‹ ClovisChapitre 15 sur 32 · I.A CONQl'KTE T) I- I.AOUITAINE · texte numérisé non relu

I.A CONQl'KTE T) I- I.AOUITAINE

étendue, dont la séparait la vallée de la Boivre. Celte petite rivière, en venant au pied de ses murs se réunir au Clain, is<>-

Poitiers. — Vue intérieure du baptistère Saint-Jean.

lait de tous cotés le promontoire aux pentes abruptes qui porte la ville, sauf vers le sud-ouest, où l'étranglement de la montagne resserrée entre les deux vallées forme une espèce d'isthme

qui la relie au reste du plateau. L'ancienne Limonum, enfermée (1rs le iv° siècle dans une enceinte romaine, formait au sommet de sa colline une espèce de massif parallélogramme de pierre qui couronnait d'une manière pittoresque les deux vallées, mais sans descendre jusqu'à elles. Les murs, qui avaient six mètres d'épaisseur, étaient garnis de tours nombreuses, clairsemées au nord et au midi, où l'escarpement des pentes servait de défense naturelle , plus rapprochées à l'ouest, où les travaux d'art devaient suppléer à l'insuffisance du terrain. Avec ses temples, ses thermes, ses basiliques, ses arcs de triomphe, son amphithéâtre à vingt mille sièges, et ses trois aqueducs qui la pourvoyaient d'eau fraîche, Poitiers était une des plus belles villes de l'Aquitaine ' : au iv" siècle, Ammien Marcellin la mettait au premier rang avec Bordeaux, Saintes et Clermont2. Le christianisme y était venu à son tour planter ses édifices, et l'on attribuait à Constantin la fondation de son église cathédrale, dédiée à la Vierge. Le siège de Poitiers avait été orné d'un éclat incomparable par son évêque, saint Hilaire, un des confesseurs intrépides qui, au fort de la tourmente arienne, avaient monté la garde autour du dogme trois fois saint de la Trinité. Ce grand homme reposait à quelque distance de sa ville épiscopale, dans le cimetière auquel il avait confié la dépouille mortelle d'Abra, sa tille bien-année, qui, fidèle aux vœux de son père, n'avait voulu avoir d'autre époux que le Christ. Il avait fait élever sur le tombeau de la vierge chrétienne une basilique dédiée aux saints Jean et Paul, mais que les fidèles s'habituèrent à désigner bientôt sous son nom. Elle était située à l'endroit précis où commence l'étranglement du plateau de Poitiers, à quelques cent aines de mètres des remparts qu'elle dominait, et sur le penchant septentrional de la colline. De là, elle regardait au loin toute la vaste plaine de

1 Ledain, Mémoire sur l'enceinte gallo-romaine de Poitiers (Mémoires de lu société des Antiquaires de l'Ouest . t. XXXV). — Article du même, dans Paysages et monuments iln Poitou, Paris, 1890, t. I. = s Amm. Marcellin, xv, 11.

Vbuillé. Aujourd'hui encore, le voyageur qui arrive par le nord aperçoit la basilique Saint-Hilaire Longtemps avant que le reste de la ville ail apparu sur la hauteur.

La nuit tombait lorsque l'année franque, débouchant dans la plaine où allaient se décider les destinées de l'Europe, arriva en vue des avant-postes d'Alaric, fortifié dans son camp de

Poitiers. — Intérieur de l'église Saint-Hilaire (xr-xir siècle). D'après Foucart , Poitiers et ses monuments (Soriet*' «Jt-s antiquaires de l'Ouest, 18)0, plan* I Cf. Viollet-le-Duc. Dictionnaire de l'Architecture, I, p. 6, Qg. 'i. au mot Abside.

Céneret. La tente de Clovis fut dressée à la hâte, et les soldats s'éparpillèrent dans leurs bivouacs, pour se préparer par quelques heures de repos rapide à la formidable rencontre du lendemain. Soudain le roi, dont le regard mesurait l'étendue comme pour demander à cette plaine muette le mot de la grain le énigme du lendemain, vit une lumière éblouissante se lever à l'horizon sur le campanile de Saint-Hilaire. C'était, selon l'expression saisissante de l'historien, un phare de feu qui semblait venir dans sa direction, comme pour lui annoncer que la foi d'Hilaire, qui était aussi la sienne, l'assisterait dans sa lutte contre l'hérésie, à laquelle le grand confesseur de Poitiers avait

jadis livré tant de combats victorieux '. Toute l'armée fut témoin de ce spectacle, et les soldats s'écrièrent que le ciel combattait pour eux. Aussi cette nuit fut-elle passée dans l'allégresse chez les Francs, pour qui elle était en quelque sorte la veillée de la victoire.

Que se passait-il, cependant, derrière les retranchements du camp de Géneret? Les causes vaincues n'ont pas d'historien, et aucun annaliste n'a pris la peine de nous faire assister à l'agonie du royaume visigoth. Toutefois un historien byzantin croit savoir qu'Alaric aurait voulu retarder la bataille jusqu'à l'arrivée des secours de Théodoric le Grand, mais que l'impatience de son peuple le força d'en venir aux mains sans attendre les renforts promis. Rien de plus vraisemblable, d'ailleurs, que cette contrainte morale exercée sur leur chef par des guerriers braves et amoureux de gloire, mais sans responsabilité, qui confondaient la prudence et la lâcheté, et qui craignaient de devoir partager avec d'autres l'honneur de la victoire2. Alaric voyait plus clair dans sa situation et se rendait compte, que le gros de son armée ne partageait pas les dispositions de l'élite. Mais, d'autre part, il était devenu impossible d'ajourner l'heure de l'échéance, et il se décida, quels que fussent ses sentiments intimes, à aller au-devant de la destinée. Peut-être, selon l'ancienne coutume germanique, les deux rois échangèrent -ils encore un défi solennel, et se donnèrent-ils rendez-vous pour le jour suivant.

Le lendemain, de bonne heure, — on était au cœur des longues journées de l'été, — les deux armées se déployèrent en ordre de bataille, et la lutte commença aussitôt. Le lieu précis de l'engagement doit être cherché, selon Grégoire de Tours, à quinze

1 Grégoire de Tours , h, 37; Fortunat, Liber de Virtutibus sancti Hilarii, î20 et 21 , ajoute que Clovis entendit en même temps une voix qui lui recommandait de hâter l'action, se</ non sine veneràbilis loci oratione, et que Clovis se conforma à cette prescription, diligenter observans et oratione oecurrens. Il semble pourtant Lien difficile d'admettre que Clovis ait été prier dans la basilique Saint- Hilaire avant la bataille, et je me demande si Fortunat a bien rendu la tradition poitevine. = - Procope, BeU. gothic, i, PJ.

kilomètres de Poitiers, des deux côtés de la chaussée romaine qui allait de cette ville à Nantes et à l'Océan. Les Francs commencèrent par faire pleuvoir de loin une grêlede traits sur leurs adversaires, mais ceux-ci ne répondirent pas avant de pouvoir combattre corps à corps1. Alors s'engagea une mêlée sanglante, car les Visigoths étaient un peuple vaillant, et, maigri'' les

Bataille de Vouillë: mort d'Alaric.

Dessin de Buuchardon. gravé par C.-N. Cochin {Recueil des historiens des Gaules et di ■ /'■ ■ l II.

frise de la page 1 ). — Cf. une Carte di • de Poitiers

pour l'intelligence des batailles de Vouilli , par Boulmier, 1737. (Collection Fevret de Pontette.)

sinistres présages qui planaient sur leur cause, chacun dans l'armée d'Alaric voulait l'aire son devoir. Le roi des Goths avait avec lui son tils Amalaric, enfant âgé de cinq ans; à côté de Glovis combattaient son fils aîné Théodoric, et Chlodéric, le prince de Cologne. La lutte sans doute se serait prolongée, si elle n'avait été terminée brusquement par la mort de l'un des rois. Gomme dans les rencontres de l'âge héroïque, Clovis et

1 Confligentibus his eminus, resistunt cominus illi. Grégoire de Tours, n, 37. J'ai traduit comme j'ai pu ce passage obscur.

Alaric se cherchaienl des le commencement de l'action, voulant vider leur querelle par y\\\ <le ces combats singuliers dans l'issue desquels les barbares voyaient un jugement de Dieu. Marie tomba, frappé d'un coup mortel; mais son rival faillit payer cber sa victoire, car deux soldats visigoths, probablement des membres de la bande royale, fondirent à la fois sur lui de droite et de gauche et cherchèrent à le percer de leurs épées. Mais la cuirasse de Glovis était de bonne trempe, et son cheval bien dressé; il tint tête à ses agresseurs, et donna aux siens le temps d'accourir et de le mettre hors de danger'.

