CHAPITRE VIII
■adenioiflelle Eapliémle Bo«rs«iM et 000 nièces.
Les deux cabinets qu'occupaient Clovis et sa mère ne représentaient qu'un loyer bien mince, et mademoiselle Euphémie Bourgoin, propriétaire, avait coutume de dire que le loyer de ces braves gens du cinquième payait à peu près chaque année le mémoire de son perroquet chez le confiseur — elle avait, en effet, un très-beau ara qu'elle aimait avec cette tendresse dont sont seules capables les vierges découragées — cependant l'extrême ponctualité avec laquelle la veuve Gosselin payait son loyer l'avait classée sinon dans les locataires
précieux, du moins dans les locataires honorables. Quelques menus ouvrages que mademoiselle Bourgoin lui avait confiés , et dont elle s'était acquittée avec intelligence et avec soin, lui avaient donné graduellement entrée dans la maison. 11 faut dire que depuis passablement d'années déjà la veuve Gosselin ne manquait aucune occasion de se glisser chez les gens riches.
En se frottant aux gueux, disait-elle, ou on y laisse le peu qu'on a — ou on n'y attrape rien — ou on y gagne des puces — tandis qu'en se frottant aux gens riches , on y attrape toujours quelque chose de bon.
La veuve Gosselin parlait volontiers de son fils , de ses supcès , de ses qualités , de ses connaissances, des espérances qu'il lui faisait concevoir et de son assiduité au travail.
La vieille demoiselle s'intéressa à ce jeune homme, si sage , si rangé , si studieux. C'était un enfant auprès d'elle ; Clovis avait vingt ans et elle en avait quarante. Elle s'informait de lui, et lui fit même , par l'entremise de sa mère,
quelques présents sans valeur , mais qui n'en arrivaient pas moins fort utilement.
Au premier jour de Tan , mademoiselle Euphémie dit à la veuve Gosselin : — Tenez, madame, voici une cravate pour votre fils; je n'oserais pas la lui offrir : c'est donc à vous que je la donne. — Pour vous, voici une tabatière et du tabac. — La tabatière vakit bien vingt-cinq sous, mais à peine la veuve eut-elle humé quelques prises , qu'elle découvrit deux louis d'or cachés sous le tabac : c'était le loyer dç six mois qui revenait ainsi à la veuve Gosselin et à son fils. Jamais ils n'avaient été si riches.
Mademoiselle EuphémieBourgoin était la fille d'un homme honnête et honorable qui était mort jeune en la laissant sous la tutelle de son fils aîné. Celui-ci, avide et avare , n'avait qu'une pensée : s'enrichir — jamais il ne perdait cette pensée de vue. — Etait-il à la chasse, au moiûent où ses chiens faisaient lever un Uèvre, si on eût pu lire dans sa tête , on l'aurait surpris à calculer les moyens de rompre le bail de son fermier pour louer la ferme plus avantageusement à un autre.
— Un jour, après un bon dîner — en ville — il se vanta à un de ses amis de n avoir jamais parlé dix minutes avec un homme sans avoir considéré quel avantage matériel on pouvait tirer de sa connaissance. Une fois la chose établie, il considérait cet homme comme son débiteur de la somme qu'il avait pensé pouvoir lui gagner — et il disait de lui : — Un tel me doit tant.
On comprend facilement qu il classa promptement sa jeune sœur, parmi les débiteurs de ce genre — et qu'il la porta sur ses livres comme lui devant sa dot et sa succession. Il avait donc décidé avec lui-même que sa sœur Euphémie ne serait jamais exposée au danger d'être mal mariée — d'avoir un époux inconstant, brutal , joueur ou prodigue — et que le meilleur moyen pour accomplir les vœux de sa sollicitude fraternelle était qu'elle restât fille. Il lui affirmait sans cesse que son vœu le plus cher était de la bien marier, et il parlait même des charmants petits neveux qui lui reviendraient de cette union souhaitée.
Il avait eu soin de se retirer avec elle à la
campagne, en feignant des goûts champêtres qui n'avaient pour but que de tenir sa sœur à Tabri des traits de l'Amour, et surtout des chaînes de l'hymen, comme on disait autrefois.
n était sans cesse à l'affût d'un regard, d'un soupir; jamais amant ou époux jaloux n'entoura la demeure de sa maîtresse ou de sa femme de tant de défiances et de précautions ; il trouvait toujours moyen de couper court aux entreprises des téméraires qu'il soupçonnait capables de quelques desseins sur le cœur et sur la main de sa sœur — pour laquelle il avait, in peUOyfsit vœu de virginité.
