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SUR LESCAUT

« A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête, nous trouvons le guerrier franc naturalisé sur les bords de l'Escaut, naviguant sur ses belles eaux dormantes avec toute la tranquillité de l'homme qui se sent dans sa patrie et au milieu de son peuple, n (Godefroid Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 142.) Le peintre s'est inspiré ici des paroles mêmes de Clovis au moment où il va mettre la main sur le royaume de Chloderic : Dum ego per Scahle»i fluvium navigareni , etc. (Grégoire de Tours, II. XL i 11 a représenté le roi franc prés de sa femme Clotilde. se faisant chanter, dans une barque de forme barbare, quelque vieille poésie germanique sur les origines et les héros de sa race.

Composition de Luminais

ordres, qu'il y envoyai! Gemellus pour le gouverner en qualité de vicaire des Gaules'; titre très pompeux, si Fou réfléchit à l'exiguïté du pays sur lequel s'étendait l'autorité du vicaire, significatif toutefois et même plein de menaces pour les alliés, parce qu'il remettait en question et contestait d'une manière implicite la légitimité de toutes leurs conquêtes au nord des Alpes.

Comme le siège d'Arles durait toujours, il parut essentiel, si on ne pouvait le faire lever cette année, d'encourager au moins les assiégés, en leur faisant passer quelques ravitaillements qui leur permettraient d'attendre un secours plus efficace. L'entreprise réussit pleinement. Culbutant les Francs et les Burgondes qui occupaient la rive gauche, avant qu'on eût pu venir à leur secours de la rive droite, les Ostrogoths entrèrent dans la ville avec un convoi de vivres qui y ramena l'abondance et la joie. Cet épisode éclaira les alliés sur le danger qui les menaçait pour l'année suivante, si auparavant ils ne parvenaient pas à fermer l'accès d'Arles aux armées italiennes. Ils firent donc les plus grands efforts pour s'emparer du pont de bateaux qui reliait les deux rives. Leurs dromons l'assaillirent de tous les côtés à la fois, mais les assiégés opposèrent une résistance vigoureuse : à leur tète était le chef des troupes ostrogothiques , Tulwin, héros apparenté à la famille des Amales, qui fit des prodiges de valeur, et qui fut grièvement blessé dans cette rencontre2. Le pont, disputé avec acharnement, resta aux assiégés. Arles put tenir l'hiver encore : le printemps allait lui apporter la délivrance.

En 500, libre enfin de préoccupations du côté de Byzance, Théodoric put jeter toutes ses forces sur la Gaule, et alors les événements se précipitèrent. Une armée ostrogothique, sous

1 Cassiodore, Variarum, m, 16 et 17. = 2 Id., ibid., vm, 10. Sur ce personnage, voir encore le même recueil, vm, 9; Mommsen, préface de l'édition de Cassiodore, p. '.il ; le même, Ostgothische Studien, dans le Neues Archiv., t. XIV, pp. 506 et 515.

la conduite d'Ibbas1, arrivant de Turin, franchit les Alpes au col de Suse, et apparut subitement sur les derrières de l'ennemi dans la vallée de la Durance 2. Par cette manœuvre hardie, Ibbas coupait les communications des Burgondes avec leur royaume, et dominait à la fois la route de Valence et celle d'Arles à partir de Gap. Là, l'armée se partagea : l'un des corps, sous les ordres de Mammo, se répandit au nord de la Durance \ pénétra dans Orange dont la population tout entière fut emmenée en captivité4, inquiéta même les environs de Valence % et, revenant vers le sud, s'empara d'Avignon où il mit une garnison gothique 6. L'autre corps d'armée , dont Ibbas s'était réservé le commandement, pilla le pays de Sisteron, d'Apt et de Gavaillon, et vint ensuite faire sa jonction avec Mammo pour aller ensemble débloquer Arles.

La situation était excellente pour les généraux de Théodoric. Maîtres du littoral, où ils pouvaient compter sur la fidélité de la population, maîtres de la vallée de la Durance, laissant derrière eux le pays burgonde épuisé et terrifié, ils étaient précédés et suivis par la terreur de leurs armes lorsqu'ils arrivèrent sous les murs de la capitale de la Provence. La situation des assiégeants, au contraire, était des plus périlleuses. Obligés, pour faire un hlocus en règle, de se disperser sur les deux rives du fleuve, ils se voyaient, sur la rive gauche, pris entre la ville et l'armée ostrogothique, et transformés presque en assiégés. Il leur fallut renoncer au blocus, ramener en hâte toutes leurs forces sur la rive droite, et se préparer à soutenir l'assaut réuni de la ville et de ses libérateurs. Lue bataille dont

1 Schroeder, dans l'Index personarum de l'édition des Variarum deMommsen, suppose, non sans vraisemblance, que le nom d'Ibbas est le diminutif de Ildibald. Aschbach, Geschichte der Westgothen, p. 177, et Daim, Die Kœnige der Germanen, t. V, p. 113, et t. VI, p. 37'2, disent à tort qu'Ibbas était un zélé catholique. = 2 Cassiodore , Variarum, iv, 36. = 3 Marins d'Avoncbes, Chronicon, a. 509: Hoc consule Mammo dux Golhorum parteni Gallhr dopr:edavit. = '' Vita sancti Cœsarii, i, 19, dans Mabillon, o. c. I, p. 642. =5 S. Avitus, Epistolse, 87 (78). = ° Cassiodore, Variarum , m , 38.

LA GUERRE DE PROVENCE 4"o

nous ne connaissons que le résultat eut lieu de ce côté du Rhône. Ce fut un éclatant triomphe pour les Goths; à en croire leur chroniqueur Jordanès , qui parle ici avec une exagération manifeste, trente mille Francs et Burgondes seraient restés sur le carreau '.

Les Goths rentrèrent victorieux dans la ville enfin délivrée, traînant à leur suite une multitude de prisonniers dont ils emplirent tous les bâtiments publics, les églises et la maison de l'évêque. Ces pauvres gens, affamés, à peu près nus, étaient en proie à la plus extrême détresse. Saint Césaire vint à leur secours avec une infatigable charité. Sans faire de distinction entre les Francs et les Burgondes, entre les ariens et les catholiques, il commença par leur distribuer des habits et des aliments, puis il se mit à les racheter de la captivité. Il dépensa dans ce but tout ce que son prédécesseur Eonius avait légué à la mense de son église. Mais les besoins étaient plus grands que les ressources. Alors l'évêque se souvint que lorsqu'il s'agissait du rachal des captifs, les conciles autorisaient jusqu'à l'aliénation des biens ecclésiastiques, jusqu'à la vente des vases sacrés. Et le trésor de son église y passa : les encensoirs, les calices, les patènes, tout fut mis en pièces et vendu au poids de l'or. Les revêtements d'argent qui ornaient le piédestal des colonnes et les grilles du choeur, détachés à coups de hache, passèrent également aux mains des brocanteurs, et, longtemps après, on montrait encore dans la cathédrale d'Arles les traces de ce vandalisme héroïque de la charité '-.

C'est ainsi que la Provence avait traversé, sans presque subir aucun dommage, les jours critiques du changement de domination. La conquête de ce pays par l'Italie était achevée. Théodoric la traita d'une manière aussi généreuse qu'habile. Il accorda immédiatement aux Arlésiens la remise des impôts

1 Jordanes, c. 58. = 2 Vita sancti Csesarii, i, c. 17. dans Maljillon, o. c. t. I, p. (341.

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pour l'année 510-511 '; il les combla d'éloges pour la bravoure avec laquelle ils avaienl enduré les privations et les dangers du siège2; il leur donna de l'argent pour réparer leurs murailles, qui avaient beaucoup souffert, et promit de leur envoyer des vivres dès que la navigation aurait recommencé3. Aux Marseillais il fit ses compliments sur la fidélité qu'ils lui avaient témoignée, leur confirma l'immunité dont ils jouissaient, et leur remit les impôts de l'année 4. La même remise fut accordée aux habitants des Alpes-Cottiennes, par le pays desquels était passée l'armée d'Ibbas, et qui avaient eu beaucoup à se plaindre de leurs défenseurs3. Un évêque, Severus, dont le diocèse nous est inconnu, reçut une somme de quinze cents pièces d'or à distribuer entre ses ouailles, selon les dommages qu'elles avaient subis6. Enfin, la Provence fui dispensée de l'obligation qui lui avait été faite antérieurement d'approvisionner les forts nouvellement bâtis sur la Durance; Théodoric décida qu'ils seraient ravitaillés directement par l'Italie7. De plus, les généraux et les gouverneurs ostrogoths reçurent les instructions les plus formelles sur la conduite qu'ils avaient à tenir envers les provinciaux : ils devaient vivre en paix avec eux, les traiter conformément aux exigences de la civilisation , enfin, se comporter de telle sorte qu'ils pussent se réjouir d'avoir changé de maîtres. Nous avons conservé les dépêches que reçurent dans ce sens Geniellus, vicaire des Gaules, et Wandil, comte d'Avignon; elles font honneur au génie du roi qui les a, sinon dictées, du moins revêtues de sa signature souveraine \ Lui-même s'adressa aux provinciaux dans des ternies d'une élévation vraiment royale :

« Vous voilà donc, par la grâce de la Providence, revenus à la société romaine, et restitués à la liberté d'autrefois. Reprenez aussi des mœurs dignes du peuple qui porte la toge;

' i lassiodore, Variarum, m, 132. = - Id., ibid., 1. c. = 3 Id., ibid., m, 44. = 1 Itl., ibid., m, 34. = ' I<L, ibid., iv, :î(i. = 6 Id., ibid., n, 8. = 7 ld.. ibid., m, H et 42. = s A/., ibid., m, 16 ef 38.

dépouillez-vous de la barbarie et «le la férocité. Quoi de plus heureux que de vivre sous le régime du droit, d'être sous la protection des lois et de n'avoir rien à craindre? Le droit est la garantie de toutes les faiblesses et la source de la civilisation; c'est le régime barbare qui est caractérisé par le caprice individuel '. »

Il n'eût pas été digne de Théddoric de terminer la campagne après s'être borné à prendre sa part des dépouilles du malheureux Alaric. Le prestige de son nom, la sécurité de l'Italie et l'intérêt de son petit-fils Am alaric exigeaient plus. Il fallait empêcher les Francs de s'interposer entre les deux branches de la famille gothique, comme les arbitres tout-puissants de ses destinées; il fallait rétablir entre l'Espagne et l'Italie ces relations de voisinage et ces communications quotidiennes que la perte de la Septimanie venait de détruire. A ces considérations d'ordre national venait se joindre un intérêt dynastique très pressant, je veux dire le danger (pie l'usurpation de Gesalic faisait courir à la cause d'Amalaric II, trop jeune pour se défendre contre son frère naturel. A peine donc l'armée ostrogolhique fut -elle entrée à Arles qu'elle se vil chargée d'une nouvelle mission, celle de reconquérir le littoral qui séparait le Rhône des Pyrénées.

Comme on l'a vu plus haut, plusieurs localités importantes y tenaient encore, que les troupes d'Ibbas débloquèrent et rendirent à leur liberté. Entrées à Carcassonne, elles mirent la main, au dire de Procope, sur le trésor des rois visigoths, qui fut envoyé à Ravenne i. La ville contenait un autre trésor dont la charité chrétienne était seule à s'inquiéter; c'est l'immense multitude de captifs que saint Gésaire y vint racheter3. Nîmes aussi passa, du moins pour quelque temps, sous l'autorité des Ostrogoths, car nous la voyons gouvernée à un certain

1 Cassiodore, Variarum, ni, 17. = - Procope, De Bello gothico, i, 12. Cf. ci -dessus, p. 462. = 3 Vita sancti Caesarii, i, 23, dans Mabillon, o. c, I, p. 643.

moment par le duc qui avait sa résidence à Arles '. On peul admettre que toutes les localités qui étaient restées libres avant la bataille d'Arles passèrent sous l'autorité du roi d'Italie, soit qu'il y entrât de par le droit de la conquête, soit qu'il se bornât à en prendre possession au nom de son petit-fils.

Laissant derrière lui les villes dont la fidélité lui était acquise, Ibbas poussa droit sur Xarbonne, la principale conquête des Francs et des Burgondes sur les côtes de la Méditerranée. Nulle part il ne rencontra de résistance. L'ennemi s'élant retiré, la population accueillait l'armée italienne; quant aux Visigoths qui avaient embrassé le parti de Gésalic, la fuite de l'usurpateur les décida sans doute à faire leur soumission2. Sans perdre de temps, Ibbas passa les Pyrénées et donna la cbasse à Gésalic. Celui-ci, après avoir tenté un semblant de résistance, fut obligé de prendre la fuite, pendant que le généralissime de Théodoric s'employait activement à établir dans la péninsule l'autorité de son maître comme tuteur du jeune roi. Cependant Gésalic s'était réfugié auprès de Tbrasamond, roi des Vandales, et celui-ci, sans doute pour brouiller davantage encore la situation, lui procura des ressources avec lesquelles il tenta une nouvelle fois la fortune des armes. Mais, vaincu derechef dans les environs de Barcelone, il s'enfuit en Gaule, où il parvint à rester caché pendant une année environ. Il fut enfin découvert dans le pays de la Durance, et, livré à Ibbas, il périt sous la main du bourreau 3.

Théodoric pouvait à bon droit s'enorgueillir du succès de cette campagne. Son double but était atteint : le royaume des Visigoths était sauvé, et leur dynastie restait en possession du trône. Le roi d'Italie avait vaincu partout où ses généraux s'étaient montrés. Il ne s'était pas contenté d'arrêter l'essor des

1 Grégoire de Tours, Gloria martyrum, e. 77. = ! Cassiodore, Variarum, iv, 17. = 3 Le peu de chose que nous savons sur Gésalic se trouve dans Cassiodore, Variarum, v, 43 (cf. le proœmium de Mommsen, p. 36), plus quelques lignes d'Isidore de Séville, Chronicon Gothorum , c. 37, et de Victor de Tunnuna , a. 510.

Francs victorieux, il leur avait arraché deux des plus belles provinces de leur nouvelle conquête. Il avait infligé aux Burgondes, avec le cuisant regret de se voir refoulés définitivement de la mer, l'humiliation de laisser dans ses mains leur ville d'Avignon, boulevard méridional de leur royaume, qui, paraît-il, leur fut enlevée au cours de cette campagne. Il avait apparu, au milieu des peuples en lutte, comme le gardien puissanl et pacifique du droit, et il pouvait écrire au roi des Vandales: « C'est grâce à nos armes que votre royaume ne sera pas inquiété'. »

Et pourtant, malgré toutes ces apparences consolantes pour l'orgueil national des Goths, le vaincu n'était pas Clovis, c'était Théodoric. Son prestige avait reçu, par la chute de la domination visigothique en Gaule, un coup dont il ne devait plus se relever. Il devenait de plus en plus manifeste que son idéal n'était qu'une chimère. Adieu l'hégémonie pacifique de l'Italie sur tous les peuples de l'Occident, et l'espèce d'empire nouveau créé par la diplomatie au profit de la maison des Amales ! En chassant les Visigoths de l'Aquitaine, Clovis avait rompu le faisceau formé par l'alliance des deux peuples sur lesquels pivotait la politique de Théodoric. En s' emparant de ce pays pour lui-même, il avait déplacé le centre de gravité de l'Europe, et transfert'1 de Ravenne à Paris la primauté honorifique du monde. Là était le résultat capital de la campagne de 500 et des années suivantes : les lauriers d'Ibbas n'y changeaient pas grand'chose, et l'échec des Francs resta un simple épisode de la lutte. Ce qu'il avait d'humiliant n'atteignit d'ailleurs que les lieutenants de Clovis. Leur insuccès s'évanouissait, en quelque sorte, dans le rayonnement de la gloire avec laquelle il était revenu de Toulouse et de Bordeaux, dans l'éclat pompeux de la cérémonie de Tours, qui avait imprimé à son pouvoir le cachet de la légitimité. Il n'avait pu

1 Cassiodore, Yariarum , V, 43.

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conserver toutes ses conquêtes, mais ce qu'il en gardait avait un prix suffisant pour le consoler de ce qu'il avait perdu. Après comme avant l'intervention de Théodoric, il restait, de par la victoire de Vouillé, le maître tout-puissant de la Gaule. Voilà ce que virent les contemporains, et ce qui frappa son peuple. Est-il étonnant que les Francs aient oublié totalement la guerre de Provence, et que l'expédition de Clovis leur ait paru terminée le jour où il traversa les rues de Tours à cheval, le diadème sur la tête, entouré d'un peuple reconnaissant qui acclamait en lui son libérateur et le collègue des Césars?

Le ciel lumineux de l'Aquitaine a prêté quelque chose de sa transparence au récit des événements racontés dans les précédents chapitres: maintenant, obligés de suivre notre héros aux contins septentrionaux des pays francs, nous allons rentrer dans le brouillard de la légende.

Ce contraste est facile à expliquer. Pour les annalistes gaulois, dont les sèches et maigres notices ont été les seules sources des historiens, le monde civilisé finissait sur les bords de la Somme. Au delà, c'était le domaine orageux et flottant de la barbarie, dans lequel aucun Romain ne tenait à s'aventurer. Là, parmi les ruines de la culture antique, s'étaient établis en maîtres des hommes étrangers aux charmes d'une société policée, et dont la langue même les mettait en dehors de toute communication avec la vie romaine. Ce qui se passait parmi eux n'avait pas d'intérêt, pour les civilisés, et n'arrivait à leurs oreilles, de temps à autre, que par le canal de la voix populaire. Mais la voix populaire était une gardienne peu sûre des souvenirs de l'histoire; elle ne connaissait que la surface des événements, elle en ignorait les mobiles, elle suppléait à son ignorance par des hypothèses à la fois hardies et enfantines,

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qui transportaient L'imagination bien loin de la réalité. Enfin, elle laissait flotter le récit à la dérive de la chronologie, et négligeait de conserver les senls indices qui permettaient de classer les souvenirs. Lorsque, dans de pareilles conditions, un historien venait lui demander quelques renseignements, il ne rencontrait que légendes et traditions fabuleuses jetées pêlemêle dans la plus inextricable confusion.

L'histoire de Clovis, on l'a déjà vu, a été en grande partie défigurée par ce travail de la légende, et l'une des tâches principales de ce livre, c'a été de retrouver les contours nets et tranchés de l'histoire sous la capricieuse végétation de l'épopée. Nulle partie de son activité, toutefois, n'a été plus défigurée par les récits populaires que sa politique vis-à-vis des autres royaumes francs. L'histoire de Cliararic et de Ragnacaire a pâti au point qu'il est devenu impossible d'y démêler le vrai du faux; celle de la conquête du royaume ripuaire, qui va nous occuper, a subi les mêmes atteintes. Gomme aucun annaliste gaulois ne nous a conservé le souvenir de ce qui s'est passé si loin de la Neustrie, là -bas, aux extrémités de la Gaule et dans la pénombre de la barbarie, la poésie a seule parlé, et ses récits aussi mensongers que dramatiques imposent au narrateur consciencieux l'obligation d'un contrôle qui n'est pas toujours facile à exercer. Il faudra, au grand ennui du lecteur, discuter là où il faudrait raconter, et s'aventurer dans le domaine de la conjecture, au risque de substituer aux données de l'imagination poétique les combinaisons tout aussi inexactes peut-être de l'imagination critique. Nous nous avancerons le moins possible dans cette voie, et la conjecture n'aura ici que la place qu'on ne pourrait légitimement lui refuser.

Nous avons déjà fait connaître, dans un chapitre précédent, le royaume des Francs Ripuaires. Gomme on l'a vu, il remontait à la même date que celui des Saliens, ou, pour mieux dire, Ripuaires et Saliens paraissent avoir vécu primitivement sous une seule et même dynastie, celle à qui Méfovée a laissé son

nom. Mais les événements historiques, en imprimant une direction différente à la marche des deux peuples, avaienl séparé des destinées <|iii avaient été identiques dans l'origine. Pendant ([ne les Saliens franchissaient le llhin et prenaient possession de la Toxandrie, les Francs restés sur la rive droite de ce fleuve avaient concentré leurs convoitises sur les riches et fertiles terres des Ubiens, protégées par la puissante position de Cologne. Tout le iv' siècle, ils furent tenus en échec par les empereurs, qui s'étaient établis à Trêves pour mieux les surveiller, et ils ne parvinrent pas à prendre pied sur la rive gauche d'une manière définitive. C'est seulement après le passage de la grande invasion de i06 qu'elle leur tomba dans les mains, comme une proie sans maître.