La chute d'Alaric fut pour l'armée des Goths le signal d'un sauve-qui-peut éperdu. Prenant au milieu d'eux l'enfant royal menacé de tomber aux mains de l'ennemi, quelques hommes dévoués lui tirent un rempart de leurs corps, et, fuyant à bride abattue, furent assez heureux pour l'emporter sain et sauf loin du théâtre du carnage2. Tout le reste se dispersa dans toutes les directions, ou succomba sous les coups des Francs victorieux. Les Auvergnats venus sous la conduite d'Apollinaire, tîls de l'évêque Sidoine, furent presque entièrement exterminés. Le chef parvint à fuir, mais la Heur de la noblesse clermontoise resta sur le carreau', et les vainqueurs, pour entrer à Poitiers, durent passer sur les cadavres de ces braves catholiques, tombés pour la défense des persécuteurs de leur foi. A neuf heures du matin, tout était terminé, et il n'avait pas fallu une demijournée pour mettre tin à la domination arienne en Gaule. Néanmoins, la rencontre avait été des plus sanglantes, et quantités

1 Sed auxilio tam luricue quam velocis equi, ne periret exemptus est. Grégoire 'I'1 Tours, u, 'M. Il ne faudrait pas conclure île ee velocis equi que Clovis a pris la fuite, ce qui ne permettrait pas de comprendre auxilio luricse. En réalité!', velox marque i * - i l'agilité ri la souplesse des mouvements du cheval qui sert à merveille son maître dans sa lutte. Cf. Grégoire de Tours, n, l2i : Quem Ecdicium mira; velocitatis fuisse nui 1 ti coiiiini'innrant. Nain qiiadam vice iniillitiidineiii Golhorum cum decim viris fugasse prescribitur. Grégoire fait alluision ici à l'exploit que nous avons raconté ci -dessus, p. 387, el l'on conviendra que cette velocitas n'est certes pas celle d'un fuyard! = 2 Grégoire de Tours, n,:>7.— 'Grégoire de Tours, /. c.

de monticules disséminés dans la plaine marquèrent, pour les générations suivantes, la place où les victimes de ce drain. • dormaient sous le gazon1. Clovis alla se prosterner devant le tombeau de saint Hilaire, pour remercier le grand confesseur de la protection qu'il lui axait accordée pendant cette brillante journée; puis il fit son entrée triomphale dans la ville, acclamé comme un libérateur par la population.

Il avait, on s'en souvient, [iris le territoire de Tours et de Poitiers sous sa protection spéciale, par vénération pour les deux grands saints dont lui-même implorait le secours dans cette campagne. Mais, dans l'ivresse de la victoire, ses ordres ne furent pas toujours respectés, et les bandes de soldats isolés qui se répandirent dans les environs, pendant les premiers jours qui suivirent, purent se croire tout permis. Quelques-uns d'entre eux arrivèrent, au cours de leurs pillages, jusqu'au monastère qu'un saint religieux de la Gaule méridionale, nommé Maixent, avait fondé sur les bords de la Sèvre Mortaise. Il y vivait en reclus, dirigeant, du fond de sa cellule, les moines que le prestige de sa sainteté avait groupés sous sa houlette. Effrayés de l'arrivée des pillards, ils coururent supplier le saint homme de sortir pour leur enjoindre de se retirer, et, comme il hésitait à rompre sa sévère clôture, ils brisèrent la porte de sa cellule et l'en tirèrent de force. Alors l'intrépide vieillard alla tranquillement au-devant de ces barbares, et leur demanda de respecter le lieu saint. L'un d'eux, dit l'hagiographe, lira sou glaive et voulut l'en frapper; mais le bras qu'il avait levé resta immobile, et l'arme tomba à terre. Ses compagnons, effrayés, se sauvèrent aussitôt, regagnant l'année pour ne pas éprouver le même sort. Le saint eut pitié de leur camarade; il lui frotta le bras d'huile bénite, fit sur lui le signe de la croix, et le renvoya guéri. Voilà comment le monastère de Saint-Maixenl échappa au pillage -.

1 Ubi multitudo cadaverum colles ex se visa si t erexisse. Forlunatus, Liber de virtutibus sancti Hilarii, 2t. = s Grégoire de Tours, n. :!T. Sur cel épisode,

Pendant que les destinées du royaume visigoth se décidaient dans les plaines de Vouillé, l'année des Burgondes pénétrait dans le Limousin, et l'un de ses corps, commandé par le prince Sigismond, mettait le siège devant une place forte qu'un écrivain appelle Idunum, et dans laquelle il faut peut-être reconnaître la ville actuelle d'Ali un '. La place fut prise d'assaut, et un grand nombre de prisonniers tombèrent aux mains des soldats *. La jonction des deux armées franque et burgonde se fit non loin de là, et les alliés entrèrent bannières déployées dans la capitale des Visigoths. Au bruit de leur arrivée, le concile de Toulouse, qui avait commencé à siéger dans cette ville en conformité des résolutions prises l'année précédente, se dispersa en toute hâte, sans avoir achevé ses travaux et sans avoir pu rédiger ses actes 2. La ville fut livrée à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie3, et l'opulent trésor des Visigoths tomba aux mains de Clovis*. Ce trésor était célèbre chez les populations du x" siècle; il avait sa légende, et l'on en racontait mille choses merveilleuses. Là, sous la protection du dragon qui, dans l'épopée germanique, est le gardien jaloux de l'or, brillaient dans l'ombre les émeraudes et les autres joyaux du roi Salomon 5, tombés au

voir G. Kurth, les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, pp. 415-422.

1 Je sais bien que le nom ancien d'Alain est Aeitodunum ; mais je ne vois pas d'autre localité dont le nom ressemble davantage à Idunum , et puis , le texte du Vita Eptadii est fort corrompu. = - Ex Vita sancti Eptadii (dom Bouquet, m, 381). = :i Krusch, dans la préface de son édition des lettres do Ruricius, à la suite de Sidoine Apollinaire, p. 65, prouve contre Baluze que le concile de Toulouse eut réellement lieu. = '' Tolosa a Francis et Burgundionibus incensa. Cbronique de 511 dans M. G. H. Auctores antiquissimi , t. IX, p. 665. = 4 Grégoire de Tours, il, 37: Chlodovechus. . . cunctos thesauros Alarici a Tholosa auferens. Selon Procope, Bell, goth., i, 12, ce trésor était conservé à Carcassonne, et Tliéodoric le transporta à Ravenne; mais il place aussi près de cette ville la bataille de Vouillé, par une confusion dont l'origine nous échappe; tout ce qu'on pourrait accorder, c'est qu'une partie du trésor avait été réfugiéeà Carcassonne avant la bataille de Vouillé. = s Procope, Bell, goth., i, 12. Il faut remarquer qu'ailleurs le même Procope, Bell. Vandal., lib. Il , veul que le trésor de Salomon soit tombé dans les mains de Genséric au pillage de Rome en i55. el emporté à Girtbage, d'où liélisairo l'aurait envoyé à Justinien.

pouvoir des Romains après la prise de Jérusalem par Titus, el enlevés par les Goths après le pillage de Rome. Quoi qu'il faille penser de cette poétique généalogie, il est certain que c'était alors la plus précieuse collection d'objets d'art qui existât en Occident. On y rencontrait, avec les dépouilles de la capitale du monde, tout ce que les Goths avaient ramassé au cours des formidables razzias opérées par eux dans les plus belles et les plus riches contrées de la Méditerranée. Les rois de Toulouse aimaient à les visiter presque tous les jours, et à se délecter de la vue de tant de chefs-d'œuvre du luxe et de l'art'. Maintenant, il passait en une seule fois dans les mains de l'heureux Glovis. C'était, aux yeux des barbares, le complément indispensable de toute conquête, car la possession d'un royaume était à leurs yeux inséparable de celle du trésor royal.

A Toulouse, les conquérants se partagèrent en trois corps d'armée qui allèrent, chacun dans une direction différente, achever la conquête de la Gaule visigothique. Glovis s'était réservé toutes les cités occidentales, et aussi la région située entre la Garonne et les Pyrénées.

