le prévenir du danger et le supplier d'accourir sans retard3, les agents fiscaux battaient tout le royaume pour faire rentrer dans les caisses de l'État le plus d'argent possible, et les recruteurs officiels faisaient prendre les armes à tout ce qui était en état de les porter. Même des religieux furent arrachés à la solitude de leur cellule pour aller grossir les rangs de l'année visigothique *. Ils s'y rencontraient avec beaucoup de Romains catholiques dont les sentiments étaient les leurs, et qui souffraient de verser leur sang pour une cause qui semblait se confondre avec celle de l'hérésie. Certes, ces braves gens n'étaient pas des traîtres, et on verra qu'ils surent vaillamment faire leur devoir de soldat; maison conviendra qu'une armée ainsi composée ne devait pas être animée de cet enthousiasme qui est la condition de la victoire. On se sentait battu d'avance; on allait au combat à travers les sourds grondements d'une population qui voyait des ennemis dans ses défenseurs.

Quel contraste que celui des deux années, et connue il exprimait bien l'opposition des deux régimes politiques ! Dans le camp de Glovis, tout était à l'allégresse : Romains et barbares se serraient avec le même entrain autour d'un chef populaire et aimé. Et comme il avait su s'y prendre pour exalter le cou-

1 Voir ci-dessus, |>. il8. = - S. A.vitus, Epist., S7 (78). = ■' Procope, De Bello aolhico, i, '12. = '' Vita sancti Avili Eremitse (dom Bouquet, ni, :!(*(>).

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Les premières années du règne de Clovis : « le Couronnement » et « le Siège il S

D'après l'ouvrage d'Achille Jubinal : les A» Cf. Pinchart, Histoire générale de la Tapisserie dans les Flandres (Paris, 1878-1885), et (<

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I apisserie de Flandre (xv siècle), conservée aujourd'hui a la cathédrale de Reims.

Mtopisseries historiées (Paris, 1837, in-f).

a.uet. Tapisseries de la cathédrale de Reims (Paris et Reims, 1882, in - 1 . p. 55, pi. 3).

rage et le zèle des siens, en leur présentant cette nouvelle expédition comme une espèce de croisade!

« Je ne puis supporter, avait -il dit, que ces ariens occupent une bonne partie de la Gaule. Marchons donc contre eux, et, après les avoir battus, soumettons leur terre à notre autorité'. » Des acclamations unanimes avaient salué ces paroles, et l'on s'était ébranlé.

L'armée franque présentait un beau spectacle : on s'y montrait le jeune prince Théodoric, fils aîné de Glovis, qui allait faire ses premières armes sous les yeux de son père, et le prince Ghlodéric, héritier présomptif du vieux roi de Gologne, qui avait amené à l'allié de son père les contingents francs de la Ripuarie. Pendant qu'à travers les plaines neustriennes on s'acheminait vers la Loire, les Burgondes, de leur coté, se mettaient en route pour aller prendre le royaume visigoth à revers. Gondebaud lui-même était à la tète de ses troupes; sous ses ordres, son fils aîné, Sigismond, commandait une partie de l'armée dans laquelle l'élément indigène et catholique était prépondérant. Tous les catholiques de Burgondie accompagnaient de leurs vœux et de leurs prières l'armée nationale, qui allait contribuer à la délivrance de leurs frères d'Aquitaine, et à l'humiliation d'une puissance hérétique et persécutrice.

« Partez heureux, écrivait saint Avitus à Sigismond, et revenez vainqueur. Gravez votre foi sur vos armes, rappelez à vos soldats les promesses divines, et par vos prières forcez le Ciel à vous venir en aide 2. »

Laissons les Burgondes suivre par les montagnes de l'Auvergne l'itinéraire qui les fera pénétrer dans le Limousin, et attachons-nous à l'armée de Clovis. Arrivée dans la vallée de la Loire à la hauteur d'Orléans, elle avait pris par la chaussée romaine qui longeait la rive droite de ce fleuve, l'avait franchi dans les environs d'Amboise3, et de là, laissant à droite la ville

1 Grégoire de Tours, h, 37. Cf. Histoire poétique des Mérovingiens, p. "267. = 2 S. Avili Epist., 45 (40). — 3 C'est là, en effet, l'itinéraire le plus court pour

de Tours qui devait lui être dévouée depuis longtemps, elle s'était dirigée à grandes journées du côté de Poitiers. Une sévère discipline, bien difficile à faire respecter par une armée de barbares, régnait parmi les soldats. Par un édit royal, publié avant l'entrée en campagne, Clovis avait prescrit un respect absolu des personnes et des choses ecclésiastiques. Les prêtres, les clercs de tout rang et leurs familles, les religieux des deux sexes, et jusqu'aux serfs d'église, tous étaient mis sous la protection spéciale du souverain, c'est-à-dire, selon le langage d'alors, dans la paix du roi. Quiconque se rendait coupable de violence envers eux ou les dépouillait de leurs biens s'exposait par là même à la plus terrible vengeance'. Par considération pour son saint patron, le pays de Tours fut mis tout entier sous la protection de cet édit, ou, pour mieux dire, un édit tout spécial défendit aux soldats d'y molester qui que ce fût, el d'y prendre autre chose que de l'herbe et de l'eau. Clovis tua de sa propre main un soldat qui s'était permis d'enlever du foin à un pauvre, disant par manière de plaisanterie que c'était de l'herbe.