Ils entrèrent victorieux, et cette fois pour toujours, dans les murs de la grande métropole du Rhin, et il est probable qu'ils ne lui épargnèrent aucune des atrocités de la conquête. Les Ubiens, de temps immémorial, étaient odieux à leurs congénères barbares ; leur complète conversion à la vie romaine les isolait au indien de leur race. Aussi peut-on croire que tout un fonds de vieilles rancunes se déchargea sur la ville et sur le pays. L'incendie des monuments et le massacre des habitants étaient, en ces rencontres, le commencement de toute conquête; après venait la spoliation violente des riches, qui devaient céder leurs biens aux vainqueurs, heureux d'avoir la vie sauve à ce prix. Nous connaissons une des victimes de la catastrophe où sombra l'ancienne prospérité de Cologne : c'est une riche veuve, parente de Salvien, à qui la conquête enleva tout ce qu'elle possédait, et qui fut réduite à se mettre en service chez les femmes des barbares ses spoliateurs '. La destinée de cette matrone fut sans doute le lot commun de toute l'aristocratie colonaise qui avait échappé au fer des conquérants.

Toutefois, quand l'ivresse du carnage fut passée, ce qui sur-

1 Salvien, Epiât., i.

vivait de la population romaine ne fut plus inquiété dans sa condition diminuée. Romains et barbares cohabitèrent tranquillement dans l'enceinte démantelée, à l'ombre des monuments mutilés par la violence et consumés par le feu. Les premiers continuèrent même pendant longtemps de former le fond de la population colonaise; ils ne furent assimilés qu'à la longue, grâce à l'afflux incessant des éléments barbares qui de la campagne se versaient dans la ville. Aujourd'hui encore, il n'est aucune partie de l'Allemagne où le mélange des deux races s'accuse dans un plus heureux ensemble de qualités diverses. C'est de leurs ancêtres, les Ubiens romanisés, que les Rhénans tiennent cette humeur facile et cette vivacité d'esprit qui les distingue des autres tribus germaniques, et qui est comme le souvenir de leur antique parenté avec les peuples de la Gaule. Le nom de Ripuaires, sous lequel il est convenu de désigner tous les Francs d'arrière-garde qui n'avaient pas quitté les rives du Rhin, ne fut dans l'origine qu'une simple désignation géographique. Relativement récent, puisqu'il apparaît pour la première fois dans un chroniqueur du vi° siècle ', il s'appliquait aux diverses peuplades franques connues sous les noms de Chattes, d'Ampsivariens, de Hattuariens, de Rructères, dont les noms particuliers disparaissent de l'histoire à partir de la fin du v" siècle. Tous ils ne forment plus qu'une seule et même nation, et ils vivent, on ne sait à partir de quand, sous l'autorité d'un seul roi. Le royaume des Ripuaires s'étendait sur les deux rives du Rhin depuis l'île des Rataves jusqu'à la Lahn sur la rive droite, jusqu'au delà de Trêves et à la haute Moselle sur la rive gauche. Si, comme on est autorisé à le croire, les Chattes avaient été rattachés aux Ripuaires, les frontières méridionales du royaume allaient jusqu'à Mayence. Vers l'ouest, où depuis la soumission des Thuringiens belges par Clovis il confinait aux Saliens, il avait pour limite probable le cours inférieur

1 Dans Jordanes, c. 30, à l'occasion do la guerre contre Attila en 451.

L'ANNEXION HT ROYAUME DES HIPl'AIRES S81

de la Meuse. Celait, dans l'ensemble, un grand et beau royaume, qui aurait pu rivaliser avec celui des Saliens, si l'histoire n'avait toujours réservé la prépondérance aux peuples qui se sont trouvés au premier rang dans les luttes avec le passé.

La capitale des Ripuaires, la belle et grande ville de Cologne sur le Rhin, avait perdu beaucoup de la prospérité dont elle jouissait à l'époque impériale. De toute sa civilisation primitive il ne restait que des ruines. Les monuments de l'antiquité païenne et les sanctuaires chrétiens gisaient dans la même poussière. La hiérarchie épiscopale n'existait plus, et le culte du vrai Dieu n'était célébré qu'au milieu de temples croulants. Pendant que les chrétiens clairsemés, reconnaissables au costume romain et à l'humilité de l'allure, allaient hors ville porter leurs hommages aux tombeaux des Vierges ou à ceux des Saints d'or, les conquérants barbares érigeaient leurs sanctuaires païens aux portes mêmes de Cologne, et jusqu'au milieu du vi° siècle on y vint manger les repas sacrés, adorer les idoles, et suspendre devant elles l'effigie «les membres dont on demandait la guérison '. Grâce à l'absence de tout prosélytisme religieux chez les barbares, les deux races vivaient côte à côte, sans ces conflits aigus qui caractérisaient les rapports confessionnels dans les royaumes ariens, et les chrétiens de la Ripuarie pouvaient voir dans leurs maîtres païens des prosélytes futurs. Il n'est pas douteux qu'avant même que la masse du peuple ripuaire se soit convertie à l'Évangile, plus d'un Franc de Cologne et de Trêves ait connu et confessé la religion du Christ. Toutefois il serait téméraire d'affirmer que dès cette époque, suivant" l'exemple donné par Clovis, la famille royale des Ripuaires avait embrassé le christianisme avec le gros de son peuple.

Le sceptre des Ripuaires était alors dans les mains du vieux roi Sigebert, celui qui, comme nous l'avons vu, avait eu sur les

1 Grégoire de Tours, Vitœ Patrum, vi, 2.

bras les Alamans à la journée de Tolbiac. Blessé au genou dans cette bataille, il était resté estropié, et il gardait le surnom de Sigebert le Boiteux. Une infirmité contractée d'une manière aussi glorieuse rehausserait le prestige d'un souverain chez des nations modernes; chez les barbares, qui exigeaient avant tout de leurs rois des qualités physiques, elles le réduisaient presque à rien. Ils ne respectaient pas un roi qui ne portât sur lui, en quelque sorte, les insignes naturels de sa supériorité. Mutilé, estropié, infirme, comment aurait-il mené son peuple à la guerre, et lui aurait-il donné l'exemple de la force et du courage? Il suffisait d'une blessure qui le défigurât, comme, par exemple, la perte d'un œil, pour qu'il cessât d'être considéré comme un vrai souverain1. Aussi la situation de Sigebert doit-elle s'être ressentie de l'accident qui avait entamé sa vigueur corporelle, et il ne serait pas étonnant qu'il fallût chercher dans la déconsidération qui l'atteignit dès lors les causes de sa mort tragique. Malheureusement, les ténèbres les plus opaques régnent sur l'histoire du royaume ripuaire de Cologne, et la seule page qui en soit conservée n'est qu'un palimpseste où la légende a inscrit ses récits naïvement invraisemblables en Iravers de la réalité effacée. Voici ce qu'elle racontait dès la fin du vic siècle.

« Pendant que le roi Clovis demeurait à Paris, il fit dire en secret au iils de Sigebert :

« — Voilà <pie ton père est vieux et qu'il boite. S'il venait

1 Le point de vue barbare en cette matière se trouve exposé d'une manière fort instructive dans la Lex Bajavariorum, n, 9 : « Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit velpatrena suum dehonestare voluerit perconsilio malignorum vel per foitiam, et regnum ejus auferre abeo, dum pater ejus ad hue potest judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare, equum viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est surdus nec cecus, in omnibus jussionem régis potest implere, sciât se ille filius contra legem fecisse » (M. G. H , Leges, III, p. 286.) Il y a eu de multiples applications de ce principe dans la légende et dans l'histoire: par exemple, Grégoire de Tours, n, il ; m, 18; Vita sancti Theodorici A bbatis (Mabillon, Açla sanct., 1, p. 599), et Flodoard, Historia Remensis ecclesix, i, c. 24. Cf. Histoire poétique de* Mérovingiens, pp. 296 et 503.

à mourir, tu hériterais de son royaume et lu deviendrais notre ami. »

« Enflammé d'ambition, le jeune prince médita de tuer son père. Comme celui-ci, sorti de Cologne, avait passé le Rliin pour se promener dans la forêt de Buchonie, son (ils lui dépêcha des assassins, qui regorgèrent pendant qu'iJ dormait à

Cologne. — Église Saint-Géréon. ( Substructious romaines. Le chœur a été bâti sous l'archevêque Anno (1056-1076). La rotonde a été construite de 1219 à 1227.)

midi sous sa tente. Il se flattait ainsi de devenir le maître de son royaume. Mais, par le jugement de Dieu, il tomba lui-même dans la fosse qu'il avait creusée pour son père. Il tit mander à Clovis la mort du vieux roi, ajoutant :

« — Mon père est mort, et je suis en possession de son trésor et de son royaume. Envoyez-moi des hommes de confiance, à qui je remettrai de plein gré la part qui vous conviendra de ses richesses. »

Clovis lui tit répondre :

« — Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de

montrer ton trésor à mes envoyés; tu le garderas ensuite tout entier. »

« Chlodéric, aussitôt les envoyés de Clovis arrivés, leur exhiba tout le trésor paternel. Pendant qu'ils examinaient divers objets, il leur «lit :

« - - Voici un coffre où mon père avait l'habitude d'entasser des pièces d'or.

« — Plongez la main jusqu'au fond, dirent les envoyés, et ramenez tout. »

« Pendant que Chlodéric, profondément incliné sur le coffre, se mettait en devoir de leur obéir, l'nn d'eux, levant sa hache, lui brisa la tête. Et ainsi le parricide expia ce qu'il avait fait à son père. Clovis, apprenant que Sigebert avait péri et son fils également, vint à Cologne, rassembla tout le peuple, et dit :

« - - Ecoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Chlodéric, fils de mon parent, poursuivait son père et faisait courir le bruit que je voulais le faire assassiner. Et pendant que le vieux roi fuyait par la forêt de Buchonie, il lui envoya des assassins qui le mirent à mort. Lui-même périt massacré, je ne sais par qui, pendant qu'il ouvrait le trésor paternel. Pour moi, je n'ai aucune complicité dans ces actes; je sais que ce serait un crime de verser le sang de mes proches. Mais, puisque le mal est fait, je vous donne un conseil dont vous vous trouverez bien, si vous le suivez; soumettez-vous à moi, et vous serez sous ma protection. »

« Le peuple applaudit à ces paroles, en faisant entendre des acclamations et en entrechoquant les boucliers, éleva Clovis sur le pavois et en fit son souverain. Celui-ci prit possession du royaume de Sigebert et mit la main sur son trésor '. »

Les contradictions et surtout les énormes invraisemblances de cette tradition populaire crèvent les yeux. Elles s'expliquent

1 Grégoire de Tours, n , 10.

L'ANNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES i'.U

dans un récit qui a passé par beaucoup de bouches avant d'être mis par écrit, mais il est indispensable de les signaler pour fixer la vraie valeur de la narration. Si le roi de Cologne a été tué pendant qu'il se promenait dans la Buchonie, pourquoi est-il dit un peu plus loin qu'il fuyait devant son (ils Chlodérïc? Si c'est celui-ci qui est le meurtrier, qui a dit à la tradition populaire qu'il ait agi à l'instigation de Glovis? Et si Glovis a voulu plus tard se débarrasser de Gblodéric par un meurtre, est-il sérieux de prétendre qu'il l'aurait fait assassiner dans son propre palais, et par des ambassadeurs? Enfin, à supposer qu'il ait réellement commis une pareille trahison, comment croire que le peuple ripuaire se serait laissé persuader qu'il en était innocent ? En contredisant d'une manière si éclatante l'opinion qu'elle attribue aux Ripuaires, la tradition ne se démasquet-elle pas comme une légende postérieure et sans autorité? Toutes ces invraisemblances sans doute ne choquaient pas l'esprit populaire à l'époque où écrivait Grégoire de Tours, mais elles dénoncent le récit à la critique moderne, et nous forcent à reconnaître ici le travail inconscient de la poésie, non les souvenirs exacts de l'histoire.

Qu'il nous soit permis d'inviter le lecteur à nous suivre pour quelques instants dans l'atelier de la critique, où une analyse méthodique du récit qu'il vient d'entendre nous permettra peutêtre de le ramener à ses éléments constitutifs et de nous rendre compte de sa formation. En éliminant tous les détails légendaires, nous rencontrons au centre de celui-ci un noyau vraiment historique : la mort tragique des deux rois de Cologne. JSigebert et Gblodéric vivaient encore en 507 ; en 511, tous deux étaient disparus, et Glovis régnait à leur place. Ge double drame a vivement préoccupé l'imagination populaire ; elle a voulu en savoir la cause, et elle n'a pas manqué d'en trouver une qui la satisfit. « Cherche à qui le crime profite, » telle est la règle qui guide l'esprit des foules dans la recherche du coupable. Or le seul qui eût intérêt à faire périr Sigebert, c'est celui qui devait

être son héritier, et Chlodéric s'est vu ainsi transformé en parricide de par la rigoureuse logique de l'épopée. Peut-être celle-ci aurait hésité à charger sa mémoire d'un crime aussi monstrueux, si la fin précoce et tragique de ce prince n'avait été une preuve de sa culpabilité. Car il est un autre axiome non moins cher à la logique populaire, et que l'épopée consacre tous les jours dans ses tableaux, c'est que tout crime s'expie dès ici-bas par la loi du talion. Ils sont innombrables, les personnages historiques dont la tradition a noirci la mémoire, simplement parce qu'ils ont été malheureux, et qu'on n'a pu expliquer leur malheur autrement que par leurs fautes. Si Chlodéric a péri de bonne heure et d'une mort cruelle, c'est qu'il avait mérité ce châtiment, c'est qu'il était l'auteur de la catastrophe mystérieuse qui avait emporté son père. Mais la mort de Chlodéric lui-même, à qui profitait-elle, sinon à Clovis, qui devint grâce à elle le roi des Ripuaires? Encore une fois donc, dans cette imagination populaire qui ne peut pas se résigner à laisser quelque part aux éléments fortuits, c'est Clovis qui a fait périr Chlodéric, et qui est devenu ainsi l'exécuteur des justes vengeances d'un Dieu irrité.

Tel est le procédé poétique par lequel, remontant des effets aux causes et raisonnant d'après les lois d'une logique simple et rigoureuse, l'imagination populaire est arrivée à s'expliquer Joute cette série d'événements. Une ambition criminelle a poussé un prince royal au parricide; mais la justice divine fait marcher la vengeance sur les traces du crime, et succomber le coupable sous les coups de son heureux successeur.

Ainsi, l'évolution est complète. Le fait inexpliqué, tombé dans l'imagination épique comme une graine dans le sol, y a germé, grandi, et s'est peu à peu ramifié de la manière qu'on vient de voir. Le peuple possède maintenant une explication satisfaisante de l'avènement de Clovis au trône des Ripuaires. Certes, l'épopée aurait pu s'arrêter ici. Mais, une fois en voie d'explication, (die va jusqu'au bout. Elle a entrevu une possibilité, c'est <pie l'artificieux Clovis, en vue d'amener le dénouement

dont il devait profiter, ail lui-même provoqué le crime de Chlodéric. Et voilà l 'histoire qui entre dans une nouvelle phase, racontant comment le roi des Saliens arme un fils contre son père, et les pousse tous les deux dans la tombe pour hériter de l'un et de l'autre. Que Glovis soit de la sorte transformé en un perfide et sanguinaire intrigant, cela importe peu. Les milieux où se sont élaborées ces légendes étaient trop barbares pour se rendre compte qu'ils le diminuaient en le peignant sous de telles couleurs; ils admiraient la ruse quand elle avait réussi, et estimaient doublement le héros qui joignait au courage intrépide les ressources d'un esprit ingénieux et délié. Ne nous étonnons donc pas de la physionomie atroce que nous trouvons à Clovis chaque fois que nous le rencontrons dans les récits populaires : ses admirateurs barbares l'ont fait à leur image.

Si maintenant on veut bien accorder à la critique le droit qu'on a laissé pendant quatorze siècles à la poésie, et lui permettre de reconstituer à son tour l'histoire telle qu'elle a dû se passer, nous formulerons nos conclusions comme suit. Le fait historique jeté en pâture aux imaginations des barbares du vi" siècle, c'est l'assassinat mystérieux du roi Sigebert dans la forêt de Buchonie, qui eut lieu vraisemblablement dans l'automne de 507. A la nouvelle de sa mort, son tîls Chlodéric, qui, peut-être, était encore occupé au fond de l'Aquitaine à combattre les Visigoths, accourut à la hâte; niais il périt lui-même au milieu des troubles qui avaient provoqué la mort de son père. Ce double meurtre rendait vacant le trône des Bipuaires, et Clovis se présenta pour recueillir la succession de ses deux parents. Comme il était le plus proche, peut-être le seul héritier légitime, qu'il avait assez de puissance pour s'imposer, et que les Bipuaires étaient honorés de mettre à leur tète un souverain si illustre, il fut acclamé avec enthousiasme, et élevé sans retard sur le pavois. Ces événements doivent s'être passés vers 508, et la nouvelle que Clovis en aura reçue à Bordeaux

ne doit pas avoir contribué pour peu à sou brusque retour vers le nord.

Qu'on ne s'étonne pas de la hardiesse de ces conjectures, et de l'énormité des amputations qu'avec le scalpel de la critique nous venons de faire au récit traditionnel. 11 faut s'être rendu compte, par une étude assidue, des prodigieuses altérations rjue l'esprit épique fait subir à l'histoire, pour reconnaître que nous n'avons pas abusé de la liberté de l'hypothèse. Dans l'histoire poétique de Gondebaud et de Clotilde, le résidu historique représente vis-à-vis de la légende une proportion plus faible encore, et nul ne se serait avisé d'aller dans la voie des négations aussi loin que les faits constatés nous ont mené presque à notre insu.

L'annexion du royaume des Ripuaires couronnait la carrière conquérante du tils de Childéric. Maintenant, tous les peuples de race franque se trouvaient réunis sous sa loi. Les bases étaient jetées d'un vaste empire qui, ayant la Gaule pour centre, rayonnerait peu à peu sur le reste de l'Europe occidentale et centrale. En attendant, Glovis se trouvait être le roi le plus puissant de la chrétienté. Son autorité était reconnue depuis le Wahal jusqu'aux Pyrénées. Il était parvenu à faire ce que l'Empire avait en vain essayé à tant de reprises : imposer une même autorité à la Gaule et à la Germanie. Ge fut un résultat immense, car l'action et la réaction de ces deux pays l'un sur l'autre, pendant les premiers siècles, c'est, en quelque sorte, le meilleur de leur histoire et de l'histoire de l'Europe. Leur coexistence séculaire sous la même dynastie jusqu'au traité de Verdun, en 843, leur a imprimé un cachet de parenté indélébile, qu'elles ont conservé après dix siècles d'existence séparée. D'autre part, la Ripuarie fut la réserve du peuple franc. 11 viendra un jour, dans les annales de ce grand peuple, où le rameau salien paraîtra desséché, et où l'on pourra croire que la Gaule est prête à retomber dans l'anarchie. Alors surgiront les héros qui donneront au peuple franc sa seconde dynastie, celle des

Pépin et des Charles, enfants du pays ripuaire. Ils continueront l'œuvre commencée par les Saliens, ils réapprendront aux Francs le chemin des expéditions victorieuses, et Charlemagne sera le nouveau Clovis. En etï'et, si l'Empire d'Occident se trouve achevé le jour où le pape Léon 111 posa la couronne impériale sur la tète du tils de Pépin, il ne faut pas oublier qu'il a été commencé pendant les années où Soissons, Toulouse et Cologne passaient tour à tour, avec leurs royaumes, sous l'autorité du héros mérovingien.

Comme on l'a vu dans les chapitres précédents, l'histoire ne nous a conservé de Clovis que le souvenir de ses principaux faits d'armes, souvent fort défigurés par la tradition populaire, et quelques épisodes de sa vie privée, qui n'ont pas moins souffert. Et c'est tout. Son action politique, son rôle de législateur, de diplomate et d'homme d'État nous échappent entièrement. L'attention des contemporains ne se portait pas sur ces sujets austères et abstrus; ce qui les passionnait, c'était le héros seul, et non les destinées collectives dont il avait la responsabilité. A leurs yeux, l'histoire de la fondation du royaume franc se résumait dans la biographie du roi.