En somme, il restait chargé de la partie la plus difticile de cette tâche : il devait, non seulement donner la chasse à l'ennemi s'il faisait un retour offensif, mais, après en avoir nettoyé les plaines, l'aller chercher dans les retraites montagneuses des Pyrénées, où il était si facile à des poignées d'hommes résolus d'arrêter la marche d'une armée victorieuse. Malheureusement l'histoire est muette sur cette phase de la campagne d'Aquitaine, et nous ne pouvons que par la conjecture en entrevoir les grandes lignes. Laissant derrière lui les villes de la plaine, Rordeaux, Saintes et Angoulême, qu'il se réservait de prendre au retour, le roi des Francs pénétra directement dans la contrée comprise entre la Garonne et les Pyrénées, que les Romains avaient appelée la Novempopulanie, et qui a pris plus tard

1 Sidoine Apollinaire, Epist., i, '2.

le nom de Gascogne. Cette contrée se compose de plusieurs parties fort différentes. Le long de l'Océan , depuis Bordeaux jusque vers Bayonne, ce sont des plaines basses et marécageuses dans lesquelles on ne rencontrait alors qu'une population clairsemée et peu de villes. Plus loin, les terres se relèvent, faisant comme un vaste effort pour supporter le gigantesque massif des Pyrénées, du liant desquelles d'innombrables rivières se précipitent à travers de fertiles vallées vers la Garonne et vers l'Adour. Enfin, on pénètre dans les régions montagneuses et d'accès difficile, où nichaient de tout temps quantité de petites peuplades énergiques et amoureuses de leur liberté. Ici, pour peu que la population lui lut hostile, l'armée conquérante devait se résigner à tous les ennuis et à toutes les péripéties d'une guerre de montagne : occuper chaque poste l'un après l'autre, s'éparpiller en une multitude de corps, être toujours sur le qui-vive pour surveiller l'ennemi invisible •pie chaque rocher, chaque détour du chemin pouvait brusquement jeter sur vous.

Dans quelle mesure Clovis parvint-il à triompher de ces obstacles? Un chroniqueur du vu' siècle croit pouvoir nous apprendre qu'il conquit le pays entier jusqu'aux Pyrénées ' ; mais, en y regardant de près, on est tenté de croire qu'il ne fit reconnaître son autorité que dans la basse Novempopulanie. Nous voyons, par un document digne de foi, qu'à la tin de son règne les villes d'Eauze, Bazas, Auch, étaient en son pouvoir, et nous savons d'autre part qu'il était également maître du Bordelais. Mais, chose étrange, lorsqu'en 511, il réunit au concile d'Orléans les évêques de la Gaule, les évêques des diocèses montagneux échelonnés au pied des Pyrénées manquaient en niasse au rendezvous : on n'y rencontrait ni Gouserans, ni Saint-Bertrand de Gomminges, ni Tarbes, ni Oléron, ni Bénéarn, et l'on y eût cherché vainement les évêques de Dax, de Lectoure, d'Aire et

1 Frédégaire, m , 'Ji. Roricon (dom Bouquet, p. IS ) sait même que Clovis arriva jusqu'à Perpignan, détruisant villes et châteaux cl emportant un butin immense.

LA CONQUÊTE DE [/AQUITAINE 4 i 11

d'Agen. Or tous ces diocèses, à part les deux derniers, avaient été représentés cinq ans auparavant au concile d'Agde. N'avonsnous pas le droit d'en conclure «pie, tout au moins à la date de 511, les populations gasconnes défendaient encore, contre le vainqueur des Visigoths, une indépendance avec laquelle Charlemagne lui-même se vit obligé de compter '?

Il semble cependant que tout le monde, en Novempopulanie, n'était pas opposé à la conquête franque. D'après des récits d'ailleurs fort vagues et peu garantis, saint Galactorius, évêque de Bénéarn (aujourd'hui Lescar), aurait combattu vaillamment à la tête de son peuple contre les Visigoths, dans un endroit nommé Mimizan, qui était proche de l'océan Atlantique. Fait prisonnier, et sommé d'abjurer la foi catholique, il aurait préféré la mort à l'apostasie. Si ce récit est exact, au moins dans son ensemble, l'événement se sera passé au plus tôt en 507, car en 506 nous voyons que Galactorius vivait encore: sa signature se trouve au bas des actes du concile d'Agde. Et dès lors il devient difticile de nier qu'il ait été à la tête d'une troupe de partisans qui prêtaient main-forte à Clovis. Les textes nous disent, il est vrai, qu'il périt pour avoir refusé d'abjurer la foi catholique; mais que peut-on croire d'une telle assertion? Depuis les dernières années, les Visigoths avaient renoncé aux persécutions religieuses, et ce n'est pas aprè^- la bataille de Vouillé qu'ils pouvaient penser à les reprendre. Si donc on peut

1 C'est l'opinion de Fauriel , II . pp. 72 et 73, ainsi que de Pétigny, II , p. 556. Il serait dangereux d'aller plus loin, et de vouloir, comme fait Bonnel, Die Anfânge des karolingischen Hauses, p. I!>7, qui veut absolument voir le Ligeris de la Loi salique dans la Lèvre, petit cours d'eau du bassin d'Arcachon, limiter à cette rivière les conquêtes de Clovis. Bonnel veut aussi, bien à tort, que Toulon»' ait été reperdu par les Francs et reconquis par Ibbas : on ne s'expliquerait pas autrement, selon lui, l'absence de l'évèque de Toulouse au concile d'Orléans. C'est là abuser d'un indice dont je croi< avoir l'ait un usage légitime ci-dessus. M. Barrière-Flavy, Étude sur les sépultures barbares du midi et de l'ouest de la France, p. 29, n'est pas moins téméraire en plaçant la limite des Francs et des Visigoths, après 508, entre Toulouse et Carcassonne dans le Lauraguais, où il trouve une ravine qui aurait tait la frontière.

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se fier au récit en cause, i! est probable qu'ils auront voulu, en faisant périr Galactorius , le châtier de sa rébellion plutôt que de sa religion1. Au surplus, l'obscurité qui est répandue sur cet épisode ne permet pas de présenter ici autre chose que des hypothèses.

La tin tragique de Galactorius prouverait dans tous les cas que les Visigoths n'avaient pas entièrement désespéré de la fortune. Glovis rencontra de la résistance, et il ne crut pas devoir perdre du temps à la briser. Au lieu de forcer les défilés à un moment où la saison était déjà avancée, et peu désireux d'user ses efforts à s'emparer de quelques rochers, il aura provisoirement abandonné les peuplades pyrénéennes à elles-mêmes, et sera venu mettre la main sur une proie plus importante. Bordeaux, l'ancienne capitale des Goths, le port le plus considérable de la Gaule sur l'Atlantique, valait mieux (pie toutes les bicoques des Pyrénées, et il lui tardait d'en déloger les ennemis. Ceux-ci étaient nombreux dans cette ville; lorsqu'il s'en fut rendu maître, nous ne savons comment, il en chassa tous ceux qui n'étaient pas tombés les armes à la main, et il y établit ses quartiers d'hiver2. En ce qui le concernait, la campagne de 507 était finie.

Pendant que Glovis soumettait l'Occident, son tils Théodoric allait prendre possession des provinces orientales de la Gothie. C'étaient, en revenant de Toulouse vers le nord, l'Albigeois, le Rouergue et l'Auvergne; en un mot, tout ce que les Visigoths avaient occupé le long des frontières de la Burgondie3. Il n'y paraît pas avoir rencontré de grandes difficultés. Les Visigoths

1 Sur saint Galactorius, voir P. de Marea, Histoire du Béarn , Paris, 1640, p. 68, et Acta sanct. /<'"// ., 27 juillet , 1. Yll , p. i:!i. Les Bollandistes, il est vrai, ne veulent admettre d'autre cause de la mort du saint que son refus d'abjurer; mais il est difficile d'être si alïinnalif. = -' G réduire de Tours, n, l'.T. Je ne sais quels simt les modernes qui, au dire d'Adrien de Valois, I, p. 297, prétendent (pie les Visigoths tentèrent de aouveau la fortune des combats dans le voisinage de Bordeaux, au lieu dit Camp des ariens, et qu'ils furent défaits une seconde fois. = 3 Grégoire de Tours, /. c.

n'avaient jamais été fort aombreux dans ces contrées montagneuses, les dernières qu'ils eussent occupées en Gaule, et dont la population leur avait opposé en certains endroits une résistance héroïque. Les sentiments ne s'étaient p;is modifiés dans le cours d'une génération écoulée depuis lors. Les soldats de Clermont s'étaient, il est vrai, bravement conduits à Vouillé; mais, maintenant que le sort des combats s'était prononcé pour les Francs, nul ne pouvait être tenté de verser sa dernière goutte de sang pour une cause aussi odieuse que désespérée1. Quant à Gondebaud, il avait eu pour mission de donner la chasse aux Visigoths de la Septimanie, et de rejeter au delà des Pyrénées les débris de cette nation. Poussant droit devant lui pendant que les princes francs s'en allaient à droite et à gauche, Gondebaud pénétra à Narbonne '. Là, un bâtard du feu roi, du nom de Gésalic, profitant de l'enfance de l'héritier présomptif, s'était proposé pour souverain aux Visigoths démoralisés, et ceux-ci, dans leur impatience de retrouver un chef, n'avaient pas hésité à le mettre à leur tête, sans se préoccuper de ce que devenait le jeune Amalaric. Mais Gésalic n'était- pas de taille à soutenir les destinées croulantes de son peuple. Sa lâcheté et son ineptie éclatèrent bientôt au grand jour, et lorsque les Burgondes arrivèrent, l'usurpateur s'enfuit honteusement2. Le roi des Bur-