Cependant, loin de détourner ses idées de mariage, il était le premier à en parler.* Je voudrais bien te voir mariée, ma chère Euphémie — mais j'entends bien mariée. — Mais sois tranquille, je connais messieurs les hommes et leurs artifices, tandis que toi, ta naïveté et ton bon cœur te feraient tomber dans les rets de quelque intrigant qui feindrait un amour bien justifié par tes charmes, mais qu'il porterait en réalité à ta fortune — ou bien tu prendrais au
sérieux le caractère qu'on te ferait voir, sans pouvoir discerner celui qu'on a ; mais je suis là — j'ai vécu dans le monde — et j'ai une pierre de touche ; — je ne laisserai arriver à toi qu'un amoureux dûment essayé et reconnu au titre.
Quelquefois il disait : Ah ça I on ne se marie plus — voici que j'ai en garde — et Dieu sait que je voudrais en être quitte — une fille jeune, belle et riche. — Eh bien! les épouseurs ne se présentent pas.
Ou bien il savait trouver des vices ou des ridicules aux prétendants qui se présentaient. — Au besoin, il savait orner un peu la vérité, et de faux renseignements, des lettres anonymes qu'il recevait venaient lui donner la triste conviction que cet homme, si agréable et paraissant réunir toutes les conditions désirables pour un mari , était parfaitement indigne d'une aussi charmante et aussi excellente personne qu'Euphémie.
La vanité d'Euphémie, incessamment excitée par son frère, les impressions fausses qu'il lui donnait habilement contre les hommes qu'il ju-
geait dangereux, fit si bien, qu'Euphémie, après avoir refusé cinq ou six partis qui lui convenaient sous tous les rapports, arriva à trentehuit ans vierge et martyre. Mais son frère ne jouit pas longtemps du fruit de ses ruses — une maladie l'emporta en quinze jours — et ce fut lui qui laissa un héritage à sa sœur.
Quand Euphémie eut fini son deuil, elle resta encore quelque temps à la campagne — puis elle s'y ennuya. — Son frère l'avait tenue tellement en dehors de toutes relations, qu'elle ne connaissait personne.
Elle tint bon un an, puis vint demeurer à Paris ; mais elle n'y connaissait également personne. Elle se trouva tellement seule , qu'elle se rappela une parente éloignée — une nièce qu'elle appela auprès d'elle. — La famille de cette nièce s'empressa d'obtempérer au désir de la riche demoiselle. Elle ne parlait pas de son héritage parce qu'elle espérait bien se marier — et que c'était au contraire pour voir le monde qu'elle voulait avoir une parente avec elle — mais elle devait prendre soin
de sa nièce et la marier, c'est-à-dire la doter.
Euphémie ouvrit donc sa maison et alla dans le monde — mais il y avait dans son caractère quelque chose d'étrange et d'assez voisin du ridicule. Euphémie, grâce aux artifices de son frère, avait vu toute sa jeunesse enfouie dans la solitude. Semblable à la Belle au bois dormant qui se réveille à cent dix-huit ans avec la jeunesse, la fraîcheur et la beauté d'une fille de dixhuit ans, elle porta à son début dans le monde une jeunesse intérieure qui n'était pas dans un accord complet avec les grâces mûres de son visage.
Elle commençait à vivre à quarante ans. — Les hommes de quarante-cinq à cinquante ans, c'est-à-dire relativement du même âge qu'elle, lui paraissaient des vieillards. C'est une chose fort singulière que l'horreur qu'ont instinctivement les femmes jeunes ou vieilles pour la vieillesse. — Il n'est pas de mot qu'elles prononcent avec plus de mépris et de dégoût que le mot vieux. Prenez une fille de seize ans — prenez une femme de cinquante ans — vous pouvez
être sûr d'avance que si elle veut témoigner de la répugnance ou un dédain mêlé de haine contre quelqu'un ou contre quelque chose — elle lui accolera l'épithète de vieux — que ce soit un homme ou un chapeau. Si même, d'aventure, elle sent le besoin de donner à l'objet de son antipathie plusieurs épithètes, on peut compter que celle de vieux sera placée la dernière comme la plus forte. Quelque dur que soit un adjectif, vieux en est toujours le superlatif.
Euphémie avait été belle — mais au Ueu de porter résolument un reste de beauté austère — voulant mettre la jeunesse qui n'était plus sur son visage en harmonie avec celle qu'elle se sentait dans le cœur, elle défigurait ses attraits adultes de telle façon, que le reste de beauté qu'elle avait ne servait qu'à la rendre ridicule.