« Comment, dit le roi, pourrions-nous espérer de vaincre, si nous offensons saint Martin'? »

Clovis donna une autre preuve de sa grande confiance dans le pouvoir du patron de l'église de Tours. Conformément à un usage barbare de cette époque, auquel les chrétiens eux-mêmes recouraient de temps à autre malgré les interdictions des conciles, il voulut que saint Martin rendît un oracle au sujet de l'issue de sa campagne. Ses envoyés allèrent donc, sans que lui-même se détournât de sa route, porter de riches présents

aller de Paris à Poitiers; de plus, la Vie de suint Dié parle d'une rencontre de Clovis avec ce saint, qui demeurai! à Mois. Je nie rallie donc à l'opinion de Pétigny, II, p. 503, contre Dubos, III, p. 287, et Junghans, p. ST. qui nomment Orléans.

1 Voir la lettre de Clovis aux évéques, dans Sirmond, Concilia Gallise, I, p. I7i>. = - Grégoire de Tours, h, 37.

au saint de la part de leur maître, dans l'espoir qu'il leur donnerait un signe quelconque de l'avenir. Et, en efTet, au moment où ils entraient dans la basilique, le primicier qui dirigeait les chants du chœur faisait exécuter l'antienne suivante : « Seigneur, vous m'avez armé de courage pour les combats, vous avez renversé à mes pieds ceux qui se dressaient contre moi, vous m'avez livré les dos de mes ennemis, et vous avez dispersé ceux qui me poursuivent de leur haine '. » Ces paroles sacrées, qui s'adaptaient si bien à la situation de Clovis, n'était-ce pas saint .Martin qui les avait mises dans la bouche des chanteurs, pour donner au roi des Francs un présage de sa victoire? Les envoyés le crurent, et, pleins de joie, ils allèrent rapporter cette bonne nouvelle à leur maître2.

Cependant l'année franque, quittant la vallée de la Loire, avait pénétré dans celle de la Vienne, et la remontait, cherchant avec ardeur un gué, car Alaric avait fait détruire les ponts et enlever les bateaux '. Malheureusement, de fortes pluies avaient grossi la rivière, et, après une journée entière de recherches, il avait fallu camper sur la rive droite. Clovis se mit en prière, et supplia Dieu de lui venir en aide. Et, dit la tradition conservée par Grégoire de Tours, voilà qu'une biche de proportions énormes entra dans la rivière sous les yeux du roi, et, la traversant à gué, montra ainsi à toute l'armée le chemin qu'elle devait suivre4. La route de Poitiers était ouverte maintenant. Quittant la vallée de la Vienne à partir du continent du Gain, en amont de Chàtellerault, on remonta allègrement cette dernière rivière,

1 Psaume xvn, 40-41. = - Grégoire de Tours. J. ,-. = 3 Pétigny, II, p. 503. = * Grégoire de Tours, l. c. De pareils épisodes étaient fréquents à une époque où les pays étaient moins peuplés et plus giboyeux qu'aujourd'hui. Un gué de l'Isère fut montré par une biche au général Mummolus. Grégoire de Tours, rv, 44. J'ai cité d'autres exemples, les uns légendaires, les autres historiques, dans VHistoire poétique des Mérovingiens , pp. 275 et suiv. On a souvent placé le passage de la Vienne à Lussac, à cause d'un lieu voisin dit le Pas de la biche; mais M. Richard nous apprend qu'il y a plusieurs P-/« de la biche sur la Vienne, entre autres un à Chinon (Bulletin mensuel de In Faculté des lettres de Poitiers, 1888, pp. 62-66).

au bout de laquelle ou devait rencontrer Poitiers. Au moment de mettre le pied sur le territoire d'un pays placé sous le patronage de saint Hilaire, le grand adversaire de l'arianisme, Glovis avait ordonné à son armée de respecter le domaine de ce saint aussi religieusement que celui de saint Martin.

Alaric, cependant, était parvenu à grand'peine à rassembler son armée. N'étant pas arrivé à temps, semble-t-il, pour barrer à son adversaire le passage de la Loire ni même celui de la Vienne, il venait de se jeter en avant de Poitiers, pour couvrir cette ville et pour livrer bataille dans les conditions les plus favorables. Au nord de l'antique cité s'étendait une plaine immense, bornée par de profondes forêts, et sillonnée seulement par un petit cours d'eau de volume médiocre, nommé l'Auzance, qui de l'ouest à l'est allait rejoindre la vallée du Clain. Cette plaine était connue par le nom de la seule localité qui se rencontrât dans sa solitude : on l'appelait la Champagne de Vouillé '. C'est tout près de cette localité, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Poitiers, qu'Alarie avait pris position dans un ancien camp retranché occupant une superficie de soixantequinze hectares, qui avait été, croit-on, un oppidum de l'époque gauloise, et qu'on nomme encore aujourd'hui le camp de Céneret. Cette position, puissamment défendue de trois côtés par l'Auzance, et du quatrième par un retranchement de six cents mètres de longueur, commandait le chemin par lequel devait arriver Clovis2.

Poitiers surgissait à l'extrémité méridionale de cette vaste

1 Ce point doit être noté pour l'intelligence du récit. Le campus Vocladensis de Grégoire de Tours, H, 37; la cam.pania Voglavensis e\o Frédégaire, m, '2-4, désignent toute la plaine et non seulement la paroisse actuelle de Vouillé. D'ailleurs, jusqu'en 1790, cette paroisse l'ut immense et comprit presque la plaine entière, en tout plus de sept mille hectares. Quand donc le Liber historiée, c. 17, nous apprend que la bataille l'ut livrée i» campa Vogladinse super fluvium Clïnno, il ne faut pas objecter que Vouillé n'est pas situé sur le Clain, car l'auteur ne dit pas cela. = '- A. Richard, les Légendes de Saint- Maixent et lu victoire de Clans en Poitou (Revue des questions historiques, 1. XXXIII, p. (>(>!> k M., la Bataille <le Vouillé ( Bulletin mensuel <le la Faculté îles lettres 'le Poitiers, I8S8, pp. <»-j GO).

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