Nous devrions donc terminer ici l'histoire de Clovis, si nous en demandions les éléments à ceux-là seuls qui se sont attribué la mission de nous la raconter. Heureusement il y a eu, à côté des annalistes, un témoin qui avait au plus haut degré, avec le souci des intérêts généraux, celui d'en léguer le souvenir à la postérité. L'Église, dès son origine, avait pris l'habitude de consigner par écrit tout ce qui se passait de mémorable dans son sein, et elle conservait avec soin les documents qui rendaient témoignage de ses œuvres. Quelques pages des archives

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qu'elle tenait au vi" siècle en Gaule nous permettent d'envisager, une fois au moins, le fondateur de la monarchie franque sous un autre aspect que celui du guerrier armé de la francisque et combattant à la tête de son armée.

Nous apprenons d'abord, par une circulaire royale adressée à tous les évêques du royaume, qu'après la guerre d'Aquitaine, le roi, obéissant à des préoccupations toutes chrétiennes, s'efforça de soulager autant qu'il était en son pouvoir les souffrances des populations qui avaient été le plus éprouvées. L'édit par lequel, on s'en souvient, il avait pris sous sa protection spéciale les personnes et les biens de l'Église avait été violé en plus d'une rencontre; d'autre part, le droit de la guerre avait sévi avec toute sa rigueur, et quantité de prisonniers avaient été entraînés hors de leur pays dans toutes les provinces du royaume. Il y avait donc, maintenant que la lutte était terminée, un double devoir à remplir : assurer force de loi aux généreuses dispositions du monarque, et faciliter le libre exercice des droits de la charité. En conséquence, une nouvelle circulaire fut adressée aux évêques, dans laquelle le roi leur rappelait la protection qu'il avait accordée aux églises, en déclarant qu'il leur appartenait de s'en prévaloir. Toute personne ecclésiastique, religieuse, veuve, clerc ou fils de clerc, ou serf d'église, devait être rendue sans retard à la liberté si elle avait été faite captive : il suffisait pour cela que son évêque la réclamât dans une lettre scellée de son sceau, et sous la foi du serment. Cette dernière condition, disait Clovis, était imposée par son peuple, à raison des fraudes nombreuses auxquelles donnait lieu la faveur royale. Quant aux laïques faits prisonniers en dehors de la paix du roi, c'est-à-dire qui n'avaient pas été mis sous sa protection spéciale, l' évêque pouvait, s'il le trouvait bon, donner à qui il voulait mission de les racheter1.

Cette lettre, on n'en peut pas douter, provoqua un grandiose

1 Sirmoml, Concilia Galliœ, t. I, p. 176; Boretius, Capitularia regum francoruui , t. I, p. 1.

mouvement de rachat. Tout le pays franc fui sillonné de mandataires épiscopaux allant jusque dans les cantons les plus reculés, soit réclamer des prisonniers injustement détenus, soit offrir l'or de l'Eglise pour rendre la liberté aux captifs. Il y eut sans doute des prélats qui voulurent faire eux-mêmes leur tournée de rédemption, comme saint Epiphane de Pavie, et l'on peut croire que plus d'un, se conformant aux recommandations des conciles, suivit l'exemple de Gésaire d'Arles et vendit les vases sacrés de son église pour racheter des chrétiens prisonniers. Nous savons de même, par la Vie de saint Eptade, que ce simple prêtre déploya une admirable activité dans ce rôle de libérateur, et qu'il lit tomber les fers d'une multitude de captifs disséminés dans toutes les provinces1. Ainsi l'Eglise marchait sur les pas de l'État pour fermer les blessures qu'il avait faites, et pour atténuer par sa charité des maux qu'elle n'avait pu empêcher.

L'édit que nous venons d'analyser est le seul acte officiel qui nous reste de Clovis: il est digne d'ouvrir la série des actes officiels de la monarchie très chrétienne. N'est-il pas instructif, tout au moins, de constater qu'au moment où la légende le montre fendant la tête de ses proches et ourdissant contre eux les plus viles intrigues, l'histoire authentique nous initie aux nobles préoccupations qui dictent sa circulaire aux évêques? Si des documents de ce genre nous avaient été conservés en pins grand nombre pour le règne de Clovis, dans quelle autre lumière nous apparaîtrait ce personnage, et avec quelle netteté supérieure se dessinerait son histoire pleine d'ombres et de lacunes!

Hâtons-nous d'ajouter, toutefois, que nous possédons encore un autre acte, plus important et plus solennel, où le roi civilisateur s'affirme dans la plénitude de son activité royale, je veux dire les canons du concile d'Orléans, réuni par son ordre en l'an 511.

1 Voir ci -dessus.

L'importance «le cette assemblée est considérable. Les conciles, c'était pour l'Eglise l'instrument par excellence de gouvernement et de législation. Après les guerres, les invasions, les complètes, rétablissement définitif des Visigoths au sud et des Francs au nord, après tant de troubles et de désordres qui avaient ébranlé les assises de la vie publique, il était temps que l'Eglise des Gaules se ressaisît. Le concile d'Orléans marque le retour d'une vitalité régulière et tranquille dans ce grand corps, dont l'organe principal recommence à fonctionner librement. En renouant la chaîne de la tradition conciliaire, l'épiscopat franc faisait œuvre de régénération sociale et politique à la fois.

Le concile d'Orléans n'eut pas le caractère des conciles ordinaires qui se réunissaient périodiquement, en conformité des canons, autour d'un même métropolitain. En d'autres termes, ce ne fut pas un concile provincial, mais un concile national, auquel furent convoqués tous les évêques sujets de Glovis, et qui délibéra sur les intérêts religieux de tout le royaume franc.

On ne s'étonnera pas de voir, dans une assemblée purement religieuse, les groupements se faire selon les cadres de l'administration civile. La hiérarchie ecclésiastique n'y répugnait pas, trouvant un surcroît d'autorité dans le caractère national que prenaient par là ses délibérations. Le concile d'Agde, réuni en 506 autour de saint Césaire d'Arles, avait été, lui aussi, un concile national du royaume visigoth, et de même celui qui, en 517, devait se tenir à Épaone, rassembla autour de saint Avitus tout l'épiscopat du royaume burgonde. Seulement, le concile d'Orléans fut convoqué par le roi des Francs, et non par un des métropolitains de son royaume '. Roi catholique d'un peuple catholique, Glovis ne pouvait, ni se désintéresser des délibérations du concile, ni rester étranger aux préparatifs d'une si

1 Voir la lettre des Pères du concile à Clovis, et aussi leur introduction dans Sirmond, Concilia Gallise, t. I, pp. 177 et 178, et Maassen, Concilia sévi merovingici, p. 2.

grande entreprise. Les relations entre l'Église et lui étaienl empreintes d'une confiance et d'une cordialité qui faisaient de son intervention une nouvelle preuve de son dévouement. G'esl lui qui convoqua les prélats, et qui même, à ce qu'il paraît, tixa leur ordre du jour dans une série de questions qui leur lurent soumises'. Les canons qu'ils arrêtèrent ne sont, en définitive, que leur réponse au questionnaire royal. Incontestablement, une participation si active aux travaux de l'épiscopat franc suppose que le roi est intervenu, à l'instance des évêques euxmêmes, pour prêter à leurs délibérations une plus grande solennité, et, le cas échéant, pour leur garantir une sanction efficace. D'ailleurs, il était l'héritier des empereurs, et l'on était habitué, dans les provinces, à la collaboration des deux pouvoirs dans les travaux de ce genre.

Tout porte à croire que l'idée du concile partit des rangs de l'épiscopat du royaume d'Aquitaine. C'est immédiatement après la conquête de ce royaume qu'il se réunit, et cela dans une ville qui servait de frontière entre ce pays et la France proprement dite. Les seuls intérêts d'ordre local qui tirent l'objet de quelques dispositions conciliaires sont relatifs aux rapports entre les deux confessions religieuses2, qui n'étaient en opposition que dans la seule Aquitaine. Enfin, la présidence du concile fut déférée, non pas à saint Rémi, qui n'y assista même pas, ni non plus à saint Mélaine de Rennes, comme le soutient à tort un biographe de ce saint ;, mais à Cyprien, archevêque de Bordeaux et métropolitain de la première Aquitaine. Qui sait si, pendant le long séjour que Clovis fit à Bordeaux pendant l'hiver de 506-507, la question du concile ne fut pas déjà agitée dans les conférences du roi et du prélat?

Du reste, le premier concile national du royaume de Clovis fut bien loin d'être une assemblée plénière de l'épiscopat franc.

1 Secundum voluntatis vestrae consultationem et titulos quos dedisfis eaquse nobis visu m est definitionc respondimus. Sirmond, I, p. 177; Maassen, p. 2. = 2 Voir le

canon 10 du concile, ci-dessous. = 3 Vita sancti Melanii.

Sur soixante -quatre sièges épiscopaux que contenait alors le royaume, il vint à Orléans trente-deux évêques, c'est-à-dire tout juste la moitié, et il ne s'y trouva que six des dix métropolitains. La plus forte représentation fut celle des trois Lyonnaises, qui formaient le noyau de la monarchie : elles donnèrent seize présents contre sept absents. Dans les deux Aquitaines, récemment annexées, nous relevons neuf présents et cinq absents. Par contre, les douze diocèses de la Novempopulanie ne comptaient que trois représentants, a savoir, les évêques d'Eauze, d'Auch et de Bazas. Des diocèses de la région pyrénéenne, pas un seul n'avait répondu à la convocation du roi des Francs. Comminges, Bénarn, Oloron, Lectoure et Couserans s'étaient abstenus, et il en était de même de Dax, de Buch ', d'Aire et de Tarbes.

Ce qui est très frappant, c'est l'absence totale des évêques des deux Germanies et de la première Belgique. Mayence, Trêves, Cologne, Metz, Toul, Verdun et Tongres, ces sièges dont plusieurs ont eu un passé si glorieux et des chrétientés si florissantes, se tiennent absolument à l'écart. La seconde Belgique n'a envoyé que les évêques de ses cités méridionales, à savoir, Soissons, Vermand, Amiens et Senlis; quant aux huit autres sièges, qui sont Beims, Laon, Chalnns-sur-Marne, Arras, Cambrai, Tournai, Thérouanne, Béarnais et Boulogne, la place de leurs évêques reste vide sur les bancs du concile et au bas de ses actes. Que quelques-uns de ces prélats, et en particulier celui de Beims, aient été empêchés de se trouver à la réunion, cela est bien probable; mais il est difficile d'admettre que ce fût le cas pour tous, surtout si l'on réfléchit que les diocèses non représentés constituent, au nord comme au sud, un seul groupe géographique. Tirez une ligne qui passerait au nord d'Amiens, de Vermand et de Soissons, et qui reviendrait vers le sud à l'ouest de Tongres, et vous aurez délimité la frontière

1 M. Longnon, Atlas historique de In France, texte explicatif, p. 151, doute cependant que la civilas Boiatium ait jamais formé un évèché.

septentrionale et orientale de l'ensemble des diocèses dont les pasteurs légiférèrent à Orléans. En d'autres ternies, le vieux royaume des Francs-Saliens n'a pas envoyé un seul prélal au concile. C'est là un indice bien significatif de l'extinction de la hiérarchie catholique dans ce pays, depuis sa conquête par les rois mérovingiens '.

La nature des travaux du concile suggère la même conclusion. Il n'y est question aucunement des besoins spéciaux de l'Eglise dans les provinces où il restait des populations païennes à convertir. Toutes les résolutions supposent des contrées où la religion chrétienne est sans rivale. On se borne à légiférer pour des diocèses existants; il n'est point parlé de ceux qui ont disparu dans la tourmente <lu v" siècle; le nom du paganisme et la mention des superstitions païennes ne viennent pas une seule fois sous la plume des greftiers du synode. Pas une seule fois non plus, les sollicitudes des Pères ne vont au delà des régions de langue et de civilisation romaines. La terre des Francs germaniques ne semble pas plus exister pour eux que si elle avail été engloutie par les flots de l'Océan.

Après plusieurs jours de délibération, le concile, qui avait siégé probablement dans la cathédrale Sainte-Croix, clôtura ses travaux le dimanebe 10 juillet 511. 11 avait arrêté trente et un canons que tous les évêques, Cyprien de Bordeaux et les autres métropolitains en tête, signèrent avant de se séparer. Ces canons embrassaient un ensemble varié de résolutions se rapportant à la vie chrétienne, et en particulier au gouvernement ainsi qu'à l'administration de l'Église; nous les passerons en revue dans un ordre méthodique.

1 Le canon 10 du troisième concile de Paris, tenu en 557, veut que les actes du concile soient signés même par les évêques qui n'ont nu y assister. (Sirmond, I, p. 317.) Si cette disposition n'était pas nouvelle, on pourrait renforcer singulièrement l'argument que je tiens de l'absence des noms des évêques septentrionaux. Mais je crois que ce serait une conclusion erronée : on ne voit pas qu'avant le concile de Paris on se soit conformé à la règle qu'il trace; d'ailleurs, il est certain que tous les évêques francs ne furent pas à Orléans, puisque saint Rémi y manqua.

Parmi les questions soumises aux délibérations des prélats, il y en avait deux qui présentaient un intérêt particulier pour l'État : celle du droit d'asile et celle du recrutement du clergé. Il s'agissait de délimiter en cette matière les frontières des deux pouvoirs, ou, pour mieux dire, d'élaborer des solutions qui pussent être accueillies par l'autorité politique.

En ce qui concerne le droit d'asile, l'assemblée confirma les dispositions inscrites dans le code Théodosien, et confirmées dans la loi des Burgondes et dans celle des Visigoths. Il proclama le caractère inviolable non seulement du sanctuaire luimême, mais encore du vestibule ou atrium qui le précédait, et des habitations ecclésiastiques qui entouraient le vestibule. La raison de cette extension de l'immunité est manifeste : pour (pie le droit d'asile ne devînt pas illusoire, il fallait que le réfugié trouvât un logement dans le pourpris de l'édifice sacré; sinon, il aurait pu être tenté de profaner le lieu saint lui-même eu y dressant sa table et son lit. Le concile défendit à l'autorité publique de pénétrer dans les cloîtres pour y chercher le coupable, que ce fût un homicide, un adultère, un voleur, un ravisseur ou un esclave fugitif; il défendit aussi au clergé de le livrer, avant que celui qui le poursuivait eût prêté le serment solennel, sur l'Évangile, qu'il ne lui infligerait pas de châtiment corporel et qu'il se contenterait, soit de reprendre son esclave, soit de recevoir une compensation. Si l'homme qui avait prêté ce serment le violait, il devait être excommunié et séparé de la société de tous les catholiques. Si, d'autre part, le coupable ne voulait pas convenir d'une composition et s'enfuyait de l'enceinte, on ne pouvait pas en rendre responsable le clergé. Si c'était un esclave, et qu'il refusât de sortir après que son maître avait prêté le serment requis, alors celui-ci avait le droit d'aller s'emparer de sa personne.

Telle fut la forme que le concile d'Orléans donna au droit d'asile dans le royaume franc'. Ou conviendra qu'à une époque 1 Canon 1, 2 et 3, dans Sirmond, I, p. 178; Maassen, pp. i2 et 3.

d'anarchie il constituait une des plus précieuses garanties d'ordre public, et un des meilleurs moyens d'adoucir les mœurs. 11 ne supprimai! pas le châtiment des coupables, comme on l'a d'il

Le cuncile d'Orléans, d'après Y Histoire de France représentée en i,„ayes, par David.

d'après les dessins de Lejeune , 1788.

Nous avons à dessein choisi cette composition comme le type curieux de ces œuvres du xvm- siècle.

où toute couleur locale est absolument méconnue.

souvent; il en atténuait la rigueur cruelle, il mettait un obstacle à l'exercice illimité de la vengeance privée, et il préparait de loin la substitution du règne du droit aux violences de l'arbitraire.

La question du recrutement du clergé n'était pas moins corn-

506 CLOV1S

plexe. En principe, l'Eglise a toujours affirmé son droit <le choisir ses ministres et condamné toute entrave à la liberté des vocations ecclésiastiques. En fait, certains intérêts politiques et privés étaient venus mettre des restrictions à l'usage de ce droit. Sous l'Empire romain, beaucoup de gens entraient dans le clergé pour jouir de ses immunités, et pour se dérober à l'écrasant fardeau des charges civiles qui pesaient sur la bourgeoisie. Pour les curiales des municipes, ces éternels souffre-douleurs de la fiscalité, la cléricature était devenue une espèce d'asile d'un nouveau genre. On sait l'acharnement avec lequel l'Empire poursuivait, partout où ils cherchaient à lui échapper, ces malheureux qui lui répondaient de la rentrée de ses impôts. Aussi ne sera-t-on pas étonné que Constantin ait défendu, par une loi de 320, l'entrée des curiales dans le clergé1. L'interdiction était radicale, et, pendant tout le i\° siècle, elle fut tour à tour atténuée, supprimée, rétablie et renforcée par les empereurs : encore à la date de 458, Majorien y ajoutait des dispositions nouvelles2. En une matière aussi délicate, les intérêts de l'Église et ceux de l'Etat, également impérieux les uns et les autres, semblaient ne pas pouvoir être conciliés: satisfaire ceux-ci, c'était porter atteinte au recrutement du sacerdoce; déférer à ceux-là, c'était priver l'État de ses agents les plus indispensables.

Mais la liberté des vocations ecclésiastiques rencontrait encore un autre obstacle dans l'institution de l'esclavage. Introduire un esclave dans le clergé, c'était causer à son maître un tort semblable à celui que l'on causait à l'État en ordonnant un curiale. Aussi la loi ecclésiastique avait-elle de tout temps reconnu le droit du maître dont l'esclave avait été ordonné sans son autorisation à le réclamer, en dépit du caractère sacerdotal dont il était revêtu. Elle-même, dans le cas où le maître consentait à l'entrée de son esclave dans le clergé, ne lui accordait les ordres sacrés qu'après qu'il avait été affranchi au préalable.

1 L'existence de cette loi, non conservée, est attestée an code Théodosien, XVI, ii , )î. = '-' Novellae Majoriani , t. I , an code Théodosien.

L'esprit de ces dispositions se retrouve, au v" siècle, dans les constitutions impériales de Valenlinien III eu Occident1, et de Zenon eu Orient2 : l'une et l'autre défendent de conférer les ordres sacrés aux esclaves, même du consentement du maître, attendu, dit la dernière, qu'il peut leur procurer l'accès du sacerdoce en leur donnant la liberté .

Tel était, au moment où s'ouvrit le concile d'Orléans, l'état de cette délicate question du recrutement du clergé. Le concile ne s'écarta pas des principes qui avaient inspiré en cette matière la législation canonique et celle de la société civile; mais il édicta des mesures qui en devaient, sans froisser les droits des pouvoirs publics ou privés, amener une application plus modérée et plus compatible avec la liberté de l'Eglise. Le quatrième canon stipula qu'à l'avenir aucun homme libre ne pourrait être reçu dans le clergé sans l'ordre du roi ou l'autorisation du comte, excepté toutefois les fils, petits-tils et arrière-petits-tils de prêtres, que l'évêque serait libre d'ordonner s'il voulait ;. C'était non seulement soustraire à l'interdiction une bonne partie de ceux à qui elle pouvait s'appliquer; mais encore, par le privilège accordé au pouvoir royal, mettre celui-ci h même d'élargir les lois en dispensant de leur application. Le huitième canon était conçu dans le même esprit : tout en respectant les droits des maîtres, il trouvait un moyen ingénieux de les combiner avec ceux de l'Église. Il décidait que si l'évêque avait, en connaissance de cause, conféré le diaconat ou la prêtrise à quelque esclave à l'insu de son maître, il était tenu de restituer à celui-ci le double de son prix, mais que l'ordination restait valide. Il en était de même si L'évêque avait ignoré la condition servile de l'ordinand ; dans ce cas, le dommage devait être réparé par

1 Novellae Valentin. III, tit. XII. = - Cod. Justinian. 1, m, 36. — 3 Servos sane sociari clericorum eonsortiis, volentibus quoque et conseil tieati bus dominis, modis omnibus prohibemus, quum liceat eorum dominis, data prius servis Iibertate, Iicitum eis ad suscipiendos honores clericorum i ter, si hue voluerint, aperire. Ibid., 1. c. = 4 Sirmond, I, \>. 179; Maassen, p. -i.

ceux qui l'avaient présenté au consécrateur1. C'est ainsi qu'avec des ménagements pleins de douceur, mais avec une claire conscience de son but, l'épiscopat franc défaisait maille par maille l'étroit tissu dans lequel la législation civile enfermait la libre allure de l'Eglise. Il ne faisait aucune opposition formelle et catégorique aux décisions du pouvoir civil; mais, avec un art exquis, il plaçait à côté du fait légal un principe qui en impliquait la négation, laissant au temps le soin de supprimer la contradiction en ramenant le fait au principe.