Il arriva bientôt ce qui arrive en pareil cas — l'insuccès de ses efforts ne lui inspira pas la pensée de ne plus en faire; elle pensa, au contraire, qu'il fallait les augmenter — et elle exagéra encore ses toilettes et ses façons de bachelette.
Sa nièce, jeune, jolie, simple, naïve, toucha le cœur d'un homme de la société d'Euphémie.
— On crut en ce temps-là qu'elle-même avait jeté un regard favorable sur le jeune homme, et qu'elle avait pris longtemps pour son propre compte les assiduités du prétendant.
Quand il se prononça , elle s'opposa de toutes ses forces à ce mariage; elle voulut persuader à sa nièce que ce mariage ne lui convenait pas. Elle dit toute sorte de mal du jeune homme — et pour lui rendre justice , il faut dire qu'elle ne mentait pas, et qu'elle pensait bien franchement ce qu'elle disait : une chose dont surtout elle était bien convaincue, c'est qu'il avait fort mauvais goût.
La jeune nièce n'avait pas à l'égard de sa tante la crédulité que celle-ci avait eue pour son frère. Elle accepta les propositions qu'on lui faisait ; la tante annonça qu'elle ne donnerait pas de dot, ce qui n'eut pour résultat que de montrer évidemment à la jeune fille qu'elle était réellement aimée, puisque son amant n'y daigna pas faire attention et l'épousa avec sa seule beauté.
Euphémie n'était pas née méchante, mais ce désappointement qui venait couronner tant de désappointements Fexaspéra au plus haut degré. C'est avec le meilleur vin qu'on fait le plus fort vmaigre — dit je ne sais quel proverbe.
Euphémie déclara sa nièce une ingrate — elle voulut rester seule — mais sa position était ainsi gênante et peu convenable , surtout à ses propres yeux à elle , qui se sentait et se croyait jeune.
Elle chercha dans sa famille quelque vieille parente» mais celle à qui elle s'adressa ne voulut pas quitter sa maison. — En effet, il n'y avait qu'une jeune fille qui pût s'exposer à cette sorte de servitude dans le double espoir d'un héritage ou d'une dot — ce à quoi n'aurait pas prétendu une femme plus âgée qu'Euphémie.
Elle se résigna à prendre encore une jei^ie personne — mais celle-ci eut une existence insupportable. — Euphémie se vengea sur elle de VingratUude de celle qui l'avait précédée.
D'abord elle exigea que cette seconde nièce
l'appelât ma cousine — le nom de tante lui paraissant peu séant et vieux. — Cette jeune fille avait une jolie voix, elle Tempécha de chanter
— son extrême irritabilité lui rendant les émotions de la musique douloureuses à un degré dangereux.
Elle lui défendit de porter du rose — se réservant cette couleur à elle-même.
Cependant, à chaque nouveau chapeau ou bonnet qu'Euphémie commandait à sa marchande de modes, elle annonçait que ce seraient ses derniers rubans roses.
C'était même devenu dans la société une source de plaisanteries — ^ les paris s'ouvraient sur la couleur qui succéderait au rose, mais les parieurs désappointés voyaient le rose seul succéder au rose — et ils se vengaient en prétendant qu'Eiç)hémie hissait les rubans roses comme un navire en péril hisse son pavillon de détresse pour demander du secours.
Tout doucement, Euphémie, qu'on ne faisait plus danser — s'approcha des tables de wisht
— puis elle joua, puis elle fit jouer chez elle.
— La nièce fut forcée d'apprendre le wisht pour faire un quatrième dans l'occasion — la pauvre. enfant était dans Tâge où Ton pense volontiers à autre chose qu'au wisht ; si quelque distraction lui faisait faire une faute, Euphémie la reprenait avec aigreur en expliquant clairement qu'on n'avait pas le droit d'être distrait au jeu, quand on n'y peut perdre que l'argent d'autrui.
Pendant deux ans qu'elle garda cette nièce avec elle , l'austère pudeur de la tante réussit à cacher à tous les yeux de très-belles épaules que la nature avait jointes aux jolis yeux de la pa'uvre nièce pour lui faire une dot.
La nature avait bien fait, car celle-ci se maria encore — et la tante désapprouva encore trop le mariage pour lui donner la dot promise.
Il est vrai qu'elle épousa un homme qui avait deux fois son âge, et que sa jtante la plaignit avec l'insistance la plus désobligeante. — De ce moment le perroquet régna sans partage sur l'esprit et dans la maison d'Euphémie Bourgoin
— quelquefois cependant elle parlait d'une dernière nièce — mot qu'elle prononçait cow«f ne — qu'elle aurait encore la faiblesse peutnétre de prendre quelque jour avec elle , malgré l'ingratitude dont les deux autres avaient payé ses bienfaits.