1 Voilà tout ce qu'on peut légitimement supposer. Décider cpie les villes durent se livrer elles-mêmes aux Francs, sans autre preuve que les persécutions dirigées contre lesévéques parles Visigoths, est un mauvais raisonnement. D'ailleurs , les rares témoignages de l'histoire nous apprennent tout le contraire : Toulouse fut pris et incendié, Angoulême dut être assiégé au moment où la cour des Visigoths était entièrement ruinée, le château d'Idunum dut être pris d'assaut. De ce que, vingt ans après, Rodez, repris dans l'intervalle par les Visigoths, accueillit avec enthousiasme les Francs qui vinrent la reprendre (ex Yita sancti Dalmasii, dom Bouquet, III, 420), Augustin Thierry croit pouvoir induire que, en 507, « peu de villes résistèrent à l'invasion, la plupart étaient livrées par leurs habitants; ceux dont la domination arienne avait blessé ou inquiété la conscience travaillaient k sa ruine avec une sorte de fanatisme, tout entiers à la passion de changer de maîtres. » (Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands . livre I.) Rien de tout cela ne trouve sa justification dans les textes : il n'y a ici qu'une idée préconçue. = 2 Isidore, Hist. Goth., c. 37. Vie et Vaissette, p. 248, suivis par M. Longnon ,

gondes, maître du pays, alla ensuite faire sa jonction avec le jeune Théodoric, qui, sans doute par le Velay et le Gévaudan, venait concerter ses opérations avec lui eu vue île la suite <le la campagne '.

Les résultats acquis au moment où l'hiver de 5(17 vint mettre fin aux hostilités étaient plus beaux (pie l'on n'eût osé l'espérer. A part quelques villes isolées, les Visigoths ne possédaient plus en Gaule que les rivages de la Provence entre le Rhône et les Alpes, et quelques postes sur la rive droite de ce fleuve; car, si les montagnards des Pyrénées tenaient encore, c'était par esprit d'indépendance et non par fidélité à leurs anciens maîtres. Mais que valait pour les vaincus la Provence, désormais détachée du royaume par la perte de Narbonne, et qu'ils ne pouvaient ni défendre efficacement ni même désirer de garder? D'ailleurs, elle semblait faite pour d'autres maîtres. Les Burgondes avaient hâte de pénétrer enfin dans ces belles contrées, qu'ils avaient si longtemps regardées avec convoitise, et que la fortune des armes venait, semblait-il, de leur livrer. Il n'est pas douteux, en effet, que la Provence ne fût le prix dont les Francs allaient payer l'utile coopération deGondebaud.

On peut se demander s'il n'y avait pas, de la pari du roi franc, un calcul insidieux dans cette répartition des provinces. Tout ce qui avait été conquis pendant la campagne de 507 était resté à Clovis, même les villes (pie Gondebaud avait prises seul, même les contrées voisines de la Burgondie, où il aurait été si naturel de donner des agrandissements à celle-ci! N'était-ce pas pour enlever à Gondebaud jusqu'à la possibilité de s'étendre

|i. .">3, et par beaucoup d'autres, veulent que Gésalic ait traité avec Clovis. Mais on ne trouve rien de pareil dans le passage de Cassiodore ( Variar., v, ï-\ )n sur lequel ces auteurs s'appuient.

1 La chronique de ">l I commet ici une erreur qu'il suffira de relever en passant : < tccisus Alaricus rex Golhorum a Francis. Tolosa a Francis et Burgundionibus incensa, et Barcinona a Gundefade rege Burgundionum capta, et Geseleicus rex cum maxima suorum cladead Eiispanias regressus est. M. (î. II. Auclor. antiquiss., t. IX , p. (ii>."). Il est évident qu'il faut lire Narbona au lieu de Barcinona.

de ce côté qu'on l'avait envoyé prendre Narbonne, tandis que le (ils de Clovis était venu soumettre à l'autorité de sou père le Rouergue, la Gévaudan, le Yelay, l'Auvergne, en un mot, toute la zone qui confinait au royaume de Gondebaud? Il est vrai qu'on lui promettait une compensation magnifique : la belle Provence, cet Eden de la Gaule, cette porte' sur la Méditerranée ne valait-elle pas plus que les gorges desCévennes? .Mais la Provence restait à conquérir, et c'est au moment de faire cette difficile conquête que Clovis, regardant la guerre comme terminée, partait de Bordeaux et prenait le chemin du retour! Le roi des Francs, en quittant la grande cité qui lui avait donné l'hospitalité pendant l'hiver, y laissait une garnison pour y affermir son autorité, preuve qu'elle avait besoin de ce renfort, et qu'on se remuait encore du côté de la Novempopulanië. Il est probable que le retour eut lieu par les trois grandes cités qui n'avaient pas encore reçu la visite des Francs : Saintes, Angoulème et Bourges. Nous savons que Saintes ne fut pas prise sans difficulté, et que là, comme à Bordeaux, le roi fut obligé de laisser une garnison franque '. Angoulème opposa également de la résistance, et, si l'on se souvient qu'à ce moment la domination visigothique était à peu près entièrement balayée de toute la Gaule, on conviendra que les Gotbs de cette ville avaient quelque courage. Mais un événement qui n'est pas rare dans l'historiographie de cette époque vint encore une fois à l'aide de l'heureux Glovis : les murailles de la ville croulèrent devant lui, et l'armée franque y entra sans coup férir2. Était-ce l'effet d'un de ces tremblements de terre que les annales du vf siècle nous signalent différentes fois en Gaule, ou bien la vieille enceinte, mal entretenue, manquait-elle de solidité? On ne sait,

1 In Sanctonico et Burdigalinse Francos precepit manere ad Gotliorum gentem delendam, Liber historiœ, c. 17. — La continuatio Havniensis de Prosper contient, sous l'année 496, cette ligne énigmatique : Alaricus anno XII regni sui Santones obtinuit. On en retiendra, dans tous les cas, que Saintes a été disputé. = J Grégoire de Tours, n , 37.

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mais les populations ne se contentèrent pas d'une explication si naturelle, et elles voulurent que la Providence elle-même fût intervenue, pour renverser par miracle, devant le nouveau Josué, les remparts de la nouvelle Jéricho. Glovis entra dans la ville par cette brèche miraculeuse, en chassa les Goths et y établit les siens1. Une légende ajoute que le roi, sur le conseil de son chapelain saint Aptonius, avait fait élever en vue de la ville des reliques de Notre-Seigneur, et qu'instantanément les murailles s'écroulèrent. Pour récompenser Aptonius, Clovis, devenu maître de la ville, après en avoir chassé l'évêque arien, l'y aurait intronisé à la place de celui-ci, et contribué à l'érection de la cathédrale2.

D'Angoulême, Clovis revint par Poitiers, et de là il arriva à Tours. Selon toute apparence, ce n'était pas la première fois qu'il mettait le pied dans cette ville fameuse3, à laquelle le tombeau de saint Martin faisait alors une célébrité sans pareille dans la Gaule entière.

Tours était un municipe romain de dimensions médiocres, dont la massive enceinte circulaire subsiste encore aujourd'hui aux environs de la cathédrale Saint-Gatien, et qu'un pont de bateaux mettait en communication avec la rive droite de la Loire. La vie chrétienne y avait commencé dès avant les persécutions; mais c'est seulement après la paix religieuse qu'on avait pu fonder au milieu de la ville le premier sanctuaire, bâti sur l'emplacement de la maison d'un riche chrétien. Quand saint Martin était venu, Tours et son diocèse avaient été transformés rapidement par son fécond apostolat. La cathédrale avait été agrandie, des églises rurales élevées dans les principales loca-

1 Tune, exclusis Gothis, urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours, n, 37. Selon Ilincmar (Acta Sanctorum , t. I d'octobre), p. 154 B, et Aimoin, I, 22(dom Bouquet, t. III, p. 42), les Goths furent massacrés. Boricon, p. 18 (dom Bouquet, t. III ) embellit tout cela selon son procédé ordinaire, et A. de Valois, t. I, p. 298, a tort de croire que cet auteur reproduit ici une source ancienne. = - Historia Pontificum et comitum Engolismensium, dans Labbe, Bibliotheca nova manuscriptorum, t. II, p. 249. = 3 Voir ci-dessus, p. 339.

lités avoisinantes , un monastère, Marmoutier, avail surgi dans les solitudes sur l'autre rive; le paganisme avait été totalement exterminé, et la Touraine jouissait d'un degré de civilisation bien rare à cette époque dans la Gaule centrale. Mort, saint Martin continua de présider à la vie religieuse de son diocèse, qui se concentrait autour de son tombeau, et y attirait les visites de la Gaule entière.

