CHAPITRE IX
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Un soir, M"* Euphémie Bourgoin, qui n'avait pas vu les Gosselin depuis quelques jours, dit à sa femme de chambre, en se couchant :
— Que deviennent donc les locataires de Barbeau?
Barbeau, c'était le nom du ara qui était bleu. — M"® Euphémie appelait les Gosselin locataires de Barbeau pour continuer la plaisanterie qui consistait à prétendre que le prix du loyer d'Astérie Gosselin et de Clovis servait à payer les mémoires de Barbeau chez le confiseur.
— J*ai eu soin, ajoutait -elle d ordinaire, quand elle confiait ce détail à quelqu'un, d*assigner à Barbeau ses bonbons sur les plus exacts de nos locataires, car Barbeau n'aime pas à attendre.
La phrase suffisamment expliquée et rendue intelligible pour notre belle lecU*ice, nous pouvons continuer. — Que deviennent donc les locataires de Barbeau, qu'on ne les voit plus?
— 11 paraît que le jeune homme est malade, mademoiselle.
— Est-il possible ! s'écria Euphémie — et comment se fait-il que vous ne m'en ayez pas • avertie plus tôt? Ces pauvres gens !
Euphémie avait dit ces mots : Ces pauvres gens ! avec l'accent de la pitié ; mais les mots ne s'étaient pas encore évanouis dans l'air, que son visage s'était assombri, car le son de sa voix disant : Ces pauvres gens! — faisait naturellement naître l'idée de gens qui n'ont pas tout ce qui leur est nécessaire — et auxquels il faudrait peut-être l'offrir.
— Mademoiselle, dit la femme de chambre,
Je l'ai appris il n'y a qu'un instant, en allant à la cuisine mettre du feu dans la bassinoire pour bassiner votre lit; c'est la cuisinière qui me Ta dit.
Après tout — se dit à demi-voix M"* Euphémie, pour calmer sa sensibilité et à la fois rassurer son avarice — il n'est sans doute pas bien malade.
— Quand il tomberait tout à fait, ce pauvre Jeune homme, ça ne m'étonnerait pas, mademoiselle, car il est bon qu'un Jeune homme travaille, mais il y a des bornes aux forces humaines. — Etre courbé sur des livres quinze heures par Jour, n'avoir jamais ni une distraction ni un plaisir, et être nourri, ça fait pitié ! — de la viande une fois par semaine, et quelle viande! des morceaux de rebut. Sa mère dit quelle l'aime, et que c'est pour son bien qu'elle le fait ainsi travailler. Je veux croire qu'elle le pense, mais elle sera bien avancée quand elle l'aura tué, un si aimable jeune homme !
Ce discours de la femme de chambre ne pouvait qu'exciter à la fois les deux sentiments en-
nemis qui se querellaient dans le cœur d*Euphémie Bourgoin. Elle tâcha de se rassurer elle-même, ou plutôt de calmer son avarice pour se livrer avec un plaisir secret à la sympathique commisération que lui inspirait Clovis.
— Croyez-vous, Célestine? Mais ils dînent ici une fois par semaine.
— C'est un jour heureux pour lui — mademoiselle, que le dimanche — heureux de toutes façons, car outre qu'il a au moins une nourriture digne d'entrer dans Testomac d'un homme et qu'il boit du vin — il trouve du moins avec qui causer quand il est chez mademoiselle — la mère est si commune et si ignorante , qu'ils ne doivent pas échanger une parole en dix jours — tandis que chez mademoiselle , il peut parler de tout ce qu'il sait — aussi je me plais quelquefois à voir avec quelle avidité il écoute parler mademoiselle.
— Allons donc I Célestine.
— Après ça, mademoiselle, comme il vous regarde en même temps qu'il vous écoute, je ne puis pas répondre que son plaisir lui
vienne plus par les oreilles que par les yeux.
— Etes-vous folle, Célestine?
— Je dis ce que je vois, mademoiselle. .
— Je vous défends de prendre avec moi de pareilles libertés — et de me dirie des choses aussi... M*a-t-on apporté mon bonnet rose?
— Oui, mademoiselle.
— C*est le dernier que je mettrai — j'abandonne le rose après ce dernier bonnet — je ne voulais même pas de celui-ci — mais cette dame Leroux est terrible — elle m'enjole si bien, à l'entendre il me va à ravir — et de telle sorte que si je ne l'avais pas pris, elle voulait le jeter au feu , ne voulant pas qu'une autre de ses clientes eût un bonnet fait pour moi. . . .
Tenez , Célestine , prenez celui-ci pour vous et aussi cette robe.
— Ah ! mademoiselle, le bonnet et la robe sont charmants.
— Vous disiez donc que les dîners du dimanche font grand bien à ce pauvre jeune homme.
— A l'estomac d'abord , et mais mademoiselle ne veut pas que je dise ce que je vois.
— Je ne veux pas que vous me fassiez des mensonges, Célestine.
— Des mensonges ! est-il possible que mademoiselle n'ait pas remarqué comme monsieur Clovis la regarde! il est vrai qu'aussitôt que vous tournez les yeux de son côté, il rougit et baisse les siens comme une jeune fille.
— C'est si timide! Ça n'a jamais vu le monde.