Ingrates filles en effet — qui avaient sans honte et — je le crains — sans remords, commis le crime d'être jeunes, jolies, naïves — de plaire et de se faire épouser!
Voilà donc la situation d'esprit dans laquelle était la propriétaire, lorsque la veuve Gosselin se glissa chez mademoiselle Euphémie Bourgoin. La mère de Glovis saisissait toutes les occasions de rendre quelques services à la demoiselle, et son crédit commença à s'établir dans la maison. — On invita la mère et le fils à dîner ; puis bientôt ils y dînèrent tous les dimanches.
Euphémie était une fille sensible par excellence ; elle avait toujours dans les mains une tragédie ou un roman qu'elle lisait avec une onctueuse avidité, et dont les pages avaient
besoin d'être séchées avant qu'on pût rendre le . livre au libraire, tant elle les avait arrosées de ses larmes.
Elle aimait — elle adorait le héros — elle prenait à rhéroïne un intérêt sans égal — la pensée seule d'un amour traversé la mettait au désespoir. — Pauvre fille qui n'avait pas même un amour traversé !
Pendant tout le temps que durait la lecture, elle s'inquiétait de ce qui allait arriver à son héros. Comment sortira-t-il de tant de dangers ? triomphera-t-il des embûches de ses ennemis? — Que sa douleur est touchante, que sa constance est noble ! Et Euphémie pleurait à chaudes larmes.
Mais tout porte à croire que, si le héros dont les malheurs la faisaient pleurer si amèrement eût paru tout à coup devant elle et lui eût dit : — Ces malheurs qui te touchent si fort — tu peux les arrêter en me donnant un louis — tout porte à croire qu'on aurait vu aussitôt ses larmes se tarir, sa sympathie s'arrêter ; son front, son cœur et sa bourse se froncer en même temps .
Ce ji*est pas cependant que sa pitié et sa disposition à la tendresse fussent une affectation et un rôle joué — mais — écrivons le mot, quelque laid qu'il soit, c'est qu'Euphémie Bourgoin était avare ! Toute sa vie on lui avait fait peur des dangers que courait sa fortune; — son frère avait été fort intéressé à augmenter cette défiance.
Une circonstance qui se présenta devant Clovis donna à la fois la preuve et de sa sensiWlité et de son avarice.
Un ecclésiastique de sa connaissance vint la voir et lui raconta comment une série d'événements contraires venaient de plonger dans la plus horrible détresse une famille du voisinage dont la probité était notoire : — le père obligé, pour ne pas faire faillite, de livrer à ses créanciers tout ce qu'il possédait et d'abandonner un commerce qui composait toutes leurs ressources — la mère malade au lit, sans soins et sans médicaments.
A mesure que le prêtre racontait — la sensibilité d'Euphémie s'excita au plus haut degré.
^— Ah ! madame, c'est à fendre le cœm'. — Le père ne dit rien — il est auprès du lit de sa femme — muet. — Quelquefois un sourire amer et ironique passe sur ses lèvres , on voit qu'il se dit : — Est-ce là la récompense de mes vertus et de ma probité? et qu'il ose douter de la Providence. La mère dissimule ses souffrances et lui dit : — Ne vous affligez pas, mon ami, c'est de moi que le ciel a le plus de pitié, puisque Dieu va m'appeler à lui.
Les filles pleurent en s'embrassant, et en disant : Mon Dieu, mop Dieu, ayez pitié de nous !
A ces mots, Euphémie éclata en sanglots, elle voulut parler, mais son émotion était telle, qu'elle put à peine émettre un gémissement et que ses larmes coulèrent en abondance.
— Oh ! s'écria le prêtre, noble et beau sentiment que la pitié — larmes précieuses aux yeux de Dieu — mais, ces pauvres gens vous les connaissez bien, mademoiselle : c'est ce petit mercier qui demeure au coin de votre rue, en face de l'épicier.
— Si je les connais ! s'écria Euphémie,
mais je n'en connais pas d'autres. Us sont d'une probité reconnue par tout le monde.
Si je les connais ! mais j'ai acheté cent fois chez eux. Le mari a une figure respectable — la femme est simple et obligeante — il y a une des deux filles qui a de charmants cheveux bruns — et toutes deux sont fort agréables.
Comment ! c'est à ces pauvres gens qu'il arrive un si grand malheur.