Les autres délibérations du concile d'Orléans roulèrent toutes sur des questions exclusivement religieuses ou ecclésiastiques. Un canon proscrivit une superstition que l'antiquité païenne avait léguée au monde chrétien, et qui était pratiquée même dans le clergé catholique : c'était une espèce particulière de divination, qui consistait à ouvrir au hasard les Livres saints, et à attribuer la valeur d'un oracle aux premiers versets qu'on y lisait s. Condamné déjà en 405, par les Pères du concile de Vannes 3, l'abus fut de nouveau interdit à Orléans sans qu'on parvînt à l'extirper, puisque, vers la fin du siècle, nous le voyons pratiqué encore par un homme de la sainteté et de l'intelligence de Grégoire de Tours. 11 ne faut pas crier à la stérilité des dispositions conciliaires. En général, on peut dire qu'il n'y en a pas eu qui n'ait dû être édictée plusieurs fois avant de triompher; on doit, au contraire, reconnaître l'excellence d'une institution grâce à laquelle les évêques condamnaient réunis ce qu'ils pratiquaient isolés.

Une grande largeur d'esprit présida au règlement des difficultés relatives à l'arianisme. Le concile favorisa de tout son pouvoir la conversion des ariens, en permettant aux prêtres de cette confession, s'il n'existait pas d'autre empêchement, de conserver leur rang lorsqu'ils [lassaient dans l'Eglise orthodoxe. Pour les sanctuaires ariens, il décida qu'après avoir été consa-

1 Sirmond, p. 180; Maassen, p. .">. = - Canon 30, clans Sirmond, I, p. 183; Maassen, p. (•. 3 Canon 10, dans Sirmond, I, p. 140.

crés par l'évêque ils pouvaient être affectés au culte catholique '. On ne doit pas douter que ces deux mesures, <pii ouvraient si larges les portes de la communion des saints à tous les ariens de bonne volonté, n'aient contribué efficacement à l'extirpation de l'hérésie dans la Gaule méridionale.

Le culte et la liturgie furent l'objet de plusieurs importants canons. Le concile exigea que les tidèles assistassent à la messe entière, et n'en sortissent pas avant d'avoir reçu la bénédiction du prêtre2. Il décida (pie la durée du carême était de quarante et non de cinquante jours 3. Il rendit obligatoire la fête des Rogations, récemment instituée à Vienne en Dauphiné par saint Mamert, et qui de là s'était répandue rapidement dans le reste de l'Eglise. Il voulut (pie les trois jours qu'elle durait fussent des jours de jeune et d'abstinence ; il décida que les esclaves des deux sexes seraient dispensés de tout travail atin de pouvoir assister aux processions, et il donna pouvoir à l'évêque de punir le prêtre qui refuserai! d'y participer *. Ainsi continuait au sein de l'Église la floraison liturgique; chaque génération en s'écoulant ajoutait un joyau au diadème de ses fêtes, et le cercle enchanté de ses prières se nouait en guirlandes parfumées autour de toute l'année chrétienne.

La discipline ecclésiastique était peut-être, de tous les sujets, celui que l'Église soignait avec le plus de sollicitude ; aussi ne s'étonnera-t-on pas d'y voir consacrer un grand nombre de canons. Il faut parler d'abord des attributions réservées aux évoques en leur qualité de chefs de diocèse. Le diocèse était dans l'Église primitive, et avant le mouvement de concentration qui s'est fait autour de la chaire romaine, l'organisme par excellence de la vie religieuse, et l'évêque était le centre et la source de toute autorité et de toute discipline. Le lien qui rattachait les fidèles à leur évêque était le lien le plus fort qui les ratta-

' Canon 10, Sirmond, I, p. 180; Maassen, p. 5. = - Canon, 20, Sirmond, I, p. 182; Maassen, p. 8. = 3 Canon 24, Sirmond, p. 182; Maassen, p. 8. - 4 Canon 27, Sirmond, I, p. 182; Maassen, p. 8.

châl à l'Église elle-même: il fallait veiller, s'il y avait lieu de l'élargir, à ce qu'il ne pût jamais être défait ou rompu. Voilà pourquoi l'on faisait aux tidèles dispersés dans les paroisses rurales l'obligation d'affirmer par intervalles l'unité diocésaine, en venant assister aux offices de la cathédrale aux fêtes de Noël, de Pâques et de Pentecêjte. Le concile d'Orléans renouvela cette prescription '.Il rappela aussi aux fidèles que toutes les églises qui se construisaient dans le diocèse, que ce fût dans le domaine d'un particulier ou ailleurs, restaient sous la juridiction de l'évêque ■ : mesure d'une importance capitale, qui sauvegardait l'unité religieuse, et constituait la barrière la plus solide que la féodalité envahissante ait rencontrée sur son chemin. Le concile consacra l'autorité de l'évêque sur toutes les personnes comme sur tous les territoires de son église ; il lui en subordonna les religieux comme les laïques; il ne permit ni à ses prêtres ni à ses moines d'aller trouver le roi pour lui demander un bénéfice sans la permission de l'évêque diocésain; celui qui contreviendrait à cette, défense devait être privé de son rang et de la communion jusqu'à ce qu'il eût satisfait3. Mais en même temps qu'il veillait à conserver intacte l'autorité épiscopale, le concile voulut (pie l'évêque se souvînt aussi de ses devoirs : il exigea que tous les dimanches, sauf empêchement, il assistât aux offices de l'église la plus voisine1; il ne lui permit pas de manier l'arme de l'excommunication contre un laïque qui revendiquerait les biens d'une église ou d'un évêque5. 11 est intéressant de constater ces restrictions que les évêques eux-mêmes apportent à leur pouvoir : rien ne montre mieux l'action modératrice des conciles.

Plusieurs autres dispositions des conciles antérieurs furent renouvelées en ce qui concernait la vie du clergé. Telle fut en

1 Canon 25, Sirmond, I, p. 182; Maassen, p. 8.= 2 Canon 17, Sirmond, p. 181 ; Maassen, p. 6. = 3 Canon 7, Sirmond, p. 170; Maassen , p. -4. = 4 Canon 31, Sirmond, p. 181); Maassen, p. 9. = '' Canon 6, Sirmond, p. 179; Maassen, p. i.

premier lieu celle qui défendait aux clercs de tout rang, tant aux évêques qu'aux prêtres et aux diacres, d'avoir dans leur maison d'autres femmes que leurs parentes les plus proches '. Il fut interdit aux veuves de clercs de se remarier; celles qui avaient contracté mariage furent contraintes de rompre leur union, sous peine d'excommunication tant pour elles que pour leurs complices -. Enfin il fut décidé que le prêtre ou diacre coupable d'un crime capital serait privé de son office et exclu de la communion des fidèles 3.

Tout cet ensemble de mesures était relatif au clergé séculier; il faut y ajouter celles qui concernaient le clergé régulier. Quatre importants canons furent consacrés à la vie monastique. Les abbés des monastères, se souvenant, dit le concile, de l'humilité dont leur profession leur faisait un devoir, eurent à reconnaître l'autorité de l'évèque, et celui-ci garda sur eux un droit de correction. Tous les ans ils devaient se réunir à l'endroit où il leur avait donné rendez-vous. Eux-mêmes, de leur côté, voyaient confirmer leur autorité sur leurs moines. Le religieux qui, contrevenant à sa règle, possédait quelque chose en propre, devait en être dépouillé par l'abbé; celui qui s'évadait de son monastère devait y être ramené et mis sous bonne garde, avec l'aide de l'évèque. L'abbé lui-même était déclaré coupable s'il n'usait pas de son droit de correction, ou s'il accueillait un moine fugitif'. Il fut défendu aux moines de quitter leur monastère pour se bâtir des cellules à part, à moins qu'ils n'eussent l'aveu de leur évêque et de leur abbé ; les Pères du concile voyaient dans cette tendance à s'isoler une preuve de vanité et d'outrecuidance 3. Ils fermèrent l'accès de tout grade dans l'ordre ecclésiastique à quiconque, après avoir professé la vie religieuse en prenant le manteau de moine, l'avait ensuite

1 Canon 29, Sirmond, p. 183; Maassen, p. 8. = - Canon 13, Sirmond, p. 180; Maassen, p. 6. — 3 Canon 9, Sirmond, p. 180; Maassen, p. 5. = 4 Canon 19, Sirmond, p. 181; Maassen, p. 7. = 5 Canon 22, Sirmond, p. 182; Maassen, p. 7.

quittée pour contracter les liens du mariage '. Enfin, descendant jusque dans le détail, ils réglèrent de menues questions de costume monastique 2.

Les simples fidèles s'entendirent rappeler une des défenses les plus impérieuses de cette époque: celle du mariage entre beauxfrères et belles-sœurs, et il faut remarquer que par belle-sœur on devait entendre, au sens du concile, aussi bien la femme du frère que la sœur de la femme'. Deux canons, le onzième et le douzième, furent consacrés aux pénitents, classe de fidèles toujours nombreuse, et qui comprenait plusieurs catégories. Il y avait ceux que l'Église avait condamnés à la pénitence pour expier leurs fautes; il y avait aussi ceux qui se l'étaient imposée spontanément et par ferveur de contrition. Ceux-ci étaient tenus de respecter leur vœu et ne pouvaient retourner à la vie du siècle, sinon ils étaient exclus de la communion, et nul fidèle ne pouvait les admettre à sa table sans s'exposer à partager leur sort. Toutefois, si un prêtre ou un diacre avaient, par pénitence, abandonné le service de l'autel, il leur fut permis, par égard pour le salut des âmes, d'administrer le sacrement de baptême en cas de nécessité 4.

Dans les mesures qu'il prit par rapport aux biens ecclésiastiques, le concile, comme dans tout l'ensemble de ses dispositions, ne fit qu'étendre, confirmer ou interpréter des canons antérieurs. Tous les biens immeubles de l'église, ainsi que les esclaves et le bétail, devaient être à la disposition de l'évêque, qui en faisait l'usage prescrit par les canons. Si, dans une vue «l'humanité, il abandonnait pour un temps déterminé à des prêtres ou à des moines l'exploitation de champs ou de vignes, aucune prescription ne pouvait jamais éteindre son droit de propriété, et les dispositions de la loi civile ne pouvaient pas être invoquées contre lui 5. Quant aux offrandes en nature que

1 Canon 21, Sirmond, p. 182; Maassen, p. 7. r= - Canon 20, Sirmond, p. 182; Maassen, p. 7. = 3 Canon 18, Sirmond, p. 181; Maassen, p. 6. = 4 Sirmond, p. 180; Maassen, p. 5. = ''Canon 23, Sirmond, p. 182; Maassen, p. 7.

les fidèles faisaient sur l'autel, si c'était dans la cathédrale, elles devaient se partager par moitié entre L'évêque et le clergé de cette église '. Dans les églises rurales, l'évêque avait droit à un tiers seulement, les deux autres tiers appartenaient au clergé local-. Une question toute neuve, c'était celle de la répartition des biens que l'Église devait à la libéralité de Clovis, ou qu'elle en attendait encore. Fallait-il les soumettre aux règles ordinaires, ou l'évêque pouvait-il en disposer à son gré? Le concile répondit en rappelant les principes canoniques sur l'emploi des revenus de l'Eglise : un tiers revenait au clergé pour sa subsistance, un tiers aux pauvres et au rachat des captifs, un dernier tiers à l'entretien des églises et du culte. Cette clause semblait dure à certains prélats, qui, parait-il, auraient voulu regarder les libéralités royales comme des faveurs personnelles. Mais le concile s'éleva avec force contre cette prétention ; il menaça l'évêque récalcitrant d'une réprimande publique de la part de ses comprovinciaux; s'il ne se soumettait, il devait être exclu de la communion de ses frères dans l'épiscopat1. Loin de pactiser ainsi avec l'égoïsme et l'avidité de ses propres membres, l'épiscopat franc leur rappela dans un canon spécial toute l'étendue de leur devoir de charité: L'évêque, dit le seizième canon, doit, dans la mesure du possible, fournir les aliments et les vêtements aux pauvres et aux infirmes que leur santé empêche de travailler de leurs mains *. On sait quelle riche variété d'oeuvres charitables couvre l'ampleur magnifique de cette formule, qui mettait dans la clientèle de l'Eglise toutes les misères et toutes les souffrances d'ici -bas.

Avant de se séparer, les évêques, Gyprien de Bordeaux et les autres métropolitains en tèle, signèrent les actes et en adressèrent une copie au roi, avec une lettre ainsi conçue :

« A leur seigneur, fils de la sainte Eglise catholique, le très

1 Canon 15, Sirmond, p. 180; Maassen, p. i>. = - Canon 15, Sirmond, p. 181; Maassen, p. G. = 3 Canon 5, Sirmond, p. 1711 : Maassen, p. i. = 4 Sirmond, p. 181; Maassen, p. G.

glorieux roi Clovis, tous les évêques à qui vous avez ordonné de venir au concile. Puisque un si grand souci de notre glorieuse foi vous excite au service de la religion, que dans le zèle d'une âme vraiment sacerdotale vous avez réuni les évêques pour délibérer en commun sur les besoins de l'Eglise, nous, en conformité de cette volonté et en suivant le questionnaire que vous nous avez donné, nous avons répondu par les sentences qui nous ont paru justes. Si ce que nous avons décidé est approuvé par vous, le consentement «l'un si grand roi augmentera l'autorité des résolutions prises en commun par une si nombreuse assemblée de prélats '. »

Cette lettre était un acte de déférence de l'épiscopat envers la majesté royale, ou, pour employer l'expression du concile lui-même, c'était sa réponse au questionnaire de Clovis. On se tromperait si, de la formule respectueuse de la fin, on tirait la conclusion que les canons d'Orléans avaient besoin de la confirmation royale. L'Église, chez les Francs mérovingiens, légiférait avec une souveraineté absolue dans son domaine ; ses canons étaient obligatoires en conscience pour tous les fidèles, y compris le roi lui-même, et nul n'aurait pu, sans se charger d'un péché grave, y contrevenir en quelque matière que ce fût. Elle n'avait donc pas à demander à Clovis une confirmation dont elle pouvait se passer; ce qu'elle désirait, c'est qu'en se montrant disposé à y obéir lui-même, il augmentât le prestige et l'autorité des résolutions conciliaires. D'en faire passer la substance dans le droit civil, cela ne vint à l'esprit de personne : c'est plus tard seulement, et dans une mesure d'abord très restreinte, que les dispositions du droit ecclésiastique commencèrent à y pénétrer. En attendant, le concile d'Orléans prononçait avec une souveraine indépendance dans le domaine de son autorité, et ses résolutions étaient obligatoires de plein

1 Sirmond, p. 177; Maassen, p. 2.

droit pour l'Eglise franque, même celles qui auraient été en contradiction avec le code '.

Nous ne quitterons pas la mémorable assemblée de .">1 1 sans faire un rapprochement qui se sera sans doute présenté à l'esprit du lecteur. (Test une œuvre législative qui a ouvert les annales des Francs, et c'est une œuvre législative qui ferme le règne de Clovis. Mais depuis les séances des quatre prud'hommes qui délibèrent sous les chênes de Salaheim jusqu'à celles des trente-deux pontifes qui siègent sous les voûtes du sanctuaire d'Orléans, quel chemin parcouru! La loi salique est le code d'un petit peuple païen; les canons de "ill sont la charte d'une grande nation chrétienne. Là, on arrêtait le bilan de la barbarie; ici, on continue l'œuvre de la civilisation. Là, un certain nombre de dispositions purement pénales résument l'activité négative du passé; ici, les prescriptions positives d'une loi morale supérieure font pénétrer dans le droit public les influences fécondantes- de l'avenir. L'histoire de la fondation de la monarchie franque est comprise entre ces deux dates, et toute la philosophie de cette histoire tient dans ce simple rapprochement.

1 Voir Lœning, Geschiehte des deutschen Kirchenrechts, t. II. pp. 150 >-l suiv.

Cl.n VIS ET L'EGLISE

Il serait d'un haut intérêt, après avoir envisagé les sommets de l'histoire de Clovis, de jeter un coup d'teil dans ses replis, et de l'étudier dans la menue activité de la vie quotidienne. Combien elle s'éclairerait pour nous, si vous pouvions joindre, à l'histoire de ses exploits militaires, au moins quelques aperçus de son administration et de son gouvernement! La pénurie de nos documents nous réduit à ne presque rien connaître de ces sujets, qui prennent une place capitale dans l'histoire de tant de souverains. C'est là ce qui rend l'histoire de Clovis si difficile à écrire : elle finit chaque fois au retour d'une campagne, c'est-à-dire là où les exigences de l'esprit moderne voudraient la voir commencer.

Nous essayerons du moins, dans les pages qui vont suivre, de grouper tous les renseignements qu'il a été possihle de recueillir. Ce sera la faute des matériaux et non celle de l'auteur, si le tahleau produit l'effet d'une mosaïque formée d'une multitude de fragments rapportés.

De l'administration civile de Clovis, nous ne savons absolument rien. Deux anecdotes, d'ailleurs fort légendaires, nous le montrent conférant le duché de Mekm à un de ses fidèles

olS CLOVIS

nommé Aurélien1, et le comté de Reims à un autre du nom d'Arnulf2. On n'a d'ailleurs pas besoin de ces indications pour admettre que l'institution des ducs et des comtes de l'époque mérovingienne est aussi ancienne que la dynastie elle-même.

Législateur, Glovis occupe dans l'histoire de son peuple une place qui n'est pas indigne du fondateur de l'Etat. La loi salique n'existait jusqu'à lui que dans le texte franc, arrêté par les quatre prud'hommes de la vieille patrie. Il en fit faire, après son baptême, une recension nouvelle, qu'il dépouilla sans doute de tout caractère païen, et qu'il fit rédiger en langue latine, à l'usage des Francs établis en terre romaine. Cette nouvelle rédaction a fait entièrement oublier l'ancienne, et est seule arrivée jusqu'à nous, avec son escorte de textes dérivés ou remaniés au cours des âges. Chose curieuse, pour la Lex salica de Clovis, la terre franque, c'est le pays situé entre la Loire et la forêt Charbonnière, c'est-à-dire la Gaule chrétienne et civilisée qui était sa première conquête. La France primitive, le pays des vrais Francs germaniques, la terre de Clodion, de Mérovée et de Childéric, ne compte plus, et l'on dirait qu'elle n'existe pas. Faut-il donc croire que le roi des Francs soit devenu à tel point un étranger pour sa propre race, qu'il n'ait plus même pris la peine de légiférer pour elle? Non certes, et s'il n'est fait aucune mention de la mère patrie dans le texte latin de la loi, c'est apparemment qu'elle restait en possession de l'ancien texte germanique arrêté parles quatre prud'hommes.

Le code élaboré par Clovis marque une nouvelle étape dans

1 E tempore dilatavit Chlodovechus amplifîcans regnum suum usque Sequanam. Sequenti temporo usque Ligere fluvio occupavit, accepitque Aurilianus castrum Malidunensem omnemque ducatum regionis illius. Liber historiée, c. 14. Je ne garantis pas tout ce passage, que la présence du fabuleux Aurélien rend justement suspect; mais j'admets, contre Junghans, p. 30, et Krusch, note de son édition du Liber historiœ, p. 260, que l'auteur a eu souvenance d'un duc de Melun nommé Aurélien, et qu'il l'aura identifié avec le personnage de la légende. Cet Aurélien historique était-il un contemporain de Clovis? On n'en peut rien savoir. = ' Ex Vita sancti Arnulfi martyris (dom Bouquet, III, p. 383).

GLOVIS ET I. 'te; LISE 519

la voie du progrès social chez les Francs. Il n'est pas la reproduction pure et simple du texte germanique; il ne se contente pas non plus d'en biffer les dispositions qui sentent trop l'idolâtrie; il le tient au courant, si je puis ainsi parler, du développement total de la nation, devenue un peuple civilisé depuis son introduction dans la Gaule romaine et son baptême. « Ce qui était obscur dans le pacte, Clovis l'éclaira; ce qui y manquait, il y pourvut '. » Cette formule sommaire mais expressive de la Loi salique nous laisse deviner une activité législative qui a dû être considérable , mais que nous devons nous résigner à ne connaître jamais.