1 im

Angoulême, d'après une pièce du xvn" siècle conservée à la Bibliothèque nationale. ( labinet des estampes.

Ce tombeau se trouvait à dix minutes à l'ouest de la ville, le Ions de la chaussée romaine. Il fut d'abord recouvert «l'un modeste oratoire en bois, que l'évèque saint Perpet, au v° siècle, remplaça par une spacieuse basilique. L'érudition moderne a reconstitué le plan de ce sanctuaire fameux. C'était une basilique à la romaine, avec une abside circulaire au fond, et, de chacun des deux côtés longs, deux étages de colonnes dont le premier était supporté par une architrave, et qui reliaient les nefs latérales à celle du milieu. Le transept était éclairé par une tour-lanterneau surmontée d'un campanile. Le corps du saint gisait à l'entrée du

chœur, les pieds tournés vers l'Orient, lalête regardanl l'autel; ses successeurs donnaient autour de lui dans des arcosolium qui reçurent, au v" et au vi" siècle, la plupart des évêques de Tours. Tous les murs étaient ornés d'inscriptions poétiques dues à Sidoine Apollinaire et à Paulin de Périgueux, qui les avaient composées à la demande de saint Perpet. Ainsi les derniers accents de la poésie classique magnifiaient le confesseur, pendant que les cierges et les lampes flambaient en son honneur autour de sa tombe, et que la foule des malheureux et des suppliants, prosternée devant l'autel, l'invoquait avec ferveur, et entretenait dans le lieu saint le bourdonnement vague et confus d'une prière éternelle.

Devant l'entrée occidentale de l'édifice, un atrium ou cour carrée servait de vestibule à l'église : il était entouré de portiques et de bâtiments de toute espèce, notamment de cellules où les pèlerins étaient admis à passer la nuit. Des croix de pierre, des édicules contenant des reliques, de petits monuments élevés en mémoire de guérisons miraculeuses, garnissaient le pourtour. Cette cour, qui participait à l'immunité du lieu saint et qui avait comme lui le droit d'asile, était le rendez-vous de la foule des fidèles et des simples curieux. Les marchands s'y tenaient auprès de leurs établis, et faisaient de leur mieux pour attirer la clientèle; les pèlerins, assis à l'ombre des hautes murailles, y consommaient leurs provisions; des amuseurs populaires groupaient autour d'eux des auditoires peu exigeants qui s'égayaient de leurs récits ou de leurs gestes, et une animation assez profane, tempérée pourtant par le respect du lieu saint, y distrayait de la ferveur et des supplications de l'intérieur1.

' Une restitution de la basilique Saint-Martin a été tentée plusieurs fois; la plus heureuse esl celle de Jules Quicheral , publiée d'abord dans la Revue archéologique, 1869 ri 1870, et rééditée dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire du même auteur. (Cf. Lecoy, Saint Martin, p. 4G8 et suiv.) Depuis lors, de nouvelles recherches, appuyées sur des fouilles récentes, ont fait faire un pas à la connaissance du monument et modifié sur quelques points les conclusions de Quicheral. Voir un aperçu de ces derniers travaux dans l'article de M. de Grandmaison ( Bibliothèque de Virole des Chartes, t. L1V, 1893).

Tel était ce sanctuaire, l'un des grands centres de la prière humaine, un des foyers les plus ardents de la dévotion catholique. Entouré dès lors d'une agglomération naissante, et visité par des flots de pèlerins de tous pays, il constituait comme une Tours nouvelle à côté de la première, qu'il vivili.iit et qu'il contribuait à enrichir.

Glovis y était ramené par la reconnaissance, par la piété, par un vœu peut-être, et aussi par cet intérêt particulier, fait de curiosité et d'admiration, qu'inspirent toujours les grandes manifestations de la vie religieuse des peuples. Sa première visite fut donc pour le tombeau du sainl ; il y lit ses dévotions, et combla l'église de riches présents. Selon un pieux usage de cette époque , il avait notamment donné son cheval de guerre à la mense des pauvres de l'église , sauf à le racheter presque aussitôt. La légende rapporte que lorsqu'il offrit, pour prix de rachat, l'énorme somme de cent pièces d'or, la bête ne voulut pas bouger de l'écurie : il fallut (pie le roi doublât le chiffre pour qu'elle consentît à se laisser emmener. Alors Clovis aurait dit en plaisantant :

« Saint Martin est de bon secours, mais un peu cher en affaires2. »

Voilà, probablement, le premier bon mot de l'histoire de France : il a l'authenticité de Ions les autres.

' Le diptyque porte Siyidius. = - Liber historiœ , c. 17.

Diptyque consulaire de Sisidius , consul en 188 >.

Une grande nouvelle attendait Clovis h Tours, ou vint l'y rejoindre peu de temps après son entrée dans cette ville. Satisfait de la campagne de son allié, et voulant resserrer les liens

Diptyqui consulaire d'Ana tasius, consul en 517 1. — Le consul esl représenté au momenl où il donne

le signal (1rs- jeux célébrés en L'honneur de son élévation an consulat.

— Le diptyque consulaire que recul Clovis devait être analogue aux deux précédents.

i|ui l'unissaient à lui, l'empereur Anastase lui envoyait les insignes du consulat honoraire. G'étail une distinction des plus

' I lifférent de l'empereur Anaslase.

enviées, car les dignités honoraires avaient le même presiige que les effectives, et la remise des insignes était entourée d'un cérémonial imposant. Le roi reçut l'ambassade byzantine dans la basilique de Saint-Martin, et se laissa offrir successivement

L'empereur Anast,'-' envoyant a Cl >vis les insignes de patrice ? .

D'après une gravure du XV m siècle, conservée dans la collection Fevret de Fontette, et qui porte

cette mention : Inc. Joseph Arpinas. Joseph Arpinas n'est autre que le Josépin , peintre de L'école romaine,

né à Arpino eu 1560, mort à Home en IG'iO.

le diplôme consulaire enfermé dans un diptyque d'ivoire, la tunique de pourpre, le manteau ou chlamyde de même couleur, et enfin le diadème d'or1. Puis il remercia les ambassadeurs,

1 Igitur ab Ànastasio imperatore codecillos de consolato accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et clamide, imponens vertice diademam... et ab ea ilie lamquam consul aut augustus est vocitatus. Grégoire de Tours, n, 38. Le Liber historiée , c. 17 , et Hincmar, Vita sancti Remigii (dom Bouquet, III, p. 379),

456 CLOYIS

revêtit la tunique et la chlamyde, se coiffa du diadème, monta à cheval à la porte de l'atrium \ et de là s'achemina solennellement, au milieu d'un grand cortège, jusqu'à la cathédrale, jetant de l'or et de l'argent au peuple accouru pour assister à un spectacle aussi pompeux.

Cette grandiose démonstration laissa un profond souvenir dans l'esprit des populations du pays, encore profondément pénétrées de souvenances romaines. Clovis glorifié par l'empereur, et apparaissant aux yeux de ses nouveaux sujets avec tout l'éclat des plus hauts dignitaires de l'Empire, ce n'était plus le barbare qu'un hasard heureux avait rendu maître du pays, c'était, pour tous ceux qui avaient gardé le culte de l'Empire, le représentant du souverain légitime, et, pour les autres, l'égal de la plus haute autorité de la terre. Qu'ils fussent les amis ou les ennemis de l'Empire, les sujets de Clovis ne pouvaient se défendre d'un certain orgueil patriotique en voyant leur souverain revêtu d'un titre qui continuait d'imposer aux hommes. « Dès ce jour, dit Crégoire de Tours, on donna à Clovis les noms de consul et d'auguste-. » Et l'hymne barbare qui sert de prologue à la Loi Salique fait sonner bien haut le titre de proconsul qu'il attribue au roi des Francs, dans la même tirade où il oppose avec orgueil les Francs aux Romains. Tant il est vrai que le prestige des institutions survit à leur puissance, et que les hommes ne sont jamais plus vains d'une dignité que lorsqu'elle est devenue absolument vaine !