— Hélas ! oui, mademoiselle.
— En effet, il me semble me rappeler. que la dernière fois que je suis entrée dans leur boutique, ils avaient l'air tristes. Et il n'y a pas de ressources dans leur situation?
— Si la mère meurt, je suis bien porté à craindre que le père n'attente à ses jours.
— Oh! mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur l'abbé?
Et Euphémie redoubla ses larmes.
Heureusement — ajouta le prêtre — qu'il est quelques cœurs comme le vôtre et que les voisins ont résolu non-seulement de venir au secours de cette pauvre famille dans ses besoins
les plus pressants, mais encore de la tirer tout à (ait de peine. On a ouvert une souscription de dix francs par personne au moyen de laquelle chaque voisin donnant d'abord sa cotisation et s'occupant ensuite activement de faire souscrire ses connaissances, nous ne tarderons pas beaucoup à réunir une somme importante.
Au mot de souscription — les larmes d'Euphémie s'étaient séchées sur ses joues comme si un vent froid eût passé sur son visage. — Ce visage devint hagard et défiant.
Euphémie balbutia et enfin dit d'une voix presque tremblante :
— Est-on bien sûr que ce ne soit pas par sa faute que notre voisin est tombé dans de mauvaises affaires? Ces gens-là ne dépensaient-ils pas plus qu'il n'était nécessaire dans leur classe et dans leur posiiion?
Il me semble me rappeler que les filles étaient un peu coquettes.
— Au contraire, mademoiselle, elles étaient citées pour leur simplicité et leur sagesse.
— Je suis pourtant sûre d'avoir vu l'at-
née avec des bonnets très-élégants. Je m*en rappelle un surtout avec des rubans roses.
— Il fallait, pour tenir une boutique de mercerie qu'elles eussent une mise convenable , . et d'ailleurs elles faisaient tout elles-mêmes.
— C'est que, voyez-vous, on est obligé de tant se défier dans une ville comme Paris.
11 y a tant d'impostures et de fourberies; les moyens de surprendre et de prendre l'argent des gens sont si variés et si perfectionnés...
— Cette fois, mademoiselle, vous n'avez pas à redouter un piège dans lequel je conçois que votre générosité a dû vous faire tomber plus d'une fois.
— C'est vrai, monsieur l'abbé , aussi à force de donner, je me suis à moitié ruinée, et quand on ne connaît pas les gens...
— Mais, mademoiselle, ne venez-vous pas de nous dire que cette pauvre famille avait l'honneur d'être connue de vous?
— Je la connais de vue, comme je connais naturellement tout le quartier, j'y habite depuis fort longtemps. Je suis entrée peut-être
une fois, peut-être deux fois dans leur boutique, mais, comme on entre dans une boutique, sans faire grande attention aux gens.
— Mais vous les avez vus?
— Oui, je me rappelle, je crois, la figure du père, Tair bourru; et comme je vous le disais quand j*y suis entrée la dernière fois , ils avaient tous Tair distraits. Beaucoup de femmes à ma place, en voyant aussi peu d'empressement à les servir, se seraient retirées sans rien acheter. Ce n'est pas de cette façon là qu'on attire les chalands; et je ne m'étonne pas s'ils n'ont pas réussi dans un commerce qui exige beaucoup d'affabilité et de complaisance.
Il y a des gens malheureux, c'est trop vrai, mais aussi combien le sont par leur faute et par leur imprudence ! Peu de soins et de prévenances pour les pratiques, d'une part; des dépenses exagérées et des toilettes extravagantes, d'autre part, en voilà plus qu'il n'en faut pour ruiner même des commerçants riches, à bien plus forte raison de petits marchands sans ressource.
Le ressentiment d'Euphémie allait toujours
croissant, et Dieu seul sait où il se serait arrêté, si le prêtre ne s'était levé et n'avait pris congé d'elle, en la priant d'excuser son importunité.
Clovis sortit en même temps cpie le prêtre, et lui dit sur l'escalier : — Monsieur, je suis un pauvre étudiant; prenez une petite offrande pour ces pauvres gens; c'est si peu de chose, que ce n'est pas à eux — mais à moi — que je fais du bien en la leur donnant.
Le prêtre lui serra affectueusement la main et lui dit : — Bien! jeune homme; vous savez les paroles du Christ : — « Un verre d'eau donné en mon nom sera récompensé au centuple. »
Pour M"* Euphémie, elle justifiait son avarice près de la yeuve Gosselin en disant : — « Après tout, qui sait comment l'argent qu'on donne ainsi est distribué? »