Elle indique aussi ce que les monuments contemporains nous montrent, à savoir, un prodigieux accroissement de la puissance royale chez les Francs. Est-ce l'influence naturelle de ses conquêtes et de ses victoires, est-ce la proximité de l'influence romaine, est-ce le caractère sacré donné au pouvoir royal par la doctrine chrétienne, ou bien plutôt ne sont-ce pas toutes ces raisons à la fois qui ont placé le roi si haut au-dessus de son peuple? Il n'est plus le prince tel que l'a connu la vieille Germanie; il est un maître dont le pouvoir n'a pas de limites dans le droit, il est armé du //an, qui est la sanction redoutable donnée par des pénalités spéciales à chacune de ses volontés, il remanie et complète la législation avec une autorité souveraine, et son prseceplwn suffit pour lui garantir l'obéissance.

Voilà la place conquise par le roi dans la vie du peuple franc. Celle qu'il prend dans l'Église a un caractère spécial; il y exerce une influence qui n'est égalée par nulle autre. Sans doute il n'est pas, comme l'empereur, placé au-dessus d'elle pour la dominer, ni, comme les rois ariens, en dehors d'elle pour la combattre. Il en fait partie à la fois comme simple

1 Et quod minus in pactum habebatur idoneo per proconsolis régis Chlodovechi et Hildeberti et Chlotarii fuit lucidius emendatum. Prologue de la Loi salique. Pardessus, Loi salique, p. 345; Hessels et Kern, Lcx salica, p. 422.

fidèle et comme souverain; fidèle, il obéit à ses lois, il croil à sa doctrine; roi, et roi catholique, il écoute les conseils de ses prélats, il la protège selon ses forces, il a sur sa vie une action et une autorité qu'elle ne lui dispute pas. Nous l'avons vu investi du droit de convoquer les conciles; mais ce n'est pas tout. Sans violer ni contester le libre recrutement du sacerdoce, il y intervient avec une autorité à laquelle tout le monde défère. Quand le roi catholique a dit quel homme il veut voir mettre sur un siège épiscopal, il ne se trouve personne pour être d'un autre avis, et de fait ce sera lui qui nommera l'évêque.

Le roi n'est-il pas lui-même membre de l'Église, et, si l'on peut ainsi parler, son pouvoir électoral ne doit-il pas être en proportion des intérêts qu'il représente? Nous le voyons, lors de la vacance des sièges épiscopaux de Verdun et d'Auxerre, jeter les yeux sur des hommes qu'il respecte, et leur offrir ces hautes charges, c'est leur refus seul qui empêche que sa volonté se fasse, mais en combien d'autres occurrences elle aura eu force de loi! Au dire du biographe de saint Sacerdos, ce prélat fut élevé au siège épiscopal de Limoges par l'élection du clergé, aux acclamations du peuple, avec le consentement du roi Glovis1. Voilà bien, désormais, les trois éléments distincts qui constituent l'élection d'un évêque. Le roi n'est pas un pouvoir canonique; mais c'est une personnalité à laquelle on se fera un devoir de complaire.

In épisode bien authentique va nous montrer de fort près cette situation de la royauté en face de l'Eglise, et la nature de l'influence qui lui est reconnue. Sur la recommandation de Clovis, saint lierai de Reims avait conféré les ordres sacrés à un certain Glaudius. Cet individu était probablement déjà suspect; après la mort du roi, il donna un grand scandale. On voit qu'entre autres il avait frauduleusement dépouillé de ses biens un nommé Celsus, et saint Rémi convint lui-même qu'il

1 Ex vita S. Sacerdotis (do m Bouquet, III).

était coupable de sacrilège. Néanmoins il intervint en sa faveur et demanda qu'il fût admis à la pénitence, alors qu'aux termes du concile d'Orléans il devait être excommunié. Cette indulgence lui valut d'amers reproches de la part de trois évêques, Léon de Sens, Héraclius de Paris et Théodore d'Auxerre. Autant qu'il est possihle d'entrevoir leur attitude, ils rendirent l'évêque de Reims responsahle des fautes de son protégé ; ils lui firent notamment un devoir de rechercher et d'indemniser lui-même les créanciers de Claudius; enfin, ils lui rappelèrent que si ce malheureux avait pu jeter le discrédit sur sa robe, on le devait à la pusillanimité de Rémi, qui l'avait ordonné à la prière du roi et contrairement aux canons. Dans sa réponse, qui nous a été conservée, le saint se défend assez mollemmenl sur la question du fond; il convient d'ailleurs d'avoir déféré au désir de Clovis et continue sur un ton énergique :

« Oui, j'ai donné la- prêtrise à Claudius, non à prix d'or, mais sur le témoignage du très excellent roi, qui était non seulement le prédicateur, mais encore le défenseur de la foi. Vous m'écrivez que sa demande n'était pas conforme aux canons. C'est le maître du pays, c'est le gardien de la patrie, c'est le triomphateur des nations qui me l'avait enjoint '. »

On ne prendra pas au pied de la lettre cette dernière expression, inspirée au saint vieillard par le sentiment d'une détresse morale qu'il ne parvient à cacher que d'une manière imparfaite à ses contradicteurs. L'àpreté même de leurs reproches et la faihlesse de ses excuses nous permet de nous rendre un compte exact de la situation qui est l'objet de cette correspondance. Clovis avait obtenu de saint Rémi un acte contraire à la législation canonique. On peut mettre une bonne partie de la condescendance de l'évêque de Reims sur le compte de ses relations spéciales avec Clovis. Le pontife avait pour son royal tilleul la tendresse d'un père, avec le respect presque religieux qui lui

M. G. II., Epistolœ merovingici et karolini œvi, p. 111.

faisait voir en Clovis l'instrument manifeste de la Providence. C'était sa conquête à lui, c'était sa gloire, c'était le fruit de ses sueurs. Toute sa pensée gravitait autour de l'homme providentiel : comment eût-il refusé quelque chose à son tils, à son néophyte, à son roi? Il y a quelque chose de touchant à le voir, après cinquante- trois ans de pontificat, obligé de défendre sa conduite auprès de collègues plus jeunes que lui, et qui, comme il le leur rappelle, lui devaient leur ordination. Mais ces confrères avaient pour eux la lettre des canons, et ce conflit entre évêques au sujet de l'intervention du roi marque bien la distance qu'il y avait entre le droit strict qui ne lui accordait rien, et la déférence qui lui cédait tout.

Qu'on ne parle pas ici d'empiétements, ni d'une politique résolument arrêtée dans les conseils du roi. Souvent, c'est l'Église qui allait au-devant du roi, et qui le sollicitait de trancher des questions, le prenant pour arbitre et l'honorant de sa confiance. Lorsque saint Fridolin fut élu abbé de Saint- Hilaire, à Poitiers, il hésita longtemps à accepter cette dignité, malgré les instances de l'évêque saint Adelfius; finalement, vaincu à demi par les prières de l'évêque, il lui propose d'aller ensemble trouver le roi, pour qu'une affaire de telle conséquence ne fût pas entreprise sans son concours. Et les voilà qui partent tous les deux pour le palais royal, l'évêque à cheval, comme l'exigeait son rang, l'abbé à pied, comme il faisait d'habitude '. Ne voit-on pas comme un tableau en raccourci de toutes les relations entre l'Église et l'Etat dans cet évêque et cet abbé qui vont amicalement trouver le roi, pour le prier de les mettre d'accord sur une question qui n'est pas de son ressort, mais qu'ils lui soumettent par déférence et par respect?

Un pareil degré de condescendance de la part de l'Eglise ne s'expliquerait guère, si l'on ne savait qu'il était réciproque de la pari du roi. C'est la confiance qui formait la base des rela-

1 Ex \'iln sancti Fridolini (dom Bouquet, III, p. 388).

tions mutuelles. Au lieu de délimiter anxieusement leurs frontières, les deux pouvoirs semblaient s'inviter mutuellement à les franchir. Clovis convoquait des conciles et intervenait dans les élections épiscopales; mais lui-même, jusqu'à quel point ne se laissait -il pas inspirer, guider, conseiller par les évêques? Toute sa politique intérieure, toute son attitude vis-à-vis des indigènes, c'est l'épiscopat qui l'a dictée, et l'on peut, sans se faire taxer de témérité, admettre que ce sont des évêques qui ont suggéré la convocation du concile national. En un mot, son action sur l'Église a pour contrepoids une action non moins énergique de l'Église sur l'État. Les évêques composaient son conseil : saint Rémi resta jusqu'à la lin en grand crédit auprès de lui, et on nous dit que saint Mélaine, évêque de Rennes, compta également parmi ses conseillers les plus écoutés.

Toute l'hagiographie du temps est remplie des marques de respect qu'il donna aux évêques. Les récits qui nous en ont gardé le souvenir n'ont pas tous le degré d'authenticité nécessaire pour s'imposer à la croyance du lecteur; mais dans l'impuissance où nous sommes d'y faire le partage exact du vrai et du faux, quoi de plus légitime que de les reproduire dans leur simplicité, comme des documents qui ont droit tout au moins à l'attention de l'histoire? C'est pour cette raison que nous avons cru devoir réserver une place, sur ces pages, aux épisodes suivants.

Étant en Aquitaine, Clovis entendit parler des vertus de saint Germier, évêque de Toulouse. Il le fit venir auprès de lui, l'invita à sa table, et prit grand plaisir à sa conversation. Le saint distribua des eulogies au roi et à ses grands ; eux lui confessèrent leurs péchés et écoutèrent ses exhortations à la pénitence. Le roi, voyant la sainteté du prélat, le supplia de prier pour lui, et lui dit :

« Demandez- moi ce que vous voudrez de mes biens, et mes serviteurs vous accompagneront pour vous le donner.

— Donnez-moi seulement, reprit le saint, dans le territoire

b-24 CLUVIS

de Toulouse, autant de terre que mon manteau pourra en recouvrir auprès de Saint-Saturnin, pour que je puisse dormir en paix sous la protection de ce patron céleste. »

Mais le roi ne voulut pas se laisser vaincre en générosité : il donna au saint la terre d'Ox avec six milles à la ronde, et, pour son tombeau, il lui accorda tout le territoire que sept paires de bœufs pourraient labourer en un jour. Toutes ces libéralités furent consignées dans des chirographes que le roi et ses grands scellèrent de leurs sceaux. Le roi y ajouta cinq cents sicles d'or et d'argent, des croix d'or, des calices d'argent avec leurs patènes, trois crosses épiscopales en or et en argent, trois couronnes dorées, et autant de voiles d'autel en byssus. C'est ainsi qu'après être resté avec le roi pendant une vingtaine de jours, le saint partit chargé de trésors : le roi l'embrassa en lui faisant ses adieux, et se recommanda à lui comme un fils1.

Auch, la vieille cité métropolitaine de la Novempopulanie, a enveloppé dans un récit aux couleurs bibliques le souvenir qu'elle a gardé du héros franc. Lorsqu'il approcha de cette ville, dit une tradition, l'archevêque saint Perpetuus alla à sa rencontre, et lui présenta le pain et le vin, comme autrefois Melchisédech à Abraham. Le roi récompensa magnifiquement le vieux pontife : il lui donna toute la ville d'Auch avec ses faubourgs, et plusieurs églises; il offrit également à l'église Sainte- Marie sa tunique et son manteau de guerre ; il lui offrit encore une aiguière d'or, et cent sous d'or pour faire des couronnes de lumière ; il lui assigna de plus un revenu de cent douze sous d'or à toucher sur le fisc royal; il lui donna enfin l'église royale de Saint-Pierre-de-Vic. Reconnaissante de tant de libéralités, l'Eglise d'Auch célébrait tous les ans, au 3 juin, l'office double de sainte Clotihle -.

' /•.'.<■ Vita *<incti Germerii (dom Bouquet, III, p. 386). Voir l'appendice. = - La plus ancienne attestation de ce récit se trouve dans un acte de 1292, consigné au registre des enquêtes du parlement de Paris et reproduit par R. Choppin , De jure monachorum, p. 307; il figure aussi dans un extrait du cartulaire du

Tournai racontait un épisode non moins intéressant. Attiré par la réputation de l'évêque, saint Éleuthère, Clovis serait venu revoir la vieille capitale de ses ancêtres, et assister à la prédication du prélat. Mais une inspiration divine révéla au saint le tourment secret du roi : il avait péché après son baptême, el il n'osait confesser sa faute. Profondément ému, le roi essaya vainement de -contester la vérité de cette révélation que l'évêque lui communiqua; il versa des larmes, et le supplia de prier pour lui. Et voilà que le lendemain, pendant que l'évêque célébrait le divin sacrifice aux intentions de Clovis, un ange du Seigneur lui apparut au milieu d'une lumière éblouissante, et lui annonça que ses prières étaient exaucées. En même temps il lui remettait un écrit contenant la faute secrète du roi. Clovis rendit des actions de grâces à Dieu et à saint Éleuthère, et ne quitta Tournai qu'après avoir comblé l'évêque de ses pieuses largesses '.

Cette attitude vis-à-vis de l'épiscopat s'expliquerait déjà à suffisance par des raisons d'ordre politique supérieur. C'étaient les évêques qui avaient aidé le roi des Francs à établir son pouvoir; c'est par eux et avec eux qu'il gouvernait. Il le savait, et sa déférence pour eux était antérieure à sa conversion. Mais, après le baptême, des motifs de piété s'ajoutèrent aux considérations de la politique pour augmenter son respect envers les évêques. Il vit en eux des hommes qui avaient reçu l'Esprit- Saint, et qui étaient les dispensateurs des faveurs célestes. Leur science, leur sagesse, leur piété, leurs vertus, la majesté de cette vie sacerdotale qui les élevait au-dessus de la terre et qui

chapitre d'Auch, iv 132, reproduit en appendice, n» 7, dans de Brugèles, Chronique ecclésiastique du diocèse il' Audi , Toulouse, 1746. Voir aussi Baiole , Ilist oire sacrée d'Aquitaine, Cahors, 1044, p. 332; Loubens, Histoire de l'ancienne /-/■<»rince de Gascogne, Paris, 1839, pp. 90-91 ; Lafforgue, Histoire de lu ville d'Auch, Auch , 1851 .

1 Vita *<mrti Eleutherii auctior dans les Acta sanctorum des Bollandistes , 20 février, t. III, pp. 183-190, et Ghesquière, Acta sanctorum Bclgii, t. I, pp. 475-500.

faisait d'eux des hommes surnaturels, tout cela agissait puissamment sur son âme, religieuse et impressionnable comme toute âme de barbare. Il se sentait plus rapproché du Dieu qu'il adorait dans leur société, et il comptait sur leurs prières comme sur le moyen le plus efficace d'arriver au ciel. L'épiscopat, qui était le point d'appui de sa politique, était aussi la sûre direction de sa conscience de chrétien. Gomme sa vie publique, sa vie privée semblait la vérification de cette parole qu'il prononça un jour: « Où serait l'espoir de vaincre, si nous offensions saint Martin? » Entendez ici, par saint Martin, l'épiscopat de la Gaule.

Les mêmes sentiments de foi et de piété chrétienne dictaient la conduite du roi vis-à-vis de toutes les personnes qui, sans occuper un rang dans la hiérarchie ecclésiastique, se distinguaient par l'éminence de leurs vertus. Il croyait, avec tous ses contemporains, à l'efficacité de leurs prières; il était convaincu qu'elles avaient le don d'opérer des miracles. Lui-même, au dire d'un hagiographe , fut favorisé d'une guérison miraculeuse obtenue par l'intercession d'un vénérable solitaire. C'était la vingt-cinquième année de son règne, celle qui allait être rendue mémorable par la conquête de l'Aquitaine. Il y avait deux ans qu'il était en proie à la maladie, et ni les prières de son clergé ni les soins de ses médecins ne parvenaient à le soulager. Enfin, l'un de ces derniers, nommé Tranquilinus, conseilla au roi de faire venir Séverin, abbé de Saint-Maurice en Valais, homme doué de l'esprit de Dieu, et dont les prières obtenaient une multitude de guérisons miraculeuses. Aussitôt le roi fit partir son chambellan ïransoarius pour Agaune, et le saint, déférant à ses prières, apparut au chevet du royal malade comme plus tard saint François de Paule auprès du lit de Louis XL Après avoir adressé au ciel de ferventes prières, il ôlii son manteau, en revêtit le roi, et à l'instant la fièvre abandonna le malade. Glovis, plein de reconnaissance, tomba aux pieds du saint, et le pria de prendre dans son trésor toutes

les sommes qu'il voulait pour les distribuer aux pauvres; il lui offrit aussi de faire relâcher tous les coupables qui se trouvaient enfermés dans les prisons1. On veut que l'église Saint-Séverin de Paris, qui est sous le patronage de l'abbé d'Agaune, ait été élevée en souvenir de cet heureux événement.

D'autres saints personnages, au dire de la légende, ont été en rapports intimes avec Clovis. Saint Fridolin de Poitiers, admis à sa table, a réparé miraculeusement une belle coupe de verre, qui s'était cassée en tombant des mains du roi au moment où il la présentait au saint2. Un saint ermite du nom de Léonard, qui demeurait dans la forêt de Pauvain, près de Limoges, tit la connaissance du roi dans des circonstances fort dramatiques. Clotilde, qui était venue résider avec son époux dans le château de cette forêt, était menacée de périr dans les douleurs de l'enfantement, et Clovis au désespoir implora le pieux solitaire de venir à son aide. Léonard se mit en prières, et la reine fut sauvée par miracle 3.

Sans doute, plus d'un de ces récits a été embelli par la pieuse imagination des hagiographes , et il n'est pas interdit de croire que les épisodes qui sont à la fois les plus extraordinaires et les moins prouvés appartiennent au domaine de la fiction pure.

Ce qui se dégage des plus authentiques, c'est l'intimité des rapports entre le roi et les saints, c'est la justesse de l'instinct qui poussait la royauté à se rapprocher de ceux qui représentaient le mieux les aspirations chrétiennes de leur peuple. Avec un admirable sentiment des vrais intérêts de sa couronne, Clovis se mêlait familièrement, sans crainte de compromettre son prestige, aux hommes humbles et pauvres revêtus d'une majesté

1 Ex Vita sancti Severini Abbatis Agaunensis (dom Bouquet, III, p. 392). = - Ex Vita sancti Fridolini (dom Bouquet, III, p. 388). = 3 Arbellot, Vie <!<• saint Léonard , solitaire en Limousin . Paris, 1863. Les pa°y< 27T--2SO contiennent le texte d'une vie inédite de saint Léonard, d'après plusieurs manuscrits, dont un du XIe siècle.

supérieure par le respect public, et le nimbe de leur sainteté jetait une partie de son éclat sur le front du souverain. Rien n'a plus contribué à sa popularité que l'amitié des saints. Les actes de clémence qu'ils lui inspiraient affermissaient son pouvoir en lui ouvrant les cœurs. Bien des fois, saint Rémi et sainte Geneviève arrachèrent au rude justicier la grâce des malbeureux qui remplissaient les prisons publiques. Parmi ceux que menaçait sa vengeance, il y avait un grand seigneur du nom d'Euloge, qui se réfugia dans l'église Notre-Dame de Reims : à l'intercession de Rémi, le roi lui laissa la vie et la possession de ses biens1. Au dire d'un bagiographe, l'évèque aurait même obtenu du roi que chaque fois qu'il passerait par la ville de Reims ou par son territoire, tous les prisonniers seraient aussitôt mis en liberté, et, ajoute-t-il, cet usage se conserve encore aujourd'hui -.

Les vastes ressources de la couronne permirent au roi de témoigner de la manière la plus efficace sa bienveillance à l'Église en la comblant de ses dons, en venant à son aide dans ses œuvres de charité et dans ses créations de tout genre. Il faut se souvenir que la générosité était la première vertu d'un roi germanique. Sa main devait toujours être ouverte, excepté quand elle brandissait l'épée. Il passait sa vie à faire des cadeaux, à distribuer à ses amis l'or travaillé sous forme de bracelets à tours multiples, dont il détachait les morceaux, et, pour la poésie barbare, il était avant tout le briseur danmnnx. Lorsqu'avec les pièces de métal précieux entassés dans ses trésors, il put disposer aussi des domaines sans nombre que la conquête avait fait tomber entre ses mains, alors il eut de nouveaux moyens d'être généreux, et la série des donations de terres commença. L'Eglise fut au premier rang des amis qui participèrent à ces libéralités. On peut dire, sans crainte de se tromper, que tous les diocèses

1 Hincmar, Vita sancli Remigii, dans les Arin ^nnctoruin îles Bollandistcs, 1er octobre, t. I, \>. 153 A. = - Yir <lc saint Léonard, éditée par le chanoine

Ai KM lot, c. 3.

eurent leur part1. Après la conquête de la Gaule romaine, après celle de la Gaule visigothique , il s'ouvrit comme deux phases d'abondance qui furent employées à prodiguer les richesses aux églises. Les actes du concile d'Orléans parlent expressément des libéralités royales faites ou promises à tous les diocèses2. L'hagiographie ne nous mentionne pas une seule fois les relations du roi avec quelque saint sans nous faire connaître les cadeaux dont il le combla. Nous l'avons vu prodiguer ses dons aux églises Saint-Martin de Tours et Saint-Hilaire de Poitiers; nous l'avons vu enrichir aussi généreusement saint Germier de Toulouse et saint Perpet d'Auch ; nous savons avec quelle libéralité il aida saint Eptade à racheter les captifs. 11 ne fut p;is moins prodigue envers saint Mélaine de Rennes, qui put faire une multitude de bonnes œuvres avec les ressources que le roi mettait à sa disposition3. Ce serait une tâche fastidieuse que de relever, dans les biographes et les chroniqueurs, la trace de toutes ces générosités, ef il suffit de dire d'une manière générale que Glovis partagea largement avec l'Église les richesses considérables qui affluaient de toutes parts dans son trésor et dans son domaine.