— Je .ne le crois pas timide avec tout le monde, mademoiselle; il a au contraire, d'habitude, le regard très-assuré. Mais il est des sentiments qui rendent timide l'homme le plus fier et le plus présomptueux. Je ne nommerai pas ces sentiments pour ne pas fâcher mademoiselle...
— Vous êtes folle, Célestine. Mais c'est un enfant, et je suis une vieille femme auprès de lui.
— Une vieille femme ! bon Dieu ! C'est impatientant d'entendre des choses comme cela et de ne pouvoir répondre ce qu'on pense à cause du respect. Une vieille femme ! ... Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela. Moi qui vous déshabille et vous habille tous les jours et qui sais ce
que je sais. — Qu'est-ce donc que la jeunesse, si ce n*est la beauté, la fraîcheur, la fermeté, la .
— Voulez-vous bien vous taire, Célestine?
Voyez-vous, quand une femme a passé la trentaine.
— Avez-vous donc passé la trentaine? Je
le crois, puisque mademoiselle le dit; mais trente ans, c'est le plus bel âge de la femme ; les jeimes filles plaisent aux vieillards, mais les gens de bon goût ne regardent pas une femme avant qu'elle n'ait trente ans. C'est alors seulement que sa beauté et son esprit sont ensemble dans tout leur éclat et tout leur épanouissement. Quel âge peut avoir M. Clovis Gosselin, mademoiselle ?
— Mais un peu plus de vingt ans.
-r- Mettez~en hardiment vingt-cinq; et s'il fallait s'en rapporter au témoignage de ses yeux, on pourrait aller plus haut sans être contredit. Ce que c'est qu'un caractère sérieux et une vie laborieuse, et les études perpétuelles, pour donner à un homme un air de maturité !
A voir M. Gosselin pour la première fois, on lui donnerait trente ans.
— Célestine — il faut être bon pour les malheureux — surtout quand ils sont honnêtes comme ces gens-là. Aussitôt qu'il fera jour vous irez de ma part demander des nouvelles du jeune homme et.... — ici la vieille demoiselle hésita — puis enfin elle ajoifta : et... sans rien dire, sans avoir Tair... vous regarderez s'il ne manque rien à ces pauvres gens.
Je ne dirai pas les rêyes qui voltigèrent toute fa nuit autour de la couche virginale d*Euphémie Bourgoin. D*abord personne ne me les a racontés — et ensuite Thistorien ne se permet pas d'entrer la nuit dans la chambre d'une demoiselle aussi respectable que M"® Euphémie Bourgoin.
Gomme nous le disions en commençant ce chapitre, il faut croire que la Providence n'a pas toujours beaucoup d'ordre, et que dans ses bienfaits elle se laisse aller à donner trop aux uns, de façon qu'il ne lui reste pas assez pour les autres. Il faut croire aussi que ses revenus
de bénédictions sont limités et bornés. C'est pourquoi les gens vertueux sont obligés parfois de lui faire crédit sur sa bonne réputation et de lui donner pour payer quelquefois un temps assez long. Je suis même forcé d'avouer que je lui connais quelques créanciers mécontents qui par moments la traitent de mauvais payeur et font sur son compte toutes sortes de bavardages qu'elle ferait bien d'arrêter en les satisfaisant pour éviter des bruits fâcheux qui pourraient finir par nuire à son crédit. Entre ces créanciers non satisfaits , il est juste de placer Clovis Gosselin.
En effet, c'est le lendemain du jour où le bon prêtre auquel il avait confié sa modeste offi:ande lui avait annoncé que la volonté divine lui devait à peu près deux cents francs (quarante sous au centuple), qu'il tombait malade; que sa mère, obligée de le soigner, abandonnait au dehors les occupations si nécessaires pour leur bien-être, et qu'en même temps que leurs recettes diminuaient, leurs dépenses se décuplaient par la maladie grave de Clovis.
En effet, le médecin déclara que Cloyis avait une fièvre cérébrale : Texcès de travail, comme Pavait dit avec raison Célestine ; — la mauvaise nourriture, le défaut d'exercice avaient graduellement affaibli une excellente constitution. M"® Euphémie aida les Gosselin , mais les aida mal. Un poète, dont je tais le nom pour des raisons particulières, a dit :
L'homme, de quelque nom pompeux qu'il se décore, J'en juge par moi-même — est un triste animal. On fait très peu de bien — beaucoup de mal — encore Le peu qu'on fait de bien, on ne le fait que mal.
Elle obligea avec restriction, avec défiance — elle prêta de l'argent et fit faire un billet — je crois bien qu'elle voulait donner cet argent et ne comptait pas le revoir — mais quand on a un vice dominant, on le déguise en quelque vertu — le moins qu'on lui mette, à défaut d'un masque, c'est un faux nez.
L'avarice s'appelle prudence et sage économie. — Dans ces choses faites pour tromper les autres, il arrive le plus souvent qu'on ne trompe
que soi-même — mais on se trompe bien — on prend son propre mensonge au sérieux , on y croit fermement et on en arrive à respecter ses vices et à craindre de les perdre et même de les offenser. C'était donc pour complaire à son avarice presque vaincue que mademoiselle Euphémie Bourgoin s'était fait faire par la veuve Gosselin et par son fils un billet de la somme qu'elle leur avait prêtée pour payer le médecin et l'apothicaire.