Il serait d'ailleurs erroné de soutenir, comme l'ont fait

reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de la Loi salique donne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus, Loi salique, p. 345). Aimoin croit savoir que Clovis reçut le titre de patricius Romanorum (doin Bouquet, III), etRoricon (dom liiniquet, III, p. 19) dit: et non solum rex aut consul sed et augustus ab eodem imperatore jussus est appellari. Il est inutile de dire qu'on doit purement et simplement s'en tenir à Grégoire de Tours. Pour l'inscription runique de La Chapelle- Saint-ÉIoi, où Clovis est appelé Konung Chloudoovig consoul (Leblant, Inscription* chrétiennes de la Gaule, I, p. 215), c'est une indigne supercherie.

1 L'atriufn lui-même étant un endroit sacré, on n'y montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours, Gloria martyrurn , c. 60. = - Grégoire de Tunis, u , 38.

quelques historiens, que c'est le consulat honoraire de Glovis qui seul a fait <le lui le souverain légitime de la Gaule. La cérémonie n'avait eu celte portée pour personne. Ni Anastase n'entendait investir Glovis d'un pouvoir royal sur la Gaule, ni Glovis n'aurait voulu se prêter à une cérémonie qui aurait eu cette signification. Les Gallo- Romains connaissaient trop bien la valeur du consulat pour lui attribuer une pareille portée; pour les Francs, ils étaient sans doute de L'avis de leur roi, et trouvaient avec lui que, comme on disait au moyen âge, il ne relevait son royaume que de Dieu et de son épée.

.Nous ne terminerons pas ce chapitre sans essayer de répondre à une question : Que devinrent les Visigoths d'Aquitaine après la complète de leur pays par les Francs?

« Ils furent exterminés, répond avec assurance un chroniqueur du vin siècle. Clo\is laissa des garnisons franques dans la Saintonge et dans le Bordelais pour détruire la race gothique1. » Et Grégoire de Tours, plus autorisé, nous apprend que Glovis, maître d'Angoulême, en chassa les Goths8. Ces témoignages sont formels, et ils reçoivent une remarquable confirmation de ce fait qu'à partir de r»08, on ne trouve plus de Visigoths ou (\t\ moins plus d'ariens en (îaule. Il semble qu'en réalité l'extermination de ce peuple ait été complète.

Ne nous hâtons pas, toutefois, de tirer une pareille conclusion. Si peu nombreux qu'on les suppose en Aquitaine, si sanglantes qu'on se figure les hécatombes du champ de bataille et les violences du lendemain, il n'est pas facile d'exterminer tout un peuple. Combien ne dut-il pas rester, dans les provinces, de familles visiiiothiques enracinées dans le sol, pour qui l'émigration était impossible, et qui durent chercher à s'accommoder du régime nouveau! Un moyen s'offrait à elles: abjurer l'hérésie et se faire recevoir dans la communion catholique. Elles s'empressèrent d'y recourir, et nous voyons que dès les

1 Liber historiée, c. 17. Voir le texte ci-dessus, n. 4 47, uni,' 1 . = - Tune exclusis Golhis urbera suo dominio subjugavit. Grégoire île Tours, n, :;7.

premières années qui suivirent la conquête, elles abjurèrent en masse. Le clergé arien donna l'exemple du retour à la vraie loi, el les fidèles suivirent. L'Eglise accueillit avec joie et empressement ces enfants prodigues de l'hérésie. Elle leur facilita le retour en permettant aux évêques de laisser h leurs prêtres, s'ils en étaient dignes, leur rang hiérarchique après une simple imposition des mains, et elle consentit à ce que leurs sanctuaires fussent affectés au culte catholique1. Il y eut donc très peu de changement; car, en dehors des sectaires fanatiques pour qui l'hérésie était un instrument de domination, personne n'était attaché à l'arianisme, et la plupart des ariens ignoraient la vraie nature du débat sur le Verbe, qui passionnait les théologiens. Ainsi tomba la fragile barrière qui séparait en deux camps opposés les chrétiens de la Gaule, et il n'y eut plus qu'un bercail et un pasteur2.

L'État imita la générosité de l'Église. Il n'est dit nulle part quelle fut la condition politique des Visigoths convertis; il n'est pas même dit quelle fut celle des Aquitains catholiques. Mais tout nous amène à conclure que ces conditions furent identiques, et nous savons déjà que les Aquitains suivirent celle de

1 10. De clericis ab hsereni conversis et de basilicis Gothorum. — De haereticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitate sua Gothi hacteniis haliuerunl iil censiiimus nliservaii , ut si i lerici fideliler convertunlur, et fidem catholicam intègre confitentur, vel ila dignam vitam morum et actuum probitate custodiunt, officium quo eos episcopus dignos esse censuërit , cum impositaî manus benediitione suscitant , et errlesias simili, que. nostrae innovari soient, placuit ordine consecrari. Concile d'Orléans en 5H, dans Sirmond, Concilia Cm Une, [, p. 180. Le concile d'Epaone en ."> 1 7 , canon :>:!, trancha la question des sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond , o. c., I, p. 200); mais il avait pour cela des raisons spéciales qui si ml en partie déduites dan- une lettre de saint Avitus, Epist., 7 (6), en partie restées dan- sa plume et faciles à deviner.

— 2 Dahn, Die Kônige der Germanen, V. p. 114, invoque des noms con Ama-

1,1 tins et Alaricus, pour établir qu'il y avait encore des (luths en Aquitaine; mais l'argumenl tiré des uoms ne prouve rien (cf. <i. Kurth, Revue des questions historiques, I. LVII, pp. 386-393 ). Il en est de même ^i~> considérations archéologiques île M. de Haye, dans Bulletin el Mémoires de lu société archéologique et historique de la Charente, li1 série, I. I I 1890-91).

tous les autres hommes libres du royaume de Glovis. Ils acquirenl

d'emblée, et par le seul fait de leur passage sous sou autorité, le uom, la qualité et les droits des Francs. Le titre de Franc avait été, à chaque extension de la puissance franque, conféré libéralement à tous les hommes libres des pays nouvellement conquis. Il en fut encore de même cette fois. Tous les Aquitains, qu'ils fussent Romains ou barbares, entrèrent dans la participation de la nationalité franque. Aucune distinction ne fut jamais faite entre ces diverses catégories de Francs, quelle que fût leur origine. Saliens, Saxons, Romains d'Aquitaine ou Romains de la Gaule septentrionale, Visigoths convertis, tous sans exception se trouvèrent réunis sous le patronage de ce nom. Clovis fut le roi de tous, et une large égalité, reposant sur l'unité de religion et sanctionnée par une prudente politique, régna dès le premier jour entre Francs de race et Francs naturalisés. On n'a jamais vu, dans les temps barbares, une complète se faire dans de telles conditions. Glovis conquit le sceptre de l'Aquitaine; mais l'Aquitaine conquit la nationalité franque et la pleine égalité avec ses vainqueurs.

La conquête de l'Aquitaine était achevée. Vne série d'engagements victorieux avait fait entrer l'armée coalisée des Francs et des Burgondes dans toutes les capitales des Visigoths : à Toulouse, à Bordeaux et à Narbonne. Ils venaient de descendre dans la vallée >\n Rhône, et d'arrêter leur plan de campagne pour la fin de l'année Ô08. Il s'agissait de couronner l'expédition par la conquête de la Provence, part destinée vraisemblablement aux Burgondes, qui avaient vaillamment combattu et qui restaient les mains vides.

Cette part allait être belle, moins par l'étendue territoriale que par la valeur exceptionnelle du site et du sol. Dans toute la Gaule méridionale, il n'y avait pas de province plus riche et plus prospère que l'étroite mais opulente région comprise entre le Rhône, la Durance, les Alpes et la mer. C'était, sans contredit, le plus beau lleuron de la couronne des Visigoths, qui avaient mis un acharnement sans bornes à la conquérir. Les Burgondes se réjouissaient d'avance à la pensée qu'une proie si opulente et si longtemps convoitée allait enfin tomber dans leurs mains. La Provence devait leur ouvrir la mer, les mettre en communication avec toutes les plages de

la Méditerranée, verser sur leurs marchés, par le port de Marseille, les richesses du monde oriental. C'était un nouvel avenir qui commençait pour ce peuple, jusque-là resserré dans ses frontières entre des voisins jaloux, et comme refoulé dans les montagnes de l'Helvétie et de la Savoie.

À la vérité, il y avait encore, sur la rive droite de Rhône, quelques villes qui n'avaient pas ouvert leurs portes aux vainqueurs. De ce nombre était Nîmes, qui avait fortifié son amphithéâtre et qui se préparait à faire une vigoureuse résistance1, et Garcassonne, qui, si l'on en peut croire Procope, abritait derrière ses hautes murailles les restes du trésor d'Alaric2. Le castrum d'Ugernum, aujourd'hui Beaucaire sur le Rhône, était également occupé par une garnison visigothique restée en communication, au moyen du fleuve, avec la grande ville d'Arles, qui était comme le solide verrou mis à la porte de la Provence menacée 3. On pouvait masquer Nîmes et Garcassonne, qui devaient suivre la destinée du reste du pays; mais, pour devenir les maîtres de la belle région qui s'étendait sur la rive gauche, il était indispensable de mettre la main sur sa métropole.