De tous les prélats sur lesquels il fit pleuvoir ainsi les preuves de sa munificence, le plus favorisé fut naturellement saint Rémi de Reims. Dès le ix° siècle, nous entendons la tradition énumérer les dons qu'il tenait de son généreux filleul. Ils consistaient surtout en domaines territoriaux, répartis dans plusieurs provinces de la France. Le saint ne voulut en garder que quelques-uns, situés dans la partie orientale du royaume, et dis-

1 Illi (il s'agit surtout de Clovis) monasteria et ecclesias ditaverunt ; isti (il s'agit de ses petits-fils) eas diruunt ac subvertunt. Grégoire de Tours, iv, 48. = s De oblationibus vel agris quos domnus noster rex ecclesiis suo munere con ferre dignatus est, vel adhuc non habentibus Deo inspirante contulerit, ipsorum agrorum vel clericorum immunitateconcessa, id essejustissimum definimusut... Sirmond, Concilia GaUiœ, I, p. 179; Maassen, Concilia œvi merov., I, p. 4. = 3 Vita saneti Mrlanii , dans les Acta sanctorum des Bollandistes. Sur les divers textes de cette vie, voir l'Appendice.

Iribua le reste aux autres églises, pour qu'on ne pût pas lui reprocher de faire de l'amitié du roi une source de profits'. Toutefois l'église de Reims gardait dans son trésor un encensoir et un calice émaillé provenant, selon la tradition, d'un grand vase en argent que Glovis avait donné à saint Rémi, pour en faire ce qu'il voulait2.

La tradition a conservé, sous une forme poétique où se trahit avec éclat l'action de l'imagination populaire, le souvenir des acquisitions faites alors par l'église de Reims. Elle a supposé, en présence d'un domaine d'une certaine étendue, qu'il avait été donné tout entier par un seul donateur, et qu'il marquait le territoire dont le donateur avait pu faire le circuit en un temps déterminé. Nous rencontrons plusieurs fois dans l'histoire de Glovis cette curieuse transformation des vieux souvenirs, où le lecteur retrouvera, à défaut d'authenticité, la fraîcheur et la naïveté de la poésie primitive :

« Clovis, dit la légende, avait alors sa résidence à Soissons, d'où il avait expulsé Syagrius, et il se délectait dans la société et dans l'entretien de saint Rémi. Or saint Rémi avait donné à l'évêché de Laon et à d'autres établissements religieux les terres qu'il tenait de la libéralité du roi des Francs dans le Soissonnais et le Laonnais, et il ne possédait aux environs de Soissons qu'une petite ferme, donnée autrefois à son prédécesseur saint Nicaise. Les habitants, qui étaient accablés de redevances, demandèrent de pouvoir payer désormais à l'église de Reims ce qu'ils devaient au roi, et la pieuse reine appuya leur requête. En conséquence, le roi promit à saint Rémi de lui donner tout

1 Hincmar, Vit» sancti Remigii, 06, dans les Bollandistes , p. 149 C. = - Du moins je crois pouvoir interpréter de la sorte le passage suivant du testament de saint Rémi : Aliud argenteum vas, quod mihi domnus illustris mémorise Hlodowicusrex, quem de sacro baptismatis fonte suscepi, donare dignatus est, ut de eo faeerem quod ipse voluissem, tibi haeredi mese ecclesise supra memoratae jubeo thuribulum et imaginatum calicem fabricari : quod faeiam per me si habuero spatium vite. Acta sanctorum des Bollandistes, I"' octobre, t. I, p. 107 F.

le territoire dont le saint pourrait taire le circuit pendant le temps que lui-même ferait sa méridienne.

« Le saint se mit donc en marche, jalonnant sa roule par des points de repère, et délimitant ainsi le territoire dont on voit encore aujourd'hui les bornes. Sur son chemin, un homme propriétaire d'un moulin le repoussa, de peur qu'il n'englobai le moulin dans ses limites.

« --Ami, lui dit l'évêque avec douceur, qu'il ne te déplaise pas que nous possédions ce moulin à deux. »

« Mais l'autre le chassa, et aussitôt voilà la roue du moulin qui se met à tourner à rebours. Alors l'homme rappela à grands cris le saint et lui dit :

« — Serviteur de Dieu, viens, et nous serons ensemble les propriétaires de ce moulin.

« -- Non, répondit saint Rémi, il ne sera ni à toi ni à moi. »

« Et à l'instant il se creusa en cet endroit une fosse d'une telle profondeur, que depuis lors il n'est plus possible d'y construire.

« Plus loin, d'autres individus chassèrent également le saint, ne voulant pas lui laisser faire le circuit d'un petit bois.

« — Eh bien, dit saint Rémi, que jamais de ce bois il ne vole une feuille ni ne tombe une branche sur mon bien. »

« Et, quoique ces deux domaines soient contions, le vœu du saint a été accompli tant que la forêt est restée debout.

« Partant de là, le saint arriva dans un endroit nommé Chavigny, qu'il voulut également englober. Mais, là encore, il fut repoussé par les habitants. Et lui, le visage joyeux, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, il continuait de planter ses points de repère; aujourd'hui encore, en parcourant les lieux, on peut voir où il s'est rapproché, où il a dû s'écarter. Repoussé une dernière fois, il dit :

« — Peinez toujours et supportez l'indigence. »

« Et cette sentence persiste encore et prouve la puissance surnaturelle.de ses paroles.

« Cependant le roi s'était réveillé. Par un précepte de son autorité, il confirma saint Rémi dans la possession de toutes les terres dont il avait fait le circuit. Ce domaine, dont Luilly et Cocy sont les noyaux, est encore aujourd'hui la paisible possession de l'église de Reims1. »

Ecoutons maintenant le récit des libéralités faites par le roi des Francs à l'église de Senlis. Ce n'est pas, cette fois, une tradition populaire que nous allons entendre, c'est une légende née à l'ombre d'un cloître, et qui a gardé la saveur propre au milieu ecclésiastique dont elle est sortie. Clovis, dit-elle, après son baptême, visita successivement tous les sanctuaires de son royaume. Le renom de saint Rieul le conduisit aussi à Senlis, où il arriva escorté de plusieurs évêques de la deuxième Relgique. Après s'être fait raconter l'histoire et les miracles du saint, il voulut qu'on ouvrît son tombeau et qu'on lui donnât de ses reliques. L'évêque de la ville, — c'était probablement Livianus, qui assista au concile d'Orléans en 511, — s'opposa avec énergie à la demande du roi, disant qu'on ne pouvait souscrire à une pareille profanation des choses saintes. Mais, bien que les autres évêques appuyassent celte manière de voir, le roi insista tellement, qu'il fallut bien se rendre à son désir. La tombe est ouverte, un parfum céleste s'en échappe, et tous les assistants, le roi, les évêques, les grands, tombent à genoux en remerciant Dieu. Puis l'évêque se mit en devoir d'enlever, avec des tenailles, une des dents du saint, et, ô prodige! de cette bouche dont le temps a rongé les chairs s'échappe un flot de sang rouge et chaud. Le roi prend la relique; mais,

1 llincmar, Vila sancti Remigii, 80-82, p. 152. Il n'y a pas lien de discuter avec des érudits qui, comme M. Krusch (Neues Arrhiv., I. XX , p. 523), veulent se persuader que ces légendes sont autant de fou.c fabriqués par llincmar. Les savants au courant des traditions populaires seront d'un autre avis, et ils rapprocheront de cet épisode le passage du diplôme apocryphe de Clovis pour saint Jean de Réoiné, où on lit : Ut quantumcumque suo asino sedens una die circa locum suum nobis trailitum et commendatum de nostris fîscis circuisset, perpetuo per nostram regalem munificenliam haheat. Bréquigny et Pardessus, Diplomata,\,j>. 32;Pertz, Diplomata , p. 11. — Voir encore la Vie de saint Léonard, c. 12-2.").

GLOVIS ET L'EGLISE 533

frappé par le miracle, il sort tout bouleversé et sans penser à honorer le précieux dépôt qu'il a entre les mains. Aussi, lorsqu'il voulut rentrer en ville (la basilique du saint se dressait sur son tombeau en dehors de l'enceinte), c'est en vain qu'il essaya de retrouver la porte par laquelle il était sorti. Il tourna plusieurs fois autour des murailles sans voir aucune ouverture. Enfin les évêques lui firent comprendre que, pour faire cesser l'hallucination, il devait restituer la précieuse relique au tombeau du saint, et faire à la basilique des dons qui permelt raient de la reconstruire dans des conditions plus dignes de son patron. Le roi se conforma à ces conseils; il décida de reconstruire l'église à ses frais, à partir des fondements; il tit édifier un édicule en or forgé sur le tombeau du saint, il donna à l'église le bourg de Bucianum sur la Marne avec toutes ses dépendances; il restitua la dent après l'avoir fait enchâsser dans l'or et sertir de pierres ^précieuses; enfui, il tit encore cadeau de quantité de vases d'or et d'argent, et de vêtements sacerdotaux avec broderies en or. A peine avait-il promis tout cela, qu'il retrouva les portes de la ville toutes grandes ouvertes, et qu'il y put passer sans obstacle '. »

Mais de tous les aspects sous lesquels se présente à nous le règne de Clovis, aucun n'a le charme pénétrant et le parfum de poésie des légendes qui racontent la part qu'il a prise à la fondation des monastères.

Tous les âges, depuis les plus rapprochés du règne de Clovis, en ont gardé le vivant souvenir. Grégoire de Tours en parle comme d'une chose universellement connue, et les hagiographes des premiers siècles se font manifestement l'écho de la tradition publique en rappelant, sans prendre la peine d'insister, les nombreux monastères qu'il a bâtis ou aidés à fonder.

: Ex Vita sancti Reguli episcopi (dom Bouquet, III, p. 391). = - Voir ci-dessus le passage de Grégoire de Tours, iv, 48. — Clodoveo Francorum régi fit cognitus (Melanius) et ejus strenuus efficitur consiliarius. Ejus quippe consilio multas a fundamentis construxit ecclesias desertasque reparavit , et monasteria qusedam

On ne connaîtrait pas bien ce règne aussi obscur que glorieux, si l'on ne s'arrêtait un instant pour essayer de soulever, après quatorze siècles révolus, le voile d'oubli qui s'est appesanti sur l'une de ses pages les plus dignes d'intérêt. Que ne donnerait-on pas pour retrouver l'histoire authentique d'une de ces colonies sacrées, qui s'en allèrent dans les solitudes incultes, munies du diplôme royal, planter l'étendard de la croix et jeter les semences d'un avenir meilleur! Mais, hélas! plus ipie jamais nous nous acheminons à travers les ténèbres, et c'est à peine si nous retrouvons par-ci par-là, comme une étincelle qui brille sous la cendre d'un foyer dévasté, un souvenir expirant, qui n'a plus même assez de vie pour charmer un instant le regard ému du poète.

Implantée à Trêves par saint Athanase, à Tours par saint Martin, et clans les Pays-Bas par saint Victrice de Rouen, la vie monastique avait commencé à fleurir dans ces régions, comme une vigoureuse plante du sud qui ne pâtit point d'être transportée sous des cieux plus froids, mais qui s'accommode de tous les climats et qui fructifie partout. Les terribles bouleversements qui se produisirent dès le commencement du ve siècle, et qui se prolongèrent jusqu'après le baptême de Clovis, avaient interrompu cette heureuse floraison; mais voici qu'au lendemain de la conversion des Francs, les monastères se remettent à surgir du sol comme les fleurs au printemps.

De tous ceux qui s'enorgueillirent d'avoir eu Clovis pour fondateur ou pour bienfaiteur insigne, je ne sais s'il en est aucun

decentissime fabricavit. Vita Melanii, dans les Acta sanetorum des Bollandistes, 6 janvier, t. I, et Desmedt , Catalogus hagiographicus Parisiensis, t. 1, p. 71, où il y a une autre recension de cette vie. La troisième recension, qui est publiée au t. II, p. 531, du même ouvrage, ne contient pas de mention des monastères. — Reversusque rex cum Victoria adepta, regnum Francorum strenue rexit, monasteria plurima sanctorum edilîcavit, etc. Vita sanctte Chrothildis, dans M. G. H., Scriptores rerum merovingicarum , t. II, p. 345. — Quot monasteria construxit, quot praedia ornamenta eisdem monasteriis distribuit, nemo potest recordari. Note du xmc siècle dans un manuscrit du Liber hisloriœ, c. 19 (M. G. II., p. 273).

dont les titres méritent plus de confiance que ceux de l'abbaye de Baralle, dans le village de ce nom, sur la route de Cambrai à Arras. Baralle est une maison qui a disparu dès le rx° siècle, qui n'a jamais eu d'historien, et dont personne n'avait intérêl à embellir ou à exagérer les souvenirs. Si, malgré cela, ils ont été mis par écrit à une époque déjà ancienne, il y a lieu de croire qu'ils remontent à un passé lointain, et qu'ils plongent en pleine antiquité mérovingienne. L'absence de tout élément légendaire dans la sobre notice consacrée à ce monastère continue leur authenticité.

« A Baralle, dit le chroniqueur, il y avait un monastère de congrégation canonique, fondé, selon la tradition, par le roi Clovis, et consacré par saint Vaast en l'honneur de saint Georges. On y vénérait le bras de ce martyr. Des colonnes de marbre et des ruines de beaux édifices anciens qu'on y trouve encore attestent que cette maison était opulente et riche. Aux jours de l'évêque Dodilon de Cambrai, les chanoines, voyant que les Normands ravageaient toute la province, brûlaient et profanaient les lieux saints, se réfugièrent à Cambrai avec les reliques et le trésor de leur église. L'évêque les reçut avec la plus généreuse hospitalité, et ils y restèrent quelque temps. Lorsqu'ils crurent l'ennemi parti, ils voulurent prendre congé de l'évêque et retourner chez eux. Mais le prélat les supplia de n'en rien faire, et de se défier des ruses d'un perfide ennemi qui pouvait fort bien être caché encore dans les environs. Par déférence pour ces conseils, ils restèrent quelques jours encore; puis ils déclarèrent que cette fois, tout danger étant disparu, rien ne s'opposait plus à leur départ. En vain l'évêque, mieux avisé, fit de nouvelles instances; ils refusèrent de l'écouter, et force lui fut de les laisser partir.

« — Il en sera comme vous voudrez, leur dit-il; mais, ajoutat— il, comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui allait arriver, je retiendrai ici cette précieuse relique, le bras de saint Georges. »

« Les moines consentirent à lui laisser en gage la relique, mais tinrent bon pour le reste, et, dans leur aveugle obstination, méprisèrent les sages conseils et les offres généreuses du prélat. Ils partirent donc; mais à peine s'étaient-ils éloignés de trois milles, qu'ils lurent surpris par l'ennemi et massacrés. Leur monastère fut réduit en cendres, et tous les environs livrés au pillage ; seuls les endroits fortifiés purent résister. Plus tard, on rebâtit une modeste petite église sur les ruines, et un seul prêtre la desservit; quanta la relique de saint Georges, elle resta désormais à Cambrai '. »

Voilà la tradition qui se conservait, au xic siècle, dans le clergé de l'Église de Cambrai. Tout, nous l'avons déjà dit, y porte un cachet d'authenticité qu'il serait difficile de méconnaître. Le vocable de saint Georges, qui était le patron vénéré de tous les hommes de guerre, semble insinuer que le monastère est une création spontanée de Clovis lui-même. Enfin, la mention des chanoines réguliers indique que la tradition remonte à une époque où la règle bénédictine ne s'était pas encore introduite en Gaule. Avoir cette antique fondation surgir si près du berceau de la monarchie salienne, n'est-on pas fondé à croire que Clovis aura voulu consacrer à la patrie de ses pères la première de ses fondations monastiques, et que cette maison dédiée à saint Georges aura dû le jour à un vœu du roi très chrétien ?

Pour trouver un souvenir monastique rattaché à l'histoire de Clovis par une tradition aussi ancienne et aussi oubliée que celle de Baralle , il faut gagner l'extrémité méridionale du royaume, où Junant, dans le Quercy, se réclamait, dès le

1 Gesta episcop. camerac, il, Il , dans M. G. 11., Scriptores, VII, pp. 458-45!). Voir sur Baralle la notice de M. Godin dans le Dictionnaire historique el archéologique du département du Pas -de -Calais, arrondissement d'Arras, t. II, p. 136. Une fontaine y porte encore le nom de Saint -Georges, et l'on y a trouvé des tombeaux maçonnés dont La chronique t'ait un ermitage sons le vocable du même saint. 11 est à remarquer qu'on a exhumé à Baralle beaucoup d'objets romains, ce qui atteste l'antiquité du lieu. Mabillon ne parle pas de Baralle dans ses Annales.

ix° siècle, du puissant conquérant de l'Aquitaine. Située dans la vallée du Lot, à une lieue environ de Figeac, l'abbaye était une de ces maisons modestes et obscures comme il en a surgi beaucoup pendant les premiers âges de la vie monastique en Gaule. Ses courtes annales ne contiennent rien, si ce n'est l'histoire de sa naissance et celle de sa mort, toutes deux racontées avec cette simplicité absolue qui exclut toute idée de fiction. Saint -Martin de Junant, dit un écrivain du xif siècle, fui fondé par Glovis en l'honneur du saint évèque de Tours, et doté d'honneurs et de richesses1. L'endroit de la vallée où s'élevait l'abbaye était fort resserré et exposé aux fréquentes inondations du Lot, ce qui empêchait la maison de se développer, et la maintenait en permanence dans un état de ruine et de délabrement. Au ix" siècle, le roi Pépin d'Aquitaine, lils de Louis le Débonnaire, imagina de la rattacher à l'abbaye Sainte- Foi de Conques, fondation de l'époque de Gharlemagne. Seulement, quand il s'agit de recueillir à Conques la population de Junant, les bâtiments se trouvèrent trop petits, et alors on résolut de construire une succursale de Conques à Figeac, sur la Selle. Junant fut complètement abandonné; ses édifices tombèrent en ruines, la trace même en disparut bientôt, et, sans le nom glorieux du conquérant de la Gaule associé au souvenir de ses premiers jours, l'histoire aurait oublié jusqu'à son existence. Combien ce souvenir doit avoir été vivace il y a mille ans, puisque depuis lors il a pu arriver intact jusqu'à nous, à travers des siècles d'indifférence pendant lesquels il n'y avait plus personne pour s'y intéresser! Rien ne plaide mieux en faveur de sa vénérable antiquité que ce rare phénomène de conservation. Comme Baralle, Junant nous offre une tradition constituée dès le ixc siècle, et à laquelle

' Circuiensque vicina loca, in Caturcinio in loco qui Junantus dicitur monasteîium in honore beati Martini construxit et ob amorem ipsius confessons maximis honoribus ac diversis thesauris abundantissime ditavit. D'après le manuscrit d'Adhémar de Chabannes, dans Scriptores renaît meroving., t II, p. '270, note.

les générations n'ont plus rien ajouté. Il serait difficile de ne pas attribuer à ces deux maisons le premier rang parmi toutes celles qui mettent leurs origines sous le patronage de Clovis1.

Junant n'est pas d'ailleurs le seul monastère d'Aquitaine qui ait de si grands souvenirs. La ville d'Auch, qui nous a déjà raconté une si curieuse tradition sur l'entrée de Clovis dans son enceinte, se souvenait également que l'abbaye de Saint-Martin, bâtie à ses portes, avait été fondée par lui à la prière de la reine Clotilde. Elle voulait aussi qu'il eût ensuite fait don de ce monastère à l'église Notre-Dame d'Auch, et il n'y a rien que de vraisemblable dans cette version, bien que sous sa forme actuelle on y trouve des détails qu'il serait difficile de concilier avec les données de l'histoire 2.