Somme toute, la conquête de la Provence était nue entreprise plus difficile qu'on ne l'eût pu croire à première vue. Les populations de ce pays n'avaient pas pour les Francs l'engouement (pie manifestaient pour eux les habitants des deux Aquitaines; elles n'étaient nullement disposées à les accueillir comme des libérateurs, et elles ne remuèrent pas à leur approche. Contrée foncièrement romaine, la Provence confondait dans le même mépris tous les barbares; les Francs et les Burgondes lui répugnaient autant que ses maîtres visigolhs. File sentait son repos et sa félicité troublés par des guerres dont elle était l'enjeu, et elle en voulait aux conquérants qui lui

1 Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes, Paris, 1744, t. I, p. 7."). = - Procope, De Bello gothico, i, 12. = 3 Vita sancti Csesarii, i, 15; dans Mabillon, Acta sanctorum, I, p. 641.

apportaienl lanl de maux. Les Visigolhs, au moins, étaient acclimatés, el leurs tracasseries confessionnelles semblaient décidément avoir pris fin; à tout prendre, on préférait leur domination aux horreurs de l'invasion franque, maintenant surtout qu'on n'avait plus à en craindre les excès et qu'on en regrettait les avantages.

Nulle part ces dispositions hostiles à la complète franque ne se traduisirent avec plus de vivacité qu'à Arles même. Cette grande ville, assise sur le Rhône en amont du delta par lequel il circonscrit l'île de la Camargue avant de descendre dans la mer, commandait toutes les communications de la Gaule intérieure avec la Méditerranée. Elle fermait cette mer, d'un côté aux Francs, de l'autre aux Burgondes, et mettait à l'abri de leurs surprises les provinces septentrionales de l'Italie. Son admirable position stratégique lui avait valu, au commencement du v" siècle, l'honneur de servir de résidence au préfet du prétoire des Gaules, et même de donner parfois l'hospitalité à la majesté impériale. Constantin le Grand, qui en aimait le séjour, avait voulu lui donner son nom, et en avait fait, comme dit un poète du iv° siècle, la petite Rome gauloise1. La ville était vraiment une résidence impériale. Malgré la largeur qu'y avait déjà le Rhône, elle l'avait franchi et avait projeté un de ses quartiers sur la rive gauche, ce qui lui valait de la part des contemporains le nom d'Arles la Double K Un pont de bateaux reliés par de fortes chaînes rattachait les deux villes l'une à l'autre3.

Les Visigoths n'avaient pu se résigner à laisser un poste de cette importance aux mains de l'empereur. Ils l'avaient assiégée quatre fois pendant le vc siècle, et, une fois qu'ils en furent les maîtres, ils la gardèrent avec un soin jaloux, toujours l'œil au guet, dans la crainte qu'on ne leur disputât cette perle de la Méditerranée. Les Rurgondes surtout leur inspiraient de l'inquiétude : comme on l'a déjà vu, ils allèrent jusqu'à soupçonner

1 Ausone, xix, 74.= - /</.. ihiil., xix, 73. = 3 Grégoire de Tour.-;, Gloria martyrum , c. 68.

l'évêque d'Arles lui-même, sur la seule foi de sou origine burgonde, de vouloir livrer la ville à ses compatriotes. Même après (pie l'innocence de saint Gésaire eut été reconnue, et qu'il fut rentré dans sa ville épiscopale, les soupçons persistèrent contre lui dans une bonne partie de la population arlésienne. Il y avail là quelque chose de fatal; c'étaient, si l'on peut ainsi parler, ses fonctions qui le dénonçaient, et, quoi qu'il fit, il était suspect de plein droit. La communauté de foi entre les assiégeants et les catholiques arlésiens créait entre eux une solidarité apparente dont tout le poids retombait sur l'évêque; car, bien que les catholiques formassent la majorité, les Golhs ariens et les juifs constituaient des groupes compacts, également hostiles, sinon à la population catholique, dont il fallait ménager les sentiments, du moins à son chef, qu'on essayait d'isoler. La haute situation que ses vertus, ses talents et ses fonctions avaient faite à Gésaire irritait les ariens. Quant aux Juifs, ils avaient une rancune spéciale contre le grand évêque. Ne venait-il pas, au concile d'Agde, de faire prendre des précautions contre les conversions simulées ou peu durables des juifs, et n'avait-il pas étendu à tout fidèle l'interdiction de les recevoir à sa table ou d'accepter leurs invitations1? Goths et juifs se trouvaient donc unis dans une même inimitié contre Gésaire. Les juifs surtout parlaient très haut, ne cessaient de suspecter le dévouement des catholiques, et se faisaient volontiers les zélateurs du patriotisme. Ce rôle était d'autant plus fructueux (pie tout le monde était animé du même esprit de résistance à l'assiégeant.

Venant de la Septimanie, les Francs et les Burgondes commencèrent par ravager toute la campagne d'Arles située sur la rive droite. Puis ils se répandirent sur la rive gauche, où ils tirent les mêmes dégâts, et se mirent en devoir d'investir étroitement la ville. Il y avait alors, en dehors de l'enceinte et

1 Voir les canons 34 et 40 du concile d'Agde, dans Sirmond, Concilia Gallix, I, pp. 168 et 169. Cf. Arnold, Csesarius von Arelate, p. '248.

Carcassonne. — L'enceinte intérieure avait été bâtie par les Wisigoths au V siècle. — Le«lessin ci-dessus représente une partie des fortifications qui ont été élevées au xnr siècle. (La tour de justice, elc.

au pied même de ses murailles, un établissement religieux inachevé encore, où Césaire se proposait de fonder un monastère de femmes dont il réservait la direction à sa sœur Césarie. Ce couvent était l'œuvre de prédilection du sainl : lui-même, en vrai moine, n'avait pas craint d'y prendre sa part des plus rudes travaux, peinant comme un simple ouvrier à la sueur de son front. Il eut la douleur de voir cet édifice, qui lui était si cher, tomber sous les coups des assiégeants, qui en employèrent les matériaux à leurs travaux de circonvallation '. A le voir ainsi traité par l'ennemi, pouvait-on encore avec quelque raison soutenir qu'il était de connivence avec eux? Non, certes2. Mais les opiniâtres soupçons dont il était la victime ne se laissèrent pas dissiper, et un incident fâcheux vint, peu après, leur donner une apparence de fondement.

Pendant qu'on poussait le siège avec vigueur, un jeune clerc, parent de l'évêque, se laissa descendre nuitamment par une corde du haut des remparts et gagna le camp ennemi. Il pouvait sembler difficile de reprocher à saint Césaire cet acte de lâcheté comme une trahison dont il aurait été le complice, et c'était faire peu d'honneur à son habileté que de lui attribuer pour instrument son commensal et son propre parent. Mais la passion politique ne raisonne pas. Les juifs et les ariens feignirent de tenir la preuve évidente d'un complot ourdi par l'évêque pour livrer la ville à l'ennemi; ils tirent grand bruit de l'incident, et ils parvinrent à provoquer une sédition dans laquelle les enfants d'Israël s'agitèrent et tirent preuve d'une patriotique indignation contre l'évêque. Ce fut chose décidée : Césaire était un traître; c'était par son ordre et de sa part que le clerc transfuge était allé s'entendre avec les assiégeants; il fallait châtier la trahison et veiller au salut de la ville. Les tètes ainsi échauffées, on courut arracher le saint à sa demeure près de son église; sa maison et même sa chambre furent

1 Vita sancli Csesarii (Mabillon, o. c. p. 641) = - Arnold, Csesarvus von Arelate, p. 247.

remplies de soldats, et l'un des Goths poussa l'insolence jusqu'à prendre possession de son lit. Les plus exaltés avaient proposé de noyer le saint dans le Rhône; niais, au moment d'exécuter ce projet, on recula devant la gravité d'un pareil attentat, et on imagina d'emmener le prisonnier sous bonne garde à Ugernum, château situé en amont de la ville sur le Rhône, et qui, comme on l'a vu plus haut, était resté au pouvoir des Visigoths. Mais, comme les deux rives du fleuve étaient occupées par les assiégeants, et qu'ils avaient peut-être des bateaux croisant dans ses eaux, le dromon qui portait l'évêque n'osa pas risquer un voyage aussi dangereux. Il fallut donc le ramener dans la ville, où il fut jeté dans les cachots souterrains du préfoire. Tout cela s'était passé la nuit, et peut-être n'avait-on voulu, en simulant le voyage d'Ugernum, (pie donner le change à la population catholique, qui s'inquiétait de ce que devenait son pasteur. De fait, elle n'apprit pas ce qu'on avait fait de lui, ni même s'il était encore vivant '.