Il est plus difiicile de se prononcer sur les titres de l'abbaye de Simorre, située sur la Gimonne, à quelques lieues au sud-est d'Auch. Elle aussi, elle avait confié à son cartulaire de vieux souvenirs qui attribuaient sa fondation à Clovis. Elle croyait même savoir que le nombre des religieux établis par lui dans le monastère primitif était de dix-huit, mais que ce nombre fut augmenté dans la suite par les libéralités de divers seigneurs. En attendant que les prétentions de Simorre fassent l'objet d'un sérieux examen, nous croyons pouvoir accueillir ici, au moins à titre provisoire, une tradition qui se recommande déjà par sa simplicité même, et qui a été conservée jusqu'à la tin de

1 Voir le manuscrit 2 d'Adhémar do Chabannes (xn° siècle), ad ann. 755 (M. G. H., Scriptores, IV, p. 114). Les faux titres de Figeac ont fort embrouillé toute cette question d'origines monastiques; on la trouve tirée au clair dans G. Desjardins, Essai sur le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Foi de Conques enRouergue (Bibl. de l'école des Chartes, t. XXXIH, 1872). = 9 Voir les auteurs cités cidessus et Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 515. On ne peut pas admettre avec nos vieux auteurs que Clovis, entrant pour la première fois à Auch, après la défaite d'Alaric, ait fait don à l'église Notre-Dame du monastère de Saint -Martin, récemment construit par lui. Cette donation, si nous admettons que Saint-Martin ait été fondé par Clovis, doit se rapporter à une date postérieure.

CLOVIS ET L'EGLISE :..'i'.i

l'ancien régime sans que personne l'ait rendue suspecte en l'amplifiant '.

Combien, en regard de ces humbles notices, que leur modestie même recommande à l'attention, les légendes mérovingiennes de l'abbaye de Moissac, bien moins garanties cependant -, apparaîtront supérieures en intérêt pour le lecteur amoureux du pittoresque! Située sur le Tarn, à peu de distance du continent de cette rivière avec la Garonne, l'abbaye de Moissac a trouvé en son abbé Aymeri de Peyrac (1377-1402) un historien érudit et zélé, qui n'a laissé dans l'oubli aucune de ses légendes, et qui en a peut-être embelli quelques-unes. Sous sa plume, l'histoire de la fondation de Moissac semble prendre la couleur d'un conte des Mille et une nuits. Écoutons l'intéressant narrateur.

C'était en 507. Clovis avait vaincu Alaric, et il s'avançait à marches forcées sur Toulouse pour s'emparer de la capitale des Yisigoths. La nuit qui précéda son arrivée a Moissac, il eut sous la tente, pendant son sommeil, une vision bizarre, dans laquelle il voyait des griffons ayant des pierres dans leur bec , et les portant dans une vallée où ils commençaient la construction d'une église. Or, le lendemain, en longeant les rives du Tarn à la tête de son armée, voilà qu'il aperçut soudain les oiseaux

1 DeBrugeles, Chroniques ecclésiastiques du diocèse d'Audi, pp. 180, 185 et 187, d'après un cartulaire de Simorre. « Il est fait mention de cette fondation dans « des lettres de la chancellerie de l'an 1511 , dans des statuts faits au chapitre a l'an 1514, dans un arrêt du conseil d'État de l'an 1522, et dans un inventaire de « production devant l'official d'Auch en 1558. y>Idem, p. 180. Cf. Gallia christiana, I, p. 1013. = " Un diplôme de Pépin I" d'Aquitaine pour Moissac, en 818, attribue la fondation de cette abbaye à saint Amand : Monasterio quod dicitur Moissiacum in pago Caturcino super fluvium qui dicitur Tarnus, quod olim sanctus Amandus abbas in honore sancti Pétri apostolorum principis construxit (Dom Bouquet, VI, p. 663.) Cf. Mabillon, Annales O. S. B., t. I. p. 358, et Lagrèze - Fossat , Études historiques sur Moissac, Paris, 1870-1874, t. III, p. 8. Cet auteur ne connaît que le diplôme de Pépin II, en 845, qui est apocryphe, et qui reproduit textuellement l'authentique cité ici. Cf. dom Bouquet , t. VIII , p. 356. L'abbé Foulhiac , Mélanges sur le Quercy, cité par Lagrèze -Fossat, III, p. 9, croit que saint Amand aura fondé Moissac sous Clovis II, et qu'on aura confondu ce prince avec Clovis Ier.

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de son rêve. Ils étaient de grandeur gigantesque, et de proportions que n'avait aucun autre oiseau. Aussitôt Glovis descendit de cheval, raconta sa vision à son armée, et lui proposa de commencer la construction d'un édifice qu'on mettrait sous le patronage de saint Pierre. L'armée acclama ces paroles, et sans tarder elle se mit à jeter les fondements d'une église qui fut achevée plus tard, après la soumission totale de l'Aquitaine. En souvenir de cet événement, on voyait encore, à la fin du xiv" siècle, dans le pavement en mosaïque de l'église de Moissac, en avant du chœur, deux oiseaux de grande taille, qui passaient pour représenter les oiseaux de Clovis. Le lecteur familiarisé avec l'étude de la poésie populaire n'aura pas de peine à reconnaître dans cette mosaïque l'origine de la tradition elle-même, ou du moins celle des formes fantastiques sous lesquelles elle a été conservée. Mais, à quelque date que soit née la légende des grillons, le souvenir de Clovis était ancien à Moissac. Déjà, en 1212, dans une lettre de doléances adressée à Philippe - Auguste , l'abbé de ce monastère rappelait qu'une tradition immémoriale en attribuait la fondation à Glovis, et citait, à titre de preuve, l'inscription suivante, qui se lisait au-dessus de la porte de l'abbaye de Moissac :

HOC TIBI CHRISTE DEUS REX INSTITUIT CLODOVEUS AUXIT MUNIFICUS POST HUNC DOMINUS LUDOVICUS

A cette date, l'abbaye célébrait plusieurs services annuels pour le repos de l'âme des rois de France qui l'avaient fondée et dotée, et, dans la pensée des moines, Clovis était du nombre. Plusieurs siècles après, cette pieuse coutume était encore en vigueur. On se souvenait du conquérant de l'Aquitaine dans la solitude du monastère, et la prière catholique allait chercher sa mémoire dans l'oubli profond du passé '.

' Voir la chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A du fonds latin de la Bibliothèque nationale <\r I';uis, (■■• 102 v., 105 et 105 v. Cf. Lagrèze-Fossat, Étude*

historiques sur Moissac, Paris, 1870-74, t. III, p. 495, et t. I, p. 373. La légende

Nous avons énuméré toutes les fondations monastiques ail ribuées à Clovis dans le pays de la Garonne et de ses affluents. Mais la France centrale en possède plusieurs également, qu'il convient de passer en revue, et dont il faut examiner les titres.

Voici d'abord Saint-Mesmin de Mici, la plus célèbre de toutes. Cette maison invoque à la fois un diplôme de Clovis et une Vie

Église Saint -Hilaire à Saint-Mesmin (Loir- ! |.

D'après les Bords du Loiret, cotlection de dessins de Ch. Pensée, conservée à la Bibliothèque nationale.

département des estampes. — Saint-Mesmin de Mici peut être considéré comme

une des plus célèbres fondations attirbuées à Clovis et comme un type de toutes les autres.

de ses saints fondateurs. Il est vrai que le diplôme n'est pas authentique, et que la Vie ne parait pas contemporaine; mais toutes les objections qu'on peut soulever contre certaines de

de Moissac fut plus tard remaniée, comme celle de la sainte Ampoule: des anges y furent substitués aux oiseaux, o Les habitants illettrés croient et affirment encore que la statue colossale du Christ qui décore le tympan du grand portail de l'église est celle de Clovis. Ils lui donnent le nom de Reclobi*. mot patois formé par contraction des mots latins rex et Clovis. Il est très probable que cette croyance est très ancienne.» (Lagrèze-Fossat, 111 , pp. 406 et 497.) Il est toutefois bien loin d'être prouvé que M.>i<sacait été fondé par Clovis; selon Lagrèze-Fossat lui-même, III, p. 8, il devrait sa fondation à saint Arnaud.

leurs parties laissent debout la tradition ancienne qu'ils ont mise par écrit. Clovis, nous dit-elle, désirait faire quelque chose pour le saint prêtre Euspice, qui avait refusé l'évêché de Verdun. L'ayant emmené sur les bords de la Loire avec son neveu saint Mesmin, et connaissant son goût pour la vie monastique, il lui proposa de chercher dans ce pays un endroit qui serait à sa convenance, et lui promit de lui en faire donation. Aidé de Mesmin, Euspice se mit en quête, et arrêta tinalement son choix sur une presqu'île formée par le confluent de la Loire et du Loiret, en aval d'Orléans. La biographie des deux saints vante le charme de ces lieux, où la beauté du site, la fertilité du sol et la profondeur de la solitude se réunissaient pour en faire le séjour idéal d'une congrégation monastique. La presqu'île n'était pas grande, mais elle produisait en abondance le blé et le vin; des bosquets pleins d'oiseaux diversifiaient le paysage , fermé d'un côté par la majesté sévère des grands bois, largement ouvert de l'autre par la Loire, sur laquelle apparaissaient fréquemment de grands vaisseaux marins qui, remontant le fleuve, apportaient dans l'intérieur de la Gaule les marchandises les plus variées de l'étranger.

C'est là qu'Euspice, avec l'assentiment du roi et grâce à ses libéralités, inaugura la florissante abbaye de Saint-Mesmin. Sentant sa fin approcher, le vieillard voulut que l'acte de donation fût passé au nom de son neveu comme au sien, ce qui fut fait. Dans sa rédaction la plus concise, et qui a été admise comme authentique par la plupart des historiens, l'acte comprenait la concession du fisc royal de Mici, plus une chênaie, une saussaie et deux moulins. En outre, le roi recommandait les deux solitaires à la bienveillance de l'évêque d'Orléans Eusebius, et mettait leur monastère sous sa protection. Telle fut, au dire de la tradition, l'origine de l'abbaye de Saint-Mesmin de Mici'.

1 Voir les deux vies de saint Mesmin de Mici, dont la première, selon Mabillon, serait du vu1' siècle , et dont la seconde est dédiée à Jonas d'Orléans, qui vécut au ix'1

Les autres monastères qui revendiquent Clovis pour fondateur sont loin d'exhiber des titres aussi sérieux que ceux de Mici. Ceux de Saint-Michel de Tonnerre 1 et de Molosme », dans le voisinage de cette ville, sont inconnus, et pour cette raison ils échappent également à la controverse et à l'attention de l'historien. Ceux de Saint- Pierre -le -Vif de Sens doivent être résolument écartés, malgré les déclarations explicites des deux diplômes de fondation de cette abbaye. A en croire l'une de ces pièces apocryphes, attribuée à Clovis, ce roi aurait fait don à sa tille Théodechilde, qui avait consacré sa virginité au Christ, d'un domaine considérable situé en Bourgogne, et provenant, au dire du diplôme, de la dot de Clotilde. Mais Théodechilde était la tille de Thierry Ier et non de Clovis, et toutes les assertions du diplôme croulent par la base devant cette simple rectification, unanimement admise aujourd'hui 3.

Les titres de Sainte-Marie de Bethléem, qui a été dans les derniers temps un prieuré de l'abbaye de Ferrière en Gâtinais, sont également fort sujets à caution. Si l'histoire qu'ils nous

(Mabillon, Acta sanct. 0. S. B.,1, pp. 562 et suivantes). — Pour le diplôme, outre les auteurs cités par Pardessus (Diplomata, I, pp. 57 et 58), et par Pertz (Diplomata, pp. 3 et 120), il faut lire Vergnaud-Romagnesi, Mémoire sur l'ancienne abbaye de Saint- Mestnin- de- Mici , Orléans, 1842, et surtout un mémoire qui s.' trouve dans les Factums de la Bibliothèque nationale (Recueil Thoisy, 384), et qui est intitulé : Factum pour maître Lie Chassinat contre les religieux Feuillants de l'abbaye de Saint-Mesmin , appelans d'une sentence du S juillet Ki.~>!>, rendue par le bailli d'Orléans, avec un appendice portant en tète : Advertissemeni servant à l'examen de* titres et chartulaires de l'abbaye de Saint-Mesmin, et pour en justifier les faussetés. Cf. Mabillon, Annales 0. S. B., t. I, p. 33.

1 Mabillon, Annales 0. S. B., t. I, p. 50. = - Idem, ibid., I, p. 49. = 3 La confusion est ancienne; on la trouve déjà au xie siècle dans Odorannus de Sens, et au xiie siècle dans Clarius. A. de Valois, 1. 1, p. 326, et Mabillon, Annales 0. S. B. . t. I, pp. 47-48, en ont fait justice; mais cela n'a pas empêché l'abbé Chabeau, Sainte Théodechilde vierge, Aurillac, 1883, et l'abbé Bouvier, Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif ( Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, t. XLV, 1891), de soutenir le point de vue d'Odorannus. Récemment, M. Maurice Prou a repris l'examen de la question dans un travail qu'on peut considérer comme définitif, et qui est intitulé : Études sur les chartes de fondation de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Le diplôme de Clovis et la charte de Théodechilde, Sens, 1894.

racontent avait le moindre degré de vraisemblance, elle contiendrait un épisode bien curieux de la biographie de Clovis. « J'ai appris, lui fait dire le diplôme, de la bouche de Rémi de Reims, mon ami très cher, qui m'en a certifié le récit, que Bethléem en Gàtinais a été fondé par saint Sabinien, par saint Polentien, par saint Coffin et par plusieurs autres disciples de saint Pierre envoyés en Gaule. Or, pendant que ces saints personnages étaient en prière la nuit, une éblouissante lumière se répandit soudain, et ils virent apparaître dans les airs la scène de la naissance de Notre-Seigneur. L'enfant Jésus, la Vierge, saint Joseph, le bœuf et l'âne de la crèche, tout, jusqu'aux anges chantant le Gloria in excelsis, se révéla aux yeux de ces saints solitaires. Appelé par le bruit de cette merveille, et par celui des miracles qui se font tous les jours dans ce saint lieu, j'y suis venu humblement prier la Mère de Dieu, et, par piété envers elle, voyant que l'étroitesse de ce sanctuaire ne suffisait pas à l'aftluence des fidèles, j'ai décidé d'y bâtir une église plus vaste et plus belle en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Avant de quitter cette retraite, j'ai jeté les fondements de ce temple, que j'achèverai parla suite avec la grâce de Dieu. » Telle est la légende de Bethléem ; malgré son caractère peu digne de foi, elle devait trouver une place dans ce récit, parce qu'elle contient peut-être une parcelle de vérité qu'il y aurait intérêt à mettre en lumière '.

Arrêtons-nous encore un instant, avant de terminer celte revue, devant le diplôme de fondation de l'abbaye de Saint-Jean de Béomé, aujourd'hui Moutiers-Saint-Jean (Côte-d'Or). Ce document, attribué à Clovis, nous offre une nouvelle version de la légende populaire que nous avons déjà rencontrée dans la vie de saint Rémi. Guy lit que Clovis donna à l'abbé Jean, qu'il vénérait comme son patron spécial, autant de terres fiscales qu'il pouvait en parcourir eu un jour, monté sur un âne.

' Dom <1. Morin, Histoire générale des pays de Gastinois, Senonois cl Hurepois, Paris, 1G30, p. "lii.

Hâtons- nous de dire que le diplôme n'est pas authentique, et ajoutons que la vie de saint Jean de Réomé, qui est du vu siècle au plus tard, ne sait rien des relations du saint avec le roi Glovis. Cette dernière circonstance est bien faite pour rendre suspecte la tradition elle-même, et cependant il y a dans le diplôme des passages qui ont un tel accent d'antiquité, qu'on est tenté d'y voir, avec des critiques distingués, une pièce authentique défigurée par des interpolations ou par des remaniements '.

On connaît maintenant Clovis fondateur de monastères2. Les pages que nous lui avons consacrées ne sont peut-être pas complètes, et les traditions qu'elles racontent n'ont pu être toujours contrôlées et vérifiées. Le lecteur nous pardonnera de les avoir .rapportées néanmoins, telles que nous les avons trouvées dans les diplômes et dans les chroniques. En une matière si obscure et si peu explorée, n'y avait-il pas lieu de tout recueillir, et de ne rien omettre de ce qui peut devenir un indice? Nous l'avons pensé, et, ne pouvant pas toujours faire le départ de nos matériaux, nous avons voulu les reproduire indistinctement, croyant qu'il y avait quelque profit à se souvenir ici de la parole évangélique : Collige fragmenta ne pereant.

1 II n'y a rien à tirer de Roverius, Reomaus seu historia Monasterii sancti Joannis Reomaensis in Castro lingonensi, Paris, 1637, et rien de neuf à apprendre dans l'étude de M. de Lanneau (Bulletin de la société des sciences historiques et naturelles de Semur, 6(' et 7L' année, 1869-1870). = - Nous ne parlons pas ici de Nesle- la -Reposte, qui ne peut invoquer que deux statues du portail de son église, prises arbitrairement pour Clovis et pour Clotilde ( Mabillon, Annales, I, p. 50), ni de Romainmotier, au canton de Vaud, dont les prétentions reposent sur une confusion manifeste avec Clovis II (Voir F. deChavannes, Recherches sur le couvent de Romainmotier, dans Mémoires et documents publies par la Société d'histoire de la Suisse romande, t. III, Lausanne, 1842).

Les dernières années de Clovis s'écoulèrent à Paris, où, selon l'expression de son historien , il avait fixé le siège de son royaume '. C'est là que nous le trouvons au retour de la guerre d'Aquitaine, et que son tils, Thierry, vint le rejoindre après son infructueuse campagne de Provence 2.

Séduit, comme l'avait été avant lui Julien l'Apostat, par les charmes du site et par la douceur du climat , Clovis légua à ses enfants sa prédilection pour Lutèce et pour ses environs. Plus d'une des nombreuses résidences royales que les Mérovingiens possédèrent dans cette région , telles que Clichy , Epineuil, Chelles, Reuil, Boneuil et d'autres encore furent peut-être inaugurées par le vainqueur d'Alaric lui-même 3, qui avait, comme tous les Mérovingiens, la passion de la vie des champs.

Selon toute probabilité, Clovis demeurait à Paris dans le palais de Constance Chlore, situé sur la rive gauche de la Seine, en face de l'île de la Cité, et le long de la chaussée romaine de

1 Egressus autein a Parisius Turonus venit ibique caLhedram regni sui constitint.

Grégoire de Tours, n, 38. = - M., ibid. = :l A. de Valois, L. I, p. 299.

Paris à Orléans'. Ce grandiose édifice, dont les ruines massives et sombres évoquent si puissamment les austères souvenirs du passé an milieu du jeune et bruyant quartier Saint-Michel, avait échappé aux destructions des Huns, et le roi barbare s'y trouvait de plein droit le successeur des empereurs. Les jardins du palais, bornés des deux côtés longs par l'emplacement des rues Bonaparte et Saint-Jacques, s'étendaient vers le nord jusqu'au fleuve, pleins de vieux arbres contemporains de Camulogène. C'est sur leur immense superficie que Childeberf put découper plus tard, à l'ouest, le domaine qu'il assigna à sa nouvelle église Saint-Vincent, mieux connue de la postérité sous le nom de Saint- Germain -des-Prés. Installé au large dans la superbe résidence impériale, toujours somptueuse bien qu'un peu délabrée, le roi des Francs y coulait, pendant les rares intervalle de ses guerres, des heures d'un rapide repos au milieu de la jeune famille qui croissait à ses côtés.

Des fenêtres du palais royal, qui regardait le soleil levant, un calme et doux spectacle s'offrait aux yeux. L'opulente vallée s'y étalait avec délices dans la fraîcheur de sa verdure et sous la sérénité de son ciel, qui permettait, au dire d'un de ses plus fervents admirateurs, d'y élever des figuiers en plein air2. Coupant à angle presque droit la route d'Orléans vis-à-vis du palais, mais tournant ensuite brusquement au sud-est, la chaussée de Sens gravissait à travers des vignobles et des jardins les pentes adoucies des riantes collines qui ferment au midi le bassin de la Seine, et venait atteindre au sommet un large plateau qui dominait toute la vallée. Ce plateau portait le même nom que la ville, peut-être parce qu'il lui avait donné le sien : c'était le mons Lucotecius, ou, comme nous dirions, le mont Lutèce. Là se trouvait le plus grand et le plus ancien cimetière de Paris. Comme si la cité avait dû revêtir, dès cette époque, le caractère cosmopolite qui la distingue aujourd'hui, on y

1 Dulaure, Histoire de Paris, éd. de 1852, t. I, p. 1G8. Cf. Paris à travers les âges, t. I, p. 17. = '- Voir ci-dessus, p. 114.

voyait, alignés le long de la chaussée ou espacés des deux côtés dans les champs, des tombeaux qui emmenaient la pensée aux extrémités les pins opposées du monde ancien. Les inscriptions y parlaient les deux langues de la civilisation, et le voyageur s'acheminait à travers des avenues funéraires qui faisaient passer tour à tour sous ses yeux les monuments du paganisme romain, les édicules étranges de Mithra, et les chastes et sobres emblèmes de la foi chrétienne. Là dormait, au milieu de plusieurs de ses successeurs, l'évêque de Paris, saint Prudence, et l'on venl que les chrétiens des premiers âges y aient possédé une catacombe où ils célébraient les sacrés mystères, et qui s'élevait sur les ruines d'un ancien sanctuaire de Diane, la déesse des forêts '.

Plus d'une fois, le regard de Glovis et de Glotilde s'était arrêté sur ce tranquille horizon, des hauteurs duquel semblait descendre jusqu'à eux, à travers le frais murmure des verdoyants ombrages, la solennelle invitation de la mort. L'idée leur sourit d'y répondre en préparant là-haut la place de leur dernière demeure, à l'abri d'un sanctuaire qui serait le monument durable de leur foi commune, et qui dresserait au-dessus de toute la vallée le signe glorieux de la résurrection. Toujours le souvenir de Glotilde a été associé à celui de Glovis dans l'histoire de cet édifice sacré-; il n'est guère douteux qu'elle en ait suggéré la première idée au roi, dans ces conversations intimes que l'unité de foi avait rendues si douces entre les deux époux. Un chroniqueur parisien du vmc siècle, dont les souvenirs locaux ont souvent une grande valeur historique, attribue formellement cette initiative à Glotilde. Il est vrai que, d'après lui, c'était dans la pensée du couple royal une église votive, qui

1 Lebeuf, Histoire de la ville et île tout le diocèse de Paris, nouvelle édition, Paris, 1883, t. I, pp. 228 et suiv.; Saintyves, Vie de sainte Geneviève, pp. 101 . 130, 295; Franklin, dans Paris à travers les âges, IX, p. 2. = - Grégoire de Tours, il, 43 : Basiliea sanctorum Apostolorum quam cum Chrodechilde regina ipse construxerat. — Le même, iv, I : Nam basilicam illam ipsa construxerat.

devait êlre bâtie si le roi revenait victorieux de la guerre d'Aquitaine1. Ce qui est certain, c'est que la construction n'en fut commencée que dans les dernières années, puisqu'elle n'était pas achevée lorsque Clovis mourut.

Le roi voulul inaugurer les travaux avec toute la solennité du rite germanique, si nouveau et si curieux, dans son formalisme barbare, pour la population romaine de Paris. Aussi en a-t-elle gardé le souvenir comme d'une chose qui se voit rarement, et son chroniqueur a-t-il cru devoir transmettre à la postérité le récit de l'étrange cérémonie. Debout et en armes sur le terrain qu'il se proposait d'attribuer à la nouvelle église, Clovis, de toute la force de son bras, lança droit devant lui sa hache d'armes, cette francisque dont le tranchant avait fendu plus d'un crâne ennemi2. Par cet acte symbolique, il indiquait qu'il entendait prendre possession du sol à la façon du guerrier victorieux, ou encore du dieu Tbor lui-même quand, lançant le redoutable marteau de sa foudre sur la terre, il s'emparait à jamais du domaine qu'avaient touché ses traits enflammés.

Bientôt l'église surgit du sol, appuyée sur une crypte qui devait recevoir les sépultures royales , et offrant aux regards l'aspect des primitives basiliques. Elle pouvait avoir, nous dit un historien, deux cents pieds de long sur cinquante à soixante de large3. L'intérieur en était non voûté, mais lambrissé à la manière antique; de riches mosaïques ainsi que des peintures murales en animaient les parois. On y avait accès, du côté occidental, par un triple portique qui était orné, comme l'intérieur, de mosaïques et de peintures représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament \ A côté de l'église s'éle-

1 Liber histovix, c. 17. = - Liber historise, 1. c. = 3 Viallon, Vie de Clovis le Grand , pp. 488 et suiv. = * Vita sanctce Genovefse , xi, 53 (Kohler); Miracula sanctse Genovefx; cf. du Molinet, Histoire de sainte, Geneviève et de son églies royale et apostolique à Paris, manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève, livre III , chap. n.

DERNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS r, o I

vèrent de spacieux bâtiments conventuels pour la demeure des chanoines réguliers cpii devaient la desservir. Un vaste territoire, longeant les jardins du palais et allant d'un côté jusqu'à la Seine et de l'autre jusqu'à la Bièvre , forum la seconde enceinte de cette fondation vraiment royale. La plus grande partie en était occupée par des closeries et des vignobles à travers lesquels circulaient d'ombreux sentiers de noyers et d'amandiers chantés au xn" siècle, en vers agréables, par le poète Jean de Hautefeuille. Le douaire assigné au monastère était considérable : il comprenait Xanterre, Rosny, Vanves, Fossigny, Choisy, et la terre connue sous le nom de fief de Sawte-Clotilde '.

Glovis ne vécut pas assez longtemps pour voir l'achèvement de cette fondation grandiose; c'est Clotilde qui la mit sous toit et qui en termina les dépendances-. Il paraîtrait toutefois, si l'on en croit le chroniqueur parisien auquel nous avons déjà fait des emprunts, que le roi put encore assister à la consécration de l'église. Cet écrivain ajoute que Glovis pria le pape de lui envoyer des reliques des saints Pierre et Paul, parte qu'il voulait en faire les patrons du nouveau sanctuaire, et qu'à cette occasion il fit tenir au souverain pontife de riches cadeaux '. C'est probablement alors aussi qu'il lui envoya une superbe couronne d'or, garnie de pierres précieuses, qu'on appelait « le Règne » ;. Plusieurs historiens du moyen âge ont

1 Du Molinet, o. c, livre III, chap. ni, suivi par les autres historiens de sainte Geneviève. Le livre de du Molinet, resté inédit, est un travail excellent, qu'il n'y aurait plus intérêt à publier toutefois, parce que la meilleure partie en a passé depuis dans les travaux consacrés au même sujet. = - Vita sancti Genovefse, xi, 53 (Kohler). = 3 C'est ce que dit une note d'un des manuscrits du Liber historiœ, c. 17. Dans tous les cas, elle se trompe tout au moins sur le nom du pape, qu'elle appelle Hormisdas. Hormisdas ne monta sur le trône de saint Pierre qu'en 514, trois ans apn~ la mort de Glovis. Peut-être faut-il garder le nom d'Hormisdas , et remplacer celui de Clovis par celui de Clotilde? = 4 Eodem tempore venit regnus cum gemmis preciosis a rege Francorum Gloduveum christianum, donum beato Petroapostolo. Liber Pontificalis, éd. Duchesne, t. I, p. liTl . Ce passage, écrit au vi« siècle, a passé en substance dans le Vita sancti Remigii de Hincmar, Actu Sanctorum . p. 15G, F,

parlé de cette couronne qui mérite une mention ici, puisqu'elle fut le premier hommage de la royauté très chrétienne à l'Église universelle.

Pendant que l'on poussait activement les travaux, le roi était emporté par une mort précoce à l'âge de quarante-cinq ans, le 27 novembre 511 '. Succomba- t-il aux fatigues de ses campagnes ou aux vices d'une constitution minée par quelque mal héréditaire? On ne saurait le dire, mais les courtes destinées de la plupart de ses successeurs confirment une supposition que nous avons déjà faite au sujet de ses ancêtres, et rendent plus vraisemblable la dernière alternative. Son corps, enfermé dans un sarcophage de pierre orné de croix pour tout ornement, fut déposé dans la crypte vierge encore de la colline de Lutèce. Il disparaissait de la scène du monde au moment où il semblait qu'il allât goûter en paix les fruits de ses grands travaux, et consolider, comme chef d'État, ce qu'il avait fondé comme guerrier. La Providence, après l'avoir employé pendant trente ans à la création d'une œuvre prédestinée, ne lui avait laissé que le temps de préparer son tombeau.

Nous connaissons trop mal Glovis pour porter sur sa personne un jugement complet et motivé. L'histoire ne nous a

et de là dans SigebertdeGembloux, Chronicon (dom Bouquet, III, p. 337). M. l'abbé Duchesne écrit à ce sujet o. c, p. '274 : « Clovis mourut trois ans avant l'avènement du pape Hormisdas. 11 est possible que l'envoi du regnus ou couronne votive, dont il est ici question, ait souffert quelque retard. Du reste, le nom de Clovis n'est attesté ici que par les manuscrits de la seconde édition ; l'abrégé Félicien coupe la pbrase après Francorum. » Cf. A. de Valois, I, pp. 270 et 299; dans ce dernier passage, il fait dire à ses sources que Clovis envoya la couronne qu'il avait reçue d'Anastase.

1 Sur l'âge de Clovis et sur l'année de sa mort, Grégoire de Tours, il, 43. Sur le jour, Viallon, Histoire de Clovis le Grand, p. 473, et les missels de sainte Geneviève (manuscrits nu 1259, fol. 8, et manuscr. 90), qui donnent le 27 comme anniversaire de la depositio de Clovis. Dubos, III , p. 403, se demande s'il ne s'agit pas plutôt du jour où les restes de ce roi furent déposés dans la crypte après l'acbèvi'iiienl de l'église.

Clovis mourut à Paris et y fut enseveli dans la basilique des saints Apôtres, qu'il avait fondée de concert avec la reine Qotilde. Ces! en ces quelques mots que Grégoire de Tours raconte la mort du vainqueur de Tolbiac et de Vouillé. (Il, xliii.) Rien ne s'oppose historiquement à ce que saint Rémi (7 533 1 en ait été le témoin: rien n'est plus probable que la présence de sainte Clotilde et des quatre fils du roi franc.

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conservé de lui que le souvenir de quelques faits d'armes; elle ignore tout le reste, elle ne sait rien de sa vie privée. Cette lacune a été comblée par l'épopée barbare, qui a enlaidi sa physionomie en la dessinant d'après un idéal barbare, et qui a mis un type de convention à la place du héros historique. Enfin, les mœurs atroces des rois mérovingiens qui sont venus par la suite ont jeté leur ombre sinistre en arrière sur

Mort de Clovis, d'après une miniature du manuscrit de la Bibliothèque nationale, français 10135, !' 16 (XIV siècle).

la grande mémoire du fondateur du royaume. Si bien que, l'histoire se taisant et l'imagination ayant seule la parole, le Clovis qu'on nous a montré est toujours le barbare d'avant le baptême. On ne voit pas en quoi il est converti, on ne sait pas à quoi lui sert d'avoir été baptisé.

Pour retrouver la figure véritable du fondateur de la France, il faut donc effacer de sa physionomie tous les traits dont la poésie populaire l'a chargée à son insu. Ce travail, nous l'avons fait, et nous avons lieu de croire qu'il est définitif. Il faut ensuite se prémunir contre les suggestions fallacieuses de l'analogie. Invoquer la barbarie des petits-fils pour faire croire à celle de l'aïeul, sous prétexte que toutes les barbaries se ressemblent, c'est une erreur. Le barbare converti, qui, touché

de Ja grâce, est venu à Jésus-Christ par le libre mouvement de sa volonté, ne doit pas être comparé à celui qui a reçu le baptême dès l'enfance, mais qui ne réagit pas contre les influences d'un milieu encore saturé de mœurs païennes. Gomme les convertis anglo-saxons, Etlielbert et Edwin, Clovis occupe un niveau religieux fort supérieur à celui de ses descendants. Les contemporains ne s'y sont pas trompés.

« Faut-il s'étonner, dit l'un d'eux en parlant des princes mérovingiens de la fin du vf siècle, qu'ils soient accablés de tant de plaies? Mais rappelons-nous ce que faisaient leurs pères, et voyons ce qu'ils font eux-mêmes. Ceux-là, après avoir entendu les prédications des évêques, abandonnaient les temples païens pour les sanctuaires du vrai Dieu; ceux-ci, tous les jours, pillent les églises. Ceux-là enrichissaient les monastères et les lieux saints; ceux-ci les détruisent et les renversent. Ceux-là vénéraient et écoutaient de tout cœur les prêtres de Dieu; ceux-ci non seulement ne leur prêtent plus l'oreille, mais vont jusqu'à les persécuter1. »

Et le poète inconnu qui a dépeint les visions prophétiques de la reine Basine ne porte pas un autre jugement. Pour lui, Clovis est le lion; ses fils sont comparés à des rhinocéros et à des léopards; ses petits-fils ne sont plus que des ours et des loups2. Cette impression eût été celle de tous les historiens, s'ils n'avaient eu l'esprit prévenu par les légendes apocryphes. Non, il n'est pas permis d'attribuer uniformément le même degré de barbarie à tous les Francs. Les mœurs frénétiques des descendants de Clovis ne suffisent pas pour accuser celui-ci, non plus <pie les crimes d'une Frédégonde ne sont un argument contre la sainteté de Clotilde, de Radegonde et de Bathihle. Ces nobles et cbastes figures qui passent, voilées et en prière, à travers un monde secoué par la fièvre de toutes les passions, sont la preuve de la fécondité du christianisme parmi les Francs, et

1 Grégoire de Tours, iv, 48. = '2 Voir ci-dessus, p. '218.

protestent contre l'hypothèse d'une barbarie qui n'aurait pas connu d'exception.

Si nous nous en tenons, pour juger Glovis, au petit nombre

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Gloire posthume de Clovis. — Statue équestre à la cathédrale de Strasbourg. D'après la Description nouvelle de la cathédrale de Strasbourg, 1743, p. 78. - La statue originale

qui était du XU1« siècle, a disparu.

des faits avérés qui composent l'histoire de son règne, il ne nous apparaîtra pas sous un jour défavorable. Sans doute, nous le voyons, sévère justicier, tuer de sa main le soldat qui a violé le

ban du roi en pillant un homme de Saint-Martin; mais il ne faut pas oublier qu'il usait d'un droit du pouvoir royal, et qu'en tuant un pillard il préservait des milliers d'innocents. Toutes les guerres de cette époque étaient atroces; mais les siennes furent relativement humaines, car ses édits protégèrent des contrées entières contre les déprédations de ses soldats, et, la lutte terminée, il aidait l'Eglise à en fermer les plaies en lui fournissant des ressources pour racheter les prisonniers. Loin que nous trouvions chez lui des actes de véritable cruauté, nous le voyons au contraire user de clémence envers les Alamans vaincus, et renoncer à poursuivre son avantage sur Gondebaud. Converti à la foi catholique, il se montre tolérant envers ceux de sa nation qui sont restés païens; il les reçoit souvent à sa table, et rien ne laisse croire qu'ils soient exclus de sa faveur. Dans ses relations domestiques, il est accessible aux sentiments affectueux: il pleure sa sœur Alboflède, il s'attache de tout cœur à sa femme Clotilde, et lui laisse prendre un grand et légitime ascendant sur sa vie. Malgré ses répugnances personnelles, il lui permet de faire baptiser ses deux enfants, et c'est en grande partie sous l'influence de Clotilde qu'il se convertit. 11 y a entre les deux époux cette intimité des consciences et cette communauté de vie religieuse et spirituelle qui constitue l'union véritable des âmes. Fidèle à ses devoirs, Clovis est un des rares princes de sa famille qui aient su respecter le lit conjugal. Ses mœurs sont pures; il n'a pas donné de rivale à Clotilde, et le palais, transformé en harem après lui, a été de son vivant le sanctuaire d'une famille chrétienne.

Voilà les seuls traits que les brouillards de l'histoire nous permettent d'entrevoir dans la physionomie du premier roi chrétien des Francs. Ils sont bien loin de s'accorder avec l'image que nous ont tracée de lui les chants populaires des Francs barbares. Aussi la nation française n'a-t-elle jamais connu ce Clovis païen et sanguinaire. Son Clovis à elle, c'a été, dès le temps de

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Grégoire de Tours, le roi catholique, protecteur-né de tous les chrétiens opprimés, épée victorieuse au service de l'Église et de la civilisation. « Dieu prosternait devant lui tous ses ennemis, dit le chroniqueur, et ne cessait d'augmenter son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant lui et qu'il faisait ce qui lui était agréable1. »

Il était pour le peuple le type anticipé de Charlemagne, dans lequel sa physionomie poétique est souvent allée se fondre, et la nation ne se l'est jamais représenté autrement que comme celui qui a réalisé le programme de saint Rémi et de saint Avitus, en étendant le royaume de Dieu. Quoi d'étonnant si l'on a voulu le faire participer au culte rendu à la mémoire de Charlemagne, et s'il a été l'objet, à son tour, d'une espèce de canonisation populaire? On nous dit qu'au moyen âge plusieurs églises lui étaient dédiées comme à un saint, et le chroniqueur Avmeri de Peyrac ne craint pas de l'invoquer sous ce titre2. Au xvue siècle, plusieurs écrivains allèrent jusqu'à soutenir la thèse de sa sainteté avec des arguments empruntés à l'histoire, et l'un d'eux, soit par enthousiasme sincère, soit par esprit d'adulation, proposa même formellement à Louis XIII de faire célébrer dans tout son royaume le culte et la fête de saint Louys I, de même que Philippe le Bel y avait fait célébrer le culte et la fête de Louys IX3.

L'histoire ne fait de Glovis ni un barbare sanguinaire avec les Francs du vf siècle, ni un saint avec les Français du xive et du xvue. Écartant l'image stylisée que lui présentent les uns et les autres, et constatant qu'elle ne dispose pas d'assez de renseignements pour tracer de lui un véritable portrait, elle doit s'abs-

1 Grégoire de Tours, n, 40. = '2 Chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 49! )l A de la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, fol. 104, verso. = 3 J. Savaron, De la saincteté du roi Louys, dit Claris, Paris, 1620. Ce livre a eu trois éditions en deux ans. Voir encore le P. Dominique de Jésus, la Monarchie sainte, historique, chronologique et généalogique de France, etc. etc., traduite et enrichie par le R. P. Modeste de Saint-Aimable, Clermont, 1670.

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tenir de porter sur lui un jugement formel et absolu. Elle peut cependant reconnaître, dans le peu qu'elle sait de sa carrière, de sérieux indices d'une vie morale épurée par l'Evangile, et elle doit protester contre ceux qui le flétrissent comme un barbare brutal, pour qui le baptême aurait été une formalité inefficace. Si l'on veut absolument qu'il ait été un barbare, il ne faudra pas omettre de dire que ce fut un barbare converti. C'est précisément la rencontre, dans le même homme, du naturel indompté et de la grâce civilisatrice, qui semble avoir été le trait caractéristique de sa physionomie. Sachons la respecter dans la pénombre où elle disparaît à nos regards, et, jugeant ce grand ouvrier de Dieu d'après son œuvre, reconnaissons que ni l'Église ni la France n'ont à rougir de lui.

Glovis laissait une famille jeune encore, mais en état de lui succéder d'emblée, tous ses enfants masculins ayant atteint l'âge de la majorité salique. Son fils aîné, Théodoric ou Thierry, né d'une première union, avait déjà fait une campagne, et était arrivé au moins à la vingtième année. Des trois fils de Glotilde, Glodomir, l'aîné, pouvait avoir seize ans; les deux autres, Gbildebert et Glotaire, les suivaient de près. A côté de ces princes grandissait une fille qui portait, comme sa mère, le nom de Glotilde, et qui était encore enfant lorsque son père mourut1. L'héritage paternel fut morcelé en quatre parts, dont la plus considérable sans contredit fut celle de Thierry Ier. Metz, Orléans, Paris et Soissons devinrent les capitales des quatre nouveaux royaumes. Paris, la principale ville de la monarchie et le siège de la puissance de Clovis, tomba dans le lot de Ghildebert. Les héritiers du glorieux fondateur de la France eurent

1 Sur Théodechikle, voir ci-dessus, p. 503. Sur une autre prétendue fille du nom d'Emma ou d'Emmia, qui figure dans le martyrologe d'Usuard, au 4 novembre, sous cette indication : Sancta Emmia virgo eximiœ sanctitatis filia Chlodovei régis, voir Adrien de Valois, Rerum francicarum libri VIII, t. I, p. 32.

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