A quelque temps de là, un autre incident, d'une nature plus sérieuse, vint détourner le cours des préoccupations populaires, et l'aire oublier l'animosité qu'on avait contre le saint. Un juif, qui se trouvait de garde sur les remparts, imagina de lancer aux ennemis, en guise de projectile, une pierre à laquelle il avait attaché une lettre. Celle-ci portait qu'ils pouvaient appliquer leurs échelles, la nuit, à l'endroit de la muraille occupée par le poste juif, et s'emparer ainsi de la ville, à condition que les Israélites échapperaient au pillage et à la captivité. Par malheur pour le traître, il se trouva que l'ennemi recula ses avant-postes pendant la nuit, si bien que, le lendemain matin, des Arlésiens qui s'étaient aventurés au dehors de l'enceinte découvrirent la lettre, et vinrent en grand émoi la lire au peuple assemblé sur la place publique. Cette fois, la fureur populaire se déchargea sur les juifs. Non seulement le coupable paya cher

1 Yila sancti Ccesarii, i, 15, dans Mabillon , I, p. 644. Cf. Arnold, Ctesarius von A relate, p. 248, note sus.

son essai de trahison; mais, du coup, toute la tribu devinl suspecte. Quant à l'accusation formulée contre saint Césaire, elle tomba, apparemment parce que les juifs en étaient les plus ardents fauteurs, et (pie leur trahison présumée devenait un argument en faveur de leur victime '.

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Arles. — Ruines des arènes.

Cependant le siège traînait en longueur, et les souffrances de la faim commençaient à se faire sentir dans la nombreuse population de la ville, ce qui montre que l'investissement du côté de la mer était aussi étroit que du côté d'Ugernum. Enfin, on apprit que du secours arrivait, et que les troupes de Théodoric étaient en marche. Un édit de ce prince, dont la teneur nous est conservée2, les avait convoquées pour le 24 juin, et il est probable que ce fut dans les dernières journées de ce mois,

1 Vita sancti Csesarii, i, Iti, dans Mabillon, I, p. 641.= a Cassiodore, Varia-

ou dans les premières de juillet , qu'elles apparurent sous les remparts de la ville affamée.

Pourquoi Théodoric le Grand n'était-il pas intervenu plus toi ? Après la fastueuse démonstration qu'il avait imaginée pour empêcher l'explosion des hostilités, après les menaces peu déguisées qu'il avait fait entendre à Clovis pour le cas où il s'aviserait d'entrer en campagne, comment avait -il pu laisser écraser son gendre, et détruire un royaume qui était pour l'Italie une garantie de sécurité? Il serait injuste, sans doute, d'expliquer son inaction par un de ces calculs machiavéliques comme celui que Procope lui attribue dans la guerre des Burgondes, et dont la rumeur populaire des Francs, toujours portés à croire et à dire du mal de l'ennemi, ne manqua pas de l'accuser cette fois encore '. Théodoric n'avait pas le moindre intérêt à mettre aux prises Alaric et Clovis. Sa politique d'équilibre européen, s'il est permis d'employer cette expression, avait essentiellement pour but de contrebalancer ses royaux confrères les uns par les autres, pour arriver à maintenir son hégémonie sur tous. Prétendre qu'il fut séduit par l'idée de se faire, presque sans coup férir, sa part des dépouilles d'Alaric, cela revient toujours à supposer que ce profond politique aurait été assez mal inspiré pour attirer sur l'Italie, en substituant le voisinage des Francs à celui des Visigoths, le plus terrible de tous les dangers. On ne soutiendra pas davantage qu'il ait poussé l'amour de la paix et la prédilection pour les solutions pacitiques jusqu'au point de ne pas même bouger après la fatale journée de Vouillé; car c'était créer une situation contre laquelle il ne serait plus possible de réagir autrement que par les armes. Pourquoi donc, encore une fois, a-t-il laissé les alliés franchir le Rhône et menacer l'Italie elle-même, et ne se mit-il en campagne qu'un an après l'explosion de la lui te, à un moment où tout pouvait déjà être perdu?

1 Frédégaire, n , 58.

La solution du problème doit être cherchée à Byzailce, dans les combinaisons de cette diplomatie savante qui était restée la dernière ressource de l'Empire expirant. Byzance, nous l'avons déjà dit, avait mis les armes à la main des Francs et les avait jetés sur les Visigoths, probablement après leur avoir promis d'occuper pendant ce temps le roi d'Italie. Pour des raisons qui nous échappent, les Grecs ne prirent pas la mer en 507; mais ils firent des préparatifs de guerre tellement ostensibles, que Théodoric, effrayé, ne crut pas pouvoir dégarnir son royaume. Au printemps de 508, l'Empire se trouva enfin en mesure de faire la diversion promise à ses alliés francs et burgondes. Une flotte de cent navires de guerre et d'autant de dromons, quittant le port de Gonstantinople sous les ordres des comtes Romain et Busticus, vint débarquer sur les côtes de l'Italie méridionale, et mit à feu et à sang une grande partie de l'Apulie. Les environs de Tarente et ceux de Sipontum furent particulièrement éprouvés1. On ne sait pas pourquoi les Byzantins se bornèrent à ces razzias. Peut-être l'armée avaitelle des instructions qui lui défendaient de s'engager plus sérieusement; peut-être aussi l'impéritie et la lâcheté des chefs sont- elles seules responsables de l'insuccès apparent d'un si grand effort. Les énergiques mesures de défense que Théodoric prit sans retard, et qui assurément étaient préparées de longue main, n'auront pas peu contribué à faire regagner le large à la flotte impériale. Dans tous les cas, l'opinion publique à Byzance considéra l'expédition comme un échec, et le chroniqueur byzantin en parle avec mépris, moins comme d'une opération militaire que comme d'un exploit de pillards".

Voilà pourquoi Théodoric n'était pas apparu plus tôt sur le théâtre où se décidaient les destinées de la Gaule, et telle est l'explication d'une attitude qui a été une énigme pour les bis-

1 Comte Marcellin, Chronicon, a. 508; dans M. G. H., Auctores antiquissimi, t. XI, p. 97; Cassiodore, Varia rum, i, 16, et n, 36.=; - Comte Marcellin, l. c.

loriens 1. Il faut dire plus. Au moment où s'ébranlaient les forces qui allaient au secours de la Provence, le solde l'Italie n'était peut-être pas encore tout à l'ail évacué par les troupes byzantines. De toute manière, il était indispensable de rester l'arme au bras, et de protéger les rivages méridionaux contre un retour offensif de leur part. Le roi d'Italie fut donc obligé de diviser ses forces pendant l'été de 508, et n'en put opposer qu'une partie à l'armée réunie des Francs et des Burgondes. Gela suffisait, à vrai dire, pour mettre provisoirement en sûreté les villes qui n'avaient pas encore reçu leur visite, et pour relever le moral de la population indigène : ce n'était pas assez pour un engagement définitif avec les alliés.

Du moins, le cours des événements militaires pendant l'année 508 justifie ces conjectures. Débouchant en Gaule le long de la Corniche, les Oslrogolhs prirent possession, sans coup férir, de tout le pays situé au sud de la Durance. Ce qui restait de Visigoths dans ces régions les accueillit sans doute à bras ouverts, el la population elle-même les salua comme des libérateurs. .Marseille surtout leur lil un accueil chaleureux"2, et il fut facile aux officiers de Théodoric de substituer partout le gouvernement de leur maître aux débris d'un régime écroulé. Rattachés à l'Italie, les Provençaux croyaient redevenir, d'une manière effective,- les citoyens de l'Empire romain; Théodoric était pour eux le lieutenant de l'empereur, et la douceur de son gouvernement les rassurait contre les persécutions religieuses qu'ils avaient eu à subir sous Euric.

Au surplus, Théodoric ne perdit pas un instant pour donner à sa prise de possession de la Provence le caractère d'une mesure définitive et irrévocable. Le pays était à peine sous ses

1 Par exemple pour Binding, Das Burgundische - Romanische Kœnigreich, p. 202. Cependant la vérité avait déjà été reconnue par Vie et Vaissette, Histoire générale du Litngucdoc , t. I, p. 2-iS; il- nos jours olle l'a été par Pétigny, II, p. 526, et par Dahn, Die Konige der Germanen , I. Y, p. 113. = 2 Cassiodore, Variarum , m , :!i.

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